XI. Psychologie et Histoire, ou « La Tragédie de l'homme »

La Tragédie de l'homme est un drame philosophique. L'auteur, Imre Madách, descendant de la noblesse protestante hongroise, naquit en 1823. En Hongrie, protestant signifie révolutionnaire : pour la nation, et contre les Hasbourg catholiques. La famille s'appauvrit et le grand-père de l'auteur, Sandor Madách, se fit catholique et devint le protégé du puissant évêque de Vacz. Aidé par l'évêque, il rentra en possession des domaines perdus, et l'auteur fut élevé comme les autres aristocrates catholiques. Dans sa jeunesse il publia un « périodique familial » dont la devise était : « L'esprit est notre dieu, devant lequel chacun s'incline. » C'était sa façon de sublimer sa révolte contre la religion de son père.

À quinze ans, il est déjà étudiant à l'université de Budapest. Il est souvent malade (troubles cardiaques, pneumonie) et il écrit à sa mère : « Je crois que je devrais me suicider, mais ce serait pécher contre le Seigneur. » C'est un homme dépressif, peu confiant dans ses propres aptitudes. Il a de nombreuses déceptions amoureuses qui l'abattent et le rendent malade, mais après chaque maladie, il reprend des forces et retrouve l'espoir. En 1845, à vingt-deux ans, il épouse une jeune fille de dix-huit ans.

1848 fut l'année de la grande révolution hongroise. Le nationalisme libéral, avec Kossuth à sa tête, triomphe, puis est vaincu par les armées autrichienne et russe coalisées. Madách est emprisonné par les Autrichiens. Libéré, il retourne dans ses terres. Il découvre que sa femme lui a été infidèle. Le couple se sépare et il n'entend plus jamais parler d'elle. Elle a de nombreuses aventures et meurt à l'hôpital, abandonnée par sa famille et par tout le monde.

En 1853 et 1854, l'année de sa séparation d'avec sa femme,

Psychologie et Histoire 513

Madách écrit son seul et unique grand poème, La Tragédie de l'homme (1).

Voici le récit du poète hongrois (2) : Le Seigneur est entouré de ses Anges, qui louent la grandeur du Créateur et le monde qu'il a créé. Seul Lucifer refuse de se joindre au chœur. Il exige l'égalité avec le Seigneur, car si le Seigneur représente les forces positives de la vie, lui-même est le champion des forces négatives, et chacun d'eux a besoin de l'autre comme partie d'un même tout. Il est banni du ciel et reçoit, comme sa part du monde créé, les deux arbres maudits plantés au milieu du Jardin dEden. Lucifer essaie d'anéantir l'humanité en incitant les hommes à la révolte contre le Seigneur. Il les engage à cueillir la pomme et ils sont exilés pour toujours du Jardin d'Eden.

Dans la troisième scène, on voit Adam et Ève, seuls dans une hutte qu'ils ont construite de leurs mains. Adam, fier maintenant de son indépendance, a des ambitions de plus en plus élevées.

Avec la force qui est mienne, je pourrais atteindre mon but

Peut-être je pourrais me dispenser de ton appui

Mais point ne m'as libéré de la lourde chaîne

Qui relie mon corps à la croûte de la Terre.

Je sens quelque chose que je ne puis nommer

Peut-être un simple cheveu, et la honte est plus grande

Qui empêche l'essor de mon âme ambitieuse.

LUCIFER

Cette chaîne est plus forte que moi-même.

Lucifer l'avoue, c'est la seule chose qu'il ne puisse vaincre. Adam désire alors voir le cours et le flux de la vie. Lucifer le lui montre, et Adam se sent maintenant en danger de perdre son Moi, l'intégrité de sa personne et la cohésion de son corps. Adam et Ève souhaitent ensuite connaître l'avenir de la race humaine. Lucifer leur jette un sort, ils s'endorment, et voient en rêve l'histoire de l'humanité.

La première scène du rêve (quatrième scène de la tragédie) nous transporte en Égypte. Adam apparaît sous les traits d'un jeune Pharaon installé sur son trône. À ses côtés Lucifer joue le rôle de son ministre. À l'arrière-plan, des esclaves s'épuisent à construire une pyramide, sous les ordres de surveillants armés de fouets. Pourquoi le Pharaon est-il soucieux et malheureux ? Lucifer dit que toutes les femmes de son royaume lui appartiennent. Mais il ne les doit pas

514 Psychanalyse et anthropologie

à ses propres efforts, c'est pourquoi elles ne sont rien pour lui. La pyramide qui s'élève là-bas proclamera sa grandeur et sa gloire dans les âges à venir. Rien ne peut la détruire. L'homme est devenu plus puissant que Dieu. Un esclave, fouetté à mort par les surveillants, entre précipitamment et s'écroule devant le trône. Eve apparaît sous les traits de la femme de l'esclave, et le Pharaon tombe amoureux d'elle. Elle sait que le désir du Pharaon est loi, elle ne demande qu'un sursis pour pleurer son bien-aimé. Dans la mort, l'esclave est devenu plus fort que le Roi. Eve, maintenant Reine, entend les gémissements des esclaves torturés, et souffre des malheurs du peuple auquel elle appartient. À travers son amour pour elle, le Pharaon compatit avec le peuple. Il libère les esclaves, et aspire à vivre dans un monde d'égalité. Lucifer a le dernier mot.

LUCIFER

Reste ! Pas si vite l Nous avons tout le temps.

Bientôt tu verras le but de ton voyage,

Et alors ta folie tristement connaîtras,

Pendant que te raillerai ! Maintenant... allons !

Et il montre à Adam la futilité de toute entreprise. Ses pyramides ne sont que poussière, son corps est une momie. A la cinquième scène, nous sommes à Athènes, le monde de la démocratie. Ève, sous les traits de Lucie, épouse d'AdamMiltiade, apporte un sacrifice au temple. Kimon, fils de Miltiade, critique la longue absence de son père. Sa femme craint qu'il ne soit devenu ambitieux et ne trahisse son pays. Les démagogues, au nom de la même accusation, excitent le peuple. Ils vont s'emparer de sa femme et de son fils. mais ceux-ci trouvent asile dans le temple de Pallas Athênê, où personne n'a le droit de porter la main sur eux.

LUCIFER (se frottant les mains et riant bruyamment)

Joyeuse plaisanterie ! Il est bon que l'Intellect

Ait sa part de rire quand les cœurs humains se brisent.

(se tournant vers le temple)

Si seulement la vue de cette Beauté éternelle,

 Toujours renaissante, ne venait me troubler !

Pourquoi mon monde tarde-t-il tant à venir, le monde

Des esprits malfaisants et des ombres d'Hadès,

À jamais serait dissipée l'illusion

Qui aide l'Humanité, par moi presque vaincue,

À se dresser à nouveau et à me combattre ?

Psychologie et Histoire 515

Miltiade-Adam revient à la tête de son armée. La populace croit qu'il vient les punir, mais il ignore les rumeurs qui couvent sur sa trahison : il revient parce qu'il est blessé. Il disperse ses guerriers et dédie son épée à Pallas. La foule le saisit comme traître, et il est dégoûté de vivre, maintenant qu'il voit ce qu'est cette liberté pour laquelle il a combattu. Lucifer apparaît en bourreau, mais au dernier moment, Pallas le prive de son triomphe en donnant au héros une mort douce.

En Égypte, l'idéal était le grand Roi, à Athènes, c'était le peuple libre. Tout deux ont échoué misérablement, et nous voici dans la Rome impériale où l'idéal est le plaisir pur et simple. Adam est Sergiolus, Lucifer Milon et Ève, Julia (une prostituée) ; ils sont en compagnie de riches Romains et de leurs concubines. Au cours du banquet qui suit, l'une des prostituées embrasse un cadavre puis apprend que l'homme était mort de la peste. Pierre apparaît et prêche la nouvelle foi de la chrétienté : la terre renaîtra dans l'Amour sacre.

ADAM

Deboutl Debout ! Luttons avec force et puissance

Pour la nouvelle foi, faisons un monde nouveau

Dont la fleur s'épanouira dans la chevalerie

Tandis que sur maint autel, dans sa poésie,

La Femme idéale nous verrons briller !

LUCIFER

Ce qui te fait brûler, Adam, est impossible,

 Bien que digne, je l'avoue, de l'effort de l'Homme

 Cela convient à Dieu, car pointe vers le Ciel

Et plaît au Diable, car tôt suivi de désespoir !

À la septième scène, nous sommes à Jérusalem, C'est l'époque des Croisades et de la persécution des hérétiques. Adam (Tancrède) arrive avec son escorte. Le peuple refuse de lui donner abri, le soupçonnant d'être un hérétique. Il rencontre Isaure (Ève) et tombe amoureux d'elle, mais les murs du couvent se dressent entre eux. Il essaye de forcer l'entrée, mais Lucifer lui dit que ses efforts sont vains, car les murs sont gardés par l'Esprit des Siècles. L'Esprit des Siècles apparaît sous deux formes, celle du Squelette et celle des Sorcières.

LE SQUELETTE (à Adam)

Du seuil sacré point ne t'approche !

516 Psychanalyse et anthropologie

ADAM

Qui es-tu, Monstre ?

LE SQUELETTE

Je suis Celui qui sera

Toujours à tes côtés quand tendrement embrasseras (3) !

LES SORCIÈRES (riant et hurlant)

Doux tu sèmes, amer moissonneras !

Des œufs de ton nid, des serpents vont éclore l !

Isaure, viens, nous t'appelons !

Adam est las, il appelle de ses vœux un monde sans idéal, où il laissera l'humanité « aller son chemin ». Il a déplacé son idéalisme du monde vers les étoiles (scène VIII). Nous sommes à la cour de l'empereur hongrois Rodolphe, à Prague. Adam est Kepler, l'astronome, il a pour femme Barbara-Ève, et Lucifer est son assistant. Sa mère est en prison, accusée de sorcellerie, et on le soupçonne d'être un hérétique. Sa femme coquette avec les nobles de la cour, et ne comprend pas son génie. Dans ce monde conventionnel, l'âme humaine doit cependant lutter et mener de nouveaux combats. Dans les cieux il cherche l'éternité. La scène s'achève sur une vision de Kepler-Adam en vieil homme, écoutant les accords de la Marseillaise.

J'entends, j'entends, l'hymne de l'Avenir !

J'ai trouvé le mot, le puissant talisman

Qui restituera à cette vieille Terre sa jeunesse !

L'écritoire de Kepler se transforme en guillotine. Adam-Danton se tient sur la plate-forme, et Lucifer en bourreau se tient à ses côtés. À nouveau, Danton-Adam voit Ève, sous deux formes : elle est la pure et sainte marquise qu'il veut sauver de la colère du peuple, et la sans-culotte déchaînée, qui s'offre pour une nuit mais qu'il repousse. Danton incite le peuple à aller tuer les traîtres dans un couvent, mais il est devancé par Robespierre qui le fait arrêter. Lucifer est sur le point de l'exécuter - quand nous sommes ramenés à la scène de Kepler, que l'on voit endormi, la tête posée sur son écritoire, son assistant Lucifer debout près de lui.

La onzième scène nous amène à Londres dans l'univers du Capitalisme et de l'initiative individuelle. Adam et Lucifer contemplent l'ordre nouveau du haut de la Tour de Londres. Adam (comme Faust) demande à Lucifer de l'aider auprès

Psychologie et Histoire 517

d'une simple jeune fille qu'il courtise (Ève). Lucifer répand la nouvelle qu'Adam est un lord déguisé, et aussitôt la jeune fille change d'attitude. Les cadeaux donnés par Lucifer se transforment en lézards lorsque la jeune fille les offre à un saint, et la foule se jette sur les héros. Les voici de nouveau au sommet de la Tour, et Lucifer entreprend de montrer à Adam les événements ou l'ordre véritable qui se dissimulent sous ce monde chaotique. Ce qu'il lui montre, c'est la Mort, et la réaction du Capitaliste, du Travailleur, du Soldat, et de tous, en face de la Mort. La scène culmine dans ces vers, prononcés par Ève :

EVE

Pourquoi bâiller devant mes pas, Mort au visage farouche ? Crois-tu que je craigne les horribles ténèbres ?

La poussière de la terre est à toi. Mais non pas

Le souffle de la Vie radieuse. Au-delà de la tombe, je brillerai ! Tant que dureront l'Amour, la Poésie et la Jeunesse,

 Je suivrai la voie qui me mène vers ma demeure.

Mon seul sourire peut soigner les maux de la terre

Et illuminer les visages humains de son éclat ensoleillé !

(Elle laisse tomber dans le sépulcre son voile et son manteau,

et, transfigurée, s'élève vers les cieux.)

LUCIFER

Eh bien, Adam, la connais-tu ?

ADAM

Ève, mon Éve !

La douzième scène représente le Phalanstère, le monde utopique du communisme et de la science pure. Adam voit enfin son idéal se réaliser. Le monde est un, avec la Science pour gardienne de l'ordre nouveau. Le savant leur montre, au musée, les merveilles du passé. Seuls les êtres utiles survivent, et sous leur forme la plus utilisable - le porc est tout en graisse, le mouton tout en viande et en laine. La Science est engagée dans le grand combat pour empêcher la Terre de se refroidir et éviter la Fin du Monde. Il n'y a plus d'Art ni de Poésie, et les nourrices parlent aux enfants d'équations et de géométrie. La Science s'efforce de trouver un substitut aux rayons du soleil. Adam se demande si l'étape finale, où l'homme découvrira dans son alambic l'étincelle de la vie, sera jamais parcourue. (Cependant la

518 Psychanalyse et anthropologie

vapeur qui sort de sa cornue commence à se condenser, on entend le tonnerre.)

(La voix de l'Esprit de la Terre venant de la vapeur :)

Nul homme ne la parcourra ! Cet alambic

Est pour moi trop étroit et trop large à la fois.

Me connais-tu, Adam ? Personne d'autre ne me devine !

Les travailleurs apparaissent à la suite de leur oeuvre. Adam reconnaît Luther, Cassius, Platon, Michel-Ange - aucun d'eux ne peut être ce qu'il aurait dû être dans cet ordre nouveau. Ève apparaît sur la scène, et on veut lui prendre son enfant pour l'élever comme les autres dans les jardins d'enfants du peuple. Ève résiste et Adam, pour la protéger, saisit une épée sur les étagères du musée.

LE SAVANT

Homme romantique et femme nerveuse

Engendrent faible rejeton. Ils ne sont pas faits l'un pour l'autre !

ADAM

Et pourtant, je la garde, si elle veut de moi !

ÈVE

O homme généreux ! Je serai à toi seul !

Avant qu'on puisse les emmener à l'hôpital, Lucifer et Adam s'enfoncent dans la Terre.

La scène suivante (XIII) se passe dans l'espace.

ADAM

Oh, où va nous mener notre course forcenée ?

LUCIFER

N'aspirais-tu donc pas à fuir le rebut

Et à atteindre des sphères plus élevées,

Où la voix d'un esprit familier

T'appelait ?

Et Lucifer incite Adam à poursuivre sa course dans l'espace, en lui reprochant de manquer de courage. (« La douleur cessera quand nous romprons le dernier lien qui nous rattache à notre Mère la Terre, la disparue. ») La Voix de l'Esprit de la Terre le rappelle, mais il brise le sceau du plus grand secret, nommé Mort. Il reprend sa course, pousse un cri, et se fige.

Psychologie et Histoire 519

LUCIFER (moqueusement)

Le vieux mensonge a donc triomphé !

(il écarte Adam)

Mais la Voix de l'Esprit de la Terre l'appelle une fois encore. (« Ton pays t'appelle, mon fils, reviens à la vie. ») Il est de retour sur la Terre, impatient de savoir quels nouveaux Idéaux vus enflammer son âme pour de nouveaux combats.

À la scène quatorze, nous sommes dans le monde de la Mort. La Science a succombé à son destin, la Terre est presque refroidie, et il n'y a plus de vie qu'autour de l'Équateur. Les gens qui vivent là sont des Esquimaux, et Adam fuit avec horreur la femme (Ève) qu'ils lui offrent conformément à leur coutume.

Maintenant, Adam est éveillé. Tout cela n'était qu'un rêve, et il peut l'empêcher de jamais se réaliser. Lui, le Géniteur de l'Humanité, va se suicider (sous l'inspiration de Lucifer). Mais avant qu'il ait le temps de courir vers la falaise d'où il veut se précipiter dans l'abîme, Ève l'appelle. L'avenir est assuré, lui dit-elle, maintenant elle est mère.

ADAM (tombant à genoux)

Seigneur, Tu as vaincu ! Vois, je suis dans la poussière

En vain je lutte, sans Toi et contre Toi !

Maintenant, élève-moi ou écrase-moi... Mon sein est à nu.

LE SEIGNEUR

Redresse-toi, Adam ! Que ton cœur soit ferme !

Vois ! Je t'ai rendu ma faveur !

À Lucifer, le Seigneur déclare que lui, l'Esprit de Négation, est aussi un maillon dans la chaîne de la Création.

Mais ton châtiment sera infini !

Éternellement verras ce que tuer voudras

Devenir germe neuf de Beauté et de Gloire !

Les Anges chantent les louanges du Seigneur. Adam et Ève à leur tour comprennent ce chant.

ADAM

Je l'entends, moi aussi ! Mon cœur haut porterai !

Ah ! mais la fin ! Pouvoir l'oublier...

520 Psychanalyse et anthropologie

LE SEIGNEUR (s'adressant à Adam, lentement et

solennellement)

Homme, j'ai parlé !... Lutte ! et, sans hésiter, crois !

Et c'est ainsi qu'un drame profondément pessimiste s'achève sur une note d'un optimisme peu convaincant.

Si nous considérons tout ceci comme un rêve d'Adam (4), nous remarquons d'emblée que c'est un rêve d'angoisse. Pratiquement toutes les scènes s'achèvent par la mort, ou un événement équivalent.

1. Adam est banni du Paradis.

2. Pharaon se voit en momie, sa pyramide écroulée.

3. Miltiade est exécuté.

4. Les débauchés de Rome : à la fin du banquet, vision d'un pestiféré.

5. Tancrède et Isaure sont séparés par le Squelette et les Sorcières.

6. Kepler - Danton : exécution.

7. Londres : Lucifer montre à Adam les coulisses de la scène, entrée dans la tombe.

S. Scène de l'utopie : Lucifer et Adam s'enfoncent dans la Terre.

9. Scène dans l'Espace : Adam meurt, arraché de la sphère de la Terre (ressuscité par l'Esprit de la Terre).

10. Scène des Esquimaux : la vie va cesser sur la Terre.

Pour finir, nous avons le suicide projeté par Adam. De plus, nous trouvons dans chaque scène du rêve le même thème : Ève retrouvée et perdue. Qui est Ève ? A la douzième scène, lorsque Adam tombe amoureux d'Ève retrouvée, il l'appelle « un rayon de lumière survivant à notre Paradis perdu ». Deux épisodes se succèdent alors : le Savant essaye de séparer l'enfant de la mère (Ève) et Adam d'Ève. Finalement, Ève apparaît ouvertement dans son rôle de mère au cours de la dernière scène, où sa grossesse change le cours des événements, et empêche le suicide d'Adam. En tout cas, nous devons le supposer, si nous admettons qu'un thème conserve toujours sa signification latente originelle, puisque tout le drame n'est que la continuation de l'expulsion du Paradis (5). La figure paternelle, c'est-à-dire la personne qui s'oppose à Adam, n'apparaît pas aussi clairement. Dans la scène du Paradis, c'est la voix du Seigneur, dans la scène égyptienne l'Esclave mort, à Athènes le peuple, à Rome le cadavre, et dans la scène des Croisades le Squelette et les Sorcières (le père et la mère). Mais alors, Adam vieillît et l'ennemi est le Jeune Rival. Dans la scène de Kepler, c'est le jeune courtisan, à Londres, le jeune homme, mais dans la scène du Phalanstère,

Psychologie et Histoire 521

c'est à nouveau la Vieillesse contre la Jeunesse, le Savant et, d'une façon générale, une humanité vieillissante contre un Adam éternellement juvénile.

Il est évident que le contenu latent du rêve est le complexe d'Œdipe. Mais quel rapport a le poème de Madách avec la psychologie du sommeil et du rêve telle qu'on la trouve esquissée dans les articles de Jekels et Bergler ? Il y a un point qu'il ne faut pas oublier, c'est que le rêve constitue la réfutation ou le rejet d'une attaque du surmoi contre le moi, et que dans le stimulus diurne, le souci de la tâche inachevée du jour précédent, le surmoi lui-même se dissimule (6).

Venons-en maintenant au personnage clé du drame, à Lucifer. Il représente la raison et est opposé à toutes les illusions. Le désir de la liberté, cela n'existe pas, l'homme veut seulement dominer les autres (scène égyptienne). Pendant qu'Adam. (Pharaon) embrasse Ève, Lucifer parle de mort et de mortalité. Dans la scène romaine, il dit : « Écoutez ce fou qui croit encore dans les coeurs » ; il a « un visage froid et amer », « un visage fait pour glacer toute extase ». Il est « celui qui doute et raille », « l'éternel sophiste » (scène de Londres), l'ennemi de tout romantisme, le grand « débusqueur d'idéal ». Dans son long discours de la scène des Esquimaux, il se fait l'avocat du matérialisme historique.

LUCIFER

Que seraient-elles d'autre (7). Crois-tu que Léonidas

Serait mort dans cette mauvaise passe

S'il avait possédé, au lieu de la soupe brune

Dont il se nourrissait

Dans une république désargentée,

 Une villa splendide, comme Lucullus,

Et fait la noce, ivre de vin, dans le charme

Et la luxure de l'Orient ? Crois-tu que Brutus

Eût été égorgé, si de la chaude bataille

 Rapidement il fût rentré près de la charmante Portia

 Se réconforter par un bon dîner ?

 Qu'est-ce qui fait le crime et la vertu ?

 L'un n'est-il pas issu de misère et d'air vicié ?

L'autre ne naît-elle pas de soleil et de liberté ?

Et dans la dernière scène, le Seigneur montre à Adam le chemin qui mène vers les hauteurs.

LUCIFER (en riant)

Ma foi Glorieux chemin à parcourir !

Auras pour guides Grandeur et Vertu.

522 Psychanalyse et anthropologte

Deux mois qui ne prennent bien forme

Qu'avec Superstition, Préjugé et Ignorance

Pour veiller sur leurs pas.

Compte tenu du fait que dans le folklore, la religion et la littérature, le Diable représente généralement les forces de la révolte contre l'ordre social, on pourra trouver surprenante cette équivalence de Lucifer et du surmoi. Pourtant, si nous y regardons de plus près, nous verrons notre interprétation confirmée par la parenté du poème de Madách avec le groupe de ceux qui traitent du pacte avec le Diable, comme Faust et Caïn. Il est vrai que chez Madách le thème est inversé : ce n'est pas l'homme qui demande quelque chose au Diable, mais le Diable qui a des desseins sur l'humanité. Néanmoins, les points de contact, très nombreux, avec l'histoire de Faust montrent bien que le poète philosophe hongrois a été influencé par son illustre prédécesseur.

D'après les savantes recherches de R. Schärf, il apparaît clairement que Satan : a) est identique à Dieu ou représente un aspect de Dieu ; b) est le surmoi. Torczyner semble avoir été le premier à dériver le mot d'un verbe qui signifie « s'opposer (8) ». Ce verbe a également le sens de « persécuter comme ennemi », « attraper quelqu'un dans un nœud coulant ou un piège », « mettre des entraves à ses pieds (9) ». La véritable signification de Satan dans l'Ancien Testament semble être « Accusateur, ou Ennemi ((10). » Le Satan de la Bible n'est pas l'un des démons, à forme animale, du désert, mais une sorte d'opposé dialectique ou d'équivalent de Dieu, une fonction de Dieu personnifiée (11). Le malak, Jahvé, lAnge ou plutôt l'Émissaire de Dieu, et les Bene Elohim, les Fils de Dieu, sont eux aussi des doubles du même genre (12). Dans le livre de Job, Satan apparaît clairement dans le rôle de l'Accusateur. On nous dit d'abord que Job était un homme pieux et prospère, un personnage important dans son pays. Il festoyait avec ses fils et filles, et après le festin il sacrifiait un animal pour chacun de ses fils, pour le cas où ils auraient péché dans leur coeur et maudit le Seigneur (13). Ce commencement n'est pas aussi connu que la suite du récit mais il éclaire toute la situation. Job est prospère et coupable - et essaye d'alléger sa culpabilité par des sacrifices. On connaît bien le reste de l'histoire : Jahvé louant la crainte de Dieu par laquelle Job se distingue, Satan accusant Job de n'être bon que dans la prospérité. Jahvé a des soupçons et autorise Satan à envoyer à Job une série d'épreuves, pour voir s'il maudira le Seigneur.

Psychologie et Histoire 523

Satan l'Accusateur est le surmoi. Ou, pour être plus précis, il est le surmoi au sens de « saboteur interne » (Fairbairn). Le Seigneur est ce qu'on appelle habituellement le surmoi ou ce que nous-même dans ce contexte considérerions comme une instance composite, mélange de surmoi et d'idéal du moi. Dans ce sens, il est évident que Satan est un aspect de Jahvé -l'agressivité retournée contre le moi comme partie du surmoi. Satan porte dans la tradition judaïque plus tardive un autre nom, celui de Mastema. Mastema persuade Jahvé de mettre Abraham à l'épreuve. Mastema attaque Moïse dans le désert(14) . Le sens du mot mastema semble être « rets, piège », mais il apparaît aussi dans le sens de « péché » ou « hostilité ». En syriaque, il se dit Setam - Compedivit, vinxit - sutma - compes, vinculum pedum. L'arabe satana est aussi interprété comme « s'opposer » ou « lier avec une corde ».

La persécution est dépeinte comme une force inhibitrice (15 )-le surmoi.

Heureusement pour la compréhension de tout ce thème, Freud a étudié un cas de névrose démoniaque, ou pacte avec le Diable. On a découvert à Mariazell un manuscrit où était raconté le sauvetage miraculeux d'un homme qui avait signé un pacte avec le Diable. Le 5 septembre 1677, un peintre bavarois nommé Christoph Haitzmann était amené à Mariazell. Il souffrait de sortes d'attaques d'hystérie et, interrogé par le Praefectus Dominii Pottenbrunnensis sur ses rapports avec le Diable, il confessa que neuf ans auparavant, il avait conclu un pacte avec lui. Il était désespéré et se rendait compte qu'il était un mauvais peintre. C'est pourquoi, après avoir été tenté neuf fois par le Diable, il avait signé le pacte : le Diable l'aiderait dans son art et neuf ans après, lui-même appartiendrait au Diable, corps et âme. Le terme arrivait à expiration mais il espérait avec dévotion que la Vierge Marie pourrait encore l'arracher aux griffes de Satan. Le peintre raconta en outre qu'après la mort de son père, il était tombé dans un état de mélancolie. Suivant le commentaire de l'abbé Francicus :

« Accepta aliqua pusillanimaie ex morte parentis. »

Le Diable lui promet de l'aider de toutes les façons. Dans deux documents conservés dans les archives de Mariazell, le peintre déclare qu'il est soumis à l'obligation d'être le leibeigenen Sohn de Satan pendant neuf ans, puis d'abandonner au Diable son corps et son âme (16).

La conclusion de Freud est tout à fait évidente : le Diable représente le père de Christoph Haitzmann. La première fois

524 Psychanalyse et anthropologie

qu'il le voit, c'est sous les traits d'un respectable citoyen. Plus tard, il a de plus en plus l'aspect d'un démon, avec des cornes et des ailes, jusqu'à ce qu'à la fin il apparaisse comme un dragon volant. Freud suppose que le père s'est probablement opposé au désir de son fils de devenir peintre (comme le font souvent les pères) et que son incapacité de pratiquer son métier après la mort de son père est un cas « d'obéissance post mortem » (nachtraeglicher Gehorsam).

Dans certaines de ses visions, le Diable a des seins et Freud interprète ce fait comme un déplacement du fils vers le père, particulièrement en conjonction avec le nombre neuf qui qualifie la durée du pacte. Dans son désir d'apaiser le père, le fils souhaite prendre la place de sa mère, et les neuf ans signifient les neuf mois de la grossesse. Les seins, attributs de la femme, sont déplacés du fils vers le père. Ainsi, ce que le diable va lui faire subir, c'est la castration, car la transformation en femme et la perte du pénis sont en réalité la même chose. Mais Freud donne aussi des seins une autre interprétation, que nous citons : « Peut-être Chr. Haitzmann n'était-il qu'un pauvre diable qui n'arrivait pas à faire son chemin, ou qui n'était ni doué ni habile, ou qui ne savait pas s'y prendre ; quoi qu'il en soit il était un « éternel nourrisson », l'un de ces hommes qui ne sont jamais sevrés du sein maternel et toute leur vie ont besoin que quelqu'un s'occupe d'eux (17). »

Finalement, grâce à l'intercession de la Vierge, le document fut mis en pièces, et le peintre fut libre à nouveau de vivre et de travailler. Mais bientôt, ses troubles reprirent. Le Diable lui envoie des visions où il est un grand seigneur et fréquente des femmes merveilleuses ; ces visions le rendent si contrit et si coupable qu'il renonce aux plaisirs de ce monde et finit dans la peau d'un moine (18).

Si Freud avait écrit son article plus tard, je suis convaincu qu'il aurait interprété le Diable comme le surmoi. Les troubles commencent par de la mélancolie, c'est-à-dire des attaques violentes du surmoi contre le moi. Cela survient après la mort du père, et le sujet se sent coupable à cause de ses désirs de mort. Comme peintre, il se sent inférieur (complexe de culpabilité et d'infériorité) et promet d'être un bon fils du substitut paternel si celui-ci (le substitut du père ou surmoi) adoucit la pression qu'il fait peser sur lui et cesse d'inhiber l'activité de son moi. La lutte entre le moi et le surmoi prend fin quand les murs du monastère se referment sur lui. Désormais, il est en sécurité, une mère protectrice prend soin de lui. Ici à nouveau, nous faisons l'hypothèse d'un précurseur maternel du surmoi paternel. Dans l'une de ses visions,

Psychologie et Histoire 525

les anges apportent à un vieillard, qui a vécu dans une cavernige pendant soixante ans, trois plats de nourriture et de boisson (19). Ajoutons que le Diable a des seins, et que le peintre est sauvé de la « mauvaise mère » par la « bonne mère » (la Vierge Marie), et nous verrons que cette hypothèse est pleinement justifiée.

Que le Diable donne aux êtres humains quelque chose pendant un certain temps puis les détruise, cela nous rappelle que c'est exactement ce qui arriverait aux êtres humains - si l'activité du surmoi ne s'y opposait . Le pacte avec le Diable est donc en réalité un pacte avec le surmoi, non pas pour qu'il aide les hommes à obtenir les choses qu'il désire mais pour qu'il cesse de les en empêcher. Mais au bout d'un certain temps, le pacte ne fonctionne plus, les sentiments de culpabilité s'accumulent et l'homme triomphant est détruit par le surmoi. Dans l'une des versions populaires de Faust, le grand nécromancien fait avec le diable le pacte suivant : « Moi, Johannes Faust, docteur, fait dans cette lettre la déclaration que voici écrite de ma propre main. M'étant préparé à explorer les éléments et sentant que les facultés gracieusement octroyées par le ciel ne me suffisent pas pour pénétrer la nature des choses(20)... » Il espère l'aide de Méphisto - en d'autres termes, le fondement du pacte avec le Diable est un sentiment d'infériorité (21). « Les saints étaient, entre tous, les plus douloureusement tourmentés, et cela n'était que naturel. Le Diable hait les saints, non seulement en tant que bons serviteurs de Dieu, mais aussi parce que chacun de leurs actes, leurs prières, leurs jeûnes, leurs œuvres de dévotion, sont pour lui une insulte et un tourment. De plus certains types de caractère, enclins à la mélancolie et chez qui l'imagination l'emporte, semblent attirer le Diable et lui procurer de grands divertissements (22). » Ou comme l'a formulé Freud, ce sont les puritains qui se sentent coupables, pas les pêcheurs.

Si nous considérons Lucifer comme le représentant du surmoi, toute la trame du drame devient claire. Le surmoi, au sens du daemon de Jekels et Bergler, provient de Thanatos, association particulièrement évidente dans le cas de Lucifer. Dans la scène de Londres, il dit à Adam que ce qu'il voit à la surface, amour et lutte des classes, n'est rien, mais qu'il va lui montrer ce qui n'est visible qu'aux yeux de l'esprit. Et que lui montre-t-il ? La mort des humains, comme si le bref moment de la vie ne faisait que préparer le retour à l'inorganique. Par deux fois, Lucifer est sur le point de triompher : lorsqu'il provoque Adam à s'élancer dans l'espace, et qu'Adam meurt, gelé, pour ensuite revenir à la vie à l'appel de l'Esprit

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de la Terre, et à la fin, lorsque le surmoi ayant presque atteint son but, il inspire à Adam l'idée de son suicide. Il est le Bourreau dans la scène de la Révolution française, et c'est lui qui montre à Pharaon ce que le temps et la mort feront subir à son corps et à sa pyramide. Tout comme dans les rêves de nos patients, le surmoi (Lucifer) apparaît fréquemment sous les traits de l'assistant ou du serviteur d'Adam. Nous avons vu que dans la formation des rêves, le surmoi, dissimulé dans les tâches inachevées ou les soucis du jour précédent, intervenait comme le stimulus contre lequel le ça mobilisait l'imagerie du rêve, réalisatrice du désir. Lucifer exprime cela au cours du prologue, dans son dialogue avec le Seigneur.

LE SEIGNEUR

Depuis le début j'avais projeté ce qui est

 Et vivait en Moi, et maintenant s'accomplit.

LUCIFER

Dans cet accomplissement, n'as-tu pas vu une lacune,

 Obstacle à ce qui allait être

Et que pourtant tu devais créer ?

 Le nom de cet obstacle était Lucifer,

L'Esprit qui éternellement dénie.

À jamais je dois être par toi vaincu,

À jamais condamné à perdre mes batailles,

Mais toujours rétabli, à renouer le combat.

Tu as fait la Matière. J'ai du temps pour souffler.

 Ainsi, proche de la vie, toujours tu verras la Mort,

Proche de tout Bonheur se cache le chagrin,

 La lumière est suivie de son Ombre, comme le Doute suit l'Espoir,

Partout où tu es, je serai.

Lucifer est « la lacune », la tâche inachevée de la création.

Dans la scène du Pharaon, lorsqu'il interroge Adam-Pharaon,

Très honoré Maître ! Tes serviteurs dévoués

 Qui verseraient heureux tout leur sang pour toi

Se demandent anxieusement pourquoi le royal Pharaon

 Sur son trône est songeur et privé de repos !

il se conduit en véritable hypocrite car c'est lui, le surmoi ou la tâche inachevée, qui trouble le repos du Pharaon. Il évoque les images du rêve pour montrer à Adam la futilité de ses idéaux. « L'idéal du moi, lieu de l'Eros désexualisé, est

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poussé par le daemon à se mettre au service de ses propres tendances, destructrices du moi. En maintenant toujours l'idéal du moi comme « modèle silencieux » et en dévoilant l'écart entre le moi et l'idéal du moi, le daemon provoque dans le moi des sentiments de culpabilité. De cette façon l'Idéal. du Moi, créé à l'origine pour soutenir le narcissisme menacé, devient une arme redoutable de Thanatos contre Eros. Nous pensons que dans le rêve également l'idéal du moi est constamment maintenu comme modèle(23). »

C'est exactement ce qui se produit dans le rêve d'Adam. Un idéal surgit après l'autre, la Monarchie absolue, la Démocratie, le Plaisir pur et simple, le Christianisme, la Science, la Révolution, le Capitalisme, le Communisme - et Lucifer les fait tous apparaître comme des échecs. Dans chaque cas, il essaye de réduire Adam au désespoir (culpabilité). Mais quel est son triomphe final ? C'est la scène où la Terre est presque refroidie -car quoi que fasse l'humanité en fantasme et en réalité, le dernier jour survient et le surmoi finit par triompher. Car le surmoi est la voix intérieure qui dit : « Non, tu ne peux, ou ne dois pas », et dans la mort, son triomphe s'accomplit. Dans notre jeunesse, notre âge mûr, et même notre vieillesse, nous pouvons toujours nous dresser contre le surmoi - armés du phallus, des muscles, de l'esprit. Mais tout comme Adam, nous ne pouvons « oublier la fin ». Freud a montré que nos réactions vis-à-vis de la mort pouvaient s'expliquer à partir de nos désirs de mort : chaque fois nous nous sentons coupables parce que nous avons (inconsciemment) souhaité tuer la personne maintenant morte. Mais un autre facteur intervient également. La mort est le moment du triomphe suprême du surmoi, ou de la négation. Le cadavre ne peut pas aimer, ne peut pas combattre, ne peut pas penser. Les survivants en sursis se conduisent comme s'ils étaient aussi des cadavres. Comme l'écrit Freud : « La souffrance arrive de trois côtés : de notre propre corps voué à la décadence et à la dissolution - du monde extérieur - et pour finir de nos relations avec les autres hommes (24). »

Quelles sont les puissances de l'autre camp contre lesquelles Lucifer mène son éternel combat ? Si nous nous fions au contenu manifeste du drame, son principal protagoniste est le Seigneur. Celui-ci, ainsi qu'il convient au Seigneur, reste à l'arrière-plan, sauf dans la première et la dernière scène. Mais nous reconnaissons le Créateur dans ceux qu'il a créés. Il est l'ombre gigantesque d'Adam. Car qu'est-ce que la victoire du Seigneur contre Lucifer, sinon le fait que Ève soit enceinte d'Adam ? La pulsion de vie gagne la partie : car bien

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que l'individu ne puisse éviter Lucifer ou Thanatos, la vie elle-même est éternelle, et le combat de Lucifer contre le Seigneur est désespéré. Adam est celui qui crée ces idéaux ou images oniriques - la Démocratie, la Chevalerie, et toutes les autres. Le Seigneur est la puissance qui crée envers et contre Lucifer, « la lacune ». Les Anges louent le Seigneur sous ses trois aspects : celui de l'Idée créatrice qui franchit l'Abîme et fait naître le Temps et la Matière ; celui de la force qui fait les Individus et la Génération, le Changement Éternel et la Permanence Éternelle, et finalement celui de la Bonté par laquelle le corps a conscience de lui-même et éprouve le bonheur. Dans le premier aspect du Seigneur, nous reconnaissons la toute-puissance infantile ou la réalisation hallucinatoire du désir, dans le second la libido comme pouvoir de procréation, et dans le troisième, très clairement, l'amour objectal. Adam et Ève sont au milieu d'une scène d'amour. Lucifer, la « froide raison », apparaît pour troubler leur bonheur et déposer dans leur âme le germe de l'ambition.

LUCIFER (en aparté)

Pourquoi flâner encore ? Je dois œuvrer

Car j'ai juré de les détruire. Ils doivent tomber.

 Et pourtant j'hésite et fais halte.

 Peut-être malgré la magie de la Connaissance

 Malgré l'attrait de l'Ambition effrénée

 Je lutte en vain contre eux, car entre eux

Se dresse le sanctuaire salvateur de l'Amour

Qui réjouit leur cœur et soutient leurs forces.

Dans la scène grecque, il dit -

Si seulement la vue de cette Beauté éternelle

Toujours renaissante ne venait me troubler !

Elle me fait trembler dans son royaume mystique

Où tout ce qui est nu tend vers la chasteté,

Et le crime semble noble, où le destin contraire

Est glorifié par la douceur des roses

Et les baisers de la simplicité.

Chaque fois que l'amour et les sentiments entrent en scène, Lucifer, l'esprit de destruction, disparaît furtivement ou est privé des fruits de sa victoire. La faim, la colère et des émotions similaires surgissent chez le nourrisson : la mère n'est pas toujours là pour dispenser nourriture, réconfort et soutien. Nous devons admettre qu'à ce stade préhistorique du

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développement, le moi du nourrisson ne s'est pas encore distingué complètement de celui de sa mère. Mais il est sur le point de prendre forme, il est en train d'accomplir la séparation d'avec la mère, ou la mère est en train de se séparer du moi. Chaque séparation est annulée par la réunion avec le mamelon, elle-même restituée dans le fantasme infantile par l'unité duelle. Mais ensuite (et aussi à cause du principe de mort), le retournement de l'agressivité contre le moi se produit. Le fondement du surmoi est formé, le « tu ne peux pas » de la situation réelle (absence du mamelon) devient un « ne fais pas » ou « tu ne dois pas » inconscient. Telles sont les origines de Lucifer, les racines de la voix moqueuse de la raison pure, l'élément fondamental de la logique et du sens commun. La théorie de la période de séparation comme base du surmoi trouve confirmation dans le rôle de Lucifer. Elle fournit la signification réelle de la scène un peu mystérieuse du vol spatial d'Adam.

ADAM

Et dans mon sein deux sentiments se combattent Je sens combien la Terre est pitoyable... Je sais Qu'elle entrave mon âme qui tend vers les hauteurs Et j'aspire à la liberté.

Mais j'ai la nostalgie de mon pays... S'arracher de la Terre Est une douleur. Ah, Lucifer ! Regarde vers le Paradis !

On voit ici Adam déchiré entre les deux tendances soulignées par Hermann, celle qui le pousse à s'éloigner de sa mère et celle qui l'attire vers sa mère (25), et Lucifer qui veut l'arracher à la Terre représente la séparation.

ADAM

Qui parle ainsi ? Jamais ! Nous irons toujours plus loin

La douleur cessera quand nous romprons le dernier lien

Qui nous rattache à notre Mère la Terre, la disparue.

 Mais qu'arrive-t-il ? Mon souffle s'affaiblit,

 Ma force m'abandonne, et mes sens tournoient

Ce n'était donc pas un conte, l'histoire d'Antée

 Qui devait toucher la terre

 Pour retrouver sa prise sur la vie ?

La voix de l'Esprit de la Terre (symbole maternel-paternel) rappelle Adam, mais Lucifer est bien la force qui sépare le fils de la Terre-Mère. Dans ce sens on peut le considérer comme la tendance à grandir, à quitter la mère ; mais en même temps

530 Psychanalyse et anthropologie

il est aussi la tendance opposée, le surmoi qui sépare Adam (l'Homme) d'Ève (la Femme), cette tendance en nous qui nous empêche de grandir. Le poème, il ne faut pas l'oublier, commence par la Chute, par l'Homme chassé du Paradis -l'enfant séparé de la mère. Dans le récit biblique la force qui expulse est Jahvé, mais le Provocateur, l'instigateur des actes qui mènent à l'expulsion, est Satan ou le Serpent. Jahvé chasse Adam et Ève du Paradis, mais comme Satan Jahvé est primitivement le dieu-serpent. J'ai déjà commenté la notion de « punition » dans le mythe biblique. Le serpent qui mange la poussière est le pénis dans l'acte du coït, Adam qui laboure le sol est la sublimation, et la grossesse d'Ève est l'annulation de la séparation, le retour de l'embryon dans l'utérus (26) . Dans notre poème, quand Ève devient enceinte, l'unité duelle est restituée, la puissance qui sépare, l'Esprit de Négation ou de Destruction, est vaincue.

Voilà pour le poème lui-même. Ce qui va suivre montrera pourquoi nous avons tenté cette interprétation du poème. Nous avons dit que le surmoi était la séparation. Revenons maintenant à notre nourrisson imaginaire. La période de séparation contient les germes du surmoi dans l'agressivité dirigée contre la mère et contre le moi. Mais elle comporte aussi le retour de la libido sur le corps du nourrisson, l'investissement narcissique de la phase de transition (27). La magie est inventée, l'enfant conquiert la maîtrise de la situation de séparation en trouvant du plaisir dans son propre corps. Il joue avec ses lèvres ou ses orteils, il suce son pouce, il se masturbe. D'une façon générale il est narcissique et trouve du plaisir dans son être. La libido auto-érotique est la source de la magie. Comme pourvoyeur de plaisir, le nourrisson est, -si la mère : il (28). J'ai l'intention d'examiner ce processus en détail dans un prochain livre sur la psychologie de la magie (29).

L'idéal du moi est formé d'une fusion entre la toute-puissance érotique infantile et l'objet parental. Le magicien ou le sorcier des sociétés primitives est la personnification d'un idéal du moi de ce type. De même la fonction d'homme riche (esaesa) ou de chef, dans l'île Normanby et d'autres sociétés du Pacifique, se "combine souvent avec celle de sorcier. Dans les sociétés primitives, le système, pour autant qu'on puisse l'étudier, fonctionne de la façon suivante. Être un sorcier ou un chef est un privilège redoutable. L'initiation est un danger qu'il faut affronter et il en est de même du rôle de magicien. La pratique de la magie est dangereuse parce

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qu'elle peut provoquer la jalousie ou la vengeance : le sorcier est à la fois respecté et haî. Dans certains groupes ce personnage ambivalent fait l'objet d'un clivage en sorciers noirs et sorciers blancs ; dans d'autres on trouve le personnage paternel fantasmatique du roi divin, victime de régicides périodiques. Dans certaines sociétés, les incantations peuvent être connues de tous et chacun peut effectivement être plus ou moins magicien. Les insulaires de Normanby disent que sans la magie ils ne pourraient rien faire, ni chasser, ni jardiner, ni donner des fêtes. Mais le point essentiel est qu'on peut toujours avoir recours à la magie (ou chez d'autres, au rituel) pour combattre le Sentiment d'inanité ou d'infériorité, c'est-à-dire

le surmoi. De même, le système lui-même ne peut jamais échouer, car l'échec n'est attribué à aucun de ses défauts éventuels mais à l'activité d'un contre-sorcier inconnu (ou connu) à l'intérieur de ce système.

Néanmoins, progressivement, la société devient plus complexe. La magie trouve un rival puissant dans la religion et, plus tard, dans les doctrines sociales. Le vieux principe magique de la foi est toujours immanent à ces pratiques nouvelles, mais sous des formes plus difficilement identifiables. Autant qu'on sache, c'est seulement à partir du moment où la Grèce et Rome sont devenus les centres du monde civilisé qu'un système de « magie » ou d'idéologie a été supprimé en faveur d'un autre, puis d'un autre encore, à un rythme relativement rapide. L'idéalisme a été expulsé du monde antique, il vit à nouveau chez les martyrs de la chrétienté.

Plus tard nous retrouvons le même phénomène dans la Réforme, puis dans la pensée libérale, et ainsi de suite. Dans chacune de ces situations historiques, nous voyons une période de culpabilité suivie par un mouvement nouveau, ou une croyance nouvelle : C'est le combat de Lucifer et du Seigneur, du surmoi et de l'idéal du moi, de Thanatos et d'Éros.

Là-dessus, j'imagine assez bien les historiens s'élevant indignés, contre les méchants freudiens qui veulent « psychologiser » les malheurs très réels de l'humanité (30). N'est-il pas évident que les gens qui se révoltent ont de bonnes rai

sons pour cela ? Les masses de la Révolution française n'étaient-elles pas intolérablement opprimées ? Ces questions sont tout à fait justifiées, mais nous devons aussi prendre en considération un autre facteur. Les systèmes s'écroulentnon seulement par le bas mais aussi par le haut, affaiblis par les sentiments de culpabilité des beati possidentes. Comme Toynbee l'a montré, une minorité devient l'idéal de tous les autres membres du groupe et, comme tous les idéaux, celui-ci

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est destiné à être brisé tôt ou tard. De plus, dans le pouvoir sans cesse croissant des rois, des nobles ou des capitalistes pendant certaines périodes, nous ne pouvons manquer de discerner leur insécurité intérieure, leur lutte contre leurs sentiments de culpabilité.

Néanmoins, le changement peut provenir d'une transformation des conditions extérieures (pauvreté, épuisement des ressources, modifications climatiques, apparition de nouveaux groupes). L'échec, comme le succès, renforce le surmoi et la désintégration commence. Dans ce cas, la foi qui réunit le groupe après sa désintégration doit être un idéal fondé sur la tendance objectale de la libido (31). Mais si nous réfléchissons au fait que toutes les cultures doivent s'être développées peu à peu, morceau par morceau, nous voyons que la pression du surmoi produit constamment de nouvelles formes de rituel, de magie et d'invention, à l'aide desquelles le ça combat son puissant adversaire. Car nous considérons que toute invention comporte un élément sous-jacent de fantasme inconscient, c'est-à-dire libidinal, magique, qui se transforme en une véritable invention s'il peut devenir également un instrument de maîtrise de la réalité.

Ainsi nous croyons avec Freud que la culture résulte de l'interaction entre Thanatos et Eros. « Puisque la culture obéit à une pulsion érotique intérieure qui lui commande de nouer l'humanité en une masse étroitement enchevêtrée, elle ne peut parvenir à ce but qu'en étant attentive à provoquer un sentiment de culpabilité toujours plus grand (32). » Mais cette façon de formuler les choses reste encore incomplète, car elle implique que la culture soit une entité indépendante, et elle est en outre téléologique. En un mot, si j'ose dire, elle n'est pas assez freudienne. Dans le chapitre IV du même ouvrage, Freud écrit : « Une fois que l'homme primitif eut découvert que l'amélioration de son sort sur la terre était - littéralement - entre ses propres mains, dans le travail, il ne put lui avoir été indifférent qu'un autre homme travaillât avec lui ou contre lui (33). » Il est douteux que l'homme primitif ait jamais fait cette découverte, ou qu'elle ait jamais eu un sens pour les primitifs voués à la chasse et à la cueillette. Un plus grand nombre d'hommes et de femmes dans le même espace, cela veut dire moins de nourriture, et la vallée ou la forêt voisines sont occupées par une autre tribu.

Mais si nous admettons que l'enfance retardée de l'homme (34) ou son infantilisme prolongé le rendent intolérant à l'incer

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titude, et que sa dépendance vis à vis de l'objet aboutit à l'introjection et à toute l'ambivalence qu'elle comporte, il n'est pas difficile de comprendre comment les choses sont devenues ce qu'elles sont. « La civilisation est bâtie sur nos renoncements à nos gratifications instinctuelles (35) », non pas parce qu'il doit en être ainsi, mais parce que c'est l'œuvre de l'interaction entre les forces du surmoi et du moi. C'est une série interminable de mouvements et de contremouvements ; le bonheur et le malheur s'y trouvent également répartis.

LUCIFER.

Tu aspires à accomplir ce que personne ne peut faire.

C'est digne du Mâle et rempli de gloire.

Cela convient à Dieu, car pointe vers le ciel

Et plaît au Diable, car tôt suivi de désespoir (36).

Adam représente ici le moi avec l'idéal du moi, ou la phase maniaque.

Je le répète, je ne crois pas que ce mécanisme fonctionne dans le vide. Tout ce que le surmoi produit qui est contraire à la survivance doit être supprimé, et le fantasme est lui aussi limité ou prolongé dans ses effets par la réalité. Mais c'est là, dans les lointaines profondeurs de notre petite enfance, que gisent les secrets du processus de l'humanisation. Freud pose la question : « Pourquoi les animaux, nos proches, ne manifestent-ils pas une telle lutte culturelle(37) ? » et répond que nous n'en savons rien. Je pense quant à moi que nous le savons : notre lutte culturelle est due à l'introjection, et l'introjection à notre enfance prolongée. C'est ce processus - car il ne s'agit pas seulement d'un événement particulier - qui détermine la forme de nos vies, c'est-à-dire, dans son sens le plus large, la culture.

Depuis la publication de l'interprétation que donne Toynbee de l'histoire humaine, je me sens encouragé à considérer le drame de Madách comme la véritable Tragédie de l'Homme. Ce que j'ai écrit est seulement, à strictement parler, l'interprétation d'une pièce de théâtre composée par Madách, mais cela constitue aussi une théorie de l'histoire humaine psychanalytiquement plausible. J'utilise les idées de Toynbee dans un sens qu'il n'assumerait certainement pas. Mais après tout, j'ai le droit de regarder, du point de vue de la psychanalyse, les faits recueillis par un historien. D'après Toynbee, la civilisation est une réponse à un défi de l'environnement. L'homme primitif vit là où la nature est géné

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reuse. « On reproche souvent aux Africains d'être paresseux, mais c'est faire de ce terme un usage inexact. Ils n'ont pas besoin de travailler ; au milieu d'une nature aussi généreuse, travailler serait purement gratuit (38). » L'humanité développe ses civilisations les plus élaborées dans cette lutte avec la nature, mais la nature reprend ce qu'elle a livré. « Nous trouvons une illustration célèbre et presque rebattue de notre thème dans l'état actuel de Pétra et de Palmyre. De nos jours, ces anciens foyers de la civilisation syriaque sont dans le même état que les anciens foyers des civilisations Maya de Copan et de Tikal, et leurs monuments surprennent et confondent le spectateur pour les mêmes raisons (39). » « Les habitants de la Nouvelle-Angleterre deviennent le groupe dominant de l'Amérique du Nord à cause de l'environnement auquel ils se sont trouvés confrontés (40). »

Il est intéressant de noter que Toynbee conçoit certains mythes comme des symboles du processus de civilisation. « L'affrontement de deux personnalités surhumaines constitue le thème de certains des plus grands récits et drames que l'imagination humaine ait conçus. L'affrontement de Jahvé et du serpent est la trame de l'histoire de la Chute de l'Homme dans le livre de la Genèse. Un second affrontement entre les mêmes adversaires (transfiguré par une illumination progressive des âmes) est la trame du Nouveau Testament, qui raconte l'histoire de la Rédemption. Un affrontement entre le Seigneur et Satan est l'intrigue du livre de Job, et un affrontement entre le Seigneur et Méphistophélès est celle du Faust de Goethe (41). » Voyons comment certains de ces « symboles culturels » apparaissent du point de vue de la psychanalyse. Dans le mythe du jardin d'Eden, le premier pas est fait par le ça, le serpent phallique, le second par Jahvé, le surmoi (ils surent qu'ils étaient nus et entendirent la voix du Seigneur). La troisième « couche » est le châtiment. Le serpent est puni : il devra ramper sur le ventre et l'inimitié régnera entre lui et la femme - c'est-àdire que le phallus fonctionnera comme phallus. La femme mettra au monde des enfants - mais dans la douleur, et l'homme cultivera la terre -mais à la sueur de son front (42). En d'autres termes, la fonction biologique normale de la procréation et la fonction psychologique normale de la sublimation (agriculture) apparaissent non pas comme ce qu'elles sont réellement - des armes contre le surmoi - mais comme les châtiments prescrits par le surmoi, représentation exactement conforme à celle de l'idéal du moi chez Jekels et Bergler (43).

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Dans le livre de Job, nous voyons également deux êtres surnaturels en lutte à propos d'un humain. Néanmoins c'est seulement ce qu'on voit à la surface. En réalité Satan, l'Accusateur (44), et Jahvé sont la même personne. Satan est le sentiment de culpabilité de Job. Plus Job est « droit et intègre » (livre de Job, 1, 1), plus nous devons supposer qu'il a refoulé son agressivité à l'égard de Jahvé, l'imago paternelle. C'est cette agressivité refoulée qui se retourne contre lui comme un boomerang dans les tortures infligées par Jahvé, incité par Satan ou le sentiment de culpabilité (45). En supportant tous ces châtiments et en continuant à louer Jahvé, Job a une attitude de masochisme moral : il est le prototype de tous les martyrs névrosés qui paient leurs dettes à coups de souffrances accumulées, devenant ainsi les créanciers de Dieu. Finalement, il est récompensé pour avoir tant souffert.

Je considère le livre de Job comme moins caractéristique du processus culturel que le récit de la Genèse, la Tragédie de l'Homme, ou le Faust de Goethe. Dans ce dernier, après le prologue qui se passe au ciel, la pièce commence par la chute de l'idéal du moi de Faust (le savant) ou, ce qui revient au même, de ses sublimations.

J'ai étudié la philosophie

La jurisprudence, la médecine

Et même, hélas ! la théologie

Et maintenant, pauvre fou, avec tout mon savoir

Me voici, pas plus sage que devant (46).

Déçu dans ses idéaux, Faust est prêt à se suicider.

Je te salue, fiole merveilleuse et rare !

Je le prends dévotement pour la grande épreuve :

En toi je vénère l'art et la science de l'homme.

Toi, concentré de doux sucs de repos,

Essence des plus fins pouvoirs mortels,

À ton maître accorde tes faveurs !

Je te vois, et la morsure de la douleur s'atténue ;

Je te saisis, et mes combats s'achèvent lentement...

Au dernier moment, on entend le carillon des cloches de Pâques. C'est le message de la pulsion de vie contre la pulsion de mort.

536 Psychanalyse et anthropologie

LE CHŒUR DES  ANGES.

Christ est ressuscité,

Joie au mortel

Que les besoins innés

Insistants, immérités,

Tenaient emprisonné.

Le suicide est certainement la pure activité du « saboteur interne » (Fairbairn) ou du surmoi, et nous voyons bientôt apparaître la personnification de cette même puissance.

MEPHISTOPHELES.

Je suis l'Esprit qui Nie !

 Et à juste titre : car toutes choses

Nées du Néant méritent d'être détruites :

Mieux eût valu qu'elles ne lussent pas créées -

 Donc, tout ce que tu appelles Péché -

La destruction - tout ce qui est mêlé de Mal

Voilà mon élément.

Comment Méphisto, qui représente manifestement ce qui est immoral dans l'homme, peut-il être interprété comme le surmoi ? Cette question admet plusieurs réponses. La première est que par le surmoi nous n'entendons pas l'éthique, mais la négation inconsciente, le « saboteur interne ». La seconde, c'est que le surmoi tire son dynamisme du ça : les deux instances sont étroitement alliées. Lorsque Méphisto aide Faust à courtiser Marguerite et, dans la seconde partie, évoque Hélène, il agit dans un but déterminé, qui est de livrer au Diable l'âme de Faust, c'est-à-dire de faire qu'il se sente coupable. La sublimation ayant échoué dans son rôle de magie protectrice contre le surmoi, il essaye de la remplacer par un nouveau mode de vie, érotique, et échoue à nouveau.

Boscher explique Méphisto, et son apparition sous l'aspect d'un chien, par le folklore allemand. Le spiritus familiaris ou kobold apporte à son possesseur du froment ou de l'or, et le sert de toutes sortes de façons, mais après tout c'est finalement le Diable qui, proclament ses droits sur la base d'un pacte signé avec du sang, prend l'âme du mortel - ce qui signifie que le succès est suivi de sentiments de culpabilité. Il est significatif, en regard des épisodes de Marguerite et d'Hélène, que ces kobolds jouent aussi le rôle d'incube et de cauchemar (47) l'angoisse dans le cauchemar étant

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due au surmoi qui transforme le plaisir en angoisse (48). L'épisode de Marguerite échoue à résoudre le problème : l'agressivité (mort de Valentin et de l'enfant) intervient. Les tentatives pour contrecarrer le surmoi par l'orgie (la nuit de Walpurgis) et la régression (le voyage chez les Mères) sont encore moins couronnées de succès. A la fin, le problème semble résolu. Le ça devient le moi (49). Faust découvre un travail utile, qui consiste à construire des barrages et, en luttant contre l'océan, à conquérir de nouvelles terres, où des êtres humains pourront vivre et être heureux.

Sous les collines une plaine marécageuse

Infecte ce que j'ai mis si longtemps à restituer ;

De même assécher ce marais stagnant

Serait maintenant mon dernier et mon plus bel accomplissement.

À de nombreux millions je donnerai de la terre

Peu sûre, certes, mais bonne à travailler librement,

Des champs fertiles, verts, où hommes et bêtes vont de l'avant D'emblée à l'aise sur la Terre la plus neuve...

Néanmoins, le prix payé pour cet accomplissement est trop lourd. Faust convoite la terre occupée par le vieux couple de Philémon et Baucis, c'est-à-dire le Père et la Mère (50), et au cours d'une tentative pour les déloger et leur donner une autre maison, ils sont tués. Quatre femmes grises - le Désir, la Faute, le Souci, l'Indigence - apparaissent. Faust n'a jamais rien connu de tel. En réalité bien entendu, toutes les quatre ont le même sens : celui de la Culpabilité. Pour Faust le terme est imminent. Il veut maintenant garder l'instant qui passe et commander au temps de s'arrêter.

Et j'osai saluer l'Instant qui passait

« Ne t'en va pas, tu es si beau ! »

Les traces de mon être sur terre ne peuvent pas

Périr dans les éons - elles sont là !

Dans l'orgueilleux pressentiment d'un si haut bonheur

Je jouis maintenant du plus sublime Instant - celui-ci !

Il a brisé l'alliance avec le Diable et renonce à sa propre devise « faustienne ».

Faust (Scène IV, Ire partie).

Quand sur un lit d'oisif, tranquillement je m'étendrai,

 Que cesse immédiatement le temps qui m'est alloué.

 Ne puisses-tu me mener par la basse flatterie

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Sans que je me voie, content de moi ;

 Ne puissés-tu me berner par les riches plaisirs

 Sans que ce jour soit mon dernier.

MÉPHISTOPHELES.

Je prends le pari. Tope là !

FAUST

Et de bon cœur !  

Quand je saluerai l'Instant qui passe

« Ne t'en va pas, tu es si beau ! »

Alors lié dans tes liens éternels

Je proclamerai ma perte finale !

Que les cloches de mort sonnent alors mon glas !

Qu'alors tu sois libre de ne plus me servir !

La pendule peut s'arrêter, son bras se briser,

 Le Temps peut s'achever pour moi !

La turbulence « faustienne » signifie que l'humanité est éternellement capable d'inventer de nouveaux idéaux pour contrecarrer la pression du surmoi : quand l'homme y échoue, il est perdu. La fin heureuse que Goethe ajoute au drame, et qui prive le Diable du fruit de son alliance, rompt toute la structure de la pièce. Alors que le poème hongrois s'achève parla grossesse d'Ëve et la prévision de la naissance d'un enfant, la pièce allemande, qui lui a incontestablement servi de modèle, commence par la mort de l'enfant de Marguerite : il eût donc été logique qu'elle s'achevât par la victoire de la pulsion "de mort (Todestrieb). Symbole du phénomène nommé culture, elle raconte la lutte de l'homme contre le surmoi, « tant qu'il y a conflit, il y a vie », et aussi, comme dans la pièce de Madách, on voit Faust essayer de forger contre le surmoi le bouclier de la sublimation  (51 )ou de l'idéal du moi.

Il est intéressant que, tout à fait involontairement, Toynbee désigne le complexe d'OEdipe comme l'une des clés qui ouvrent les barrières de l'histoire. En décrivant ce qu'il rappelle « le retrait et le retour », Toynbee écrit : « L'une des variantes mythiques de ce motif est l'histoire de l'enfant trouvé. Un enfant voué à, un héritage royal est banni au cours de sa petite enfance - parfois (comme dans les histoires d'OEdipe et de Persée) par son propre père ou grand-père, averti par un rêve ou par un oracle que cet enfant est destiné à le supplanter, parfois (comme dans l'histoire de Romulus) par un usurpateur qui a tué son père »  etc (52). Ce que Toynbee entend par « le retrait et le retour » dans l'histoire est abondam

Psychologie et Histoire 539

ment illustré par l'auteur. L'un des exemples qu'il donne nous suffira ici. La première étape dAthènes vers le pouvoir consista dans sa réaction aux tentatives du roi Cléomène pour mettre la cité sous l'hégémonie de Lacédémone. Elle se sépara du reste de la Grèce et réapparut sur la scène pour faire face à la menace perse-(53). Je me demande vraiment si c'est une loi de l'Histoire, ou un fantasme de l'historien, inconsciemment basé sur le thème du père et du fils et sur la peur du talion.

Mais bien plus significative que l'analyse de toutes les tragédies ou de tous les mythes est l'autre clé que Toynbee nous fournit pour comprendre l'histoire. « Cette seconde version de l'histoire est une tragédie en trois actes, connus dans la littérature grecque sous le titre de (en grec dans le texte) ? et dans ce contexte, ces mots grecs ont tous une connotation aussi subjective qu'objective. Objectivement, (en grec dans le texte) signifie « excès »,(en grec dans le texte)« comportement démesuré », et (en grec dans le texte) « désastre ». Subjectivement (en grec dans le texte) indique l'état psychologique qui consiste à être « gâté » par le succès, (en grec dans le texte) la perte d'équilibre mental et moral qui en découle, et (en grec dans le texte) désigne l'impulsion aveugle, obstinée, ingouvernable, qui précipite une âme déséquilibrée dans la recherche de l'impossible (54). » Toynbee n'a pas à l'esprit des mécanismes psychologiques inconscients, mais plutôt une sorte de sur-spécialisation identique à celle qui nous est familière en biologie. Pourtant, le fondement mythique utilisé à l'appui de cette théorie, l'anneau de Polycrate et l'envie des dieux, montre clairement que dans le surmoi et dans les tentatives humaines pour parer ce « danger intérieur », il y a un mécanisme de changement véritablement « endopsychologique ».

La société, ou la culture, est sujette au changement en partie à cause d'un conflit inhérent à l'homme et en partie parce que les changements de l'environnement appellent de nouvelles formes d'adaptation. L'environnement peut signifier le climat, ou l'intrusion de nouveaux groupes humains et, en dernier lieu, des modifications de la technique et de l'économie dues à l'intervention de l'homme. Mais il n'existe pas d'adaptation du moi per se, de même qu'il n'existe pas réellement d'entité distincte qui serait le moi. Le moi, au sens psychanalytique du terme, n'a de sens que dans ses relations avec le ça et le surmoi. Toute pression extérieure impliquera donc inévitablement la réouverture du conflit entre le moi et le surmoi. L'homme est le seul animal qui désire être différent de ce qu'il est, et qui changeant éternellement reste pourtant éternellement le même.