XII. Conclusion

Ce livre s'est donné pour but de répondre au problème que voici ». les psychanalystes ont-ils le droit d'interpréter les données de l'anthropologie au moyen de la méthode qu'ils emploient avec leurs patients ? La réponse est résolument affirmative. Nous montrons dans l'introduction de cet ouvrage que les parallélismes interculturels ont une signification sous-jacente, indépendante du système social, de la culture ou des institutions de base, signification fondée sur la nature du processus primaire - bien qu'ils puissent également comporter des significations supplémentaires, relevant des contextes culturels particuliers. Il existe un symbolisme qu'on peut considérer comme potentiellement universel. Le contenu latent est universel, mais le symbole lui-même peut être verbalisé par un individu donné, ou un grand nombre d'individus, dans différentes parties du inonde, et être ensuite accueilli par les autres à partir du contenu latent universel.

Nous avons entrepris l'analyse des cultures de divers groupes humains. En Australie, nous trouvons une culture essentiellement oedipienne, dont le mécanisme de défense principal est la projection. Dans l'île Normanby, nous voyons des gens qui, par suite de l'insécurité vécue dans la situation mère-enfant, manquent leur identification avec le père, et régressent Jusqu'à un mélange de mécanismes oraux et anaux. La conservation à l'intérieur de soi, ou introjection, est plus importante que la projection.

Il serait néanmoins absurde de déclarer qu'il n'y a rien d'oral en Australie ou que les Australiens ne pratiquent pas l'introjection, ou, inversement, que les insulaires de Normanby n'ont pas de complexe d'OEdipe et ne connaissent pas la projection. À Alor, nous trouvons à nouveau, au départ, une « mauvaise mère ». L'angoisse de séparation étant écrasante, l'angoisse  de castration doit également être très intense ; les données confirment pleinement cette hypothèse. La frustration précoce implique manifestement un surmoi fort ; la magie anale (la richesse), l'ostention et l'agressisivité phalliques sont mobilisées pour contrecarrer » l'agressivité retournée vers l'intérieur » (c'est-à-dire le surmoi). Chez les habitants des îles Marquises, dotés d'un système très particulier de polyandrie et chez qui le sevrage s'effectue sans amour, nous trouvons également le complexe d'Œdipe, mais le sentiment de culpabilité est si puissant que le père se rend symboliquement avant que la bataille ait commencé ! Chez les Kaingang, nous relevons la coutume extrêmement traumatique qui consiste à percer les lèvres à l'âge de deux ans. Nous reconnaissons sur ce point que la personnalité ou la culture d'un groupe ne sont pas seulement influencées par les événements de la situation infantile, mais aussi par l'histoire. La sécurité vécue dans la petite enfance permet de résister aux traumatismes de l'âge adulte, mais une combinaison des deux risque fort d'entraîner une rupture. Le traumatisme oral, auquel s'est ajouté la perte des terres, a produit une société où la haine oedipienne s'exprime quasi ouvertement et où l'agressivité n'a pas de limite. On peut bien entendu se demander si des facteurs identiques n'auraient pas pu provoquer des effets différents (la régression), et en vérité nous n'en savons pas assez pour répondre à cette question. Les Yurok sont étudiés comme un cas extrême de frustration orale, de caractère anal, et de pression du surmoi. L'analyse des Navaho révèle la structure, manifestement œdipienne et dominée par le surmoi, de cette population.

Plusieurs tentatives ont été effectuées pour étendre l'usage de cette méthode aux nations modernes. Elles nous aident à clarifier nos propres concepts. Dans ces tentatives, qu'analysions-nous ? Ëtait-ce la culture ou la personnalité ? Il faut préciser que par personnalité nous entendons la structure latente qui caractérise un individu en réponse à une situation d'enfance donnée. Il est évident que plus le groupe est petit, plus l'identité de la situation infantile de ses membres est grande, et plus nous avons le droit d'identifier la personnalité et la culture. Néanmoins la prudence est nécessaire, même pour les groupes les plus primitifs. Ils peuvent nous apparaître comme a peu près identiques, parce que nous les regardons d'une certaine distance. En fait, il y a des différences individuelles considérables : la situation infantile ne peut jamais être exactement la même pour deux individus. Lorsque nous en venons à appliquer cette théorie aux nations modernes, la difficulté devient pratiquement insurmontable. Tout le monde croit à l'existence d'une « personnalité américaine », pourtant le Rapport Kinsey montre clairement que, en tout cas dans le sens que nous donnons à ce terme, cela est impossible. Dans le cas de la Hongrie, toute notion de personnalité commune se heurte à des limites régionales et de classe très étroites.

L'école culturaliste ne veut rien savoir de l'unité fondamentale de l'humanité, car elle soutient que Freud a fondé cette thèse sur deux hypothèses biologiques dont l'une s'est avérée indéfendable (l'hérédité des caractères acquis) et l'autre n'est pas valable pour le genre humain (la loi de la récapitulation de Haeckel). Mais l'humanité a indiscutablement un autre trait commun, c'est son enfance prolongée et le caractère globalement juvénile de l'Homo sapiens par rapport aux autres espèces animales. L'école culturaliste admet ce fait, mais ne s'en sert que pour appuyer la thèse de la possibilité, pour la nature humaine, d'être conditionnée de toutes les façons. Elle oublie que ceux qui conditionnent sont soumis aux mêmes lois biologiques que ceux qu'ils conditionnent. Le processus primaire est dû à la combinaison suivante : existence libidinale protégée dans la situation mère-enfant, libido relativement précoce (dans cette situation).

La nature humaine pourvoit à la fois au changement et à la permanence. Tout d'abord l'homme n'est, pour ainsi dire, jamais seul. Nous grandissons par l'introjection, et c'est dans l'introjection de l'objet frustrant que réside la source du conflit et du changement ininterrompu. L'histoire peut être interprétée comme un conflit interminable entre Eros et Thanatos, l'idéal du moi et le surmoi.

Nous avons aussi des raisons de penser que ce processus de retard, qui fut le point de départ de la transformation de nos ancêtres en ce qu'on appelle maintenant Homo sapiens, est toujours à l'œuvre. Haldane considère la lenteur du développement comme la clé de l'évolution humaine. Nous nous développons beaucoup plus lentement, et de loin, que tous les autres mammifères : la plupart d'entre eux atteignent la maturité à un an ou moins. Le chimpanzé est mûr à sept ans environ, l'être humain à quinze ans ou plus, bien que sa croissance ne soit complètement achevée qu'après vingt ans, et que les sutures du crâne restent ouvertes jusqu'à presque trente ans, si bien que le cerveau peut encore grossir. Nous sommes beaucoup plus semblables à des bébés singes qu'à des singes adultes. « Si cette tendance se poursuit, par des processus naturels ou à la suite de l'intervention humaine, nous devons nous attendre à ce que nos lointains descendants aient un aspect que nous qualifierions aujourd'hui d'enfantin. Nous devons supposer que leur développement physiologique, intellectuel et émotionnel sera plus lent que le nôtre. Nous ne devons pas espérer qu'ils manifesteront en naissant des besoins irrésistibles, bons ou mauvais, de quelque nature que ce soit (1) » « Pour me résumer, je pense qu'au cours du dernier million d'années l'homme est devenu plus cérébral, plus néoténique et plus polymorphe. Je pense que ce sont là, probablement, des tendances évolutionnistes souhaitables (2). » Haldane prévoit une humanité pourvue d'une force musculaire faible, d'une grosse tête, d'un plus petit nombre de dents, etc., et envisage tout cela comme un « progrès » (3) Quand une chose est inévitable il vaut mieux, je suppose, l'appeler désirable. Néanmoins, je n'arrive toujours pas à surmonter l'idée que notre but est la vérité, qu'elle soit plaisante ou déplaisante. Il est vrai qu'Haldane n'est pas psychanalyste et ne réalise pas la portée de ce qu'il dit. Plus néoténique signifie plus névrosé, et avec un cerveau enflé, les enfants ont peu de chances d'être heureux.

Pour finir et donner une sorte de « résumé du résumé », voici les affirmations que nous tenons pour valables :

1. L'évolution est basée sur une combinaison de facteurs autogènes et ectogènes  (4).

2. Les facteurs autogènes sont principalement la foetalisation et le conflit endopsychique (surmoi et idéaux du moi (5).

3. En relation avec la prolongation de notre durée de vie, et particulièrement de notre enfance, nous avons conservé le taux de croissance foetal de notre cerveau. Le cerveau continue à se développer dans la situation mère-enfant protégée, c'est-à-dire libidinale.

4. En outre, par rapport au rythme de croissance de notre corps, notre sexualité est relativement prématurée. Si nous relions ce fait avec ce que nous venons de dire du cerveau, nous avons l'explication de la nature libidinale du fantasme.

5. Les mécanismes de défense se développent pour protéger le moi contre la libido prématurée (6).

6. Les êtres humains sont juvéniles en permanence, du moins en partie. La faiblesse de notre enfance relativement prolongée est compensée par l'identification de l'adulte avec l'enfant, c'est-à-dire par le conditionnement ou l'éducation.

7. L'existence du symbolisme et de certains traits humains universels est due à cette néoténie universelle du genre humain : ils sont autogènes, et non conditionnés par la culture. L'interprétation psychanalytique ne relève donc pas de la culture : ses méthodes ont une validité universelle. Il peut y avoir bien des types de personnalité, il y a seulement un inconscient.

8. Le concept de personnalité de base, à savoir d'une personnalité fondée sur une situation infantile commune, est valable quand on l'applique à de petits groupes (en tenant compte des différences individuelles), mais sa validité est douteuse pour les nations modernes. L'anthropologie moderne ou « culturelle » nie tacitement l'unité fondamentale du genre humain, tout comme elle nie le caractère unique de l'individu : elle ne prend en considération que les nations (7).