1. La place de l’aide psychologique

De nombreux professionnels passent une grande partie de leur temps en entretiens pour susciter chez leurs clients un changement d’attitudes constructif, par le contact de face à face. Qu’ils soient psychologues, conseillers dans un établissement d’enseignement, conseillers matrimoniaux, psychiatres, assistantes sociales, conseillers d’orientation scolaire, chefs du personnel dans une industrie, ou qu’ils aient d’autres fonctions encore, ils essaient de comprendre et de définir les attitudes de leur « client », et par là ils sont concernés par ce livre. Si dans leur travail ils s’occupent d’inadaptés, de personnes en difficulté, de désemparés ou de délinquants, et si ces personnes après la série d’entretiens sont mieux adaptées à leurs problèmes, capables de faire face aux réalités de la vie de manière plus constructive, alors leurs techniques et leurs méthodes nous intéressent.

Il y a de nombreux noms pour désigner ce genre d’entretiens. Le terme le plus simple et qui les décrit le mieux est peut-être « entretiens de traitement ». Plus fréquemment on les appelle entretiens d’aide ou de conseil (counseling), particulièrement dans les milieux pédagogiques. On peut aussi classer de tels contacts, en considérant leur but curatif et protecteur, dans la rubrique psychothérapie, terme très fréquemment utilisé par les assistantes sociales, les psychologues et les psychiatres cliniciens. Dans ces chapitres, on utilisera ces termes à peu près les uns pour les autres, parce qu’ils semblent faire référence à la même méthode de base : une série de consultations directes avec un individu en vue de l’aider à changer ses attitudes et son comportement. Il y a eu une tendance à utiliser le terme « aide psychologique » pour des entretiens accidentels et superficiels, et à réserver le terme « psychothérapie » pour des contacts plus intensifs et de plus longue durée faits en vue d’une réorganisation plus profonde de la personnalité. Bien qu’on puisse admettre cette distinction, il est évident néanmoins qu’il est impossible de distinguer une aide psychologique intensive et réussie, d’une psychothérapie intensive et réussie. En conséquence, nous emploierons les deux termes avec l’acception courante qu’ils ont chez les chercheurs dans ce domaine.

L’utilisation des techniques de l’aide psychologique.

Jusqu’à quel point l’aide psychologique et les moyens thérapeutiques utilisés traitent-ils des problèmes de l’adaptation ? On ne peut donner une réponse statistique à cette question, mais une réponse descriptive peut indiquer l’importance de l’aide psychologique en tant que méthode.

Instituts de conseil pédagogique (Child-Guidance).

Dans les instituts de conseil pédagogique, la psychothérapie est très développée et elle est utilisée de façons différenciées pour s’adresser aux enfants, spécialement aux adolescents qui présentent des problèmes d’adaptation, et pour s’adresser aux parents de ces enfants. Pendant les dernières années, il y a eu un développement très rapide de la réflexion clinique sur ces psychothérapies, et l’on peut dire que leurs techniques ont été élaborées de manière plus adéquate dans le domaine du conseil pédagogique que dans tout autre.

Un ou deux exemples illustreront à quel point une telle approche est utilisée dans les instituts de conseil pédagogique. L’analyse d’une année de travail au centre de « guidance » de Rochester (New York) dont j’étais directeur, donne l’information suivante : parmi les 850 enfants vus au cours de l’année 1939 :

  • 62 % ont eu de 1 à 4 entrevues, ce qui représente 42 % de la totalité des consultations de l’institut ;
  • 30 % ont eu de 5 à 9 entrevues, ce qui représente 23 % de la totalité des consultations de l’institut ;
  • 8 % ont eu de 10 à 80 entrevues, ce qui représente 35 % de la totalité des consultations de l’institut.

Quand un enfant a été vu 4 fois ou moins par un psychologue, il est clair que les entrevues ont été avant tout de diagnostic et que l’aide est vraiment de faible importance. Pour le groupe qui a eu de 5 à 9 entrevues avec l’enfant et les parents, l’aide psychologique devient souvent un aspect significatif du traitement, bien que d’au-très moyens de transformer le comportement aient été utilisés dans la plupart des cas. Dans le groupe au traitement intensif, avec plus de dix entrevues par cas, il est clair que la psychothérapie a constitué l’une des approches les plus importantes du traitement. Dans certains cas, ces entrevues se sont faites seulement avec l’enfant, dans d’autres cas avec l’enfant et ses parents. La plupart du temps, c’est le psychologue qui s’est occupé du traitement de l’enfant, et c’est l’assistante sociale qui a conseillé les parents, bien que cela n’ait absolument pas été toujours le cas. Il est intéressant de signaler que quoique seulement 8 % des cas aient été retenus en vue d’un traitement intensif, le travail accompli avec ces sujets représente le tiers de l’effort de l’institut.

Des chiffres du centre de Guidance Judge Baker illustrent encore à quel degré l’aide psychologique et la psychothérapie sont utilisées dans le travail de conseil pédagogique. Sur 1 334 cas étudiés dans cette clinique, lorsque William Healy et Augusta Bronner en étaient directeurs, 400 ont été acceptés pour traitement. Les autres ont été étudiés en vue d’un diagnostic seulement, et la responsabilité du traitement a été laissée au service qui avait adressé le sujet. Sur les 400 cas traités, 111 enfants ont été vus par un psychiatre pour 1 ou 2 entrevues, 210 ont eu de 3 à 9 entretiens et 79 de 10 à 100 entretiens. Le nombre et la distribution des entretiens avec les parents sont équivalents : 83 des parents vus (la plupart du temps par le psychologue qui avait vu l’enfant) ont eu de 10 à 100 (ou plus) entretiens avec le psychologue.

Ces deux exemples permettent de dire que l’utilisation de la psychothérapie dans les instituts de conseil pédagogique est nettement limitée à une minorité de cas, sélectionnés en fonction de leur relevance de ce type de thérapie. Les entretiens de traitement avec ce groupe sélectionné, cependant, constituent la plus grande partie du travail de l’institut. Cette remarque serait valable pour la plupart des instituts des États-Unis, qui s’occupent des enfants inadaptés.

Consultations d’étudiants.

Le travail sur les problèmes d’adaptation d’élèves du primaire ou du secondaire montre que le conseil psychologique est une méthode d’utilisation très fréquente pour résoudre les problèmes des individus. En fait, on peut dire que plus les sujets s’approchent de l’âge adulte, plus l’aide psychologique et la psychothérapie apparaissent comme les méthodes d’approche privilégiées du problème présenté. Nous en considérerons les raisons plus tard.

La résolution de problèmes d’adaptation personnelle et émotionnelle, que ce soit au niveau secondaire ou au niveau primaire, montre que les conseillers utilisent presque uniquement des techniques d’aide psychologique. Pour les problèmes d’orientation pédagogique et professionnelle, des tests psychométriques variés sont utilisés, mais l’entretien constitue presque toujours une partie importante du processus, et devra à l’avenir, si l’on en croit les experts dans ce domaine, y tenir encore plus de place.

Il est évident à quiconque connaît les écoles secondaires et les universités que les méthodes d’orientation qui utilisent l’entretien de conseil psychologique s’accroissent régulièrement. Au fur et à mesure que les établissements d’enseignement s’organisent en pensant à la croissance et au développement de l’individu, les services qui aident l’étudiant à réaliser une meilleure adaptation à sa situation s’accroissent nécessairement. Parce que les administrateurs prennent conscience plus clairement de l’énorme gaspillage économique impliqué par les méthodes collectives d’éducation, ils cherchent des solutions pratiques. Parce qu’ils savent qu’il est coûteux d’employer des gens qui ne sont pas à leur place, coûteux d’essayer de donner une éducation à des étudiants dont l’énergie est consommée par des problèmes insolubles, ils cherchent des manières de parer à ce gaspillage. En imposant certaines formes standards à un groupe, ils prennent de mieux en mieux conscience du fait que bien que les standards puissent être uniformes, les étudiants ne le sont pas. De cette expérience surgit une exigence de plus en plus forte de méthodes conçues pour comprendre l’individu et pour l’aider à affronter ses problèmes. En conséquence, beaucoup d’universités et d’établissements d’enseignement secondaire possèdent des services d’aide psychologique aux étudiants, bien que ces services aillent de formations très superficielles dont l’efficacité n’est que théorique, jusqu’à des bureaux soigneusement organisés qui offrent divers niveaux d’aide psychologique pour satisfaire aux divers besoins de l’étudiant.

Service d’hygiène mentale pour adultes.

Il y a relativement peu d’organisations cliniques qui s’occupent des adultes mal adaptés. La consultation d’adultes est surtout faite sur une base privée par les psychiatres et les psychologues. Cependant, ces dernières années, se sont développés des services de conseils et d’aide psychologique dans le domaine de l’adaptation matrimoniale. Ces centres et services offrent des conseils psychologiques à ceux qui vont se marier et aux couples qui éprouvent des difficultés dans la nécessaire adaptation au mariage.

Dans ces services, bien que les examens médicaux, les conseils juridiques et d’autres éléments encore puissent entrer à quelque degré dans le circuit, l’entretien d’aide est l’instance essentielle. Dans les centres de conseil pré-matrimonial, l’aide psychologique peut se limiter à un ou deux entretiens. Pour traiter des difficultés matrimoniales anciennes, un traitement efficace peut demander de nombreux entretiens. La demande pour une telle aide dépasse largement les petites ressources, comme tous les prêtres peuvent en témoigner. Bien que ce type d’aide soit en relation avec les pro-blêmes du mariage, il n’y a pas de raison de supposer que les processus de l’aide psychologique efficace puissent être différents de ceux qui sont utilisés dans le conseil pédagogique ou dans les relations avec les parents d’enfants mal adaptés.

Assistance sociale.

Tout « travailleur social » est prêt à offrir à ses « clients » non seulement les éléments qui ont traditionnellement été considérés comme faisant partie de l’assistance sociale (soulagement financier, aide pour trouver du travail, aide médicale et d’autres choses de cet ordre), mais en plus, et c’est peut-être le plus important, l’aide psychologique. Bien que le terme « counseling » soit très peu utilisé dans les milieux d’assistantes sociales, il l’est ici précisément pour mettre l’accent sur le fait qu’en donnant au « client » la possibilité de libérer ses sentiments, de découvrir des solutions nouvelles à ses problèmes d’adaptation, l’assistante sociale utilise le même procédé que les autres professionnels dont nous avons parlé ci-dessus. L’assistance sociale est la seule profession qui offre aux adultes mal adaptés une telle quantité et une telle qualité d’aide. Cette aide cependant, en dépit des efforts contraires des assistantes sociales, est limitée à la partie de la population qui a des difficultés financières. Les assistantes sociales utilisent aussi leur habileté psychothérapeutique dans leur travail avec des enfants dans des institutions et des orphelinats, et dans le travail qu’elles font en relation avec les instituts d’orientation pédagogique. En tant que groupe professionnel, elles ont contribué beaucoup à notre compréhension des processus de l’aide psychologique.

Les relations humaines dans les entreprises.

Récemment encore, l’entretien d’aide jouait un rôle peu important dans l’industrie. L’interview des employés ou des candidats en vue d’en obtenir des renseignements était une fonction importante, mais l’entretien d’aide qui implique un effort systématique d’utilisation de l’interview pour améliorer les attitudes était pratiquement inexistant. Mais il n’y a pas si longtemps, l’une des recherches les plus importantes dans les relations industrielles, faite dans les ateliers de la Western Electric Company, a transformé cette situation. Cette étude a montré de manière décisive que les aspects psychosociaux de l’organisation industrielle revêtaient plus d’importance pour l’individu que l’organisation de la productivité. Elle a montré que l’adaptation satisfaisante dans le champ social et émotionnel joue un rôle beaucoup plus significatif dans la production industrielle que les modifications de salaires ou d’horaires. Cette recherche exhaustive, qui a commencé par une étude des conditions de travail comme facteurs influençant le rendement, a abouti à recommander très instamment d’instaurer un service d’aide psychologique adéquat pour aider les travailleurs à résoudre leurs pro blêmes personnels. Ces chercheurs pensèrent que rien d’autre ne pouvait faire davantage en faveur du moral dans l’industrie. Un tel service a été organisé, avec un conseiller psychologue pour 300 employés, service qui démontre actuellement la justesse des conclusions de l’étude. Nous aurons l’occasion d’y revenir souvent au cours de cet ouvrage. Pour nous, en ce point de notre travail, cela indique que pour une entreprise industrielle qui désire une production maxima, une harmonie maxima dans les relations industrielles, un développement maximum pour le travailleur individuel, l’aide psychologique est un service d’une extrême importance.

Les relations humaines dans la préparation militaire.

Bien que ce qui a été dit sur la consultation chez les étudiants et dans l’industrie puisse s’appliquer en majeure partie et avec une force égale à n’importe quel organisme militaire, à l’entraînement ou au combat, l’entretien d’aide a été très peu utilisé dans le vaste programme de guerre qui a été mis en application aux États-Unis. La non-utilisation d’un tel outil est explicable en partie, sans aucun doute, par l’habituel décalage entre les découvertes nouvelles et leurs applications pratiques, et aussi en partie par la tendance des militaires à penser en termes de masse plutôt qu’en termes d’individu. Il y a pourtant de nombreuses raisons de supposer que nos connaissances croissantes en psychothérapie pourraient être effectivement utilisées dans la formation militaire.

La morale militaire, comme la morale industrielle, repose à un degré élevé sur la bonne adaptation et sur les relations humaines satisfaisantes ; or, dans ces domaines, l’aide psychologique s’est révélée utile. Des milliers de conscrits ont à faire face à de nouvelles situations qu’il leur est difficile d’affronter : nouvelle adaptation à l’autorité, insertion dans de nouveaux groupes, nécessité de se réorienter, et incertitude sur l’avenir. Beaucoup d’entre eux peuvent assimiler ces problèmes ; sans aide ils peuvent, dans leur situation, se créer de nouveaux repères d’orientation. Mais beaucoup ne peuvent le faire et deviennent maussades, mécontents, névrosés, membres inefficaces du groupe ; leur influence destructrice sur la morale est coûteuse. Un centre de consultation psychologique peut faire beaucoup pour les aider à faire face à leurs difficultés, à les assimiler, et à découvrir des buts qu’ils puissent poursuivre de bon cœur.

En plus de ces tensions habituelles, que doit affronter tout homme qui fait son service, il y a les grandes tensions psychologiques qui sont particulières à un certain type d’entraînement militaire. Les pilotes, les parachutistes, ou d’autres sujets qu’on entraîne pour des opérations particulièrement dangereuses, éprouvent souvent des peurs irrépressibles et des états de panique qui contrecarrent les progrès de l’apprentissage normal, au point qu’ils sont éventuellement exclus de ces entraînements. La possibilité d’en parler, d’assimiler ces peurs irrationnelles, de récupérer leur confiance en eux-mêmes, peut régénérer beaucoup d’entre eux et les rendre capables de terminer leur préparation. Nous ne pouvons être sûrs de l’importance des cas d’échecs coûteux qui dans de tels régimes d’entraînement sont dus à des facteurs émotionnels ou de maladaptation, mais il y en a un grand nombre, pensent ceux qui suivent ce travail de près.

Le besoin d’aide psychologique existe non seulement quand l’individu fait son service, mais peut-être encore davantage quand survient l’inévitable période de démobilisation avec toutes ses exigences de réajustement. À ce moment-là, l’individu doit affronter l’urgence de trouver du travail, de rebâtir les relations familiales, d’être capable de subvenir seul à ses propres besoins, de développer de nouveaux liens sociaux. L’expérience de la dernière guerre indique que dans cette situation, plus que dans toute autre, l’individu a besoin d’un type d’aide qui puisse lui permettre de devenir plus indépendant, d’abandonner la vie ordonnée de l’armée où la responsabilité peut toujours être confortablement laissée aux supérieurs, et d’assumer à nouveau les décisions, les choix et les responsabilités de la vie adulte.

Ces types de consultation psychologique pourraient être mis en service à l’armée ; jusqu’à ce jour, ils ne l’ont pas été. Au cours de la dernière guerre et dans celle-ci, on a utilisé la cure psychologique à réajuster un grand nombre d’hommes moralement traumatisés. Le développement des mécanismes de névrose chez les officiers et chez les hommes de troupe en temps de guerre a fini par être reconnu comme un des très importants problèmes de la guerre moderne. L’organisation psychique de l’individu craque en face des terribles stresses qui font partie du temps de guerre, auxquels s’ajoutent deux sources de tensions supplémentaires : la guerre mécanisée et la « guerre des nerfs ». La consultation psychologique peut faire beaucoup pour réorienter et soigner nombre de ces victimes d’un mal que l’Humanité s’inflige à elle-même.

Disons un mot encore de la place d’un service d’aide psychologique effectif dans l’instruction militaire. Sous la pression de la psychologie de guerre, de nombreuses caractéristiques de la société démocratique sont temporairement mises de côté. Il y a toujours un risque pour que ces caractéristiques soient définitivement abolies, que la structure dictatoriale qu’une société démocratique adopte en temps de crise se révèle ultérieurement inamovible. Un service d’aide psychologique, dont le centre d’intérêt serait l’individu et l’épanouissement de l’individu, constituerait une force qui préserverait le concept de l’intégrité personnelle, et serait un symbole significatif de la valeur qu’une démocratie accorde à la personne humaine.

Les techniques de l’aide psychologique, comme on peut le voir par ce bref survol, occupent une place importante dans de nombreux plans actuellement en cours de réalisation, et promettent de jouer un rôle encore plus important dans le futur, particulièrement dans l’éducation, dans l’industrie et dans des efforts nationaux du type de notre programme d’entraînement militaire. L’entretien d’aide, par l’importance et la portée croissante de son utilisation, mérite donc un examen très attentif.

La psychothérapie en relation avec d’autres types de traitement.

Quelle que soit l’importance de l’entretien d’aide, on doit clairement comprendre qu’il n’est pas la seule voie du traitement des problèmes de l’individu. Il n’est pas une panacée à tous les défauts d’adaptation. Il n’est pas la méthode adéquate à tous les problèmes des enfants ni à tous les problèmes des parents. On ne peut pas l’utiliser sans discrimination pour tous les étudiants ou pour toutes les recrues ou pour tous les travailleurs industriels. Ce n’est qu’une méthode parmi d’autres, malgré son importance, pour traiter la multiplicité des problèmes d’adaptation qui rendent moins utile et moins efficace un membre du groupe social.

Nous aurons l’occasion, dans plusieurs points de notre discussion, de signaler les limites de toute forme de psychothérapie en tant que méthode de traitement. Il convient de signaler ici certaines grandes différences entre l’entretien d’aide et d’autres avenues de la thérapie.

Mesures préventives.

On doit mettre l’accent sur le fait que certains systèmes administratifs peuvent et doivent prévenir l’ajustement défectueux. Les règlements de l’emploi et de l’organisation des travailleurs dans l’industrie, les systèmes de rang et de promotion dans une école peuvent, par exemple, être organisés de façon à prévenir de nombreuses maladaptations. Bien que de telles formes d’organisation ne soient pas à proprement parler des traitements, elles ont la même importance que, dans le domaine de la santé, la médecine préventive. Il est peut-être plus important de savoir prévenir la typhoïde que de savoir traiter cette maladie quand elle est apparue. Il est peut-être plus important de prévenir les échecs de l’adaptation dans nos écoles, dans nos universités, dans nos familles et dans nos industries, que de savoir les traiter quand ils se développent. En conséquence, si on considère la totalité des traitements possibles des désadaptés, nous devons reconnaître la grande importance des systèmes d’organisation administrative qui ont une influence sur les relations humaines et sur leurs conflits possibles, quelles que soient les institutions à l’intérieur desquelles ces systèmes d’organisation sont formulés. Nous possédons une connaissance suffisante de la croissance psychique normale pour pouvoir dire si une école, une industrie ou n’importe quelle autre organisation possède une structure administrative susceptible de favoriser l’adaptation, ou au contraire susceptible de produire des personnalités perverties et mal adaptées avec une proportion de problèmes de comportement anormalement élevée, de névrosés et autres. C’est pourquoi l’intérêt à l’égard du traitement implique aussi un intérêt à l’égard des formes d’organisation sociale qui peuvent prévenir le développement des problèmes.

Si la question se pose de savoir s’il est possible de substituer les mesures préventives à toute thérapeutique, la réponse sera la même que celle qui est faite dans le domaine médical. La plupart de nos connaissances, chèrement acquises, sur les techniques préventives sont issues de notre expérience du traitement des inadaptés. Par exemple, les problèmes de l’enfant d’âge scolaire nous ont montré la nécessité de meilleures méthodes d’enseignement dans les petites classes, ceci pour prévenir les effets coûteux et de longue durée, de l’incapacité à lire. De notre travail avec les étudiants inadaptés est issue notre connaissance du gaspillage psychologique et social, autant que de la perte économique, provoqués par les choix professionnels erronés ; nous sommes amenés corrélativement à insister sur la nécessité d’une plus large et meilleure orientation préventive et d’une éducation sur les choix professionnels. De nos contacts avec des travailleurs mécontents et improductifs de l’industrie et du commerce, et des connaissances gagnées à ces contacts, sont issues nos idées sur les politiques des entreprises qui doivent s’occuper autant des besoins psychologiques du travailleur que des salaires des catégories professionnelles. En bref, nous devons développer des techniques de traitement de l’individu plus adéquates si nous voulons imaginer des plans de prévention plus efficaces pour le groupe.

Le traitement par l’environnement.

Les méthodes d’aide aux individus qui se trouvent en difficulté (problèmes de comportement, échecs, perturbations émotionnelles, névroses, délinquance, ménages malheureux) peuvent être divisées en deux groupes principaux. Le premier de ces groupes comprend les traitements des problèmes individuels par l’action sur le milieu. Les formes que de tels traitements peuvent prendre sont légion. Ils incluent tous les moyens possibles par lesquels l’environnement physique et psychologique d’un individu peut conduire celui-ci à une adaptation satisfaisante. Pour l’un ce sera le placement dans une maison de repos, pour un autre un changement d’école, pour un autre encore le transfert d’un service industriel dans un autre, de même qu’il faudra parfois enlever un enfant à sa famille et le placer dans un orphelinat ou dans une institution. Les changements thérapeutiques dans l’environnement peuvent être de grossières transplantations comme celles qui sont citées ci-dessus ou des changements subtils dans lesquels l’environnement varie peu mais de façon significative. L’enfant peut être placé dans un groupe spécial de lecture une fois par semaine, on peut donner une nouvelle machine à un ouvrier pour le séparer de son camarade de travail supprimant ainsi les causes de friction, on peut donner à l’adulte un travail de groupe qu’il trouvera satisfaisant.

Si de tels changements sont judicieusement établis et habilement exécutés, ils peuvent être extrêmement efficaces en changeant les attitudes, le comportement et l’adaptation de l’individu. Dans un précédent ouvrage, j’ai essayé d’analyser et de décrire les moyens par lesquels la manipulation de l’environnement physique et social peut être effectivement utilisée dans le traitement de l’enfant inadapté. Je n’y reviendrai pas ici ; il suffit de rappeler au lecteur toute l’étendue possible des traitements par les moyens indirects ou d’action sur l’environnement, pour qu’il comprenne bien et évalue la méthode plus directe de l’entretien d’aide psychologique.

On doit remarquer que tout traitement de cet ordre suppose un but désirable et socialement défini : ainsi, un enfant délinquant sera placé dans un Foyer… 1° parce que la société refuse absolument de supporter son comportement, et 2° parce que, en fonction de ce que l’on sait de ce cas particulier, le placement dans un tel Foyer semble être le moyen le plus efficace de transformer ses attitudes et son comportement. Que le garçon ait choisi lui-même un tel placement ou non, qu’il soit conscient ou non que ce placement transformera complètement ses attitudes au bout d’un certain temps,… cela n’est pas considéré comme des questions d’importance primordiale. On peut penser que ce serait une base solide au traitement en bien des cas, mais on s’aperçoit tout de suite du peu d’intérêt pratique que ces mesures présentent pour un individu qui a atteint un degré raisonnable de maturité. C’est seulement dans le cas du criminel psychotique, de l’anormal, ou de l’individu qui pour d’autres raisons est incapable de prendre ses responsabilités que nous pouvons manipuler ainsi un adulte. Le fait que le traitement par environnement soit basé sur un but socialement accepté et sur un certain type d’autorité – parentale, institutionnelle, ou juridique – pour diriger l’individu vers ce but, n’est pas toujours complètement reconnu. Cela tend à limiter le domaine de l’utilisation effective des méthodes de traitement par action sur l’environnement.

Traitement direct.

La deuxième grande catégorie des techniques de traitement comprend les techniques par lesquelles un individu désadapté est directement influencé par quelqu’un qui s’efforce de l’aider à conquérir une relation plus satisfaisante avec sa situation. À cette catégorie appartiennent les entretiens de traitement, l’entretien d’aide et les méthodes de psychothérapie. C’est cette catégorie qui constitue l’objet de cet ouvrage ; elle regroupe les méthodes de traitement direct les plus fréquemment utilisées et les plus importantes, qui seront discutées dans les prochains chapitres.

Un autre groupe de thérapies directes, chacune d’entre elles entretenant une relation avec les autres et avec l’entretien d’aide, rassemble ce que l’on pourrait appeler les thérapies d’expression, puisque la catharsis des sentiments et des attitudes y joue dans chacune un rôle très significatif. Ce groupe comprend la thérapie par le jeu, la thérapie de groupe, la thérapie d’expression artistique, le psychodrame, et les autres techniques similaires. Chacune d’entre elles a acquis une place utile dans le traitement des problèmes personnels. La plupart de ces techniques ont leur origine dans le travail psychologique avec les enfants, mais il est certain que leur adaptation aux adultes les a fait progresser. Dans chacune, un élément de base du traitement est l’expression totale des sentiments soit par des moyens non verbaux tels que l’argile, les poupées, des dessins et choses similaires, soit par des moyens verbaux, dans lesquels les sentiments des uns sont projetés sur les autres, comme dans le théâtre spontané ou dirigé. Il est vraisemblable que les principes qui expliquent le succès de l’entretien d’aide expliquent aussi la réussite du traitement par les techniques d’expression. En conséquence, nous aurons l’occasion de nous référer très fréquemment à ces techniques, et le lecteur est invité à se reporter à d’autres ouvrages pour en savoir davantage sur elles et sur leurs développements récents et intéressants.

Jusqu’à présent, il n’a pas été fait mention des traitements médicaux : transformations d’attitudes et de comportement par des drogues agissant sur les glandes, par des interventions chirurgicales, par régimes alimentaires ou autres procédés. De tels traitements sortent du cadre de cet ouvrage, mais leur place dans le domaine total du traitement doit être reconnue. Le comportement de l’individu, sa représentation du monde, son habileté à affronter ses problèmes d’adaptation peuvent être directement affectés par des actions médicales.

Il devient alors évident, que si nous considérons la totalité du champ des techniques de réadaptation dans leur perspective propre, l’entretien d’aide apparaît comme une approche importante mais absolument pas unique, de l’individu qui n’est plus en harmonie avec sa situation. Cette perspective nous est nécessaire pour éviter les traquenards qui jalonnent la route des enthousiasmes excessifs. Pendant que nous consacrerons notre attention exclusivement à l’entretien d’aide psychologique et à la psychothérapie dans toute la suite de cet ouvrage, nous garderons présent à l’esprit le fait que la relation de conseil n’est que l’une des nombreuses avenues par lesquelles nous pouvons aider une personne désadaptée à retrouver une existence plus satisfaisante.

Le but de ce livre.

Bien que le « conseil psychologique » soit très pratiqué, bien que de nombreux professionnels le considèrent comme leur fonction essentielle, c’est pourtant un processus qui a été peu et mal étudié. Nous en savons beaucoup moins sur les résultats de l’aide psychologique aux étudiants, par exemple, que nous n’en savons sur les résultats des placements d’enfants en orphelinat. Les processus de l’aide psychologique ont été beaucoup moins bien décrits que les méthodes de la thérapie par le jeu, bien que ces dernières ne soient applicables qu’à un groupe relativement étroit de clients. Nous avons beaucoup moins de compréhension de ce qui rend efficace ou inefficace l’entretien d’aide que nous n’en avons d’autres approches.

Notre ignorance est si vaste sur toute cette question qu’il est évident que nous ne sommes absolument pas prêts professionnellement à présenter un compte rendu définitif sur un aspect quelconque de la psychothérapie. Ce qui est nécessaire, semble-t-il, ce sont des formulations hypothétiques, basées sur l’expérience de l’entretien et qui pourraient être alors testées. C’est seulement si nous avons des hypothèses qui peuvent être expérimentalement sélectionnées, testées et améliorées, qu’un progrès scientifique est possible. Le domaine de l’entretien d’aide n’est pas riche en hypothèses fructueuses. Les bonnes intentions et le désir de porter assistance ont été acceptés comme substituts d’une formulation soigneuse des principes impliqués.

C’est précisément dans ce champ que le présent ouvrage se propose des buts précis. Il se propose, en ce qui concerne l’entretien d’aide, de formuler une série d’hypothèses définies et intelligibles qui puissent être testées et explorées. À l’étudiant, il se propose d’offrir un cadre solide pour réfléchir sur la relation d’aide, illustré d’exemples analysés de procédures. Au chercheur, il veut proposer un ensemble solide d’hypothèses sur ce qui constitue la psychothérapie effective, hypothèses qui puissent être expérimentalement vérifiées ou infirmées. Il peut enfin peut-être provoquer le psychologue à formuler pour lui-même un ensemble d’hypothèses plus satisfaisantes.

À cause de ces buts, l’ouvrage ne cherche pas à donner une revue complète des psychothérapies. Il a semblé plus judicieux de travailler à une clarification de la relation d’aide en présentant un seul point de vue convenablement plutôt que d’accroître la confusion par la description d’un méli-mélo de vues divergentes. En conséquence, ce volume apporte une méthode et une théorie de l’entretien d’aide, qui se sont développées sur plus d’une douzaine d’années de travail dans le domaine de l’orientation pédagogique, qui ont été influencées par l’expérience acquise en consultations d’étudiants et en conseils conjugaux et qui ont été tracées librement à partir des expériences et des réflexions d’autres chercheurs dans ces domaines. Ce point de vue a été enrichi et clarifié par les résultats d’un programme de recherches dans lequel de nombreux entretiens d’aide, entretiens uniques et séries d’entretiens, ont été enregistrés en vue d’une analyse pour la recherche. Cette approche s’est avérée intéressante au point que de nombreuses idées vaguement formulées se sont précisées à sa suite. À partir de ces sources variées, des principes et des hypothèses définis ont été développés qui, nous l’espérons, offrent une base pour un progrès ultérieur.

L’hypothèse de base.

En clôturant ce chapitre d’introduction, il peut être bon d’énoncer tout de suite l’hypothèse de base que les chapitres suivants ont pour but d’expliquer, de définir, d’amplifier et de clarifier. Cette hypothèse peut être très brièvement énoncée comme suit : la relation d’aide psychologique est une relation permissive, structurée de manière précise, qui permet au client d’acquérir une compréhension de lui-même à un degré qui le rende capable de progresser à la lumière de sa nouvelle orientation. Cette hypothèse a un corollaire naturel : toutes les techniques utilisées doivent avoir pour but de développer cette relation libre et permissive, cette compréhension de soi dans l’entretien d’aide, et cette orientation vers la libre initiative de l’action.

Puisque c’est le but des chapitres suivants de donner sens à cette assertion, elle ne sera pas discutée ici ; nous lui donnerons un contenu spécifique dans les sections suivantes. Le lecteur qui le désire peut y revenir de temps en temps pour voir s’il en a acquis une nouvelle compréhension personnelle.