Préface de l’auteur

L’intérêt croissant et soutenu pour l’individu et son adaptation est peut-être l’un des phénomènes les plus marquants de notre temps. Même la guerre et la propagande sur nos buts de guerre ont servi à mettre l’accent sur un concept de base qui est la signifiance de l’individu, et sur ses droits à une adaptation satisfaisante.

Aux alentours de 1920, l’intérêt pour l’adaptation de l’individu était surtout analytique et diagnostique. Chez les assistantes sociales ce fut une période où fleurirent les cas ; en psychologie, ce fut une luxuriante poussée de tests ; en orientation pédagogique, l’analyse des performances et les tests croissent ensemble ; en psychiatrie, les diagnostics dits multisyllabés bourgeonnent dans des formulations élaborées. Jamais l’individu n’avait été si bien connu. Avec le temps, cependant, ces praticiens, ou d’autres aux intérêts similaires, ont pris davantage en considération les processus dynamiques par lesquels se fait l’adaptation. L’intérêt a alors basculé du diagnostic en faveur de la thérapie et de la compréhension de l’individu, en faveur des procédés par lesquels l’individu peut trouver de l’aide. De nos jours le psychologue qui s’intéresse à l’adaptation de l’individu veut savoir comment il peut devenir plus efficace pour aider un individu à s’adapter.

J’ai vécu tout cela et j’ai pris ma part dans ce déplacement de l’intérêt et de la perspective. L’intérêt initial pour le diagnostic s’est subordonné à un intérêt beaucoup plus puissant à l’égard du processus d’aide psychologique et de thérapie. Pendant des années, comme conseiller pédagogique, comme directeur d’un institut de « guidance » d’enfants, en tant que conseiller sur des problèmes scolaires ou familiaux j’ai développé une conception des processus de traitement dans laquelle tout ce qui est original est tellement mélangé avec la pensée des autres que la séparation en est impossible. C’est pourquoi, même si le présent ouvrage représente mon propre point de vue, il a été en fait composé, à la fois consciemment et inconsciemment, à partir de l’expérience de groupes nombreux. Pour permettre aux lecteurs de s’orienter plus commodément, et pour exprimer ma dette de reconnaissance, je voudrais indiquer quelques-uns de ces groupes dont je me sens débiteur et quelques-unes des relations professionnelles auxquelles une grande part des concepts qui servent de base à ce travail doit beaucoup.

D’abord, une expérience de courte durée à l’Institut d’orientation pédagogique de New York, en fournissant une situation stimulante dans laquelle un large éventail de points de vue allant du point de vue uniquement psychanalytique au point de vue uniquement statistique, m’a fortement motivé, comme tous les autres chercheurs, à choisir et à développer une orientation propre.

Puis douze années de travail en psychologie clinique et en orientation pédagogique avec des collègues aux idées en perpétuelle maturation et transformation m’ont aidé à formuler mon point de vue sur le traitement. De nombreux membres de l’équipe reconnaîtront, dans ce volume, des concepts et des pratiques qu’ils ont contribué à construire. La relation étroite avec les assistantes sociales et les psychiatres, qu’ils soient ou non de l’Institut, a enrichi les points de vue exprimés ici.

Les idées venues de l’Institut d’orientation pédagogique de Philadelphie et de l’École d’assistantes sociales de Pennsylvanie ont été particulièrement stimulantes. J’ai tiré un grand bénéfice de leurs écrits et du travail accompli en commun avec les membres de ces organismes.

Les péripéties de l’aide psychologique aux étudiants a constitué un champ inexploré pour contrôler et élargir, dans un groupe plein de promesses, les concepts du counseling qui avaient germé dans le domaine de l’orientation pédagogique.

J’ai une dette particulière envers mes étudiants en psychologie clinique qui, en développant leur habileté technique dans la consultation et dans la thérapie, ont touché des problèmes de base et m’ont permis de clarifier par leurs questions, les principes et la pratique de l’aide psychologique. Il me faut citer aussi un programme de recherches dans lequel la consultation et les entretiens thérapeutiques ont été enregistrés. Ces enregistrements et leurs retranscriptions ont permis un examen objectif et méticuleux des procédés de consultation et de thérapie ; les principes et les problèmes de la consultation en ont été éclairés de manière significative et on n’en a pas encore tiré tout le parti possible. Cette méthode est promise à un grand avenir finalement, et plus loin encore, je suis redevable à la multitude des individus que j’ai eu le plaisir privilégié d’essayer d’aider : enfants ou parents perturbés, étudiants découragés, maris et femmes malheureux… Tous ont favorisé, qu’ils aient été pour moi des échecs ou des succès, la connaissance du processus de traitement. De leur lutte vers l’épanouissement, le développement et la maturité, s’est imposée la certitude que nous possédons trop peu de foi dans les capacités de croissance de l’individu.

C’est d’un tel fonds que provient ce livre. Il tente d’exposer ma conviction que l’aide psychologique est un procédé susceptible de connaissance, de prédiction, de compréhension, un procédé qui peut être appris, testé, épuré, amélioré. Je l’ai écrit avec l’espoir qu’il conduira les conseillers et les psychothérapeutes, déjà spécialistes ou encore étudiants, à entreprendre d’autres recherches, théoriques ou pratiques, qui nous rendront capables d’approfondir et de perfectionner nos connaissances sur les moyens d’aider un individu à développer une adaptation personnelle plus satisfaisante.

Carl R. Rogers

Columbus, Ohio.