CHAPITRE II
LES CARACTÉRISTIQUES DES RELATIONS D’AIDE

[Préface]

J’ai depuis longtemps acquis la conviction profonded’aucuns diraient que c’est chez moi une obsessionque les relations thérapeutiques ne sont qu’une forme des relations interpersonnelles, en général, et que les mêmes lois régissent toutes les relations de ce genre.

Cet article rendra évidente la dichotomie qui existe entre l’objectif et le subjectif, notion qui a joué un rôle si important dans mes expériences de ces dernières années. J’ai beaucoup de peine à faire un exposé entièrement objectif ou entièrement subjectif. Il me plaît de juxtaposer ces deux univers, même si je ne parviens pas à les concilier complètement.

INTRODUCTION

L’intérêt que je porte à la psychothérapie m’a conduit à m’intéresser à tous les genres de relations d’aide. J’entends par ce terme des relations dans lesquelles l’un au moins des deux protagonistes cherche à favoriser chez l’autre la croissance, le développement, la maturité, un meilleur fonctionnement et une plus grande capacité d’affronter la vie. L’« autre », dans ce cas, peut être soit un individu, soit un groupe. On pourrait encore définir une relation d’aide comme une situation dans laquelle l’un des participants cherche à favoriser chez l’une ou l’autre partie ou chez les deux une appréciation plus grande des ressources latentes internes de l’individu, ainsi qu’une plus grande possibilité d’expression et un meilleur usage fonctionnel de ces ressources.

Or, il est clair qu’une telle définition recouvre toute une série de relations dont le but général est de faciliter la croissance. Sans aucun doute, elle comprend les relations de la mère ou du père avec leur enfant comme celles du médecin avec son malade. La relation entre maître et élèves devrait s’indure dans cette définition, bien que certains maîtres n’aient pas toujours pour but de favoriser la croissance. Elle s’applique à presque tous les rapports conseiller-client, qu’il s’agisse du conseiller pédagogique, de l’orienteur professionnel ou de conseils au niveau purement personnel. Dans cette dernière catégorie, elle comprendrait toute la gamme des relations entre le psychiatre et son patient psychotique hospitalisé, entre le psychothérapeute et l’individu perturbé ou névrosé, ainsi que les relations du psychothérapeute avec le nombre croissant d’individus dits « normaux » qui se soumettent au traitement thérapeutique afin d’améliorer leur propre fonctionnement ou d’accélérer leur maturation.

Dans tous ces cas il s’agit de relations entre deux individus. Cependant, il ne faut pas oublier le grand nombre d’interactions individu-groupe qui visent à être des relations d’aide. Il existe des cadres supérieurs qui cherchent à établir avec leur personnel des relations favorisant la croissance, tandis que d’autres s’en soucient peu.

C’est là que se place l’interaction entre l’animateur et son groupe de thérapie. Il en est de même pour les relations entre le consultant d’une communauté et la communauté elle-même. De plus en plus l’interaction entre le consultant industriel et un groupe de directeurs prend la forme de relations d’aide. Peut-être cette énumération tend-elle à prouver qu’une grande partie des relations dans lesquelles nous et d’autres sommes impliqués entrent dans cette catégorie d’interactions qui ont pour raisons d’être de favoriser l’élévation du rendement ainsi qu’un fonctionnement plus mature et adéquat.

La Question

Quelles sont donc les caractéristiques de ces relations qui en fait sont une aide et qui facilitent la croissance ? A l’autre extrême, est-il possible de définir les caractéristiques des relations qui ne réussissent pas à apporter une aide, en dépit d’un désir sincère de favoriser la croissance et le développement ? C’est pour répondre à ces questions, et particulièrement à la première, que je voudrais vous conduire aujourd’hui dans les chemins que j’ai explorés, et vous indiquer le point où j’en suis arrivé dans mes réflexions sur ce problème.

RÉPONSES APPORTÉES PAR LA RECHERCHE

Il est naturel que l’on commence par se demander s’il existe une recherche expérimentale qui puisse nous fournir une réponse objective à ces questions. Peu de recherches ont été faites jusqu’à présent dans ce domaine, mais le peu qui a été fait est stimulant et incite à la réflexion. Je ne puis les décrire toutes mais je voudrais énumérer un échantillonnage assez vaste des études qui ont été effectuées, et exposer brièvement quelques conclusions. Ce faisant, je serai obligé de simplifier beaucoup, et je suis parfaitement conscient de ne pas faire pleinement justice aux recherches dont je vais parler, mais cela suffira peut-être pour vous démontrer que des progrès ont été accomplis sur le plan des faits et pour exciter assez votre curiosité pour que vous ayez l’envie d’examiner ces recherches elles-mêmes, si cela n’est déjà fait.

Recherches sur les attitudes

La plupart des recherches éclairent les attitudes de la personne « aidante » qui dans cette relation favorisent ou, au contraire, inhibent la croissance. Nous allons en examiner quelques-unes.

Une investigation approfondie sur les rapports parent-enfant, menée il y a quelques années au « Fels Institute » par Baldwin et par ses collègues [1], nous fournit des informations intéressantes. Parmi les différents groupements d’attitudes parentales envers les enfants, ce sont celles comme « l’acceptation démocratique » qui semblent favoriser le mieux la croissance. Lorsque les parents se comportaient affectueusement et traitaient leurs enfants d’égaux à égaux, ceux-ci présentaient les signes d’un développement intellectuel accéléré (Q.I. plus élevé), d’une originalité plus marquante, une sécurité émotionnelle et un contrôle plus grands, moins d’excitabilité que les enfants appartenant à d’autres types de familles. Bien que leur développement social fût plus lent au début, ils devenaient souvent, en atteignant l’âge scolaire, des leaders aimés et non agressifs.

Lorsque les attitudes des parents sont classifiées comme étant de « rejet actif », les enfants accusent un ralentissement dans leur développement intellectuel relativement au-dessous de leur capacité et une certaine absence d’originalité. Affectivement, ils sont instables, rebelles, agressifs, et querelleurs. Les enfants de parents présentant d’autres syndromes d’attitudes ont tendance à se placer entre ces deux extrêmes.

Sans doute ces conclusions n’ont-elles rien qui puisse nous surprendre en ce qui concerne le développement de l’enfant. Je voudrais pourtant suggérer qu’elles s’appliquent également, selon toute probabilité, à d’autres relations. C’est-à-dire que le conseiller, le médecin ou l’administrateur qui se montre chaleureux dans son expression, qui respecte sa propre individualité et celle de l’autre, et s’intéresse à lui sans désir de possession, facilite, grâce à ces attitudes, la réalisation de soi un peu comme le font les parents.

Examinons une investigation minutieuse dans un autre domaine. Whitehorn et Betz [2] [18] ont étudié l’efficacité de jeunes internes au cours de leur travail avec des schizophrènes dans une salle d’hôpital psychiatrique. Ils avaient choisi pour sujet de cette investigation les sept internes qui avaient obtenu les résultats les plus efficaces et sept autres dont les patients avaient fait le moins de progrès. Chacun des deux groupes avait soigné environ cinquante patients. Les chercheurs examinèrent toutes les causes susceptibles d’expliquer en quoi le groupe A (ceux qui avaient réussi) différait du groupe B. Ils trouvèrent ainsi plusieurs différences significatives. Les médecins du groupe A avaient tendance à percevoir le schizophrène selon la signification personnelle que certains comportements présentaient pour le malade, plutôt que de le voir comme un cas ou comme l’objet d’un diagnostic descriptif. De plus, leur but était orienté vers la personnalité du malade, plutôt que vers l’atténuation des symptômes ou la guérison de la maladie. On en déduisit alors que, dans leur interaction quotidienne, les médecins du groupe A avaient apporté une importante participation personnelle et active – dans des relations de personne à personne. Ils avaient moins usé de procédures qu’on pourrait décrire comme « passives et permissives », encore moins de procédures telles que l’interprétation, l’instruction, ou les conseils, ou d’autres encore dirigées vers les soins matériels à donner au malade. Enfin, ils s’étaient probablement montrés plus capables que le groupe B de former avec le malade une relation qui permît à ce dernier de se sentir en confiance avec son médecin.

Les auteurs insistent prudemment sur le fait que ces conclusions ne s’appliquent qu’au traitement des schizophrènes, mais je ne suis pas tout à fait d’accord avec eux sur ce point. Je soupçonne fortement que des recherches faites sur n’importe quel genre de relations d’aide aboutiraient à des conclusions semblables.

Une autre étude intéressante porte sur la façon dont la personne qui reçoit de l’aide perçoit la relation. Heiner [11] a observé des individus qui se sont fait soigner par des psychanalystes, par des thérapeutes centrés sur le client, et par des Adlériens. Quelle que soit la forme de thérapie, ces clients constatent eux-mêmes des changements analogues. Mais ce qui nous intéresse particulièrement ici est leur perception de la relation avec les thérapeutes. Quand on leur demandait à quoi étaient dus ces changements, ils donnaient des explications diverses qui dépendaient de l’orientation du thérapeute, mais plus significatif encore était leur accord sur les principaux facteurs qui leur avaient paru bénéfiques. Ils considéraient que les éléments suivants, concernant leurs attitudes dans leurs relations avec le thérapeute, expliquaient les changements qui s’étaient produits en eux : la confiance qu’ils avaient éprouvée envers leur thérapeute, le fait qu’ils se sentaient compris par lui, le sentiment qu’il leur fallait faire un choix ou prendre une décision. Le fait que le thérapeute clarifiait et exprimait ouvertement des sentiments que le client avait abordés vaguement et avec hésitation leur apparaissait comme ce qu’il y avait de plus utile dans la procédure employée.

D’autre part, ces clients étaient d’accord, dans une large mesure, quelle que fût l’orientation de leur thérapeute, sur les facteurs les plus défavorables dans leur relation avec lui. L’absence d’intérêt, une attitude éloignante ou distante, ou encore une sympathie trop grande, étaient ressenties comme non-aidantes. En ce qui concerne les procédures, les conseils directs et précis de la part du thérapeute ou une trop grande importance accordée à leur passé plutôt qu’à leurs problèmes actuels, leur étaient aussi apparus comme peu aidants. Des conseils présentés comme de simples suggestions étaient perçus comme appartenant à une zone intermédiaire : ils n’étaient ni tout à fait aidants, ni tout à fait inutiles.

Dans une étude souvent citée, Fiedler [7] constate que les thérapeutes experts, d’orientations différentes, avaient des relations similaires avec leurs clients. On connaît moins bien les facteurs qui caractérisent ces relations et les différencient de celles que forment des thérapeutes moins experts. Ils consistent à savoir comprendre les intentions et les sentiments du client ; à être sensible à ses attitudes, à s’intéresser à lui avec chaleur, mais sans implication émotionnelle excessive.

Le travail de Quinn [14] met clairement en lumière ce qu’il faut entendre par la compréhension des intentions et des sentiments du client. Ce qu’il y a de surprenant dans son étude, est qu’elle nous montre que la « compréhension » des intentions du client est essentiellement le désir de comprendre. Quinn ne donne aux experts que des enregistrements de phrases prononcées par le thérapeute au cours d’interviews avec son client. Les experts n’avaient aucune idée de ce à quoi répondait le thérapeute ni de la réaction du client à ses réponses. Néanmoins, il apparut qu’il était possible de juger du degré de compréhension par ces enregistrements aussi sûrement qu’en écoutant la réponse dans le contexte. Ceci prouve assez clairement que c’est l’attitude consistant à vouloir comprendre qui est communiquée.

Quant à la qualité affective de la relation, Seeman [16] conclut que le succès d’une psychothérapie est étroitement lié à la sympathie et au respect croissants qui s’établissent entre client et thérapeute.

Une intéressante étude de Dittes [4] souligne la délicatesse de cette relation. S’aidant d’une méthode physiologique, le réflexe psychogalvanique, pour mesurer les relations d’anxiété, de crainte ou d’alerte chez son client.

Dittes établit les corrélations entre les déviations selon ces mesures avec les évaluations des experts sur le degré d’acceptation chaleureuse et de permissivité de la part du thérapeute. Il constate que chaque fois que l’attitude du thérapeute tend, même légèrement, vers un degré moindre d’acceptation, le nombre de déviations abruptes de la réponse psychogalvanique subit une augmentation significative. Il est clair que lorsque l’acceptation est ressentie comme plus faible, l’organisme est mobilisé contre la menace, même au niveau physiologique.

Sans vouloir assumer complètement les conclusions de ces diverses recherches, on peut du moins retenir quelques points. L’un d’eux est le fait que les attitudes et les sentiments du thérapeute importent bien plus que son orientation théorique. Ses processus et ses techniques sont moins importants que ses attitudes. Il faut noter également que c’est la façon dont ses attitudes et ses processus sont perçus qui compte pour le client, et que cette perception est cruciale.

Relations « fabriquées »

Examinons à présent des recherches d’un genre très différent dont quelques-unes peuvent vous paraître détestables, mais qui cependant ont un certain rapport avec la nature d’une relation facilitante. Ces recherches concernent ce qu’on pourrait appeler les relations « fabriquées ».

Verplanck [17], Greenspoon [8] et d’autres ont montré qu’il est possible de conditionner le comportement verbal d’une manière opératoire, dans une relation entre personnes. En un mot, si l’expérimentateur dit « H-hm » ou « bon ! » ou encore s’il fait un signe de tête approbateur en entendant certains mots ou certaines phrases, les sujets auront tendance à les employer plus souvent parce qu’ils ont été renforcés. Il a été prouvé que par l’emploi de ces procédures, on peut provoquer un accroissement de certaines catégories verbales, telles que pluriels, paroles hostiles, déclarations d’opinions. L’individu est parfaitement inconscient d’avoir été influencé en quoi que ce soi pas ces renforcements. Cela implique que par ces renforcements sélectifs, on pourrait amener l’autre personne à employer n’importe quels mots et à faire n’importe quelle déclaration qu’on aurait décidé de renforcer.

En poursuivant plus avant les principes de conditionnement opératoire élaboré par Skinner et son groupe, Lindsley [12] a démontré qu’un schizophrène chronique pouvait être placé dans une « relation d’aide » avec une machine. Cette machine, un peu comme une machine à sous, peut s’ajuster de telle façon qu’elle « récompense » différents genres de comportements. Au début, la manière dont le patient presse sur le levier est simplement récompensée par un bonbon, une cigarette, ou la présentation d’une image. Mais il est possible de l’ajuster de telle manière que plusieurs coups de levier apportent à un petit chat affamé – visible dans un compartiment séparé – une petite goutte de lait. Dans ce dernier cas, la satisfaction éprouvée par le patient est de nature altruiste. On étudie la possibilité de « récompenser » un comportement social ou altruiste envers un autre patient placé dans une chambre voisine. La seule limite au nombre de types de comportements qui puissent être ainsi « récompensés » réside dans le degré d’ingéniosité mécanique de l’expérimentateur. Lindsey constate un progrès clinique important chez certains patients. Pour ma part, je ne puis m’empêcher d’être frappé par la description d’un patient qui fut suffisamment guéri d’un état de détérioration chronique pour pouvoir obtenir le privilège de circuler librement dans les jardins de l’hôpital et dont le progrès était clairement le résultat de son interaction avec la machine en question. A ce moment-là, l’expérimentateur décida d’étudier l’arrêt de l’expérience, ce qui en termes plus précis signifie que le patient avait beau actionner mille fois le levier, il n’obtenait aucune réponse. Il s’ensuivit chez lui une régression graduelle. Sa tenue devint de plus en plus désordonnée, il cessa de communiquer, et la liberté de circuler qu’on lui avait accordée dut lui être retirée. Cet incident – qui me paraît particulièrement pathétique – semblerait indiquer que même lorsqu’il s’agit d’une relation avec une machine, elle ne peut être aidante que si la confiance y occupe une place importante.

Harlow et ses collaborateurs [10] se sont livrés à une recherche intéressante sur une autre relation « fabriquée », mais cette fois avec des singes. Dans une phase de l’expérience, on présente deux objets à de jeunes singes séparés de leurs mères dès leur naissance. Le premier de ces objets pourrait être qualifié de « mère dure » ; c’est une sorte de cylindre incliné en fil de fer, muni d’une tétine qui peut servir à nourrir le bébé. Le second est une « mère douce », un cylindre de même forme, mais fait de caoutchouc mousse et de tissu éponge. Même dans le cas où le nourrisson reçoit toute sa nourriture de la « mère dure », on s’aperçoit qu’il préfère de plus en plus la « mère douce ». La caméra montre clairement qu’une « relation » s’établit avec ce dernier objet, avec lequel il a plaisir à jouer et qu’il aime, s’y accrochant pour se rassurer à l’approche d’objets étrangers, et trouvant dans cette sécurité un port d’attache d’où il peut affronter un monde plein de dangers. Parmi toutes les multiples et intéressantes conclusions de cette étude, il en est une qui ressort clairement. C’est qu’on ne saurait remplacer par aucune récompense sous forme de nourriture certaines qualités que le nourrisson perçoit et dont il éprouve le besoin et le désir.

Deux études récentes

Pour compléter ce vaste échantillonnage de recherches qui peut paraître un peu troublant, citons deux investigations tout à fait récentes.

La première est une expérience dirigée par Ends et Page [5]. Ayant à soigner des cas chroniques d’alcooliques invétérés qui avaient été renvoyés par le tribunal dans un hôpital d’Etat, ils employèrent trois différentes méthodes de psychothérapie de groupes. Celle qu’ils pensaient devoir être la plus efficace était une thérapie fondée sur une théorie d’apprentissage à deux facteurs ; la thérapie centrée sur le client venait ensuite, tandis que l’approche d’orientation psychanalytique leur semblait devoir être la moins efficace. Les résultats prouvèrent que la thérapie fondée sur une théorie de l’apprentissage était non seulement non-aidante, mais plutôt nuisible. Les conséquences étaient pires que celles qui apparaissaient dans le groupe de contrôle qui, lui, ne subissait aucun traitement. La thérapie d’orientation psychanalytique apporte un certain gain positif mais ce fut la thérapie centrée sur le client qui produisit le changement positif le plus considérable. Des examens complémentaires s’étendant sur un an et demi, confirmèrent les résultats obtenus au cours de l’hospitalisation : l’approche centrée sur le client produisit l’amélioration la plus durable, venait ensuite la thérapie psychanalytique, puis le groupe de contrôle, tandis que l’état des malades traités par l’approche fondée sur la théorie d’apprentissage accusait le moins de progrès.

En réfléchissant à cette étude qui m’intriguait en ce qu’elle présentait quelque chose d’assez rare, puisque l’approche préconisée par les auteurs s’avérait la moins efficace, il me semble trouver la clé de l’énigme dans la description de la thérapie fondée sur la théorie de l’apprentissage [13]. Cette thérapie consistait essentiellement a) à noter et à classer les comportements qui semblaient insatisfaisants, b) à explorer objectivement avec le client les raisons de ces comportements, et c) à établir par la ré-éducation des habitudes plus aptes à résoudre les problèmes. Mais, dans toute cette interaction, l’objectif du thérapeute tel que le formulaient les auteurs devait être de rester impersonnel. Le thérapeute « veille à ce que sa personnalité se manifeste aussi peu que possible ». Dans ses activités, le thérapeute « accentue » l’anonymat de sa personnalité ; autrement dit, il doit soigneusement éviter d’influencer le patient par les qualités individuelles de sa personnalité. A mon avis, c’est là l’explication la plus probable de l’échec de cette approche, lorsque j’essaie d’interpréter les faits à la lumière d’autres recherches. Les attitudes qui consistent à se refuser en tant que personne et à traiter autrui comme un objet, ont peu de chances d’être aidantes.

La dernière étude que je voudrais citer est celle que vient de terminer Halkides [9]. Elle est partie d’une formulation théorique que j’avais faite sur les conditions nécessaires et suffisantes d’un changement thérapeutique [15]. Elle fit l’hypothèse qu’il devait y avoir un rapport signifiant entre la quantité de changement constructif de la personnalité chez le client et quatre variables chez le conseiller : a) le degré de compréhension empathique du client manifesté par le conseiller ; b) le degré d’affectivité positive (considération positive inconditionnelle23) manifesté par le conseiller envers le client ; c) le degré d’authenticité (de congruence24) du thérapeute dans la concordance entre ses paroles et ses sentiments ; d) le degré de concordance dans l’intensité affective de la réaction du thérapeute avec les paroles du client.

Pour éprouver ces hypothèses, Halkides sélectionna d’abord, au moyen de multiples critères objectifs, un groupe de dix cas qui pouvaient être classés comme « les plus satisfaisants », et un autre groupe de cas « les moins satisfaisants ». Après quoi elle choisit des enregistrements d’interviews effectuées, dans chacun de ces cas, au début et à la fin du traitement. Elle prit au hasard neuf unités d’interaction entre client et conseiller – une phrase du client et la réponse du conseiller – dans chacun de ces exemples d’interviews. Elle obtint donc neuf interactions du début et neuf de la fin du traitement pour chaque cas. Elle réunit ainsi plusieurs centaines d’extraits qu’elle distribua au hasard. Les exemples provenant d’une interview du début de traitement d’un « cas-échec » pouvaient parfois être suivis par ceux d’une interview de fin de traitement d’un « cas-succès », et ainsi de suite. On demandait ensuite à trois experts qui ne connaissaient ni les cas, ni le degré de succès de la cure, ni l’origine d’aucun des extraits cités, d’écouter ces enregistrements à quatre reprises différentes. Ils notaient chaque interaction sur une échelle de sept points : Io sur le degré d’empathie ; 2° sur l’attitude positive du conseiller vis-à-vis du client ; 3° sur sa « congruence » ou son authenticité ; et 4° sur le degré de conformité existant entre la réaction du conseiller et l’intensité de l’expression affective du client.

J’ai l’impression que tous ceux d’entre nous qui étaient au courant de cette recherche la considéraient comme une entreprise très hasardeuse. Nous nous demandions si des experts pouvaient, en écoutant des unités isolées d’interaction, porter un jugement valable sur des points aussi délicats que ceux que je viens de mentionner. D’autre part, même si un degré de validité suffisant avait des chances d’être obtenu, pouvait-on espérer que dix-huit échanges entre conseiller et client extraits des différents cas – un échantillonnage minime par rapport aux milliers d’échanges qui avaient eu lieu dans chacun des cas – pourraient avoir un rapport quelconque avec leur résultat thérapeutique ? Les chances paraissaient minces. Les résultats furent surprenants. Il s’avéra possible d’atteindre un degré élevé de validité entre les juges. La plupart des corrélations atteignirent 0.80 ou 0.90, sauf en ce qui concerne la dernière des quatre variables. Ces résultats prouvaient qu’un degré élevé de compréhension empathique présentait une corrélation significative au niveau de 0.001 dans les « cas-succès ». Un degré élevé de considération positive inconditionnelle était dans les cas succès au niveau de 0.001. Même la notation de l’authenticité ou de la « congruence » du conseiller – la mesure dans laquelle ses paroles reflétaient ses sentiments – était en corrélation avec l’issue satisfaisante du cas, et une fois encore à un niveau de significativité de 0.001. Les seuls résultats équivoques concernaient l’investigation du degré d’accord dans l’intensité de l’expression affective.

Il est également intéressant de constater que les notes élevées assignées à ces variables n’étaient pas en corrélation plus significative dans les extraits d’interviews de fin de traitement que dans ceux d’interviews du début. Ceci prouve que les attitudes du conseiller restaient constantes tout au long des entretiens. S’il était capable d’un haut degré d’empathie, il tendait à le rester jusqu’à la fin. S’il manquait d’authenticité, ceci apparaissait dans les premières comme dans les dernières interviews.

Comme toute recherche, cette investigation a ses limites. Elle concerne un certain type de relation d’aide : la psychothérapie. Elle ne s’applique qu’à quatre variables qui paraissaient signifiantes. Il se peut qu’il en existe beaucoup d’autres. Quoi qu’il en soit, elle marque un progrès important dans l’étude des relations d’aide. Essayons d’énoncer les conclusions le plus simplement possible. Elles semblent indiquer que la qualité de l’interaction du conseiller avec son client peut être estimée d’après un très petit échantillonnage de son comportement. Cela signifie aussi que si le conseiller est « congruent » ou transparent de sorte que ses paroles s’accordent avec ses sentiments – au lieu que ces deux éléments divergent — ; si le conseiller éprouve pour le client une sympathie inconditionnelle et si le conseiller comprend les sentiments essentiels du client tels qu’ils apparaissent au client lui-même, il y aura une forte probabilité que cette relation d’aide soit efficace.

Commentaires

Telles sont donc quelques-unes des recherches qui éclairent tant soit peu la nature de la relation d’aide. Elles ont porté sur différents aspects du problème. Elles l’ont approché dans des contextes théoriques très divers. Elles ont employé des méthodes diverses. Elles ne sont pas directement comparables. Elles me paraissent pourtant permettre d’aboutir à certaines constatations assez concluantes. Il semble évident que des relations d’aide efficace présentent des caractéristiques différentes de celles qui ne le sont pas. Ces caractéristiques différentielles concernent par-dessus tout d’une part les attitudes de la personne « aidante », d’autre part la perception qu’a de la relation la personne « aidée ». Il est tout aussi évident que les recherches effectuées jusqu’à ce jour ne nous apportent pas de réponse définitive sur ce qui constitue une « relation d’aide » ni sur la manière dont celle-ci peut être établie.

Comment créer une « relation d’aide »

J’ai la conviction que tous ceux d’entre nous qui travaillent dans le domaine des relations humaines rencontrent le même problème lorsqu’il s’agit d’essayer d’appliquer les connaissances résultant de ce genre de recherche. Nous ne pouvons suivre aveuglément et systématiquement de telles conclusions sans risquer de détruire les qualités personnelles dont ces études font précisément apparaître la valeur. Il me semble qu’il faut se servir de ces études en les soumettant à l’épreuve de notre propre expérience pour former de nouvelles hypothèses personnelles qu’à leur tour nous utiliserons et mettrons à l’épreuve dans nos relations futures.

Ainsi donc, plutôt que d’essayer de vous dire comment utiliser les résultats que je vous ai décrits, je préfère vous indiquer le genre de questions que soulèvent pour moi ces études ainsi que ma propre expérience clinique. Je tenterai d’y ajouter quelques hypothèses variables qui me guident dans mon comportement lorsque je m’engage dans ce que j’espère être une relation d’aide, qu’il s’agisse d’étudiants, de collègues ou de clients. Voici une liste de quelques-unes de ces questions et de ces réflexions.

[Suis-je digne de confiance ?]

Puis-je arriver à être d’une façon qui puisse être perçue par autrui comme étant digne de confiance, comme sûre et conséquente au sens le plus profond ? La recherche, comme l’expérience, nous démontre que ceci est très important. Au cours des années, j’ai trouvé des réponses à cette question, qui me paraissent meilleures et plus profondes. Il m’avait semblé que si je présentais tous les signes extérieurs d’une personne digne de confiance (exacte au rendez-vous, respectant toujours la nature confidentielle des consultations, etc.) et si j’agissais de la même façon dans mes interviews, cette condition se trouverait être remplie. Mais l’expérience m’a appris que, par exemple, le fait de me comporter de façon toujours « acceptante », si en réalité j’éprouvais un sentiment d’agacement ou de scepticisme ou toute autre forme de « non-acceptance », finissait à la longue par être perçu comme un comportement inconséquent et indigne de confiance. J’ai fini par comprendre qu’être digne de confiance n’exige pas que je sois conséquent d’une manière rigide mais simplement qu’on puisse compter sur moi comme un être réel. J’ai employé le mot « congruent » pour désigner ce que je voudrais être. J’entends par ce mot que mon attitude ou le sentiment que j’éprouve, quels qu’ils soient, seraient en accord avec la conscience que j’en ai. Quand tel est le cas, je deviens intégré et unifié, et c’est alors que je puis être ce que je suis au plus profond de moi-même. C’est là une réalité qui, d’après mon expérience, est perçue par autrui comme sécurisante.

[Ne suis-je pas ambiguë ?]

Examinons une question très proche de la première : mon expression de moi-même peut-elle être telle que je puisse communiquer sans ambiguïté l’image de la personne que je suis. Il me semble que presque chaque fois que j’ai échoué dans une relation d’aide, mon échec a été dû à une réponse insatisfaisante à ces deux questions. Lorsque mon attitude reflète l’agacement que j’éprouve vis-à-vis de quelqu’un mais que je n’en suis pas conscient, ma communication comprend des messages contradictoires. Mes paroles communiquent un certain message, mais je communique aussi d’une manière détournée l’agacement que j’éprouve, ce qui crée une certaine confusion chez l’autre personne et la rend moins confiante, bien qu’elle aussi puisse être inconsciente de ce qui cause la difficulté entre nous. Lorsque dans le rôle de parent, de thérapeute, d’enseignant ou d’administrateur, j’omets d’écouter ce qui se passe en moi, à cause de ma propre attitude de défense qui m’empêche de discerner mes propres réactions, c’est alors que se produit ce genre d’échec.

Pour cette raison, il me semble que la leçon la plus fondamentale que doit retenir celui qui désire établir une relation d’aide quelle qu’elle soit, est qu’il est en fin de compte toujours plus sûr de se montrer tel qu’on est. Si dans une relation donnée mon attitude est assez congruente, si aucun sentiment qui se rapporte à cette relation n’est caché soit à moi-même, soit à l’autre, alors je peux être presque sûr que la relation sera « aidante ».

Une façon d’exprimer cela, qui peut paraître étrange, est que si je peux former une relation d’aide avec moi-même – si je peux être affectivement conscient de mes propres sentiments et les accepter, – alors il y a beaucoup de chances pour que je puisse former une relation d’aide envers quelqu’un d’autre.

Or, m’accepter tel que je suis, et permettre à l’autre personne de s’en rendre compte, est la tâche la plus difficile que je connaisse et je n’y réussis jamais pleinement. Mais le seul fait de me rendre compte que c’est ma tâche a été très enrichissant : cela m’a permis de reconnaître pourquoi certaines relations interpersonnelles ont été bloquées et de leur donner une direction plus constructive. Je dois aussi me développer moi-même et bien que cela soit souvent pénible, c’est également enrichissant.

[Suis-je capable d’éprouver de la bienveillance envers l’autre ?]

Il y a une troisième question : suis-je capable d’éprouver des attitudes positives envers l’autre : chaleur, attention, affection, intérêt, respect ? Cela n’est pas facile. Je découvre en moi-même et devine souvent chez les autres une certaine crainte à l’égard de ces sentiments. Nous redoutons d’être pris au piège si nous nous laissons aller à éprouver librement ces sentiments positifs envers une autre personne. Ils peuvent nous conduire à des exigences vis-à-vis de nous-mêmes, ou à une déception dans notre confiance, et nous redoutons ces conséquences. Aussi par réaction, avons-nous tendance à établir une distance entre nous-mêmes et les autres – une réserve, une attitude « professionnelle », une relation impersonnelle.

Je suis fortement convaincu que l’une des raisons importantes de la professionnalisation dans tous les domaines est qu’elle aide à maintenir cette distance. Dans le domaine clinique, nous développons des diagnostics aux formulations compliquées dans lesquelles la personne est traitée comme un objet. Dans l’enseignement et dans l’administration nous établissons toutes sortes de méthodes d’évaluation, en sorte qu’une fois encore la personne est perçue comme un objet. De cette façon, j’ai l’impression que nous pouvons éviter d’éprouver l’intérêt qui existerait si nous reconnaissions qu’il s’agit d’une relation entre deux personnes. C’est un vrai succès quand nous pouvons apprendre dans certaines relations ou à certains moments de ces relations qu’il nous est permis en toute sécurité d’éprouver de l’intérêt pour autrui et d’accepter d’être lié à lui comme à une personne pour qui nous avons des sentiments positifs.

[Suis-je assez fort pour être indépendant de l’autre ?]

Il y a une autre question dont ma propre expérience m’a prouvé l’importance : puis-je avoir une personnalité assez forte pour être indépendant de l’autre ? Suis-je capable de respecter bravement mes propres sentiments, mes propres besoins aussi bien que les siens ? Puis-je posséder et à la rigueur exprimer mes propres sentiments comme une chose qui m’appartient en propre et qui est indépendante de ses sentiments à lui ? Suis-je assez fort dans ma propre indépendance pour ne pas être déprimé par sa dépression, angoissé par son angoisse ou englouti par sa dépendance ? Mon moi intérieur est-il assez fort pour sentir que je ne suis ni détruit par sa colère, ni absorbé par son besoin de dépendance, ni réduit en esclavage par son amour, mais que j’existe en dehors de lui, avec des sentiments et des droits qui me sont propres ? Quand je peux librement ressentir cette force qu’il y a d’être une personne séparée, alors je découvre que je peux me consacrer plus entièrement à comprendre autrui et à l’accepter parce que je n’ai pas la crainte de me perdre moi-même.

[Suis-je assez sécurisé pour permettre à l’autre d’être indépendant ?]

La question suivante est étroitement liée à ce que je viens d’exposer. Ma sécurité interne est-elle assez forte pour lui permettre, à lui, d’être indépendant ? Suis-je capable de lui permettre d’être ce qu’il est – sincère ou hypocrite, infantile ou adulte, désespéré ou présomptueux ? Puis-je lui accorder la liberté d’être ? Ou bien est-ce que je ressens qu’il devrait ou suivre mes conseils ou demeurer quelque peu dépendant de moi ou, encore, me prendre pour modèle ? A ce sujet, je pense à la brève mais intéressante étude de Farson [6] qui a découvert que les moins bien adaptés et les moins compétents parmi les conseillers ont tendance à induire le conformisme vis-à-vis d’eux-mêmes, à avoir des clients qui les prennent pour modèle. D’autre part, le conseiller le plus compétent et le mieux adapté peut-être en interaction avec le client au cours de nombreux entretiens, tout en laissant au client la liberté de développer une personnalité différente de celle du thérapeute. Je préférerais être dans cette dernière catégorie, que ce soit en tant que père, directeur ou thérapeute.

[Suis-je réellement empathique ?]

Il y a une autre question que je me pose : puis-je me permettre d’entrer complètement dans l’univers des sentiments d’autrui et de ses conceptions personnelles et les voir sous le même angle que lui ? Puis-je pénétrer dans son univers intérieur assez complètement pour perdre tout désir de l’évaluer ou de le juger ? Puis-je entrer avec assez de sensibilité pour m’y mouvoir librement, sans piétiner des conceptions qui lui sont précieuses ? Puis-je comprendre cet univers avec assez de précision pour saisir, non seulement les conceptions de son expérience qui sont évidentes pour lui, mais aussi celles qui sont implicites et qu’il ne voit qu’obscurément ou confusément ? Y a-t-il une limite à cette compréhension ? Je pense à un client qui me disait « chaque fois que je trouve quelqu’un qui à un moment donné comprend une partie de moi-même, j’en arrive toujours à un point où je sais qu’il a cessé de me comprendre… Ce que je cherche désespérément, c’est quelqu’un qui me comprenne ».

Pour ma part, il m’est plus facile de ressentir ce genre de compréhension et de le communiquer à un client pris individuellement qu’à des étudiants pendant un cours ou à des collègues dans un groupe dont je fais partie. Je suis fortement tenté de « reprendre » le raisonnement des étudiants ou d’indiquer à un collègue les erreurs de sa pensée.

Cependant, quand je parviens à faire preuve de compréhension dans ces situations, tout le monde y gagne. Et avec des clients en thérapie, je suis souvent impressionné par le fait que même un minimum de compréhension empathique, une tentative maladroite et tâtonnante pour saisir ce que veut dire le client dans sa complexité confuse, est une aide, bien que sans aucun doute l’aide soit maximale quand je suis capable de saisir et de formuler clairement le sens de ce qu’il a éprouvé et qui pour lui était resté vague et confus.

[Mon empathie est-elle conditionnelle ?]

Autre point : suis-je capable d’accepter toutes les facettes que me présente cette personne ? Puis-je la prendre comme elle est ? Puis-je lui communiquer cette attitude ? Ou ne puis-je l’accueillir que conditionnellement, acceptant certains aspects de ses sentiments et en désapprouvant d’autres tacitement ou ouvertement ? D’après mon expérience, lorsque mon attitude est conditionnelle, le client ne peut changer ou se développer dans les aspects de sa personnalité que je ne peux complètement accepter. Et quand – plus tard et quelquefois trop tard – je cherche à découvrir pourquoi j’ai été incapable de l’accepter sous tous ses aspects, je m’aperçois généralement que c’est parce que j’ai eu peur ou que je me suis senti menacé en moi-même par quelque aspect de ses sentiments. Pour être plus « aidant », il faut que je me développe moi-même et que j’accepte ces sentiments en moi-même.

[Ai-je suffisamment de tact pour ne pas menacer l’autre ?]

Un problème très pratique est soulevé par la question : suis-je capable d’agir avec assez de sensibilité dans cette relation pour que mon comportement ne soit pas perçu comme une menace ? Le travail que nous commençons à faire en étudiant les concomitants physiologiques de la psychothérapie confirme les recherches de Dittes en indiquant la facilité avec laquelle les individus se sentent menacés à un niveau physiologique.

Le réflexe psychogalvanique (la mesure de la conductibilité de la peau) plonge brusquement quand le thérapeute réagit par un mot qui n’est qu’un peu plus fort que les sentiments du client. Et à une réflexion, comme « Dieu, que vous avez l’air bouleversé ! » l’aiguille bascule presque jusqu’à quitter le papier. Mon désir d’éviter même des menaces aussi infimes n’est pas dû à une hyper-sensibilité vis-à-vis de mon client. Il est dû simplement à la conviction fondée sur l’expérience que si je peux le libérer aussi complètement que possible de toute menace extérieure, alors il pourra commencer à éprouver et à affronter les conflits internes qui lui apparaissent menaçants.

[Puis-je le libérer de la crainte d’être jugé par les autres ?]

Il existe un aspect spécifique mais important de la question précédente : puis-je le libérer de la crainte d’être jugé par les autres ? Presque dans toutes les phases de notre vie – à la maison, à l’école, au travail – nous dépendons des récompenses et des punitions qui sont les jugements d’autrui : « c’est bien », « c’est vilain », « cela vaut dix », « cela vaut zéro ». « C’est de la bonne psychothérapie », « c’est de la médiocre psychothérapie ». De tels jugements font partie de notre vie depuis l’enfance jusqu’à la vieillesse. Je crois qu’ils ont une certaine utilité sociale dans des institutions et des organisations telles que les écoles ainsi que dans la vie professionnelle. Comme tout le monde je me surprends trop souvent à porter de tels jugements. Mais, d’après mon expérience, ils ne favorisent pas le développement de la personnalité et par conséquent je ne crois pas qu’ils fassent partie d’une relation d’aide. C’est assez curieux, mais un jugement positif est aussi menaçant en fin de compte qu’un jugement péjoratif, puisque dire à quelqu’un qu’il agit bien suppose que vous avez aussi le droit de lui dire qu’il agit mal. Aussi j’en suis venu à penser que plus je peux maintenir une relation sans jugement de valeur, plus cela permettra à l’autre personne d’atteindre le point où elle reconnaîtra que le lieu du jugement, le centre de la responsabilité réside en elle-même,' Le sens et la valeur de son expérience dépendent uniquement d’elle et aucun jugement extérieur ne peut rien changer à cela. Aussi j’aimerais m’efforcer d’arriver à une relation où je ne juge pas autrui en mon for intérieur. Je crois que c’est là ce qui peut le libérer, faire de lui une personne qui prend ses propres responsabilités.

[Suis-je capable d’accepter que l’autre change ?]

Une dernière question : suis-je capable de voir cet autre individu comme une personne qui est en devenir ou vais-je être ligoté par son passé et par le mien ? Si dans ma relation avec lui je le traite comme un enfant immature, un élève ignorant, une personnalité névrotique ou un psychopathe, chacun de ces concepts crée des limites à ce qu’il peut être dans notre relation. Martin Buber, le philosophe existentialiste de l’Université de Jérusalem, utilise l’expression : « confirmer l’autre », qui a été très significative pour moi. « Confirmer », dit-il, signifie… accepter toutes les potentialités de l’autre… Je peux reconnaître en lui, connaître en lui la personne qu’il devait devenir dès sa création. Je le confirme en moi-même et puis en lui par rapport à ces potentialités qui peuvent maintenant se développer et évoluer » [3]. Si j’accepte l’autre comme quelque chose de figé, déjà diagnostiqué et classé, déjà formé par son passé, je contribue ainsi à confirmer cette hypothèse limitée. Si je l’accepte comme processus de devenir, alors je fais ce que je peux pour confirmer ou réaliser ses potentialités.

C’est sur ce point que Verplanck, Lindsley et Skinner, lorsqu’ils travaillent sur le conditionnement opérationnel, rejoignent Buber le philosophe ou le mystique. Du moins ils se rejoignent en principe, assez curieusement. Si je considère une relation personnelle uniquement comme une occasion de renforcer certains types de mots ou d’opinions dans l’autre, alors je tends à le confirmer en tant qu’objet – objet fondamentalement mécanique et manipulable. Et si je vois en cela sa potentialité, il a tendance à agir de façon à confirmer cette hypothèse. Si, au contraire, je considère une relation personnelle comme une occasion de « renforcer » tout ce qu’il est, la personne qu’il est avec toutes ses possibilités existantes, alors il a tendance à agir de façon à confirmer cette seconde hypothèse. Dans ce cas, je l’ai – selon l’expression de Buber – confirmé en tant que personne vivante capable de se développer intérieurement d’une manière créatrice. Personnellement je préfère ce second type d’hypothèse.

Conclusion

Dans la première partie de ce travail, j’ai passé en revue certains des apports que la recherche ajoute à nos connaissances sur les relations personnelles. Essayant de garder ces connaissances présentes à l’esprit, j’ai ensuite examiné les diverses questions qui se posent d’un point de vue intérieur et subjectif lorsque j’entre dans une relation en tant que personne. Si je pouvais en moi-même répondre affirmativement à toutes les questions que j’ai posées, alors je crois que toutes mes relations personnelles seraient des relations d’aide et impliqueraient une maturation. Mais je ne peux pas donner de réponse positive à la plupart de ces questions. Tout ce que je puis faire est de travailler dans la direction d’une réponse positive. Je soupçonne fortement que la relation personnelle d’aide optimale est celle qui est créée par une personne d’une grande maturité psychologique. En d’autres termes, ma capacité de créer des relations qui facilitent la croissance de l’autre comme une personne indépendante est à la mesure du développement que j’ai atteint moi-même.

À certains égards, cette pensée est troublante mais elle est aussi encourageante et pleine de promesses. Elle prouve sans doute que si je cherche à créer des relations d’aide, j’ai devant moi, pour toute ma vie, une tâche passionnante qui étendra et développera toutes mes potentialités vers la maturation.

Je suis un peu gêné de penser que ce que j’ai élucidé pour moi-même dans cet exposé a peut-être peu de rapport avec vos intérêts et votre travail. S’il en est ainsi, je le regrette. Mais je suis au moins en partie réconforté par le fait que tous ceux d’entre nous qui travaillons dans le domaine des relations personnelles et essayons de comprendre l’ordre fondamental de ce domaine sommes engagés dans l’entreprise la plus cruciale du monde d’aujourd’hui. Si nous essayons de réfléchir pour comprendre notre tâche d’administrateurs, de professeurs, de conseillers pédagogiques, de conseillers d’orientation, de psychothérapeutes, nous nous attaquons au problème qui déterminera l’avenir de cette planète.

Car ce n’est pas des sciences physiques que dépend l’avenir. C’est de nous qui essayons de comprendre et d’affronter les interactions entre les hommes – nous qui essayons de créer des relations personnelles d’aide. Aussi j’espère que les questions que je me pose vous aideront à acquérir une certaine compréhension, une certaine perspective dans les efforts que vous ferez pour faciliter le progrès dans vos relations personnelles.

BIBLIOGRAPHIE

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23 « Unconditional positive regard ». On pourrait traduire aussi : attention positive inconditionnelle. (N.D.T.).

24 Congruence : voir page xx, 238 (N.D.T.).