V. Suite – Langage des nerfs (voix intérieures). – Compulsion impérieuse à penser. – Éviration, en l’occurrence postulat de l’ordre de l’univers

[46] En dehors de la parole humaine ordinaire, il y a aussi une sorte de parler de nerfs dont, en règle, l’homme normal n’est pas conscient. La meilleure façon de s’en faire une idée est à mon avis de se rappeler les procédés par lesquels l’homme cherche à graver dans sa mémoire certains mots dans un ordre donné, ainsi par exemple de l’enfant qui apprend par cœur un poème qu’il doit réciter à l’école ou de l’ecclésiastique pour le sermon qu’il va prononcer à l’église. Ces mots sont alors récités en silence (tout à fait à la façon d’une oraison mentale à quoi l’assemblée des fidèles est invitée du haut de la chaire), c’est-à-dire que l’homme incite ses nerfs à induire des fréquences vibratoires qui correspondent respectivement à l’emploi des mots en question. Les organes spécifiques de la parole (lèvres, langue, dents, etc.) n’interviennent pas, ou seulement par raccroc.

Naturellement, le déclenchement de ce parler de nerfs ne dépend, dans les conditions normales (conformes à l’ordre de l’univers), que de la volonté de l’être humain dont les nerfs mêmes sont en cause ; aucun être humain ne peut comme tel contraindre son prochain à utiliser ce parler de nerfs22. En revanche, dans mon cas, depuis le [47] revirement critique de ma maladie évoqué précédemment, il se fait que mes nerfs viennent à être mobilisés de l’extérieur, continûment et sans aucun répit.

La capacité de manœuvrer de la sorte les nerfs d’un être humain est spécifique avant tout des rayons divins ; de là vient que depuis toujours, Dieu a été en mesure de susciter le rêve chez l’homme (qui dort). Quant à moi, j’ai d’abord ressenti cette ingérence comme tramée par le professeur Flechsig. En cette conjoncture, je ne puis trouver d’autre explication que ceci – de quelque façon, le professeur Flechsig avait su s’assujettir les rayons divins ; plus tard, à côté des nerfs du professeur Flechsig, ce sont des rayons divins qui se mirent directement en contact avec mes nerfs. Les voies et moyens de cette ingérence ont pris, au cours des années, des allures de plus en plus attentatoires à l’ordre de l’univers et au droit naturel de l’homme à disposer librement de ses nerfs, j’irais même jusqu’à dire de plus en plus grotesques.

Cette ingérence se signala relativement tôt sous forme de contrainte au jeu continu de la pensée : le terme me vient des voix intérieures elles-mêmes ; il est probablement peu répandu tant il est vrai que ce prodige se trouve tout entier au-delà de l’expérience humaine. Le principe de la contrainte au jeu continu de la pensée consiste en ceci qu’on force quelqu’un à penser sans relâche ; autrement dit, la liberté naturelle de l’homme de pouvoir de temps à autre accorder aux nerfs de son entendement le repos qui leur est nécessaire, en ne pensant à rien (comme cela se passe de la façon la plus caractéristique dans [48] le sommeil), eh bien, cette liberté m’a été, d’entrée de jeu, refusée par les rayons à qui j’ai affaire, insatiablement avides qu’ils sont de savoir constamment à quoi je pense. On me demandait par exemple tout de go, avec ces mots mêmes : « À quoi donc est-ce que vous pensez là, à l’instant même ? » La question est déjà en soi un non-sens achevé, puisque tout le monde sait que aussi bien à certains moments on peut très bien ne penser à rien, ou penser à mille choses à la fois. Mes nerfs restaient donc inermes devant une pareille question, et très rapidement on fut donc obligé d’avoir recours à tout un système de contrefaçon de la pensée, et par exemple à la susdite question, on allait fabriquer soi-même la réponse : « C’est à l’ordre de l’univers que celui-là devrait » sous-entendu « penser23 », ce qui veut dire que les rayons mobilisaient mes nerfs et les forçaient à produire les mouvements vibratoires correspondant à l’ordonnance de ces mots.

Avec cela, au fur et à mesure que le temps passait, le nombre de secteurs à partir desquels s’opéraient des raccordements nerveux sur moi se multipliait ; mais, excepté le professeur Flechsig, le seul dont j’étais sûr qu’il eût compté au moins un certain temps au nombre [49] des vivants, c’étaient, toujours plus nombreuses, des âmes défuntes surtout qui venaient à s’intéresser à moi.

Je pourrais ici citer les noms de centaines, sinon de milliers de gens ; pour nombre d’entre eux, c’est seulement des années plus tard, après le rétablissement de certaines de mes relations avec le monde extérieur, avec les journaux et la correspondance, que j’appris qu’ils étaient, et sont encore peut-être, du monde des vivants ; mais à l’époque je ne pouvais qu’être persuadé qu’ils avaient quitté depuis longtemps ce bas-monde : car c’était en tant qu’âmes qu’ils s’entretenaient avec moi par voie de raccordements nerveux. Beaucoup de ces gens s’intéressaient avant tout à la religion ; il y avait notamment de très nombreux catholiques parmi eux qui espéraient, des orientations qu’on avait arrêté de me faire prendre, une extension du catholicisme, en particulier la catholicisation de la Saxe et de Leipzig ; parmi eux, le curé St. de Leipzig, les « quatorze catholiques de Leipzig » (le seul nom cité était celui du consul général D., il s’agissait probablement là d’une association catholique ou de son comité directeur), le père jésuite S. de Dresde, l’archevêque ordinaire de Prague, le chanoine capitulaire Moufang, les cardinaux Rampolla, Galimberti et Casati, le pape lui-même, à la têtel d’un singulier « rayon fauve », enfin d’innombrables moines et d’innombrables religieuses ; un beau jour, conduits par un révérend père dont le nom était quelque chose comme Starkiewicz, deux cent quarante moines bénédictins firent irruption dans ma tête, sous leur avatar d’âmes, pour s’y engloutir tous ensemble. Pour certaines autres âmes, c’étaient les considérations de nationalité, mêlées à des soucis d’ordre religieux, qui primaient ; parmi elles un neurologue viennois, juif baptisé et slavophile, dont le hasard avait fait qu’il portait le même nom que le père bénédictin dont j’ai déjà parlé, et qui voulait concrétiser par mon truchement ses visées panslavistes sur l’Allemagne et fonder du même coup la suprématie du judaïsme ; en sa qualité de neurologue, il semblait être investi, tout comme le professeur Flechsig l’était pour l’Allemagne, l’Angleterre et l’Amérique (états essentiellement germaniques par conséquent), des fonctions de curateur des intérêts de Dieu pour une autre province divine (nommément, les territoires slaves de l’Autriche), d’où il s’ensuivit pendant quelque temps une lutte pour l’hégémonie, lutte née de sa rivalité avec le professeur Flechsig. Un autre groupe réunissait des vétérans de la corporation « Saxonia » de Leipzig, à laquelle le professeur Flechsig avait appartenu en qualité de Compagnon de beuveriem24, grâce à quoi je soupçonne qu’il put aider certains de ces anciens affiliés à accéder à la béatitude ; parmi eux, se trouvait le docteur G. S., avocat, de Dresde, S., docteur en médecine de Leipzig, le conseiller supérieur G., et de nombreux jeunes membres de la corporation, qui plus tard prirent le nom de « suppôts de Cassiopéen ». D’autre part, il y avait aussi de nombreux membres des unions d’étudiants dont la cause avait, tout un temps, été sur une telle lancée qu’ils avaient été en mesure d’occuper les planètes Jupiter, Saturne et Uranus ; les noms des plus distingués d’entre eux étaient ceux de A. K., avocat, vice-président de la chambre des députés prussienne, que je n’avais jamais d’ailleurs connu en personne, le Recteur W., et l’avocat H., de Leipzig. Avec les membres de la corporation Saxonia dont j’ai déjà parlé, ils paraissaient considérer toute l’affaire qui se trafiquait dans ma tête comme un simple épisode de l’antique rivalité opposant les corporations aux unions. Citons encore le docteur Wächter, conseiller privé, qui occupait sur la planète Sirius une sorte de poste de commandement, et le docteur Hoffmann, conseiller privé, qui exerçait une fonction analogue sur les Pléiades ; tous deux paraissaient, à titre de défunts, avoir franchi un degré supérieur de béatitude, et depuis même un certain temps. L’un et l’autre m’avaient connu personnellement de leur vivant et tenaient vraisemblablement là le sujet de me témoigner un certain intérêt.

[51] Enfin je cite encore quelques-uns de mes proches (en dehors de mon père et de mon frère déjà cités plus haut, de ma mère, de ma femme et de mon beau-père) : mon ami d’enfance Ernest K. disparu depuis 1864, et un prince qui surgit sur ma tête en qualité de « petit homme », dans une acception du terme qui sera élucidée plus loin, et qui, séance tenante, comme qui dirait, en fit son lieu privilégié de promenade.

Toutes ces âmes s’adressaient à moi en leur qualité de « voix », sur un mode plus ou moins détaché, chacune d’elles affectant de tout ignorer de la présence des autres. Les personnes qui voudront bien voir dans cet exposé autre chose que les élucubrations maladives d’une imagination chimérique, prendront là, la mesure de la cacophonie qui pouvait s’ensuivre dans ma tête. Pourtant, à cette époque, les âmes avaient encore en propre des pensées à elles, ce qui leur permettait de me faire part de révélations qui captivaient hautement mon intérêt, et ce qui me permettait même de répondre à des questions, alors qu’aujourd’hui, et depuis longtemps déjà, leur discours ne consiste plus qu’en une répétition intolérablement monotone de phrases (apprises par cœur) et revenant toujours les mêmes. L’explication, je la donnerai plus loin. À côté de ces âmes qui se donnaient là à connaître en tant qu’individualités distinctes, d’autres voix se détachaient, bien que parlant en même temps que les autres, qui n’étaient autres, semblait-il, que celles de la toute-puissance même de Dieu en ses instances toujours plus escarpées (cf. plus haut, note 17, supra), auxquelles toutes les âmes douées d’individualité paraissaient servir d’avant-postes.

Le second point qui devait être traité dans ce chapitre concerne le mouvement immanent à l’ordre de l’univers, qui emporte la nécessaire éviration de quiconque a été admis à un commerce intime permanent avec les rayons. La chose est en rapports étroits, d’abord, avec la nature même des nerfs de Dieu ; la béatitude (qui est leur jouissance à eux, v. p. 1, supra) débouche, non pas exclusivement sans doute mais tout de même de façon majeure, sur une sensation de volupté des plus aiguës ; ensuite, cette nécessité est en rapport avec le plan qui est, semble-t-il, au fondement de l’ordre de l’univers, [52] et qui prévoit le renouveau de l’espèce pour le cas où une catastrophe cosmique mènerait à la destruction inéluctable (qu’elle soit préméditée ou non) du peuplement de l’un ou l’autre corps céleste. L’ordure morale (« libertinage voluptueux ») et peut-être aussi la nervosité eussent-ils, sur une planète ou sur une autre, atteint la population entière au point qu’on dût, de par la noirceur excessive atteinte par justement les nerfs de cette population, renoncer à leur récupération en nombre pour les « vestibules du ciel » (voir la note 6, [supra]), l’anéantissement du peuplement sur cet astre pouvait dès lors intervenir soit par des voies naturelles (épidémies dévastatrices, etc.), soit par une décision de Dieu, mise à exécution sous forme de tremblement de terre, déluge, etc. Peut-être était-il possible à Dieu de retirer aussi à une planète vouée à disparaître tout ou partie de la chaleur solaire (ou de la chaleur de l’astre correspondant servant à son échauffement), ce qui placerait sous un éclairage tout nouveau le problème, à ma connaissance non encore résolu scientifiquement, des périodes glaciaires. L’argument comme quoi, au temps des périodes glaciaires, l’humanité n’en était qu’à ses tout premiers commencements (diluviens) n’est guère convaincant. Qui nous prouve qu’il n’y a pas eu dès cette époque reculée sur une certaine planète, et je penche pour Vénus, une humanité hautement développée, dont l’anéantissement entrait dans les plans de Dieu, en vertu des considérations que j’ai dites, anéantissement qui n’eût pu s’accomplir sans amener un refroidissement considérable de la terre, effectivement demeurée [53] bien en arrière dans son évolution25 ? En toutes ces choses, il faut s’efforcer de se défaire des représentations mesquines, géocentriques, que l’on charrie dans ses veines, pour ainsi dire, et il faut considérer les choses d’un point de vue plus élevé, celui de l’éternité. Il est, en ce sens, fort probable que les idées de Cuvier sur le cortège de cataclysmes qui aurait périodiquement disloqué la planète, reposent seulement sur une vérité fragmentaire. Un homme, un seul homme, n’aurait-il pu être alors sauvé pour la conservation de l’espèce – celui peut-être qui eût été de mœurs plus méritantes relativement ? – et cet homme, les voix qui me parlent me le désignent sous le nom de « Juif éternel ». Cette dénomination n’a pas tout à fait le sens qui est au fondement de la légende homonyme du juif Ahasver ; en revanche, elle rappelle instinctivement les légendes de Noé, de Deucalion, de Pyrrha, etc. La légende de la fondation de Rome s’y rattache peut-être, selon laquelle Rhea Sylva aurait conçu les futurs rois Romulus et Remus non d’un père terrestre, mais directement de Mars, dieu de la guerre. Le Juif éternel (au sens qui vient d’être précisé) devait obligatoirement avoir subi l’éviration (avoir été transformé en femme), pour pouvoir mettre au monde des enfants. L’éviration se pratiquait de manière à ce que les organes génitaux (externes) masculins (scrotum et membre viril) se rétractassent à l’intérieur du ventre, et par une déformation concomitante les organes génitaux internes étaient changés en leurs homologues pour le sexe féminin – ce processus s’opérait peut-être lors d’un sommeil plus que séculaire, puisqu’il fallait en effet qu’interviennent de surcroît des modifications du système osseux (bassin, etc.). Il se produisait donc une involution ou une inversion du processus de développement qui prend place chez le fœtus humain lors du quatrième ou du cinquième mois de la grossesse, selon que la nature donne en partage à l’enfant le sexe masculin ou le sexe féminin. Comme on le sait, ce sont les deux sexes à la fois qui s’instituent au cours des premiers mois de la grossesse, et les caractères spécifiques de celui des deux sexes qui n’est pas destiné à se développer arrêtent leur évolution à un stade inférieur et subsistent sous forme d’organes rudimentaires, comme c’est le cas pour les mamelons de l’homme. La faculté d’accomplir le miracle [54] d’éviration est le propre des rayons divins inférieurs (Ariman) ; les rayons du Dieu supérieur (Ormuzd) ont la faculté, le cas échéant, de régénérer à nouveau la virilité. L’accomplissement de ce miracle d’éviration, je l’ai déjà indiqué dans la note 1 [supra], je l’ai ressenti par deux fois (pour peu de temps) dans mon propre corps, et si ce mircale ne fut pas pleinement abouti, je veux dire que si derechef il échoua, c’est bien parce qu’y participaient non seulement de purs rayons de Dieu, mais encore d’autres rayons (rayons Flechsig et autres…) qui avaient été conduits là par des âmes examinées (impures ; voir ci-dessus, p. 1, supra), dont l’ingérence dans l’exécution du processus de métamorphose en contrecarrait la pureté et la régulation en fonction de l’ordre de l’univers. Le maintien en vie du Juif éternel, et les soins apportés à la satisfaction des exigences de ses besoins vitaux, étaient assurés par des « images d’hommes bâclées à la six-quatre-deux » (cf. note 1, [supra]) ; c’est ainsi que des âmes furent à cette fin dépêchées transitoirement sous forme humaine, vraisemblablement pour la durée non pas simplement de la vie du Juif éternel mais pour plusieurs générations, jusqu’à ce que sa progéniture ait été assez importante pour pouvoir assurer elle-même sa propre perpétuation. Ceci semble avoir été l’intention majeure, réglée sur l’ordre de l’univers, de l’institution des « images d’hommes bâclées à la six-quatre-deux » ; je ne saurais véritablement dire si cette institution avait aussi pour but de permettre aux âmes d’accomplir les prestations laborieuses à elles infligées pour leur purification, et qu’elles doivent accomplir sous la forme humaine justement qui leur est ainsi échue ; quoi qu’il en soit, les « images d’hommes bâclées à la six-quatre-deux » n’étaient pas là uniquement dans le but d’une simple partie de miracles jouée contre moi – ce en quoi tout cela n’en a pas moins fini par dégénérer aux derniers temps [55] de mon séjour chez Flechsig, pendant mon séjour chez Pierson et également lors des premiers temps de mon séjour dans le présent asile26.

Ce dynamisme immanent à l’ordre de l’univers qui emporte en certains cas éviration de l’homme, à mon avis, le professeur Flechsig doit en avoir eu la prescience, soit que, pour ainsi dire, il y fût venu de lui-même, soit que, comme j’incline à le croire car c’est le plus probable, cette idée lui ait été suggérée par des rayons divins. Mais, cependant, il règne toujours une ambiguïté fondamentale, qui traverse dès lors ma vie entière comme un fil rouge et qui vient de ce que Dieu, selon l’ordre de l’univers, ne sait rien de l’être humain réel et vivant et n’a pas à en connaître, il ne doit, selon l’ordre de l’univers, avoir commerce qu’avec des cadavres. D’autre part, il faut faire entrer en ligne de compte cette dépendance justement dans laquelle Dieu s’est mis vis-à-vis du professeur Flechsig ou plutôt de son âme ; à savoir, que Dieu ne pouvait plus se déjuger de sa mainmise sur les nerfs de Flechsig, mainmise que ce dernier avait tout d’abord sollicitée, et puis que par la suite il s’était efforcé de maintenir, en la détournant de ses fins premières. C’est ainsi qu’un système de louvoiements fut instauré ; les efforts pour guérir ma maladie nerveuse27 [56] alternaient avec les menées tendant à me détruire, car, ma nervosité s’accroissant sans cesse, c’est Dieu lui-même que je mettais en danger. Il en résulta une politique d’incertitude (de « semi-turpitudeso » tel était le terme consacré, que j’ai maintes fois entendu) parfaitement accordée au caractère des âmes, qui en effet ont accoutumé de jouir continûment et n’ont pas, par conséquent, ou n’ont qu’à un degré limité, cette faculté particulière à l’homme de chercher à s’acquérir pour l’avenir des avantages durables en sacrifiant la jouissance ou en y renonçant momentanément. En même temps, la liaison qu’on avait établie avec mes nerfs devenait de plus en plus indissoluble à mesure que les miracles s’exerçaient en plus grand nombre sur ma personne ; d’autre part, le professeur Flechsig s’était entre-temps avisé de s’élever au ciel avec tout ou partie de son âme, et de s’improviser – sans avoir eu à mourir ou à subir la purification préalable – führer de rayons. Ainsi se perpétra le complot dirigé contre moi (à peu près vers mars ou avril 1894), qui visait, une fois qu’aurait été reconnu ou admis le caractère incurable de ma maladie nerveuse, à me livrer à un homme de telle sorte que mon âme lui soit abandonnée, cependant que mon corps changé en corps de femme à la faveur d’une interprétation ambiguë du dynamisme immanent à l’ordre de l’univers dont j’ai parlé plus haut, cependant que mon corps, donc, aurait été livré à cet homme, en vue d’abus sexuels, pour être ensuite tout bonnement « laissé en planp » c’est-à-dire sans doute abandonné à la putréfaction. Il ne semble pas qu’on se soit très clairement rendu compte de ce qui eût dû advenir de celui qui, ainsi, était « laissé en plan », s’il avait dû réellement en mourir. Que ce complot ait été réellement mis à exécution, je n’ai là-dessus pas le plus faible doute, sous cette réserve que je ne me risque pas à affirmer que le professeur Flechsig y ait participé sous son apparence humaine. Naturellement, il n’était jamais question que fût soufflé mot de tout cela, pour autant que le professeur se trouvait en tant [57] qu’homme en ma présence. Mais ces intentions se montrèrent à visage découvert grâce au raccordement nerveux qu’il avait, en sa qualité d’âme, branché sur moi parallèlement, c’est-à-dire qu’elles me furent révélées par les voies du parler de nerfs tel qu’il a été défini au début de ce chapitre. À tout cela s’ajoutait que les modalités mêmes du traitement médical semblaient concorder avec ces intentions qui m’avaient été annoncées dans le parler des nerfs. On me maintenait au lit des semaines entières, privé de vêtements, pour me rendre plus prompt – pensais-je – aux sensations voluptueuses susceptibles d’advenir dans les nerfs féminins qui avaient déjà été introduits dans mon corps par degrés ; on utilisait aussi des remèdes (médicamenteux) qui, j’en ai la conviction, visaient le même but28 et que je refusais d’accepter ou que je recrachais lorsque les gardiens me les faisaient ingurgiter de force. On imagine combien mon honneur, mon amour-propre viril, tout le sens moral qui emplissait ma personne s’insurgèrent contre ce plan ignoble, le jour où je l’eus démasqué à coup sûr, d’autant plus que c’était justement le moment où, stimulé par les premières révélations que j’avais reçues sur les choses divines par les voies du commerce avec d’autres âmes, j’étais tout empli de saintes pensées sur Dieu et sur l’ordre de l’univers. Totalement coupé du monde extérieur, sans aucun contact avec ma famille, laissé seul aux mains de gardiens grossiers, avec qui les voix intérieures m’imposaient comme un devoir de me quereller de temps à autre pour éprouver ma propre bravoure virile, aucune autre pensée ne pouvait me venir sinon celle que la mort, aussi épouvantable fût-elle, devait être préférée à une fin aussi ignominieuse. Je décidai donc de mettre fin à mes jours en me laissant mourir de faim et refusai toute nourriture ; d’autant que les voix intérieures me signifiaient constamment qu’il était proprement de mon devoir de mourir de faim et, par là, de m’offrir en quelque sorte à Dieu, que le plaisir pris à chaque repas, plaisir que pourtant mon corps appelait, était une faiblesse indigne. La conséquence de cela fut qu’on organisa le « système de gavage », c’est-à-dire que les gardiens qui m’entouraient, généralement toujours les mêmes – outre R. déjà nommé, il y avait un certain H., et un troisième dont j’ignore le nom – m’enfoncèrent la nourriture dans la bouche, et cela souvent avec la plus grande brutalité. Il est arrivé à maintes reprises que l’un d’eux me tint les mains et qu’un autre, pendant que j’étais dans mon lit, s’agenouillât sur moi pour me fourrer la nourriture ou me verser la bière dans la bouche.

De même, par la suite, chaque bain que je prenais était associé à des idées de noyade. On parlait – dans la langue des nerfs – de « bains lustraux » et de « bains sacrés » ; ces derniers étaient sans doute justement destinés à me donner l’occasion de me noyer ; j’entrais dans presque chaque bain avec l’angoisse intérieure que ce soit le dernier et qu’il serve à mettre fin à mes jours. Les voix intérieures (notamment les âmes citées plus haut appartenant à la corporation « Saxonia », c’est-à-dire les frères Cassiopée) m’adressaient continuellement des discours en ce sens, et m’insultaient en me disant que je manquais de bravoure virile ; je tentai donc plusieurs fois de me mettre la tête sous l’eau, – sans compter que les gardiens maintenaient quelquefois mes pieds au-dessus de l’eau, favorisant donc apparemment la tentative de suicide ; ou bien ils plongeaient plusieurs fois de suite ma tête sous l’eau et me forçaient alors, avec toutes sortes de plaisanteries grossières, à remonter à la surface, [59] puis à quitter enfin le bain29. Par la voie du raccordement de nerfs qu’il avait branché sur moi, je demandais constamment au professeur Flechsig du cyanure ou de la strychnine pour m’empoisonner (« une petite goutte de venin-sève », comme cela se disait dans la langue fondamentale), et le professeur Flechsig (en sa qualité d’âme, à l’intérieur de cette relation par raccordement de nerfs) ne se refusait nullement à accéder à cette demande, mais laissait toujours en suspens l’espoir d’y satisfaire en assortissant, de manière de plus en plus hypocrite, l’éventualité d’y faire droit de certaines assurances, tout cela au cours d’entretiens tenus par la voie du raccordement de nerfs et qui duraient des heures ; il voulait savoir si, au cas où on me le donnerait, j’absorberais réellement le poison, etc. Et lorsqu’au cours d’une visite médicale le professeur Flechsig lui-même venait à moi en tant qu’homme, il ne voulait naturellement plus rien savoir de tout cela. Il était très souvent question également de mettre fin à mes jours en m’enterrant vivant. Il était d’ailleurs tout à fait naturel, du point de vue humain qui prévalait encore en moi, que je visse en le professeur Flechsig mon seul et unique ennemi juré (plus tard, s’y ajouta l’âme von W. dont il sera davantage question plus loin) et que je considérasse comme mon alliée naturelle la toute-puissance divine que je m’imaginais être dans une situation critique face au professeur Flechsig ; je pensais dès lors que j’avais à la soutenir par tous les moyens imaginables, allant jusqu’au sacrifice de moi-même. Que Dieu lui-même eût été le complice, sinon l’instigateur premier, du plan conçu en vue de perpétrer sur moi le meurtre d’âme et de livrer mon corps à l’encan comme celui d’une putain féminine, c’est une pensée qui ne s’imposa à moi que beaucoup plus tard et qui, je peux le dire, ne m’est venue clairement à la conscience que pendant la rédaction du présent travail. Je dois toutefois immédiatement réitérer ici, pour ne pas troubler les croyances et les sentiments religieux des autres hommes, les réflexions que j’ai déjà exprimées en guise de conclusion au chapitre II [supra]. Aussi ignominieux que dût m’apparaître ce projet dans son ensemble, je n’hésite pourtant pas [60] à dire qu’il a été inspiré par cet instinct de conservation même qui est aussi naturel à Dieu qu’à tout autre être vivant, et qui, comme il a été dit dans un autre contexte (cf. plus haut p. 1, [supra]), devait en effet forcer Dieu à envisager éventuellement l’anéantissement non seulement d’individus humains, mais peut-être aussi de corps célestes entiers avec toutes les créatures qui s’y trouvent. Et dans le Pentateuque ne nous est-il pas dit de Sodome et Gomorrhe, au chapitre 19 de la Genèse, qu’une pluie de soufre et de feu entraîna leur anéantissement sans que compte soit tenu de la poignée de « justes » qui aurait pu peut-être demeurer parmi leurs habitants ? Personne d’ailleurs ne trouvera immoral – ce n’est pas incompatible avec l’ordre de l’univers – que dans tous les secteurs de la Création, le fort domine le faible, le peuple le plus cultivé chasse de son espace vital celui qui l’est moins, le chat mange la souris, l’araignée la mouche, etc. Le concept de moralité ne tire son existence que du lien naturel qui retient ensemble Dieu et l’homme à l’intérieur des limites de l’ordre de l’univers exclusivement ; là où l’ordre de l’univers est rompu, la puissance reste seule maîtresse du terrain et c’est la raison du plus fort qui décide. Ce qu’il y avait de moralement choquant dans mon cas, c’était que Dieu lui-même avait dérogé à l’ordre de l’univers sur lequel lui aussi pourtant doit se régler ; mais, bien qu’il n’y eût pas été directement forcé, il y avait été tout au moins attiré sur la voie d’une tentation à laquelle, pour les âmes, il est difficile de résister, et que la présence au ciel de l’âme impure (« examinée ») du professeur Flechsig avait su amener. Par la force de l’intelligence humaine qui subsistait en elle à un degré relativement élevé, l’âme Flechsig avait su se procurer une certaine supériorité technique (que nous préciserons par la suite) aux dépens des nerfs de Dieu, qui originairement s’étaient mis en [61] contact avec lui, mais qui, sous leur modalité d’âme, ne disposaient plus de la faculté d’abnégation et de sacrifice de soi qui aurait été nécessaire pour me procurer le sommeil indispensable à la guérison, ce qui n’aurait pas manqué d’avoir pour effet de mettre l’âme Flechsig hors d’état de nuire. C’est pourquoi j’ai tendance à considérer tout cet enchaînement dans la perspective d’une fatalité, de sorte qu’il ne saurait être question de responsabilité morale, ni du côté de Dieu, ni du mien. Pourtant, l’ordre de l’univers témoigne de toute sa grandeur et de tout son sublime en ce que, même dans une situation qui lui est si intrinsèquement contraire, Dieu lui-même est dépourvu de moyens de coercition lorsqu’il poursuit des fins incompatibles avec l’ordre de l’univers. Toutes les tentatives en vue de perpétrer sur moi le meurtre d’âme, ou l’éviration pour des fins qui seraient attentatoires à l’ordre de l’univers30 (c’est-à-dire pour satisfaire le désir sexuel d’un humain), et toutes celles qui ensuite se sont proposées la destruction de ma raison, ont échoué. C’est victorieux, mais non sans avoir subi d’amères souffrances et privations, que je sors de ce combatq apparemment inégal entre un homme faible et isolé et Dieu lui-même, tant il est vrai que l’ordre de l’univers est bien de mon côté31. Or, les données extérieures de mon existence et ma santé physique s’améliorent d’année en année. Ainsi je vis dans la foi confiante que toute cette confusion se révélera n’avoir été qu’un épisode qui, d’une façon ou d’une autre, aura conduit pour finir à la restauration d’une situation conforme à l’ordre de l’univers. Peut-être même les infortunes personnelles que j’ai dû endurer, et la perte de béatitude que j’ai subie à ce jour, pourront-elles trouver une compensation, si, à l’occasion de mon cas, la connaissance des vérités religieuses s’ouvrait à l’humanité d’un seul coup, dans une mesure incomparablement plus ample qu’il n’en eût été pour des siècles – ou pour jamais – par voie de la seule recherche scientifique, quelle que soit l’application qu’y puisse mettre la perspicacité humaine. Est-il besoin de dire le gain inestimable que ce serait pour l’humanité si, grâce à mes destinées personnelles, notamment en les configurations auxquelles elles sont promises, le sol pouvait se dérober une bonne fois pour toutes aux tenants du matérialisme vulgaire aussi bien que du panthéisme fumeux ?