CHAPITRE III
CE QUE NOUS SAVONS DE LA PSYCHOTHÉRAPIE OBJECTIVEMENT ET SUBJECTIVEMENT

Dans le domaine de la psychothérapie, on a fait des progrès considérables au cours des dix dernières années dans l’évaluation des résultats de la thérapeutique en ce qui concerne la personnalité et le comportement du client. Les deux ou trois dernières années ont vu des progrès supplémentaires dans l’identification des conditions qui sont à la base des rapports thérapeutiques créant la thérapie et facilitant le développement de la personne dans le sens d’une maturité psychologique. En d’autres termes, nous avons avancé dans la détermination des facteurs aptes à promouvoir une croissance de la personnalité dans un ensemble de rapports.

CONNAISSANCE OBJECTIVE

Dans la première partie de ce chapitre, je voudrais résumer ce que nous savons des conditions qui facilitent la croissance psychologique, définir nos connaissances, et entrer dans ce que nous savons du processus et des caractères de cette croissance psychologique. Mais d’abord je vais commencer par vous expliquer ce que j’entends par résumer ce que nous « savons » : je veux dire par là que je me limiterai aux affirmations soutenues par des preuves expérimentales objectives. Je parlerai par exemple des conditions de la croissance psychologique. Je pourrais citer à propos de chaque affirmation une ou plusieurs études montrant qu’il se produit des changements dans l’individu en présence de ces conditions, changements qui ne se produisent pas lorsque ces conditions sont absentes ou présentes à un moindre degré. Selon l’expression d’un chercheur, nous avons avancé dans l’identification des agents primaires provoquant un changement qui facilite l’évolution de la personnalité et du comportement dans le sens d’un développement de la personne. Il faut naturellement ajouter que cette connaissance, comme toute connaissance scientifique, ne peut être qu’hésitante et certainement incomplète, et que, sans aucun doute, les travaux laborieux de l’avenir viendront la modifier, la contredire partiellement et la compléter. Il n’y a néanmoins aucune raison de regretter cette connaissance limitée mais durement acquise que nous sommes parvenus à posséder.

J’aimerais présenter cette connaissance de la façon la plus concise, et en langage de tous les jours.

On a découvert que le changement de la personne se trouvait facilité lorsque le psychothérapeute est ce qu’il est, lorsque ses rapports avec son client sont authentiques, sans « masque » ni façade, exprimant ouvertement les sentiments et attitudes qui l’envahissent de l’intérieur à ce moment-là. Nous avons forgé le mot « congruence » pour essayer de décrire cet état. Nous entendons par là que les sentiments éprouvés par le thérapeute lui sont disponibles, disponibles à sa conscience, et qu’il est capable de les vivre, d’être ces sentiments, qu’il est capable de les communiquer au moment opportun. Personne n’atteint la plénitude de cet état, et pourtant plus le thérapeute sait écouter et accepter ce qui se passe en lui, et plus il sait être la complexité de ses sentiments, sans crainte, plus haut sera son degré de congruence.

Pour donner un exemple banal, chacun de nous pressent cette qualité chez les autres de diverses façons. Ce qui nous choque dans les réclames publicitaires, à la radio et à la télévision, est que souvent le ton de sa voix montre clairement que le speaker « fait semblant », joue un rôle, dit quelque chose qu’il ne sent pas. C’est un exemple de non-congruence. D’autre part nous connaissons tous des gens en qui nous avons confiance parce que nous sentons qu’ils sont effectivement ce qu’ils sont, que c’est à la personne même que nous avons affaire, et non à un masque poli ou professionnel. C’est cette qualité de congruence – que nous devinons – que la recherche a trouvé associée au succès thérapeutique. Plus le thérapeute sera vrai et congruent dans ses relations, plus le changement de personnalité aura de chances de se produire chez le client.

Abordons la deuxième condition. Lorsque le thérapeute fait l’expérience d’une attitude chaleureuse, positive et réceptive envers ce qui est dans son client, cela facilite le changement. Cela implique que le thérapeute admette réellement que le client soit le sentiment qui le traverse à ce moment-là – peur, confusion, douleur, orgueil, colère, haine, amour, courage, ou terreur religieuse. Cela veut dire que le thérapeute se soucie de son client, mais pas de façon possessive, qu’il l’apprécie dans sa totalité plutôt que de façon conditionnelle. Je veux dire par là qu’il ne se contente pas d’accepter le client lorsqu’il a certains comportements et le désapprouve lorsqu’il en a d’autres. Il s’agit d’un sentiment positif qui s’extériorise sans réserves ni jugements. Le terme que nous avons été amenés à employer à cet égard est « considération positive inconditionnelle ». Une fois encore la recherche montre que plus le thérapeute éprouve cette attitude, plus la thérapie a de chances de réussir.

On peut qualifier la troisième condition de compréhension empathique. Lorsque le thérapeute devine les sentiments et les réactions personnelles éprouvés par le client à chaque instant, quand il sait les percevoir « de l’intérieur » tels qu’ils apparaissent au client, et quand il réussit à communiquer quelque chose de cette compréhension au client, alors la troisième condition est remplie.

Sans doute avons-nous tous constaté qu’une compréhension de cette sorte est extrêmement rare. Il nous est peu fréquent de la recevoir ou de la donner. Nous lui substituons un autre genre de compréhension très différent. « Je comprends ce qui ne va pas » ; « Je comprends ce qui vous fait agir comme cela » ; ou bien : « Moi aussi j’ai passé par là et je n’ai pas du tout réagi de la même façon » ; c’est le genre de compréhension que nous avons l’habitude de donner et de recevoir, compréhension qui évalue de l’extérieur. Mais si quelqu’un comprend ce que cela fait d’être moi sans chercher à m’analyser ni à me juger, alors je peux m’épanouir et me développer dans cette atmosphère. Et la recherche confirme ce fait d’observation courante. Lorsque le thérapeute arrive à saisir instant par instant ce que le client éprouve dans son monde intérieur comme le client le voit et le sent, sans que sa propre identité se dissolve dans ce processus empathique, alors le changement peut s’opérer.

Des études faites sur divers clients montrent que lorsque ces trois conditions se trouvent réunies chez le thérapeute, et que le client les perçoit au moins en partie, un mouvement thérapeutique s’ensuit, le client constate qu’il apprend et se développe, et tous deux considèrent que le résultat est positif. Il semble ressortir de nos études que ce sont de telles attitudes plutôt que la connaissance et l’habileté techniques qui jouent un rôle primordial dans le changement thérapeutique.

La dynamique du changement

Vous allez peut-être vous demander : « Mais pourquoi quelqu’un qui cherche de l’aide subit-il un changement favorable lorsqu’il est impliqué pendant quelque temps dans des relations avec un thérapeute chez qui il trouve ces éléments ? Comment cela se fait-il ? » Je vais essayer très brièvement de répondre à cette question.

Les réactions du client qui fait pour un temps l’expérience des relations thérapeutiques que j’ai décrites sont réciproques de celles du thérapeute. Tout d’abord, comme il trouve quelqu’un qui l’écoute et accepte ses sentiments, il devient peu à peu capable de s’écouter lui-même. Il commence à recevoir ce qui lui est communiqué de l’intérieur, à se rendre compte qu’il est en colère, à savoir reconnaître quand il a peur, et même à prendre conscience de ses moments de courage. Au fur et à mesure qu’il s’ouvre plus à ce qui se passe en lui, il devient capable de prêter l’oreille à des sentiments qu’il avait toujours niés et refoulés. Il peut écouter des sentiments qui lui ont semblé si terribles, ou si déroutants, ou si anormaux, ou si honteux, qu’il n’a jamais été capable de reconnaître leur existence en lui-même.

Au fur et à mesure qu’il apprend à s’écouter lui-même, il en vient à mieux s’accepter. Tandis qu’il exprime des aspects cachés et terribles de lui-même toujours plus nombreux, il s’aperçoit que le thérapeute lui témoigne, ainsi qu’à ses sentiments, un respect réel et inconditionnel. Il en vient lentement à prendre la même attitude envers lui-même, à s’accepter tel qu’il est, et se trouve donc prêt à avancer dans le processus du devenir.

Et enfin en écoutant plus attentivement ces sentiments intérieurs, avec moins d’évaluation et plus d’acceptation envers lui-même, il évolue vers une plus grande congruence. Il se trouve en état de s’évader de la façade derrière laquelle il s’abritait, d’abandonner ses comportements défensifs, et d’être plus ouvertement ce qu’il est véritablement. Au fur et à mesure de ces changements, en devenant plus conscient de soi, en s’acceptant davantage, en adoptant une attitude moins défensive et plus ouverte, il se trouve enfin libre de changer et de se développer dans les directions naturelles à l’organisme humain.

Le processus

Je vais à présent exposer en partie ce processus à l’aide d’affirmations concrètes, provenant toutes d’une recherche expérimentale. Nous savons que le client est en mouvement sur chacune d’un certain nombre de séries continues. Sur chacune des séries dont je vais parler, et quel que soit son point de départ, il se dirige vers l’extrémité la plus élevée.

En ce qui concerne les sentiments et les significations personnelles, il s’éloigne d’un état dans lequel les sentiments ne sont ni reconnus, ni possédés, ni exprimés. Il se dirige vers un courant dans lequel des sentiments en perpétuel devenir sont ressentis sur le moment, en toute connaissance et acceptation, et peuvent s’exprimer avec précision.

Ce processus implique un changement dans la manière d’éprouver son expérience immédiate25. Au début le client est éloigné de son expérience immédiate. Prenons par exemple quelqu’un qui a tendance à intellectualiser et qui parle de lui-même et de ses sentiments dans l’abstraction, en vous laissant perplexe sur ce qui se passe réellement à l’intérieur de lui. Partant de là, il accède à un état de rapport immédiat au vécu, où il vit ouvertement dans ce qu’il éprouve et sait qu’il peut se tourner vers cela pour en découvrir les significations réelles.

Ce processus entraîne un assouplissement dans la capacité d’appréhension des cartes cognitives de l’expérience. Construisant d’abord l’expérience dans des cadres rigides, perçus comme faits extérieurs, le client voit se développer en lui des constructions changeantes et détendues sur le sens de l’expérience, susceptibles d’être modifiées par chaque nouvelle expérience.

En général, on constate que le processus s’éloigne de la fixité, du détachement des sentiments et de l’expérience, d’une conception rigide de soi, de l’éloignement des hommes, et de l’impersonnalité du fonctionnement. Il évolue vers la fluidité, l’aptitude à changer, le caractère immédiat des sentiments et de l’expérience, l’acceptation de ces sentiments et de cette expérience, les tentatives de construction, la découverte d’un moi changeant dans une expérience changeante, la réalité et la proximité des rapports, l’unité et l’intégration du fonctionnement.

Nos connaissances s’améliorent sans cesse sur ce processus qui amène le changement, et je crains que ce très bref exposé ne montre pas toute la richesse de nos découvertes.

Les résultats de la thérapie

Mais penchons-nous maintenant sur les résultats de la thérapie, sur les changements relativement durables qui interviennent. Comme pour le reste, je me limiterai à des affirmations prouvées par la recherche. Le client modifie et réorganise la conception qu’il a de lui-même. Il s’éloigne d’une vision de lui-même le rendant inacceptable à ses propres yeux, indigne de considération, obligé de vivre d’après les nonnes des autres. Il en vient à se concevoir comme un homme de valeur, autonome, capable de fonder ses normes et ses valeurs sur sa propre expérience. On voit se développer en lui une attitude beaucoup plus positive envers lui-même. Il y a une étude qui montre qu’au début de la thérapie les attitudes habituelles envers le moi étaient négatives à quatre contre une, mais qu’au cours du cinquième stade du traitement ces mêmes attitudes étaient positives deux fois sur trois. Le client est moins sur la défensive et par là plus ouvert à son expérience de lui-même et des autres. Ses perceptions deviennent plus réalistes et plus différenciées. Son adaptation psychologique s’améliore, qu’on la mesure par le test de Rorschach, le test d’aperception thématique (TAT), l’évaluation du conseiller ou tout autre indice. Le but et l’idéal qu’il cherche à atteindre deviennent plus accessibles. L’écart entre le moi qu’il est et le moi qu’il voudrait être diminue considérablement. Il y a réduction de la tension sous toutes ses formes – tension physiologique, malaise psychologique, angoisse. Il perçoit les autres hommes avec plus de réalisme et les accepte davantage. Il décrit sa propre conduite comme étant plus mûre, et ce qui est plus important, ceux qui le connaissent bien considèrent qu’il se comporte de façon plus mûre.

Non seulement diverses études montrent l’apparition de ces changements pendant la période de thérapie, mais de minutieuses études postérieures effectuées pendant une période de six à dix-huit mois, suivant la conclusion du traitement, indiquent une persistance de ces changements.

Les faits que j’ai exposés éclairciront peut-être ce qui me fait croire que nous approchons du moment où nous pourrons poser une véritable équation dans le domaine délicat des rapports entre personnes. Voici, en utilisant tout ce que la recherche nous a apporté, un essai de formulation de cette équation brute qui, je le crois, correspond à la réalité.

Plus le client voit dans le thérapeute un être vrai ou authentique, empathique, lui portant un respect inconditionnel, plus il s’éloignera d’un mode de fonctionnement statique, fixe, insensible et impersonnel, et plus il se dirigera vers une sorte de fonctionnement marqué par une expérience fluide, changeante et pleinement acceptante de sentiments personnels nuancés. Il résulte de ce mouvement une évolution de la personnalité et du comportement dans le sens de la santé et de la maturité psychiques et de rapports plus réalistes avec le moi, les autres et le cadre extérieur.

IMAGE SUBJECTIVE

Jusqu’ici j’ai parlé des processus du « conseil » et de la thérapie d’une manière objective, en soulignant ce que nous savons, et en le transcrivant comme une équation un peu simpliste où nous pouvons au moins tenter de placer les termes spécifiques. Mais je vais maintenant essayer d’aborder la question de l’intérieur et, sans négliger ce savoir objectif, de présenter cette équation telle qu’elle se pose subjectivement chez le thérapeute comme chez le client, et ceci parce que la thérapie est, dans son déroulement, une expérience profondément personnelle et subjective. Cette expérience offre des particularités tout à fait différentes des caractères objectifs qu’on lui voit de l’extérieur.

L’expérience du thérapeute

Pour le thérapeute, une nouvelle aventure commence. Il se dit : « Voici cette autre personne, mon client. J’ai un peu peur de lui, de pénétrer ses pensées qui sont en lui, comme j’ai un peu peur des profondeurs qui sont en moi. Pourtant, en l’écoutant, je commence à éprouver un certain respect pour lui, à sentir que nous sommes parents. Je devine combien son univers lui paraît terrifiant, quelle tension il met à essayer de le contrôler. Je voudrais sentir ses impressions, et qu’il sache que je le comprends. Je voudrais qu’il me sache près de lui dans son petit univers compact et resserré, capable de regarder cet univers sans trop de frayeur. Je puis peut-être le lui rendre moins dangereux. J’aimerais que mes sentiments dans ce rapport avec lui soient aussi clairs et évidents que possible, afin qu’il les perçoive comme une réalité discernable à laquelle il pourra retourner sans cesse. Je voudrais entreprendre avec lui cet effrayant voyage en lui-même, au sein de la peur ancrée en lui, de la haine, de l’amour qu’il n’a jamais réussi à laisser l’envahir. Je reconnais que c’est un voyage très humain et imprévisible pour moi aussi bien que pour lui et que je risque, sans même savoir que j’ai peur, de me rétracter en moi-même devant certains des sentiments qu’il découvre ? Je sais que cela m’imposera des limites dans ma capacité à l’aider. Je me rends compte que ses propres craintes peuvent par moments l’amener à voir en moi un intrus, indifférent et repoussant, quelqu’un qui ne comprend pas. Je veux accepter pleinement ces sentiments en lui, tout en espérant aussi que mes propres sentiments éclateront si clairement dans leur réalité qu’avec le temps il ne pourra manquer de les percevoir. Et surtout je veux qu’il rencontre en moi une personne réelle. Je n’ai pas besoin de me demander avec gêne si mes propres sentiments sont « thérapeutiques ». Ce que je suis et ce que je sens peut parfaitement servir de base à une thérapie, si je sais être ce que je suis et ce que je sens dans mes rapports avec lui de façon limpide. Alors il arrivera peut-être à être ce qu’il est, ouvertement et sans crainte. »

L’expérience du client

De son côté, le client traverse une suite d’états de conscience autrement complexe, que l’on ne peut que suggérer. Schématiquement peut-être ses sentiments évolueront-ils en tel ou tel sens. « J’ai peur de lui. J’ai besoin d’aide, mais je ne sais pas si je peux lui faire confiance. Il verra peut-être en moi des choses dont je ne suis pas conscient – des éléments effrayants et mauvais. Il n’a pas l’air de me juger, mais je suis sûr qu’il le fait. Je ne peux pas lui dire ce qui me préoccupe réellement, mais je peux lui parler de quelques expériences passées en rapport avec mes préoccupations. Il a l’air de comprendre ces expériences, donc je peux me découvrir un petit peu plus. »

« Mais maintenant que j’ai partagé avec lui un peu de ce mauvais côté de moi-même, il me méprise. J’en suis sûr, mais c’est bizarre d’en trouver si peu de preuves. Est-ce que par hasard ce que je lui ai raconté n’est pas si terrible ? Est-il possible que je n’aie pas à en avoir honte comme partie de moi-même ? Je n’ai plus l’impression qu’il me méprise. Cela me donne envie d’aller plus loin, à la découverte de ce moi, peut-être en exprimant davantage de moi-même. Au fur et à mesure je trouve en lui une sorte de compagnon – il a vraiment l’air de comprendre. »

« Mais maintenant je prends peur de nouveau, profondément peur cette fois. Je ne me rendais pas compte qu’en explorant les recoins inconnus de moi-même j’allais connaître des sentiments que je n’avais encore jamais éprouvés. C’est très bizarre parce qu’en un sens ce ne sont pas des sentiments nouveaux. Je pressens qu’ils ont toujours été là. Mais ils paraissent si mauvais et inquiétants que je n’ai jamais osé les laisser m’envahir. Et maintenant au moment où je vis ces sentiments pendant les heures que je passe près de lui, tout se met à tourner, comme si mon univers tombait en morceaux. Avant il était assuré et solide. Maintenant il est branlant, perméable et vulnérable. Ce n’est pas drôle d’éprouver des choses dont on a toujours eu peur jusqu’ici. C’est de sa faute. Et pourtant c’est curieux mais j’ai bien hâte de le revoir et je me sens plus en sécurité avec lui. »

« Je ne sais plus qui je suis mais quelquefois quand je sens vraiment certaines choses, j’ai l’impression d’être fort et réel pendant un instant. Les contradictions que je trouve en moi-même me troublent – j’agis d’une façon en sentant d’une autre – je pense une chose en en sentant une autre. C’est très déconcertant. C’est aussi quelquefois une aventure exaltante d’essayer de découvrir qui je suis. Quelquefois je me surprends à croire que peut-être la personne que je suis est « quelqu’un de bien », si cela veut dire quelque chose. »

« Je commence à trouver beaucoup de satisfaction, bien que cela soit souvent pénible, à partager précisément ce que je ressens en tel moment. Vous savez, cela aide vraiment d’essayer d’écouter en moi-même, d’entendre ce qui se passe en moi. Je n’ai plus si peur de ce qui est en train de s’y passer. C’est plutôt rassurant. Pendant les quelques heures que je passe avec lui, je creuse les profondeurs de moi-même pour savoir ce que c’est que ces sentiments. J’en ai des sueurs froides. Mais il faut que je sache. Et la plupart du temps j’ai vraiment confiance en lui et cela aide. Je me sens bien vulnérable et inexpérimenté, mais je sais qu’il ne me veut pas de mal et je crois même qu’il s’intéresse à moi. Alors que j’essaie de m’enfoncer toujours plus bas dans les profondeurs de moi-même, il me vient à l’idée que peut-être si je pouvais saisir ce qui se passe en moi et comprendre ce que cela veut dire, je saurais qui je suis et je saurais aussi quoi faire. Tout au moins cela m’arrive avec lui de sentir que je le sais. »

« Je peux même lui dire exactement ce que je ressens envers lui à n’importe quel moment donné, et au lieu d’altérer violemment nos rapports, comme je le craignais autrefois, cela a l’air de les renforcer. Est-ce que par hasard je pourrais vivre mes sentiments avec les autres aussi ? Peut-être que ce ne serait pas non plus trop dangereux. Vous savez, j’ai l’impression de flotter au fil de la vie, à l’aventure, en étant moi. Quelquefois je suis battu, quelquefois je suis blessé mais j’apprends que ces expériences ne sont pas fatales. Je ne sais pas exactement qui je suis mais je pense sentir mes réactions à n’importe quel moment donné et elles me paraissent d’instant en instant constituer une base de conduite très acceptable. C’est peut-être ça que ça veut dire « être moi ». Mais naturellement ça n’est possible que parce que je me sens en sécurité dans mes rapports avec mon thérapeute. Ou peut-être arriverai-je à être moi-même tout aussi bien en dehors de ces rapports ? Je me demande. Peut-être bien. »

Ce que je viens d’exposer n’arrive pas rapidement. Cela peut prendre des années. Cela peut, pour des raisons qui nous échappent, ne pas arriver du tout. Mais au moins ceci peut donner un aperçu intérieur de l’image objective que j’ai essayé d’exposer du processus de la psychothérapie tel qu’il se déroule chez le thérapeute comme chez le client.


25 Nous avons toujours traduit the experiencing par l' « expérience immédiate » L’expression utilisée par Rogers, qui est d’ailleurs un néologisme en anglais, renvoie en effet au fait d’éprouver, sans qu’aucun cadre médiat ne s’interpose – temporel, intellectuel, normatif, etc. –, les données immédiatement vécues de son expérience. (N.D.T.)