X. L'unité du genre humain

« Les psychologues se refusent maintenant à discuter de la nature psychique intrinsèque de l'homme. C'est décidément démodé. S'il arrive qu'on s'attaque au sujet, c'est généralement pour rejeter aussi vite que possible l'idée de nature humaine, et pour passer à des thèmes moins difficiles et plus spécifiques (1). » Le but de la psychanalyse est de connaître la nature humaine dans sa généralité, en dehors de ses variations locales. Dans les théories de Freud l'unité se fondait essentiellement sur la loi de Haeckel qui définissait l'ontogenèse comme une reproduction de la phylogenèse. Bien que cette loi soit encore parfois citée par les biologistes, il est certain qu'elle n'est pas universellement tenue pour valable, et que son application à l'humanité est particulièrement douteuse (2). Dans des résumés récents de la théorie de l'évolution, les idées de Haeckel ne sont même pas mentionnées. En outre, la théorie de la horde primitive implique non seulement ces idées, mais aussi celles de Lamarck sur l'hérédité des caractères acquis.

Qu'est-ce alors qui rend l'humanité humaine ? Quelle est la clé qui permettra de comprendre sa nature ? Plutarque nous rapporte qu'Anaximandre, le philosophe milésien, avait sa propre théorie de l'évolution humaine. L'homme doit être né d'un animal, ou d'une autre espèce, car alors que les autres animaux trouvent rapidement leur nourriture par leurs propres moyens, seul l'homme a besoin d'une période d'allaitement prolongée. Donc, si l'homme avait été comme il est maintenant, il n'aurait pas survécu (3). Mais le premier à formuler la théorie de la foetalisation sous une forme non mythique fut John Fiske, de Harvard. D'après lui, une loi générale de l'évolution démontrait que plus un organisme

L'unité du genre humain 451

était complexe, plus il se développait lentement et que par implication, la prolongation de l'enfance qui accompagnait le passage des primates les moins intelligents aux primates les plus intelligents, entraînait une durée plus longue des soins parentaux. Les enfants, incapables avant quelque temps de pourvoir à leurs propres besoins, devaient être plus longuement nourris par leur parent femelle, et, dans une certaine mesure, aidés par leur parent mâle. Il en résultait un lien qui unissait les parents mâle et femelle pendant des périodes plus longues, lien qui tendait à constituer le commencement de la famille (4). Herbert Spencer lui-même émet des idées très semblables : « Dans les tribus sauvages on observe une grande mortalité juvénile ; il y a couramment plus ou moins d'infanticides, ou bien les conditions de vie difficiles provoquent des morts nombreuses, ou bien les deux. En outre, ces races inférieures se caractérisent par une maturité et des capacités de reproduction précoces, ce qui implique la brièveté de cette première période pendant laquelle l'individu ne poursuit que sa propre survie. Tandis que la fertilité dure plus longtemps, le prix à payer est lourd, particulièrement pour les femmes qui sont également épuisées par les travaux pénibles. Les relations conjugale et parentale ne sont pas des sources de plaisir aussi prolongées ni aussi intenses que chez les races civilisées (5). »

La croissance prolongée du genre humain est un fait généralement accepté. Ainsi Warden écrit dans The Emergence of Human Culture : « L'augmentation de la taille s'accompagna d'une prolongation de la période d'immaturité et du cycle vital dans son ensemble. Ce changement se produisit de façon indépendante à la fois dans la branche préhumaine et dans la branche présimiesque. Il correspondait en fait à une tendance générale de la branche des Primates qui continuait à être à l'oeuvre après le stade anthropoïde ancestral. Dans ce dernier, la période de gestation était probablement de six à sept mois, mais elle dure maintenant neuf mois chez les plus grands singes et chez l'homme. Comme l'enfant humain, les jeunes singes sont relativement petits et sans défense au moment de leur naissance. La période des soins maternels et de la dépendance vis-à-vis des parents est également beaucoup plus longue que chez les petits singes. La maturité sexuelle est généralement atteinte vers trois ou quatre ans chez ces derniers, mais rarement avant la huitième année chez les grands singes et les hommes. Il parait vraisemblabe que cette série de changements reliés entre eux se soit accomplie quelques millions d'années après la divergence des bran

452 Psychanalyse et anthropologie

ches préhumaine et présimiesque. Au même moment, les grandes bandes firent place tout naturellement au harem familial, qui devint l'unité sociale de base (6). »

Hooton décrit la situation de la façon suivante : « Chez les mammifères, la période pendant laquelle le jeune est nourri dans l'utérus de la mère et celle de l'impuissance infantile où il est nourri à la mamelle, restreignent le chiffre de la descendance et nécessitent les soins maternels. Avec la prolongation ultérieure du développement intra-maternel, le nombre des petits produits par naissance diminue encore, car la croissance intra-utérine prolongée du foetus exige de plus en plus de place dans la matrice, dont les possibilités d'expansion sont strictement limitées. Chez des mammifères comme les chevaux et les bovins, la limitation de la descendance à un petit par naissance est probablement déterminée par la taille du foetus, mais, chez les primates les plus évolués, elle est due à la croissance précoce du cerveau pendant le développement. (Les italiques sont de moi.) La longueur de la période prénatale et la prolongation de l'impuissance infantile de l'homme et des singes anthropoïdes sont les conditions préalables du haut développement final du système nerveux et des capacités mentales dans ces familles. Puisque tous les œufs sont mis dans le même panier, ou plus précisément puisque le panier ne peut contenir qu'un œuf à la fois, il importe de veiller avec soin sur ce panier et de protéger tendrement son contenu. » « À ce stade, ajoute Hooton, il devient nécessaire d'ajouter la sollicitude du père à celle de la mère pour la perpétuation de l'espèce. » Néanmoins, la nature ne semble pas avoir organisé l'évolution de la famille des primates conformément aux idées de l'homme sur ce qui est digne et convenable. Le père sub-humain, au lieu de servir la mère en la respectant, en lui amenant de la nourriture et en la chérissant, la bouscule et la domine (c'est du moins le cas des chimpanzés), si bien qu'elle a bien du mal à obtenir sa ration de nourriture, excepté pendant les courtes périodes où elle est sexuellement attirante. « Mais n'allons pas créer pour ces fonctions paternelles toutes nouvelles une phylogenèse des primates totalement spécieuse. Je doute qu'il soit possible de prouver, pour la majorité des sociétés sauvages contemporaines, l'existence d'une affection paternelle constante et d'une participation active dans les soins et l'alimentation des enfants (7). Si cela peut être prouvé, c'est l'une des victoires culturelles de l'homme sur sa nature biologique (8). » (Les italiques sont de moi.)

Briffault a classé les moyennes de poids, de durée de gesta

L'unité du genre humain 453

tion, de nombre de rejetons, ainsi que l'âge de la maturité sexuelle et celui de la croissance achevée chez l'homme et chez les autres mammifères. En ne retenant de son tableau (9) que deux des carnivores et les primates, nous obtenons les résultats suivants, qui sont très frappants.

Gestation Poids   Nombre           Maturité   

                        (en livres) rejetons sexuelle

(nombre Croissance

de jours)               (âge en achevée

 

Lion 110 350 2-4 3 3-4

Tigre 110 350 2-4 3 3-4

Primates :

Babouins210 50 1 3 5

Gorille 280 ? 300 1 10-12 12-15

Homme 280 140 1 13 25

L'énormité de l'écart entre l'homme et les autres animaux, dans l'âge de la maturité sexuelle et celui de la croissance achevée, est saisissante. « On dit que les anthropoïdes les plus évolués, écrit Briffault, sont capables de mener une existence indépendante à environ trois ans et ont achevé leur croissance entre huit et quinze ans. Chez la plupart des sauvages, le bébé humain est encore allaité au premier de ces âges, et subit généralement les cérémonies de puberté au second. Un bébé peut à peine se servir de ses yeux et coordonner ses mouvements avant l'âge d'un mois ; il est incapable de coordonner l'usage de ses membres avant cinq mois, et marche rarement avant la fin de la première année. Un orang-outang d'un mois est donc aussi avancé qu'un bébé humain d'un an ; un veau d'un jour est plus développé que les deux précédents. » « Le taux de croissance des divers animaux immédiatement après la naissance montre également la relation qui existe entre leur capacité de croissance et leur degré d'organisation : un lapin double son poids en sept jours, un chien en huit, un chat en neuf et demi, un mouton en dix, un porc en dix-huit, une vache en quarante-sept, un cheval en soixante, et il faut à un bébé cent quatre-vingts jours pour effectuer le même progrès (10). »

Spence et Yerkes nous déclarent : « Le taux de croissance relatif d'un chimpanzé pendant la phase prépubertaire positivement accélérée est de 25% par an, si on le compare

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aux 100% des autres mammifères pendant la période correspondante (11). » Corner souligne lui aussi l'absence de différenciation de l'évolution humaine (12). L'homme dispose d'un large éventail de traits généraux, alors que les autres mammifères se sont développés dans des directions spécifiques. Le corps humain est une combinaison de caractères primitifs dont certains sont hautement spécialisés. Ce processus de généralité des caractères existe déjà chez les primates et se poursuit dans le genre humain.

Mais on trouve aussi un autre courant du même type dans les théories biologiques. Si le développement de l'homme est ralenti par rapport à celui d'autres animaux, l'effet ultime de ce ralentissement serait que certains traits infantiles sont conservés de façon permanente. Dudley J. Morton nous dit que l'homme possède certains traits primitifs que les singes anthropoïdes actuels ne partagent pas avec lui (13). D'après Ashley Montagu, le crâne du bébé chimpanzé montre une grande largeur du contact mesethnoïde - presphénoïde, exactement dans le rapport qui caractérise le crâne humain (14). Friendenthal note que les singes anthropoïdes perdent leur système pileux (lanugo, Flaumhaarkleid). Les êtres humains ne subissent de modification de leur système pileux que sur une partie du corps, à la puberté. Avec les humains, les singes anthropoïdes sont les seuls animaux qui deviennent chauves, mais la calvitie est beaucoup plus précoce chez eux que chez les hommes (15).

Mais celui qui a véritablement exposé la théorie suivant laquelle les êtres humains ont conservé dans leur structure anatomique des traits qui les rendent comparables à des anthropoïdes juvéniles ou foetaux, est l'anatomiste danois L. Bolk. Bolk croit avoir découvert un nouveau principe d'évolution qui vaudrait également pour d'autres êtres vivants, mais qu'il applique spécifiquement aux humains. Ce qui l'intéresse, ce n'est pas quel type d'être il faut considérer comme l'ancêtre de l'homme, mais le processus par lequel cet ancêtre hypothétique est devenu humain. Certains aspects de l'anatomie humaine sont adaptatifs ou, comme il dit, consécutifs. Bolk désigne comme primaires les autres aspects, qu'il énumère : l'orthognathisme, l'absence de poils, la perte de la pigmentation de la peau, des cheveux et des yeux, la forme de l'oreille, « le pli mongoloïde », la position centrale du foramen magnum, le poids du cerveau, la persistance des sutures crâniennes, les grandes lèvres de la femme, l'architecture de la main et du pied, la forme du pelvis, la position ventrale du vagin, et certaines variations de la mâchoire et

L'unité du genre humain 455

des articulations. « En considérant ces variations à la lumière de l'ontogenèse des primates, nous arrivons à la conclusion qu'elles représentent toutes des états fœtaux qui ont été conservés par le genre humain. Des phénomènes qui étaient transitoires chez le grand singe sont devenus permanents chez l'homme. Les autres primates traversent dans leur évolution des périodes dans lesquelles les hommes ne les suivent pas. L'évolution de l'homme est conservatrice, celle du grand singe est propulsive (16). » Sous une forme condensée, la thèse de Bolk peut s'énoncer ainsi : l'homme est un foetus de primate qui a atteint la maturité sexuelle (17). Si un caractère foetal devient progressivement permanent, il doit y avoir un facteur inhibiteur qui empêche le processus normal de l'ontogenèse. Aucun mammifère ne se développe aussi lentement que l'être humain, aucun autre animal ne met aussi longtemps à devenir adulte. La même observation s'applique à la courbe descendante : le processus du vieillissement est Plus tardif chez les hommes que chez tous les autres êtres vivants.

L'hypothèse de Bolk est que ces phénomènes ont une cause endocrinienne. Les hormones qui augmentent ou diminuent la croissance fonctionnent de façon différente chez les hommes et chez les singes anthropoïdes. Là encore, leur fonctionnement chez les protohumains doit avoir été différent. L'activité inhibitrice de certaines hormones, à la suite de laquelle certains traits disparaissent de la surface et deviennent latents, peut être à l'origine des caractères que nous observons maintenant. Par exemple, nous avons perdu les poils de notre corps mais dans certaines conditions pathologiques du système endocrinien, les poils réapparaissent. Ces perturbations fonctionnelles du système endocrinien provoquent l'apparition de traits « pithécoïdes »(18). « Un hippopotame arrive à maturité à l'âge de quatre ans avant que les humains aient perdu leurs dents de lait. Dans la symbiose prolongée de l'enfant avec ses parents, nous trouvons la raison pour laquelle les êtres humains vivent en famille, et dans cette coexistence prolongée de deux générations, nous découvrons la base biologique de la vie sociale (19). » (Les italiques sont de moi.) Bolk insiste particulièrement sur les phénomènes de dentition où il voit une preuve de ses théories. « Pour résumer les principaux traits de l'histoire de la dentition humaine, voici ce qui concerne la quatrième molaire : retard de l'apparition, réduction de la forme et suppression de la racine. Ce processus a eu lieu chez les ancêtres de l'homme. Pour la troisième molaire, le retard, la réduction et souvent la suppression se produisent comme pour la précédente, mais seulement chez l'homme

456 Psychanalyse et anthropologie

récent (20). » Les grands singes ont leurs dents de lait immédiatement après la naissance, et, aussitôt qu'elles sont au complet, les dents définitives apparaissent, si bien qu'aucun intervalle de temps ne les sépare (21). Schultz pense que le caractère différé de la période de croissance a pour effet une prolongation dangereuse de la durée de vie des dents de lait (22).

Mais plus significatif est le fait que le soma est en retard sur le germen, si bien que dans le cadre de notre retard général, notre sexualité est relativement précoce. L'équipement sexuel est prêt chez le petit enfant avant que l'hormone des gonades soit produite en quantité suffisante. Perloff nous dit que la sexualité des tout petits comporte déjà les trois éléments importants du comportement sexuel de l'adulte, à savoir la tumescence de l'organe, les mouvements rythmés du pelvis et la réaction neuro-musculaire intense qu'on appelle orgasme. Ces éléments doivent donc être présents chez le nourrisson à sa naissance (23).

L'ovule féminin a pratiquement atteint son plein développement à l'âge précoce de cinq ans, mais le corps n'est pas encore prêt à vivre jusqu'au bout les conséquences de ce développement. Alors qu'en général l'accomplissement de la maturité sexuelle implique également celui de la croissance de l'organisme, il en est autrement dans le genre humain (24) où le corps retarde sur l'impulsion sexuelle. Le fait que l'ovule soit prêt à l'âge de cinq ans, qui correspond à celui de la maturité sexuelle des singes anthropoïdes, indique bien qu'il doit y avoir eu dans la vie de nos ancêtres préhumains une période où ils étaient entièrement développés à cet âge précoce (25). Un changement du régime alimentaire, tel que le passage du stade herbivore au stade omnivore ou carnivore, peut avoir été l'origine de modifications du système endocrinien (260. Nous représentons nos ancêtres dans leur stade infantile, et le processus de retard est toujours à l'oeuvre (27).

Les races humaines représentent différents stades de retard. L'organisme humain est caractérisé par sa longue durée de vie et chaque période de la vie participe de cette extension. L'idée qu'il existe un mécanisme de contrôle du développement, responsable des différents traits des groupes humains, remonte à Keith, Stockard, Pfuhl et Paulsen (cités par Bolk). Shellshear a découvert que chez les Chinois le thymus subsistait parfois jusqu'à la vieillesse, et a attiré l'attention sur le caractère infantile de leur aspect général. Les Indiens d'Amérique du Nord terminent leur dentition plus rapidement que les Blancs, et les Africains du Sud plus tôt que les Indiens. Suk a montré que chez les Zoulous les dents défini

L'unité du genre humain 457

tives sont au complet à l'âge de quinze ans, y compris la troisième molaire, qui n'est jamais manquante (28). La blancheur de la peau n'est rien d'autre qu'un caractère foetal persistant, provoqué par la suppression de la formation de pigments dans la peau. Plus cette formation a été supprimée, plus la peau a gardé la couleur du corps fœtal, et dans les races blanches elle est restée presque identique à celle du foetus. Dans la race nordique, les cheveux foncent pendant l'enfance. Dans la forme ancestrale de la race, cet obscurcissement doit avoir commencé à un moment plus précoce de la vie foetale, si bien que les cheveux et les yeux étaient noirs et bruns comme chez les autres races. La peau du petit nègre nouveau-né est considérablement plus pâle que celle de l'adulte. C'est seulement après la naissance que la peau acquiert, plus ou moins rapidement, sa couleur définitive (29). La forme étroite et oblique de la fente palpébrale, le pli épicanthique, l'aplatissement de la base du nez et la saillie plus ou moins accentuée des yeux caractérisent la race mongole. Mais on retrouve les mêmes traits chez l'embryon humain en général (30).

Ceci ne veut pas dire que nous soyons prêts à accepter une théorie de la culture purement biologique. Les Blancs et les Mongols sont plus retardés que les autres, c'est pourquoi ils auraient développé les formes de civilisation les plus évoluées. Ce serait simple, mais faux. Les crânes de Bushmen ont la forme de ceux des bébés d'autres races, et les pré-Bushmen présentent des traits encore plus fœtaux. Il semble qu'on ait là l'exemple d'un retard dû à un saut depuis l'homme de Neandertal (31). Des sommets de civilisation ont été atteints dans le passé par des groupes moins foetalisés ; l'histoire et la géographie jouent aussi leur rôle (32). Ce que nous voulons dire, c'est seulement que la juvénilisation est une condition nécessaire, mais non une explication suffisante, de la civilisation.

L'homme de Neandertal, le crâne de Talgay et le Pithécanthrope sont dolichocéphales. Les premiers hommes, Bolk le suppose, étaient dolichocéphales bien que les primates en général fussent brachycéphales. Avec Elliot Smith, Bolk suggère que la dolichocéphalie est apparue avec la station debout et la protrusion de la région occipitale. Mais la race humaine dans son ensemble subit une brachycéphalisation croissante, ce qui montre que le processus de foetalisation continue à être actif. Tous les foetus humains sont brachycéphales pendant les premiers mois de leur existence, et la dolichocéphalie n'apparaît pas avant le sixième mois foetal (33)

458 Psychanalyse et anthropologie

Dans une série d'articles, Kappers considère la brachycéphalisation progressive du genre humain comme une preuve de sa foctalisation progressive (34). Weidenreich a, sur l'origine de la brachycéphalisation, une théorie différente (35). Les Australiens, que j'ai toujours considérés comme le groupe humain le plus primitif, sont hyperdolichocéphales, ce qui s'accorde bien avec les vues de Bolk. Bolk considère les races, noires comme moins « hominisées », mais les Européens et les mongoloïdes représentent des cas d'hominisation divergente (36). Néanmoins, la théorie de Weidenreich implique la rétention, sinon de caractères foetaux, du moins d'un processus foetal. Chez les singes anthropoïdes, le taux de croissance du cerveau change après la naissance, alors que chez les humains ce taux est constant jusqu'à la fin de la croissance. Weidenreich appelle l'évolution humaine « propulsive » au lieu de retardée (37). C'est seulement une question de terminologie. Tous ces biologistes sont d'accord sur un point, à savoir que l'évolution humaine est orthogénétique, basée sur une évolution des caractères innés qui se développent avec constance dans une certaine direction (38). C'est ce que Goldschmidt appelle la théorie de la préadapiation. Les adaptations n'apparaissent pas dans l'environnement où on les trouve, et ne sont pas causées par l'action de cet environnement ; les caractères adaptatifs apparaissent comme des mutations fortuites, sans aucune relation avec leur valeur adaptative comme pré-variations (39).

Ce point de -vue sur l'évolution humaine s'accorde exactement avec mon interprétation psychanalytique du développement de la civilisation. Des traits apparemment adaptatifs comme l'agriculture n'apparaissent pas en fonction de leur valeur adaptative, mais sont imputables à des tendances du ça (c'est-à-dire à des mutations) (40). Ils survivent grâce à leur valeur adaptative, mais c'est un autre problème. Nous voyons aussi la valeur d'une autre thèse de Goldschmidt, à savoir le caractère essentiellement orthogénétique de l'évolution humaine : une fois commencée, elle se poursuit dans la même direction jusqu'au développement éventuel de formes extrêmes qui mènent à l'extinction de toute vie (41). Osborn appelle téléogenèse ce type d'évolution (42). Dubois va jusqu'à faire l'hypothèse d'une tendance intrinsèque à la perfection. Le véritable passage, l'arche du pont qui relie les espèces entre elles, apparaît au cours de la période embryonnaire (43).

La question des différences raciales ne nous concerne pas ici ; nous voulons seulement souligner que le processus de foetalisation est considéré comme toujours actif. Il est intéressant de noter en passant que les traits physiques énumérés

L'unité du genre humain 459

par Kroeber comme dus à « l'autodomestication (44) » recouvrent plus ou moins les caractéristiques attribuées par Bolk à la foetalisation, et qu'il y a un parallélisme manifeste entre la vie d'un enfant et celle d'un animal domestique. Zuckerman nous dit que le contact sexuel ventro-ventral des chimpanzés immature est remplacé plus tard par la position dorsoventrale (45), alors que chez l'homme il semble bien que la position ventro-ventrale, ou juvénile, soit la plus habituelle. Weidenreich n'admet pas les idées de Bolk sur la transformation « du crâne et du visage humain » : la différence essentielle entre le développement ontogénétique de l'homme et celui des anthropoïdes n'est pas la rétention des traits foetaux chez le premier et leur abandon chez les seconds, mais la conservation plus longue des proportions foetales du développement chez l'homme, et leur disparition précoce chez les grands singes. Chez l'homme, le développement du visage devient dominant. « Par développement conservateur, on entend la conservation du taux de croissance foetale mais non des traits foetaux. Les traits foetaux dont parle Bolk, comme par exemple l'orthognathie, subsistent dans la vie postnatale à cause de la persistance du taux de croissance du cerveau (46). » Je n'ai pas compétence pour juger qui a raison, de Weidenreich ou de Bolk. Mais même si les remarques de Weidenreich sont justes, elles n'invalident que quelques-uns des traits définis par Bolk comme juvéniles (mais non ceux qui ont trait à l'absence de poils, à la pigmentation, à l'hymen, etc.) D'autre part, elles introduisent une hypothèse nouvelle et importante, à savoir que l'accomplissement suprême de l'homme, son cerveau, est dû à la conservation du taux de croissance embryonnaire. Les vues de Weidenreich semblent quelque peu lamarckiennes. Comme Bolk, Gregory attribue au pédomorphisme l'augmentation de la taille du cerveau (47). Suivant Abbie, des caractères comme le métopisme, l'amincissement des os du crâne et la fermeture tardive des fontanelles peuvent être considérés comme des exemples de la « fœtalisation » de Bolk. La forme fœtale du crâne subsiste, mais avec un changement de taille considérable (48).

Évaluant l'ensemble de la théorie, Zuckerman en critique de nombreux détails, mais admet la validité générale des idées de Bolk. « Bolk postule un processus général de ralentissement de l'embryogenèse et un processus de néoténie par lesquels des caractères foetaux généraux, qui sont recouverts au cours du développement chez les autres primates, deviennent partie intégrante de la forme accomplie de l'homme. D'une façon générale, ces processus semblent bien s'être produits (49). »

460 Psychanalyse et anthropologie

« Comparés avec, le développement rapide des autres mammifères, le développement et la croissance post-nataux de l'homme ont été retardés et longuement prolongés, (50). »

D'un point de vue biologique, notre explication de la culture a le sens d'une orthogenèse limitée par l'adaptation. Kappers (51 )reformule l'hypothèse du retard. Il met en contraste l'évolution des Equidae et celle des Hominidae. Le cheval s'est développé de façon orthogénétique dans la même direction à partir du cheval tertiaire, et est devenu de plus en plus spécialisé. Dans le genre humain, la direction de l'orthogenèse est opposée à celle du cheval. Après avoir discuté de l'augmentation du volume crânien chez l'homme, et en particulier des relations du neocranium  à tous les stades de la phylogenèse, Kappers écrit : « Il est facile de comprendre que les résultats de ce développement consisteront dans une conservation encore plus grande des caractères juvéniles et mêmes foetaux dans les diverses ontogenèses. » Tous les auteurs qui se sont occupés de l'ontogenèse des primates, en ne s'en tenant pas aux stades adultes, ont insisté sur ce point. Au commencement le système nerveux se développe plus tôt et plus vite. Schwalbe avait déjà montré chez des embryons d'hommes et de grands singes que la prépondérance du développement de la boite crânienne était l'expression d'un cerveau anticipé et d'un développement eurocrânien temporaires dans la croissance du splanchnocranium. Ceci provoque un volume du système nerveux central et du crâne relativement plus important au cours des stades ontogénétiques précoces, que dans la forme adulte (52). Il s'agit là d'une tendance générale des vertébrés, plus accentuée chez l'homme que partout ailleurs. La prépondérance accrue du cerveau chez l'homme est due à une conservation de plus en plus prolongée des relations formelles de l'ontogenèse précoce.

La loi de Haeckel s'applique lorsque le taux de développement augmente progressivement (qu'il est « palingénétique », au lieu de « protérogénétique »), mais non lorsqu'il décroît progressivement comme c'est le cas chez les êtres humains (53). Mais dans certains cas, les formes ontogénétiquement précoces réapparaissent d'une façon détournée (Prinzip der umwegigen Entwicklung (54)). Pendant le développement humain prénatal, la longueur relative de l'avant-bras augmente de plus en plus, et il en est de même pour les anthropoïdes. Mais, au cours du développement post-natal, la croissance de l'avantbras reste en arrière, jusqu'à ce qu'au stade adulte les relations foetales soient pratiquement rétablies (55).

En particulier le développement progressif, postulé par

L'unité du genre humain 461

Dubois (56), de la partie non réflexe du cerveau humain pendant l'évolution des hominidés, doit être compris lui aussi à la lumière du processus de conservation des propriétés ontogénétiques juvéniles. D'après Dubois, ce développement progressif se fonde principalement sur la division répétée des neurones. Plus le cerveau atteint tardivement son plein développement, plus sa maturation sera retardée et plus les neurones conserveront leurs propriétés juvéniles c'est-à-dire leur aptitude à se diviser (57).

Il faut peut-être admettre l'idée d'une sorte de situation circulaire ou équilibrée (58), dans laquelle plus l'homme régresse vers ses caractères infantiles, plus il progresse culturellement, moins il se spécialise dans son corps, plus il se spécialise dans sa culture et sa société. Ou encore, pour employer les termes de Ferenczi, les réactions autoplastiques (les spécialisations corporelles(59)  sont progressivement remplacées par le comportement alloplastique (la culture). Dans son fameux texte sur l'unicité de l'homme, Huxley résume les faits de la façon suivante : « Comme chacun sait, l'homme se caractérise par un taux de développement anormalement lent par rapport à celui de tous les autres mammifères. La période qui va de la naissance aux premiers signes de la maturité occupe presque le quart de la durée normale de la vie, au lieu d'un huitième, un dixième ou un douzième chez les autres animaux. C'est là, en un sens, un autre caractère unique de l'homme, encore que du point de vue de l'évolution ce trait ne représente que l'exagération d'une tendance qui existe chez les autres primates. » « Ce ralentissement a eu pour l'homme d'autres effets secondaires importants. Je n'en mentionnerai qu'un ici : sa nudité. La distribution des poils chez l'homme est extrêmement semblable à celle du foetus tardif d'un chimpanzé, et on peut difficilement douter du fait qu'elle représente une extension permanente de ce stade anthropoïde temporaire. » « La foetalisation ne pourrait jamais s'être produite chez un mammifère qui aurait engendré de nombreux jeunes à la fois, car la compétition intra-utérine aurait encouragé la tendance opposée(60). » Il faut mentionner à cet égard encore un autre caractère unique de l'homme. Peu d'animaux survivent au-delà de la période de reproduction. Il en est autrement chez l'homme, et le nombre des individus d'âge postérieur à celui de la maturité - c'est-à-dire la durée de la vie -augmente graduellement et même rapidement.

Je ne suis pas spécialiste d'anthropologie physique et ne puis donc avoir d'opinion indépendante sur les détails de ce Problème. Mais je pense que personne ne me contredira

462 Psychanalyse et anthropologie

si j'affirme que la période d'immaturité ou d'impuissance est plus longue chez l'homme que chez les autres animaux. De plus, je suppose que la plupart des anthropologues voudront bien reconnaître aussi qu'au moins certains des traits énumérés par Bolk sont dus à ce processus de ralentissement. Or, il y a un fait curieux, c'est que l'enfance prolongée de l'homme, universellement admise, n'est presque jamais utilisée dans le sens où je le fais moi-même. Les théories habituelles sont que la prolongation de l'enfance rend possible le conditionnement des êtres humains, d'où la dépendance de la psychologie à l'égard du conditionnement, c'est-à-dire de la culture. Mais déterminer de quoi la culture dépend, c'est là le genre de question qu'aucun anthropologue bien élevé ne doit poser ; c'est très « démodé » de rechercher les origines, cela sent son XIXe siècle, c'est une chose terrible, un mot chargé du plus mauvais mana qu'il soit. Même écartant cet aspect de la question, comment se fait-il que personne ne reconnaisse dans ce seul fait la clé la plus importante de la nature humaine ?

Freud, bien sûr, fait allusion plusieurs fois à notre état de détresse biologique. L'origine du surmoi se trouve en partie dans notre enfance et notre détresse [Hilllosigkeit] prolongées (61). Levy-Suhl a confronté les théories de Freud avec celles de Bolk (62). Bally a comparé l'activité animale et l'activité humaine. Les activités motrices des animaux les moins évolués, les insectes, et des vertébrés inférieurs, obéissent à des séquences plus ou moins rigides. Les organismes plus évolués réagissent eux aussi d'une façon orientée vers un but. Mais l'action elle-même est sujette à des variations infinies : seules les phases finales, comme la consommation de nourriture ou le coït, sont uniformes. Chez les animaux à l'enfance prolongée, la variabilité remplace la rigidité. Protégés par leurs parents contre les ennemis, ils manifestent néanmoins une agressivité héréditaire qui s'exprime dans le jeu. Des ennemis substitutifs remplacent les ennemis réels. Les frères, les soeurs et les parents se transforment en poursuiveurs et poursuivis. On aboie vers la feuille qui bouge, vers la balle qui roule, et on les met en pièces, l'animal joue (63). Alors que les activités orientées vers un but prennent fin rapidement lorsque le but est atteint, il en est autrement des activités ludiques : le plaisir est fonctionnel et ne s'achève qu'une fois épuisé. La tendance à amasser de la nourriture ou a assurer l'avenir est une forme institutionalisée des soins parentaux, ou un substitut maternel (64). Tandis que dans les sociétés accumulatrices de nourriture l'unité des

L'unité du genre humain 463

activités utiles et de celles qui sont vouées au plaisir est plus ou moins conservée - c'est-à-dire que le jeu apparaît dans la réalité sans qu'il y ait rupture entre eux (65 )-, dans les groupes plus évolués d'autres formes d'activité économique remplacent le stade de la chasse et de la cueillette. « La nécessité de développer un principe de réalité (au sens humain du terme), c'est-à-dire d'apprendre à supporter les tensions et à différer la satisfaction immédiate du désir dans l'intérêt d'une fin ultérieure, ne surgit qu'après que le processus de retard ait effectué une rupture fatale dans l'adaptation biologique originelle à l'environnement (66). » Lorsqu'une fonction est devenue source de plaisir, il est possible de supporter un délai dans la réalisation d'un but (67).

Ces préliminaires étant posés, je vais tenter de développer une fois encore, aussi complètement que possible, les théories déjà exposées dans The Riddle of the Sphinx (1934) ,et The Origin and Function of Culture (1943). En premier lieu je veux rappeler une idée étrange de certains anthropologues et psychologues, à savoir que le complexe d'Œdipe est dû à la société patriarcale, ou à la culture, ou au capitalisme (68). Zuckerman décrit le comportement d'un jeune singe à la queue en tire-bouchon, qui avait coutume d'explorer et de fouiller la toison de sa mère. Au cours de ces explorations, il s'interrompait soudain et fixait sa région pubienne. « Lorsil eut environ six mois, en réponse aux présentations répétées de sa mère, il la monta, et environ un mois plus tard cette activité s'accompagna d'érection et de poussées pelviennes » Si le père du jeune singe avait partagé la même cage, ces faits ne se seraient pas produits (69). »

Il est intéressant d'observer que la forme prégénitale de la sexualité existe aussi chez les grands et les petits singes. Mais notre sexualité, que nous avons définie comme précoce par rapport à la maturation du corps, doit être considérée comme retardée par rapport à celle des singes. Examinant des chimpanzés, Sonntag observe pendant des semaines des étreintes et des culbutes sans aucune signification sexuelle. Ultérieurement, ces jeux s'accompagnent d'un élément indiscutablement sexuel (70). Après avoir décrit les différents stades prégénitaux de la sexualité des grands singes, Sonntag fait les remarques suivantes : « Les observations précédentes sur l'apparition des réactions de copulation indiquent qu'elles prennent naissance dès les premières heures de la vie post-natale, en ce qui concerne certains des facteurs qui les Constituent (71). » Les observations de Sonntag ont en outre l'intérêt de montrer très clairement le passage progressif des comportements de

464 Psychanalyse et anthropologie

montée sur la mère à la génitalité, c'est-à-dire la base incestueuse de la sexualité (72). Suivant cet auteur, le fait d'être témoin des activités copulatoires des autres mâles et la rivalité avec ceux-ci sont des moments nécessaires du processus d'apprentissage (73). L'adaptation à la copulation est plus rapide et plus précise chez les petits singes que chez les grands (74)-tout comme les Australiens sont sexuellement plus « normaux » que l'homme moderne civilisé. Où, dans ce cas, se situe la culture ?

Hermann a commenté ces faits et d'autres semblables dans deux articles et dans un livre (75(. J'ai cité la remarque de Hooton suivant laquelle si des pères « sauvages, primitifs », parviennent réellement à aimer leurs enfants, on se trouve en présence d'une grande réalisation de la culture. D'après mon expérience personnelle, les pères primitifs sont sans aucun doute des pères affectueux. Qu'est-ce que cette « culture » qui accomplit ce miracle ? C'est le retard dont parle Bolk, c'est-à-dire l'identification inconsciente avec sa propre progéniture. Mais la tendance « animale » opposée doit être présente elle aussi, et un conflit surgit. Laïos a, comme (Edipe, un complexe d'Œdipe. L'animal grandissant doit avoir un complexe d'Œdipe, car l'enfant se développe en s'identifiant à un adulte (ou a plusieurs adultes, peu importe) du même sexe. Les désirs libidinaux seront dirigés vers la compagne ou le compagnon de cet adulte. Mais puisque la libido génitale est déjà présente alors que l'enfant est encore dépendant (fantasmatiquement, sinon réellement, oral), l'objet sexuel prima facie doit être la mère.

Bingham a bien retracé le passage de la situation mèreenfant à la situation mâle-femelle chez le grand singe (76). Voici la liste des activités qu'il décrit :

1o Agrippement, blottissement et étreintes.

2o Explorations et manipulations, contacts manuels et oraux incluant les actions de sucer, lécher et mordre.

3o Fuites, retraits et évasions, qui souvent mènent à 10.

4o Menaces simulées, avances, qui mènent à 10 ou 20.

5o Conduites d'ornementation et de coquetterie, qui mènent à 10 ou à 20.

6o Réflexes d'érection chez le mâle et la femelle, qui apparaissent précocement et à la suite de différents types d'excitation non sexuelle.

7o Stimulation des organes génitaux par des contacts qui impliquent des adaptations individuelles.

Mais il y a encore plus important que ce problème de l'universalité du complexe dŒdipe : c'est le fait, prouvé indiscu

L'unité au genre humain 465

tablement par la psychanalyse, que la névrose est un archaïsme. Freud a montré qu'en réalité l'individu névrosé « pleurait sur le lait répandu », c'est-à-dire était fixé à un stade révolu de son développement. « Il nous parait tout à fait normal que la petite fille de quatre ans ait de la peine et pleure quand une de ses poupées est cassée, à six ans quand sa maîtresse la réprimande, à seize ans quand celui qu'elle aime ne se soucie pas d'elle et éventuellement à vingt-cinq ans, si elle enterre un enfant. Chacune de ces conditions déterminant l'apparition de la douleur correspond à, une certaine époque de la vie et passe lorsque le temps est révolu ; les dernières conditions, qui sont définitives, persistent alors toute la vie. Mais nous serions surpris si cette petite fille, devenue femme et mère, pleurait pour une babiole endommagée. C'est pourtant ainsi que se comportent les névrosés (77). »

La névrose est une reproduction intégrale ou une exagération du processus qui nous a faits humains. Ainsi, dans le transfert, l'analyste devient un double du père ou de la mère, et toutes les situations réelles sont dénaturées parce que le sujet les assimile à des situations de son enfance. C'est l'équivalent des idées de Bolk sur la nature conservatrice du genre humain. Je répète donc ce que j'ai déjà affirmé dans The Riddle of the Sphinx (1934) à savoir que de ce point de vue la névrose met en évidence, sous une forme exagérée, le processus par lequel on devient humain. Bien entendu, tous les êtres humains ne sont pas névrosés au sens clinique du terme, mais je suis sûr que tous sont laudatores temporis acti. Les mythes d'un âge de rêve, la nostalgie des splendeurs de l'enfance, les représentations rituelles de la re-naissance, et nos rêves, sont autant de preuves que la régression est une émotion universelle. Le regret du passé est une émotion universelle. L'analyse des rêves diurnes révèle toujours leurs racines passées. Urd, Werdandi et Skuld (le passé, le présent et le futur) sont une seule et même chose, et la mémoire est l'élément fondamental de ce que nous attendons de l'avenir (78). Toutes nos attitudes émotionnelles irréalistes relèvent en fait de la magie inconsciente. Le monde est une Magna Mater : d'où les divers omphaloi (79) ou nombrils du monde. Quand nous pleurons, nous escomptons la satisfaction de nos désirs, et c'est à partir de cette situation infantile que nous avons créé la poésie et aussi, dans une autre direction, toutes les formes du culte de la souffrance.

Mais le fait le plus important de tous est le caractère prématuré de la pulsion sexuelle, souligné par Bolk et par d'autres : l'homme n'est pas seulement retardé par rapport au reste

466 Psychanalyse et anthropologie

du monde animal, il présente aussi une disharmonie dans

son propre rythme de développement. C'est pourquoi la

psyché doit développer différents mécanismes pour réprimer,

projeter ou transformer la pulsion sexuelle. Notre morale

sexuelle est fondée sur notre juvénilisation. Peut-être Unwin

avait-il raison après tout d'affirmer que la virginité et la

civilisation vont de pair. La limitation de l'exercice de la

sexualité ne produit pas l'énergie sociale d'une façon aussi

simple quUnwin le pensait (80), mais elle augmente pari passu

avec la civilisation, et toutes deux sont les signes d'un retard

croissant.

J'ai suggéré en 1943 que le point de départ de toute culture individuelle devait se trouver dans une modification de la situation d'enfance, c'est-à-dire un traumatisme ontogénétique(81). La mode actuelle est hostile à toute tentative de retour aux origines. « Il ne faut pas poser ces questions » ; le bébé, le père et la mère font partie d'une même Gestalt, et il est positivement indécent de demander d'où viennent les bébés (82). Bien entendu je sais parfaitement que ce ne sont pas les origines que nous voyons maintenant. Mon hypothèse signifie seulement que puisque d'un point de vue individuel la personnalité commence par la situation infantile, il peut en avoir été de même pour les sous-groupes de l'humanité dans le lointain passé. La théorie de Bolk sur l'association de différents niveaux de retard avec des races différentes a le même sens. Schindewolf soutient que chaque type nouveau de l'évolution phylogénétique apparaît au cours des stades ontogénétiques précoces, mais non chez l'adulte. Plus ce type nouveau est complexe et hautement organisé, plus sa formation pendant la vie foetale doit avoir été précoce (83).

A. H. Schulz aboutit à la conclusion suivante : « Le fait qu'il existe entre l'homme, le singe anthropoïde et les autres singes une ressemblance beaucoup plus forte dans les stades précoces du développement qu'à l'âge adulte ne peut se comprendre que si on leur reconnaît une origine commune, dont ils ont hérité une propension aux mêmes processus ontogénétiques, lesquels à leur tour n'ont pu être modifiés qu'au cours de spécifications ultérieures. On dispose de preuves amplement suffisantes pour conclure que bien des parties du corps humain sont moins spécialisées que les parties correspondantes du corps d'autres primates, et donc sont restées plus primitives du point de vue phylogénétique. D'une façon semblable, on peut affirmer que les différentes races humaines sont devenues spécialisées dans les différentes parties de leurs corps à des degrés largement différents.

L'unité du genre humain 467

Ces degrés relatifs de modification de l'évolution correspondent à bien des égards à l'étendue relative du changement ontogénétique de chaque structure particulière (84). » Néanmoins il faut souligner que comme nous l'avons vu dans l'exemple du soma et du germen, cette conservation de traits primitifs ne se produit pas pari passu pour la totalité du corps humain. « La main et le pied des présimiens sont des structures nettement spécialisées. Extérieurement, ils présentent des déviations par rapport au plan horizontal des mammifères primitifs plus importantes que celles des mammifères supérieurs. » « L'homme a une main plus primitive et un pied plus spécialisé que tous les pongidés (85). » De nombreux auteurs ont soutenu que la main (86)  ou la libidinisation de la main (Hermann) étaient dotées d'une signification particulière dans l'évolution de la culture humaine. Je veux souligner à nouveau dans ce contexte que la tendance conservatrice (régressive) et l'élément fondamental de la culture semblent être une seule et même chose. Chez tous les primates supérieurs, d'après Schultz, la longueur du pouce par rapport à celle de la main est plus grande chez les foetus que chez les adultes (87). Cette décroissance ontogénétique est beaucoup plus prononcée chez les foetus anthropoïdes que chez l'homme.

Nous avons supposé qu'à un moment donné dans le lointain passé, non seulement les races humaines mais aussi les cultures humaines avaient dû commence à se différencier. Comment ? ou pourquoi ? Tout ce que nous-mêmes ou d'autres pouvons dire à ce sujet est conjectural. Il nous faut d'abord admettre que divers groupes humains ont vécu dans l'isolement et que par suite de mutations variables le degré de retard a varié lui aussi. J'en étais là lorsque le livre de Sir Arthur Keith, A New Theory of Human Evolution fut publié en Amérique. En 1908 Keith examina ce qui semblait être un foetus humain, mais était en réalité celui d'un chimpanzé de sept mois. La peau était nue parce que le foetus avait sept mois, mais au cours du dernier mois de son développement le foetus de chimpanzé se couvre de poils. « Ceux qui examinaient le spécimen d'un œil critique eurent la surprise de s'apercevoir que ses pieds étaient pourvus de gros orteils qui avaient la forme de pouces (88). » A cette époque, la plupart des visiteurs auraient considéré ce foetus comme une preuve supplémentaire de la « loi biogénétique » de Haeckel, à savoir que l'ontogenèse est une récapitulation abrégée de la phylogenèse. Mais si c'était vrai, nous devrions supposer que le chimpanzé descend d'un ancêtre de type humain dépourvu de poils, qui se serait couvert de poils ultérieure

468 Psychanalyse et anthropologie

ment. L'absence de poils étant l'une des caractéristiques les plus anciennes des mammifères, cette théorie est inacceptable. « Le foetus de chimpanzé au stade sans poils ne répète pas un trait ancien ou ancestral, il manifeste un trait nouveau (89). » Le stade sans poils a été conservé par l'homme comme un trait archaïque. C'est la foetalisation de Bolk. Keith mentionne que Bolk a eu de nombreux précurseurs, qui soutenaient des points de vue semblables (90).

Beaucoup d'autres caractéristiques de l'homme sont comparables à son absence de poils. L'homme se distingue par la grande taille de son cerveau et la petite taille de son visage : c'est là encore un trait des anthropoïdes à leur naissance. « Nous pouvons donc imputer la petitesse du visage de l'homme et la grandeur de la portion de sa tête qui contient le cerveau, à une tendance à prolonger pendant l'âge adulte un stade infantile. Nous notons également que le stade infantile de l'homme est une exagération de celui que l'on observe chez les jeunes singes anthropoïdes. Chez le petit et le grand singe nouveau-né, le foramen magnum à la base du crâne, par lequel la cavité crânienne communique avec le canal rachidien, est situé près du centre de la base. L'homme est le seul primate qui conserve cette position centrale. On peut considérer ce trait comme un héritage foetal. Chez tous les autres primates, lorsque les dents Permanentes apparaissent et que le visage et la mâchoire grandissent, cette ouverture recule au cours d'une série de modifications complexes dues à la croissance, jusqu'à ce qu'elle soit située à l'extrémité postérieure de la base. » « Un singe qui tète, accroché à sa mère, doit porter sa tête dans la position humaine, d'où la situation centrale du foramen magnum dans le crâne des grands singes nouveau-nés. Le déplacement du foramen commence quand la période d'allaitement s'achève. Ce stade infantile est devenu permanent chez l'homme (91). »

Si la structure anatomique de l'homme montre les traits d'un développement arrêté au stade de l'allaitement, il faut admettre que l'organisation orale elle non plus n'est jamais complètement abandonnée. Effectivement, nous allons le voir, on peut reconnaître en elle l'élément fondamental de la culture. « Les anthropoïdes fœtaux et infantiles ont un front bombé, proéminent, dépourvu d'arêtes. Avec l'apparition des dents permanentes, le front des chimpanzés se transforme. De fortes arêtes supra-orbitales se développent, l'os frontal est remodelé, il devient bas et fuyant. Chez l'homme et aussi chez l'orang-outang, le front conserve plus ou moins les caractères foetaux. Le front des femmes

L'unité du genre humain 469

est généralement plus fœtal à cet égard que celui des hommes. Dans la race éteinte des Neandertaliens et dans certaines espèces humaines anciennes, le front subissait des transformations comparables à celles qu'on observe chez les chimpanzés et les gorilles ; dans les races plus civilisées, la forme infantile du front est souvent conservé (92). »

J'ai toujours pensé que les Australiens étaient plus primitifs (c'est-à-dire plus génitaux et moins oraux, moins retardés) psychologiquement que les autres groupes humains. L'anthropologie physique confirme ce point de vue. La région supraorbitale est l'un des traits les plus proéminents du visage de l'aborigène australien. La forme fuyante du front est caractéristique des crânes australiens et tasmaniens, ainsi que de tous les primitifs, récents ou fossiles. Sir Thomas Huxley (93 )releva le premier la similitude des crânes australien et neandertalien. Par ailleurs les mongoloïdes conservent beaucoup de traits ontogénétiquement primitifs (c'est-à-dire infantiles, retardés). Ce sont : 1o L'arête du nez basse et rétractée ; 2o Un pli de la peau, le pli épicanthique, qui remonte de la racine du nez jusqu'à un autre pli qu'il rejoint audessus de la paupière supérieure ; 3o Les prunelles saillantes. Chez les Mongols, cette combinaison de caractères foetaux persiste à l'âge adulte. Les grands singes anthropoïdes ont des crêtes osseuses proéminentes, mais ces crêtes sont absentes au stade foetal infantile chez ces mêmes singes et chez l'homme. Elles réapparaissent néanmoins dans les cas d'acromégalie. Ceci provient d'une combinaison d'hormones mises en circulation par une perturbation de la glande pituitaire. « Nous pouvons donc inférer à juste titre, d'après Sir Arthur Keith, que le développement des arêtes crâniennes est contrôlé par une hormone ou des hormones sécrétées par la glande pituitaire et que le retard du développement et de la croissance des crêtes osseuses est dû à une réduction de l'action hormonale. Les différents rôles joués par les hormones pituitaires dans le développement et la caractérisation du corps se transmettent des parents aux enfants au moyen des gènes. Ces gènes, il faut le supposer, peuvent subir des transformations au cours de l'évolution. Par exemple chez le gorille mâle, les gènes responsables du développement des crêtes ont subi des changements qui aboutissent à une action hormonale plus durable et plus vigoureuse, tandis que chez l'homme les changements ont limité cette action à la fois dans son temps d'application et dans la force de ses effets (94). » Sir Arthur poursuit en expliquant que l'augmentation de la taille du cerveau est en corrélation de quelque façon avec une

470 Psychanalyse et anthropologie

diminution de la taille et de la force des dents et de la mâchoire. Il fait ensuite remarquer que les activités de jeu et la gaîté tendent à se poursuivre tout au long de la vie dans le genre humain, alors que les vieux anthropoïdes mâles sont moroses et coléreux. « L'homme est remarquable non seulement pour la prolongation des phases de sa vie, mais aussi pour celle de sa période de croissance cérébrale active. » Chez les singes gibon et rhésus, après la naissance, le cerveau ne grandit que proportionnellement au corps. « Ainsi la période d'augmentation active du cerveau ne dure que six mois chez le singe rhésus, onze mois chez le chimpanzé, alors qu'elle se poursuit pendant trente-six mois chez l'homme. Les périodes fœtale et infantile constituent ce qu'on appelle la « phase préparatoire » du développement, celle où les structures se mettent en place avant d'être utilisées. »

« Or, bien que ce soit dans la phase préparatoire que les traits nouveaux du corps deviennent manifestes, ce n'est pas pendant cette période qu'ils naissent véritablement. Leur présence chez le foetus a été « déterminée » ou précédée par des changements dans les graines germinales ou gènes qui sont responsables de leur développement. Au cours de la phase préparatoire toutes sortes de caractères nouveaux font leur apparition ; ils peuvent être utiles ou inutiles, nécessaires ou superflus, du moment qu'ils ne sont pas létaux le foetus et le nourrisson survivent. A l'entrée de la phase de maturation ou stade juvénile, ces caractères sont « essayés », mais c'est seulement à la phase adulte qu'on connaît leur destin. S'ils sont utiles et s'ils accroissent les chances de survie, ils sont conservés, sinon ils sont finalement éliminés. » « Pendant la phase préparatoire de la vie, le fœtus et le nourrisson vivent sur le capital, fourni pour le fœtus par le corps de la mère et pour le nourrisson par les soins parentaux (95). »

Ce point de vue sur l'évolution humaine est intéressant à bien des égards. Premièrement, il confirme mon interprétation des activités économiques de l'humanité (96) . Alexander écrit : « À l'origine le vol a été inventé non pas dans un but commercial ou militaire, mais seulement pour réaliser le rêve éternel de l'homme de s'élever vers les cieux », ce qui est simplement un rêve d'érection. (Je suis totalement en désaccord avec les « motifs sublimes » qu'Alexander projette dans ce rêve.) « Dans une publication récente, Róheim a montré que même l'agriculture, le jardinage et l'élevage du bétail étaient à l'origine non pas des activités utilitaires mais des activités de jeu... L'homme, en jouant, découvrit par inadvertance

L'unité du genre humain 471

leur usage pratique (97). » Deuxièmement, ces idées renforcent le point de vue de Freud. D'abord (98) il y eut le ça et en s'adaptant aux pressions extérieures il devint moi. Ou encore, en termes d'évolution, il y a d'abord des variations dans les gènes, et alors seulement la sélection naturelle intervient, qui accepte ou rejette suivant le cas (99). Troisièmement, il faut prendre en considération le fait que le ça préhumain et le ça animal sont deux choses différentes. Alors que le ça animal est aussi moi (l'animal désire ce qui est meilleur pour lui), le ça humain est, dans une large mesure, fantasme, produit d'un cerveau actif dans une situation protégée. Les êtres humains (et pas seulement les névrosés, comme l'a dit Freud) sont partiellement anachroniques, ils ne dépassent jamais cette vie fantasmatique.

Mais le thème principal de la nouvelle théorie de l'évolution de Sir Arthur Keith est celui-ci : Comment les changements structuraux se produisent-ils ? Le postulat est que l'humanité vivait séparée en groupes isolés, et qu'en se multipliant elle a donné naissance à des formes nouvelles. « Au cours des accouplements répétés, les gènes qui circulent à l'intérieur du groupe entrent dans de nouvelles combinaisons et donnent naissance à des individus dans lesquels des caractères anciens sont combinés d'une façon nouvelle. Certaines tendances peuvent s'accentuer, les gènes peuvent subir des mutations, changer, ou donner lieu à de nouveaux caractères (100). » Karl Pearson a pu montrer que si on part d'un petit groupe qui se reproduit, « le type, loin d'être stable, s'altère progressivement, sans l'intervention d'aucune sélection (101). » « Ainsi l'on verra, écrit Sir Arthur Keith, que je place la partie productive du mécanisme de l'évolution dans le monde souterrain des gènes, tandis que je situe les agents de compétition et de sélection dans le monde supérieur de la vie (102). » De nouvelles mesures législatives sont entreprises par la Chambre des communes, les gènes ; la Chambre des lords peut alors accepter ou rejeter les propositions que lui soumet la Chambre des communes. Darwin situait le pouvoir de l'évolution dans la Chambre haute : c'était ce qu'il appelait la sélection naturelle. En psychanalyse, nous observons le même déroulement : il y a d'abord le ça, et ensuite seulement le moi, mais les anthropologues sont très loin de le comprendre.

Néanmoins, dans la suite de son raisonnement, Keith s'égare complètement, et cela pour deux raisons. L'une est purement scientifique : il n'a pas la moindre notion de psychanalyse et utilise une psychologie qu'on ne peut appeler que prépsychologique. L'autre raison est qu'il a une mentalité

472 Psychanalyse et anthropologie

manifestement raciste. Les êtres humains vivaient par groupes. Ces groupes étaient unis par des liens de sympathie, et le sentiment de groupe est plus ancien que tous les liens familiaux. « Cette conscience d'espèce, ce sens de la communauté, est une caractéristique non seulement des groupes sociaux humains mais aussi de toutes les sociétés animales, qu'elles soient de fourmis ou de singes. Par ailleurs, la connaissance des liens du sang n'a été atteinte que par les hommes (103). » C'est là qu'on tombe dans la confusion. Hume, que l'auteur cite avec approbation, a écrit : « L'amour est une parenté déguisé (104). » Dans un passage de son livre, Keith interprète aussi « l'esprit de groupe » comme une extension de « l'esprit de famille » (105) mais les implications de cette remarque lui échappent. Zuckermann montre très clairement que les groupes animaux sont maintenus par l'Eros. Les rapports entre les facteurs écologiques et le facteur de reproduction sont pratiquement les mêmes que ceux que nous découvrons en analyse entre le ça et le moi.

Ce sont les conditions de l'environnement qui déterminent la taille du groupe et commandent ses mouvements. La température et les ressources alimentaires expliquent elles aussi l'attitude immédiate de l'individu dans les groupes, et peuvent, par la rareté ou la densité de la population, avoir également une influence indirecte sur le comportement sexuel. « Mais le comportement social - les interrelations des individus dans un groupe - est principalement déterminé par le mécanisme physiologique de la reproduction (106). » L'évolution de l'homme est encore plus soumise à l'ontogenèse que celle des autres espèces animales. Manifestement, le lien érotique, qui était à l'origine associé avec la fonction reproductrice, tend à perdre son caractère utilitaire et étend ses effets de la relation mâlefemelle à la relation parent-enfant (107). En outre, le processus de fœtalisation prenant une importance accrue avec le temps (notre fixation à la situation infantile augmente), il est clair que les gènes et les mutations seront de moins en moins responsables de ce que sera l'homme, et que l'expérience infantile le sera de plus en plus. Les groupes protohumains, dont le comportement variable dans la relation mâle-femelle ou parent-enfant peut s'expliquer à partir de données purement congénitales, deviennent maintenant progressivement humains. Le souvenir de leur situation infantile ancienne persiste et, devenus adultes, ils ont tendance à répéter cette situation. De plus, leur comportement ne correspond plus seulement au modèle stimulus-réponse de l'animal, mais à une sorte de réaction imitative ou symbolique à la situation infantile,

L'unité du genre humain 473

qu'ils essayent de maîtriser ou de répéter.. A ce stade, nous avons la personnalité mais pas la culture (108). La culture est la situation parent-enfant qui s'étend sur plusieurs générations au moyen du langage (109).

Les erreurs de Sir Arthur Keith, lorsqu'il envahit le domaine de la psychologie, sont légion. Il ignore que la découverte du premier objet, dans l'ontogenèse, implique l'ambivalence et que -précisément d'après la théorie de la foetalisation qu'il reprend à son compte - il devient alors inutile d'expliquer cette dualité par l'opposition de « l'en-groupe » et de « l'horsgroupe ». Nous trouvons dans la théorie de la foetalisation un guide beaucoup plus sûr que dans la position en réalité lamarckienne de Sir Arthur Keith, lorsqu'il postule que ces attitudes prennent leur source dans la guerre entre les groupes. Mentionnons simplement qu'il considère une population de cent quarante millions d'habitants comme ayant la même valeur génératrice qu'une horde primitive de cent personnes, qu'il invente une nouvelle race qu'il appelle « yusanienne » (américaine), et que d'une façon générale il donne sa bénédiction à toutes les formes de nationalisme, d'isolationnisme et de haine raciale, au nom de l'anthropologie.

Mais tout ceci dépasse largement le cadre de notre problème. Il est probable que des variations dans la situation junévile sont au point de départ de nouvelles formes phylogénétiques. Et cela ne vaut pas que pour l'homme. D'après Schindewolf, de nouvelles espèces zoologiques apparaissent au cours de l'ontogenèse. Il pense que des changements ontogénétiques précoces ont pour résultat des modifications plus importantes et plus profondes dans l'organisation de l'espèce (110). Il soutient avec Bolk que la station debout est la conséquence de la prolongation de l'enfance. Les crânes juvéniles sont plus adaptés à la station debout que les crânes adultes (111). Ce ne sont pas les facteurs d'environnement qui créent un mode de vie ou d'adaptation, mais des principes immanents à l'organisme qui déterminent son mode de vie et de relation avec l'environnement (112). Schindewolf n'est pas d'accord avec le terme de « retard » employé par Bolk, il baptise les mêmes phénomènes protérogenèse à partir de traits ontogénétiquement primaires (113). D'après lui, la loi biogénétique de la récapitulation n'est pas valable pour les grands singes et pour les hommes. La protérogenèse, c'est le changement qui survient dans les formes juvéniles et ensuite s'étend à la maturité (114). De Beer efface pratiquement de la carte (115) la théorie de la récapitulation de Hœckel, et attribue une portée encore plus grande que ne le fait Bolk à la thèse selon laquelle « l'ontogenèse crée la phylogenèse ».

474 Psychanalyse et anthropologie

La loi de Haeckel, écrit de Beer, a encore un poids considérable (116). Elle impliquerait le gérontomorphisme et la sénescence raciale (117). Lui-même remet en vigueur la loi de von Baer(118), qui établit les points suivants :

1o Dans le développement à partir de l'œuf, les caractères généraux apparaissent avant les caractères spéciaux.

2o A partir des caractères les plus généraux, se développent les caractères les moins généraux et finalement les caractères spéciaux.

3o Au cours de son développement, un animal s'écarte de plus en plus de la forme des autres animaux.

4o Les stades juvéniles du développement d'un animal ne sont pas comme les stades adultes des autres animaux, à un degré inférieur, mais sont comme les stades juvéniles de ces animaux(119).

D'une façon générale, les gènes peuvent modifier le moment d'apparition de certaines structures. Un caractère qui est présent ' ou fait son apparition, au stade juvénile d'un animal ancestral peut, dans l'ontogenèse de ses descendants, apparaître a) au stade juvénile seulement (caenogenèse) ; b) aux stades juvénile et adulte, produisant le remplacement de l'ancien état adulte par un nouveau, ce qui entraîne une déviation progressive de l'ontogenèse du descendant par rapport à, celle de l'ancêtre ; c) chez l'adulte, par un retard relatif de la structure corporelle par rapport aux organes reproducteurs, ce qui a pour résultat la pédogenèse et la néoténie ; d) au stade sénile seulement, provenant de la réaction du caractère en question à un vestige. D'après de Beer, la néoténie est valable pour l'homme et le grand singe (cas c), bien qu'à mon avis il s'agisse plutôt chez eux d'une combinaison de b) et de c), car l'extraordinaire prolongation de l'enfance constitue un caractère en elle-même.

De Beer écrit - « S'il est vrai que les grandes transformations évolutionnistes, donc l'existence des grands groupes du règne animal, soient attribuables au pédomorphisme, il devrait être possible de mettre en corrélation les caractéristiques des grands groupes avec les traits essentiels du pédomorphisme, à savoir l'apparition de caractères au cours des stades précoces de l'ontogenèse de l'ancêtre. Ceci se vérifie car pédomorphisme signifie plasticité  c'est-à-dire évolution, alors que le gérontomorphisme implique l'inverse (120). » « Un grand changement dans l'évolution est plus susceptible de se produire si les caractères juvéniles ancestraux deviennent ceux des descendants adultes, que si les caractères adultes de-viennent les caractères juvéniles des descendants (121). » D'après de Beer,

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la phylogenèse est due à une modification de l'ontogenèse, et ne joue aucun rôle causal dans la détermination de celle-ci (122). Dans une autre publication, de Beer désigne spécifiquement le pédomorphisme comme le processus qui a transformé l'homme de Neandertal en l'homme moderne. Selon lui, la couleur rose et la mobilité des lèvres de l'homme constituent une adaptation à l'allaitement prolongé, c'est-à-dire un nouveau trait pédomorphique devenu permanent dans le genre humain(123). Son idée générale sur l'évolution est que la force motrice vient de l'intérieur, et se soumet au contrôle, à la régulation de l'environnement.

Goldschmidt emploie même le terme de « monstre plein de promesses » pour exprimer l'idée que des mutants producteurs de monstruosités ont joué un rôle dans l'évolution ; dans une étape génétique unique, ils ont pu permettre l'occupation d'une nouvelle « niche » de l'environnement, et ainsi donner lieu à un type nouveau. Un petit changement dans les processus germinatifs produit donc des effets considérables (124).« L'évolution se poursuit à coup de mutations uniques bien définies, dont les altérations structurales peuvent, mais ne doivent pas nécessairement, être porteuses d'un avantage structural. Si un tel avantage apparaît dans la mutation, la sélection naturelle l'autorisera à survivre (125). »

L'idée que l'évolution est essentiellement orthogénétique a pour représentant Weidenreich (126). Huxley la résume dans ces termes : « Ainsi le cours de l'évolution darwinienne est vu comme déterminé non seulement par le type de sélection, non seulement par la fréquence des mutations, non seulement par l'histoire passée de l'espèce, mais aussi par la nature des effets des gènes sur le développement et celle des processus ontogénétiques en général (127). » Il semble donc possible de supposer que dans les sous-groupes de l'humanité, la « personnalité de groupe » et, finalement, la personnalité individuelle se développent de la même façon, par modification de l'ontogenèse. En d'autres termes, dans le problème de la poule et de loeuf, nous nous décidons pour la priorité de l'œuf. Cette façon de voir est en harmonie avec la biologie moderne et la psychanalyse. Mais si nous partons de la poule (la culture) et expliquons la situation infantile en tant que partie de celle-ci, nous laissons la culture elle-même suspendue dans les airs, c'est-à-dire inexpliquée, ou alors il nous faut introduire un nouveau facteur pour sortir du cercle vicieux. Cela pourrait être l'explication marxiste ou, dans un sens plus large, l'explication par l'environnement (128). Je ne vois pas comment les caractéristiques du désert australien rendraient

476 Psychanalyse et anthropologie

compte de la situation d'alknarintia ou de la subincision, ni comment l'économie balinaise ferait comprendre la façon dont les mères y traitent leurs enfants (129). Pourtant il ne faut pas nier que les pressions extérieures, qu'elles relèvent de conflits historiques avec d'autres groupes ou du climat, influencent effectivement les êtres humains. Mais faut-il en conclure que cela réfute l'explication psychologique ? Nous admettons au départ que le psychisme humain est structuré en surmoi, moi et ça. Nous savons aussi que ces constructions, dont nous sommes les auteurs, ne fonctionnent pas indépendamment les unes des autres mais d'une façon intriquée. C'est pourquoi, comme nous l'avons observé dans la période contemporaine, la pression extérieure modifie effectivement le moi (130), et par cette modification mobilise à nouveau les angoisses infantiles qui sans cela seraient restées à l'arrière-plan. Avant que je quitte la Hongrie, l'un de mes patients, qui allait perdre son travail à la suite de la « loi sur les Juifs », rêva qu'il était dans son berceau et que son grandpère lui coupait le pénis avec ses dents. Cela se passe de

commentaire.

Le problème de la nature de l'interaction entre la culture et l'environnement a été posé bien des fois, mais il est étrange qu'un archéologue ait tenté d'y répondre (131). Discuter des cultures « Kincaid » et « Baumer » sans savoir en quoi elles croyaient, suivant quelles coutumes elles vivaient, quelle sorte de peuples elles étaient, est totalement futile. À mon avis, les cultures sont essentiellement les expressions de conflits entre le surmoi et le ça, auxquels les êtres humains se livrent autant qu'ils peuvent le faire sans perdre contact avec la réalité - c'est-à-dire qu'ils se font autant de mal que leur moi ou la réalité le leur permettent.

Comme je l'ai montré dans une autre publication (132) il est évident que le complexe d'OEdipe est universel. Je ne crois pas qu'il soit universel parce que nous l'aurions hérité de l'humanité primitive à la suite d'événements hypothétiques (théorie freudienne de la horde primitive). Ce point de vue ultra-lamarckien est indéfendable. Mais il est certain que le complexe d'Œdipe découle directement de notre type de développement mi-prématurê, mi-conservateur (prolongé ou retardé) (133). Une patiente âgée de trente ans, mère de deux petites filles, raconte que sa fille de quatre ans se déshabille devant son père, se met à danser toute nue lorsqu'il arrive à la maison, grimpe sur lui et chante : « Qui a peur du grand méchant loup ? » Ses rêves révèlent qu'elle envie sa fille et la considère comme une rivale. Faut-il l'imputer à nos institutions ? Bien

L'unité du genre humain 477

sûr c'est lié à l'une d'elle la famille, puisque dans l'espèce humaine le mâle ne quitte  pas la femelle après qu'elle a eu des petits. Pourquoi en est-il ainsi ? Manifestement, c'est parce que l'épouse enceinte, ou l'épouse tout court, devient sa propre mère à laquelle il est attaché. Notre développement n'est pas seulement lent , il est aussi partiel, c'est-à-dire que l'inconscient ignore le temps (Freud) ou se meut dans l'espacetemps (Schneider (134)). Parce que l'homme désire toujours une mère, il est inévitable qu'il se heurte à sa propre descendance. Le problème est : Qui possède la mère ? Ou pour exprimer la même chose autrement : L'adulte est encore oral, l'enfant oral est déjà génital.

Étant enfant, Heitsi-Eibib, le héros divin des Hottentots, était agité et sa mère dut aller le mettre au lit. Lorsque les autres femmes furent hors de vue, il devint soudain un homme en pleine maturité et viola sa mère. Puis il redevint un bébé. Plus tard, quand sa grand-mère disait à sa mère : « N'entends-tu pas l'enfant pleurer ? », celle-ci répondait : « Je l'entends, mais laissons les hommes se tirer d'affaire comme des hommes (135). » Le tabou sur la fusion de l'oral et du génital peut être compris du point de vue ontogénétique comme une barrière contre l'inceste. Crawley a une explication différente. Il suppose que le tabou, largement répandu, qui interdit aux hommes et aux femmes de manger ensemble est dû à la crainte que le contact par la nourriture transmette aux hommes les propriétés de la femme - donc à l'angoisse de castration(136). À mon avis ce point est secondaire. Le fait essentiel est la tentative pour séparer l'épouse de la mère, la génitalité de l'oralité, de la dépendance infantile. Pour s'exprimer autrement, l'individuation dans une espèce juvénile doit être protégée contre la genèse (137). Par ailleurs, tous les rites de commensalité affirment précisément ce que le tabou dénie, à savoir que l'épouse est une nouvelle version de la mère (138).

Mais ce ne sont pas seulement l'impulsion sexuelle prématurée du fils ou de la fille et le désir de dépendance du père qui rendent le complexe d'Œdipe inévitable. C'est aussi un conflit biologiquement déterminé chez la femme ; la maternité et la sexualité génitale s'opposent l'une à J'autre. La femme enceinte concentre sa libido sur son propre corps (139 ) ; ses intérêts génitaux déclinent au bout d'un certain temps. Il en est plus ou moins de même pendant la période de lactation. Les tabous primitifs ont tendance à mettre fortement l'accent sur cette période, pendant laquelle c'est le père, et non l'enfant, qui est sevré de la mère. Balint a souligné (en

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accord avec Briffault) que l'amour, dans la mesure où il est désir du bien-être d'un autre être humain, n'a de base instinctuelle que dans la situation mère-enfant. La vie sexuelle de l'humanité est donc influencée par la prolongation de l'état infantile (140). Mais il s'agit, je crois, d'un double mécanisme : la génitalisation de l'enfant est parallèle à l'infantilisation de l'adulte. Il est vrai qu'on a des données sur d'autres primates, -notamment les babouins de Zuckerman, qui prennent le nourrisson pour objet d'amour, mais ce qui peut ne pas constituer un traumatisme dans leur cas peut en être un pour le moi humain relativement immature1(141). Ce double mécanisme, l'adulte dans l'enfant et l'enfant dans l'adulte, fournit également un des fondements du complexe d'Œdipe.

L'une des découvertes les plus générales et les plus indiscutables de la psychanalyse est que la libido passe, au cours de stades successifs, du moi à l'objet, du narcissisme à l'amour objectal. L'objet œdipien constitue une étape transitoire entre l'identification et l'amour objectal, entre l'enfance et l'âge adulte. C'est pourquoi dire d'un groupe ou d'un individu qu'il n'a pas de complexe d'OEdipe est aussi absurde que d'affirmer qu'il n'a jamais eu cinq ans, qu'il est passé directement de deux à vingt ans. La relation oedipienne a en outre un autre aspect transitionnel : c'est sa position intermédiaire entre le fantasme et la réalité. En effet, bien que la situation mère-enfant comporte une forte charge d'agressivité inconsciente, l'hostilité est beaucoup plus proche de la conscience et de la réalité dans la situation triangulaire. Comme le dit Hooton, que nous avons déjà cité : « La paternité est une grande réalisation culturelle (c'est-à-dire humaine). » Cela veut dire qu'elle est remplie de conflits, et que seule l'enfance prolongée de l'humanité en est cause. Alice Balint a tenté d'expliquer la paternité humaine à partir de la bisexualité, c'est-à-dire de l'adoption par le père d'un rôle maternel (142). A mon avis cette explication reste elle aussi à la surface des choses. Il faut interpréter les sentiments « paternels » comme une formation réactionnellle : au lieu de tuer sa progéniture, le père s'identifie avec elle, ou plutôt régresse vers son propre passage primitif de la position passive à la position active, où lui-même, étant enfant, jouait le rôle de sa propre mère.

De plus, il est parfaitement clair que l'enfant humain ne se développe pas uniquement sur le mode organique, mais aussi à travers le mécanisme d'identification ou d'introjection. Le premier objet introjecté doit être la mère, et la raison pour laquelle l'enfant accomplit cette introjection fantasmatique est son inaptitude à supporter la frustration. L'intervalle

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entre le moment où la faim surgit et celui où elle est apaisée est comblé par des satisfactions hallucinatoires, par l'image du mamelon. Nous insistons sur l'importance du fait que la découverte du premier objet est conditionnée par la frustration, mais qu'elle implique également l'existence de l'objet gratifiant ou « bon » objet. Lorsque le père est perçu comme un objet qui s'interpose entre l'enfant et sa mère, le processus se répète. Le père apparaît dans le tableau comme un idéal, la mère comme objet d'amour. « Tu dois être comme ton père » et « Tu ne peux pas être comme ton père » (Freud) vont de pair (143). Si nous ne formions pas d'idéal, nous ne grandirions jamais (144), et la formation d'un idéal est inextricablement liée au complexe d'Œdipe. Puisque notre état adulte est fondé sur notre enfance, il est évident que les situations de jeu protégées sont les prototypes des situations adultes. Dans ce sens, nous percevons la fonction téléologique du complexe d'Œdipe. Le père devient le précurseur de tous les ennemis de la vie adulte, la mère le prototype de toutes les femmes désirables, et, plus tard, de toutes les fins auxquelles nous aspirons (145). Le même processus, mutatis mutandis, est valable pour la femme. Le père est le précurseur de tous les objets d'amour. Dans un cas que j'ai analysé il y a quelques années, une jeune femme dépressive avait du mal à idéaliser un homme, parce que son père était mort lorsqu'elle avait deux ans, et qu'en outre il n'avait pas été idéalisé par sa mère.

La meilleure preuve du caractère conservateur de notre mode de croissance est que nous ne pouvons tolérer le changement sans l'abréagir et le dramatiser dans un rituel. On admet généralement l'universalité des rites de passage. Chaque étape du développement humain est dramatisée dans un rituel. On pourrait dire qu'alors que l'animal grandit une fois pour toutes, une fois qu'il est sevré ou sexuellement et physiquement arrivé à maturité, dans le genre humain les liens originels ne sont jamais complètement rompus (146). De même, il est difficile à l'être humain de couper le cordon ombilical qui le relie à ses morts ; c'est l'origine des funérailles retardées, des cérémonies mortuaires, des croyances dans la vie future, etc.

Comme je l'ai déjà souligné, la nature juvénile de l'animal humain se manifeste de tant de façons qu'elle s'impose comme la clé de l'Énigme du Sphinx. Dans mon livre qui porte ce titre, j'ai indiqué les principaux aspects psychologiques (ou culturels) de notre nature juvénile. La réponse manifeste à l'Énigme du Sphinx est l'homme, dans sa jeunesse, dans

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sa maturité et dans sa vieillesse. La réponse latente est la scène primitive (147). Les deux ensemble signifient que l'homme est l'animal au complexe d'Œdipe, et que c'est là le fil qui relie le passé, le présent et l'avenir.

Nous allons maintenant énumérer quelques aspects importants de la nature humaine qui proviennent manifestement du fait que l'homme est une espèce fœtalisée.

1. L'attitude antisexuelle de tous les êtres humains.

Fenichel semble d'abord avoir considéré la société comme responsable de l'attitude antisexuelle du genre humain. Dans un des premiers résumés qu'il ait donnés de la psychanalyse, il écrit : « Le problème est de savoir si les forces de refoulement apparaissent dans l'enfant lui-même, par suite de son incapacité physiologique à satisfaire ses demandes, ou si elles sont dues à la société (c'est-à-dire au père). Le premier point de vue est celui des psychanalystes anglais, le second est défendu par Freud. » (Selon Fenichel.) Fenichel se range à, ce second point de vue, déclare que tout est la faute de la société et s'en remet à la sociologie de la décision finale (148).

Pourquoi les pères feraient-ils obstacle aux jeux sexuels des petits enfants ? Est-ce pour des raisons pratiques ou en vertu « d'intérêts de clan » ? Aussitôt formulée, l'hypothèse apparaît comme absurde. Mais dans un ouvrage plus récent, Fenichel interprète correctement la situation, et énumère les causes que voici .

1o « Le fait biologique de l'inaptitude du nourrisson à contrôler sa motricité et donc son besoin d'aide extérieure pour satisfaire ses demandes instinctuelles. D'où l'intrication du désir et de la frustration ou du danger. »

2o Les dangers qui proviennent des menaces des adultes.

3o Les dangers fantasmatiques. « La violence de ses propres pulsions refoulées est projetée, et fait qu'il s'attend à une punition sévère, à des représailles cruelles sur les parties « pécheresses » de son corps. » (C'est le point de vue kleinien.)

4o La dépendance du moi par rapport au surmoi. L'angoisse se transforme en sentiment de culpabilité (149).

La base biologique de tous ces phénomènes y compris les menaces des adultes et la jalousie du père, se trouve dans le ralentissement de notre rythme vital et la précocité relative de la sexualité infantile. La comportement traumatisant de l'adulte relève sans aucun doute du fait que celui-ci tend à considérer l'enfant comme un objet sexuel ou (et) comme un rival dans le sens de ses propres tendances œdipiennes non résolues.

L'unité du genre humain 481

2. La recherche de nouveaux objets.

On a parfois distingué entre les tabous fonctionnels (le tabou de l'inceste) et les tabous sexuels en tant que tels, les primitifs ne connaissant exclusivement que les premiers. À strictement parler, ce dernier fait n'est pas exact, du moins pas pour toutes les sociétés primitives. Dans beaucoup d'entre elles, le tabou sur les rapports sexuels des jeunes est plus ou moins nominal (150), mais, même lorsqu'il n'existe aucun tabou officiel, l'angoisse est présente (151). Bien qu'il y ait de nombreuses exceptions, on observe une tendance générale à la diffusion croissante de la phobie de l'inceste. Une autre tendance fondamentale consécutive à l'aspect juvénile de l'humanité est la cupiditas rerum novarum, ou le désir de nouvelles relations d'objet. Ce désir est le processus de croissance, le rituel de séparation et de réintégration, le thème inépuisable des rites de passage (152) et des jeux d'enfants (153) . La propension, sans cesse croissante dans la société moderne, à réaliser l'interdépendance de ses membres est basée sur la prolifération de la symbiose (situation mère-enfant), qui s'oppose à l'indépendance relative de l'humanité primitive (154).

3. La régression.

Par rapport aux autres primates, la période de croissance de l'homme est prolongée, mais, par rapport à la totalité du développement, l'homme naît beaucoup plus tôt que le chimpanzé ou le macaque. À la naissance, l'ossification de

l'homme est beaucoup moins avancée (155). Le mécanisme de la régression peut être déduit directement de ce fait biologique. A sa naissance, l'homme est plus démuni que tout autre mammifère : c'est de là que découle le fantasme de la régression au stade protégé de la vie intra-utérine. Sous cette forme très générale, Rank a certainement raison de considérer la naissance comme un événement traumatique (156) , ou plutôt de voir dans l'existence immédiatement post-utérine une phase traumatique de la vie. Il suffit de mentionner le symbolisme du mandala si souvent discuté par Jung (157), le cercle concentrique du symbolisme centre-australien (158), ou le comportement bien connu des psychotiques au cours de la phase catatonique.

4. L'ambivalence.

La quatrième grande force de l'histoire humaine que l'on peut déduire du relatif état de détresse de l'homme au commencement de sa vie est le conflit. De notre point de vue,

482 Psychanalyse et anthropologie

il s'agit du conflit entre le sujet et l'introjet, c'est-à-dire de l'ambivalence inhérente à toutes les relations d'objet. Huxley nous donne la possibilité d'aller encore plus loin, puis de revenir sur notre propre terrain. « L'augmentation de la plasticité, par rapport au monde animal, conditionne le fait que l'homme est le seul organisme normalement et inévitablement sujet au conflit psychologique. Dans le monde animal le conflit psychologique est évité du simple fait que c'est tantôt un instinct, tantôt l'autre, qui domine le comportement animal. Ceux qui aiment bien observer les oiseaux sont d'abord surpris par la façon dont ceux-ci passent d'une activité à l'autre, sans transition ni hésitation apparentes - de la lutte à l'absorption paisible de nourriture, de la cour à un nettoyage indifférent, de la fuite épouvantée à l'insouciance. » « L'état interne de l'oiseau change vraisemblablement sous l'effet d'une certaine forme de fatigue physiologique ou d'une diminution de l'intensité d'un stimulus avec le temps ou la distance. Le type de comportement qui avait prédominé cesse de commander le mécanisme de l'action et est remplacé par un autre, qui immédiatement auparavant était subordonné et latent (159). »

Sherrington a montré que chez les animaux un mécanisme purement neurologique empêchait le conflit (160). « Par exemple un chien ne peut facilement marcher et se gratter simultanément. La moelle épinière est construite de telle façon que la mise en action d'un réflexe inhibe automatiquement l'autre. Mais dans le genre humain le système nerveux est comme un entonnoir, avec beaucoup plus de place pour la réception que pour l'écoulement. Le cône de réception de l'entonnoir est représenté par les nerfs récepteurs, qui transportent les impulsions des organes sensoriels vers l'intérieur, dans le système nerveux central ; le tuyau d'écoulement, par les nerfs effecteurs, transporte alors les impulsions vers l'extérieur, jusqu'aux muscles, et les premiers sont beaucoup plus nombreux que les seconds. La seule façon d'aboutir à une activité utile est donc que le système nerveux leur impose un schéma d'action particulier, et que tous les autres schémas, qui entrent en compétition avec celui-ci ou lui font obstacle, soient mis hors circuit. Le schéma qui a pris les commandes du mécanisme de l'action doit être le maître suprême, comme le capitaine d'un vaisseau. De bien des façons, les animaux sont comme les vaisseaux, commandés à tour de rôle par plusieurs capitaines, chacun se spécialisant dans un type d'action particulier et faisant la navette, suivant les besoins du moment, entre le pont où il règne en maître et l'obscurité

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de sa cabine privée. L'homme est en route vers le commandement unique, mais le capitaine a une façon déconcertante de se démultiplier en un comité divisé. » Huxley fait ensuite observer que les mécanismes psychologiques se développent dans le but d'éliminer cette désunion fondamentale. Le refoulement peut être nuisible dans la mesure où il mène à la névrose, mais il constitue une nécessité biologique en face des conflits pendant les premières années de la vie (161). (Les italiques sont de moi.) Commentant les idées de Bolk, Schneider pense que si l'on considère ces phénomènes sous l'angle de la suppression (inhibition) permanente d'un genre de vie dans le but de rendre possible une autre organisation, on arrive à la conclusion que la différenciation des organes a été inhibée dans le monde animal, ce qui a été le point de départ d'une nouvelle direction de l'évolution. Au lieu d'une différenciation organique, on a maintenant une différenciation psychique (c'est-à-dire la structuration établie par Freud), l'impuissance du bébé et la prolongation de la période d'apprentissage. Schneider postule aussi que le refoulement est dû à une inhibition permanente de la mémoire, consécutive à la foetalisation (162).

La frustration et la gratification étant les attributs de l'objet (163) l'ambivalence et le conflit sont inhérents à la nature humaine. Notre hypothèse est que l'introjection du sein est conditionnée par l'inaptitude du bébé humain à tolérer la séparation d'avec la mère, cette séparation étant prématurée. C'est cela qui, ajouté aux raisons neurologiques mentionnées par Huxley, fait que l'homme est perpétuellement soumis au conflit. Chaque culture constituera donc une tentative pour stabiliser ce conflit, mais le succès de telles tentatives est destiné à n'être que temporaire(164).

5. L'immortalité des pères.

Les êtres humains ont des idéaux, ce qui signifie qu'ils croient les autres plus parfaits qu'eux-mêmes et essayent d'atteindre cette perfection ; ils vivent dans le « comme-si » (165), affectant d'être autres qu'ils ne sont. Lorsque l'illusion prend, ils sont heureux (maniaques), et malheureux (dépressifs) lorsqu'elle échoue. L'être supérieur est le parent, et la croyance dans les choses surnaturelles prend sa source dans la situation infantile ; il en est de même de la gérontocratie, du culte des ancêtres et des dieux. Les animaux n'ont pas de religion, mais les êtres humains ont toujours besoin de pères, au ciel, si ce n'est sur la terre. La culture exagère, accentue ce que la biologie déterminait déjà. Comme l'écrivait encore Huxley :

484 Psychanalyse et anthropologie

« Un autre trait par lequel l'homme est biologiquement unique est la longueur et l'importance relative de ce qu'on peut appeler sa post-maturité. Si nous considérons la femelle, chez qui le passage de la maturité reproductrice à la post-maturité non reproductrice est plus précisément tranché que chez le mâle, nous voyons, premièrement, que chez les animaux un pourcentage relativement faible de la population survit au-delà de la période de reproduction. Deuxièmement, ces individus survivent rarement longtemps et jamais, autant qu'on sache, pendant une période égale ou supérieure à celle où la reproduction était possible. Troisièmement, de tels individus sont rarement importants dans la vie de l'espèce. La même chose est vraie des mâles, à condition qu'on ne prenne pas pour critère de la post-maturité l'incapacité de produire des gamètes fertiles, mais plutôt l'apparition des signes du vieillissement tels que la perte de force et de poids, la diminution de l'activité sexuelle et l'apparition de poils grisonnants (166). »

En d'autres termes, même à l'âge de la maturité, un être humain, contrairement à un animal, trouvera dans son groupe des êtres humains encore plus vieux, de ceux dont on fait les « pères ».

6. Le conservatisme.

Les biologistes parlent de pédomorphisme et d'un processus opposé, le gérontomorphisme. Celui-ci consisterait en une accélération du développement chez les descendants (167). Les résultats du gérontomorphisme sont les spécialisations progressives de la structure adulte, généralement pour s'adapter à un mode de vie plus ou moins restreint (168 ). Bien qu'on ne puisse dire que cette tendance biologique opposée soit aussi à l'oeuvre chez les êtres humains, il est permis d'affirmer que la combinaison de la néoténie de l'adulte et de la néoténie de l'être humain juvénile a pour résultat quelque chose de très semblable à ce processus biologique. Car l'éducation elle-même est une sorte de gérontomorphisme, en ce qu'elle comporte la propension de l'adulte à perpétuer sa propre personnalité dans ses descendants. À vrai dire, dans ce sens, la simple existence de toute culture humaine peut être considérée comme une tentative pour devenir rigides, spécialisés, intégrés.

Les anthropologues nous déclarent avec un air de supériorité que nous manquons de « sophistication ethnologique » pour comprendre le sens et la portée de la culture (169). Qu'est-ce que la culture ? Voici ce qu'en dit Gillin : « Les activités orien

L'unité du genre humain 485

tées innées chez le bébé humain sont si peu nombreuses et si mal adaptées à ses besoins, que si on ne prend pas soin de lui, il dépérit ou succombe aux rigueurs du climat, pour ne parler que de ces facteurs létaux. » « La culture, au moyen des coutumes pratiquées par ses délégués (les mères et les nourrices), préserve donc la vie même de l'être humain typique à son commencement. À mesure qu'il vieillit, l'individu devient capable d'apprendre les procédés d'autopréservation de la culture elle-même, mais toute sa vie il dépendra, pour survivre, de son aptitude à pratiquer les coutumes de ses groupes (170). » Il est important d'ajouter que cette dépendance de l'individu vis-à-vis de la culture augmente dans des proportions gigantesques quand on passe de la société de l'âge de pierre à la société moderne. Un Pitjentara, ou un Aranda, survivra assez bien dans le désert avec sa femme et ses enfants, isolé des autres membres de sa culture. En effet, c'est ce qu'il fait habituellement en période de sécheresse. Mais si un avocat, ou un épicier ou un écrivain de notre époque, était isolé de sa culture, il est évident qu'il ne pourrait pas survivre.

Gillin souligne le fait qu' « un type quelconque d'association ou de contact social est pratiquement inévitable dans toute société. C'est le contact que le bébé a avec sa mère ou sa nourrice. Il est certain que le mécanisme de reproduction du bébé humain est donné organiquement, mais ces particularités organiques de l'homme concourent à établir une situation sociale avec laquelle l'homme doit compter d'une manière ou d'une autre. La mère (ou son substitut) et l'enfant sont inévitablement amenés à une situation qui requiert de leur part à tous deux une interaction sociale. Pour des raisons qu'il est inutile d'examiner ici plus en détail, la relation fondamentale entre la mère et l'enfant tend de la même façon a s'étendre aux autres membres de la parenté. Ainsi l'enfant est généralement mis en contact avec son père ou le mari de sa mère, avec ses frères et sœurs, et avec les parents de ses parents (171) ». Notons que le caractère prolongé de la petite enfance et l'instinct maternel constituent dans la vie de l'individu à la fois la première situation « culturelle » et la première situation « sociale » (172). Puisqu'un adulte mâle est inévitablement associé à la mère, la situation oedipienne est la seconde étape de l'évolution de l'individu.

La synthèse récente de Kroeber sur les relations de la psychologie et de la culture est très stimulante et provocante. Il écrit : « L'activité culturelle peut être décrite comme une activité corporelle mentale - « le fonctionnement psychologique » - tout particulièrement dirigée et mise en forme

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par le choc des cultures passées et présentes. Ceux qui étudient les phénomènes culturels, qu'ils soient anthropologues, sociologues ou historiens, ont toujours reconnu que leur objet d'étude comportait des aspects psychologiques. Mais ils laissent ceux-ci à l'état implicite ou ne les explicitent que sur certains points. Réciproquement, tous les psychologues modernes reconnaissent que le tableau intégral de toute situation humaine naturelle ou spontanée contient un élément culturel. » « D'une façon correspondante, anthropologues et historiens postulent tacitement au départ que la nature humaine prise dans la masse, comme c'est le cas dans les sociétés, est suffisamment uniforme pour permettre qu'on la traite comme une constante. » Dans une note, Kroeber ajoute : « La nature humaine est prise ici dans son sens quotidien, et non dans le sens technique, presque opposé, que certains psychologues lui donnent, à savoir ce qui est plus large ou plus commun que l'individuel, mais plus étroit que l'universel. Cet usage étrange semble être dû à une réaction ultra-scientifique de certains psychologues quand ils se voient accusés de croire naïvement savoir quelque chose de la nature humaine non conditionnée ou pouvoir en déduire quoi que ce soit (173). » « La doctrine impliquée est celle de la fameuse “ unité psychologique de l'homme ”. » Celle-ci ne peut être considérée ni comme un fait établi ni comme un axiome, mais elle ressort d'une façon si écrasante de la totalité de notre expérience, que l'anthropologue ou le sociologue se sent autorisé à postuler ce principe au moins comme une approximation de la vérité, et à l'employer comme hypothèse de travail, ou en tout cas comme un symbole commode (174). »

Il me semble quant à moi que l'unité psychologique de l'humanité est plus qu'une hypothèse de travail : elle est si manifeste qu'il est à peine besoin de la démontrer. Même s'il était prouvé que l'humanité provient d'une variété d'ancêtres semi-anthropoïdes, il est évident qu'un processus général est impliqué dans le fait de devenir humain et que nous avons plus de points communs fût-ce avec un Bushman d'Afrique du Sud qu'avec un singe grand ou petit. Mais la clé du problème se trouve dans la note que nous venons de citer. C'est un paradoxe de chercher à connaître « la nature humaine non conditionnée » car l'essence de la nature humaine est d'être conditionnée. Bien des anthropologues et des psychanalystes néo-freudiens diront que je ne leur apprends rien - mais il y a une suite : l'essence de la nature humaine n'est pas seulement d'être conditionnée mais aussi d'être elle-même conditionnante.

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Du point de vue de l'individu, la culture est ce qu'il apprend. Whiting a décrit « Comment on devient un Kwoma », et Gillin a loué sans réserve son étude de pionnier (175). Mais à mon avis, pour quelqu'un qui a été analysé il aurait pu faire mieux (176). « Lorsqu'une mère Kwoma sèvre son enfant, elle l'avertit qu'il ne faut pas téter, sinon il sera blessé par le marsalai qui a maintenant pris possession de son sein. Parfois elle souligne son histoire en se posant une sangsue sur le sein (177). » Qu'est-ce que le marsalai dans ce contexte ? Cela pourrait être l'hostilité de la mère, puisqu'il se trouve dans son sein et que l'enfant qui tète peut être désigné lui-même comme une « sangsue ». Cette interprétation peut être juste ou fausse, mais il y en a une autre, qui elle est certainement exacte :le marsalai est le père.

Les marsalai sont de gros serpents et crocodiles qu'on considère comme appartenant au fondement mythique du Culte de l'Igname. On croit qu'ils sont présents au moment des cérémonies du Culte de l'Igname, dont le but est d'assurer une riche moisson d'ignames. Après une cérémonie, aucun des hommes qui y ont assisté ne doit avoir de rapports sexuels avec sa femme, car l'influence dangereuse du marsalai est encore collée à lui et pourrait la blesser (178). Dans un récit Arapesh, un marsalai pénètre dans la vulve d'une femme sous la forme d'un serpent. Pour découvrir si c'est vraiment un marsalai, on jette la femme dans le lac. « Si c'est toi, marsalai, coupe ses seins, sinon, qu'elle flotte. » La nature phallique du marsalai et le fait qu'il soit propriétaire du sein ressortent l'une et l'autre clairement de cette histoire. M. Mead nous dit aussi que les marsalai sont associés aux clans patrilinéaires (179). Lorsque l'enfant est sevré, la mère appartient au père. « Un homme ne doit pas faire l'amour avec sa femme pendant qu'elle a ses règles, car le sang menstruel pourrait blesser son pénis, ni pendant qu'elle est visiblement enceinte, car cela ferait mal au foetus, ni pendant qu'elle a un bébé encore nourri au sein (180). » En d'autres termes, aussitôt l'enfant sevré, la mère appartient à nouveau au père. Le marsalai est la projection surnaturelle du père.

« Les Kwoma croient que la nourriture se transforme en sang, lequel reste à l'intérieur du corps pendant un certain temps puis se détériore. Le bon sang est responsable de la santé de l'adulte et du développement normal de l'enfant. Le mauvais sang provoque la maladie et la douleur, et empêche la croissance normale. » Pour leur assurer une bonne santé, il faut de temps en temps saigner les enfants. On saigne périodiquement le pénis des garçons pour les faire bien gran

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dir (181). La cérémonie d'initiation comporte trois degrés au cours desquels le père cérémoniel entaille la langue et le pénis de l'initié (182). Il est clair que répandre le sang est l'expression d'une hostilité inconsciente, une castration symbolique de l'enfant mâle ou une imitation du sang menstruel. Si je mentionne tous ces faits, c'est pour montrer que l'éducation, ou le conditionnement de l'enfant, est fondée sur des motifs inconscients. Quand on analyse les démons des tribus australiennes, il devient évident qu'ils représentent les parents (183) et aussi qu'ils font fonction de croquemitaines. D'une façon générale les procédés éducatifs constituent un mélange d'identification, de libido et d'agressivité, compliqué de formations réactionnelles. Nous pouvons maintenant expliquer ce que nous entendons par le caractère conditionné et conditionnant de la nature humaine.

Que font en réalité les parents lorsqu'ils conditionnent l'enfant ? La réponse traditionnelle est que s'ils ne le faisaient pas, l'enfant ne survivrait pas. L'interprétation est exacte, mais téléologique. Ce type d'explication exerce sur la plupart des gens une forte attraction : il donne l'impression rassurante que tout va pour le mieux - et finalement il contient, consciemment ou inconsciemment, la croyance en la Providence. Il est vrai que les êtres humains ne survivraient pas si des parents n'en prenaient soin - mais ce n'est pas pour cela que les parents en prennent soin. La raison réside dans la part d'identification juvénile (de juvénilisation) qui survit en eux, les parents. Ainsi le même facteur qui devient un danger pour l'homme juvénile assure aussi la survivance d'une espèce juvénile.

Rendant compte de mon livre sur The Origin and Function of Culture, Hortense Powdermaker écrit que la lenteur du développement de l'homme n'est pas due au « retard » mais au fait que la réalisation de cette tâche exige une longue période préparatoire (184). Il faudrait donc considérer notre culture comme déjà existante (pour quelle raison elle le serait, cela reste mystérieux), et dire que, comme nous avons trop de choses à apprendre, grandir nous demande beaucoup de temps. C'est du mysticisme. En fait le processus de ralentissement ne commence pas avec l'humanité, il constitue le mécanisme général de l'évolution (185). Si l'homme est seulement le point culminant de ce processus, il est difficile de l'expliquer à partir de la nécessité d'acquérir la culture. Le processus de retard n'est pas un mécanisme essentiellement humain, mais un phénomène biologique très répandu (186). À mon avis, il faut plutôt intervertir la relation causale, et

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dire que la culture est l'expression ultime de ce ralentissement étendue aux phénomènes supra-organiques. Il s'agit là d'une question de Weltanschauung. Les théories finalistes sont mystiques ou théistes. « Ce qui distingue la théorie finaliste, c'est la croyance dans la progression vers un but ou une fin. On n'atteint pas la fin, pense le finaliste, à cause de ce qui précède, mais ce qui nous précède n'est qu'un moyen d'atteindre la fin. La fin, bien que plus tardive dans le temps, est donc la cause, et le cours de l'histoire qui l'a précédée n'est que l'effet (187). » Je suis trop fermement enraciné dans le grand et glorieux XIXe siècle pour croire dans les dieux, même lorsqu'ils portent un masque scientifique.

Mais même si nous voulons donner la préséance à l'aspect adaptatif de la situation, il n'en reste pas moins que nous avons affaire à des êtres humains et que leurs actions sont basées sur les émotions, sur l'inconscient. Si nous avons une enfance prolongée, cela fait des enfants démunis, et les adultes doivent en prendre soin. Comment cela arrive-t-il, comment cela peut-il arriver ? C'est que l'enfance prolongée vaut aussi pour l'adulte, ce qui lui permet de réagir à l'enfant. Ainsi pour les êtres humains il y a, -au lieu d'un simple développement organique, un type de développement fondé sur la coopération dans la situation mère-enfant ou adulte-enfant.

Nous avons vu dans le chapitre précédent que l'enfant était très tôt considéré, chez les paysans hongrois, comme un adulte en miniature. Si dans la même société ou le même groupe, il y a une classe supérieure et une classe inférieure, on verra que la première a toujours tendance à prolonger l'enfance ou la situation protégée. Dans ce cas il est évident que la différence ne relève pas de la rapidité de croissance mais de tentatives culturelles pour prolonger à la fois l'immaturité et la vie. Voilà le coeur de tout le problème de l'humanité. On a sans cesse insisté sur l'opposition entre le « naturel » et le « culturel ». « Les principes essentiels de l'interprétation culturelle - à savoir que ce qui nous fait humains et nous distingue des animaux n'est pas organique mais culturel, que le caractère et la morale n'ont pas de relation causale avec le type physique mais sont des produits de l'apprentissage et de l'éducation - sont loin d'être acceptés par tous les Américains », écrit Opler (188).

Si les phénomènes culturels n'étaient pas naturels comment pourraient-ils exister ? Si j'avais le goût des paradoxes, je déclarerais qu'il est naturel à l'homme de se conduire d'une façon non naturelle. L'éducation signifie une enfance prolongée et jamais dépassée - la nature humaine, qui est culture,

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est fondée sur un substrat biologique. Il faut ajouter à cela le terme de « fantasme » ou « d'image mnésique », dont nous ne comprenons pas tout à fait la nature mais dont la fonction est de prolonger et d'accentuer encore ce qui est spécifiquement humain par rapport à ce que nous partageons avec tous les autres animaux. Comparé aux autres animaux, l'homme est domestiqué. D'après Herskovits « le facteur initial de domestication a été pour l'homme, selon toute probabilité, une connaissance dont nous savons par des vestiges archéologiques qu'elle remonte au Sinanthropus pekinensis ; c'est celle de l'installation du feu dans l'âtre, qui, associée à la crainte des êtres prédateurs inconnus - humains, animaux et surnaturels -, a dû intervenir comme une force puissante dans la création d'un cadre et d'habitudes mentales qui ont fini par être symbolisés par le concept de « foyer » (189). Herskovits a peut-être raison de croire que le feu a été antérieur au langage lui-même (190). Nous n'en savons rien. S'il en était ainsi, cela voudrait dire que l'humanité a d'abord été soutenue par le symbole de la libido génitale (191). Les animaux sont ou ne sont pas en chaleur (192) ; le genre humain est symboliquement en chaleur. La culture n'est que l'extension de l'enfance prolongée dans laquelle les images mnésiques ou les symboles des générations passées sont unis avec le parent et l'enfant. C'est pourquoi quand nous parlons de phénomènes qui s'expliquent par la culture, c'est en réalité de psychologie que nous parlons. Cette équation admet deux sous-variantes, l'une justifiée, l'autre non justifiée. La forme justifiée consiste à entendre par culture ce qui dans un groupe est bien ou mal, c'est-à-dire l'idéal du moi et le surmoi. La forme injustifiée de l'explication « culturaliste » est l'utilisation par certains de leur ignorance de la psychologie pour la baptiser explication culturelle.

Un exemple remarquable de ce type d'approche culturaliste nous est fourni par l'article de White sur l'inceste. Le raisonnement qu'il empl(193) :

A. Les prohibitions de l'inceste ont une étendue variable, leur origine ne peut donc être psychologique.

B. La théorie de la dégénérescence ou théorie de la génération doit être fausse, puisque les primitifs ne connaissent pas la relation entre le coït et la conception.

C. La théorie freudienne de la horde primitive est indéfendable, car elle échoue à rendre compte des variations.

D. La véritable cause réside dans le facteur économique. L'introduction de l'exogamie a permis aux groupes de s'élargir.

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White écrit : « La psychologie met au jour un « désir incestueux ». Ce n'est donc pas un motif pour l'interdire. Par contre le problème se prête très bien à l'interprétation culturaliste. L'homme en ta-ut qu'espèce animale vit en groupe et individuellement. Les relations entre les individus, dans l'espèce humaine, sont déterminées par la culture du groupe c'est-à-dire par les idées, les sentiments, les instruments, les techniques et les schémas de comportement qui dépendent de l'usage de symboles et se transmettent de génération en génération par l'intermédiaire de cette faculté. La conduite humaine n'est que la réaction de l'organisme humain à ce courant de culture. » « Il en est de même de la définition et de la prohibition de l'inceste. La psychologie nous apprend que l'animal humain tend à s'unir sexuellement avec quelqu'un qui lui est proche. Non seulement cette tendance n'explique pas l'institution de l'exogamie, mais encore elle va dans une direction opposée. Par contre, si nous nous tournons vers les cultures qui déterminent les relations entre les membres d'un groupe et règlent leurs rapports sociaux, nous découvrons immédiatement la cause de la définition de l'inceste et l'origine de l'exogamie. La lutte pour la vie est aussi violente dans l'espèce humaine que partout ailleurs. La coopération confère une plus grande sécurité à la vie des groupes et des individus. » « On a défini l'inceste et formulé des règles d'exogamie dans le but de rendre la coopération obligatoire et extensive afin d'augmenter la sécurité de la vie. Ces institutions ont été créées par des systèmes sociaux, et non par des systèmes neuro-sensori-musculo-glandulaires (194). » Puis-je savoir qui a conçu le programme ? Dieu, peut-être, ou un plan quinquennal de l'âge de pierre. Quand on écrit sur la psychologie, on devrait au moins avoir entendu parler de certains résultats irréfutables, par exemple du fait que, quoi que nous fassions, ce sont des motifs inconscients qui nous font agir, c'est-à-dire que nous décidons du bien et du mal pour des raisons qui nous sont inconnues (195). White ne semble pas savoir que nous pouvons à la fois souhaiter et ne pas souhaiter quelque chose. De toute évidence, il n'a jamais rencontré le mot « introjection », sur lequel une grande partie de la pensée psychanalytique est fondée. Il y a longtemps que la psychologie a cessé d'être « neuro-sensori-musculo-glandulaire ». White croit donc donner finalement une explication « culturelle » de l'inceste. Les êtres humains ont jugé qu'un certain, but pouvait être atteint à l'aide de certains moyens. C'est de la psychologie, mais une psychologie très naïve et bien vieillie.

Une autre idée naïve est que « psychologique » est syno

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nyme « d'uniforme »(196). Bien entendu, il est tout à fait clair .que la culture, au sens où nous employons ce terme, ne peut exister sans le langage. Si on l'envisage du point de vue de l'ontogenèse, le langage est ce que nous avons appris de nos parents et que nous apprenons à nos enfants (196a). Les psychologues ont montré que les sons typiques émis par les enfants, simplement en ouvrant ou en fermant la bouche, appartenaient à des groupes tels que pa, ap, la, at, ou ma, am, na, an, et que les mots qui désignent le père et la mère étaient formés à partir de ces sons. Naturellement, ces mots ne sont pas formés par les enfants eux-mêmes, ce sont les parents qui conditionnent les enfants à rendre ce babillage équivalent des noms donnés au père et à la mère (197). Nous n'avons pas de confirmation anthropologique moderne de cette théorie, et je ne connais aucune recherche qui aille dans ce sens (198). Les thérapeutes de la parole ont traité les difficultés de la parole par « la méthode de la mastication ». On apprend au patient à combiner les mouvements de mastication avec l'expiration (199) . Froeschels et Jellinek pensent que les sons produits au cours de la mastication sont à l'origine du langage. « Ces faits mènent apparemment à la conclusion que l'homme primitif émettait en mangeant des grognements et des claquements, et faisait effectivement des mouvements de mastication et de manducation lorsqu'il proférait un son. Il ne faut pas oublier à ce propos que l'expérience clinique des progrès dus à « la méthode de la m.stication » dans le traitement des troubles de la parole apparaît comme une identification très claire de l'unité originelle de ces deux fonctions. » Les auteurs considèrent les mouvements de babillage de l'enfant comme les précurseurs de la mastication (200). Puisque c'est manifestement le mamelon ou la mère que l'enfant « mange », cette théorie semble plausible du point de vue psychanalytique. Sur la base de la survivance inconsciente de sa propre enfance, la mère apprendrait donc à l'enfant l'équivalence du premier son produit et de sa propre personne. Si l'homme primitif a vraiment appris à parler en mastiquant, l'action de parler à l'enfant (lui apprendre à parler) reposerait sur l'agressivité orale et constituerait une représentation symbolique de manger l'enfant, forme d'amour, d'agression et de réincorporation que nous avons décrite chez certaines tribus australiennes. Quoi qu'il en soit, une chose est claire : le langage relève de la bouche, il doit donc provenir de la phase orale de la libido et de l'organisation du moi. Il est également clair que le langage sert à la compréhension de personne à personne, et que le prototype de toutes les

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relations interpersonnelles est la situation mère-enfant. Il est de bonne méthode psychanalytique d'essayer d'expliquer le normal à partir du pathologique. Nous trouvons dans la schizophrénie la régression orale typique ; nous Y voyons aussi les mots devenir objets, la frontière entre les deux s'estompant. Un patient hébéphrène de l'hôpital d'État de Worcester, dont j'ai l'intention de publier le cas dans un autre contexte, déclare : « Prononcer le mot rue et en même temps sentir la rue dans sa tête, c'est ça la folie. » « Avoir du mal à manger, c'est la même chose qu'avoir du mal à prononcer un mot, ça colle à la bouche. » Lorsqu'il essayait de regagner son foyer, il prenait les mots trop à la légère ce qui veut dire que lorsqu'il tentait de revenir à la vie normale, il y avait quelque chose qui n'allait pas dans l'investissement des mots et des objets. « La sensation d'être incapable de retourner à un endroit est comme la sensation d'être incapable de prononcer un mot. » Il pensait que s'il arrivait à retrouver le mot, il pourrait aussi aller retrouver l'endroit. Je lui demandai : « Quel mot ? » Il me dit : « Oubli. » Puis il put s'en souvenir, mais pas le prononcer. Par exemple il disait : « J'ai oublié comment on dit le mot oublier », mais en arrivant au dernier mot, il ne parvenait pas à le formuler. Il essayait ensuite de dire « encyclopédie », ce mot qui contenait toute la connaissance, mais il lui fallait prendre l'encyclopédie pour trouver le mot « encyclopédie », et il n'arrivait pas à le trouver. Quelqu'un lui déclara qu'il était « plein d'air chaud » ; il le prit à la lettre et développa à partir de là toute une mythologie, devenant plein d'objets variés.

Mon sujet n'étant pas la schizophrénie, il est inutile d'entrer dans les détails. Mais il est clair que, pour ce cas, les mots sont devenus des objets et qu'à travers les mots, il tente de réinvestir libidinalement les objets (201). Lorsqu'un enfant apprend qu'un mot correspond à sa mère, à son père ou à quelqu'un de son entourage, il apprend de la magie, il apprend que J'émission d'un certain mot va être suivie de certains effets dans son environnement. Ce « monde intérieur » que l'homme a créé à l'aide du langage (202) , n'est-ce pas une forme douce de folie ? Selon l'école anglaise de psychanalyse, l'enfant normal traverse une série d'organisations psychologiques qu'on peut retrouver dans diverses formes de psychose. Les schizophrènes sont également doués d'une aptitude bien connue à comprendre les symboles, et les mots sont certainement parmi les premiers symboles que l'humanité ait créés - des sons qui représentent des objets. Je dois rappeler ici ma théorie de l'objet « intermédiaire » comme fondement de la culture,

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à savoir un objet « basé sur un retrait de la libido de l'amour d'objet à une position narcissique, suivi d'une nouvelle extroversion en direction de l'objet (203) ».

Le symbolisme est un problème très difficile à traiter dans le cadre de cet ouvrage. Il est pourtant crucial, et j'ai le sentiment qu'il est indispensable d'en dire quelques mots. J'ai déclaré dans l'introduction qu'à mon avis les symboles étaient potentiellement universels. Qu'ai-je voulu dire par là ? Essentiellement ce que Bastian entendait par ses Elementargedanken*. Les symboles, et même certaines configurations émotionnelles plus complexes, se multiplient continuellement sans que nous soyons à même de les rattacher à des institutions particulières. Nous avons décrit le schéma émotionnel en vigueur dans l'île Norinanby. Les membres d'un clan matrilinéaire constituent « un seul corps ». Le père est un étranger : sur un mode projectif, il est représenté par le géant Mangeur d'Hommes du mythe, par le Prince du Monde Souterrain, époux de toutes les sorcières, et par les sorciers. La magie de la guerre est dérivée du mythe du géant Mangeur d'Hommes.

G. B. Shaw projette la même constellation dans sa pièce Major Barbara. Une famille aristocratique est rassemblée autour de Lady Britomart et de son mari Andrew Undershaft, « self-made man » et constructeur de canons, de fusils et de vaisseaux de guerre. Le mari est étranger au groupe. Dans la pièce, on l'appelle à plusieurs reprises le Prince des Ténèbres : on identifie la virilité avec l'agression (voir ce qui se passe dans l'île Normanby). Il est le père qui mange ses propres enfants (cf. précédemment) ; il adopte un enfant trouvé destiné à lui succéder. D'après une tradition familiale, un enfant trouvé succède à un autre et le nom Andrew Undershaft est ainsi transmis de génération en génération. Le nom anglais Andrew vient bien entendu du grec andros, homme, et undershaft se prête à une interprétation symbolique évidente**. La fille d'Andrew Undershaft est Major Barbara, c'est-à-dire la sorcière, la femme au pénis (l'armée du salut, opposée à l'armée véritable). Elle a épousée un professeur de grec qui se déclare possédé par Dionysos (le dieu phallique), par Undershaft. On découvre qu'il est un enfant trouvé. Undershaft l'adopte, et il s'appelle désormais Andrew Undershaft. En d'autres termes, l'organisation matrilinéaire est une défense qui s'effondre, elle

______________

 *Pensées élémentaires. (N. d. T.)

 **On peut le traduire par « tige d'en bas ». (N. d. T.)

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n'est d'aucun secours contre le complexe d'Œdipe, car bien qu'elle prétende le haïr, la fille d'Andrew Undershaft, épouse Andrew Undershaft.

Goethe formule ainsi la même idée :

Denn geht es zu des Boesen Haus

Das Weib hat tausen Schritt voraus.

 Wir nehmen das nicht so, genau.

Mit tausend Schritten macht's die Frau

 Doch wie sie sich auch eilen kann

 Mit einem Sprunge macht's der Mann  (204).

Mais revenons au symbolisme pur et simple. Faut-il croire comme Jung, et aussi Freud, que les symboles sont hérités ? Chaque être humain reçoit-il en héritage le symbole du serpent comme pénis et de la caverne comme vagin ? Pour moi, la réponse est : non. Je crois en revanche que la disposition à former des symboles est héréditaire et que le symbolisme lui-même est fondé sur la situation mèreenfant. Dans cette situation, l'environnement de l'enfant est constitué par sa mère, et cet environnement est libidinal. D'où la tendance qui se développe en nous à investir de notre libido l'environnement pris au sens large. Que tous les objets érigés ou pénétrants doivent être pris comme des symboles mâles, et tous les objets récepteurs comme des symboles femelles, cela va de soi. J'admets toutefois que ce point de vue ne devient clair qu'à partir de la psychologie des rêves, c'est-à-dire d'une théorie des rêves que j'ai l'intention d'élaborer ailleurs. J'espère avoir montré l'impossibilité de prouver que des équivalences comme celle du serpent et du phallus soient associées à des types particuliers de culture, de société ou de personnalité.

Néanmoins, en dehors de cette hypothèse, nous connaissons la signification du mot symbole tel qu'il est utilisé en psychanalyse (205). Un symbole est le représentant perceptible d'un contenu latent refoulé. Car l'interprétation psychanalytique est avant tout une interprétation en termes de contenus refoulés, et la signification latente ne doit pas être confondue avec d'éventuelles associations conscientes ou préconscientes. L'interprétation par le contenu inconscient est subculturelle ; l'inconscient est le même pour toutes les cultures. Il y a des différences dans le moi et dans les mécanismes de défense, mais pas dans le ça. Si nous partons des « institutions de base », nous sommes toujours subjectifs, mais sans l'admettre. Le contenu latent se manifeste sous

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bien des formes, mais il n'est pas déterminé par ces formes. Ces formes elles-mêmes résultent de l'interaction de cette lingua franca du genre humain avec d'autres facteurs. Ces facteurs sont principalement historiques, donc inconnus quand il s'agit des primitifs, mal connus quand il s'agit de notre propre histoire. D'autres éléments, d'environnement ou géographiques, font partie du tableau. Là encore, nous en sommes souvent réduits aux suppositions. De nouveaux facteurs compliquent le problème, ce sont les données héréditaires ou constitutionnelles : autant dire que nous n'en connaissons pas grand-chose. Mais avancer une série d'institutions et déclarer que, parce que des groupes de gens font ceci ou ne font pas cela à leurs enfants, les contenus A ou B ne peuvent pas exister dans leur inconscient, c'est courir au désastre, comme je l'ai montré à maintes reprises dans ce livre et ailleurs. C'est une chose de faire une évaluation quantitative, c'en est une autre d'interpréter des contenus. L'anthropologue culturel entreprend une évaluation quantitative et la confond avec l'interprétation des contenus.

Il y a bien longtemps, Jung a appelé dialogue des inconscients la réponse instinctive d'un être humain à ce qui se passe dans un autre être humain. L'anthropologue qui se trouve seul dans une région inexplorée ou presque inexplorée devient bientôt la personnification de l'idéal du groupe. Le processus est semblable à celui du transfert dans la situation analytique (206). En Australie centrale, mes informateurs m'ont déclaré que j'étais galtia indora (très savant, ils voulaient dire dans leur mythologie), ce qui est exactement le rôle d'un chef Aranda en tant que gardien des traditions. Dans l'île Normanby, j'étais sans aucun doute l'esaesa (le chef qui donne des fêtes), bien que je n'aie pas grandi dans une culture mélanésienne. Mais n'avais-je pas reçu dans ma propre culture toute la formation culturelle requise pour cela ? Pourquoi auraient-ils mis l'accent sur cet aspect, si ce n'était à la suite d'une interaction instinctive entre moi-même et ces populations ? Un jour Sawaitoja me donna une incantation qui permettait d'arrêter une lance pendant sa course. Puis il dit : « Maintenant, si un Blanc tire sur toi, cette incantation te permettra d'arrêter la balle dans sa course ! » Cette déclaration m'amusa, et je dis : « D'accord, je vais chercher mon fusil. Toi, mets-toi là (à trois mètres). Puisque tu es le maître de l'incantation (c'est-à-dire l'instructeur bwajawe ana toniwagana), je tirerai d'abord sur toi et tu arrêteras la balle. Ensuite, nous inverserons les rôles, tu tireras sur moi et je

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dirai l'incantation. » Bien entendu, je plaisantais, mais il eut l'air soucieux et me dit : « Je crois qu'il vaudrait mieux ne pas essayer. L'incantation est assez rapide pour arrêter une lance, mais peut-être trop lente pour attraper une balle. » Et ce fut tout. Mais j'aurais pu ne pas savoir que c'était exactement ainsi qu'un barau (sorcier) était initié : il essaye de tuer son instructeur, et l'instructeur essaye de le tuer.

En 1931, chez les Yuma, on me considérait régulièrement comme un guérisseur, car qui d'autre qu'un guérisseur s'intéresserait autant aux rêves ? Une vieille femme Navaho de Two Wells, nommée Tchepaa, fit le rêve suivant (207) :

J'étais partie très loin, à Black Moutain. Je sortais de la boutique avec mon fils et ma fille. Ils dirent qu'une voiture viendrait nous chercher. Puis nous entendîmes du bruit, il y avait une danse pas loin. Soudain la terre s'ouvrit, nous tombâmes dedans et elle se referma. Je pensai : Comment allonsnous en sortir ? Il y avait un leu et un chemin circulaire avec beaucoup de hogans, et aussi un homme qui ressemblait à vous 208 quand vous écrivez. L'homme dit : « Ma petite-fille est là, juste à côté de moi. » Il avait une balle et un bâton, comme une crécelle. Il frappa mon pied, mon cou, mon épaule et le dessus de ma tête des deux côtés avec la crécelle.

Puis il me dit de danser, je me levai et dansai. Alors il se leva et dansa avec les enfants. Il dit : « Tu peux repartir maintenant. » Je demandai : « Comment ? Il y a du leu partout. » Il dit : « Voici une échelle et un tunnel, cela mène chez toi. » Alors, nous grimpâmes. Sur la terre, il y avait un homme en train de réparer un tracteur. Celui-là aussi vous ressemblait, et nous lui demandâmes le chemin de chez nous. « C'est là, près du pin, nous dit-il. L'endroit où vous étiez était l'enfer, vous ne devriez pas y aller. » Nous rentrâmes à la maison, et il y avait un rodéo ; le bruit me réveilla.

Les associations sont pauvres mais suffisantes pour notre propos. « L'homme, au pays des esprits (l'enfer, tchindita), était chauve - certains prédicateurs de la région sont chauves, et aussi quelques femmes à Ramah. La façon dont il me frappait avec le bâton, le guérisseur fait comme ça avec le pollen du maïs. L'homme n'avait pas de vêtements, je me demande si c'était Jésus. On pourrait le rencontrer », pensait-elle. On lui avait dit qu'il n'y avait qu'un Dieu, et que c'était Jésus. « L'homme au tracteur était un peu gras, comme vous, dit-elle. J'ai rencontré un homme comme ça il y a quelques jours. » L'ambivalence des réactions vis-à-vis de l'homme blanc apparaît clairement. L'endroit où vit l'homme blanc est l'enfer, mais c'est également la demeure de

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Jésus, et le Blanc est aussi l'homme secourable qui réparait le tracteur. Jésus, le guérisseur, et l'homme blanc qui s'intéresse aux rêves sont la même personne. La nudité, le bâton, la descente et la montée, la danse - il est difficile de ne pas soupçonner le symbolisme sexuel d'être l'élément fondamental du transfert. Car elle est flattée par l'intérêt que je porte à ses rêves et par les cadeaux qu'elle reçoit - et me voici en dieu des Blancs, en guérisseur indigène et en citoyen de l'enfer.

L'anthropologue dira bien sûr que ce rêve est déterminé par la culture. Si la femme n'avait pas entendu prêcher les missionnaires, il n'y aurait dans ses rêves ni Jésus ni enfer. Quant au guérisseur, c'est sa propre culture qui le fournit(209). Mais sa propre culture fournit bien davantage : les rêves y sont très importants, et associés aux cérémonies. L'activité d'un guérisseur Navaho consiste en une sorte de psychothérapie, et je suis psychanalyste. Mes patients de New York et de Budapest m'ont eux aussi transformé bien souvent en guérisseur ou en sorcier : pourtant, ils n'étaient certes pas de culture Navaho. Margaret Mead écrit : « Il faudra que la psychologie assimile et rende utilisables les découvertes les plus récentes des ethnologues, qui démontrent avec force qu'un membre totalement acculturé d'une culture vivante se distingue à tous égards et systématiquement des membres de toute autre culture (210). » Lorsque Dorothy et ses compagnons arrivent aux portes de la Cité d'Émeraude, ils doivent mettre des lunettes - tel est l'ordre du terrible Magicien d'Oz. « Il ouvrit la boîte et Dorothy vit qu'elle était remplie de lunettes de toutes les tailles et de toutes les formes. Toutes étaient munies de verres de couleur verte (211). » Tous les étudiants en anthropologie sont équipés d'une paire de lunettes vertes, alors ils voient, bien sûr, la Cité d'Émeraude de l'anthropologie culturelle moderne. L'affirmation de M. Mead est totalement inexacte a priori. Car si un indigène de Samoa différait à tous égards d'un citoyen américain, comment les découvertes de M. Mead sur le peuple de Samoa seraient-elles valables ? Aucune empathie n'est possible dans de telles circonstances. Mieux vaudrait alors renoncer totalement à faire de l'anthropologie, sauf sur son propre groupe. Les Samoans feraient leur propre anthropologie, et celle des Norvégiens n'aurait rien de commun avec celle des Danois.

L'article de Lee, cité parmi d'autres pour étayer ce point de vue, contient des affirmations purement et simplement fausses. D'après Lee, les Trobriandais n'auraient pas de concept causal car le mot que Malinowski traduit par parce que ou cause de signifierait en réalité « la partie infé

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rieure du tronc » (212). Ce mot est u'ula en Trobriandais. Voici ce qu'écrit Malinowski : « À la fin, il donne la « cause » ou la « raison » la u'ula de la famine. Et nous voyons là l'esprit indigène suivre sa pente traditionnelle et attribuer cet événement inhabituel, contre-nature, immensément douloureux, à la magie animée par le châtiment (213). » Si ce n'est pas de la causalité, rien ne l'est. Le mot correspondant dans la langue Duau est karena (tronc, origine). Hedagi sigaha karena : « Le rire (le sourire) est le tronc de la magie d'amour » : si une fille vous sourit, il y a des chances pour que vous en deveniez amoureux. N'est-ce pas là une relation causale ? On pourrait dire, en suivant le même raisonnement, que les Américains ne croient les gens bons que dans la situation intra-utérine, car ils disent : « He is a good egg. » Les Hongrois ne pensent pas qu'un fils puisse ressembler à son père, comme en témoigne l'expression : az apjara ütött « Il a tout pris à son père » : c'est un peuple terriblement oedipien, à coup sûr, et qui croit à l'immaculée conception. De plus, les Américains sont incapables de trouver la solution d'un problème, comme en témoigne l'expression : « They hit upon it*. » Quels muscles Einstein doit avoir à l'heure qu'il est ! Les Français ne connaissent pas la différence entre leur propre épouse et une autre femme (femme). Les Allemands sont encore plus mal lotis : ils croient qu'une femme est une chambre (Frauenzimmer), et leurs filles sont du genre neutre (Das Mädchen).

Lee oublie complètement qu'il existe une figure qui a nom métaphore. L'absence culturelle de la notion de causalité explique l'ignorance de la paternité (Lee). Et pourquoi ? Croire que l'enfant provient de l'incarnation d'un esprit, c'est aussi de la causalité - toute fausse qu'elle soit (214). Lee déclare dans le même article que les Trobriandais ne mangent pas pour se nourrir mais pour le plaisir que procure l'action de manger. C'est d'une absurdité si patente, qu'on ne sait que plus dire. Car nous mangeons nous aussi pour le plaisir que cela procure - mais qu'il s'agisse de lAméricain ou du Trobriandais, affirmer qu'on ne sait pas quand on a faim et qu'on ignore que, si l'on mange, on n'aura plus faim, c'est aller un peu loin. Je ne crois pas qu'il soit nécessaires de multiplier les citations. Ab uno disce omnes.

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* Série de jeux de mots intraduisibles, dont le ressort réside dans le sens littéral des expressions familières en usage dans les différentes langues. « He is a good egg » (c'est un bon type) signifie mot pour mot : c'est un bon oeuf. De la même façon « they bit upon it » (ils tiennent la solution) S'énonce littéralement ; ils cognent dessus. (N. d. T).

500 Psychanalyse et anthropologie

Mais revenons à M. Mead. Bien sûr, il y a un piège dans sa phrase. Elle écrit : « Un membre totalement acculturé diffère a tous égards, etc. » Il existe peut-être des membres qui ne sont pas totalement acculturés, car aucune entreprise humaine n'est jamais achevée. Mais si on interprète sa déclaration sur cette base, elle est superflue - et même dans ce cas, elle induit en erreur.

Ce que j'entends par les lunettes vertes des anthropologues ne peut être mieux illustré que par des extraits de Jules et Zunia Henry, qui nous ont donné un livre très précieux sur le jeu de la poupée chez les Pilaga. « L'observation sur le terrain de la rivalité fraternelle chez les Pilaga n'a fourni aucun témoignage d'autoaccusation ni d'autodéfense. Dans la mesure où ces facteurs n'apparaissent pas davantage dans le matériel expérimental, on peut dire qu'ils sont absents du syndrome de la rivalité fraternelle chez les Pilaga (215). » Pourtant, les données elles-mêmes vont exactement à l'opposé des conclusions des auteurs. Dans sa préface, D. M. Levy cite l'exemple suivant : « Le lendemain, en jouant à la poupée, il mit au sein la poupée-soeur et celle qui portait son propre nom. La troisième fois, il montra le poing à la poupée-soeur et dit : « Arrête. » Il refit cela plusieurs fois, puis émit des bruits de succion au-dessus de la tête d'une autre poupée. Ensuite il montra le poing à la poupée-mère, puis posa la poupée qui le représentait lui-même entre les jambes de celle-ci en disant : « Ils font l'amour. » Puis il entailla le vagin et le ventre de la poupée-soeur, et le cou de celle qui le représentait lui-même. Enfin il coupa le pénis de celle-ci en disant : « Je coupe mon pénis (216). » Si les auteurs ne considèrent pas l'autocastration comme un signe d'agressivité retournée contre le Moi (culpabilité), eh bien ils ont des lunettes vertes sur le nez, voilà tout. Darotoyi, petit garçon de quatre ans, prend la tortue et lui fait mordre la poupée-frère, puis la poupée-lui-même, puis à nouveau la poupée-frère, et ainsi de suite quatre fois. (217). Yorodaikolik, autre garçon de quatre ans, dirige les morsures de la tortue de la poupée-soeur à la poupée-mère puis à la poupée-lui-même, et recommence indéfiniment : la poupée-tortue mord la poupée-soeur, la cogne sur la table, puis mord la poupée-lui-même (218) . Tapani, petite-fille de huit-neuf ans, fait mordre la poupée-elle-même par la tortue. Puis c'est successivement la poupée-mère, la poupée-elle-même, la poupée-bébé. Ensuite, cinq fois la poupée-elle-même, puis la tortue va vers les parties génitales de

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celle-ci. La poupée-elle-même est continuellement mordue et remordue, alternativement avec la poupée-mère (219).

Il est nécessaire de clarifier quelques malentendus éventuels. Que j'utilise la juvénilisation comme la clé de la nature humaine ne signifie pas que je la prenne pour le seul facteur biologique important qui ait été à l'oeuvre dans le processus du devenir-humain. Je ne parle pas ici de tous les autres facteurs qui font intervenir la biologie dans les institutions humaines. Mais l'enfance prolongée a ceci de remarquable que sur ce point la biologie et la psychanalyse se trouvent en face de la même situation, bien qu'elles aient eu des points de départ aussi différents que l'étude des névroses et l'anatomie comparée. Peut-être le lecteur anthropologue récuserat-il ma thèse et déclarera-t-il qu'après tout, nous grandissons, et que les actions, les croyances et les désirs de notre maturité, bien que reposant sur ceux de notre enfance, sont devenus bien différents (220) . Je crois qu'il n'est jamais nécessaire d'insister sur les faits évidents. En effet il est évident qu'un homme est différent d'un enfant de cinq ans, et que le président des États-Unis n'est pas vraiment le père de tous les patients qui lui confèrent ce rôle en rêve. Freud est parvenu à plonger jusqu'au fond de l'océan, et on nous dit maintenant que l'océan a une surface.

Néanmoins, ce problème présente d'autres aspects. La pensée psychanalytique est réductionniste, mais elle n'est pas moniste (221) . Lorsque je qualifie la nature humaine de juvénile, cela implique en réalité un conflit entre deux courants : la régression et la maturation. Schneider a proposé une hypothèse qui étaye les idées psychanalytiques sur l'intégration nerveuse comme concept de développement (222).

La maturation est primitivement la libido génitale et, en tant que telle, elle se trouve en conflit avec les forces de retard. Selon Alexander, Ferenczi a tort de considérer la pulsion génitale comme une combinaison des fonctions urétrales et anales. L'équilibre dynamique des cellules a changé. La production de cellules spermatiques est un événement neuf qui a une portée plus grande que les pulsions antérieures de l'organisme (223). Bien entendu, c'est aussi un phénomène de croissance pur et simple, à savoir un renforcement du moi et une maîtrise accrue de la réalité. C'est également « l'expérience de ce dont nous ne souhaitons pas faire l'expérience », une tolérance plus grande à la frustration. Freud a posé que l'origine de la culture et le processus de croissance étaient une seule et même chose (224).

La psychanalyse nous permet d'aller bien plus loin dans

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la compréhension du processus de la croissance que ne le fait la « théorie de l'apprentissage ».

La fille d'une famille américaine de la classe supérieure était une enfant très jolie et très gâtée. Elle était la préférée. Elle s'opposa au sevrage de toutes ses forces, et lorsque le sein maternel lui fut retiré, elle refusa toute nourriture à l'exception du bifteck. L'événement suivant, dans sa vie, fut la naissance d'un frère. On l'emmena chez sa grand-mère (à l'âge de cinq ans), et elle fêta la naissance de son frère en tuant presque le petit chat qu'on lui avait donné. Le don du petit chat était pour ses parents une tentative consciente pour neutraliser le choc. Pendant des années, elle tyrannisa son frère jusqu'à ce qu'il fût trop grand pour être tyrannisé. L'union des parents était précaire : ils se disputaient parce que le père avait de nombreuses aventures. La fille, qui grandissait, était tantôt l'alliée de sa mère, tantôt celle des amies de son père. Mais surtout elle refusait son rôle sexuel et devint un garçon manqué, le compagnon de jeux et de sports de son père. Elle pratiqua beaucoup les jeux sexuels avec d'autres enfants, et l'un de ces épisodes fut traumatique. Un garçon urina dans sa bouche, et ils furent surpris par un adulte. Pendant longtemps, elle maîtrisa ce traumatisme dans ses diverses activités. C'était elle qui avait le pénis, elle qui urinait. Sa beauté, son intelligence et son aptitude naturelle pour les sports servirent son succès, ou plutôt le succès de son imitation du père. L'une de ses plus grandes réussites était la danse sur les pointes - c'est-à-dire la transformation de tout son corps en pénis. Bien entendu, elle devait rater le début de sa vie sexuelle, du fait de son attitude phallique-narcissique. Plus tard elle devint féminine, mais conformément au modèle de l'objet maternel introjecté. L'hypocondrie était le privilège de sa mère. Elle la copia aussi étroitement que son hystérie le lui permit. Sa féminité normale lui fut rendue par l'analyse.

Je cite ce cas pour deux raisons. En premier lieu, pour montrer que la thèse de l'unité nationale, soutenue par l'anthropologie moderne, ne s'appuie pas sur des faits. Kluckhohn et Murray écrivent : « Les membres d'une société donnée ont tendance à avoir entre eux plus de traits de personnalité communs qu'avec les membres d'autres sociétés (225). » Ce cas pourrait n'être pas américain, bien que la patiente, particulièrement dans la période de résistance, se soit considérée elle-même comme étant extrêmement américaine. J'aurais pu le rencontrer en Angleterre ou en Hongrie, en France ou en Italie, avec exactement les mêmes

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traits. Le narcissisme et la beauté de la patiente étaient congénitaux, bien que le premier ait été également stimulé par l'adoration précoce de toute la famille. Sa forte tendance à s'accrocher à son enfance ( résistance au sevrage, à la naissance du frère, à un travail suivi, insouciance, frigidité) est manifestement en opposition avec son rôle anatomique, avec son développement de femme. Le point de vue psychanalytique sur la culture est nécessairement réductionniste (puisqu'il réduit la culture à la psychologie et même à la biologie), mais il n'est pas moniste.

Henry critique à juste titre les psychanalystes qui admettent d'emblée l'existence d'une situation conflictuelle entre la nature et la culture (226). Car il est clair que le conflit se place entre un aspect plus ancien et un aspect plus récent de la nature humaine. L'instinct tend vers un but : cela, nous l'avons en commun avec tous les animaux. Mais nous tendons aussi à compter sur la coopération avec d'autres êtres humains, et également à nous opposer au changement cela, nous le devons à notre enfance prolongée. Freud écrit « La contradiction entre l'infatigable tendance d'Eros à s'étendre toujours plus loin et la nature conservatrice des pulsions en général devient très remarquable ; elle constituerait le point de départ de recherches sur d'autres problèmes (227). »

Le cas que nous venons de citer devrait aussi, je crois, mettre en lumière le caractère superficiel de la « théorie de l'apprentissage ». Dollard déclare que la théorie de Freud ne comporte aucune hypothèse propre à expliquer l'apprentissage (228). Il est vrai que les psychanalystes n'ont pas été enclins à formuler leur savoir dans ces termes - mais manifestement, cela peut se faire. Le conflit réside non pas entre la nature et la culture, mais entre la pulsion et l'objet introjecté, ou plutôt entre les pulsions et les objets introjectés. Dans le cas cité, on observe les traits suivants :

a) La libido orale ; résistance au sevrage, traumatisme oral, fellatio.

b) La libido urétrale combinée avec l'envie du pénis ; tentatives pour concurrencer les garçons dans la façon d'uriner, ambition.

c) La libido génitale ; cette dernière doit être dégagée de a) et b) par la psychanalyse.

d) Les deux objets introjectés : le père extraverti et exhibitionniste, la mère hypocondriaque mais chaleureuse.

e) Le syndrome d'angoisse-agressivité. L'agressivité latente est dirigée en permanence contre les femmes sur une base oedipienne, souvent contre les hommes à partir d'une for

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mation réactionnelle et de l'identification avec la mère ; « polygamie » du père, rivalité fraternelle, envie du pénis, etc.

Dans ce tableau complexe, nous n'avons même pas inclu tous les mécanismes de défense qui se développent au cours d'une vie. Il est évident que nous ne pouvons pas expliquer les êtres humains à coups de « récompenses » et de « punitions », comme des rats dans un labyrinthe. On n'y parvient pas davantage en énumérant une série « d'institutions de base » et en croyant ainsi avoir tout compris. « Unde parentur opes, quid alat formatque poetam. » (Horace, Épîtres, Liv. 11, 31 307.) L'idéologie de l'apprentissage par récompense et punition est contestable du point de vue du masochisme. Bergler souligne particulièrement la responsabilité de la passivité ou du masochisme du moi dans bien des actions dont les hommes semblent souffrir. Nous sommes tous familiers avec le fait que si les névrosés se plaignent continuellement de leurs souffrances, ils commencent à se plaindre encore bien davantage quand la psychanalyse les prive de ces souffrances. Mais il serait plus approprié de décrire les faits mis en lumière par Bergler comme déterminés par l'attitude du moi vis-à-vis du surmoi, ou par une libidinisation de la punition (229). De plus, considérant que la punition contient en effet fréquemment un élément libidinal, nous ne pouvons même pas prétendre que le moi inconscient se trompe totalement dans son évaluation de la situation.

Kluckhohn et Mowrer résument de la façon suivante le problème des différences et des ressemblances :

1o Tous les êtres humains ont en commun certaines qualités qui ont une valeur de stimulus social, ou traits de personnalité. Nous appellerons ceux-ci traits ou composantes universels, et leurs antécédents déterminants universels.

2o Les membres d'une société donnée ont tendance à avoir entre eux plus de traits de personnalité communs qu'avec les membres d'autres sociétés. Nous appellerons ceux-ci traits ou composantes communs, et leurs antécédents déterminants communs.

3o A l'intérieur d'une société donnée, les caractéristiques de comportement de certains groupes ou catégories sont plus ou moins constantes. La valeur de stimulus social de ceux qui jouent le même rôle a des propriétés communes. Nous l'appellerons la composante de rôle, et les antécédents des traits liés au rôle le déterminant de rôle.

4o Les membres d'une société donnée diffèrent entre eux par leur valeur de stimulus social, même ceux qui jouent

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des rôles semblables. Nous appellerons ces traits distinctifs et relativement uniques traits ou composantes idiosyncratiques, et leurs déterminants, déterminants idiosyncratiques.

5o Certaines ressemblances autres que les traits communs à toute l'humanité peuvent être observées dans la valeur de stimulus social d'individus appartenant à des sociétés différentes, même lorsque les caractéristiques de personnalité de ces sociétés varient considérablement. Néanmoins, la possibilité de telles ressemblances est déductible du fait que les déterminants idiosyncratiques ne se limitent pas à la société (230). » Est-ce là le même auteur qui proclame que toute interprétation doit être rapportée à la culture ? S'il y a des traits humains universels et des traits idiosyncratiques individuels, pourquoi l'interprétation varierait-elle de culture à culture ?

Il faudrait envisager le problème d'un point de vue psychanalytique, c'est-à-dire à partir de la structure de la personnalité. On a alors, conformément aux idées théoriques de l'auteur, la configuration suivante :

Le surmoi et l'idéal du moi (tous deux étant conscients, préconscients et inconscients).

Le moi (conscient, préconscient, inconscient).

Le ça (conscient, préconscient, inconscient).

Les caractères communs (c'est-à-dire tribaux et nationaux) sont des formes spécifiques du surmoi et de l'idéal du moi. Mais on ne peut parler de différences entre le groupe A et le groupe B que pour les deux premiers niveaux. Car lorsqu'on arrive à l'inconscient, « Von Harz bis Hellas immer Vettern » (Faust). Dans le moi inconscient, on peut aussi observer des traits communs. Que certains groupes développent certains mécanismes de défense (par exemple la projection : voir le cas australien) plus que d'autres, cela ne fait pas de doute, mais que certains types de mécanismes de défense puissent être complètement absents dans un groupe, je n'en jurerais pas.

Kluckhohn et Mowrer soutiennent aussi que « l'on peut sans risque prédire statistiquement que cent Américains manifesteront entre eux des traits communs d'organisation et de comportement personnels, plus fréquemment qu'avec cent Anglais d'âge, de classe sociale et de professions comparables (231) ». Le problème qui se pose est : faut-il donner un poids égal à toutes les manifestations d'une personnalité ou d'une personne ? Il est clair que si l'on demande à cent Américains et à cent Anglais s'ils préfèrent le café ou le thé pour leur petit déjeuner, ou bien le football à l'américaine ou à l'anglaise, les statistiques montreront des différences. Car

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ce sont là les mœurs d'un pays ; du point de vue psychologique, on les mettrait sous la rubrique de l'idéal du moi. Ils ne dépendent pas de la situation infantile mais d'événements historiques. Mais il n'est pas si sûr qu'on retrouverait ces différences statistiques si on pouvait comparer ces groupes à un niveau plus profond, tel que l'emploi de certains mécanismes de défense. L'opinion populaire et la majorité des « anthropologues diront : « Mais oui, bien sûr », mais je leur répondrai : Souvenez-vous du Rapport Kinsey ! » On se fait dans le monde des quantités d'illusions sur les siens et sur les voisins. Si on allait encore plus au fond, et qu'on se demandait s'il y a la moindre différence entre les contenus inconscients des cent Anglais et des cent Américains, je répondrais non, résolument non.

On nous dit que les cultures sont intégrées (23 et c'est probablement pour cela qu'il faudrait rapporter à la culture toutes les interprétations (233) . Du simple fait qu'une culture existe, les anthropologues en concluent qu'elle est intégrée et qu'elle fonctionne bien. Chaque monde est le meilleur de tous les mondes concevables (234) . Tout dépend bien sûr de ce qu'on entend personnellement par « meilleur ». Tout ce qu'on peut dire, c'est que toutes les cultures désirent l'intégration. Le néo-nationalisme moderne de l'anthropologie, avec son slogan « une seule culture, une seule psyché », est une manifestation remarquable de ce « wishful thinking ». Mes lecteurs américains ne connaissent probablement pas la série d'anecdotes qu'on raconte sur Mikosh, ce gentilhomme campagnard hongrois, à la cour de Marie-Thérèse à Vienne. Le baron veut acheter un globe et refuse tous ceux que le commerçant lui propose. À la fin, embarrassé, celui-ci lui demande : « Mais Monsieur, quelle sorte de globe désirez-vous ? » et Mikosh de répondre : « Un globe de la Hongrie ! » Le rédacteur en chef d'une revue américaine a récemment accepté un article soumis par un écrivain immigrant, à condition que ce soit la revue qui se charge du travail de rédaction, pour l'adapter au lecteur américain. Il ignorait que l'article avait été complètement récrit par la femme de l'auteur, américaine depuis n générations et elle-même écrivain.

Les cultures tendent vers l'intégration à tout moment - c'est tout ce qu'on peut dire. Les individus font de même. Nous attribuons cette tendance à la partie de la personnalité que nous appelons le moi. Mais grattez le Russe et vous trouverez le Tartare* ; ce qui est à la surface est toujours différent

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* En français dans le texte. (N. d. T.)

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de ce qu'on trouve en dessous. C'est pourquoi même si l'intégration complète était jamais réalisée, cela ne voudrait pas dire que l'interprétation dût se limiter à une culture, car quoi qu'il apparaisse à la surface, les éléments sous-jacents sont toujours les mêmes. Mais il est également évident que cette prétendue « intégration » ne peut jamais se réaliser complètement. Si c'était le cas, cela impliquerait l'immobilité totale, et la culture en question serait incapable de s'adapter au moindre changement.

Bien que les anthropologues ne s'en aperçoivent pas ou ne veuillent pas l'admettre, le pendule est reparti dans la direction opposée. Opler a introduit un nouveau terme technique en considérant les thèmes comme les forces dynamiques de la culture. Il écrit : « La thèse de cet article est qu'un nombre limité d'affirmations dynamiques, que j'appellerai thèmes, peuvent être identifiées dans chaque culture, et que la clé de la structure du caractère et de la direction de chacune d'elles doit être recherchée dans la nature, l'expression et l'interdépendance de ces thèmes (235). » Il décrit par exemple comment, d'après les Apaches Chiricahua, les hommes sont physiquement, mentalement et moralement supérieurs aux femmes. Le souci d'avoir une longue vie est un de ces thèmes, l'affirmation de la valeur de la famille et de la solidarité qu'elle implique entre ses membres en sont d'autres (236). Ce dernier signifie que les chances de succès d'un guerrier ou d'un chasseur Jicarilla varient avec la conduite au foyer de représentants de la famille, qui doivent se plier à de nombreuses restrictions pendant que les hommes sont engagés dans ces missions (237). Si cela n'était pas contraire à la dignité d'un anthropologue moderne, je suggérerais de consulter Frazer, The Magie Art, vol. I, p. 119. Pour ce qui est de l'influence affaiblissante de la femme ou des objets féminins (par exemple le panier comme symbole de la femme), Crawley en a discuté en 1927 dans The Mystic Rose. Bien qu'Opler et d'autres (238) n'entreprennent pas de rattacher les thèmes a des tendances universellement humaines, il est évident qu'on ne peut éluder cette conclusion. En tout cas, nous avons dans le concept de « thème » une réaction contre l'affirmation que les cultures sont complètement intégrées. Car c'est vraiment là un exemple de « wishful thinking ». Aucun être humain n'est complètement intégré, et encore moins un groupe. Les psychanalyses savent que quoi qu'on observe à la surface (chez un individu ou dans un groupe), c'est toujours le résultat d'une interaction complexe entre des forces en conflit. On peut dire, très schématiquement, que toute

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chose est aussi l'inverse de ce qu'elle a l'air d'être. Comment pourrions-nous admettre alors que chaque configuration soit différente de toutes les autres ? Comment ne pas voir que les mêmes ingrédients mijotent dans la marmite de toutes les sorcières, bien que leur distribution quantitative et leur mode de cuisson puissent être différents ? Aujourd'hui, un mode de pensée qui suppose des émergences est à la mode tandis qu'une pensée considérée comme réductrice ne l'est pas (239). Les êtres humains sont si divisés qu'ils ont refoulé leur soif fondamentale d'unité. Pourtant il est clair que si nous voulons vraiment connaître la vérité, il nous faut utiliser les deux approches. Il est nécessaire de prêter attention aux différences entre les groupes et les individus humains, mais pourquoi oublierions-nous l'étude de l'humanité ? Il faut rappeler aux anthropologues que tous les êtres humains mangent et font l'amour, dorment et s'éveillent, sont tristes ou contents - et qu'ils ont tous un inconscient.

Le 12 décembre 1947, j'écrivis la lettre suivante au Dr Bose, président de la Société Psychanalytique de l'Inde : « Pourriez-vous, vous-mêmes ou d'autres membres de votre société, me donner votre opinion sur l'analyse des Indiens ou d'autres groupes vivant en Inde, par rapport à celle des Européens ?

A. L'analyse met-elle au jour les mêmes contenus (Œdipe, ambivalence préoedipienne, castration, etc.) ?

B. Révèle-t-elle les mêmes mécanismes de défense (refoulement, projection, introjection, retournement contre le moi, etc. Voir Anna Freud) ?

C. Les formes de névroses sont-elles les mêmes (névrose obsessionnelle, hystérie, etc.) ?

D. A supposer que les points ci-dessus soient tous identiques, pouvez-vous indiquer les différences dans les formes de résistance, dans le moi ou l'idéal du moi, dans les couches préconscientes, ou dans les rapports quantitatifs entre les forces en jeu ? »

Voici sa réponse, datée du 22 décembre 1947. « En réponse à vos questions A, B, C, D, je puis dire qu'il n'y a absolument aucune différence entre un Européen et un Indien en ce qui concerne les mécanismes inconscients. J'ai eu l'expérience de patients européens et indiens, et je peux affirmer que les conditions sont absolument identiques chez les uns et les autres. La seule différence que j'aie pu observer est que chez les patients indiens, le complexe de castration semble jouer un rôle moins important que chez les Européens, et que les tendances féminines qui sont à la racine de la crainte de la castration sont plus faciles à mettre au jour chez les patients

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indiens. J'ai commenté ces faits dans l'un de mes articles qui sera réimprimé très prochainement dans notre revue Samiksa. Tous mes collègues ici (c'est-à-dire à Calcutta) partagent les opinions exprimées dans cette lettre. »

Je le demande, comment Peut-on encore soutenir la fameuse thèse de l'anthropologie moderne suivant laquelle une interprétation n'est valable qu'à l'intérieur de son contexte culturel ? Le verdict des psychanalystes et celui des anthropologues sont manifestement divergents. Est-ce parce que le psychanalyste ne sait pas de quoi il parle ? Pourtant la preuve que le gâteau existe, c'est qu'on le mange : si le patient trouve qu'il vaut la peine de dépenser tant de temps et d'argent chez son psychanalyste, et à la longue parvient même à guérir, c'est que les concepts construits par l'analyse ne sont pas complètement faux. Dira-t-on que c'est l'anthropologue qui ne sait pas de quoi il parle ? Cela serait également inexact. Par contre il est clair que tous deux ne parlent pas de la même chose. Pour le psychanalyste il s'agit de l'inconscient, et pour l'anthropologue du préconscient ou du conscient. Le psychanalyste traite du conflit entre le surmoi et le ça, le moi se trouvant pris entre ces deux forces antagonistes ; l'anthropologue, quant à lui, traite de l'idéal du moi ou plutôt de l'idéal du groupe.

Margaret Mead écrit - « L'Amérique ayant une culture morale -c'est-à-dire une culture qui tient pour important ce qui est bien et ce qui n'est pas bien - on ne saurait parler des Américains sans multiplier les références à des termes du type bon et mauvais. Pour parler des indigènes de Samoa, on aura recours à quantité de mots désignant la gaucherie et la grâce, les mauvaises manières (240) et les bonnes, ces dernières étant “dignes de celles qui reçurent une éducation de fille de chef” » etc. » L'interprétation d'une culture dans ses propres termes est manifestement superficielle et reste, dans le meilleur des cas, au niveau préconscient. Les anthropologues baptisent généralement « psychologie des profondeurs » l'énumération, par D. Leighton et Kluckhohn, des idées des Navaho sur la vie. Or il ne s'agit de rien de tel : ce ne sont que des interprétations au niveau préconscient ou conscient (241).

Je dirais finalement que les deux types d'interprétation sont valables, chacun dans son propre domaine, et qu'on n'atteindra la vérité entière qu'en mettant en corrélation les deux modes de pensée. Ruth Benedict qualifie son propre point de vue de « dur », et celui de ses opposants de « tendre » (242). C'est parfaitement exact. Herman a montré que la propension de la pensée à percevoir ce qui unit provenait dEros (tendance

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tendre) et que la propension opposée à percevoir ce qui divise relevait de l'agressivité, de Thanatos (tendance dure) (243). « Tout se passe parfois, poursuit Ruth Benedict, comme si le tendre ne pouvait fonder une doctrine de bonne volonté que sur un monde où tous les peuples seraient comme autant d'épreuves du même négatif. Mais faire d'une telle uniformité la condition du respect pour les autres peuples est aussi névrotique que de l'exiger de sa propre femme ou de ses propres enfants. Les durs, quant à eux, sont contents que les différences existent (244). » Cela également est irréfutable, si l'on s'en tient aux apparences. Mais que dire des gens (les anthropologues modernes) qui ne voient que les différences ? Quand un mari ne cesse de répéter à sa femme : « Tu préfères la viande à point, moi je la préfère saignante, mais fais comme tu voudras », et à son fils : « Tu crois que cela te fait du bien de rentrer toutes les nuits à trois heures du matin, moi ce n'est pas mon avis, mais après tout tu es libre », chacun sait que ces déclarations n'expriment pas l'approbation. Toute cette discussion revient à dire qu'il y a deux façons de regarder la vie. Les Romains disaient : « Homo sum, humani nihil a me alienum puto (245). » La façon de voir qui est actuellement en vogue, fut représentée au cours d'une conférence d'Ernest Jones, par une dame inconnue. Lorsque Jones eut expliqué la psychologie des rêves, cette dame, de nationalité américaine, se récria : tout cela était peut être vrai pour les Autrichiens, mais, quant à elle-même et à ses amis, elle était sûre que même leurs rêves étaient purement altruistes (246).

Si l'on va au fond des choses, certaines oppositions ne pourront jamais être tirées au clair, et cela pour des raisons entièrement personnelles. Je ne saurait mieux faire que de répéter les déclarations de Kluckhohn à cet égard : « Nous n'accorderons jamais assez d'attention aux relations entre les idéologies d'individus et de groupes spécifiques et ce que Whitehead a appelé « ce fond de présupposés inconscients qui domine les actions de générations successives ». En d'autres termes, nous devons rattacher les théories des anthropologues à des modes de pensée prédominants plus généraux. Si nous voulons saisir pleinement la portée d'une position théorique particulière, nous devons essayer de découvrir les intérêts et les variations qui sous-tendent les différents types de pensée et de recherche organisées. » « Le rôle des structures idéologiques dans la formation des théories anthropologiques me semble s'être manifesté (à des degrés divers) dans presque toutes les discussions publiées jusqu'à présent sur ce sujet. » « Bref, non seulement les anthropologues ont eu tendance

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à développer, par leur isolement intellectuel excessif, ce que John Dewey a appelé « une psychose professionnelle », mais encore ils ont en général négligé le rôle des « tendances culturelles » dans la détermination des courants et des postulats théoriques, qui se trouvent plus ou moins acceptés sans discussion par la majeure partie des anthropologues d'une culture particulière à un moment donné. Il serait facile de montrer que la plupart des théories sont intimement liées à la fois aux idées et aux expériences purement personnelles de leurs auteurs, et aux modes de pensée prévalents. Certes, une telle mise en relation ne supprime pas toujours ni nécessairement l'utilité de la théorie. Mais elle nous aide à envisager les théories d'un point de vue plutôt relativiste qu'absolutiste (247). »

J'ai tout à fait conscience de ce qui m'incite, à la fois dans mes origines culturelles et dans mon histoire personnelle, à me faire l'avocat des théories que je défends. Je peux révéler mes mobiles à quiconque cela intéresse, mais j'ai le sentiment que les écrire ici relèverait de l'exhibitionnisme. Chacun de nous (et en particulier ceux qui ont été analysés) devrait se livrer pour son compte au même travail et comprendre les mobiles personnels sous-jacents à ses options prétendument scientifiques. « E pluribus unum », à partir de toutes ces positions opposées, nous pouvons espérer nous approcher de quelque chose comme la vérité. L'uniformité d'opinions qui se manifeste à certaines époques ou dans certaines cultures est en elle-même une preuve suffisante du fait qu'elles se fondent moins sur les faits que sur des « lunettes vertes »(248).

Je me souviens de l'époque où l'école du Kulturkreis (aire culturelle ; Schmidt, Graebner, Foy) déclarait que la psychologie, c'était très bien, mais qu'il fallait l'appuyer sur la Kulturkreislehre (théorie des aires culturelles). La Kulturkreislehre est pratiquement oubliée maintenant. Ses auteurs proclamaient que c'était l'histoire, mais c'étaient surtout leurs propres fantasmes. Nous nous trouvons actuellement dans une situation semblable. On construit un système (les institutions de base), on en déduit certaines conclusions (qui se révèlent fausses), et ensuite on cite ces conclusions comme des preuves du système (249).