CHAPITRE VI
“ÊTRE VRAIMENT SOI-MÊME” LES BUTS PERSONNELS VUS PAR UN THÉRAPEUTE

De nos jours la plupart des psychologues se croient insultés lorsqu’on les accuse d’avoir des pensées de philosophe. Je ne partage pas cette réaction. Je ne puis m’empêcher de m’interroger sur le sens de tout ce que j’observe. Et il me semble parfois que de ce sens se dégagent des implications passionnantes pour notre monde moderne.

En 1957, un ami, le Dr. Russel Becker, d’abord mon élève puis mon collègue, me demanda de donner une conférence spéciale devant toute la faculté rassemblée à Wooster College, dans l’Ohio. Je décidai alors de tirer au clair le sens des orientations personnelles que le client semble prendre dans le climat de liberté des rapports thérapeutiques. A la fin de mon exposé, je doutais fort d’avoir exprimé quoi que ce soit de neuf ou de significatif. Mais des applaudissements prolongés et assez inattendus me délivrèrent en partie de mes appréhensions.

Le temps qui s’est écoulé depuis lors m’a permis de réfléchir avec plus d’objectivité à mes paroles et je me sens satisfait sur deux points. Je crois avoir bien exprimé les observations qui se cristallisent pour moi en deux thèmes importants : ma confiance en l’organisme humain, lorsqu’il fonctionne librement ; et l’importance existentielle d’un mode de vie satisfaisant, thème qu’ont abordé quelques-uns de nos philosophes les plus modernes, mais qui avait déjà été remarquablement énoncé il y a plus de vingt-cinq siècles par Lao-Tseu, quand il disait : « La manière d’agir, c’est la manière d’être. »

Les questions

« Quel est mon but dans la vie ? », « Où tendent mes efforts ? », « Qu’est-ce que je cherche à atteindre ? » Ce sont là des questions que tout homme se pose à un moment ou l’autre, quelquefois dans le calme et la méditation, parfois dans les tourments de l’incertitude ou du désespoir. Ce sont des questions vieilles comme le monde, qui se sont posées à tous les siècles de l’histoire et auxquelles il a été chaque fois répondu. Mais ce sont aussi des questions que chaque homme doit se poser à lui-même et résoudre personnellement. En tant que thérapeute, je les entends exprimer de bien des façons différentes par des hommes et des femmes personnellement en détresse qui essayent d’apprendre, de comprendre ou de choisir les directions que prennent leurs vies.

En un sens, il n’y a rien de nouveau à dire sur ces questions. En fait, la phrase d’introduction que j’ai prise pour titre de cette conférence est tirée des écrits d’un homme qui s’est débattu dans ces questions il y a plus d’un siècle. Il semblerait présomptueux d’exprimer simplement une opinion personnelle de plus sur tout ce problème des buts et des intentions. Mais comme j’ai travaillé plusieurs années avec des individus tourmentés et inadaptés, je crois pouvoir discerner un schéma, une direction, un caractère général et ordonné dans les tentatives de réponses qu’ils ont eux-mêmes données à ces questions. Je voudrais donc vous faire part de mes vues sur le terme apparent des efforts d’êtres humains libres de leurs choix.

Quelques réponses

Avant de vous introduire dans ce monde de ma propre expérience avec mes clients, j’aimerais vous rappeler que les questions dont j’ai parlé ne sont pas de faux problèmes et aussi que ni les hommes d’autrefois ni ceux d’aujourd’hui ne se sont mis d’accord sur les réponses. Quand les hommes du passé se sont demandé à quoi tendait leur vie, quelques-uns ont répondu, en langage de catéchisme, que « le but final de l’homme est de glorifier Dieu ». D’autres ont pensé que le but de la vie est de se préparer à l’immortalité. D’autres se sont fixé une fin beaucoup plus terre à terre : jouir, libérer et satisfaire tout désir sensuel. D’autres encore – et cela vaut pour beaucoup de nos contemporains – considèrent que le but de la vie est d’acquérir des possessions matérielles, un statut, le savoir ou le pouvoir. Quelques-uns se sont voués sans réserve à une cause qui les dépasse, comme le Christianisme ou le Communisme. Un Hitler s’est assigné pour but de devenir le chef d’une race de surhommes qui dominerait le monde. Tout au contraire, plus d’un Oriental s’est efforcé d’étouffer tous ses désirs personnels pour exercer sur lui-même le contrôle le plus absolu.

Je cite ce vaste éventail d’opinions pour vous montrer quelques-uns des buts très différents que les hommes ont donnés à leur vie, et suggérer par là qu’il y en a en effet beaucoup de possibles.

Dans une étude importante, écrite récemment, Charles Morris a recherché quelles façons de vivre étaient préférées par les étudiants dans six pays différents : l’Inde, la Chine, le Japon, les États-Unis, le Canada et la Norvège [5]. Comme on pouvait s’y attendre, il trouva de fortes différences entre ces groupes nationaux. Il s’est efforcé aussi, par une analyse approfondie de ces données, de déterminer les valeurs sous-jacentes qui semblaient guider les milliers de préférences individuelles spécifiques. Sans entrer dans le détail de son analyse, nous pouvons relever les cinq dimensions qui en ressortent et qui, combinées de diverses façons positives et négatives, semblent responsables des choix individuels.

La première de ces valeurs montre une préférence pour la vie responsable, morale, impliquant le contrôle de soi et la faculté d’apprécier et de conserver l’héritage de l’humanité.

La seconde met l’accent sur le bonheur qu’on trouve dans l’action énergique, lorsque celle-ci tend à vaincre les obstacles. Cela implique une ouverture confiante au changement, soit pour résoudre des problèmes personnels et sociaux, soit pour vaincre les obstacles du monde naturel.

La troisième dimension valorise la vie intérieure qui se suffit à elle-même, avec une conscience de soi riche et élevée. Le fait de contrôler les gens et les choses est considéré comme moins important que celui de posséder une vision en profondeur de soi et d’autrui.

La quatrième dimension met en valeur la réceptivité aux êtres et aux choses. On y voit l’inspiration comme née d’une source extérieure à l’être et comme vivant et se développant en correspondance fidèle à cette source.

La cinquième et dernière dimension souligne le plaisir des sens, la recherche de son propre plaisir. On apprécie les joies simples de la vie, un certain abandon au moment présent, une ouverture détendue à la vie.

C’est une étude importante, l’une des premières à mesurer objectivement les réponses que donnent les différentes cultures à la question :

« Quel est le but de ma vie ? » Elle a enrichi notre connaissance de ce problème. Elle a aussi contribué à définir quelques-unes des valeurs fondamentales qui déterminent le choix. Comme le dit Morris en parlant de ces valeurs, « c’est comme si les gens, malgré des cultures différentes, avaient en commun cinq tonalités principales dans les échelles musicales sur lesquelles composer différentes mélodies » ([5], p. 185).

Un autre point de vue

Cependant pour ma part, cette étude me laisse vaguement insatisfait. Aucune des « façons de vivre » que Morris propose aux étudiants comme choix possible, et aucune des dimensions factorielles, ne me semble contenir de manière satisfaisante le but de la vie qui ressort de mon expérience avec mes clients. En observant des gens lutter, en cours de traitement, à la recherche d’un mode de vie, il semble se dégager un schéma général, que Morris ne saisit pas tout à fait.

Je crois que la meilleure façon d’exposer ce but de la vie, tel que je le vois dans mes rapports avec mes clients, est d’employer les mots de Sœren Kierkegaard : « être vraiment soi-même » ([3], p. 29). Je me rends parfaitement compte que cela peut paraître simple jusqu’à l’absurde. Être soi-même semble la formulation d’une évidence plutôt qu’un but. Qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’est-ce que cela entraîne comme conséquences ? Je vais me consacrer à l’examen de ces points, pour dire simplement en conclusion que cela semble signifier et impliquer des choses assez étranges. De par mon expérience avec mes clients et mes recherches personnelles, j’en arrive à des opinions qui m’auraient paru tout à fait étrangères il y a dix ou quinze ans. Aussi je vous fais confiance : regardez-les d’un œil sceptique et ne les acceptez que dans la mesure où elles vous semblent correspondre à une vérité de votre expérience propre.

DIRECTIONS PRISES PAR LES CLIENTS

Je vais m’efforcer d’isoler et de clarifier quelques-uns des penchants et des tendances constatés au cours de mon travail professionnel.

J’ai voulu établir dans mes rapports avec mes clients un climat de sécurité, de chaleur, de compréhension empathique, dans la mesure où je le pouvais, en toute sincérité. Je n’ai trouvé ni satisfaisant ni utile de m’immiscer dans l’expérience de mon client par un diagnostic ou par des interprétations, pas plus que par des suggestions ou des directives. Aussi les penchants que je constate me semblent provenir du client lui-même plutôt que de moi32.

Par-delà les façades

J’observe tout d’abord que le client, de façon symptomatique, tend à s’éloigner d’un soi qu’il n’est pas. Autrement dit, même sans savoir exactement vers quoi il tend, il s’éloigne de quelque chose. Et ainsi il commence à définir, négativement, ce qu’il est.

Tout d’abord ceci peut ne s’exprimer que par une crainte de dévoiler ce qu’il est. Ainsi voilà ce que dit un garçon de dix-huit ans au cours d’un premier entretien : « Je ne suis pas si bouillant que ça et j’ai peur qu’on s’en aperçoive. Voilà pourquoi je fais tout ça… Un jour on s’apercevra que je ne suis pas si bouillant. J’essaie juste de reculer ce jour le plus longtemps possible… Si vous me connaissez comme je me connais… (Silence) Je ne vous dirai pas qui je crois être vraiment. Il n’y a qu’une chose pour laquelle je refuse de coopérer et c’est ça…, ça n’arrangerait pas votre opinion de moi de savoir ce que je pense de moi-même. »

Par le fait même d’exprimer cette crainte, ce garçon montre clairement qu’il devient ce qu’il « est ». Au lieu d’être simplement une façade, comme s’il n’était que cela, il devient de plus en plus lui-même, c’est-à-dire un poltron qui se cache derrière une façade parce qu’il se considère comme trop laid à voir.

Par-delà les « je devrais »

Nous retrouvons une tendance du même genre chez le client qui s’écarte de l’image contraignante de ce qu’il « devrait être ». Certains individus ont été si profondément imprégnés par leurs parents de l’idée « je devrais être gentil » ou « il faut que je sois gentil » que seul le plus pénible des combats intérieurs peut les en écarter. C’est ainsi qu’une jeune femme, décrivant l’insatisfaction de ses rapports avec son père, raconte d’abord combien elle désirait son amour. « Je crois que dans tout ce que j’ai ressenti à l’égard de mon père, j’ai vraiment beaucoup désiré être en bons termes avec lui… Je voulais tellement arriver à ce qu’il se soucie de moi, et pourtant sans obtenir ce que je voulais réellement. » Elle se sentait toujours obligée de répondre à toutes ses exigences et à tout ce qu’il attendait d’elle jusqu’à ce que la mesure soit comble : « Parce que dès que j’ai répondu à l’une de ses exigences, il en vient une autre et puis une autre et puis encore une autre et je ne remplis jamais vraiment ses désirs. C’est une sorte d’exigence continuelle. » Elle sent qu’elle a été comme sa mère, soumise et complaisante, toujours prête à faire ses volontés. Et sans vouloir au fond être de cette nature. « Je trouve que ce n’est pas une bonne manière d’être, mais je crois avoir été convaincue en quelque sorte qu’il fallait être ainsi pour qu’on pense beaucoup à vous et qu’on vous aime beaucoup. Et pourtant qui voudrait aimer une lavette pareille ? » Et le thérapeute de répondre : « En effet, qui pourrait vraiment aimer un paillasson ? » Elle continua : « Je ne voudrais pas être aimée du genre de personne à aimer un paillasson ! »

Ainsi, bien que ces mots ne nous disent rien de ce qu’elle est peut-être en train de devenir, le dédain et la lassitude qui percent dans sa voix comme dans ses paroles montrent clairement qu’elle s’éloigne d’un soi qui doit être gentil, qui doit se soumettre.

Un certain nombre d’individus, assez curieusement, s’aperçoivent qu’ils se sont sentis obligés de se considérer comme mauvais et se rendent compte que c’est de cette conception d’eux-mêmes qu’ils s’éloignent33. Un jeune homme exprime clairement ce mouvement en disant : « Je ne sais d’où j’ai tiré cette impression qu’il convenait que j’aie honte de moi-même… c’était ainsi qu’il fallait que je sois… honteux de moi-même… il y avait un monde où avoir honte de moi était le meilleur sentiment à avoir… Si on vous désapprouve énormément, la seule façon d’avoir le moindre respect de soi est d’avoir honte de cette partie de vous-même qu’on n’approuve pas… Mais maintenant je refuse expressément d’agir selon mon ancien point de vue… C’était comme si j’étais convaincu que l’on me disait : « Tu te comporteras de manière à avoir honte de toi-même – allons, aie honte ! » Et j’ai longtemps accepté : « D’accord, je suis comme ça. » Mais maintenant je tiens tête : « Dites ce que vous voulez, je n’aurai pas honte de moi-même ! » De toute évidence il abandonne cette conception de lui-même comme honteux et mauvais.

Par-delà ce qu’on attend de vous

D’autres clients s’éloignent de ce que la culture attend d’eux. Ainsi dans notre civilisation industrielle, comme l’a fort bien dégagé Whyte dans son dernier livre [7], d’énormes pressions poussent les gens à prendre les caractéristiques de « l’homme de l’organisation ». Ainsi l’on devrait être « un membre du groupe à part entière, savoir subordonner son individualité aux besoins du groupe, être capable de bien s’entendre avec les autres membres ».

Dans une étude récemment achevée sur l’effet des études dans notre pays, Jacob résume ses découvertes en ces mots : « Le principal effet de l’enseignement supérieur sur les étudiants est d’engendrer l’acceptation généralisée d’un ensemble de normes et de façons de voir caractéristiques des universitaires de la communauté américaine. L’essentiel pour l’université est de socialiser l’étudiant, d’affiner, de polir et d’adapter ses valeurs, de façon à l’intégrer facilement dans les rangs des diplômés des facultés américaines. » ([1], p. 6).

A l’encontre de ces pressions en faveur du conformisme, je constate que les clients, laissés libres d’être vraiment eux-mêmes, s’irritent et se mettent à douter de cette tendance – propre à l’organisation, à l’université ou à la culture – qui est de les adapter à toutes les situations données. Un de mes clients me dit avec emportement : « J’ai si longtemps tâché de me conformer à ce qui avait du sens pour les autres et n’avait en fait aucun sens pour moi. Et pourtant, à un certain niveau, je me sentais capable de mieux que cela. » Tout comme les autres, le voilà qui s’éloigne de ce qu’on attend de lui.

Par-delà le devoir de faire plaisir aux autres

Je constate que beaucoup d’individus se sont formés en essayant de plaire à autrui, mais qu’une fois libres, ils changent. C’est ainsi qu’un homme de profession libérale, revenant sur le processus qu’il a traversé, écrit vers la fin de son traitement : « J’ai finalement senti que je devais tout simplement me mettre à faire ce que j’avais envie de faire, non ce que je jugeais avoir à faire, et sans me soucier de l’opinion d’autrui. C’est un retournement total de ma vie. Je m’étais toujours senti obligé de faire certaines choses, parce qu’on s’attendait à ce que je les fasse, ou, qui plus est, pour m’attirer l’amitié d’autrui. Fini tout cela ! A partir de maintenant, je crois que je serai tout simplement moi-même – riche ou pauvre, bon ou mauvais, rationnel ou irrationnel, logique ou illogique, connu ou méconnu. Aussi merci de m’avoir aidé à redécouvrir le « A toi-même sois fidèle » de Shakespeare. »

Ainsi on peut dire que de façon quelque peu négative les clients définissent leur but, leur intention, en découvrant dans la liberté et la sécurité de rapports compréhensifs quelques-unes des directions qu’ils souhaitent ne pas prendre. Ils préfèrent ne se cacher, eux et leurs sentiments, ni à eux-mêmes, ni même à quelques autres personnes d’importance. Ils ne veulent pas être ce qu’ils devraient être, que cet impératif leur vienne de leurs parents ou de la culture, qu’il soit défini positivement ou négativement. Ils ne veulent pas s’imposer une conduite uniquement pour le bon plaisir d’autrui. En d’autres termes, ils se refusent à être quoi que ce soit d’artificiel, d’imposé ou de défini de l’extérieur. Ils se rendent compte que de tels buts n’ont aucune valeur pour eux, même s’ils ont vécu en fonction d’eux, auparavant.

Vers l’auto-direction

Mais qu’implique de positif l’expérience de ces clients ? Je vais essayer de vous décrire ce que je constate dans les directions qu’ils prennent.

Tout d’abord, le client se dirige vers l’autonomie. Je veux dire par là qu’il se choisit progressivement les buts qu’il désire personnellement atteindre. Il devient responsable de lui-même. Il décide des activités et des comportements qui pour lui ont un sens et de ceux qui n’en ont pas. Je crois vous avoir déjà donné assez d’exemples de cette tendance à l’auto-direction.

Je ne voudrais pas vous donner l’impression que mes clients prennent cette direction de gaieté de cœur ou en toute confiance. Bien loin de là. La liberté d’être soi-même est une liberté lourde de responsabilités, et on s’en rapproche avec prudence, crainte, et bien peu de confiance au début.

Je ne voudrais pas non plus vous donner l’impression que de tels choix soient toujours judicieux. L’auto-direction responsable implique un choix, dont on a à subir les conséquences. Aussi les clients trouvent-ils ce genre d’expérience dégrisant mais passionnant. Comme le dit l’un d’eux : « J’ai peur, je me sens vulnérable et privé de tout soutien, mais je sens aussi monter en moi comme une poussée de force et de puissance. »

Cette façon de réagir est courante chez le client qui assume la direction de soi, de sa propre vie et de sa conduite.

Vers la mobilité, le processus

La seconde observation est difficile à formuler, les mots nous manquent. Certains clients semblent tendre plus ouvertement vers un processus, une fluidité, un changement. Ils ne s’inquiètent nullement du fait qu’ils changent d’un jour à l’autre, que leurs sentiments changent eux aussi, et qu’ils n’ont pas toujours une conduite conséquente. Ils sont pris dans un courant, et semblent se complaire à suivre ce courant. L’effort pour établir des conclusions et des buts semble diminuer.

Un client dit : « C’est évident qu’il y a du changement, quand je ne peux même plus prédire mon comportement ici même. Avant je pouvais le faire. Maintenant je ne sais pas ce qui va sortir. Quelle drôle d’impression, Seigneur… Je suis même surpris d’avoir dit ça… Il y a du nouveau à chaque fois. Une vraie aventure dans l’inconnu… Je commence à m’y plaire, ça me rend tout joyeux, même ces bonnes vieilles choses négatives. » Il commence à se saisir en tant que processus fluide, d’abord aux heures de traitement et plus tard dans la vie en général. Je songe à la description que donne Kierkegaard de l’individu qui existe réellement. « Un individu qui existe est constamment en procès de devenir… et traduit tout ce qu’il pense en termes de procès. Il en est de lui comme d’un écrivain et de son style ; car seul a du style l’écrivain qui toujours recommence, et qui retourne à chaque fois aux sources mêmes du langage, pour rendre à l’expression la plus banale sa pureté originelle » ([2], p. 79). Je trouve que cela exprime parfaitement la direction que prennent les clients vers un processus de potentialités naissantes, plutôt que vers l’être ou le devenir de quelque but fixé d’avance.

Vers la complexité

Cela entraîne aussi une certaine « complexité » dans le processus. Je vais m’aider d’un exemple. L’un de nos thérapeutes, à qui la psychothérapie avait aussi été d’un grand secours, vint me voir tout récemment pour discuter de ses rapports avec un client très difficile. Je constatai avec intérêt qu’il n’avait aucune envie de parler du client, si ce n’est dans les termes les plus brefs. Il voulait surtout se rendre parfaitement compte de la complexité de ses propres sentiments, la chaleur de ses rapports avec son client, sa frustration momentanée, ses soucis, sa sympathie pour le bien-être du client, sa crainte que le client ne devienne psychotique, son souci de ce que penseraient les autres si le traitement échouait. Je me rendis compte qu’il pensait que s’il arrivait à être, ouvertement et sans doute possible, avec tous ses sentiments complexes, changeants et parfois contradictoires, tout irait bien. Si au contraire, il n’était qu’en partie lui-même, et en partie sur la défensive, les rapports ne seraient certainement pas bons. Je trouve que ce désir d’être entièrement soi-même, à chaque instant, dans toute sa richesse et sa complexité, sans rien se cacher et sans rien craindre de soi-même, est un désir commun à ceux qui se sont montrés très actifs au cours de leur traitement. Inutile de vous dire que c’est là un but difficile, sinon presque impossible. Pourtant l’une des tendances les plus évidentes chez les clients les porte à assumer toute la complexité et la fluidité de leur être, à chaque moment important.

Vers une ouverture à l’expérience

« Être vraiment soi-même » comporte encore d’autres composantes. L’une d’elles qui a peut-être déjà été suggérée est la tendance de l’individu à vivre en relation ouverte, amicale et étroite avec sa propre expérience. Cela ne se fait pas facilement. Souvent, quand le client découvre quelque nouvelle facette de lui-même, il la rejette tout d’abord. Ce n’est qu’en faisant, dans un climat d’acceptation, l’expérience d’un aspect de lui-même nié jusque là, qu’il peut tenter de l’accepter comme faisant partie de lui-même. Comme le dit un client, bouleversé après avoir fait l’expérience du côté dépendant et petit garçon de lui-même : « C’est une émotion que je n’ai jamais ressentie clairement, je n’ai jamais été ainsi ! » Il ne peut supporter l’expérience de ses sentiments puérils. Mais il en vient peu à peu à les accepter et à les assumer comme faisant partie de lui-même, à vivre près d’eux et en eux quand ils se manifestent.

Un autre jeune homme, à qui son bégaiement posait de graves problèmes, s’ouvre vers la fin du traitement à quelques-uns de ses sentiments cachés. Il dit : « C’était un combat terrible. Je n’aurais jamais cru. Cela faisait sans doute trop mal pour aller jusque là. Je commence seulement à le sentir maintenant. C’était terrible cette souffrance… terrible de parler. Je voulais parler, et puis je ne voulais plus… Je sens… je crois que je sais… c’est purement et simplement une tension, une tension terrible, une pression, voilà le mot, c’est une pression énorme que je ressentais. Je commence seulement à le sentir maintenant après toutes ces années… c’est terrible. J’ai aussi peine à reprendre mon souffle maintenant, j’étouffe tout simplement. Je me sens tellement serré, tellement oppressé intérieurement. (Il commence à pleurer.) Je ne m’en étais jamais aperçu, je ne le savais pas » [6]. Voici qu’il s’ouvre à des sentiments intérieurs qui ne lui sont évidemment pas nouveaux mais dont il n’avait jamais fait complètement l’expérience jusqu’alors. Maintenant qu’il les a découverts, il les trouvera moins terribles, et pourra vivre plus près de sa propre expérience.

Les clients apprennent peu à peu que leurs expériences n’ont rien d’hostile ni d’effrayant. Ainsi je pense à un client qui, vers la fin de son traitement, lorsqu’une question l’embarrassait, se prenait la tête dans les mains et disait : « Voyons, qu’est-ce que je ressens ? Je veux m’en rapprocher. Je veux apprendre ce que c’est. » Alors il attendait, tranquillement et patiemment, de pouvoir discerner la nature exacte des sentiments qu’il éprouvait.

Je sens parfois que le client s’écoute et essaie de capter le sens des messages que lui communiquent ses propres réactions physiologiques. Il en vient à comprendre que ses réactions et ses expériences intérieures, les messages de ses sens et de ses viscères, sont amicaux. Et il désire se rapprocher des sources internes d’information plutôt que se fermer à elles.

Maslow, dans son étude de ceux qu’il appelle les auto-actualisants, note cette même caractéristique.. Il dit en parlant d’eux : « Leur facilité à pénétrer la réalité, leur acceptation et leur spontanéité d’enfant, impliquent une conscience supérieure de leurs propres impulsions, désirs, opinions, et réactions subjectives en général » ([4], p. 210).

Cette ouverture à tout ce qui se passe en dedans va de pair avec une même ouverture aux expériences de la réalité extérieure. Maslow aurait pu parler de clients que j’ai connus lorsqu’il dit : « Les auto-actualisants ont une merveilleuse aptitude à apprécier et à réapprécier, avec fraîcheur et naïveté ; les valeurs de base de l’existence ; ils éprouvent de la terreur, du plaisir, de l’émerveillement et même de l’extase, si usées que ces expériences puissent paraître aux autres ([4], p. 214).

Vers une acceptation d’autrui

En relation étroite avec cette ouverture à l’expérience intérieure et extérieure nous trouvons une ouverture à autrui et une acceptation d’autrui. Au fur et à mesure qu’il peut accepter sa propre expérience, le client tend aussi à accepter l’expérience d’autrui. Il évalue et juge sa propre expérience comme celle d’autrui pour ce qu’elles sont. Comme le dit à nouveau Maslow, en parlant toujours de ces individus auto-actualisants : « On ne se plaint pas de l’humidité de l’eau ni de la dureté des rochers… Comme les enfants qui tournent vers le monde de grands yeux innocents qui ne critiquent pas mais se contentent d’observer et de noter ce qui se passe, sans raisonner et sans exiger qu’il en soit autrement, de même les individus auto-actualisants observent la nature humaine en eux et dans les autres » ([4], p. 207).

Cette attitude d’acceptation de l’existence se développe chez le client tout au long du traitement.

Vers la confiance en soi

Il existe encore une autre façon de décrire ce schéma que j’observe en chaque client, en disant que progressivement le client s’apprécie et acquiert plus de confiance en soi. L’observation de mes clients m’a amené à comprendre beaucoup mieux les esprits créateurs. Le Greco, par exemple, doit s’être rendu compte en regardant quelques œuvres de jeunesse que « les bons artistes ne peignent pas comme cela ». Mais il se fiait assez à sa propre expérience de la vie et à lui-même pour continuer à exprimer ses perceptions personnelles et uniques. Dans un autre domaine, Ernest Hemingway avait certainement conscience que « les bons écrivains n’écrivent pas comme cela ». Mais fort heureusement il choisit d’être Hemingway, d’être lui-même, plutôt que de se conformer à une autre conception du bon écrivain. Einstein semble avoir totalement oublié que les bons physiciens ne partageaient pas sa façon de penser. Plutôt que de renoncer, pour n’avoir pas reçu en physique une préparation académique adéquate, il choisit simplement d’être Einstein avec ses pensées propres, d’être lui-même aussi véritablement et profondément qu’il le pouvait. Ce phénomène ne se produit pas uniquement chez les artistes ou chez les génies. J’ai vu plus d’une fois parmi mes clients des gens simples acquérir de l’importance et une puissance créatrice dans leur sphère propre, au fur et à mesure qu’ils prenaient plus de confiance en eux et osaient avoir leurs sentiments propres, vivre selon les valeurs qu’ils découvraient intérieurement et s’exprimer à leur façon, unique et personnelle.

La direction générale

En bref, le schéma de mouvement observé chez mes clients, semble vouloir dire que l’individu se dispose à être, en toute connaissance de cause, le processus qu’il est véritablement en profondeur. Il renonce à être ce qu’il n’est pas, à être une façade. Il n’essaie pas d’être plus qu’il n’est, avec toute l’insécurité et les mécanismes de défense que cela entraîne. 11 n’essaie pas d’être moins qu’il n’est, avec les sentiments de culpabilité ou de dépréciation de soi que cela implique. Il est de plus en plus attentif à ce qui se passe dans les profondeurs de son être physiologique et émotif, et se trouve de plus en plus enclin à être, avec toujours plus de précision et de profondeur, ce qu’il est le plus véritablement. Un client, pressentant la direction qu’il prend, se demande avec étonnement et incrédulité : « Vous voulez dire que si j’étais vraiment ce que j’ai envie d’être, ce serait parfait ? » La suite de sa propre expérience, ainsi que celle de beaucoup d’autres clients, confirme ce point de vue. Être vraiment lui-même, voilà ce qu’il semble le plus apprécier, quand il est libre de choisir sa direction. Ce n’est pas un choix purement intellectuel, mais cela me semble être la meilleure description du comportement tâtonnant et incertain qu’il adopte à la recherche de ce qu’il veut être.

QUELQUES MÉPRISES

Pour beaucoup de gens, l’orientation de vie que je me suis efforcé de décrire semble loin d’être satisfaisante. Je respecte cette divergence d’opinions dans la mesure où elle implique une différence dans l’échelle des valeurs. Mais je me suis aperçu qu’une telle attitude est souvent due à certaines méprises. J’aimerais les dissiper dans la mesure du possible.

Cela implique-t-il la « fixité » ?

Certains croient qu’être soi-même, c’est rester statique. Un tel but, une telle valeur leur paraît synonyme d’être figé, d’être toujours le même. Rien n’est plus faux. Être soi-même, c’est justement accéder à la mobilité, à la fluidité complète. Le changement y est facilité, peut-être même poussé à l’extrême, lorsqu’on accepte d’être vraiment soi-même. Car c’est généralement un individu qui nie ses sentiments et ses réactions qui vient se faire soigner. Des années durant, il a essayé de changer, mais il se trouve figé dans ces comportements qui lui déplaisent. Ce n’est qu’en devenant davantage lui-même, davantage ce qu’il a nié en lui, qu’il peut y avoir perspective de changement.

Cela implique-t-il la méchanceté ?

Plus communément encore on s’imagine qu’être vraiment soi-même, voudrait dire être mauvais, déchaîné, destructeur. Ce serait lâcher quelque monstre inconnu sur le monde. C’est une opinion que je connais fort bien, puisque je la rencontre chez presque tous mes clients. « Si j’osais me laisser envahir par tous les sentiments que j’ai refoulés en moi, si jamais je vivais dans ces sentiments, ce serait la catastrophe. » Telle est, exprimée ou non, l’attitude de presque tous les clients qui font l’expérience d’aspects inconnus d’eux-mêmes. Mais tout le déroulement du traitement contredit ces craintes. Le client découvre peu à peu qu’il peut être en colère, lorsque la colère est sa vraie réaction, et qu’une telle colère, acceptée ou évidente, n’est pas fatale. Il découvre qu’il peut avoir peur, et qu’être conscient de sa peur ne le détruit pas. Il découvre qu’il peut s’apitoyer sur lui-même, sans que cela soit « mauvais ». Il peut être sensuel, éprouver des sentiments de paresse ou d’hostilité, sans que le monde s’écroule. Car dans la mesure où il se laisse envahir par ces sentiments et les tolère en lui, ceux-ci prennent la place la mieux appropriée pour l’harmonie totale de son être. Il découvre qu’il a d’autres sentiments auxquels ceux-ci viennent s’ajouter pour former un ensemble équilibré. Il se sent aimé, tendre, prévenant, coopératif, autant qu’hostile, sensuel ou en colère. Il ressent de l’intérêt, de l’entrain, de la curiosité, aussi bien que de la paresse ou de l’apathie. Il se sent courageux et hardi aussi bien que peureux. Ses sentiments, lorsqu’il vit intimement avec eux et les accepte dans leur complexité, visent à créer une harmonie constructive, bien plus qu’à le lancer sur une mauvaise pente.

Les gens expriment parfois ce souci en disant qu’être vraiment soi-même, ce serait réveiller la bête en soi. Cela me fait sourire, nous ferions bien d’observer les bêtes d’un peu plus près. On donne souvent le lion comme symbole de la « bête féroce ». Mais qu’en est-il en fait ? A moins d’avoir été faussé par le contact des humains, il possède un certain nombre des qualités que je vous ai décrites. Sans aucun doute, il tue quand il a faim, mais sans faire de carnage inutile et sans manger au-delà de ses besoins. Il garde sa ligne bien mieux que certains d’entre nous. Quand il n’est qu’un lionceau, il est dépendant et sans défense, mais loin de s’obstiner dans cette dépendance, il s’en libère peu à peu. Il est égoïste et égocentrique quand il est jeune, mais adulte, il se montre assez coopératif, il nourrit, élève et protège ses petits. Il satisfait ses instincts sexuels, mais sans excès. Ses diverses tendances et impulsions sont en harmonie. Il est au sens propre, un membre constructif et digne de foi de l’espèce felis leo. J’essaie de vous suggérer par là qu’être vraiment et profondément un membre unique de l’espèce humaine n’a vraiment rien d’horrifiant. Cela signifie, bien au contraire, qu’on entre pleinement et ouvertement dans le processus complexe d’être une des créatures les plus sensibles, les plus douées et les plus créatrices de cette planète. Être pleinement soi-même en tant qu’être humain est un processus qui, à mon avis, ne peut être qualifié de mauvais. Il est plus juste de dire que c’est un processus positif, constructif, réaliste ou digne de confiance.

IMPLICATIONS SOCIALES

Examinons un instant quelques-unes des conséquences sociales de l’orientation de vie que j’ai essayé de décrire. Je vous ai présenté celle-ci comme une direction qui semble très importante aux yeux des individus. Peut-elle, pourrait-elle avoir une signification quelconque pour des groupes ou des organisations ? Serait-ce une direction valable pour un syndicat, un groupement religieux, une société industrielle, une université, une nation ? Je crois que oui. Prenons par exemple la conduite de notre propre pays dans les affaires étrangères. Nous constatons généralement, d’après les déclarations de nos dirigeants au cours des dernières années, et à la lecture de leurs documents, que notre diplomatie se fonde toujours sur des buts hautement moraux ; qu’elle s’accorde toujours avec les politiques précédentes ; qu’elle ne comporte pas de désirs égoïtes ; et qu’elle ne s’est jamais trompée dans ses jugements ni dans ses choix. Vous admettrez peut-être avec moi que si nous entendions un individu parler en ces termes, nous verrions tout de suite que ce n’est qu’une façade, et que de telles affirmations ne pourraient coïncider avec le processus réel qui se déroule en lui.

Demandons-nous un instant comment nous nous présenterions en tant que nation dans notre politique étrangère si nous devions, ouvertement et en toute connaissance de cause, être vraiment nous-mêmes. Je ne sais pas exactement ce que nous sommes, mais il est probable que si nous voulions nous exprimer tels que nous sommes, nos communications aux pays étrangers seraient à peu près les suivantes.

En tant que nation, nous prenons lentement conscience de notre énorme puissance, du pouvoir et de la responsabilité qui l’accompagnent.

Nous nous dirigeons, gauchement et aveuglément, vers la position de dirigeants responsables du monde.

Nous commettons beaucoup d’erreurs. Nous sommes souvent inconséquents. Nous sommes loin d’être parfaits.

Nous avons très peur de la force du Communisme et de son idéologie toute différente de la nôtre.

Nous sommes en compétition serrée avec les Communistes, et nous sommes irrités et humiliés lorsque les Russes nous surpassent dans quelque domaine.

Nous avons quelques intérêts fort égoïstes à l’étranger, comme le pétrole au Moyen-Orient.

Mais d’autre part, nous ne voulons pas exercer d’empire sur les peuples.

Nous éprouvons des sentiments complexes et contradictoires à l’égard de la liberté, de l’indépendance et de l’auto-détermination des individus et des nations : nous les désirons, nous sommes fiers d’avoir appuyé ces tendances dans le passé, et pourtant nous avons souvent peur de ce qu’elles peuvent vouloir dire.

Nous avons tendance à estimer et à respecter la dignité et la valeur de chaque individu, et pourtant nous les renions dans la peur.

Supposez que nous nous présentions à peu près ainsi, ouvertement et sans fard, dans nos rapports extérieurs. Nous essayerions d’être la nation que nous sommes vraiment, dans toute notre complexité et nos contradictions. Qu’en résulterait-il ? D’après moi, ceci ressemblerait fort à ce que donne l’expérience d’un client, quand il est plus véritablement lui-même. Envisageons quelques-unes des conséquences probables.

Nous nous sentirions beaucoup mieux, parce que nous n’aurions rien à cacher.

Nous pourrions nous concentrer sur le vrai problème sans nous évertuer à prouver que nous sommes moraux ou logiques.

Nous pourrions consacrer toute notre imagination créatrice à la résolution de ce problème, plutôt qu’à notre propre justification.

Nous pourrions ouvertement alléguer nos intérêts personnels, tout comme notre souci d’autrui, et laisser ces désirs contradictoires trouver l’équilibre voulu.

Nous pourrions librement évoluer et grandir dans notre position dirigeante, car nous ne serions plus liés par les concepts rigides de ce que nous avons été, de ce qu’il faudrait que nous soyons, de ce que nous devrions être.

Nous constaterions que les autres nous craindraient beaucoup moins, parce qu’ils seraient moins portés à douter de ce que cache la façade.

Notre propre franchise entraînerait la franchise et le réalisme d’autrui.

Nous nous appliquerions à la solution des problèmes mondiaux, en nous fondant sur la réalité, plutôt que sur les dires fallacieux des négociateurs.

Bref, j’ai voulu vous montrer par cet exemple imaginaire, que les nations et les organisations pourraient découvrir, tout comme l’ont fait les individus, qu’être vraiment soi-même est une expérience des plus enrichissantes. Cette opinion se rapproche davantage d’une manière philosophique d’envisager l’existence, que d’une simple tendance observée chez les clients.

Résumé

J’ai commencé cet exposé par la question que se pose tout individu : « Quel est le but, quelle est la fin de mon existence ? »

J’ai voulu vous faire part de ce que m’ont appris mes clients, qui pendant leur traitement, libérés de toute menace et libres de choisir, montrent une similitude de but et de direction dans leur vie.

Je vous ai fait remarquer qu’ils ont tendance à ne plus rien se cacher à eux-mêmes, et à s’écarter de ce que les autres attendent d’eux. Une des caractéristiques de mon client est de s’autoriser librement à être le processus changeant et fluide qu’il est. Il s’ouvre aussi à tout ce qui se passe en lui et apprend à développer sa sensibilité interne. Ainsi se crée en lui une harmonie de sensations et de réactions complexes, plutôt qu’une rigidité pure et simple. Et tout en se mettant à accepter son état d’« être », il en vient à accepter de plus en plus les autres de la même façon attentive et compréhensive. Il apprécie les processus complexes qui se déroulent en lui et leur fait confiance, quand ils se manifestent. Il est réaliste de façon créatrice et créateur de façon réaliste. En étant ainsi, il porte à son maximum le taux de changement et de croissance qui est en lui. Il découvre sans cesse qu’être entièrement soi-même, dans toute sa fluidité, n’est pas synonyme d’être mauvais ou déchaîné. Au contraire, c’est ressentir avec une fierté grandissante qu’on est un membre sensible, ouvert, réaliste, autonome de l’espèce humaine, qui s’adapte courageusement aux situations complexes et changeantes. Cela signifie accéder petit à petit à un mode d’être, conscient et exprimé, qui soit conforme à l’ensemble des réactions « organismiques », ou, selon la définition plus esthétique de Kierkegaard : « Être vraiment soi-même ». Je crois avoir assez souligné que ce n’est pas une direction facile à prendre et que jamais on n’atteint la perfection. C’est une continuelle réorientation de vie.

En recherchant quelles étaient les limites d’un tel concept, je vous ai suggéré que cette direction ne se limite pas nécessairement aux clients traités, ni aux individus qui cherchent à donner un but à leur vie. A mon avis elle aurait le même sens pour un groupe, une organisation, ou une nation, et elle entraînerait les mêmes conséquences bénéfiques.

J’admets parfaitement que s’engager dans cette voie, c’est faire un choix de valeurs qui s’écarte sans aucun doute des buts que l’on choisit habituellement ou sur lesquels on règle sa conduite. Mais comme il s’agit d’individus qui sont plus libres que d’autres de choisir et que cette tendance paraît générale chez ces individus, je l’offre à votre considération.

BIBLIOGRAPHIE

[1] Jacob, P. E. Changing Values in College. New Haven, Hazen Foundation, 1956.

[2] Kierkegaard, S. Concluding Unscientific Postscript. Princeton University Presse, 1941. (En français : Post-Scriptum aux Miettes philosophiques. Traduit du danois par Paul Petit, Gallimard, 1949.)

[3] Kierkegaard, S. The Sickness Unto Death. Princeton University Press, 1941. (En français : la Maladie de la mort. Traduit du danois par P.-H. Tisseau ; chez le traducteur, Bazoges-en-Pareds, Vendée.)

[4] Maslow, A. H. Motivation and Personality. New York, Harper and Bros., 1954.

[5] Morris, C. W. Varieties of Human Value. University of Chicago Press, 1956.

[6] Seeman, Julilus. The Case of Jim. Nashville (Tennessee), Educational Testing Bureau, 1957.

[7] Whyte,, W. H., Jr. Th& Organization Man. New York, Simon and Schuster, 1956. (En français : L’homme de l’organisation. Traduit par Yves Rivière, Pion, 1959.)


32 Il n’est cependant pas exclu que quelqu’un arrive à démontrer que les penchants que je vais vous décrire pourraient venir de moi, de quelque façon subtile ou jusqu’à un certain point. Je les décris tels qu’ils se manifestent chez le client dans ces rapports de sécurité, parce que cette explication me parait la plus probable.

33 Voir note p. 178. (N.D.T.)