V. Les Yurok

L'amateur d'anthropologie qui a lu la très brillante étude d'Erik Homburger Erikson sur les Yurok pense sans doute qu'il est inutile de revenir sur le sujet. Effectivement je suis presque toujours d'accord avec les conclusions d'Erikson ; toutefois j'aimerais insister sur quelques points, faire ressortir certains détails qui me paraissent modifier l'éclairage général (1).

Les femmes Yurok ne sont pas précisément de bonnes mères : « La première période post-natale dure dix jours, et pendant ces dix jours, le bébé n'est pas nourri au sein ; on lui donne dans un coquillage une sorte de soupe aux noix. On pense en effet, de même que chez d'autres tribus indiennes, que le colostrum est nocif pour le bébé (2). » « Une fois la période d'allaitement commencée, il semble qu'il n'y ait dans l'atmosphère ni contrainte ni tourment. » Ce qui caractérise la petite enfance d'un Yurok, c'est qu'on l'encourage plutôt à se passer de sa mère dès que cela lui est possible et qu'il peut le supporter du point de vue émotionnel. Vers le sixième ou le septième mois en général (c'est-à-dire vers le moment où il fait ses dents et où il commence à marcher à quatre pattes), on s'efforce de faire « oublier » à l'enfant le lait de sa mère, en le nourrissant de saumon et d'algues. « Le bébé non sevré ne doit jamais boire d'eau car l'eau est l'antagoniste du lait, et si pendant son bain on le surprend en train d'en boire une gorgée, on dit en souriant qu'il « vole ». « A partir de trois heures, on garde le bébé éveillé pour que la mort ne puisse lui fermer les yeux. »

Il est donc assez évident que les bébés ne sont pas désirés et que leurs mères les repoussent loin d'elles. C'est ce que souligne Erikson, mais personnellement je crois que c'est bien plus l'attitude des mères que la situation géographique qui est à l'origine de cette « conscience centripète »,

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autrement dit de ce désir de retourner à sa mère et de rester un petit bébé. Car si ce n'est qu'on les a du ventre maternel trop tôt arrachés, c'est du moins du sein qu'on les a trop tôt sevrés (3).

« Le souci principal d'une mère Yurok est d'assurer à son enfant une naissance facile et de le rendre profondément enclin à s'éveiller à la vie. » « La mère mange peu, porte beaucoup de bois pendant sa grossesse et se penche souvent en avant pour que le foetus ne repose pas sur ses reins ; pendant les dernières semaines de sa grossesse, elle frotte son ventre tous les après-midi pour maintenir le foetus éveillé, selon une coutume que nous avons déjà citée, et qu'on peut considérer comme une manifestation prénatale de cette crainte (qui va durer jusqu'à la fin des « années prescolaires ») que le sommeil de l'après-midi n'ensorcelle l'enfant et ne l'attire vers la mort (4). »

Avec une mère aussi ambivalente, qui veut se débarrasser de son enfant et qui en même temps s'inquiète tellement de sa mort, rien d'étonnant à ce que l'enfant Yurok reste longtemps un enfant qui pleure ; Erikson montre comment l' « expulsion » pratiquée par les mères doit entraîner chez les Yurok une « prédisposition à la nostalgie ». Le Yurok sait d'ailleurs très bien utiliser cette disposition quand il en a besoin. Il l'accompagne d'autres attributs du stade oral primaire : le cri de la faim, la plainte de détresse, ou simplement la « réalisation hallucinatoire du désir », qui est à la base de l'idée Yurok selon laquelle dire en pleurant : « Je vois le saumon » est une manière d'en avoir (5).

Kroeber écrit : « Les Yurok désirent les richesses avec une continuité vraiment étonnante. Ils sont tout à fait persuadés que s'ils pensent avec ténacité à l'argent, il leur en arrivera. Et ceci tout spécialement pendant les activités qui sont en rapport avec l'étuve. » Quand un homme monte sur la colline chercher du bois pour l'étuve, il se met à penser à la monnaie de coquillage. Il en imagine sur le chemin, sur les sapins, il en voit qui mange les feuilles. Et lorsqu'il tombe sur un arbre spécialement garni de ces monnaies de rêve, il grimpe à l'arbre et coupe les branches juste au-dessous du sommet. » Un homme qui va à la rivière et regarde bien au fond de l'eau arrive à distinguer un coquillage gros comme un saumon, avec des branchies tout à fait comme chez les poissons. » (Les italiques sont de moi.) « On conseillait aux jeunes gens de bien s'exercer à cette pratique pendant des périodes de dix jours, en jeûnant dans le même temps, et en faisant bien attention à ne pas se laisser distraire, notamment par les femmes. » Il

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était par exemple courant de voir un homme, tout seul, s'écrier : « Je veux être riche, je veux de l'argent », ou même pleurer en disant cela. « Selon un mythe Karok, les coutumes en rapport avec l'étuve, le fait qu'elle soit réservée aux hommes, la corvée de bois, ont été instituées pour que les êtres humains puissent avoir et garder la monnaie de coquillage (6) »

Erikson s'efforce de démontrer que ce peuple n'est pas de type « anal », alors que c'est justement ce qu'un psychanalyste aurait tendance à se dire. « Suivant en cela l'habitude qu'ont les analystes de considérer l'amour des richesses comme anal, notamment si l'avarice s'associe à des conduites compulsives, à l'opiniâtreté, à la rétention, je me suis renseigné avec beaucoup de soin sur l'importance possible du moment, de l'endroit, du mode de défécation et sur les éventuelles difficultés de l'apprentissage de la propreté. Mais, continue Erikson, ils ne comprenaient pas où je voulais en venir. Ils ne sont donc absolument pas anaux (7). » Là je ne suis pas d'accord. D'abord, le temps très court qu'Erikson a passé sur le terrain ne permet pas d'avancer de telles conclusions négatives. Autrement dit, peut-être n'ont-ils pas compris où Erikson voulait en venir parce qu'ils n'ont pas voulu le comprendre (8). D'autre part, le voudrais montrer en quoi ma conception de la phase dite anale diffère quelque peu de celle d'Erikson. Mais voyons d'abord quelques-uns des contes populaires qu'il nous rapporte.

« Le corbeau voulait être le plus bel oiseau du monde, encore plus beau que le pivert. Les autres animaux lui dirent : « On va te bander les yeux, et quand tu arriveras sur un grand arbre, tu t'y arrêteras. » Le corbeau vola longtemps et lorsqu'il ouvrit les yeux, il se vit posé sur un trou à fumée, tout noir. C'est depuis ce moment qu'il vit d'excréments (9). » « L'ours avait toujours faim. Il avait pour épouse le geai bleu. Le geai bleu lui apporta un gland seulement. « C'est tout ? » dit l'ours. Le geai bleu se mit en colère et jeta le gland au feu. Il éclata et il y eut des glands partout sur le sol. L'ours les avala tous et fut très malade. Des oiseaux essayèrent de chanter, mais sans résultat. Alors finalement le colibri lui dit : « Couche-toi et ouvre ta bouche » et il lui passa à travers le corps. C'est pour cela que l'ours a un si gros anus et qu'il ne peut garder ses fèces (10). »

Le véritable sens de cette histoire, on le saisit en mettant « mère » à la place d' « épouse ». Ce sont les mères qui frustrent leurs enfants oralement ; et le meilleur moyen de réagir n'est pas de se révolter ouvertement mais d'imiter la rétention

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maternelle. Tout garder dedans, étendre la « morale sphinctérienne » (Ferenczi) aussi bien à la zone orale qu'à la zone génitale.

En fait, je dirais quant à moi qu'il n'y a pas plus avare que les Yurok. Ce sont de vrais grippe-sou, « genium festo vix suo estimat (11) ». Et cette « morale sphinctérienne » se porte même régressivement sur la phase orale. « Le père apprend à manger aux garçons et la mère aux filles. On leur dit de prendre un peu de nourriture dans leur cuiller, de la mettre dans leur bouche lentement, de reposer la cuiller dans leur panier, et de mâcher lentement et soigneusement, en pensant sans arrêt à devenir riche. Ensuite ils doivent avaler la nourriture, puis doucement et sans hâte ils peuvent reprendre leur cuiller. On ne doit pas parler pendant le repas, pour permettre à chacun de se concentrer sur des idées de richesse. Si un enfant mange trop vite, son père ou sa mère lui reprend son panier sans rien dire et l'enfant doit alors se lever, toujours sans rien dire, et sortir de la maison (12). » Quiconque s'imagine qu'après de pareils traitements, de telles restrictions sphinctériennes au niveau oral, un enfant peut-réagir autrement que par une violente agressivité à l'égard de sa mère, se trompe lourdement.

Erikson dit : « La différence entre le sevrage chez les Yurok et le sevrage chez les Sioux, c'est que le bébé Yurok quitte le sein in loto au moment où il « fait ses dents », alors que le bébé Sioux continue à être allaité pendant toute la période de morsure (13). » Voici comment il rapporte le mythe ou l'un des mythes de l'origine du monde :

« Tout au début, l'eau recouvrait tout. Après, lorsque la terre eut commencé à émerger, il y eut un jeune homme avec sa chienne. Le jeune homme dit : « Où sommes-nous ? » La chienne dit : « Sur la terre. » Il eut peur et ne parla plus. Mais au bout d'un moment, il dit : « Nous allons mourir de faim. » Alors, elle dit : « Non, nous ne mourrons pas de faim (14). »

L'apprentissage oral négatif auquel on soumet tous les garçons apparaît clairement dans cette histoire où la chienne figure la mère : « Alors il devint fou de désir, il la prit et elle devint grosse. Cinq chiots naquirent, il en garda un qui avait visage humain ainsi qu'un autre et il étouffa les trois autres. Il s'aperçut que la chienne avait l'air très triste. Lorsque les deux petits eurent un peu grandi, la passion revint en lui. Ils refirent l'amour et furent comme mari et femme. Quand elle devint grosse, il ne voulut plus la toucher. Cette fois, un des petits était en tout point comme une femme, mais ses bras étaient collés à son corps. » Après cela il ne voulut plus jamais toucher sa chienne. Chaque fois qu'elle courait

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à lui, il la repoussait. La fille grandissait et il ne pouvait se décider à lui libérer les bras. La chienne n'osait pas laisser la fille avec son père. Si la fille s'asseyait près de son père, la chienne grognait et sautait entre eux deux. Bientôt il commença a avoir pour elle les sentiments qu'il avait eus pour sa mère. » Et il fit l'amour avec sa fille 15. Et elle qui n'avait jamais parlé dit alors : « Après tout j'ai débuté comme chien. » (Les italiques sont de moi.) Quand ils revinrent, la chienne essaya de le mordre mais il l'en empêcha. Dès lors, il vécut avec sa fille comme mari et femme, et leur descendance fut entièrement humaine. » Une race d'hommes se développa, mais nous savons que nous descendons des chiens. Les derniers mots de la chienne furent : « Tant que cette terre durera, que jamais un être humain ne fasse l'amour avec un chien. » C'est pour cette raison qu'il ne faut jamais frapper ou maltraiter les chiens. Si un être humain fait l'amour avec un chien, le monde se renversera (16). »

On voit très clairement, dans ce mythe, que l'animal qui mord, la chienne, représente la mère frustrante au niveau oral. Le respect dû à la chienne, la catastrophe universelle qui découle du fait de coucher avec un chien, indiquent nettement que la chienne est bien la mère. De génération en génération, l'agressivité orale est graduellement surmontée par la libido génitale. Nous avons fait remarquer plus haut que le nourrisson Yurok ne doit pas boire d'eau avant d'être sevré. Ce serait « voler » autrement dit priver les adultes de leur lait ou de leur mère à eux. « Les Yurok évitent les eaux inconnues et ne boivent jamais dans certaines parties des ruisseaux, même bien connus. Ils ne boivent jamais d'eau de rivière. Un chien, le plus mortel des poisons, pourrait s'y être noyé, une fille pourrait y avoir jeté un fœtus avorté (17). » Dans certains mythes même, l'attachement au chien est si grand qu'un enfant en meurt ou peut en mourir (18). Dans le mythe du hibou et du panier de nourriture, on trouve la même histoire de l'épouse (mère) frustrante et du mâle qui devient l'oiseau de nuit, le hibou (19).

La thèse centrale d'Erikson est que la personnalité rétentive si caractéristique des Yurok n'est pas « anale », mais qu'il s'agit de quelque chose d'autre ; qu'elle tient au fait qu'ils se représentent le corps humain comme un « tube ». Il nous raconte, entre autre choses, l'histoire d'une femme qui refuse de devenir chaman, en devient névrosée, et souffre d'indigestion chronique (20). (Les italiques sont de moi.) « Elle vomissait chaque fois qu'elle voyait des mets indiens traditionnels comme de la soupe de gland ou du saumon. Une de

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ses filles avait attrapé tout enfant les symptômes de sa mère et avait tout le temps besoin de laxatifs. (Il faut bien noter dans cette histoire l'enchevêtrement des thèmes d'absorption et de rejet.) La mère suggérait un traitement qui signifie à la fois : « sucer » et « devenir riche (21). » (Les italiques sont de moi.)

Personnellement, je dirais que le symbolisme anal renvoie toujours au « contenu corporel » (M. Klein). Il faut que les hommes deviennent « riches » autrement dit qu'ils deviennent des mères pleines de « bon contenu corporel » (nourriture, fèces, embryon, etc.) parce qu'ils ont été eux-mêmes frustrés par leurs mères. C'est pour cela que leur agressivité orale est dirigée contre le corps de leur mère et ce qui s'ensuit correspond à l'angoisse du talion. Ils vont être « pillés », vidés, c'est-à-dire pauvres. Être riche veut dire être rempli d'un « bon contenu corporel », autrement dit de nourriture fixée en symbole fécal( 22). Cela veut dire aussi être identique, de façon magique et ambivalente, à la fois à une mère « pleine » qui gratifie, et à une mauvaise mère qui retire. La « nourriture vomie » de la femme chaman est une nourriture considérée comme des fèces.

Kroeber rapporte un cas typique d'avarice mêlée de magie chez les Hupa. Le petit-fils d'un homme riche avait la bouche toujours ouverte. Un chaman émit le diagnostic suivant : dn ancêtre de l'homme riche, en donnant à un ami le baiser d'adieu, avait volé deux monnaies insérées dans le septum nu mort et les avait cachées dans sa bouche (23) . Les riches et la « mère » sont magiquement équivalents. « Un homme pauvre, on le méprise, non pas tant pour son manque de fortune que pour le peu qu'il donne à la mère de ses enfants et pour les conditions misérables dans lesquelles il est né lui-même. Un bâtard, c'est quelqu'un dont la naissance n'a jamais été convenablement payée et qui est de ce fait au bas de l'échelle sociale (24). » Les coquillages mêmes sont probablement des symboles féminins. Pendant la période mythique, tous les coquillages dansaient sur un bateau dans l'océan. Et ceci est suivi de près par une autre histoire dans laquelle Fille-de-l'Océan-en-haut-de-la-rivière exécute la même danse sur un bateau (25). La distinction que fait Erikson entre l'étuve et la maison d'habitation est fort intéressante :

Dans la grande maison, dorment les femmes et les enfants. Les hommes y entrent seulement pour y manger et pour faire l'amour (26). Il y a d'autre part l'étuve, qui est une maison un peu plus petite, où les hommes et les garçons à partir d'un certain âge passent leur temps à « méditer » et à se purifier. L'entrée de l'étuve est toujours située face au ruisseau, à la

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rivière ou à l'océan. Par contraste avec la maison d'habitation qui n'a qu'une porte, celle-ci en a deux. La seconde est une petite ouverture ovale. « Elle mène à une sorte de puits entouré de cailloux, d'où on émerge si on peut passer par le trou. Cette ouverture ovale est le test spirituel du monde Yurok ; car seul un homme nu, mangeant de façon modérée et rendu bien souple par la sueur du feu sacré peut se glisser par ce trou, et, comme il est requis, sauter dans le ruisseau, la rivière ou l'océan, pour accomplir la purification indispensable à un bon pêcheur ou à un chasseur émérite. Une femme, un homme gros ou qui transpire mal ne pourraient pas passer par le trou ni sauter dans le ruisseau, la rivière ou l'océan pour la cérémonie de purification. » D'après Erikson, les deux maisons symboliseraient l'intérieur du corps de l'homme et l'intérieur du corps de la femme. La maison familiale est sombre, sale, pleine de nourriture, d'ustensiles, encombrée de bébés et l'homme en sort contaminé, tandis que de l'autre, utérus mâle et propre, le Yurok renaît chaque matin. L' « utérus mâle » a une entrée et une sortie, l'autre est en forme de sac(27) .

Je n'ai pas la moindre envie de contester cette interprétation. C'est bien dans un « utérus mâle » que s'opère la renaissance. Voilà que comme dans presque tous les mystères humains, l'utérus mâle réapparaît une fois encore. C'est le Dithyrambe, l' « Être de la Double Porte. »

Fille vagabonde d'Acheloos,

Dircé divine, eau vierge, c'est dans la source

Que naguère se baigna

Le fils de Zeus, le Mystère

Quand de la flamme, immortel

Son père le retira pour le pr~ndre en sa chair,

  S'écriant : Passe la deuxième porte de la vie

Mystère sans mère, je m'ouvre à toi

O Bromios. O toi le Dithyrambe, enferme-toi en mon sein (28).

Au lieu de subir une initiation unique, on renaît ici chaque jour peu à peu de l'utérus mâle. Mais je voudrais ajouter quelque chose à propos de l'étuve comme utérus mâle. Je pense quant à moi que dans les descriptions d'Erikson, il manque l'élément conflictuel que nous devons toujours supposer présent. Bien évidemment, les mères veulent se débarrasser de leur enfant, le sevrer prématurément. Le bébé réagit par l'agressivité orale. Dans le peu que nous connaissons de cette tribu, cette agressivité apparaît dans l'angoisse

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du talion relative à la chienne, l'animal qui mord et qui figure la mère. L'eau qui les ravitaille est leur mère, ils mesurent aux bébés une gorgée d'eau, ils ont pour des eaux inconnues. Comme tant de malades européens ou américains qui ont été frustrés par leur mère, ils ont un caractère rétentif, ils veulent stocker des « contenus corporels », à l'intérieur d'euxmêmes, c'est-à-dire des mères introjectées, c'est-à-dire aussi des symboles de nourriture et de fèces. Il ne s'agit pas vraiment d'un utérus masculin opposé à un utérus féminin, mais plutôt d'un utérus « propre » non contaminé par l'agressivité, opposé à un utérus « destructeur de corps ». L'importance attachée à la propreté est donc une négation du sadisme anal.

Et maintenant voyons ce qu'il en est de l'autre protagoniste du drame, le phallus :

« Les Yurok, dit Erikson, mentionnent quelquefois Wohpekumeu, « Le Veuf par-delà l'Océan », comme celui qui a fait des choses ce qu'elles sont. Il naquit à Kenek et y vécut entre les voyages qu'il faisait par curiosité ou sous le coup de désirs amoureux. Finalement la Femme-Raie (29) l'emmena dans le Pays d'au-delà la Mer de Sel rejoindre les autres êtres mythiques qui avaient quitté ce monde. À Amaïkara, en territoire Karok, il dupa une femme qui retenait tout le saumon. On dit aussi de lui qu'il vole des glands dans le ciel, mais ce rôle-là est également attribué à un nain mythique. Avant qu'il ait instauré la naissance, toutes les femmes mouraient en donnant la vie. Il courait tout le temps après les femmes, souvent sans succès d'ailleurs, et les bons et les mauvais lieux de pêche dépendaient de ses résultats en amour (30). »

Il se mit à la recherche d'un autre territoire. Dans son ancien territoire de l'autre côté de lOcéan sa femme était morte. Il s'avança dans l'eau et se mit à chanter : « Je veux une terre ici, je veux une terre ici. » Puis il dit en pleurant : « Je suis affreusement seul, je veux pouvoir parler à quelqu'un. » Puis il essuya ses larmes. Quand il releva la tête il vit une trombe d'eau jaillir de la terre solide et s'élever lentement jusqu'à la hauteur de sa poitrine. Il regarda encore et vit l'eau qui montait maintenant jusqu'à son front et qui se changeait lentement en femme. La tête, les bras, les seins, le nombril. Le reste était de l'eau. Le Créateur alors s'écria : « Je veux une femme entière, je veux une femme entière. » La fille alors devint solide, avec des hanches, un vagin, et tout (31). Alors Wohpekumeu créa un fils et unit dans le mariage la femme et le fils. Ensuite il créa de l'herbe, des fleurs et de la nourriture ; des

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élans, des lapins, des daims, etc. Son fils voulait du poisson : son père alla dans l'Océan, là où le sel et l'eau douce se mêlent. C'est de là que vient le poisson. Puis il devint fou de désir. Il n'avait qu'à regarder une femme pour qu'elle devienne grosse. Il inventait des tours, il faisait sortir un élan des bois, il le faisait sortir de la rivière pour exciter la curiosité des filles. Mais les filles restaient dans leurs maisons ; et il n'essayait jamais de pénétrer dans les maisons. Il dit aux garçons de venir dans ses bras et il les changea en oiseaux. On les appelle maintenant les « Oiseaux des Poils Pubiens ».

En revenant à Kenek, il désira la femme de son fils. Il fit grimper son fils à un arbre et fit emporter toutes les branches par le vent, pour que le fils ne puisse plus redescendre. Mais il redescendit tout de même, à l'aide d'une corde faite de gomme à mâcher indienne. Pendant que son fils était sur l'arbre, il séduisit sa belle-fille (32). Et quand le fils revint, il rencontra son fils à lui, qui était devenu aveugle mais tirait sur les oiseaux. Les oiseaux et les monnaies de coquillage lui tombaient dans les mains. L'enfant avait surpris son grandpère en train de coucher avec sa mère. Le vieil homme avait aveuglé son petit-fils avec son sperme, puis l'avait jeté sur la terre des enfants et des daims.

Le vieil homme eut du repentir. Il jura de ne plus jamais toucher à une femme et de retourner chez lui, par-delà l'Océan. Sur sa route, il rencontra bien des femmes toutes belles, nues, les jambes ouvertes. Il les repoussa toutes. A la fin, il en vint pourtant une à laquelle il ne put résister. Il fit l'amour avec elle et elle referma son vagin sur son pénis et l'emmena ainsi chez lui. C'était la F).

Il est impossible de saisir le sens de ce mythe sans intervertir les dramatis personae. Celui qui pleure et qui avec ses larmes crée une femme, ce doit être l'enfant. Ce n'est pas le père qui donne une épouse à son fils et ensuite la lui prend mais l' « inverse ». C'est le fils qui pleure pour avoir sa mère et l'emmène ou essaie de l'emmener loin du père. Grimper à un arbre ou commettre l'inceste avec sa mère sont une seule et même chose. Vient ensuite la scène primitive où dans le fils aveugle, on retrouve Œdipe. C'est alors la création du monde par l'errance et la libido, et la Raie qui se referme sur le Créateur a le sens d'un plaisir sans fin. Mais c'est aussi une cérémonie de boue émissaire (34) car la libido doit rester en dehors, par-delà l'Océan.

Erikson a sans doute raison de voir dans le « Festival de la Renaissance du Monde » à Kepel, le retour du Veuf Solitaire,

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du Créateur. Ce dernier, ou plutôt le prêtre qui le représente dans le rituel, prononce cette incantation : « C'est ainsi que les choses seront. S'ils ne font pas de barrage, il n'y aura plus de peuple, et c'est là-dessus que je pleure », etc. « Que vais-je faire de lui ? Il était là sur le chemin, on l'entendait qui commençait à pleurer en aval, là, au milieu de la nuit, il sentit alors comme un souffle de vent passer sur son coeur, qui bientôt eut la taille d'un bébé puis grandit et grandit encore à mesure que l'aube venait, et qui bientôt s'enfuit. Il disait : « Laisse-moi, laisse-moi partir. Je suis celui qui ne voyage que de nuit. » Et celui qui le tenait disait : « Mais pourquoi pleures-tu sans cesse ? » Et lui répondait : « Je vais te le dire. Je suis si triste parce que mon peuple n'existera plus, s'il ne construit pas le barrage. Je vais te laisser une chanson, je vais te la dire et après, il faut me laisser partir (35). » C'est le « Festival de la Renaissance du Monde » chez les Yurok. Le « Chef du Barrage », le « Médecin de la Terre » remonte le courant jusqu'à Saa. Il chante, et son chant est un remède qui doit guérir le monde en aval pendant que tous les humains restent dans leurs maisons. Puis on construit le barrage, une large clôture de piquets et de perches qu'on apporte dans le lit du courant et qu'on dispose de manière à empêcher le saumon de passer. On ménage à intervalles réguliers des ouvertures qui conduisent à de petits enclos, à des pièges. Dans leur effort pour remonter le courant, les saumons remplissent ces pièges. On les ouvre, on les sèche et on en conserve de grandes quantités (36).

Le Chef du Barrage et le Vagabond Solitaire de la Nuit me semblent ne faire qu'un. « On ne doit pas le voir », dit-il. « J'apporte le feu, les charbons ardents à Saa. » Si on le regarde, on devient aveugle ou on meurt. « Ma mère faisait la cuisine pour moi. » (Je crois qu'il veut parler de sa femme, dit Erikson.) Je passe sur de nombreux détails et reprends les citations. « Plusieurs hommes plongeaient dans la rivière. Une foule attendait qu'ils remontent. Ils me font traverser et attendre la fille. Dans l'après-midi, à peu près à cette heure-ci, j'entends la fille qui vient. Elle n'est pas mariée. Elle a des couvertures sur elle, elle vient et repart. Elle laisse là un panier plein de glands et s'en va ; et moi je chante cette chanson. À ce moment-là chacun prépare une perche et la fille saute dans la rivière. Ils sont tous à Kepel. Je suis le dernier à arriver ; quatre filles sont là. Alors les gens arrivent du barrage. Je vais au milieu d'eux et jette en l'air le panier pour leur dire de s'en aller. Ils jettent tous leurs perches sur moi et les trois filles (37). Ce que ces filles mangent, en mettant de côté les os, etc. personne n'y touche. Le lendemain ces

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filles jettent les os dans la rivière et les os prennent vie et sautent comme des truites. Le jour d'après, on danse toute la journée la danse de la peau de daim et puis on se met à pêcher du poisson (38). »

Kroeber mentionne un autre rite qui fait également partie de la construction du barrage. L'assistant de l'homme-médecine porte une barbe et joue le rôle d'un Karok qui est parti avec la femme d'un autre homme, et qui, pour paraître fuir la vengeance du mari, laisse chavirer son canot au milieu du courant. Il va à Kepel à la nage, se met à quatre pattes et tous les hommes armés de longues perches les heurtent au-dessus de sa tête et les entassent sur son dos, le dissimulant presque entièrement (39).

Je pense que dans la première version, les filles sont les « épouses » cérémonielles du chaman. La scène aux perches représente la foule qui attaque le Grand Vagabond, le créateur Wohpekumeu. Le fait que « on ne doit pas le regarder », que « on deviendrait aveugle », et le lapsus commis par l'informateur (il dit la mère au lieu de la femme) semble bien indiquer qu'il s'agit de la « scène primitive », surtout si on relie cette scène à l'histoire du Créateur et de son petit-fils qui est devenu aveugle en assistant à la scène primitive (40).

Erikson donne cette interprétation - Le Vagabond Solitaire de la Nuit représente à la fois le Créateur qui voyage et le saumon, alors que le Chef du Barrage est le Guérisseur de la Terre qui soigne le monde chaque année en arrêtant le saumon (c'est-à-dire en construisant le barrage (41)). On peut d'ailleurs remarquer que le Chef du Barrage prend pendant dix jours un seul repas par jour, et qu'on ne donne pas de lait au nourrisson les dix premiers jours (42) . L'idée d'Erikson d'identifier le Vagabond Solitaire au saumon me semble très ingénieuse. Le constructeur du barrage, ou le Prêtre du Barrage, serait en somme celui qui arrête le Vagabond et sauve le monde du mal. Mais quel est ce mal qu'il faut repousser ? Le Veuf Solitaire par-delà lOcéan est à l'origine Coyote en personne. Il n'est pas impossible que le mythe du vagin qui retient en lui le pénis fasse en fait partie du cycle de Coyote. Dans un mythe Apache Lipan, il est dit que Coyote alla vers la femme de son chef et lui dit que son mari l'envoyait pour faire l'amour avec elle. Une fois qu'elle l'eut laissé faire, il sortit de la tente et se mit à hurler : « Est-ce que le vagin de toutes les femmes est comme le vagin de la femme du chef ? » Les autres femmes l'entendirent et il dut leur faire l'amour à toutes. Elles le forcèrent jusqu'à ce qu'il en meure. C'est pour cela, dit le mythe, que les coyotes et les chiens sont ainsi

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maintenant, qu'ils restent collés ensemble lorsqu'ils font l'amour (43).

« Les Indiens du fleuve Thompson rapportent aussi un mythe curieusement analogue au mythe Yurok : Coyote était seul et désirait très fort avoir une femme et des enfants. Il essaya plusieurs fois en vain de faire un fils et finalement en fit un d'une pierre blanche. Le fils grandit rapidement et eut deux femmes, l'une à la peau sombre, et l'autre au teint clair. Coyote eut du désir pour les femmes de son fils. Il déféqua et fit de ses fèces un nid d'aigle avec des petits aiglons dedans. Puis il fit pousser un arbre sous le nid, qui se trouva alors placé très haut au sommet de l'arbre. Il dit alors à son fils de grimper à l'arbre pour y aller chercher des plumes d'aigle. Et pendant que le fils grimpait, il fit pousser l'arbre jusqu'au ciel. Lorsque le fils essaya de l'attraper, le nid d'aigle se changea en excréments. Et pendant qu'il errait dans le ciel, Coyote prit son apparence et fit l'amour à ses femmes. Le fils revint ensuite sur terre sur une toile d'araignée. Il triompha de son père et Coyote eut honte. Il tomba dans la rivière et fut rapidement emporté par le le courant. Il se changea en morceau de bois et flotta dans le courant jusqu'à ce qu'il fût arrêté par un barrage gardé par deux vieilles femmes. (Les italiques sont de moi.) L'une des femmes prit le bout de bois pour en faire un plat. Mais le poisson qu'elles mirent dans le plat disparut. Elles jetèrent avec colère le plat dans le feu. Et du feu vint alors le cri d'un petit enfant. Elles s'empressèrent de l'en retirer. L'enfant grandit rapidement mais il était très désobéissant et difficile à élever. Les femmes avaient quatre boîtes en bois qu'elles défendaient au garçon d'ouvrir. (Ici apparaît le thème de Pandore.) En aval du barrage, la rivière regorgeait de saumon, en amont, il n'y en avait pas du tout. Alors l'enfant se rua sur le barrage qu'il mit en pièces, puis revint dans la maison et ouvrit les quatre boîtes. De l'une il sortit de la fumée, d'une autre des guêpes et des deux dernières des mouches à saumon et des scarabées. (Les italiques sont de moi.) Puis il courut le long de la rivière, précédant le saumon, tandis que la fumée, les guêpes et les mouches suivaient le saumon (44).

Coyote continua son chemin et vit sur la rive opposée quatre jeunes femmes qui se baignaient. Il les héla, leur demanda si la grande arête du saumon bossu les tentait. La plus jeune répondit oui et les autres la grondèrent. Il leur dit alors à toutes d'ouvrir grand leurs jambes. Coyote jeta alors son pénis par-dessus la rivière et l'enfonça dans le vagin de la plus jeune des filles. Elle eut grand-peine à se

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sortir de l'eau et tous les chamans appelés ne purent la guérir. Ce fut finalement Coyote lui-même qui vint, habillé en chaman et la guérit en lui faisant l'amour. Alors qu'il était sur le fleuve Columbia, il jeta sa fille à la rivière. Elle fut transformée en rocher, tous les membres étirés, exactement comme elle était au moment de tomber.

Parmi les tours merveilleux de Coyote on parle aussi de l'herbe d'alkali dont il fait des coquillages, de la peau de poisson qu'il transforme en saumon, des rameaux qu'il change en buissons chargés de baies (45).

Voyons maintenant les principaux thèmes qui rapprochent ce mythe de Coyote et celui du Veuf par-delà l'Océan

1. Tous deux se sentent seuls.

2. Tous deux font grimper leur fils à un arbre pour lui prendre ses femmes.

3. Tous deux rapportent du saumon.

4. Tous deux ont leur pénis pris in coitu.

D'autres thèmes éclairent contexte et précisent le sens général du mythe : l'association constante de Coyote et de l'eau (il dérive, il nage), le parallélisme du barrage et des femmes, l'ouverture du barrage, celle de la boîte et la naissance de l'enfant, enfin le don de saumon en liaison avec le coït.

Dans une légende Mono, on voit Coyote qui veut épouser sa fille. Il feint d'être mort et dit à ses femmes de préparer son incinération. Mais il leur recommande bien de ne pas l'incinérer réellement. Cependant son fils Sauterelle a compris ce qu'il manigance et il met son père bien au milieu du four crématoire et le père est vraiment brûlé.

Une autre fois, Coyote se déguise en frère du Soleil et épouse la fille du Soleil (46). Cette association de Coyote avec le feu, le soleil et l'eau est un thème récurrent. Lorsque Kokomat leur dieu créateur meurt, les Yuma décident de le brûler en un lieu appelé Aurakjam (au est le feu, ra, brûler, et kjam le reflet du feu). Ils envoient son fils convoquer le peuple entier. Mais ils savent que le fils médite de voler le coeur de son père. Ils lui demandent d'aller prendre un peu de feu du soleil levant pour incinérer son père. Il y va, prend un peu de feu dans sa queue, et revient lorsque le soleil est déjà haut sur l'horizon. Il se saisit alors du coeur brûlant de son père et le mange. Les gens de son peuple le poursuivent, il prend peur et vomit à l'ombre d'un arbre. Il dit alors qu'il laissera là son ombre et baptise l'endroit Chateluc Chaselj (I'Eau Salée de Coyote) (47).

Dans un mythe Synkione, un homme qui a fait l'amour

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avec la femme de son fils est tué par le fils. Mais ensuite il se rétablit et s'en va. Il prend une longue corde et marche vers le nord. Et chaque fois qu'il rencontre des gens, il joue avec eux, leur gagne des coquillage et les enfile sur sa corde. Puis un jour, il ne peut aller plus au nord, car il est au bout du monde. Alors il y reste et c'est là qu'il vit encore (48).

Cette force, à la fois créatrice et maléfique, qui ouvre l'utérus des femmes et le lit des rivières, c'est sans aucun doute le Principe de Vie, la Libido qui est source de vie et porte en elle le Phallus et l'Embryon.

Dans un mythe Coeur d'Alène, Coyote nageait dans une rivière. Il entendit des gens se plaindre de ne pas avoir de saumon à manger, parce que le barrage était fermé et gardé par quatre petites filles mangeuses d'hommes (parallèles avec plusieurs espèces d'oiseaux aquatiques). Alors Coyote consulta ses pouvoirs et leur dit que son peuple n'avait plus de saumon. Le premier des pouvoirs lui dit - « Je vais me transformer en un outil qui te servira à creuser. » Le second pouvoir lui dit « Je serai pour toi une armure protectrice. » Et le troisième « Je serai toi sous la forme d'un bébé. » Et enfin le quatrième « Je serai une bûche. » Puis ils dirent encore : « Je serai un bébé dans une boîte sur une bûche. » Les petites mangeuses d'hommes entendirent le cri d'un bébé dans une boîte sur une bûche ; c'était Coyote. Les petites mangeuses d'hommes entendirent le bébé qui pleurait et le prirent. Une des filles lui mit un doigt dans la bouche et tout le doigt fut aspiré. L'enfant grandit rapidement. Il n'était satisfait que lorsqu'il avait de la friture de saumon. Chaque fois qu'il était hors de la vue des filles, il redevenait un coyote, mettait son armure, prenait son bâton à creuser et agrandissait le trou qu'il avait commencé dans le barrage. Un jour les filles s'aperçurent de ce qu'il faisait et elles partirent à sa recherche avec des gourdins. Mais son armure le protégeait et le barrage céda. Le saumon fut libéré et remonta le courant pendant que les mangeuses d'hommes pleuraient amèrement (49).

G.A. Reichard énumère aussi plusieurs mythes similaires, qui combinent le barrage, la libération du saumon et Coyote, soit qu'il apparaisse sous forme d'un nourrisson, soit qu'il ait des aventures amoureuses. Il est bien évident que le « saumon à libérer » représente l'embryon dans l'utérus et que le Héros Culturel est à la fois le phallus qui ouvre l'utérus pour y déposer l'embryon, et le nouveau-né qui en sort. Dans son introduction, G. A. Reichard écrit : « Coyote a toujours des assistants qui prévoient ses actes. S'il se trouve dans une impasse, il les appelle à, l'aide. Aucun de mes informateurs

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n'a pu (ou n'a voulu ?) nie dire qui étaient ces assistants. Ils disent toujours : « C'est un mot coyote. » Les Thompson et d'autres tribus Salish accordent des pouvoirs spéciaux aux excréments de Coyote. Du fait de certains indices linguistiques, j'ai tendance à croire que les quatre pouvoirs doivent être les excréments, les deux testicules et le pénis (50). »

Chez les Apache Chiricahua, on trouve un autre mythe avec Coyote comme pénis. C'est l'histoire habituelle dans laquelle Coyote fait l'amour avec une fille qui s'assied sur son pénis. « Elle ramassa une pierre et en frappa le pénis de Coyote. C'est depuis cela que le prépuce se recule (51). » (Les italiques sont de moi.)

Les Hupa ont le même dieu que les Karok : Yimantuwinayai, « Celui qui est perdu par-delà l'Océan », ou encore Yimankyuwinxoiyan, « Le Vieillard de l'Autre Rive (51 a). » Il jaillit à la vie, issu de la terre derrière le mur intérieur de la maison. Il y eut à sa naissance un bruit de métal et de cloches. « Un des dieux avait enfermé les daims dans la montagne. Il y avait une porte sur le côté de la montagne. Cela ne plut pas à Yimantuwinayai, qui se mit à chercher une solution. Des êtres surnaturels avaient enfermé les daims. Il alla près de la porte et en regardant dans son carquois, il vit qu'il y avait poussé Une herbe magique qui allait pouvoir faire sortir les daims et les disperser. » Ensuite il se dit qu'il devrait y avoir du saumon. Quelqu'un le retenait au nord par-delà l'Océan. C'était une femme qui le gardait. Il la persuada de libérer des poissons de plusieurs espèces. Une espèce fut libérée par ce stratagème. « Il fit une flûte et alla s'enfumer dans l'étuve. Après avoir bien transpiré, il parla à la flûte et lui dit de jouer quand il serait parti (52). Il creusa un fossé et fit sortir toutes sortes de poissons, et le flot les emportant se mit à couler tout autour du monde. » Grand-mère Saumon arriva à Hupa derrière tous ces poissons. Et maintenant elle arrive toujours à Hupa le cinquième mois.

Ensuite il remonta le fleuve Klamath et en arrivant à Orleans, il rencontra deux femmes qui y étaient nées. Ces femmes se conduisaient bien et restaient à la maison. Il eut envie de faire leur connaissance et se changea en un enfant assis dans un canoë. Elles essayèrent d'attraper le canoë pour sauver le bébé. Mais le bateau les évita. Au moment où elles allaient y arriver, l'eau s'éloigna des rives et elles ne réussirent pas. Alors il continua à remonter le Klamath et il vit qu'il était apparu deux autres femmes. Cette fois il joua à l'amoureux. Il construisit un barrage pour avoir un lac et décida de faire une route au-dessous du barrage. Tout cela

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il le faisait pour l'amour des femmes. Il fabriqua un petit bateau qu'il mit sur l'eau du côté le plus éloigné, ceci sans but précis. Puis, comme il n'arrivait pas à les séduire, il démolit le barrage et revint en arrière. Quand il atteignit de nouveau la Barrière d'Orleans, il rencontra des gens qui avaient un couteau de pierre blanche. « Que faites-vous ? » demanda-t-il. « nous allons ouvrir ces femmes », lui réponditon (53). « Attendez », dit Yimantuwinayai, qui se mit à réfléchir à la manière dont la naissance pourrait se faire. Il pensa d'abord que l'enfant pourrait sortir du jarret de la femme. En réfléchissant encore, il regarda dans son carquois et vit qu'un filet y était apparu. Ce pourrait être l'utérus, une partie de la femme se dit-il. On pourrait faire naître de là. Ensuite il se dirigea vers le nord. Il vit deux femmes qui faisaient macérer un plat de glands. Il grimpa au sommet de Bald Hill, et du haut de la colline, regardant le barrage qu'il avait édifié, il pensa qu'il avait belle allure avec l'eau qui en retombait et que même une veuve d'hier ne pourrait s'empêcher en le voyant de penser à des choses et d'avoir des chants d'amour en tête (54). Il décida alors de partir autour du monde et de le mesurer. Ainsi il donnerait l'immortalité aux hommes. Mais ses ennemis qui savaient qu'il ne pouvait résister aux femmes, lui tendirent un piège. Il fit l'amour avec une des femmes qui le retint pris (c'est-à-dire qu'il ne put dégager son pénis) et partit à la nage avec lui vers le nord, vers le Pays d'au-delà de l'Océan. C'est ainsi qu'à cause de sa faiblesse et des complots de ses ennemis, il ne parvint pas à donner aux Indiens le moyen de renouveler leur vie sur terre (55).

Le Créateur ou le Héros Culturel qui ouvre le barrage et libère le saumon, c'est la Libido, à la fois créatrice et dangereuse. Avant que le Veuf par-delà l'Océan n'ait inventé la façon normale de mettre les enfants au monde, les mères étaient toujours tuées à la naissance - ce qui révèle la rancune des enfants contre leur mère qui s'efforce de les « sevrer », les éloigner, les rendre « centrifuges ». La libido est bien créatrice -le Vagabond, Coyote, le Veuf sont créateurs de culture - mais également dangereuse, car c'est parce qu'il n'arrive pas à se dégager du coït que l'homme perd l'immortalité. C'est pourtant aussi la libido qui crée le monde, c'est Eros qui constitue la force de « liaison ». En effet le Veuf pardelà l'Océan est seul, Coyote est seul.

L'erreur d'Erikson, c'est de ne pas assez insister sur l'atttitude foncièrement misogyne de la mythologie Yurok. Le barrage est ouvert et le monde renouvelé par des hommes.

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Il est tenu fermé par des femmes. Le remède de famine, manipulé exclusivement par des femmes, est une contrepartie magique de la Cérémonie de renaissance du monde (56). Bien que les matériaux que nous possédons soient assez pauvres, on y voit clairement apparaître cette haine de la mère. La tribu naît à l'origine d'une chienne (voir plus haut). Les chamans sont toujours des femmes qui savent rendre les gens malades pour gagner de l'argent. En effet être chaman c'est essentiellement extirper le mal en le suçant et percevoir pour cela des honoraires. Les femmes qui ne veulent pas laisser les chamans sucer leurs enfants le font elles-mêmes. Tous les travestis sont ipso facto des chamans. On attribue la mort à une fermeture, à une pression des organes internes produite magiquement (57). Il est bien évident que ces peuples ont une « morale sphinctérienne » (Ferenczi) et que l'essence de leur personnalité est une vengeance contre leur « mauvaise mère » qui s'opère en amassant leur contenu corporel à l'intérieur même de leur corps. Si le « caractère anal », en effet, n'est pas toujours exactement identique dans toutes les cultures, il doit toujours être associé à une frustration orale. Ce n'est pas là l'opinion d'Erikson, qui écrit : « Si on commence au commencement, il est très difficile de distinguer chez un enfant le point de départ de tendances véritablement anales ; car on s'aperçoit de plus en plus dans le travail clinique avec les jeunes enfants que ce qu'on considérait comme le critère essentiel de l'analité, la rétention, peut fort bien se développer en liaison avec l'oralité(58). » « Les critères d'attitude et d'affect de type anal semblent très souvent convenir à la personnalité des Yurok. Le plaisir qu'ils prennent à l'étalage d'objets mis de côté, et à leur destruction finale est des plus frappants. Ainsi de ces danses où au petit matin, on voit des Yurok le visage triomphant, exhiber leurs extraordinaires parures de tête, ornementées de scalps de piverts ou d'obsidiennes (59) », etc.

En fait, je suis en désaccord avec Erikson essentiellement sur deux points. D'abord il n'insiste absolument pas sur l'agressivité ni sur la formation réactionnelle. D'après l'expérience que j'ai d'une attitude un peu semblable qu'on appelle esaesa dans l'île Normanby, il me semble bien que « distribuer » est une formation réactionnelle de « retenir », et « retenir » une identification hostile à la mère qui vous a sevré trop tôt (ou est de manière générale frustrante, autrement dit narcissique). La signification des fèces comme don, découverte à l'origine par Freud, montre bien qu'on ne

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peut les dissocier du don reçu à l'origine par l'enfant, autrement dit du lait.

Le deuxième point que je critiquerai chez Erikson c'est son optimisme. Il fait l'éloge de la « rétention » des Yurok dans les relations sexuelles comme si c'était une attitude souhaitable. « Une fille s'efforce d'être digne d'un époux qui peut bien payer et elle sait que son bonheur et celui de ses enfants dépendent des richesses qu'elle apportera jusqu'à ce que le but soit atteint. Le garçon de son côté doit pouvoir attendre d'avoir accumulé assez d'argent pour se payer une femme qui en vaille la peine (60). »

Certains anthropologues - et Erikson fait comme eux - ont l'air de croire que tout ce qu'une « culture » exige est forcément « bon » et ne jurent que par la « synthèse culturelle ». Et pourtant, il est assez clair que cette culture Yurok est fortement dominée par le surmoi, que ces gens-là qui commencent dans la vie en disant « non » à leurs appétits naturels d'enfants, continuent ensuite à dire « non » à des relations sexuelles normales. « Les Yurok sont fermement convaincus que la monnaie de coquillage et les relations avec le sexe opposé sont dans un rapport foncièrement antithétique. Voilà la raison qu'ils donnent de s'accoupler l'été : les coquillages quitteraient une maison où on satisferait les désirs conjugaux ; or en hiver il fait trop froid et il pleut trop pour dormir dehors. Pour garder son argent, pour ne pas être gaspilleur, un homme se baigne après avoir touché sa femme, et évite de quitter la position naturelle (61). »

Je crois quant à moi qu'une culture qui a des tabous aussi rigides sur le coït, une attitude aussi antigénitale, qui institutionalise les larmes et qui présente un complexe de richesse magique aussi développé, en même temps qu'une angoisse de castration aussi aiguë (comme le montre la tendance à s'isoler des femmes dans l'étuve), une telle culture n'est pas saine. Et ces gens-là ne peuvent pas être sains, même si on n'a pas le temps de s'en apercevoir au cours d'un séjour de quelques jours avec les survivants d'un peuple. Être ainsi « centrifuge », autrement dit, s'éloigner de sa mère, est un crime, et pourtant on le fait parce qu'on ne peut complètement éliminer la maturation et le coït. C'est le Principe de Vie. Investir l'environnement en tous les points et ne pas quitter la zone permise, c'est s'accrocher à des mères symboliques parce que les vraies mères ont repoussé leurs bébés.

L'inverse du Veuf par-delà lOcéan est Pulekukwerek (le Requin qui descend la rivière). C'est un personnage

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grave, impossible à séduire, qui ne mange jamais, fume du tabac, dépasse les femmes pour aller à l'étuve, tue des monstres, détourne les femmes de l'étuve et se retire librement dans la terre lointaine de la richesse et des danses éternelles. « Tout ce que les Yurok peuvent avoir d'admiration et de respect dans leur mythologie, ils le reportent abondamment sur Pulekukwerek (62). » Autrement dit, ce héros mythologique ne mange jamais et ne fait jamais l'amour. Il est la projection parfaite de l'idéal-du-groupe des Yurok. Le héros et ses disciples doivent vraiment mener joyeuse vie. Le héros sublimé et le héros non sublimé ont la même origine que le ça et le surmoi.

Les Takelma donnent une version intéressante du thème culturel du héros décepteur *. Daldal, la Libellule (63), vivait au bord de la mer. Il vit arriver, flottant dans la rivière, des cadavres coupés en deux. Du temps passa et il y avait toujours des corps qui arrivaient, avec les jambes coupées en deux. Daldal se mit à remonter la rivière pour voir d'où venaient tous ces gens aux corps coupés. Il lança une flèche sur un oiseau et la flèche lui revint sur la tête. Puis il partit avec son jeune frère ; tous deux remontèrent la rivière pour chercher l'endroit où on coupait ainsi les gens en deux. Ils luttèrent avec des chênes pleins de glands et coupèrent les chênes en deux. (Répétition de l'épisode.) Ils allèrent voir leur tante Blue-Jay qui leur donna un coquillage aux couleurs de l'arc-en-ciel en échange de monnaie (de coquillage). Ou plutôt, c'est le jeune frère qui fit cela, l'autre ne fit rien. Kuku, ce qui signifie sans doute écho, était le fils de Blue-Jay. Il les dépassa et se mit à se battre avec le plus jeune à propos des coquillages. Le jeune frère se cacha dans un arbre creux et appela son frère aîné à l'aide. Daldal l'aîné jeta un rocher sur Kuku et lui cassa la jambe en deux. « Casse », dit-il en écho à sa jambe comme elle se cassait. (Tout se répète ainsi jusqu'au moment où il fait écho à ses cheveux brûlant sur sa tête.) Après avoir vaincu d'autres êtres dangereux, ils rencontrèrent une femme qui les invita à faire l'amour. Daldal le jeune dit à son frère : « Daldal au grand nez, tu as l'air trop fier pour te déplacer. C'est moi qui vais lui faire l'amour. » La femme referme

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* Nous traduisons « trickster » par « décepteur » à la suite de C. Lévi-Strauss. (Cf. Le cru et le cuit, Plon, 1965 pp. 311-316.) Il a lui-même repris ce mot au missionnaire E. Petitot qui recueillit des mythes indigènes au nord-ouest des États-Unis dans les années 1870-1880. D'autres auteurs utilisent parfois le terme de « fripon ». (N. d. T.)

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son vagin sur son pénis et le fait presque mourir. Le frère aîné vient à la rescousse et lui fait ouvrir son vagin. Il dit : « Tu crois que tu seras une femme ? On ne t'appellera plus que Moule d'Eau Fraîche. » Il la jette à l'eau. « On te mangera », dit-il.

Ils triomphent de nombreux dangers en coupant toujours tout en deux. Le plus jeune va dans la maison du méchant. Il joue avec les mamelons de la femme du méchant, mange du saumon et en donne un peu aux enfants. Un des enfants va dire au méchant ce qui est arrivé. Le méchant vient et ils commencent à se battre. La même histoire se répète, avec défaite du jeune et victoire de l'aîné sur le méchant. Puis Coyote s'empare du filet à poisson pour essayer d'attraper du saumon, mais il n'attrape que des rats. Les deux Daldal fixent l'endroit où l'on attrape encore maintenant le saumon et à la fin se transforment en montagnes (64).

Tout comme le Veuf par-delà l'Océan, les héros de ce mythe errent le long de la rivière, surmontent des dangers, ont affaire avec de la monnaie de coquillage, rencontrent une femme au vagin qui se referme, et probablement libèrent le saumon (ceci reste assez vague). L'apparition inattendue de Coyote à la fin de l'histoire, et ceci à propos du saumon, relie le mythe au cycle de Coyote.

Ce qui fait l'intérêt de cette histoire, c'est l'unité duelle des héros. Non seulement ils sont deux et en même temps ne font qu'un, mais encore ils passent leur temps à couper des gens en deux, alors qu'à l'origine ils étaient partis chercher pourquoi des gens étaient coupés en deux. La dichotomie dans la personnalité des deux héros représente le conflit entre la Libido et la Sublimation. L'aîné Daldal « au grand nez » est trop fier pour faire quoi que ce soit, c'est son représentant plus jeune qui vit. Tout comme le Veuf par-delà l'Océan, une femme l'attrape, mais alors que ce dernier disparaît dans le pays du coït sans fin, lui se dégage. Que toute leur errance soit marquée par un seul thème, la séparation, signifie sans doute qu'errer c'est grandir et donc se séparer de sa mère.