Chapitre X
« ENSEIGNER ET APPRENDRE » RÉFLEXIONS PERSONNELLES

[Préface]

Le chapitre qui suit sera le plus court de cet ouvrage, mais, si j’en juge par mon expérience, il sera aussi le plus révolutionnaire. Il est né de circonstances qui m’ont paru intéressantes.

J’avais accepté, très longtemps à l’avance, de participer à un séminaire organisé par l’Université de Harvard sur le thème suivant : « Comment l’enseignement en classe peut-il influencer le comportement humain ? ». On m’avait demandé de faire une démonstration « d’enseignement centré sur l’élève », c’est-à-dire d’un enseignement fondé sur des principes thérapeutiques que je m’étais efforcé d’appliquer à la pédagogie. Il me semblait cependant qu’il serait extrêmement artificiel et, par conséquent, peu satisfaisant de passer deux heures avec un groupe d’adultes pour essayer de les aider à formuler leurs propres objectifs et pour répondre aux besoins qu’ils manifesteraient. Je n’avais aucune idée de ce que j’allais présenter comme démonstration.

À ce moment-là, je partais pour Mexico comme nous en avions l’habitude au cours du trimestre d’hiver. Là, je passai mon temps à peindre, à écrire, à faire de la photographie, et je me plongeai dans la lecture de Sœren Kierkegaard. Je suis convaincu que l’authentique effort que cet auteur fait pour appeler les choses par leur nom m’influença plus que je ne m’en doutais.

Quand approcha le moment de rentrer, je ne pouvais plus me dérober à mes obligations. Je me souvins que j’avais parfois réussi à déclencher en classe des discussions significatives en exprimant d’abord une opinion très personnelle et en essayant ensuite de comprendre et d’accepter les réactions et les émotions souvent très divergentes qu’elle soulevait chez mes étudiants. Ceci m’apparut comme une méthode possible pour attaquer ma tâche à Harvard.

Je me mis donc à noter de la manière la plus sincère ce qu’avait été mon expérience d’enseignant (selon la définition donnée de ce mot dans le dictionnaire), ainsi que mon expérience d’étudiant, en ne tenant compte ni des psychologues, ni des pédagogues, ni de mes collègues trop prudents. Je notais tout simplement ce que j’éprouvais, convaincu que si j’avais fait quelque erreur, la discussion m’aiderait à retrouver la vérité.

Peut-être était-ce naïveté de ma part, mais je n’avais pas l’impression d’avoir préparé un matériel explosif. Après tout, me disais-je, les participants sont des gens cultivés, des enseignants habitués à l’auto-critique, liés par un intérêt commun pour les méthodes de discussion en matière de pédagogie.

À Harvard, je présentai donc mon point de vue au séminaire tel que je le développe dans ce chapitrece qui ne prit que quelques minuteset je déclarai la discussion ouverte. J’avais espéré une réaction, mais je ne m’attendais pas au tumulte qui s’ensuivit. L’émotion était intense. Les participants avaient l’impression que je les attaquais dans leur profession, que je disais des choses auxquelles je ne pouvais pas croire, et ainsi de suite. De temps en temps pourtant, s’élevait un timide murmure d’appréciation de la part d’un enseignant qui, sans doute, avait éprouvé des sentiments du même genre, mais n’avait jamais osé les formuler.

Sans doute aucun membre du groupe ne se rappelait que le programme de cette réunion devait consister en une démonstration d’enseignement centré sur l’élève ; cependant, je veux espérer qu’à la réflexion chacun des participants comprit qu’il venait de vivre une telle expérience. Je refusai de prendre une position défensive qui aurait consisté à répondre aux questions et aux attaques dont j’étais l’objet et qui venaient de tous les coins de la salle. Je m’efforçai d’accepter les critiques et de sympathiser avec les sentiments d’indignation et de frustration qu’éprouvaient les participants. Je fis remarquer que je n’avais fait qu’indiquer certaines opinions très personnelles. Je n’avais ni demandé ni espéré leur accord. Après une discussion houleuse, les participants se mirent à exprimer, avec une franchise croissante leurs propres et authentiques réactions au sujet de la pédagogieréactions souvent différentes des miennes comme de celles des autres. Ce fut une séance riche en matière à réflexion. Je doute qu’aucun des participants l’ait jamais oubliée.

C’est le lendemain matin au moment où je me préparais à quitter la ville, que j’entendis le commentaire le plus significatif. L’un des participants me dit : « Vous avez empêché bien des gens de dormir hier soir ! »

Je n’essayai pas de publier ce bref exposé. Aux yeux des psychologues et des psychiatres, mes opinions sur la psychothérapie avaient déjà fait de moi une personnalité discutable. Je n’avais aucun désir d’ajouter les pédagogues à cette liste. Le texte en fut cependant largement diffusé parmi les membres du séminaire et, quelques années plus tard, deux revues me demandaient l’autorisation de le publier.

Après ce long aperçu historique, le texte lui-même paraîtra peut-être un peu décevant. Pour ma part, je ne l’ai jamais considéré comme révolutionnaire. Il exprime encore aujourd’hui mes sentiments les plus profonds en ce qui concerne la pédagogie.

*

Je voudrais vous communiquer quelques brèves observations qui, j’espère, susciteront des réactions de votre part, lesquelles, à leur tour, m’aideront à préciser ma pensée.

Rien n’est plus troublant à mon sens que d’essayer de développer une pensée, surtout lorsqu’il s’agit de réfléchir à son expérience personnelle pour chercher à en tirer une signification qui lui appartienne en propre. Au début, ces réflexions peuvent paraître satisfaisantes, en ce qu’elles semblent donner un sens et un certain fil conducteur à une foule de faits disparates. Cependant elles mènent souvent à un certain découragement, lorsque je m’aperçois combien ces observations qui me paraissent si importantes pourraient sembler ridicules à d’autres que moi. J’ai l’impression que presque chaque fois que je cherche à analyser ma propre expérience, j’aboutis à des conclusions généralement considérées comme absurdes.

Dans les quelques minutes qui suivent, je vais essayer de condenser ce que j’ai tiré de mon expérience d’enseignant et de la pratique de la thérapie individuelle et collective. Il ne s’agit pas ici d’avancer des conclusions pour d’autres que moi ni de proposer un modèle sur ce qu’il faut ou ce qu’il ne faut pas faire. Ce sont tout simplement des essais d’explication actuels, en avril 1952, de mon expérience, accompagnés de quelques questions troublantes soulevées par leur absurdité. Je formulerai chacune de mes idées ou de mes explications dans un paragraphe séparé, non pas parce qu’elles suivent un ordre logique, mais parce que, pour moi, chaque explication a une importance à elle propre.

a. Étant donné l’objectif de ce séminaire, je commence par celle-ci : mon expérience m’a conduit à penser que je ne puis enseigner à quelqu’un d’autre à enseigner. C’est une tentative qui, pour finir, est futile.

b. Il me semble que tout ce qui peut être enseigné à une autre personne est relativement sans utilité et n’a que peu ou point d’influence sur son comportement. Cela me paraît si ridicule que je ne peux m’empêcher d’en douter au moment même où je l’exprime.

c. Je m’aperçois de plus en plus clairement que je ne m’intéresse qu’aux connaissances qui peuvent avoir une influence significative sur le comportement d’un individu. Peut-être s’agit-il là d’une tendance qui m’est purement personnelle.

d. J’en suis arrivé à croire que les seules connaissances qui puissent influencer le comportement d’un individu sont celles qu’il découvre lui-même et qu’il s’approprie.

e. Ces connaissances découvertes par l’individu, ces vérités personnellement appropriées et assimilées au cours d’une expérience, ne peuvent pas être directement communiquées à d’autres.

Dès qu’un individu tente de communiquer directement ce genre d’expérience, souvent avec un enthousiasme sincère, cela devient un enseignement, et les résultats en sont futiles. J’ai été soulagé récemment en voyant que le philosophe danois Sœren Kierkegaard en est arrivé à la même conclusion, conclusion qu’il a clairement exprimée il y a environ un siècle. Elle me paraît ainsi moins absurde.

f. La conséquence de ce qui précède, c’est que mon métier d’enseignant n’a plus pour moi aucun intérêt.

g. Lorsque j’essaie d’enseigner, comme il m’arrive de le faire, je suis consterné par les résultats – lesquels sont à peine plus qu’insignifiants – parce que, parfois, l’enseignement semble atteindre son but. Quand c’est le cas, je m’aperçois que le résultat est préjudiciable : en effet, l’individu perd confiance en sa propre expérience de sorte que toute possibilité de connaissance authentique est écartée. J’en conclus que les résultats de l’enseignement sont ou insignifiants ou nuisibles.

h. Quand je fais un retour en arrière pour examiner les résultats de mon enseignement, ma conclusion est identique : ou bien il a fait du mal, ou il n’a rien apporté. Cela me paraît inquiétant.

i. En conséquence, je m’aperçois que je ne m’intéresse qu’à apprendre et de préférence des choses importantes qui ont une influence sur mon comportement.

j. Je trouve satisfaisant d’apprendre, que ce soit en groupe, en relations individuelles comme en thérapie, ou tout seul.

k. J’ai découvert que la meilleure façon d’apprendrebien que la plus difficileest pour moi d’abandonner mon attitude défensiveau moins provisoirementpour essayer de comprendre comment une autre personne conçoit et éprouve sa propre expérience.

l. Une autre façon d’apprendre est, pour moi, d’exprimer mes incertitudes, d’essayer de clarifier mes problèmes, afin de mieux comprendre la signification réelle de mon expérience.

m. Toute cette suite d’expériences et les significations que j’y ai découvertes jusqu’à présent m’ont lancé dans un processus qui est passionnant mais parfois un peu effrayant. Elle m’a conduit à laisser mon expérience me guider dans une direction qui me paraît positive, vers des buts que je n’aperçois qu’obscurément, tandis que j’essaie de comprendre ce qu’elle signifie. J’éprouve la sensation de voguer sur un fleuve sans cesse grossissant, entraîné par l’espoir de comprendre la complexité de ses constants changements.

[Conclusion]

Je crains un peu de m’être éloigné non seulement du problème de l’enseignant, mais aussi de celui de l’élève. Pour en revenir à des notions plus pratiques, j’ajouterai que ces interprétations de mon expérience, si elles peuvent paraître étranges, voire aberrantes, n’ont rien en soi de particulièrement choquant. Ce n’est que lorsque je considère leurs conséquences que je suis effrayé de voir combien je me suis éloigné des notions de bon sens que tout le monde accepte comme correctes. Pour illustrer ce que je viens d’exprimer, je dirai que si d’autres avaient eu la même expérience et y avaient découvert la même signification, il en découlerait un certain nombre de conséquences :

1. Cette expérience impliquerait qu’il faudrait renoncer à tout enseignement. Ceux qui désireraient apprendre quelque chose se réuniraient pour le faire.

2. On abolirait les examens, puisqu’ils ne sauraient mesurer que des connaissances sans valeur.

3. Pour la même raison, il faudrait abolir tous diplômes et mentions.

4. On abolirait les diplômes en tant que titres de compétence pour la même raison. De plus, un diplôme indique la fin ou la conclusion de quelque chose : or, celui qui veut apprendre ne s’intéresse qu’à un processus continu d’apprentissage.

5. Une autre implication serait qu’il faudrait renoncer à tirer des conclusions, car il est évident que personne n’acquiert de connaissances valables au moyen de conclusions.

Je n’irai pas plus loin de peur de me lancer dans un univers trop fantastique. Ce que je voudrais savoir avant tout, c’est si quelque partie de mes pensées personnelles correspond à votre expérience d’enseignement en classe telle que vous l’avez vécue, et, s’il en est ainsi, quelle est la signification valable pour vous de votre propre expérience.