2. Points de vue anciens et point de vue nouveau dans l’entreprise d’aide et en psychothérapie

Pour situer et mettre en perspective la totalité du champ de l’aide psychologique, il est peut-être bon de présenter une brève esquisse de quelques-unes des techniques qui ont précédé l’actuelle méthode d’entretien ainsi qu’un aperçu sommaire des concepts nouveaux qui seront plus complètement décrits dans la suite de cet ouvrage. Si nous pouvons nous représenter les techniques qui sont aujourd’hui usées et qui ont été mises au rancart, comme l’arrière-fond à partir duquel les approches thérapeutiques récentes se sont développées, nous disposerons d’une compréhension plus profonde des points de vue actuels et un pouvoir accru d’en faire une critique constructive susceptible de les améliorer. En conséquence, le présent chapitre s’efforce de fournir une sorte de vue perspective du passé de la relation d’aide et de son présent, avant de procéder à une description plus détaillée de quelques-uns des procédés de l’entretien psychologique.

Ce bref aperçu portera non sur les formulations théoriques des diverses écoles mais sur les procédés d’aide utilisés. On n’y essayera pas de faire l’histoire des divers « ismes » dont la pensée thérapeutique a été à la fois stimulée et infectée. Un tel historique, selon toute probabilité, rangerait le lecteur dans l’un ou l’autre camp, bouchant la connaissance plus profonde des méthodes et des techniques employées actuellement. Or, c’est cette connaissance qui nous intéresse.

La psychothérapie n’est pas une idée nouvelle, quoique le terme lui-même soit relativement récent. Pendant des siècles, les individus ont utilisé de diverses façons les situations de face à face, cherchant à transformer le comportement et les attitudes d’une personne inadaptée et dans l’intention de la rendre « constructive ». Examinons quelques-uns des moyens par lesquels les situations de contact direct ont été utilisées pour provoquer une meilleure adaptation.

Quelques anciennes méthodes.

Méthodes en discrédit.

Une très vieille méthode consiste à donner des ordres et interdire. Une brève illustration sera suffisante. Pendant des années, j’eus des relations avec un bureau d’assistance sociale dont l’histoire avait commencé avant 1900. Il est intéressant de jeter un coup d’œil sur les premières archives de ce bureau. Chaque fiche contient une description d’une situation, souvent d’une extrême désadaptation sociale et individuelle. Dans bien des cas, la description est suivie de cette phrase : « Parents avertis et conseillés. » Le ton satisfait de ces notes manifeste que les psychologues croyaient avoir fait leur devoir. Ils avaient transféré à l’individu les forces personnelles qu’ils pensaient thérapeutiques. Tout le monde admettra que cette méthode a été abandonnée et qu’elle n’est maintenant qu’une pièce du musée de la psychothérapie. Ce qui mérite d’être signalé, c’est que cette méthode a été écartée, non pas à cause de son manque de sentiments humanitaires, mais parce qu’elle s’est avérée inefficace. Les ordres et les menaces ne sont pas des techniques qui transforment fondamentalement le comportement humain. En fait, elles ne transforment, et superficiellement, le comportement, que si elles sont accompagnées de forces coercitives qui trouvent peu de place dans une société démocratique.

On pourrait étiqueter exhortation une deuxième approche historique. Ici se place l’utilisation des engagements et des promesses. On « chauffait » l’individu jusqu’à ce qu’il signe l’engagement de s’arrêter de boire ou de promettre de travailler dur ou de s’arrêter de voler et de subvenir aux besoins de sa femme, d’obtenir une bonne note dans ses études, ou d’accomplir quelque autre louable but. Il était censé s’attacher lui-même à ses bonnes intentions. Une telle méthode a été utilisée tant avec des groupes qu’avec des individus. Psychologiquement, on peut la décrire en disant qu’elle crée une surtension émotionnelle positive temporaire et qu’elle essaie de « cheviller » l’individu à un haut niveau de bonnes intentions. Il est hors de doute que cette méthode a été presque complètement abandonnée. Il ne faut pas chercher loin pour en découvrir la raison : même les juristes admettent que la suite la plus courante de cette technique est la récidive. L’exhortation, les engagements et les promesses échouent à entraîner un changement réel.

Une troisième approche a utilisé la suggestion, en ce sens qu’ « on tranquillise et on encourage ». On peut aussi y rattacher de nombreuses techniques de tranquillisation, utilisées par des conseillers et des cliniciens dans le monde entier. On dit au client des choses comme : « Ça va mieux », « ça va bien », « vous vous améliorez »… avec l’espoir de renforcer ses motivations dans ces directions. Shaffer a bien fait remarquer qu’une telle suggestion est essentiellement répressive. Elle nie l’existence du problème, et elle nie les sentiments de l’individu sur ce problème. Il n’est pas rare qu’un clinicien ou un conseiller approuve et rassure le sujet au point que celui-ci ne se sente plus libre de parler, dans la situation d’entretien, de ses impulsions moins acceptables. Bien que cette approche soit encore en usage chez beaucoup de conseillers, il est hors de doute que la croyance en son efficacité a régulièrement diminué.

Catharsis.

La technique de confession ou catharsis est une autre approche psychothérapeutique d’ancienne lignée. L’Église catholique a utilisé le confessionnal pendant des siècles. Elle a permis que l’individu parle de ses problèmes à quelqu’un qui lui fournit un certain type défini d’acceptation. L’Église et beaucoup de gens étrangers à l’Église ont trouvé utile cette méthode. La psychanalyse s’est saisie du concept de catharsis et en a fait une utilisation très profonde. Elle nous enseigne que la catharsis non seulement libère l’individu des peurs et des sentiments de culpabilité dont il est conscient, mais que, par la suite, elle peut apporter de la lumière sur des attitudes plus profondément enfouies qui elles aussi exercent leur influence sur le comportement. Durant ces dernières années, nous avons appris de nouveaux moyens d’utiliser cette méthode ancienne. Toute la technique de la thérapie de jeu est basée sur les principes fondamentaux de la catharsis : peinture au doigt, psychodrame et jeux de marionnettes entretiennent tous une relation avec cette catégorie ancienne et bien établie de psychothérapie. Cette méthode d’approche n’a pas été assurément abandonnée ; au contraire, elle a été développée et plus largement utilisée.

L’utilisation du conseil (advice).

Un type de psychothérapie communément utilisé est le conseil et le discours persuasif. On peut peut-être la nommer « intervention », puisque, dans ce type de conduite, le conseiller choisit lui-même le but à atteindre et intervient dans la vie de son client pour s’assurer qu’il va bien dans cette direction. Nous en trouvons des exemples extrêmes chez certains « experts » qui, après avoir écouté trois ou quatre minutes un problème humain complexe, conseillent l’individu sur ce qu’il devrait exactement faire. Bien que tous les conseillers expérimentés soient très au courant du vice d’une telle attitude, il est néanmoins surprenant de constater combien fréquemment une telle technique est utilisée dans la pratique. Souvent le conseiller est non conscient de la quantité d’avis qu’il donne et ne se rend pas compte à quel point il intervient dans la vie du « client ». Dans tout compte rendu complet d’entretiens, des phrases telles que : « Si j’étais vous… », « je suggérerais… », « je pense que vous devriez… » se rencontrent très fréquemment. Peut-être un exemple de cette tendance à donner des avis mérite d’être cité ici. L’extrait suivant provient d’un entretien enregistré. Il est typique de la façon dont le conseil positif entre dans l’entretien :

Au cours de l’interview l’étudiant (à qui l’on a demandé de prendre Psychologie 411, cours sur les habitudes de travail) parle au conseiller de son emploi partiel et celui-ci pose à ce sujet un certain nombre de questions. La conversation continue :

Le conseiller. – Eh bien, je crois vraiment que vous devriez passer tout le temps que vous pouvez sur vos livres. À moins que vous ne soyez en grand danger de mourir de faim, il ne me semble pas judicieux que vous ayez un travail extérieur. Si vous ne le faites pas… Quelle note avez-vous eue ce trimestre à l’école…

Le sujet. – Je ne sais pas exactement, quelque chose comme un 2 de moyenne.

Le conseiller. – Eh bien ! si vous voulez vraiment rester à l’école, il va falloir vous y mettre, travailler dur, et je ne vois pas comment vous pourrez le faire si vous passez autant de temps à travailler au-dehors. Je pense qu’il vous faut consacrer tout votre temps pour étudier. Mais c’est simplement ce qu’il me semble. Vous devez connaître votre situation mieux que quiconque. C’est comme si en quelque sorte du dehors je regardais dedans, et je fais mes comparaisons avec… Oh !… ma propre expérience et les étudiants que j’ai connus, les étudiants que j’ai aidés dans les cours du 411. Je les connais, j’ai pu suivre quelques-uns de ces étudiants, depuis le 411, jusqu’à la fin de leurs études à l’université. Il v en a qui finissent et d’autres pas, dans tous les cours. Mais en général pour terminer à l’université, à moins que l’on possède une intelligence exceptionnelle (cette intelligence dite naturelle qui fait que l’on n’a pas à étudier)… à moins donc que vous n’ayez ces qualités, vous devez passer beaucoup de temps sur les livres. (Silence.) Vous êtes logé à la Cité ?

À la lecture de l’extrait ci-dessus, on peut remarquer certains points. Il est instructif de noter avec quelle force l’avis est donné et qu’il est accompagné d’une menace voilée sur le maintien à l’école. Il est significatif aussi que le conseiller s’excuse en effet de donner si fortement son avis. Nous trouvons des phrases telles que : « mais c’est seulement ce qu’il me semble. » Presque toujours, le conseiller a l’intuition qu’il n’est pas bon d’imposer sa propre solution au problème de son client. Il est intéressant de noter aussi que dans cet extrait, le conseiller change de sujet à la fin : il veut sans doute éviter la résistance qui lui sera probablement opposée par l’étudiant.

Voici un autre compte rendu de traitement d’un problème d’étudiant qui contient une dose encore plus forte d’avis et de conseils persuasifs. Ce compte rendu reproduit les propres termes du conseiller.

Problème émotionnel :

Une partie du traitement a été centrée sur la catharsis. Frank semblait trouver une détente à parler de ses problèmes à un auditeur intéressé et sympathisant. Il me raconta à plusieurs occasions qu’il avait été triste et malheureux parce qu’il n’avait jamais appris la manière de se présenter aux gens (insistance sur ce point dans l’interrogatoire clinique). Un premier but fut de l’engager à dire que ce trait de caractère était indésirable pour l’adaptation à la vie et qu’il fallait le corriger par étapes. Ma question était : « Désirez-vous porter remède à ce défaut pour obtenir une autre personnalité plaisante ? » Il répondit par l’affirmative. Je soulignai les étapes suivantes pour sa réhabilitation sociale : 1) s’inscrire aux cours d’Activité Sociale du Y.M.C.A., 2) assister à des réunions du cosmopolitan-club, où il pourrait utiliser sa connaissance des événements mondiaux, 3) participer, dans le Y.M.C.A., à des activités de groupes mixtes. (Des lettres furent envoyées à chaque responsable de groupe pour lui assurer une réception personnalisée.)

Problème scolaire :

J’entrepris de le dissuader de poursuivre un travail extra-scolaire et de lui faire accepter d’y substituer un programme d’éducation générale. J’attirai tout d’abord son attention sur le niveau de l’examen à l’École de Commerce. Mais cela n’entama pas sa cuirasse. Il s’obstinait à maintenir que sa note D + de moyenne cette année monterait jusqu’à la note C. Sachant qu’il détestait les cours comprenant des mathématiques, je lui indiquai les matières du programme de l’École de Commerce : statistiques, finances, monnaie et banque, économie théorique, comptabilité des sociétés d’assurances, etc. (En m’excusant mentalement auprès de mes amis qui enseignent ces matières) je dis à l’étudiant que ces cours étaient « très théoriques et abstraits » et considérés comme « très difficiles ». D’un autre côté, les cours de pédagogie générale étaient pratiques et intéressants, ne requérant au préalable aucune connaissance économique ou mathématique. Je décrivis quelques avantages des Cours d’Orientation. Finalement il tut d’accord pour y réfléchir. J’indiquai à grands traits la marche à suivre : 1) voir le conseiller de la section d’éducation générale pour informations supplémentaires (je lui obtins un rendez-vous) ; 2) en discuter avec ses parents ; 3) se procurer les imprimés de transfert au bureau des inscriptions.

On remarque dans ce compte rendu que l’aidant dirige totalement la réflexion du client. Il est évident qu’à tout moment il sait exactement quel devrait être le but de l’étudiant. Dans ses efforts pour persuader l’étudiant d’y aller, il donne à la fois des raisons loyales et honnêtes et une raison carrément malhonnête. En bref, tout est bon pour amener l’étudiant au but désiré.

Cette méthode pour traiter le cas d’un individu est couramment et largement pratiquée dans le cadre de l’Aide universitaire et dans la pratique clinique. Nous aurons l’occasion ci-dessous (chapitre V) d’analyser les caractéristiques et les implications de cette méthode. Il suffit, ici, de remarquer que la tendance à employer ces techniques de conseils et de persuasion est sur son déclin. Cette méthode a deux faiblesses principales. L’individu très indépendant rejette inévitablement les suggestions afin de garder son intégrité. Tandis que celui dont la tendance est déjà d’être dépendant et de laisser aux autres le soin de prendre les décisions à sa place, est mené à une dépendance plus profonde encore. Cette technique de suggestions et de recommandations, qui peut aider parfois à résoudre un problème pressant, ne fait vraiment pas grand-chose pour le développement du client !

Place de l’interprétation intellectualiste.

Il y a également une forme de psychothérapie qui mérite d’être mentionnée avant de mettre l’accent sur des techniques plus nouvelles. On pourrait l’appeler une tentative de modification des attitudes individuelles par le moyen de l’explication et de l’interprétation intellectuelle. En général, cette méthode se fonde sur une meilleure compréhension du comportement humain. Dans la mesure où les psychologues cliniciens ont appris à comprendre d’une manière plus adéquate les facteurs qui sous-tendent le comportement et les causes des structures de comportement spécifiques, ils arrivent à diagnostiquer de plus en plus adéquatement les situations individuelles. Puis vint l’erreur naturelle d’admettre que le traitement est seulement un diagnostic en sens inverse, et que tout ce qu’il faut faire pour aider l’individu, c’est de lui expliquer les causes de son comportement. Les cliniciens entreprirent alors d’expliquer aux parents que la perturbation psychologique de leur enfant était due à leurs propres sentiments de rejet, ou que leur insuffisance provenait de l’inaccomplissement de leur propre vie émotionnelle, ce qui avait pour résultat une indulgence excessive à l’égard de l’enfant. Le psychologue du Bureau d’Aide Universitaire expliquait à l’étudiant que son manque de confiance en soi était manifestement dû à la continuelle comparaison, désavantageuse pour lui-même, qu’il faisait avec son aîné. On croyait ingénument que cette explication intellectuelle de la difficulté aurait pour résultat un changement dans les attitudes et les sentiments. Voici un exemple intéressant de cette approche, tiré de l’enregistrement d’une consultation d’étudiants. Le psychologue parle avec un élève bien doué du secondaire ; cet élève a montré de nombreux signes de mauvaise adaptation sociale et a parlé librement de ses intérêts intellectuels et artistiques. Vers la fin du second entretien, le psychologue tâche d’expliquer le comportement de Sam par un mécanisme de compensation.

S.1 – Bon, je vais vous dire. Je crois que cela ne va pas parce que j’ai un complexe de supériorité ou quelque chose comme ça. Je ne me sens pas vraiment supérieur en fait, mais je ne sais pas… Et puis un complexe de supériorité, qu’est-ce que c’est finalement ? Est-ce que c’est quand on pense que l’on est meilleur que tout le monde sur cette sacrée terre ou quelque chose comme ça ?

C. – Il semble effectivement qu’il y ait quelque chose qui n’aille pas avec les gens. Vous avez l’impression que les gens ne pensent pas que vous êtes si fort que vous le dites, et vous leur en voulez parce qu’ils vous méprisent. Vous vous servez de vos autres succès qui peut-être affermissent votre confiance en vous-même, mais vous n’êtes pas vraiment tout à fait sûr que cela marche…

S. – (silence et longue pause).

C. – Sam, vous vous êtes fabriqué ces habitudes intellectuelles, votre athéisme et votre amour de l’art, votre amour des livres insolites et bien d’autres choses comme ça, et vous croyez en elles, bien que vous ne leur fassiez pas tout à fait confiance, n’est-ce pas ?

S. – Oh là là, mais oui je leur fais confiance !

C. – Oui, peut-être n’ai-je pas été assez clair. Vous leur faites confiance intellectuellement, vous les avez pratiquées, vous connaissez leur valeur, mais vous êtes plutôt gêné pour vous-même de croire en elles et d’être par là différent des autres.

S. – Oh, je ne sais pas… je ne suis pas gêné…

Il est certain que l’interprétation du psychologue dans ce cas est fondamentalement correcte. Cela ne la rend pas pour autant acceptable par l’élève. Si Sam pouvait reconnaître qu’il a développé ses occupations hyper-intellectuelles pour compenser le manque social qu’il ressent, il n’aurait sans doute pas besoin de consulter.

L’utilisation de l’interprétation intellectualiste constitue une partie significative de la psychanalyse classique. L’interprétation des rêves comme signe d’agressivité ensevelie, de désir sexuel, incestueux ou non, réprimé, ou d’un désir de châtiment est très courante. Souvent, dans la pratique, ces interprétations sont rejetées par le client. Ce n’est que plus récemment que l’accent a été mis sur l’autre partie de l’équation : l’interprétation, quelle que soit son exactitude, n’a de valeur que dans la mesure où elle est acceptée et assimilée par le client. Remonter à l’enfance comme origine des symptômes, expliquer que tels symptômes sont des protections du Moi contre des situations de vie intolérables, peut n’avoir aucun effet ou un effet inverse, en thérapeutique, si le client n’accepte pas ces interprétations. De sorte qu’en conseil pédagogique, en psychanalyse et dans l’entretien d’aide, on donne aujourd’hui moins d’importance à l’interprétation verbale et intellectuelle des causes et des significations du comportement du sujet. On en est venu à reconnaître que l’on ne change pas vraiment le comportement du client si l’on ne fait que lui retracer comment cela s’est constitué, quelle que soit la fidélité du tableau.

Hypothèse de base.

Toutes ces approches de l’individu inadapté ou maladapté, sauf une, ont en commun deux hypothèses de base. Elles privilégient la compétence du conseiller dans le choix des buts de l’individu et dans les valeurs par rapport auxquelles la situation doit être jugée. Et ceci est vrai pour des approches qui utilisent l’ordre et l’interdiction, la suggestion et l’influence personnelle, et même pour celles qui utilisent l’interprétation. Toutes ces approches, sauf celle de la catharsis2, impliquent un but choisi par le conseiller. À part cette exception, toutes ces méthodes sont très profondément imprégnées de cette idée : « C’est le conseiller qui en sait le plus. » Une seconde notion de base est que, en cherchant tout seul, le conseiller peut découvrir des techniques qui amèneront les clients au but choisi par lui de la manière la plus efficace. Ces techniques sont en conséquence considérées comme les meilleures méthodes de l’aide psychologique.

Une psychothérapie plus nouvelle.

S’opposant à ces techniques de psychothérapie, il existe une méthode nouvelle qui s’est formée à partir des consultations d’enfants et d’adultes. Elle représente de bien des façons qui seront indiquées, un point de vue fondamentalement différent. Ces nouveaux concepts ont leur racine dans des sources très diverses. Il serait difficile de les nommer toutes. La pensée d’Otto Rank, telle qu’elle a été modifiée par des gens comme Taft, Allen, Robinson et d’autres chercheurs en « thérapie de relation », est un important point d’origine. La psychanalyse moderne qui a fini par devenir suffisamment sûre d’elle-même pour critiquer les procédés thérapeutiques de Freud et pour les améliorer, est une autre source. De nombreux chercheurs y ont joué une grande part parmi lesquels Horney est peut-être le plus connu. Le développement rapide de la thérapie par le jeu a commandé l’intérêt des chercheurs appartenant à des domaines professionnels variés et a fait beaucoup pour promouvoir un point de vue neuf et plus valide sur la psychothérapie. Les commencements de l’expérimentation dans le champ de la thérapie de groupe, qui essayent de traduire les principes de l’aide psychologique individuelle dans des procédés de groupes thérapeutiques, ont eu aussi un grand rôle dans la stimulation et la clarification de la pensée sur le traitement3. Il est peut-être significatif que la plupart des tendances en faveur du développement et du perfectionnement de cette nouvelle approche soient issues du domaine de l’application pratique (de la pratique du traitement dans les cliniques, les écoles et les centres) plutôt que d’une source académique. Cela peut aider à expliquer le fait que bien que les sources soient diverses et que les individus qui ont apporté des contributions significatives viennent d’horizons très différents, on peut discerner un noyau d’accord assez important, un tronc commun de pratiques issues d’éléments similaires.

Caractéristiques de la nouvelle méthode.

La nouvelle approche diffère des autres plus anciennes en ce qu’elle a un but absolument différent. Elle vise directement la réalisation, une indépendance et une intégration plus grande, de l’individu, et ne croit pas que de tels résultats seront obtenus plus vite lorsque le conseiller psychologue vient au secours du client pour résoudre son problème. Il y a centration sur l’individu et non sur le problème. Le but n’est pas de résoudre tel problème particulier, mais d’aider l’individu à atteindre la maturité qui lui permettra de faire face au problème actuel, et aux suivants, d’une manière mieux adaptée. S’il peut acquérir une intégration suffisante pour prendre en main un problème de manière plus indépendante, plus responsable, moins confuse, mieux organisée, alors il pourra aussi prendre en mains de cette façon de nouveaux problèmes.

Si tout cela paraît un peu vague, l’énumération des multiples voies dans lesquelles cette nouvelle méthode diffère de l’ancienne pourra apporter des précisions. Tout d’abord, elle s’appuie beaucoup plus fortement sur le mouvement spontané de l’individu vers la maturité, la santé et l’adaptation. La thérapie ne consiste pas à faire quelque chose pour l’individu, ni non plus à le conduire à faire quelque chose pour lui-même. Elle consiste à le libérer pour qu’il puisse achever sa maturation et son développement normaux, à retirer des obstacles pour qu’il puisse reprendre sa marche en avant.

En second lieu, cette nouvelle thérapeutique met davantage l’accent sur l’élément vécu, sur l’aspect affectif de la situation, plutôt que sur l’aspect intellectuel. Elle met finalement en pratique cette idée bien connue que la plupart des inadaptations ne sont pas dues à un manque de savoir, mais que le savoir est inefficace parce qu’il est bloqué par les satisfactions émotionnelles que l’individu tire de son actuelle inadaptation. Le garçon qui vole sait que c’est mal et défendu. Le parent qui harcèle, blâme, rejette sait qu’une telle attitude est catastrophique chez les parents (les autres). L’étudiant qui manque les cours est intellectuellement conscient des raisons qu’il y a de ne pas manquer les cours. L’étudiant qui n’atteint pas les premiers rangs malgré ses mérites échoue à cause des satisfactions émotionnelles que d’une façon ou de l’autre cet échec lui apporte. La nouvelle psychothérapie s’efforce d’agir aussi directement que possible dans le champ du sentiment et du vécu plutôt que d’essayer une réorganisation du vécu par une approche intellectuelle.

En troisième lieu, cette nouvelle thérapeutique met davantage l’accent sur la situation actuelle que sur le passé de l’individu. Les structures émotionnelles significatives de l’individu, celles qui ont une finalité dans son économie psychique, celles qu’il a besoin de considérer sérieusement, se révèlent aussi bien dans sa manière présente de s’adapter, et même dans l’heure de l’entretien, que dans son histoire passée. À des fins de recherche, pour comprendre la genèse du comportement humain, le passé est très important. Pour des buts thérapeutiques, il n’est pas forcément important. Par conséquent, on mettra beaucoup moins qu’autrefois l’accent sur l’histoire pour elle-même. Assez curieusement, quand il n’y a pas de garantie par les « faits » de l’histoire, l’image du développement dynamique de l’individu qui se dégage des contacts thérapeutiques, est souvent meilleure.

Une autre caractéristique générale de ce nouveau point de vue doit être mentionnée. Pour la première fois cette approche souligne que la relation thérapeutique est elle-même une expérience de maturation. Dans toutes les autres approches mentionnées, on s’attend à ce que l’individu se transforme et prenne de meilleures décisions après l’heure d’entretien. Dans la nouvelle pratique, le contact thérapeutique est lui-même une expérience d’auto-développement. Là, l’individu apprend à se comprendre lui-même, à faire des choix indépendants et significatifs, à réussir des relations humaines de manière plus adulte. À certains égards, cet aspect est peut-être le plus important de l’approche que nous allons décrite. La question, ici, est quelque peu analogue à la question de savoir, en éducation, si l’école est une préparation à la vie ou si elle est la vie. Il est sûr que ce genre de thérapeutique n’est pas une préparation à une transformation ; elle est une transformation.

Étapes caractéristiques dans le processus thérapeutique.

Il n’y a rien de plus difficile que de trouver les mots qui traduisent un point de vue. Si ce qui précède paraît vague et insatisfaisant, tournons-nous vers le processus thérapeutique lui-même. Qu’arrive-t-il ? Que se passe-t-il pendant le temps de l’entretien ? Que fait l’aidant ? Le client ?

Les paragraphes qui suivent essaieront de décrire brièvement, dans une forme quelque peu schématique, les différentes étapes du processus thérapeutique telles que je les ai constatées souvent, et de les illustrer d’extraits de notes cliniques. Quoique ces différents aspects de la thérapie soient rapportés un par un et placés dans un ordre particulier, ce ne sont pas des moments séparés. Le processus thérapeutique les mélange et les confond les uns dans les autres. C’est très approximativement qu’ils se produisent dans l’ordre donné ici.

I. – L’individu vient chercher une aide.

Cette étape est reconnue avec raison, en thérapie, comme l’une des plus significatives. L’individu, en quelque sorte, s’est pris par la main et a accompli un acte de première importance. Il peut vouloir dénier à son geste tout caractère d’indépendance, mais si cette indépendance est entretenue, cela peut mener directement à la thérapie. On peut remarquer à ce propos que des événements insignifiants en eux-mêmes préparent en thérapeutique un terrain aussi favorable pour la compréhension de soi, pour l’action responsable, que d’autres plus importants. Illustrons cela par un exemple tiré de l’enregistrement d’Arthur, un garçon qui a été envoyé en rééducation (psychologie 411), ce qui l’a automatiquement fait passer par la consultation psychologique. Pendant les trois premières minutes du premier entretien, voici ce qui s’est dit :

C. – Je ne crois pas très bien savoir comment vous êtes arrivé ici… Je veux dire que je ne sais pas si quelqu’un vous a suggéré de venir me voir ou si quelque chose vous inquiète et si vous voulez de l’aide.

S. – J’ai parlé avec Mademoiselle G… du bureau universitaire et elle a suggéré que je suive les cours de rééducation.

C. – C’est pour ça que vous êtes venu au cours, parce qu’on vous l’a suggéré ?

S. – Hon-hon.

C. – C’est aussi pourquoi vous êtes venu me voir, je suppose ? Je veux dire que…

S. – Ouais.

C. – Bon, une chose que je pense que j’aimerais rendre tout à fait claire est celle-ci : s u y a quelque chose que je peux faire pour vous aider dans ce qui vous tracasse, je serai heureux de le faire. Et d’un autre côte, je ne veux pas que vous pensiez que vous êtes obligé de me voir ou que cela tait partie du cours ou n’importe quoi de ce genre. Parfois quelqu’un a des difficultés dans son travail scolaire ou ailleurs. Ces difficultés, il peut plus facilement en venir à bout s’il peut en parler avec quelqu’un d’autre et essayer de les dominer, mais je pense que ça le regarde, et je voudrais qu’il soit très clair tout de suite que si vous voulez me voir, je peux peut-être y consacrer un moment dans la semaine ; vous venez et vous parlez de ce que vous voulez – mais vous n’êtes pas obligé de le faire. Maintenant je ne sais pas… Vous pouvez peut-être m’en dire un peu plus sur ce qui vous a amené à prendre le cours 411… je suppose que c’est parce que Mademoiselle G… vous l’a suggéré.

S. – Oui, Mademoiselle G… me l’a suggéré. Elle pensait que mes habitudes de travail n’étaient pas bonnes. Si elles étaient bonnes, il semblait en tout cas que mes notes n’en bénéficiaient pas. Alors elle a pensé qu’il se pourrait bien que si je faisais ça, j’apprendrais de meilleures habitudes de travail et une meilleure utilisation du temps et de la concentration, etc.

C. – Bien, alors… Votre but en suivant ce cours est de satisfaire Mademoiselle G…

S. – Exact. Non, c’est pas ça ! C’est pour me perfectionner.

C. – Je vois…

S. – Me débarrasser de mes mauvaises méthodes et habitudes de travail pour faire une meilleure utilisation de mon temps et apprendre à me concentrer.

C. – Hon-hon.

S. – Je le suis… Elle me l’a suggéré et je le suis pour mon bien.

C. – Je vois. Vous avez donc fait ça en partie parce qu’elle vous l’a suggéré, mais en partie parce que vous désiriez faire quelque chose comme cela, c’est ça ?

S. – J’ai pensé que j’en avais besoin, et c’est pourquoi je me suis inscrit, (rires)

C. – Bon, oui, je suis plus curieux de savoir pourquoi vous pensiez que vous en aviez besoin que pourquoi Mademoiselle G… pensait que vous en aviez besoin. Pourquoi pensiez-vous que vous en aviez besoin ?

Notez au début de l’entretien la complète dépendance de l’étudiant observable à partir de ses premières déclarations. Il ne prend la responsabilité ni de l’inscription au cours, ni de sa visite pour voir le conseiller-psychologue. Quand cette attitude est reconnue et clarifiée, il arrive graduellement à une opinion selon laquelle la responsabilité est partagée (« elle me l’a suggéré et je l’ai fait pour mon bien »), et finalement prend la pleine responsabilité de ses actions (« j’ai pensé que j’en avais besoin, alors je me suis inscrit »). On ne saurait trop souligner l’importance de ce choix dans la consultation. S’il est implicitement admis que c’est le conseiller ou une tierce personne qui est responsable de la présence de l’étudiant dans la situation de consultation, alors la suggestion ou le conseil sont à peu près les seules approches possibles. Si le client accepte lui-même la responsabilité de sa présence, il accepte aussi la responsabilité de s’occuper de ses propres problèmes.

II. – La situation d’aide est normalement définie.

Tout d’abord le client est averti du fait que le conseiller n’a pas les réponses, mais que la situation d’aide fournit effectivement un lieu où le client peut, avec du secours, découvrir ses propres solutions à ses problèmes. Parfois la situation est définie en gros, alors que dans d’autres cas elle est clairement définie en termes concrets : responsabilité des rendez-vous, ou responsabilité d’un plan à tenir et de décisions à prendre.

Dans l’entretien avec Arthur, cité ci-dessus, nous avons l’exemple d’un cas où la situation est définie par l’aidant, quand il explique à Arthur que celui-ci n’a aucune obligation mais qu’il peut tirer parti de la situation s’il le veut. Il est évident que ce type d’explication intellectuelle est insuffisant. Toute la conduite des entretiens doit renforcer cette idée jusqu’à ce que le client sente que c’est une situation dans laquelle il est libre de découvrir les solutions dont il a besoin.

On peut donner un autre exemple d’un premier entretien avec une mère, Madame L… (dont les enregistrements seront cités ci-dessous). Cette mère a amené son fils, âgé de dix ans, au Centre, parce qu’elle a à se plaindre amèrement du comportement de l’enfant. Après deux interviews diagnostiques, la situation fut présentée à la mère comme exprimant une difficulté dans leurs relations à tous les deux, et il lui fut demandé si c’était elle ou son garçon qui voulait résoudre ce problème. À titre d’essai, craintivement elle accepta et vint pour un premier contact avec le psychologue qui devait agir en tant que thérapeute. Voici le compte rendu de la consultation (non enregistrée) d’une partie de ce premier entretien de traitement.

Comme on approchait de la fin de l’heure et comme je cherchais quelque chose pour conclure, je dis : « Que pense votre mari du fait que vous veniez ici pour résoudre ces problèmes avec nous ? » Elle rit légèrement et dit : « Oh, ça lui est en quelque sorte indifférent. Mais il a effectivement dit quelque chose à propos de ce qu’il ne voulait pas voir expérimenter… Il ne voulait pas qu’on soit traité comme des rats blancs. »

Et je dis : « Et vous pensez aussi, peut-être, que cela arrivera. » – « Oh, en fait, je ne sais pas ce qui se passera. » Et je lui dis qu’elle n’avait pas besoin de penser que nous allions faire quoi que ce soit d’étrange ou de particulier ; que c’était à elle de décider si elle voulait me parler ou non de certaines questions, et Jim à Monsieur A…, de voir si nous pouvions réfléchir au problème ensemble pour voir ce qu’ils pensaient tous deux de la situation et pour réfléchir à quelques-unes des relations entre eux et avec les autres membres de la famille, et de se faire une idée des interrelations dans la famille.

À cela elle dit : « Oui, peut-être Marjorie aussi… Elle y a peut-être quelque chose à dire. Elle est peut-être embringuée là-dedans aussi. »

Notez que l’aidant établit clairement que c’est à elle à trouver un lieu et une atmosphère dans lesquels les problèmes puissent être pensés à fond et les relations analysées plus clairement. L’aidant ne laisse absolument pas supposer que les réponses lui incombent. Que cela a été compris par la mère est indiqué par le fait qu’elle se sent libre d’aborder un nouvel aspect du problème – la sœur – et de suggérer qu’elle voudrait bien réfléchir là-dessus aussi.

On peut encore, peut-être, donner un autre exemple pour illustrer comment une situation est souvent définie en termes de responsabilité réelle, qu’il s’agisse ou non d’une toute petite responsabilité. Au cours d’un premier entretien d’aide avec un étudiant, des explications verbales de la situation furent données très clairement, mais vers la fin de l’entretien on eut cet échange (enregistré) :

S. – Je crois que la prochaine fois que je viendrai vous voir ce sera quelque chose de différent. Peut-être qu’à ce moment-là je saurai mieux de quoi parler.

C. – Voulez-vous venir vendredi prochain à la même heure ?

S. – Oui, ça me va.

C. – Ça vous regarde.

S. – Ça me regarde ?

C. – Je suis ici. Je serai heureux de faire ce que je peux pour vous.

S. – Très bien, Monsieur, je pense que j’y serai.

C. – Très bien.

Dans ce bref extrait il s’est passé beaucoup de choses. L’étudiant s’est exprimé de manière indépendante, montrant qu’il a au moins l’intention de partager la responsabilité de l’utilisation de la prochaine heure. L’aidant encourage cela en laissant à l’étudiant la décision du rendez-vous. L’étudiant, percevant cela comme un geste habituel sans signification, en laisse la responsabilité au conseiller en disant : « Oui, ça me va ». Quand le conseiller montre que le rendez-vous dépend réellement du client, la surprise de l’étudiant est clairement démontrée dans l’enregistrement quand il dit : « Ça me regarde ? » Son ton change complètement quand il répond d’une façon ferme et décidée : « Très bien, monsieur, je pense que j’y serai. » : première acceptation authentique de sa responsabilité.

Ainsi, par les mots, des actions, ou par les deux à la fois, le client est aidé à sentir comme sienne l’heure d’entretien – à utiliser les possibilités d’être librement lui-même, et à en prendre la responsabilité. Avec les enfants, les mots sont moins utiles, et la situation doit être définie presque entièrement en termes de liberté et de responsabilité mais la dynamique sous-jacente semble bien la même.

III. – L’aidant encourage l’expression libre des sentiments en ce qui concerne le problème.

Dans une certaine mesure cela est déterminé par l’attitude amicale, intéressée, réceptive du psychologue. Dans une autre mesure cela est dû au perfectionnement de la technique de l’entretien de traitement. Petit à petit nous avons appris à nous abstenir de bloquer le flot d’hostilité et d’anxiété, les sentiments d’inquiétude et de culpabilité, les ambivalences et les indécisions qui s’expriment librement si nous avons réussi à faire sentir au client que l’heure est vraiment sienne, qu’il peut l’utiliser à son gré. C’est là, j’imagine, que les psychologues ont exercé le plus leur imagination et ont amélioré le plus rapidement leur technique de catharsis. Ceci peut être illustré par de brefs extraits de deux rencontres, l’un avec la mère, Madame L…, l’autre avec son fils âgé de dix ans, Jim. Ils proviennent tous deux des premiers entretiens thérapeutiques avec la mère et l’enfant.

Durant la première heure, la mère passe une bonne demi-heure à parler avec émotion, exemple après exemple, de la mauvaise conduite de Jim. Elle parle de ses disputes avec sa sœur, de son refus de s’habiller, de sa façon agaçante de faire des bruits à table, de sa mauvaise conduite en classe, de son refus de s’occuper de petits travaux de la maison et ainsi de suite. Chacune de ses observations était hautement critique à l’égard du garçon. Un bref segment vers la fin de cette diatribe est donné ci-dessous (non enregistré).

Je dis : « Qu’avez-vous essayé pour l’aider à faire davantage ce que vous voudriez qu’il fasse ? » – « Eh bien, l’année dernière, dit-elle, nous l’avons mis dans une école spéciale, et j’ai essayé de supprimer son argent de poche pour l’empêcher de faire des choses qu’il ne doit pas faire, car en un jour il n’a pratiquement plus d’argent de poche. Je l’ai laissé seul dans une chambre et j’ai fait semblant de l’ignorer jusqu’à devenir folle, presque sur le point de hurler. » Et je dis : « Peut-être le faites-vous parfois », et elle dit (très vite) : « Oui, parfois, à vrai dire je hurle. J’avais beaucoup de patience envers lui, mais je n’en ai plus. L’autre jour ma belle-sœur est venue déjeuner et Jim a sifflé pendant tout le repas. Je lui ai dit d’arrêter mais il a continué. Finalement il s’est effectivement arrêté. Ma belle-sœur m’a dit après, qu’elle l’aurait jeté de sa chaise s’il avait continué alors qu’elle lui avait demandé d’arrêter. Mais j’ai trouvé que ça n’était pas bon de faire comme cela avec lui. » Je dis : « Vous pensez que ça ne ferait aucun bien de prendre des mesures aussi sévères que celles qu’elle a dites. »

Elle répliqua : « Non. Et ces manières à table, c’est encore autre chose de terrible. La plupart du temps il mange avec ses doigts, alors qu’il a un joli couteau en véritable argent, une fourchette et une cuillère à lui. Il lui arrive de prendre un morceau de pain et d’en manger un morceau, en faisant un trou au milieu du morceau avec ses dents ou d’enfoncer son doigt dans la pile de tranches de pain. Et ne pensez-vous pas qu’un enfant de cet âge devrait savoir que ça ne se fait pas ? »

Et je dis : « Ce doit être épouvantable pour tous les deux, vous et votre mari aussi. »

Elle répliqua : « Oui, bien sûr. Et parfois il peut être épatant. Par exemple hier il a été bien toute la journée, et le soir il a dit à son papa qu’il avait été un bon garçon. »

Notez le fait que le but fondamental du psychologue est de ne pas endiguer ce flot de sentiments hostiles et critiques. Il ne fait aucune tentative pour persuader la mère que son garçon est intelligent, parfaitement normal, pathétiquement désireux d’affection, bien que tout cela soit vrai. Toute la fonction de l’aidant à ce niveau est d’encourager la libre expression.

Ce que cela signifie pour l’enfant, on le voit bien en écoutant une partie de la conversation de Jim avec le second psychologue durant la même heure. C’est la première séance de thérapie de jeu pour Jim. Il se livre à quelques jeux préliminaires, et il fait une statue d’argile qu’il identifie à son père. Suit un bon moment de jeux dramatiques avec la statue, la plupart du temps centrés autour de la lutte que Jim mène pour faire sortir son père du lit et la résistance de celui-ci (l’inverse, sans doute, de la situation chez lui). Jim joue les deux rôles en changeant de voix et ce qui suit est tiré de l’enregistrement, où un P. et un J. indiquent la voix qui a été utilisée.

P. – « Reste ici et donne-moi un coup de main. »

J. – « Moi, rien à faire. Je veux faire quelque chose avec ça. »

P. – « Ah, tu crois, hein ? »

J. – « Ouais, je veux faire quelque chose avec ça ! »

P. – « C’est bon, vas-y, fais quelque chose avec ça ! »

J. – « Ça va toi ! (Il le frappe et donne un coup sur la tête qui tombe.) Il va pas se relever vite. Ah, je vais t’enlever un morceau, ça va t’arranger. Voilà. Je vais te rendre faible, ça va t’arranger. Bon, et ne t’en va pas encore dormir maintenant ! (Très courte pause.) Alors quoi ; qu’est-ce que tu as fait, t’es endormi ? Ah, ah ! »

P. – «  Je ne suis pas endormi. »

J. – «  Alors, tu as bien fait quelque chose, non ! Je suis fatigué de ton insolence. Lève-toi, lève-toi, lève-toi, (criant), allez, pa, lève-toi. »

Un peu plus tard il simule le fait que quelqu’un tient son père en l’air pour le torturer. Son jeu continue :

J. – Attrapez ce type pour que son gosse le tienne toute la journée. (Courte pause.) Ils t’ont eu. »

P. – «  Hé, laissez-moi descendre. »

J. – «  Pas avant que tu promettes de laisser ton garçon faire ce qu’il veut. »

P. – « Non je veux pas. »

J. – « Bon, alors, tu vas continuer à te balancer là-haut, vu, et tu vas aimer ça, et tu vas le faire. »

P. – « Au secours, les gars, je tombe. Au secours ! » (courte pause pendant laquelle il laisse tomber le morceau d’argile et l’écrase.)

J. – « C’est fini les amis. (Pause.) Il n’est plus. Il est tombé d’une falaise avec sa voiture.

Ces deux extraits montrent clairement la profondeur et la violence des sentiments spontanés exprimés si le psychologue ne les bloque pas. Dans ce processus, l’aidant a plus qu’une fonction négative et on est en droit, peut-être, de la décrire comme un des aspects de la thérapie.

IV. – Le conseiller accepte, reconnaît et clarifie ces sentiments négatifs.

C’est un point très subtil, que les étudiants ont, semble-t-il, de la difficulté à saisir. Si le psychologue doit accepter ces sentiments-là, il doit aussi être préparé à répondre, non pas au contenu intellectuel de ce que dit la personne, mais au sentiment sous-jacent. Parfois les sentiments sont profondément ambivalents, parfois d’hostilité, parfois d’inadéquation. Quoi qu’il en soit, le psychologue s’efforce, par ce qu’il dit et par ce qu’il fait, de créer une atmosphère dans laquelle le client peut en venir à reconnaître qu’il éprouve ces sentiments négatifs et à les accepter comme une part de lui-même, au lieu de les projeter sur autrui ou de les cacher sous des mécanismes de défense. Fréquemment le conseiller clarifie verbalement ces sentiments, n’essayant pas d’interpréter leur cause ni de discuter leur utilité – en reconnaissant simplement qu’ils existent et qu’il les accepte. C’est ainsi que des phrases comme : « Vous en ressentez de l’amertume », « Vous voulez corriger ce défaut et pourtant vous ne le voulez pas », « D’après ce que vous dites, il semble que vous vous sentiez assez coupable », réapparaissent assez fréquemment dans ce type de thérapie, et presque toujours, si elles sont des descriptions fidèles des sentiments, elles permettent à l’individu d’avancer librement.

De ce type d’aide, un nombre suffisant d’exemples a été donné. Dans l’extrait tiré du cas d’Arthur (page 44), presque tout ce que dit le psychologue, à l’exception de la longue explication, est un essai pour verbaliser et clarifier les sentiments que l’étudiant a exprimés sur la raison de sa venue. Dans le premier fragment tiré du cas de Madame L… (page 47), le psychologue ne fait aucune tentative pour combattre la peur cachée de la mère d’être traitée « comme des rats blancs » ; simplement il reconnaît et accepte cette peur. Dans le second extrait de ce cas (page 49), il y a d’autres exemples de cet aspect de la thérapeutique. Le psychologue accepte la terrible émotion de la mère, son désespoir, son chagrin, sans critique, sans argumentation, sans sympathie excessive, se contentant de les verbaliser sous une forme plus claire que celle que la mère leur a donnée. L’aidant, il faut le noter, est attentif aux sentiments et non au contenu des doléances de la mère. Ainsi, quand la mère se plaint des manières de Jim à table, il n’essaie pas de répondre en fonction des usages, mais en fonction de ce qu’il est évident qu’en ressent la mère. Notez cependant que le conseiller ne va pas au-delà de ce que la mère a déjà exprimé. Et ceci a une très grande importance, car on peut causer de réels dommages en allant trop loin ou trop vite, et en verbalisant des attitudes dont le client n’a pas encore pris conscience. Le but est d’accepter complètement et de reconnaître les sentiments que le client a été capable d’exprimer.

V. – Quand l’individu a complètement exprimé ses sentiments négatifs, il essaie timidement l’expression de tendances positives

qui favorisent sa maturation. Rien n’est plus surprenant pour qui étudie ce type de thérapie pour la première fois, que de s’apercevoir à quel point cette expression positive est l’un des aspects les plus certains et les plus prédictibles de toute la méthode. Plus les expressions négatives sont violentes et profondes (pourvu qu’elles soient acceptées et reconnues), plus il est certain que suivront des expressions positives d’amour, de tendances sociales, d’amour-propre fondamental, de désir de maturité.

C’est parfaitement clair dans l’entretien avec Madame L… (page 49) à laquelle nous venons de nous référer. Quand tous ses sentiments hostiles ont été pleinement acceptés, il est inévitable qu’elle en vienne graduellement à des sentiments positifs qui s’expriment tout à coup dans ce qu’elle dit : « Et parfois il peut être épatant. »

Avec Jim, son fils, il faut attendre plus longtemps pour que des sentiments positifs se fraient un passage. Pendant trois séances (espacées d’une semaine) il persiste dans son jeu agressif, torturant, battant et tuant des statues de son père et des statues de Satan (parfois appelé « Pa »). Pendant la dernière partie de la troisième heure, son jeu dramatique continue et devient un rêve puis cesse d’en être un :

« Non, c’était pas un rêve. C’est sûr. Alors, ça sera un avertissement pour toi (battant la statue d’argile), ça t’apprendra à être un drôle de type avec tes mouflets ! Alors le type se réveille et trouve que tout cela était un rêve, et il dit : « C’est peut-être le moment de sortir de ces rêves. » Jim alors cessa de jouer avec l’argile et se promena au hasard dans la pièce. Il tira un bout de journal de sa poche, et montrant une photo au psychologue il lui dit : « Chamberlain avait l’air d’un homme si épatant que j’ai découpé cette photo et je l’ai prise avec moi. »

C’est la première fois qu’il exprime un sentiment positif à l’égard de quelqu’un. Après cela, il n’y eut jamais plus qu’une expression modérée d’hostilité, et le changement dans la situation thérapeutique a correspondu à peu près au changement dans la famille.

VI. – Le conseiller accepte et reconnaît les sentiments positifs exprimés comme il a accepté et reconnu les sentiments négatifs.

Ces sentiments positifs ne sont pas acceptés avec approbation ou éloges. Les valeurs morales n’entrent pas dans ce type de thérapie. Les sentiments positifs sont acceptés comme une partie ni plus ni moins importante de la personnalité que les sentiments négatifs. C’est l’acceptation de ses impulsions de maturité ou d’immaturité, de ses attitudes agressives ou de ses attitudes sociales, de ses sentiments de culpabilité et de ses expressions positives, qui donne à l’individu la possibilité pour la première fois dans sa vie de se comprendre lui-même tel qu’il est. Il n’a aucun besoin de se défendre de ses sentiments négatifs. On ne lui donne pas l’occasion de survaloriser ses sentiments positifs. Et dans ce type de situation, la compréhension de soi (insight) se met à affleurer spontanément.

Avant d’avoir soi-même développé cette compréhension (insight), il est difficile de croire qu’un individu peut utilement se reconnaître et reconnaître ses structures.

VII. – Cette nouvelle perception, cette compréhension et cette acceptation de soi, constituent le plus important aspect de toute la méthode.

Elles assurent la base à partir de laquelle l’individu peut aller de l’avant vers de nouveaux niveaux d’intégration. Un étudiant diplômé dit avec sincérité : « En réalité, je ne suis qu’un enfant gâté, mais je veux vraiment être normal. Je ne laisserais personne d’autre me le dire, mais c’est vrai. » Un mari dit : « Je sais maintenant pourquoi j’ai l’impression d’être mesquin avec ma femme quand elle est malade, même si je ne veux pas ressentir cela. C’est parce que ma mère a prédit que quand je me marierais avec elle, j’aurais toujours sur le dos une femme malade. » Un étudiant dit : « Je vois pourquoi maintenant je haïssais ce prof… il me critiquait exactement comme le faisait mon père. » Madame L…, la mère dont les commentaires ont été déjà cités, fait cette déclaration surprenante à propos de sa relation avec son fils, après être parvenue à exprimer la plupart de ses sentiments hostiles et quelques-uns de ses sentiments positifs au cours d’un certain nombre de séances thérapeutiques. Voici le compte rendu du conseiller :

L’un des points qu’elle souleva était que son fils semblait réclamer de l’attention, mais que les moyens qu’il utilisait lui valaient une attention négative. Après que nous en ayons parlé tous les deux un petit peu elle dit : « Peut-être, ce qui lui ferait beaucoup de bien serait d’obtenir de l’affection, de l’amour et de la considération complètement à part de toute correction de son attitude. Or, il me semble que nous avons été si occupés à le redresser que nous n’avons plus eu le temps de faire autre chose. » Son expression, en expliquant cela, indiquait qu’elle sentait réellement qu’un changement de programme ferait du bien. Et je dis : « C’est une très importante remarque que vous faites là et vous n’avez besoin de personne pour vous dire que ce que vous sentez s’est réellement produit. » Elle dit : « Non, je sais que c’est ce qui s’est produit. »

VIII. – Mêlé au processus de compréhension de soi

— et il faut souligner que les étapes indiquées ne sont pas exclusives et ne se poursuivent pas dans un ordre rigide – IL Y A UN PROCESSUS DE CLARIFICATION DES DÉCISIONS ET DES MODES D’ACTION POSSIBLES. Souvent ceci est imprégné d’une attitude quelque peu désespérée. Essentiellement l’individu semble dire : « Voici ce que je suis, et je le vois beaucoup plus clairement. Mais comment puis-je me réorganiser d’une autre façon ? * La fonction du thérapeute est ici d’aider à clarifier les différents choix qui peuvent être faits, et de reconnaître le sentiment de peur et le manque de courage à aller de l’avant que l’individu éprouve. Il n’entre pas dans son rôle d’encourager une certaine conduite ou de donner un avis.

IX. – Initiation aux actions positives mineures

Nous rencontrons maintenant un aspect fascinant de cette thérapie, L’INITIATION AUX ACTIONS POSITIVES MINEURES, mais hautement significatives. Un garçon du secondaire, extrêmement replié sur lui-même, qui a exprimé sa peur et sa haine des autres et en est venu aussi à reconnaître son désir profondément enfoui d’avoir des amis, passe une heure entière à donner toutes les raisons pour lesquelles il serait trop effrayé pour accepter une invitation qu’on lui a faite. Il quitte même le cabinet en disant qu’il n’ira probablement pas. On ne l’y encourage pas. On reconnaît avec sympathie que cette action requerrait une grande dose de courage, et que bien qu’il désirerait avoir cette fermeté, il se pourrait très bien qu’il ne puisse pas réaliser cette étape. Il va à la réunion et sa confiance en soi en est considérablement aidée.

Pour donner un autre exemple tiré du compte rendu de Madame L…, l’étape positive notée plus bas a fait immédiatement suite à l’expression très importante de sa nouvelle perception citée ci-dessus. C’est encore le compte rendu du psychologue :

Je dis : « Ainsi lui donner de l’attention et de l’affection quand il n’en demande en aucune façon lui ferait peut-être beaucoup de bien. » Elle dit alors : « Écoutez, vous pouvez ne pas le croire, mais à l’âge qu’il a il croit encore au Père Noël, au moins il y croyait l’année dernière. Bien sûr, il peut essayer de me tromper, mais je ne le pense pas. L’année dernière, il était, et de loin, le plus grand des enfants qui allaient dans les magasins parler au Père Noël. Alors, cette année, il faut que je lui dise la vérité. J’ai tellement peur qu’il le dise à Marjorie. Je me demandais si peut-être je ne pourrais pas lui en parler et ce serait notre secret à nous. Je lui ferais comprendre qu’il est un grand garçon maintenant et qu’il ne doit pas le dire à Marjorie. Que c’est notre secret et qu’il est un grand garçon et qu’il pourrait m’aider dans certaines choses. Et aussi, si je peux la mettre au lit très tôt – c’est une telle petite boule de nerfs, mais si je peux la mettre au lit – peut-être pourra-t-il m’aider à préparer Noël. Et alors la veille de notre Noël j’enverrai les autres enfants chez leur grand-mère pendant que l’on préparera tout, et Jim pourra rester à la maison pour m’aider à préparer les choses. »

À la façon dont elle parlait, il semblait qu’elle pensait que ce serait un vrai plaisir que Jim l’aide. (Elle semblait réellement plus enthousiaste là-dessus qu’à propos de n’importe quoi d’autre jusque-là.) Alors je dis : « Ce sera vraiment un plaisir, n’est-ce pc.s, de penser que vous avez un garçon de dix ans qui peut vous aider à la préparation de la fête de Noël. » Les yeux brillants, elle répliqua que ce serait amusant pour lui de l’aider, et qu’elle pensait que ça lui ferait beaucoup de bien.

Le seul commentaire qu’on puisse faire ici est qu’une fois la compréhension acquise, les actions qui sont faites ont des chances d’être admirablement adaptées à la nouvelle perception de la situation. Ainsi, ayant obtenu une meilleure compréhension affective de ses relations avec son garçon, Madame L… traduit cette perception en actions qui montrent à quel point elle a avancé. Son projet donne à Jim l’affection spéciale dont il a besoin, et d’une manière très habile, l’aide à être plus mûr, évite de rendre jalouse sa plus jeune sœur ; en bref, cela montre qu’elle met maintenant à exécution avec une motivation sincère le type de comportement qui résoudra son problème. Si ce comportement lui avait été suggéré après diagnostic de son cas, elle aurait presque certainement rejeté la suggestion ou l’aurait mise en pratique de façon à ce qu’elle fût un échec. C’est parce que ce projet est issu de son intuition nouvelle et de son mouvement vers l’amélioration et la maturité de son être-mère, qu’il réussira.

X. –

Les étapes qui restent ne doivent pas nous retenir longtemps. Une fois que l’individu est parvenu à une prise de conscience importante, qu’il a, peureusement et à titre expérimental, essayé quelque action positive, les autres aspects sont des éléments de développement supplémentaire. Il y a, avant tout, avènement d’une nouvelle perception : compréhension de soi plus complète et plus précise à mesure que l’individu acquiert le courage de voir plus profondément dans ses propres actions.

XI. – Une action positive intégrée de plus en plus importante

Il y a, de la part du client, UNE ACTION POSITIVE INTÉGRÉE DE PLUS EN PLUS IMPORTANTE. Il a moins peur de faire des choix, et plus de confiance dans l’action autonome. L’aidant et le client travaillent maintenant ensemble dans un sens nouveau. Leur relation personnelle est à son sommet. Très souvent le client veut pour la première fois savoir quelque chose du clinicien en tant que personne, et exprime un intérêt amical et sincère qui est très caractéristique. Des actions sont soumises à l’examen dans la discussion, mais on ne remarque plus de dépendance ni de peur. Voici, en exemple, cet extrait tiré du compte rendu de l’un des derniers entretiens avec une mère qui a réussi la prise de conscience :

Madame J. dit : « Je ne sais pas ce que vous nous avez fait à Pattie et à moi, mais tout va pour le mieux. Je ne pouvais pas souhaiter une petite fille plus gentille, je veux dire depuis trois semaines. Oh, hier elle a été dans un mauvais jour. Elle ne voulait pas venir quand je l’appelais, c’est-à-dire pas tout de suite. Elle n’y était pas tout à fait, mais elle n’était pas méchante. Je ne sais pas si je peux vous faire comprendre ce que je veux dire, mais il y a une différence dans sa désobéissance. Ce n’est pas comme si elle était… disons méchante avec moi spécialement. » C. répondit : « Je comprends ce que vous voulez dire, je crois. C’est que son refus n’est pas destiné à vous faire du mal. » Madame J. acquiesça de la tête et dit : « C’est ça, c’est une sorte de chose plus naturelle. »

Comme c’est souvent le cas dans ce type de thérapie, certains des symptômes de comportement subsistent, mais la mère a, de ces symptômes et de ses prises sur eux, une perception totalement différente.

XII. – besoin décroissant d’aide

Il y a sentiment d’un BESOIN DÉCROISSANT D’AIDE et le client reconnaît que la relation doit cesser. Il y a souvent des excuses pour avoir tellement abusé du temps du psychologue. Celui-ci aide à clarifier ce sentiment comme il l’a fait auparavant, en acceptant et en reconnaissant le fait que maintenant le client conduit son existence avec une assurance accrue et qu’il ne voudra pas poursuivre plus longtemps les séances. Tout comme au début, il n’y a, de la part de l’aidant, ni pression sur le client pour arrêter les séances, ni tentatives pour le retenir.

Au cours de cette phase de la thérapie, on peut s’attendre à des expressions de sentiments personnels. Souvent le client dit des choses comme : « Cela me manquera de ne plus venir ; j’ai tellement aimé ces rencontres. » Le conseiller peut répondre à ces sentiments. Il n’y a aucun doute que nous nous impliquons affectivement, jusqu’à une certaine saine mesure, quand le développement de la personne se produit sous nos yeux. Un terme est fixé pour les séances, et quoique l’on mette fin à la thérapie avec peu d’empressement, il est sain de la clore. Parfois, dans la dernière séance, le client apporte un certain nombre d’anciens ou de nouveaux problèmes, comme si par ce geste il voulait garder la relation, mais l’atmosphère est très différente de celle des premiers contacts, quand ces problèmes étaient réels.

Tels sont, semble-t-il, les éléments essentiels du processus thérapeutique qui peut être mis en pratique dans beaucoup de services d’aide et à propos de problèmes divers : avec les parents et leurs enfants, même s’ils sont très jeunes ; dans des cas requérant la consultation matrimoniale ; dans des cas de désadaptation et de comportements névrotiques chez les étudiants ; dans des situations de choix professionnel difficile ; en bref, dans les nombreux cas où l’individu est aux prises avec un sérieux problème d’adaptation.

On reconnaîtra facilement que l’analyse donnée ci-dessus pourrait être organisée autrement. Dans un processus où les distinctions sont si ténues, tout essai de décomposition en étapes ou en éléments comporte plus de subjectivité et d’approximation que d’objectivité et d’exactitude. Dans son ensemble pourtant, la thérapie qui vient d’être décrite est un processus méthodique et cohérent, et même un processus prédictible dans ses grandes lignes. Il est très différent d’une approche confuse, opportuniste, fondée sur l’idée que « chaque cas est différent ». C’est un processus dont l’unité est suffisante pour fournir des hypothèses convenables à une recherche expérimentale.

Confirmation par une recherche significative.

La description qui précède est corroborée de façon intéressante par une étude sur les entretiens de traitement intensif faite par une de mes anciennes collègues, Miss Virginia Lewis. Parce que son étude confirme sur un certain nombre de points la description qui a été donnée du processus thérapeutique, un bref compte rendu mérite d’en être fait ici.

Miss Lewis a fait une analyse exhaustive de six cas d’adolescentes qui lui avaient été adressées pour problèmes sérieux de comportement, de personnalité et de délinquance. Ces jeunes filles vinrent pour des séances d’aide psychologique durant des périodes allant de quelques mois à presque quatre ans. Le nombre moyen de séances dépasse 30. Des notes très complètes furent prises, en donnant un compte rendu presque mot à mot. Cet enregistrement complet permet d’étudier et de clarifier tous les items de la conversation de l’aidant et de la personne aidée : quelque douze mille en tout. La période de traitement était divisée en déciles dans le but de rendre les cas comparables, même si la durée de traitement variait. Certaines des conclusions peuvent être citées à l’appui de la description de la thérapie qui vient d’être donnée4.

On s’aperçut que les items classés comme « explication du rôle du psychologue » étaient plus fréquents dans le premier et le second déciles du traitement. Comparez cela avec la description qui a été donnée des techniques du psychologue dans la définition de la situation d’aide (voir ci-dessus, p. 46).

Les éléments de la conversation de la jeune fille consacrés à un examen général et à une exploration de ses problèmes d’adaptation constituent approximativement 50 % des items du client. Ces items font une large part de la conversation au cours du premier décile, atteignent leur maximum au cours du second, et décroissent régulièrement pendant le reste des séances. Ce fait est à mettre en parallèle avec le compte rendu (voir étapes III, IV, V, pages 48, 50, 51), des efforts du psychologue pour permettre l’expression la plus libre possible de toutes les attitudes relatives aux problèmes de l’individu. Miss Lewis découvrit aussi que les interventions du psychologue classées comme « encouragements à poser le problème plus clairement » étaient fréquentes durant les premiers déciles, et atteignaient leur maximum durant le cinquième décile du traitement.

Entre le cinquième et le huitième déciles, on constate une nette et frappante montée du nombre des déclarations de la cliente dans lesquelles elle perçoit de nouveaux rapports entre les éléments variés dont elle a antérieurement parlé. Cela semble s’apparenter beaucoup au processus que l’auteur a décrit sous le nom de développement d’une nouvelle perception et de la compréhension de soi (voir VI, VII, pages 52 et 53). La formulation des nouveaux rapports que la jeune fille en vient à percevoir atteint son maximum au huitième décile, chutant aux neuvième et dixième déciles.

Elle est remplacée en importance par des conversations relatives à l’organisation : nouvelles étapes, nouvelles décisions, projets d’actions futures. Ce type d’items n’est saillant que dans les derniers déciles, atteignant rapidement son maximum au dernier. Il est à peine nécessaire de faire remarquer que cela semble confirmer de façon objective les étapes qui ont été décrites au début de ce chapitre sous le nom de clarification de décisions et choix d’actions positives (voir VIII, IX, pages 53 et 54). Très lié à cette phase est l’accroissement similaire des déclarations dans lesquelles la jeune fille parle des résultats de ses projets. Cette catégorie aussi est très fréquente dans le dernier décile. Ce n’est que vers la fin des séances qu’il y a un nombre significatif de remarques faites par la jeune fille qui peuvent être classées en désirs de se détacher du psychologue. Ces remarques, indications de ce que l’aide n’est désormais plus utile, ne constituent jamais un grand pourcentage des items. Elles n’apparaissent qu’aux neuvième et dixième déciles, plus fréquemment dans le dernier. Le parallélisme avec notre description (voir XII, page 56) est évident.

Les échanges classés « conversation purement amicale entre la jeune fille et le psychologue » ne constituent qu’une faible fraction du temps dans tous les déciles, mais augmentent nettement au cours du dernier décile du traitement. Ce phénomène typique a déjà été commenté (voir XI, XII, pages 55 et 56).

Cette étude, bien qu’elle utilise des méthodes et une terminologie différentes, donne, nous semble-t-il, de la thérapie un tableau dont la ressemblance est frappante avec la description plus subjective que ce chapitre contient. Cela justifie certainement des recherches supplémentaires selon l’hypothèse que des entretiens de traitement menés habilement ne constituent pas un mélange confus d’éléments hétérogènes, mais que, pris ^ans leur totalité, ils représentent une chaîne complexe dans laquelle les éléments tendent à se suivre l’un l’autre. Dans le reste de cet ouvrage nous examinerons plus en détail ces diverses phases.


1 Par convention, tout au long de l’ouvrage, le consultant sera désigné par la lettre C et le sujet par la lettre S.

2 Ceci explique peut-être le fait que la catharsis soit la seule de toutes ces méthodes qui ait été développée, étendue et perfectionnée.

3 Cf. in bibliographie l’inventaire des contributions les plus significatives de la pensée contemporaine en ce qui concerne la thérapie.

4 Lewis, Virginia W., Changing the Behavior of Adolescent GirlsA Description of Process., Ph. D. thesis, Teachers College, Columbia Univ., 1942.