IV. Vicissitudes personnelles au cours de la première maladie et au début de la seconde maladie nerveuse

[34] J’en viens maintenant à évoquer le sort qui fut le mien au cours des deux maladies nerveuses qui m’ont frappé. J’ai donc été deux fois malade des nerfs, chaque fois à la suite d’un surmenage intellectuel ; la-première fois à l’occasion de ma candidature au Reichstag (alors que j’étais président du tribunal de grande instance du Land, à Chemnitz), la deuxième fois lorsque, tout juste investi de la charge qu’on venait de me transmettre, de président de chambrei à la cour d’appel du Land de Dresde, je dus faire face à un monstrueux surcroît de travail.

La première des deux maladies se déclara dans le courant de l’automne 1884, elle guérit complètement à la fin de 1885, de sorte que le 1er janvier 1886, je pus reprendre mes fonctions de président du tribunal de grande instance de Leipzig où j’avais, entre-temps, été muté. La seconde maladie de nerfs se déclara en octobre 1893 et elle dure toujours. À ces deux reprises, j’ai passé une grande partie de la maladie à la clinique psychiatrique de l’Université de Leipzig, dirigée par le professeur Flechsig, aujourd’hui conseiller privé, la première fois du début décembre 1884 au début juin 1885, la deuxième fois de la mi-novembre 1893 à peu près jusqu’à la mi-juin 1894. [35] Dans les deux cas, j’ignorais du tout au tout lors de mon entrée à la clinique qu’il pût exister un antagonisme entre les familles Schreber et Flechsig, et je n’avais aucune idée de toutes ces choses surnaturelles dont j’ai traité dans les précédents chapitres.

La première maladie se déroula sans que survînt un seul de ces épisodes touchant au domaine du surnaturel. Pendant cette maladie j’avais été tout spécialement favorablement impressionné par les méthodes thérapeutiques du professeur Flechsig. On aura pu se méprendre. Dès cette époque, déjà, de ma première maladie, je pensais, et je le pense toujours, que le psychiatre ne peut sans doute jamais tout à fait éviter, vis-à-vis de nombre de ses malades mentaux, d’avoir recours à de pieux mensonges, mais il doit à propos de ces mensonges observer toujours la plus extrême circonspection ; or, en ce qui me concerne, il n’y avait guère lieu d’y recourir ; on eût dû bien sûr reconnaître tout de suite en moi l’être d’esprit élevé que j’étais, doué d’une intelligence et d’une perspicacité exceptionnelles. Et véritablement, que pouvais-je entendre d’autre que pieux mensonges lorsque, par exemple, le professeur Flechsig voulait faire passer ma maladie pour une simple intoxication au bromure, à mettre au compte d’une prescription du docteur R. à S. dont j’avais suivi le traitement peu de temps auparavant ? De même, il me semble que j’aurais certainement pu être délivré bien plus rapidement de certaines idées hypocondriaques qui me dominaient alors, notamment celle de maigrir, si l’on m’avait laissé apprendre à me servir tout seul de la balance qui servait à peser les malades – cette balance de la clinique universitaire était en effet d’une conception singulière, inconnue de moi. Néanmoins ce sont là choses de détail, que je ne tiens pas pour tellement importantes ; on ne peut raisonnablement espérer du directeur d’une grande maison de santé où se trouvent des centaines de malades mentaux qu’il approfondisse la conformation mentale d’un seul d’entre eux de façon toute spéciale. L’essentiel était qu’enfin je fusse guéri et, dès lors, je ne pus qu’être empli des sentiments de la reconnaissance la plus vive envers le professeur Flechsig, sentiments que je lui exprimai à nouveau quelque temps après, lors d’une visite, et par des honoraires à mon avis équitables. Pour un peu, la reconnaissance [36] de ma femme allait être plus fervente encore, – elle révérait en effet dans la personne du professeur Flechsig celui qui lui avait rendu son mari, ce qui fit que pendant des années elle garda sur sa table de travail le portrait du professeur.

Après la guérison de la première maladie de nerfs, je passai avec ma femme huit années de bonheur à tous égards, comblées d’honneurs, assombries seulement passagèrement par la déception plusieurs fois renouvelée de nos espérances de voir un jour notre union bénie par la venue d’un enfant. En juin 1893, me fut notifiée (d’abord par le ministre de la Justice, le docteur Schurig en personne) ma nomination prochaine de président de chambre à la cour d’appel du Land de Dresde.

Quelques rêves me vinrent à cette époque, auxquels je ne prêtais pas alors une attention particulière, et je ne leur en aurais jamais accordé davantage – tant il est vrai, selon l’adage, que « tout songe est mensonge » – si, à la suite des expériences que je fis entre-temps, je n’eusse dû penser au moins à l’éventualité qu’ils pussent être de quelque façon en rapport avec un raccordement de nerfs divins sur ma personne. Il me venait quelquefois en rêve que ma maladie de nerfs recommençait, ce dont naturellement en rêve j’étais aussi malheureux que je me sentais heureux une fois réveillé, lorsque je m’apercevais que ce n’avait été qu’un rêve. Un jour, cependant, un matin, encore au lit (je ne sais plus si je dormais encore à moitié ou si j’étais déjà réveillé), j’eus une sensation qui, à y repenser une fois tout à fait éveillé, me troubla de la façon la plus étrange. C’était l’idée que, tout de même ce doit être une chose singulièrement belle que d’être une femme en train de subir l’accouplement. Cette idée était si étrangère à toute ma nature que si elle m’était venue en pleine conscience, je l’aurais rejetée avec indignation, je peux le dire ; après ce que j’ai vécu depuis, je ne peux écarter la possibilité que quelque [37] influence extérieure ait joué pour m’imposer cette représentation.

C’est le 1er octobre 1893 que j’entrai dans mes fonctions de président de chambre à la cour d’appel du Land de Dresde. La somme de travail que j’y trouvai fut singulièrement lourde, comme je l’ai déjà dit. Il s’y ajouta l’effort que je m’imposai – inspiré par l’ambition, mais qui découlait aussi de l’intérêt que m’inspiraient ces fonctions – d’acquérir d’entrée, par l’indiscutable excellence de mes prestations, la considération requise de mes collègues et des autres milieux officiels en cause (avocats, etc.). Cette tâche était d’autant plus lourde, et imposait dans la discrétion que je devais observer en mes relations personnelles des exigences d’autant plus grandes, que les membres du conseil (de cinq juges) dont j’avais à assumer la présidence dépassaient presque tous mon âge et de loin (avec jusqu’à vingt ans d’écart) ; et ils étaient en outre bien plus familiarisés que moi sous certains rapports avec la pratique du tribunal où je venais d’entrer. Voilà comment il arriva que je fus, après quelques semaines, mentalement surmené. J’en vins à manquer de sommeil et précisément juste au moment où je pouvais me dire que j’avais surmonté les difficultés essentielles de mon établissement dans ces nouvelles fonctions et dans les nouvelles dispositions domestiques que j’avais eu à adopter. Je me mis à prendre du bromure de soude. Comme nous étions inconnus à Dresde, nous n’avions guère l’occasion de nous divertir en société, ce qui m’aurait certainement fait beaucoup de bien – ce dont je pus m’apercevoir l’unique fois où nous fûmes invités à une soirée et où, après, je dormis beaucoup mieux. Les premières tout à fait mauvaises nuits, celles pendant lesquelles je ne pus quasiment pas dormir, se situent fin octobre ou début novembre. Il se produisit en même temps un phénomène remarquable. Au cours de plusieurs nuits pendant lesquelles je ne pus trouver aucun sommeil, un craquement revenant à intervalles plus ou moins longs se fit entendre dans le mur de notre chambre à coucher, me réveillant chaque fois que j’étais sur le point de m’endormir. En ce temps-là, nous avions naturellement [38post] pensé à une souris, bien qu’il eût bien dû en vérité nous apparaître comme assez surprenant qu’une souris eût pu se glisser jusqu’au premier étage d’une maison solidement bâtie. Mais après avoir entendu ces mêmes bruits à d’innombrables reprises, et pour les entendre encore actuellement nuit et jour, je les ai reconnus pour être de façon incontestable l’effet de miracles divins – d’autant plus que c’est comme tels que les voix qui me parlent les désignent, à savoir qu’elles les appellent des « perturbationsj » – à tout le moins je ne peux, sans d’ailleurs vouloir me prononcer de façon précise sur ce point, écarter l’idée que, dès cette époque déjà, le pouvoir miraculeux a été, en ces occurrences à l’œuvre ; je veux dire que d’entrée de jeu, s’est manifestée l’intention plus ou moins bien définie d’empêcher mon sommeil, et plus tard de faire obstacle à la guérison de la maladie provoquée par ce manque de sommeil, dans un but qui pour l’instant ne peut être explicité avec plus de précision20.

Dès lors, ma maladie prit rapidement un caractère menaçant : dès le 8 ou 9 novembre, le docteur O., consulté, me décida à prendre tout d’abord un congé de huit jours, que nous mîmes à profit en allant consulter le professeur Flechsig en qui nous avions mis toute notre confiance depuis les succès thérapeutiques qu’il avait remportés sur ma première maladie. C’était un dimanche et l’on ne pouvait guère espérer trouver le professeur Flechsig, nous passâmes donc (ma femme et moi) la nuit du dimanche au lundi à Chemnitz, chez mon beau-frère K. Le soir même, on me fit une piqûre de morphine et on [39] m’administra du chloral pour la première fois. Le hasard voulut que le dosage n’en fût pas conforme à la prescription qui m’avait été faite après que j’eus ressenti vers le soir – comme lors de ma première maladie – un malaise cardiaque d’une intensité telle que parcourir simplement une rue légèrement montante suffisait à m’occasionner des angoisses. Aussi la nuit passée à Chemnitz fut-elle mauvaise. Le jour suivant (le lundi), nous partîmes tôt pour Leipzig où, à la gare de Bavière, nous prîmes un fiacre pour nous rendre à la clinique universitaire, chez le professeur Flechsig, qu’un télégramme avait dès la veille averti de notre visite. Il s’en suivit un long entretien au cours duquel, je ne puis le dire autrement, le professeur Flechsig fit montre d’une éloquence tout à fait remarquable, qui ne laissa pas de me faire une impression profonde. Il parla des progrès que la psychiatrie avait accomplis depuis le temps de ma première maladie, de somnifères de découverte récente, etc. et me donna l’espoir que sous l’effet d’un copieux sommeil d’une seule traite, et qui autant que possible devrait durer de trois heures de l’après-midi au jour suivant, toute la maladiek.

En suite de quoi, mon humeur se rétablit, d’autant plus que mes nerfs avaient pu se trouver fortifiés par ce long voyage dans l’air frais du matin, et par l’heure de la journée (avant midi). Nous allâmes donc aussitôt chercher nous-mêmes à la pharmacie le somnifère prescrit, déjeunâmes chez ma mère dans son appartement, et je passai le reste de la journée entre autre à une petite promenade, et dans l’ensemble assez supportablement. Mon coucher (dans la maison de ma mère) eut lieu non pas naturellement dès trois heures, mais fut retardé (conformément à une prescription secrète que ma femme avait reçue) jusqu’à neuf heures. Mais immédiatement avant d’aller dormir, des symptômes plus inquiétants surgirent. Par malheur, le lit, d’avoir été trop longtemps aéré, était trop froid, de sorte que tout de suite un violent frisson me saisit, et que ce fut déjà dans une grande agitation [40] que je pris le somnifère. Ce somnifère manqua donc presque tout son effet, de sorte que ma femme, après une ou quelques heures, dut me donner l’hydrate de chloral qui avait été gardé tout prêt en réserve. Malgré cela, je passai la nuit presque sans sommeil, et pendant cette même nuit je quittai déjà une fois mon lit pour tenter de me suicider au moyen d’une serviette ou de quelque autre expédient semblable, ce dont ma femme, réveillée sur ces entrefaites, m’empêcha. Le lendemain matin, un grave effondrement nerveux prit place ; le sang avait reflué de toutes les extrémités vers le cœur, mon humeur s’était assombrie à l’extrême, et le professeur Flechsig qu’on avait envoyé chercher dès le matin tôt, considéra que mon placement en sa maison de santé s’imposait ; donc, je partis tout de suite, cette fois en sa compagnie, dans la voiture de place.

Un bain chaud, et je fus mis au lit que je ne quittai plus pendant les quatre ou cinq premiers jours. On me confia à la garde d’un certain R. Ma maladie évolua rapidement les jours suivants ; les nuits passaient sans sommeil, puisque les hypnotiques légers (camphre, etc.) qu’on avait d’abord tentés pour ne pas recourir trop tôt à l’usage prolongé de l’hydrate de chloral, restaient sans effet. Je ne pus m’occuper à aucun passe-temps ; je ne vis non plus personne de ma famille. Les jours se déroulèrent donc infiniment tristes ; mon esprit n’était presque occupé que de pensées de mort. Lorsque je repense à ce temps rétrospectivement, tout paraît me dire que le plan thérapeutique du professeur Flechsig avait dû consister à amener l’effondrement nerveux aussi loin que possible, pour ensuite, par un brusque retournement de l’humeur, emporter d’un seul coup la guérison. Ce n’est du moins que de cette façon-là que je peux m’expliquer l’incident suivant, à propos duquel autrement je devrais admettre une intention [41] véritablement malveillante21.

La quatrième ou la cinquième nuit environ après mon admission à la clinique, je fus arraché de mon lit en pleine nuit par deux infirmiers et porté dans une cellule de nuit pour déments (fous furieux). Je me trouvais déjà, d’ailleurs, dans la plus grande agitation, dans un délire fébrile pour ainsi dire, et fus naturellement extrêmement alarmé par cet incident dont j’ignorais les motifs. Il fallait passer par la salle de billard, et comme j’ignorais ce que l’on me voulait et que je crus donc devoir me défendre, une lutte s’engagea là entre moi qui n’étais vêtu que d’une chemise et les deux infirmiers ; je tentai de me cramponner au billard mais fus finalement maîtrisé et conduit à cette cellule. Là, on me laissa à mon sort ; je passai le reste de la nuit dans cette cellule, meublée seulement d’un lit de fer et de sa literie, la plupart de la nuit probablement sans sommeil, je me considérai comme tout à fait perdu, et fis dans la nuit une tentative évidemment manquée pour me pendre avec un drap au chevet du lit. L’idée qu’il ne restait plus rien à faire pour un homme à qui on ne pouvait plus procurer le sommeil, même avec toutes les ressources de l’art médical, que de s’ôter la vie, me dominait entièrement. Je savais bien qu’on ne pouvait tolérer cela dans les établissements hospitaliers, je vivais pourtant dans l’idée folle qu’une fois épuisé tout l’arsenal de la thérapeutique, la mise en liberté s’ensuivrait – dans le simple but que l’intéressé s’en aille mettre fin à ses jours en son propre domicile ou ailleurs, n’importe où.

Lorsque le matin se leva, je fus donc grandement surpris de recevoir [42] une nouvelle visite d’un médecin. Il se présenta : le docteur Täuscher, médecin assistant du professeur Flechsig, et me dit qu’on ne pensait nullement à interrompre le traitement ; et la façon dont il chercha à me réconforter – je ne puis non plus lui refuser de reconnaître qu’à cette occasion, il parla excellemment – eurent pour effet de produire en moi un changement d’humeur très favorable. Je fus reconduit à la chambre que j’occupais d’abord, et passai la meilleure journée que j’aie eue de tout mon (deuxième) séjour à la clinique de Flechsig, c’est-à-dire la seule journée où je fus animé d’heureux sentiments d’espoir. Même le gardien R. fut plein de délicatesse et d’attention dans toute sa conduite, de sorte qu’en y repensant, je me suis souvent demandé s’il n’avait pas reçu (tout comme le docteur Täuscher) des instructions d’en haut. Je jouai même un peu au billard avec lui dans la matinée, pris un bain chaud l’après-midi, et me maintins jusqu’au soir dans l’humeur raffermie à laquelle j’étais parvenu. On allait essayer de me faire dormir sans me faire donner aucun somnifère. Je me fis mettre au lit dans un état de calme relatif, en effet, mais ne trouvai pas le sommeil ; l’afflux de sang vers le cœur provoqua de nouveau des accès d’angoisse. Après la relève des gardiens – un surveillant se trouvait sans cesse à mon chevet et se faisait relayer par un autre au milieu de la nuit –, on m’accorda un somnifère (c’était de la Nécrine, ou un nom de ce genre) et j’en eus bien quelque sommeil, mais qui n’apporta pourtant aucun effet réconfortant à mes nerfs. Le lendemain matin, je me retrouvai plutôt dans l’état antérieur de délabrement nerveux : celui-ci fut si grave que je vomis le petit déjeuner qu’on m’avait présenté. Les traits tout décomposés que je crus apercevoir sur le visage du gardien R. me firent une [43] impression particulièrement effrayante.

Depuis lors on me fit prendre régulièrement de l’hydrate de chloral pour la nuit, et il y eut pour quelques semaines une phase plus calme, extérieurement tout au moins, puisque de cette façon on pouvait me procurer bien plus facilement le sommeil. Je recevais régulièrement la visite de ma femme, et pus même passer chez ma mère une partie de la journée, durant la quinzaine qui précéda la Noël. Mais la surexcitation nerveuse persista néanmoins, empirant plutôt. Dans les semaines qui suivirent Noël, je fis aussi des promenades quotidiennes en fiacre, avec ma femme et le gardien. Cependant, l’état de mes forces était si bas qu’à la descente de voiture (au Rosenthal ou au Scheibenholtz), tout parcours d’une centaine de pas que je devais faire à pied me paraissait être une aventure à laquelle je ne me décidais qu’avec une angoisse intense. En outre, tout mon système nerveux était saisi d’un relâchement profond. Toute occupation intellectuelle, comme de lire un journal ou autres choses semblables, m’était presque impossible, ou seulement a minima. Même des occupations pour ainsi dire mécaniques, comme par exemple de faire des jeux de patience ou des réussites, me mettaient dans un état d’énervement tel que je devais les abandonner presque aussitôt ; je parvins à peine, un certain temps, le soir, à faire quelques parties de dames avec le gardien R. À cette époque je buvais et mangeais le plus souvent de bon appétit, et fumais d’habitude quelques cigares par jour. L’affaiblissement nerveux s’aggravait en même temps que réapparaissaient les accès d’angoisse, chaque fois qu’on essayait de remplacer par des somnifères plus faibles le chloral, qui pour un temps court fortifiait certes les nerfs, mais à la longue les affaiblissait. Mon optimisme était totalement brisé, toute autre perspective que celle d’une issue mortelle à trouver dans le suicide avait disparu en moi ; je répondais incrédule, en hochant la tête, aux projets d’avenir par lesquels ma femme [44] s’efforçait sans cesse de me consoler.

Un effondrement nerveux ultérieur, et qui marqua dans ma vie une période importante, survint autour du 15 février 1894, lorsque ma femme, qui jusque-là avait passé quotidiennement plusieurs heures à la clinique et déjeunait même avec moi, entreprit un voyage de quatre jours à Berlin chez son père, pour s’accorder quelque délassement dont en effet elle avait grand besoin. J’étais tombé tellement bas pendant ces quatre jours, qu’au retour de ma femme, je ne voulus la revoir qu’une seule fois, et donnai moi-même cette explication que je ne pouvais souhaiter qu’elle me vît sans cesse tomber plus bas. Les visites de ma femme cessèrent dès lors ; lorsque après un long temps, je la revis parfois, à la fenêtre d’une chambre en face, des changements si importants s’étaient produits dans mon entourage et en moi-même que je ne crus plus voir en elle un être vivant, mais seulement une de ces formes humaines dépêchées là par un miracle, « image humaine bâclée à la six-quatre-deux ». Une nuit fut décisive, en particulier, pour mon effondrement spirituel ; durant cette seule nuit, j’eus un nombre en vérité tout à fait inhabituel de pollutions (sans doute une demi-douzaine).

C’est de ce moment que datent les premières manifestations de collusions avec des forces surnaturelles, notamment d’un raccordement de nerfs que le professeur Flechsig avait branché sur moi, de sorte qu’il parlait par le truchement de mes nerfs sans être personnellement présent. À partir de cette date aussi, j’acquis l’impression que les intentions du professeur Flechsig envers moi n’étaient pas pures ; cette impression me parut se confirmer de ce que le professeur Flechsig, quand je lui demandai au cours d’une visite personnelle [45] de me dire s’il croyait en conscience à la possibilité d’une guérison, donna bien quelques apaisements, mais en outre, – c’est tout du moins ce qu’il me sembla – il n’osa plus me regarder dans les yeux.

Le moment est venu d’entrer dans le détail à propos de la nature des voix intérieures qui depuis lors me parlent sans arrêt, dont il a déjà souvent été question, et en même temps à propos de cette tendance, à mon avis immanente à l’ordre de l’univers, qui emporte la nécessité d’en venir, dans certaines circonstances, à l’« éviration » (transformation en femme) de l’être humain (« visionnaire ») qui est entré en un commerce désormais impossible à suspendre avec les nerfs divins (rayons). C’est à l’exposé de ces données, difficile assurément au-delà de toute mesure, qu’est consacré le chapitre suivant.