8. Les phases finales

A mesure que le client acquiert la conscience et la compréhension de soi qui ont été discutées dans le chapitre précédent, il se produit un changement déterminé dans la nature de la relation d’aide. Le client est sous une tension moins forte. Il a une approche plus confiante des problèmes auxquels il fait face. Il essaye moins fréquemment de dépendre du thérapeute, et manifeste davantage qu’il travaille avec lui. La relation devient plus authentiquement coopérative ; aidant et aidé y discutent les prochaines étapes qui réaliseront une plus grande indépendance pour l’aider. Parce que le client a développé le pouvoir de s’accepter tel qu’il est, il a moins de défenses et peut, de manière plus constructive, évaluer suggestions et avis, bien qu’il soit sans doute peu profitable de lui donner des suggestions, même à cette phase du traitement. Il n’est pas rare qu’il ait besoin d’informations pour atteindre ses nouveaux buts, et le thérapeute peut être capable de fournir cette connaissance, ou d’indiquer d’autres sources vers lesquelles il puisse se tourner.

L’étendue de la rééducation.

C’est au cours de ces phases de conclusion de la thérapie que se situe une certaine dose de rééducation. Ce terme a été largement utilisé dans les discussions sur la relation d’aide, et peut-être exagérément mis en valeur. Il faut remarquer que dans le type de thérapie centrée sur le client décrit dans cet ouvrage on ne tente absolument pas de résoudre les problèmes du client par la rééducation. On ne s’attend pas à ce que ses problèmes soient tous résolus par la thérapie, pas plus qu’on n’en fait un but souhaitable. Une existence satisfaisante ne consiste pas en une vie sans problème, mais en une vie où une intention unifiée et une confiance en soi fondamentale trouvent leur satisfaction dans une continuelle attaque des problèmes. C’est cette intention unifiée, ce courage d’affronter la vie et les obstacles qu’elle présente, qui est acquise par la thérapie. En conséquence, ce que le client reçoit de ses séances d aide psychologique n’est pas nécessairement une solution bien ordonnée à chacun de ses problèmes, mais l’aptitude à y faire face de façon constructive. Il s’ensuit que la rééducation n’est pas, comme on l’a parfois supposé, la réformation de l’individu dans tous les aspects de sa vie. Elle est plutôt une pratique suffisante de l’application de nouvelles perceptions pour construire la confiance du client et le rendre capable de continuer de façon saine sans le secours de la relation d’aide.

Ces expériences de rééducation sont, pour une grande part, l’accomplissement d’une compréhension qui s’épanouit et la multiplication des étapes positives déjà commencées. Ainsi l’étudiante diplômée dont la vie a toujours été dominée par un père désaxé, et qui en est venue à comprendre ce fait et à choisir un mode d’action plus indépendant, découvre, ravie, qu’elle peut véritablement discuter avec son père, sans scènes, sans pleurs ni explosions, son projet de faire l’acquisition d’une voiture avec son propre salaire. Elle recueille un accroissement immense de confiance dans sa propre maturité par sa prise en main de cette situation. Un homme marié, dont les nombreuses difficultés tournaient en partie autour de sa relation avec une mère trop sollicitante et exigeante, découvre qu’il peut supporter une visite de sa mère sans en être bouleversé et qu’il peut contrecarrer les désirs de sa mère d’une manière saine et constructive sans soulever d’opposition. Il en retire beaucoup de plaisir. Un étudiant, qui a été complètement bloqué par son indécision, découvre assez subitement qu’il peut s’inscrire à un examen spécial pour entrer dans le cycle de formation qu’il a enfin choisi. « Mais je n’ai pas fait ce que je faisais d’habitude : courir partout et demander aux gens quoi faire. Je me suis contenté d’arriver et de voir les faits. » La prise en main plus confiante, plus mûre, de sa situation, lui procure une grande satisfaction. Un homme qui a essayé d’éviter quelques-uns de ses conflits fondamentaux en acceptant des travaux très inférieurs acquiert beaucoup de compréhension de son propre comportement. Il entre au cours de l’un des derniers entretiens et dit : « J’ai pris le taureau par les cornes. Je suis entré dans le bureau du Directeur Général et je lui ai parlé. Je lui ai parlé pendant deux heures. Je lui ai dit, comme je vous l’avais dit, comment j’en étais venu à faire un travail manuel, quelle peine j’avais eue à me décider sur ce que je voulais faire, et tout ça. J’expliquai que je ne voulais plus travailler avec mes mains mais avec ma tête. Il paraissait comprendre, et a suggéré qu’il pourrait me donner un travail de comptabilité. J’ai un coup de téléphone aujourd’hui pour retourner le voir à ce sujet ». C’est ce type de rééducation dans l’expérience actuelle qui est le plus vital, et qui forme une partie significative des entretiens de conclusion de la relation d’aide.

On pourrait donner un autre exemple. Un étudiant qui s’est débattu dans le problème du choix professionnel en est venu à comprendre son ancien désarroi et a fait un choix précis, décidant d’entrer dans une École de Commerce en vue d’une formation aux affaires. Dans l’un des derniers entretiens, il met en œuvre cette nouvelle perception, et stupéfie le psychologue en s’assignant à lui-même une tâche spéciale dans ce nouveau domaine. En comparaison de son état d’échec universitaire au moment où la thérapie a commencé, une telle étape a une très réelle signification. Un bref extrait (enregistré) illustre cette action positive :

S. – Quand… j’ai beaucoup réfléchi à cela dernièrement… quand j’aurai fini ce travail [travail rémunéré pour subvenir à ses besoins], je pense que je ferai un peu plus de sciences économiques en dehors… m’occuper à des lectures supplémentaires en sciences économiques, ce que je veux faire. Je pense que j’essaierai d’écrire un article de fin de session sur quelques phases en économie, pour mon propre bénéfice. Cela me donnera quelque initiative de lire sur cette matière. Je pense que peut-être si je commence quelque chose comme cela, je lirai probablement davantage que si je me contentais de décider d’aller en « roue libre » et de lire au hasard.

C. – Vous commencez… à vous sentir quelque peu responsable de vos propres études maintenant, n’est-ce pas ? C’est-à-dire vous sentez que vous retirez quelque satisfaction en vous assignant une tâche supplémentaire comme celle-là, une tâche que vous vous donnez à vous-même ?

S. – Ouais !

C. – Si vous quittez ce travail… quand vous quitterez ce travail, aussi, vous sentez que cela vous donnera plus de temps pour le travail supplémentaire que vous projetez de faire.

S. – Ouais. J’ai pensé que si je commençais avec quelque chose comme ça et que je le trouve intéressant, j’en ferais probablement plus et j’y travaillerais plus, si j’avais à prendre des notes pour écrire un article de fin de sessions assez bon. Et il est possible que j’en retire davantage.

C. – Vous sentez que vous commencez à faire disparaître pas mal de vos problèmes universitaires, n’est-ce pas ?

S. – Ouais, je sens que j’ai plus confiance en moi que lorsque j’étais à l’école.

Si le lecteur demande en quoi cette action spontanée diffère de l’action décrite dans le chapitre précédent comme une croissance de la prise de conscience, la réponse est qu’il n’y a pas de différence fondamentale. Le client continue à agir de façon positive et continuera à le faire après la fin de la thérapie. Dans les derniers entretiens, ce qui est important c’est seulement que le client mette suffisamment en œuvre sa prise de conscience pour acquérir la certitude confiante qu’il peut continuer sans aide. C’est dans cette mesure que la rééducation est une partie de notre « thérapie centrée sur le client ».

Terminer les entretiens d’aide.

Ce que cela signifie pour le client.

Quand le processus de l’aide a réussi, et que le client en est venu à se comprendre lui-même avec une clarté suffisante pour faire de nouveaux choix et pour les renforcer par des actes appropriés, la possibilité de conclure les entretiens d’aide vient inévitablement à l’esprit. À l’égard de cette possibilité, le client a une attitude ambivalente bien connue qui accompagne toute expérience de croissance. Il a peur que s’il quitte le thérapeute, tous ses problèmes reviennent et qu’il soit incapable d’en venir à bout. Souvent il montre assez clairement qu’il a peur que le thérapeute soit déçu et ne le considère comme un ingrat s’il s’en va. En même temps, sa conscience accrue et sa confiance en lui-même augmentée font qu’il désire rencontrer de nouveaux problèmes sans assistance, pour être totalement indépendant d’une aide thérapeutique. Les manières variées de montrer cette ambivalence profonde constituent les caractéristiques de la fin d’une thérapie.

Il n’est pas rare que le client, si l’aidant est le premier à reconnaître que cette indépendance est presque obtenue et le premier à relever le fait qu’il faut peu d’aide supplémentaire, réponde en présentant à nouveau tous ses anciens symptômes comportementaux. Les peurs, les doutes, les confusions et les conflits qu’il a discutés dans les premières séances sont ramenés sur le tapis, comme si c’étaient des questions très préoccupantes. Le psychologue expérimenté comprendra que c’est un phénomène momentané, amené par la peur de perdre le soutien de la relation d’aide.

Une réaction très semblable apparaît chez le client qui dans les phases de conclusion de la thérapie apporte un certain nombre de nouveaux problèmes, chacun d’eux requérant l’aide du thérapeute pour leur résolution. Si, dans ces cas, le thérapeute se contente de reconnaître clairement le besoin d’aide chez le client, le client s’apercevra que son impression d’être dépassé par ses problèmes et cette réapparition d’une attitude de dépendance, sont très passagères. Les satisfactions d’indépendance et de croissance l’emportent de loin sur le confort qu’il y a à rester dépendant, et le client est bientôt prêt à affronter le problème de la séparation. Cette hésitation et cette incertitude ne sont pas différentes de la peur et de l’incertitude d’un jeune enfant qui quitte l’abri de la maison pour sa première expérience scolaire, ou des fluctuations d’un homme qui vient d’être promu à une position de lourdes responsabilités. Qu’un flottement psychique semblable ait lieu même à la naissance, comme Otto Rank le suppose, doit pour le moment rester matière à spéculation, mais il est vrai que nous savons que de telles anxiétés accompagnent bien des épreuves de croissance psychique vers la maturité.

Cette ambivalence fondamentale, dont le client fait preuve même après qu’il ait développé les prises de conscience qui lui permettraient de devenir indépendant, est, si elle est correctement maniée, une question authentiquement thérapeutique et peut contribuer à plus de croissance. Si le thérapeute aide le client à reconnaître clairement, tels qu’ils sont exprimés, ses sentiments de perte à propos de son départ, et aussi son désir positif et indépendant de conduire ses propres affaires, cette reconnaissance devient une source de nouvelle perception pour le client. Envisageant un choix clair de rester dépendant ou de prendre une responsabilité complète de lui-même, il assimile ce choix et préfère la deuxième solution. Il peut ainsi envisager la perspective de partir avec beaucoup moins de conflit, et peut mener les entretiens à leur fin sans perdre confiance.

Il y a, en terminant n’importe quel entretien thérapeutique réussi, un sentiment normal de perte, de regrets, qui est naturel et qui dans une certaine mesure, est mutuel. Une relation étroite et compréhensive s’est développée, une relation qui a eu pour le client une signification vitale, et dans laquelle l’aidant aussi a trouvé des satisfactions, particulièrement la satisfaction d’observer la croissance et le développement de l’individu. Il est tout à fait naturel qu’il y ait quelques regrets à la dissolution d’une telle relation, et l’aidant fera bien de reconnaître ce fait, et d’admettre aussi bien son sentiment que celui du client sur la question.

Un phénomène intéressant qui se produit dans de nombreux cas est la transformation du type d’intérêt pour l’aidant que montre le client quand la thérapie se termine. À mesure qu’il se sent plus adulte, plus à égalité psychologique avec le psychologue, et qu’il envisage la dissolution de la relation, le client prend, pour la première fois, un intérêt personnel au psychologue. Il s’enquiert de questions personnelles, de la santé du psychologue, de l’endroit où il vit, de ses points de vue sur les nouvelles questions d’actualité, et ainsi de suite. Il peut rechercher l’entretien d’une relation sur une base sociale. Le psychologue doit reconnaître ces sentiments positifs à son égard, mais dans la plupart des cas il sera plus avisé de clore les entretiens sur une base thérapeutique plutôt que sur une base sociale. On peut donner un bon exemple de prise en main de ce type de situation tiré des séances du psychologue avec Madame J…, qui était venue avec sa fille Patty à la clinique pour une aide psychologique. Madame J… et le psychologue avaient discuté, dans un entretien antérieur, du problème du terme de l’aide, et vers la fin du dernier entretien l’échange suivant a lieu. Madame J… a discuté des problèmes futurs pratiques relatifs à l’école pour Patty et a exprimé sa certitude qu’elle est capable de prendre la situation en main.

Ses yeux se remplirent de larmes, et elle dit : « Je déteste penser que c’est la dernière fois que nous venons. » Le psychologue répondit : « Je déteste y penser aussi. Vous me manquerez. » Madame J. acquiesça de la tête et dit : « Je me demande si vous pourriez venir nous rendre visite. J’aimerais que vous voyiez toute notre famille, que vous connaissiez toute notre famille. J’aimerais tant cela. » Le psychologue répondit : « J’aimerais beaucoup cela aussi. Non pas simplement parce que je vous connais ici, mais parce que j’ai de la sympathie pour vous. » Madame J. acquiesça et dit : « Je pensais à cela aussi. » Le psychologue continua : « Cependant, quoique j’apprécie beaucoup l’invitation, je ne dois pas l’accepter parce que, comme vous me l’avez dit avant, vous ne pouvez pas aller à vos amis avec vos problèmes. Je sais que si j’ai à être utile plus tard, il vaudrait mieux que je reste ici à la clinique pour être utile si le besoin s’en faisait sentir. » Madame J. protesta qu’elle pensait que ce ne serait pas nécessaire, puisqu’il savait déjà tellement de choses sur sa famille. Le psychologue répondit que c’était comme cela qu’elle pouvait voir les choses, mais que ça ne se passerait pas probablement de cette façon. À ce moment-là, c’était l’heure. Ils se serrèrent la main et convinrent encore que leur travail en commun avait été très agréable.

Quand les entretiens d’aide sont bien menés par le psychologue, il est vraisemblable qu’ils ne s’amenuisent pas ou qu’ils ne se rompent pas peu à peu. La conclusion est tout aussi significative, tout aussi nette, tout aussi utile au client que toute autre partie des entretiens thérapeutiques. Quand les entretiens tendent à « se décolorer », deviennent moins significatifs, se terminant par des rendez-vous manqués, le psychologue peut être sûr qu’il a d’une certaine façon échoué à reconnaître et à répondre d’une façon adéquate aux sentiments du client.

Rencontrer le problème de conclure. Un exemple.

Dans le but de rendre plus clair le type de problèmes qui se produit en mettant un terme aux entretiens thérapeutiques, et leur approche par le psychologue, on peut tirer encore exemple du cas de Barbara, la jeune fille du secondaire dont les progrès ont été évoqués dans le dernier chapitre. Dans son cas, la question de clore les séances d’entretiens prit un degré d’intensité inhabituel. Barbara ne vivait pas chez elle durant ses entretiens avec le psychologue, mais elle savait qu’elle devait éventuellement retourner chez elle, dans une autre ville. La modification progressive de son sentiment sur la fin des entretiens est bien décrite dans les extraits suivants. Toutes les parties d’entretiens qui ont directement trait au problème de la clôture y sont incluses. C’est à la huitième séance que pour la première fois il est fait mention d’une possibilité de départ.

Huitième entretien.

En parlant de son lieu actuel de résidence et de certains changements qui se produiront dans les quelques prochains mois, Barbara se demande combien de temps il lui faudra pour terminer ici. Elle ne veut pas pour son père que la facture s’élève trop. Dans cette conversation, elle semblait craindre que le processus ne soit trop long. Le thérapeute dit que les entretiens finiraient quand elle se sentirait prête à rentrer chez elle, à prendre son travail et à repartir dans la vie. Il dit qu’avec les progrès qu’elle faisait, peut-être quelques semaines encore suffiraient. Elle paraissait satisfaite de cette idée. Le thérapeute ajouta : « Aimeriez-vous voir si nous pouvons y arriver en deux ou trois prochains entretiens ? » Son expression changea immédiatement. « Vous voulez dire que ce serait tout ? Oh, non, je ne veux pas précipiter cela. Je veux rester ici aussi longtemps que ce sera nécessaire. Dix mois, s’il le faut. Je pourrais ne pas vouloir guérir si je pensais qu’il me fallait en finir ici en trois visites. » Le psychologue dit qu’il avait simplement soulevé la question parce qu’il ne voulait pas qu’elle pense qu’il lui fallait continuer à venir longtemps. Il la rassura et demanda si elle préférerait venir le mercredi prochain ou mettre le rendez-vous à samedi. Elle décida qu’elle préférait venir mercredi.

L’ambivalence habituelle sur le fait de quitter une situation d’aide est bien illustrée dans cet exemple. Barbara a fait suffisamment de progrès en compréhension et en indépendance pour sentir que, un jour, elle voudra partir. Quand il apparaît que ce pourrait être bientôt, l’autre aspect de son sentiment est mis en évidence. Elle est certaine qu’elle n’a pas encore une indépendance suffisante, et reconnaît avec justesse qu’une conclusion hâtive pourrait saper sa détermination actuelle d’« en finir », de résoudre ses problèmes. Il est probablement significatif qu’elle désire revenir au plus tôt. Il faut attendre la fin du onzième entretien pour qu’elle ramène la question du départ.

Onzième entretien.

A la fin de l’entretien, le thérapeute la complimente sur les projets qu’elle fait. Elle dit : « Vous savez, peut-être que je suis plus prête que je ne le pensais. » Le thérapeute convient que c’est peut-être vrai. Elle continue : « Mais, bien sûr, si je pensais que c’était le dernier entretien, je ne pourrais tout simplement pas supporter d’y penser. » Le thérapeute convient qu’elle devra revenir, et rappelle le rendez-vous qui vient d’être pris.

Barbara a maintenant réalisé une avance suffisante dans sa propre indépendance pour pouvoir envisager la perspective du départ presque sans peur. Son seul souci est que l’entretien présent ne soit pas le dernier. Il n’y a aucune autre mention de terminer les entretiens d’aide avant la fin du quatorzième entretien, quand le problème est amené, cette fois par l’aidant.

Quatorzième entretien.

Le thérapeute mentionna que l’heure était presque finie, et que peut-être ils pourraient discuter un peu du futur. Il ajouta : « Je me demande quand vous penserez que vous êtes prête à rentrer chez vous ? » Sans hésitation Barbara répliqua : « Je pense que je serai prête très bientôt. Il n’y a que peu d’autres problèmes à résoudre. Peut-être une ou deux visites suffiront. » Le thérapeute fit remarquer que naturellement les problèmes ne seraient tous résolus à aucun moment, mais qu’elle avait sans doute appris une nouvelle méthode pour les attaquer. Elle convint qu’il en était ainsi et qu’elle ne s’ennuierait pas à emmener quelques-uns de ses problèmes chez elle. On fit des projets pour deux autres entretiens.

L’attitude constructive qu’elle a été capable d’adopter, et la confiance croissante dans ses propres capacités, sont très évidentes. Quand arrive l’entretien suivant, cependant, avec l’idée que cela implique que le prochain sera le dernier, son courage s’affaiblit momentanément.

Quinzième entretien.

Après une conversation quelque peu désinvolte, elle resta assise un moment, puis dit : « Je pensais que cette fois je débiterais tout. Je n’ai pas eu le temps de rassembler mes esprits, je suppose. Je suppose que je n’ai jamais été aussi bien dernièrement, et les sentiments que j’ai eus me gênent. » Le thérapeute lui rappela que la dernière fois qu’elle avait eu ce sentiment, elle était capable de dire pourquoi. Elle dit : « Je ne sais pas pourquoi je devrais les avoir maintenant. Je ne peux pas deviner. Pouvez-vous me le dire ? » Le thérapeute dit : « Quel effet cela vous fait-il d’aller chez vous ? » Elle dit qu’elle y pensait avec plaisir, et qu’elle y pensait de plus en plus avec plaisir. Le thérapeute suggéra que puisque cela était vrai, aller chez elle signifiait aussi affronter un certain nombre de problèmes. Elle discuta cela un moment puis resta silencieusement assise un instant. « Vous savez, j’ai tellement pensé à ce rendez-vous que j’en ai presque rêvé. Je pensais que j’allais rentrer dans le cabinet en bondissant et en riant, et me voici en train de pleurer. Je ne peux pas m’empêcher d’avoir la gorge serrée. Je ne sais pas ce qui se passe. Ce sont mes nerfs, je suppose. » Le thérapeute dit : « Quand une expérience a eu une grande signification pour vous, il est dur de penser qu’elle se termine. »

Cet extrait a de nombreuses facettes intéressantes. Confrontée avec la réalité de rompre la relation d’aide, Barbara découvre qu’elle s’y accroche, en dépit de son désir fondamental de partir. Au début, le thérapeute explique son attitude par une peur de l’avenir, mais Barbara rejette cette interprétation. Quand il reconnaît le sentiment réel de perte et de regret personnels, Barbara peut continuer et, à la suite du fragment cité, discute de ses projets pour aller chez elle, formule très clairement la nouvelle perception qu’elle a acquise, et vers la fin de l’entretien essaie d’exprimer dans des mots la nouvelle intégration qu’elle ressent. Citons le compte rendu à ce point :

Elle reconnut qu’il était temps de partir et se leva pour s’en aller. Elle souleva une question théorique : « Est-ce que l’esprit et la personnalité sont des choses différentes, ou sont-elles la même chose ? Je pensais habituellement qu’ils étaient en quelque sorte en conflit. Maintenant je suis tout d’une pièce. » Le thérapeute répliqua que la question qu’elle soulevait dépendait des définitions qu’on donnait, et que ce qui était important était qu’elle sente qu’elle était tout d’une pièce et qu’elle pouvait avancer de cette façon. Elle continua : « Eh bien, quelquefois, je suis en quelque sorte déchirée en deux, mais la plupart du temps je pense que je suis d’une seule pièce. » Elle partit de bonne humeur.

Dans le dernier entretien, Barbara montre beaucoup moins d’émotion que dans celui qui vient d’être décrit. Elle dit à quel point on voit chez elle un changement et à quel point elle pense avec plaisir à rentrer chez elle. Elle parle d’une réunion récente où il y avait un certain nombre de jeunes qu’elle avait connus plusieurs années auparavant.

Seizième entretien.

Vous savez, les gens disent tous : « Ce que vous pouvez avoir changé. » Le garçon qui est venu me voir le deuxième soir après, m’a dit : « Je vous reconnais à peine, vous avez tellement changé.

Vous êtes davantage l’une d’entre nous. » Il paraissait penser que j’avais changé beaucoup. Une fois il a dit : « Vous êtes davantage comme un être humain. » Je suppose qu’avant je me comportais d’une façon trop supérieure avec les gens. Maintenant les filles voudraient que je reste plus longtemps et que je vienne à leurs parties de plaisir. Ce sont des réunions où on s’embrasse, je suppose. Je ne suppose pas que nous en aurons comme ça chez nous. » Elle parle du fait qu’elle se sent tellement mieux adaptée socialement et tellement plus aimée par les jeunes gens.

Ce n’est qu’à la fin de l’entretien qu’elle montre à nouveau une légère tendance à s’accrocher à l’expérience d’aide, mais elle y renonce nettement.

Elle essaie encore de prolonger l’entretien, bien que ce soit maintenant l’heure. Elle regarde encore sur sa liste, essaie de se rappeler les choses qu’elle a oubliées. Le psychologue dit : « Nous pourrions continuer à parler longtemps, n’est-ce pas ? » Elle dit : « Oui, mais je pense que j’ai soulevé toutes les questions que je voulais. » Elle commence alors à amener la fin de l’entretien, parlant des améliorations qu’elle ressent en elle-même. « Vous savez, avant, tout ce qui m’intéressait c’étaient les accomplissements et les exploits. Maintenant je pense que les accomplissements et la gaieté avec les jeunes iront de pair. Je ferai des choses originales. Et ils ne le sauront peut-être même pas, mais j’aurai du bon temps avec eux aussi et je ne me sentirai ni différente d’eux ni meilleure qu’eux. » Elle remercie le thérapeute sincèrement pour l’aide qu’elle a reçue et dit au revoir.

Ces extraits dépeignent une conclusion satisfaisante d’une série d’entretiens d’aide. Le client a été amené à se sentir libre de partir aussitôt qu’il a eu une indépendance et une confiance en lui suffisantes. Elle a été effrayée à la pensée de devenir entièrement indépendante, mais trouve que ce problème n’est pas plus difficile à affronter et à assimiler que les autres questions quelle a affrontées semaine après semaine dans les entretiens. Peu à peu, elle en vient à vouloir que les entretiens se terminent et mène cette résolution à bien, sentant, comme elle dit, qu’elle a « la gorge serrée », mais reconnaissant que c’est momentané. La méthode de l’aide psychologique est parvenue au but désiré qui était de l’aider à devenir quelqu’un de mieux organisé, orienté vers des buts sains clairement vus et nettement choisis. Elle n’a pas été libérée des problèmes, pas plus qu’il n’y a eu jamais le moindre essai pour atteindre un but artificiel. Elle a pu se libérer des conflits gênants qui lui avaient rendu très difficile de faire face à ses problèmes, et elle est ainsi devenue capable d’être, dans l’avenir, un individu plus efficace et plus mûr. Elle n’a pas obtenu une conscience complète de son comportement, pas plus que ça n’a été le but de la thérapie. Elle a obtenu ce que l’on pourrait appeler une « conscience opératoire », suffisante pour la rendre capable d’affronter ses problèmes présents et de rendre immanquable la continuation de sa croissance. Il est possible que, dans l’avenir, elle ait besoin d’une aide supplémentaire, mais la probabilité de cela a été beaucoup diminuée par l’accroissement de la maturité émotionnelle qu’elle a obtenue.

Le rôle de l’aidant.

L’exemple qui vient d’être cité fait comprendre l’essentiel du rôle que le psychologue joue en entraînant la thérapie à une conclusion saine. Nous pouvons, cependant, formuler de façon plus générale certains éléments de la fonction de l’aidant dans ces phases de conclusion.

Il est important que le thérapeute soit attentif aux progrès du client : dès que l’indépendance accrue est évidente, il doit faire considérer l’éventuel terme des entretiens. Si cela n’est pas fait, le client peut croire que l’aidant ne veut pas qu’il parte. Dans les contacts avec Madame J…, dans l’avant-dernier entretien, elle raconte avec quel bonheur elle a pris en main sa fille, soulignant que « les choses sont différentes maintenant ».

Il y eut une longue pause. Le psychologue dit : « Puisque les choses vont si rondement et qu’elles ont l’air de marcher, je me demande combien de temps encore vous et Patty voudrez venir nous voir. » Madame J. rit et dit : « Je me demandais la même chose. » Après avoir un peu discuté, ils se mirent d’accord pour se rencontrer une fois encore.

Il est évident que Madame J… se sent assez soulagée que le thérapeute ait amené ouvertement la question.

Il est peut-être superflu d’ajouter que l’aidant ne doit pas essayer de retenir le client parce qu’il pense que tous les problèmes ne sont pas résolus, ou que la prise de conscience n’est pas complète. Si le client a choisi des buts convenables, et s’il a le courage et la confiance d’y travailler, l’efficacité de sa compréhension de lui-même, et l’efficacité de ses actions pour atteindre le but, s’accroîtront plutôt qu’elles ne décroîtront après la conclusion de la thérapie. Le thérapeute doit apprendre à tirer ses satisfactions personnelles de ce progrès du client vers la croissance, et non de sa dépendance.

Certains thérapeutes, notamment Rank, ont soutenu que parfois on doit instaurer une limite de temps arbitraire pour la conclusion du traitement. Ceci semble ne pas être sage. La fin des entretiens d’aide doit être établie surtout par le client, l’aidant servant encore à clarifier les questions que soulève le départ. Quand ces questions sont clarifiées, nous pouvons être sûrs que le client adoptera le choix le plus mûr.

Dans l’ensemble, il est vraisemblable que la fin de la thérapie viendra plus tôt, plutôt que plus tard, que le thérapeute ne s’y attend. Nous sommes tellement enclins à penser en fonction de problèmes non résolus que nous pouvons ne pas être suffisamment conscients que le client est à nouveau prêt à « mener la barque ». Il n’est pas rare que le rythme des entretiens de conclusion soit tellement plus rapide que ceux qui les ont précédés que l’aidant ne parvienne pas à reconnaître la pleine signification de tous les éléments. Tant d’étapes ont été atteintes, une telle confiance s’est manifestée, que l’aidant attend avec plaisir la continuation d’entretiens de cette sorte qui prendront acte de la solution de toutes les difficultés auxquelles le client avait à faire face, oubliant que ces étapes et cette confiance sont déjà l’indication que la fin est proche, et qu’une aide supplémentaire n’est pas nécessaire.

L’aide telle que le client la voit.

De temps en temps, dans les derniers entretiens, le client s’efforce de mettre en formules verbales quelque chose de ce que son expérience a signifié pour lui. Ces expressions spontanées sont intéressantes, parce qu’elles tendent à confirmer le point de vue sur la thérapie qui a été exprimé dans cet ouvrage. Ayant vécu une expérience d’un type nouveau, le client essaie de la décrire dans ses mots et à partir de ses propres sentiments pour faire comprendre la valeur qu’elle a eue pour lui. Parfois ses expressions sont très brèves. Un homme jeune, dont la vie avait été littéralement mutilée par des sentiments d’infériorité, dit : « Je sais maintenant ce que je veux faire, et je ressens une certaine confiance dans ce que je pense. Ma femme constate un grand changement en moi. » Une femme qui a lutté avec des problèmes conjugaux et pour la prise en main de son garçon mal adapté commente tout ce qu’elle a acquis : « C’est tout à fait différent du fait d’aller chez mon médecin. J’ai essayé de lui parler de ces choses-là, mais ça n’a pas marché. Ici, je sens que personne ne me pousse ; il n’y a pas de conseil et il n’y a pas de préjugé. » Ces mots sont spécialement significatifs puisque la même femme, plus tôt dans des entretiens d’aide, avait insisté pour que le thérapeute lui dise ce qu’elle devait faire, lui donne les réponses à ses problèmes.

Une adolescente donne son point de vue sur ce que le thérapeute a signifié pour elle, et d’autre part, son concept du processus de l’aide thérapeutique, dans cette déclaration :

« J’ai réfléchi à ce que vous êtes pour moi. C’est comme si vous étiez moi-même,… une partie de moi. Vous êtes un volant régulateur ; vous n’êtes pas une personne, c’est presque comme si je me parlais à moi-même, mais avec quelqu’un qui écouterait et essaierait d’y réfléchir. Je ne me débarrasse pas de quoi que ce soit, mais j’ai le sentiment que beaucoup de choses se mettent en ordre. Je ne viens pas pour recevoir des conseils. Non ! parfois j’en reçois, mais alors je suis consciente que je veux des conseils. Ça me gêne vraiment que vous deveniez une personne. Ce que vous faites, c’est laisser parler quelqu’un et placer des commentaires qui permettent de continuer au lieu de tourner en rond. C’est pourquoi je dis que vous êtes un volant régulateur. C’est différent maintenant. Quand je vous ai rencontré pour la première fois, vous étiez une personne. Je ne vous aimais pas parce que vous touchiez des points douloureux. Maintenant je sais que vous serez une personne quand j’aurai besoin que vous en soyez une. D’autres fois vous êtes quelqu’un qui laisse échapper la vapeur, ou quelqu’un à qui parler pour que je puisse me décider. »41

Sa description concise de la consultation comme un processus dans lequel on « laisse parler une personne et où on place un commentaire qui permet de continuer au lieu de tourner en rond » est une réflexion d’un prix inestimable pour l’aspect libérateur de l’expression, et pour la part que l’aidant y prend. Et quand elle conclut que le thérapeute est quelqu’un « à qui parler pour que je puisse me décider », elle a ajouté une autre fonction essentielle de l’aide thérapeutique : la création d’une situation dans laquelle les choix peuvent être clairement posés.

Les réflexions les plus éloquentes sur la manière dont l’aide thérapeutique en vient à être comprise par le client sont peut-être à prendre dans l’un de nos enregistrements, tiré de l’un des derniers entretiens d’une série réussie avec un étudiant. Avec sa manière hésitante, mal assurée, tâtonnant manifestement pour chercher les mots et pour décrire ce qui a été pour lui un type d’expérience totalement nouveau, cet étudiant parvient à résumer la plupart des éléments essentiels d’une expérience d’aide psychologique satisfaisante.

S. – Eh bien, c’est à peu près tout, je crois, ce que j’ai à l’esprit maintenant.

C. – Parfait. Eh bien, vous vous souvenez de notre accord : quand nous avons épuisé ce que nous avons à dire nous renvoyons…

S. – A l’heure prochaine.

C. – … La rencontre à la fois prochaine, et s’il vous arrivait de sentir que vous n’avez rien de particulier à dire cette fois-là, eh bien, entrez et nous arrêterons dès le début.

S. – Très bien. Eh bien, je… euh… justement maintenant il y a quelque chose dont j’aimerais parler. Je ne sais pas exactement comment le dire, mais j’aime ces choses. Je veux dire… euh… lorsque vous parlez à quelqu’un comme cela, les choses deviennent lumineuses dans son esprit, quelque chose qu’il avait gardé, qu’il avait essayé d’éviter, et qu’il pouvait éviter facilement dans son esprit ; mais vous entrez par cette porte et vous vous mettez à avoir assez de jugeote pour… quand il est là… pour lui parler, alors vous lui parlez, et ce qu’il répond ne vous impressionne pas, et quand vous le redites à haute voix et qu’on l’entend, cela fait y réfléchir, et cela fait parfois faire… faire quelque chose dans ce sens.

C. – Eh bien, vous pensez que ça a été sans doute utile.

S. – Ouais, j’en suis certain.

Notez combien admirablement cette expression grammaticalement embrouillée explique ce que la thérapie signifie pour le client : la libération des attitudes jusque-là inhibées, que le client a « essayé d’éviter » ; l’affrontement clair du Moi et de la situation : « Quand vous le redites à haute voix et qu’on l’entend, cela fait réfléchir » ; et finalement le courage d’agir de façon positive – « cela fait faire quelque chose dans ce sens ». Ces phrases indiquent que la structuration de la situation par l’aidant, et les efforts au’il fait pour se retenir d’avoir une activité directive dans l’aide thérapeutique, sont lentement reconnus par le client comme étant extrêmement utiles à découvrir sa nouvelle orientation. Cela semble indiquer très nettement que le processus que nous avons suivi est une authentique suite de progrès, sentis et éprouvés par le client aussi bien que reconnus par le thérapeute.

Problèmes spéciaux.

Quelle est la durée d’une aide psychologique ?

De nombreux lecteurs à l’esprit pratique auront depuis longtemps soulevé la question : « Combien de temps cela prend-il ? » Il n’existe pas, naturellement, de réponse ferme et immédiate à une telle question. La durée du processus d’aide thérapeutique dépend du degré d’inadaptation chez le sujet, de l’habileté de l’aidant, de l’empressement du client à recevoir de l’aide, et peut-être, dans une faible mesure, de l’intelligence. Cependant, il n’est pas nécessaire de laisser cette question sur un commentaire imprécis.

Il semble qu’il y ait de bonnes raisons de croire que la durée du processus de consultation est en relation directe avec la subtilité et la précision du savoir-faire de l’aidant. Si l’expression libre n’est pas gênée par des maladresses du thérapeute, si les attitudes affectives sont reconnues avec précision, si la compréhension est accrue par des explications bien choisies, le client doit vraisemblablement être capable de manier ses propres affaires après six à quinze entretiens, plutôt que cinquante. Ces chiffres ne sont que des approximations sommaires, mais semblent bien exprimer le rythme du progrès thérapeutique qui doit vraisemblablement être terminé en trois mois d’entretiens hebdomadaires plutôt qu’en un an. Là où l’inadaptation n’est pas extrême, où l’individu n’est pas profondément névrosé, deux, quatre ou six séances sont souvent suffisantes pour que le client trouve l’aide nécessaire, bien que dans certains cas quelques-unes des étapes du processus thérapeutique puissent n’apparaître que sous une forme très abrégée.

Je suis convaincu que dans la plupart des cas où les entretiens d’aide ont largement dépassé les chiffres ci-dessus, c’est généralement parce que le processus thérapeutique a réussi en dépit de, plutôt que grâce à, la méthode du thérapeute. La poussée de l’individu vers la maturité et la croissance est si puissante que la thérapie est souvent réussie dans de tels cas en dépit de nombreuses erreurs de technique sur tout le parcours. Cette conviction est née de l’examen attentif des entretiens enregistrés, où il n’est pas rare de voir des retards déterminés par des erreurs de l’aidant, erreurs dont nous avons discuté les catégories dans cet ouvrage. Ces erreurs peuvent ajourner, tout au long de l’entretien, des attitudes significatives que le client était prêt à exprimer, et qui n’apparaissent qu’à l’entretien suivant parce que le psychologue les a bloquées sans y prendre garde. Une succession de maladresses de ce genre peut nettement prolonger le nombre des séances d’aide. D’une manière ou d’une autre, on s’est malheureusement mis à croire de plus en plus que le nombre des séances de thérapie est en relation directe avec la profondeur de ces entretiens. Ce n’est pas nécessairement vrai. D’un autre côté, le désir de trouver des raccourcis, de brusquer le client, accroît presque toujours le nombre des entretiens nécessaires à l’amélioration. Les séries réussies les plus courtes d’entretiens d’aide psychologique sont celles qui sont maniées avec la plus grande habileté, celles qui sont le plus complètement centrées sur le client.

Certaines de ces remarques soulèvent automatiquement des questions sur la psychanalyse, particulièrement sur l’analyse freudienne, qui s’enorgueillit souvent des années d’entretiens quotidiens nécessaires à toute réelle réorientation psychologique. Je me suis abstenu, tout au long de cet ouvrage, de tout essai d’argumenter les mérites d’une école de pensée au détriment d’une autre et ne veux pas commencer maintenant une telle argumentation. Peut-être certaines questions peuvent-elles être soulevées, cependant, auxquelles on peut trouver des réponses fructueuses. Quel est le but de l’analyse freudienne ? Est-il de permettre à un individu de se porter vers son avenir de manière indépendante, ou d’acquérir une carte topographique complète de sa personnalité ? Le but est-il celui d’une action saine, autonome, ou une conscience complète des causes de tous ses comportements ? N’est-il pas vrai, dans l’analyse freudienne comme dans la thérapie centrée sur le client qui a été ici décrite, que l’essai d’imposer des interprétations préconçues retarde la thérapie plutôt qu’elle ne l’accélère ? Ne serait-il pas vrai que l’analyse freudienne pourrait, dans une certaine mesure, être raccourcie, si l’on examinait plus soigneusement la technique ? Ces questions ne veulent pas être des critiques, mais simplement jeter le doute sur le fétichisme de la durée comme indicateur significatif de valeur dans le processus de la thérapie.

La conclusion d’une aide infructueuse.

Bien que ce soit toute la thèse de ce livre que les échecs en thérapie peuvent être évités par une observation suffisante des principes fondamentaux qui gouvernent l’applicabilité de l’aide psychologique comme méthode de traitement et par une prise en main suffisante du processus thérapeutique, nous devons néanmoins reconnaître que les thérapeutes sont humains et que les échecs se produisent effectivement. On peut laisser ces échecs en thérapie faire de réels dégâts, ou on peut les manier d’une manière telle qu’elle contienne au moins une promesse d’avenir. Il faut faire plus attention à ce problème.

Il y a plusieurs raisons qui peuvent expliquer que tel client échoue à trouver de l’aide dans les entretiens thérapeutiques. Indubitablement, la cause la plus fréquente de cet échec est la maladresse du thérapeute dans les séances. Dans le harcèlement du travail quotidien, il est très facile de supposer que les bonnes intentions vont prendre la place d’une habileté attentive. Sans cesse, l’aidant doit apprendre la dure leçon qu’il n’en est pas ainsi. Il y a, cependant, d’autres raisons d’échecs, dont on peut résumer la plupart en disant qu’en premier lieu le client ne pouvait tirer profit d’une aide thérapeutique. Peut-être les obstacles de l’environnement à sa croissance étaient-ils trop accablants ? ou l’individu avait-il trop peu de contrôle sur sa situation vitale pour effectuer un changement efficace ? Peut-être y a-t-il eu une erreur de jugement, et a-t-on accepté en thérapie un adolescent en croyant qu’il était relativement indépendant de ses parents… l’expérience prouvant que le succès n’aurait pu être obtenu qu’en admettant en thérapie à la fois les parents et l’enfant ? Il est certain que la plupart de nos échecs en thérapie, sinon tous, appartiennent à l’une de ces deux catégories principales : soit parce que les clients n’étaient pas adaptés à cette thérapie, soit parce que le thérapeute n’a pas réussi suffisamment à les aider à se voir eux-mêmes et à agir de façon positive.

Tout psychologue expérimenté peut retrouver quelques-uns des développements typiques de ces catégories d’échecs. Dans certains cas le client se tourmente et résiste de plus en plus, plus hostile à l’aidant et à la situation d’aide au fur et à mesure que les entretiens qui se poursuivent n’apportent aucune amélioration ou aucune aide. Le thérapeute, sentant que le processus tourne mal, met en œuvre contre le problème un effort accru, une pression continue et une attaque plus directe. Le client ne revient plus. Le cas est classé « pour manque de coopération ». Dans d’autres cas, le client fait un certain nombre de projets encourageants, mais progressivement se met à dépendre de plus en plus de l’aidant. Celui-ci, plein d’inquiétude, s’effraie de son importance personnelle et de sa responsabilité dans la vie du client, et cherche à le repousser. Il lui devient difficile de supporter le client, les entretiens deviennent plus brusques, enfin l’aidant insiste pour que le client dirige sa propre vie, et la relation est rompue, avec comme seule évidence du travail accompli, un déconcertant sentiment de culpabilité chez l’aidant.

Dans la plupart des cas où la relation d’aide a échoué, l’aidant et le client comprennent tous deux que les progrès ne sont pas ce qu’ils devraient être. Incapables d’en analyser les raisons, ils se mettent tous deux en position de défense et de répression, et les entrevues cessent, entraînant la possibilité de réels dommages des deux côtés. Une telle détérioration des entretiens n’est pas inévitable, même dans les cas où l’aidant est hors d’état d’analyser la cause de l’échec.

Quand la relation d’aide semble s’égarer (quand l’aidant se demande pourquoi il a rencontré une telle résistance, pourquoi le client ne fait pas de progrès, pourquoi la situation semble pire qu’elle n’était au début des entretiens), la première chose à faire est tout naturellement d’enquêter sur les causes possibles de la détérioration. C’est le moment pour le thérapeute d’examiner avec soin s’il ne s’est pas trompé en faisant confiance à la relation d’aide pour tirer d’affaire ce client particulier. C’est le moment pour lui d’étudier soigneusement les comptes rendus des entretiens, s’efforçant de découvrir ses erreurs. A-t-il été trop directif ? A-t-il essayé de faire avancer trop rapidement le processus ? Son interprétation a-t-elle été imprudente ? A-t-il essayé de résoudre le problème à sa façon plutôt qu’à celle du client ? A-t-il, d’une façon ou de l’autre, rendu difficile au client l’expression de ses sentiments ? Ces questions et d’autres encore, qui ont été déjà examinées dans cet ouvrage, doivent être soigneusement étudiées. Il est souvent possible de trouver la cause et d’y remédier. Il est très encourageant de constater que les individus sont si désireux de se développer, de découvrir le moyen de sortir de leurs difficultés, que même si l’on a commis de nombreuses erreurs, même si l’aide a été médiocre, on peut obtenir des résultats constructifs en corrigeant ces erreurs. Il n’est jamais trop tard pour faire une étude exhaustive des causes d’échec.

Si nous sommes réalistes, cependant, nous reconnaîtrons que dans certains cas l’aidant est trop étroitement centré sur son travail, à l’égard duquel il a trop de défenses, pour reconnaître ses erreurs. Il ne dispose pas toujours de l’aide d’un directeur ou d’un collègue pour découvrir ses défauts cachés. En bref, il y a toujours des cas qui sont des échecs de la relation d’aide en dépit des efforts et des bonnes intentions du thérapeute pour découvrir la cause de ses échecs. Que peut-on faire dans ces cas ?

Que le thérapeute et le client reconnaissent tous deux franchement leur échec, a une très réelle valeur pour prévenir les attitudes et réactions défensives de part et d’autre. Le thérapeute dira : « Il semble que nous ne fassions aucun progrès. C’est peut-être dû à mon manque d’habileté technique. Ou peut-être un certain manque de bonne volonté de votre part. De toute façon, sans chercher à accuser personne, il est clair que nous n’obtenons pas de résultat. Déciderons-nous d’arrêter nos entrevues, ou désirez-vous que nous les continuions un certain temps dans l’espoir qu’elles puissent devenir plus satisfaisantes ? » Une telle opinion sur la situation, bien définie, est très utile. Elle libère le client de tout besoin d’attaquer le psychologue. Elle ouvre aussi de nombreuses possibilités.

Elle peut conduire à l’arrêt, d’un commun accord, de la relation d’aide. S’il en est ainsi, la coupure est nette, sans antagonismes ni culpabilités. Le client se sentira libre de revenir une autre fois, ou d’aller chez quelque autre psychologue s’il pense que quelqu’un d’autre peut lui offrir plus d’aide. D’un autre côté, elle peut mener à une clarification de l’obstacle qui empêche les progrès de la thérapie, et par là permet de nouveaux développements thérapeutiques. Je me souviens d’une série d’entretiens avec une mère au cours desquels l’aide avait été conduite de manière très maladroite, du point de vue de ma perspective actuelle. Comme elle ne faisait aucun progrès dans la manière de prendre son fils, le psychologue dit simplement qu’il était évident que les entrevues n’étaient pas fructueuses et qu’il fallait peut-être y mettre fin. La mère parut l’accepter, et la situation semblait résolue, quand elle remarqua au moment où elle se levait pour partir : « Vous arrive-t-il d’accepter des adultes en traitement ? » Comme on lui répondait par l’affirmative, elle se rassit et commença à révéler tous ses malheurs conjugaux, qui étaient à la base de sa mauvaise prise en main de son fils mais qu’elle avait hésité à dévoiler aussi longtemps que son fils servait de prétexte aux entrevues. En d’autres termes, si l’impasse à laquelle on a abouti est clairement formulée et reconnue, client et thérapeute sont tous deux capables de l’accepter sans trop d’émotion, et de trouver les moyens d’en sortir. Sinon, les entretiens sont au moins clos sans que l’hostilité ou la culpabilité se développent.

Un mot de prudence peut-être : à moins de progrès, on ne doit pas laisser s’éterniser la relation d’aide. Si au cours de plusieurs entretiens, l’analyse critique et attentive du contenu ne révèle aucun développement significatif, aucun mouvement dans la direction de la thérapie, le praticien doit se demander s’il ne ferait pas mieux de clore les entretiens. Contrairement à l’opinion de gens inexpérimentés, un entretien non réussi à plus de chance de prolonger la durée totale qu’un entretien réussi. Inversement, les entretiens très longs avec un changement relativement faible signent généralement un échec de l’aide. Il vaut mieux dans de tels cas découvrir les causes de l’impasse, et, si on n’y réussit pas, faire cesser la relation. Bien qu’une telle fin admette l’insuccès, elle n’engendre pas de conflit ultérieur, et ne rend pas plus difficile au client la recherche de l’aide en une autre occasion.

Résumé.

À mesure que le client développe sa prise de conscience et sa compréhension de lui-même, et choisit de nouveaux buts grâce auxquels il réoriente sa vie, l’aide psychologique entre dans la phase terminale, qui présente certaines caractéristiques distinctives : le client prend davantage confiance en lui-même à mesure qu’il acquiert une perception nouvelle et qu’il entreprend un plus grand nombre d’actions positives dirigées vers son but. Sa confiance en lui-même lui fait désirer d’en finir avec la relation d’aide, en même temps qu’il craint de quitter son soutien. La reconnaissance par l’aidant de cette ambivalence permet au client de voir clairement le choix qui s’offre et de développer l’assurance qu’il est capable de traiter ses problèmes d’une manière autonome. Le thérapeute aide le client en lui faisant sentir qu’il est entièrement libre de mettre un terme à la relation dès qu’il est prêt à le faire. Normalement l’aide prend fin avec un sentiment de perte des deux côtés, mais avec la reconnaissance mutuelle que cette indépendance est une saine étape de plus vers la croissance. Même quand la relation d’aide n’a pas été réussie, on peut souvent l’arrêter de façon constructive.

La durée du processus thérapeutique dépend autant de l’habileté de l’aidant à maintenir les entretiens centrés sur le client, que de la gravité de la désadaptation à traiter, ou de tout autre facteur.

Fréquemment, il est clair, dans les derniers entretiens, que le client a clairement perçu la structure inhabituelle de la situation d’aide et prend conscience de la manière dont elle a été utilisée pour son propre développement. Les déclarations spontanées de clients donnent du poids à la thèse de cet ouvrage : une relation d’aide centrée sur le client libère plus de forces dynamiques qu’aucun autre type de relation.


41 Tiré de « Intensive Treatment with Adolescent Girls », by Virginia W. Lewis, Journal of Consulting Psychology, vol. IV (September-October, 1940), p. 184.