VI. Vicissitudes personnelles, suite. – Visions. – « Visionnaires »

[63] Je puis le dire : le temps que j’ai essayé de dépeindre au chapitre précédent (à peu près de la mi-mars à fin mai 1894, s’il faut admettre qu’il s’est réellement agi là de mois terrestres et non pas de siècles) a certainement été la période la plus atroce de ma vie. Pourtant, ce temps fut aussi le temps sacré de ma vie, celui pendant lequel mon âme, tout exaltée des choses surnaturelles qui m’envahissaient toujours plus abondamment au milieu du rude traitement que j’endurais de l’extérieur, était remplie des représentations les plus sublimes sur Dieu et l’ordre de l’univers. Or, j’avais été depuis ma jeunesse enclin à tout plutôt qu’à l’effusion religieuse. Tous ceux qui par le passé m’ont approché d’un peu près devront m’accorder que j’étais une personne de naturel calme, sans passion, d’esprit clair et sérieux, et dont les dispositions individuelles allaient bien plus vers la critique raisonnable et froide que vers l’activité créatrice d’une imagination débridée. Je n’étais nullement ce qu’on a coutume d’appeler un poète, quoique je me sois essayé de temps à autre, lors de petites occasions familiales, à des vers de circonstances. De même, je n’ai (depuis le temps de mon adolescence) jamais été un vrai croyant au sens de notre religion positive. Mais à aucun moment non plus je [64] n’ai été un contempteur de la religion ; bien plutôt j’évitais de beaucoup parler de choses religieuses, et de tout temps j’ai eu le sentiment qu’il ne convenait pas de jeter le trouble chez ceux qui avaient le bonheur de pouvoir garder dans l’âge mûr la foi d’un pieux enfant. Toutefois, je m’étais trop occupé de sciences de la nature et surtout de travaux basés sur ce qu’on appelle la science moderne de l’évolution, pour ne pas venir au moins à douter de la vérité littérale de ce que nous enseigne la religion chrétienne. Assurément, l’impression générale que j’en gardais avait toujours été que le matérialisme ne pourrait donner le dernier mot sur ce qu’il en est des choses divines : je ne m’étais jamais décidé pour autant à croire fermement en l’existence d’un Dieu personnifié ou à soutenir cette foi32.

Pour devoir à présent m’efforcer de donner dans ce chapitre quelques détails supplémentaires au sujet du temps que je viens d’appeler mon temps sacré, je suis bien conscient des difficultés au devant [65] desquelles je vais. Ces difficultés sont de nature en partie extérieure, en partie intérieure. D’une part, je suis, pour un pareil propos, obligé de m’en remettre uniquement à mes souvenirs puisqu’en ce temps-là je n’étais en situation de prendre aucune note : pour écrire, je n’avais rien et je n’aurais pu avoir envie de prendre par écrit des notes puisqu’à cette époque – laissons de côté de savoir si c’était à tort ou à raison – je croyais l’humanité tout entière engloutie ; par conséquent prendre des notes n’aurait eu aucun sens. Ensuite, les impressions qui se pressaient en moi étaient un mélange si extraordinaire d’événements naturels et de processus surnaturels qu’il m’est infiniment difficile de distinguer des pures formations oniriques les données sensibles de l’état de veille, et par conséquent d’énoncer clairement jusqu’à quel point tout ce que je crois avoir vécu a caractère de réalité historique. Les souvenirs de cette époque doivent donc porter dans une certaine mesure en eux-mêmes la marque de la confusion33.

[66] Pour tout d’abord concrétiser les conditions extérieures de mon séjour, je donne ici un plan relevé de la clinique des maladies nerveuses de l’Université et un croquis du terrain sur lequel elle se trouve, en les explicitant pour autant qu’ils entrent l’un et l’autre en considération pour mon propos.

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[67] Depuis déjà un peu avant Noël 1893 jusque vers fin février 1894 (par conséquent pendant essentiellement la période où je recevais la visite régulière de ma femme), j’ai occupé les trois chambres a, b et c au rez-de-chaussée de l’aile des femmes, chambres qui m’avaient [68] été attribuées principalement en raison du calme plus grand qui y régnait. Avant et après cette période, j’avais occupé différentes chambres au premier étage de l’aile des hommes, chaque fois : salon et chambre à coucher. La petite chambre d m’a servi de chambre à coucher pendant un certain temps (novembre 1893) parce que presque toutes les autres chambres de la clinique donnaient sur le côté sud du corridor, face à la gare de Bavière et les sifflets fréquents des manœuvres du chemin de fer étaient très incommodants, surtout la nuit. La cellule destinée aux déments où j’avais été amené après la lutte dans la salle de billard dont j’ai déjà parlé se trouvait plus à gauche encore dans l’aile des hommes. Pendant les derniers temps de mon séjour à la clinique, j’ai surtout occupé la chambre à coucher i et le salon e ; cette chambre à coucher avait d’ailleurs, comme la cellule des déments, été pourvue d’une double porte qui portait une petite lucarne par laquelle l’occupant pouvait être surveillé de l’extérieur ; au-dessus de la porte se trouvait une ouverture munie d’une vitre, par laquelle tombait la lumière d’un bec de gaz. Certains de mes souvenirs ne cadrent avec aucun lieu précis de la clinique de Flechsig que je connaissais pourtant bien ; c’est cela, entre autres circonstances, qui me fit me demander si j’avais passé à la clinique de Flechsig toute la période dont il est question ici, ou alors si j’avais pu me trouver pendant un certain temps ailleurs. En dehors du professeur Flechsig, le traitement médical était entre les mains de deux médecins assistants, les docteurs Täuscher et Quentin. Il y eut une période, à cette époque, pendant laquelle je ne vis aucun médecin ; j’étais entouré uniquement de gardiens – toujours ceux que j’ai cités précédemment. Pendant ce laps de temps, la clinique me fit l’impression d’avoir été tout à fait désertée ; quand je passais dans le corridor sur lequel donnait ma chambre, je ne percevais quasiment rien de l’existence des autres patients. Après un long temps, le professeur Flechsig reparut, mais, comme je l’ai déjà dit plus haut, sous une forme qui, à moi tout du moins, ne laissa pas de me faire une impression considérablement changée ; pour autant que je me souvienne, je ne voyais pas du tout les médecins assistants, ou bien seulement à de rares reprises [69] les derniers temps de mon séjour à la clinique.

J’ai déjà indiqué au chapitre précédent que, par suite de ma nervosité croissante et de l’augmentation consécutive de la force d’attraction, c’est en nombre de plus en plus grand que les âmes défuntes – et en premier lieu celles qui en raison des relations personnelles qu’elles avaient eues avec moi pendant la vie, pouvaient avoir gardé pour ma personne quelque intérêt particulier – se sentaient attirées vers moi, pour ensuite se volatiliser sur ma tête ou dans mon corps. Le processus s’achevait très souvent de façon à ce que les âmes en question subsistassent encore en tant que « petits hommes » (cf. note 28r) – infimes figurines à forme humaine de quelques millimètres de haut peut-être –, le temps d’une brève existence sur ma tête, pour ensuite se dissiper complètement. J’admets que ces âmes qui, lors de leur première approche, disposaient encore d’un nombre assez grand de nerfs et qui donc avaient conservé une conscience d’identité relativement forte, perdaient au bénéfice de mon corps, lors de chaque approche sur la trajectoire de la force d’attraction, une partie de leurs nerfs, pour ne plus être constituées finalement que d’un seul et unique nerf qui revêtait alors, en raison d’un prodigieux système miraculeux non explicable, ultime avatar de sa vie terrestre avant disparition complète, l’apparence d’un « petit homme » au sens qui a été précisé plus haut. Dans de très nombreux cas m’étaient cités les noms des constellations d’où étaient parties ces âmes ou « dont elles étaient les suppôtss », noms qui cadraient quelquefois avec les dénominations astronomiques ordinaires, mais pas toujours. C’est ainsi que Cassiopée, Véga, Capelle, l’étoile « Gemma » (dont j’ignore si son nom correspond à la terminologie astronomique) [70] étaient citées particulièrement souvent ; ensuite les « Cruciennes » (peut-être la Croix du Sud), le « firmament », et d’autres encore. Certaines nuits c’était par centaines, sinon par milliers, que les âmes sous forme de « petits hommes » dégringolaient pour ainsi dire sur ma tête. Je les prévenais toujours d’ailleurs d’avoir garde de cette approche, car j’étais, moi, de par des expériences antérieures, conscient de la force d’attraction démesurément accrue de mes nerfs, tandis que de prime abord les âmes se refusaient à croire à la gravité de la menace de la force d’attraction. D’autres rayons, se donnant, de la façon caractérisée plus haut, pour la toute-puissance même de Dieu, portaient des titres tels que « Seigneur des milices célestes », « Bon Pasteur », « Tout-Puissant », etc. Parallèlement à ces prodiges, la figuration de la fin du monde, en tant que conséquence inéluctable de la relation désormais indissoluble entre Dieu et moi, se mit bientôt à prévaloir dans ces visions que j’avais toutes les nuits. D’effrayants communiqués m’arrivaient de toutes parts annonçant que telle étoile, telle constellation avaient dû être « lâchées » ; on annonçait tantôt que Vénus avait été « engloutie », tantôt que le système solaire était près de se décrocher, tantôt que Cassiopée (toute la constellation de Cassiopée) allait devoir se contracter en un seul soleil, tantôt que les Pléiades pourraient seules peut-être être encore sauvées, etc. Cependant que, de nuit, j’avais ces visions, pendant la journée j’avais cru remarquer que le soleil accompagnait mes mouvements ; quand je me déplaçais dans cette chambre à une seule fenêtre que j’occupais alors, je voyais la lumière du soleil venir suivre mes mouvements – tantôt sur le mur de droite (en partant de la porte), tantôt sur celui de gauche. Il m’est difficile de croire que cette donnée sensible que j’ai recueillie en plein jour, ainsi que je l’ai dit, n’ait été qu’illusion ; d’autant que je me souviens d’avoir, lors d’une de ses visites, attiré l’attention du docteur Täuscher sur ce phénomène, qui naturellement [71] me remplissait de stupéfaction. Plus tard, lorsque je pus me rendre à nouveau régulièrement dans le jardin, je vis – si ma mémoire ne m’abuse pas complètement – deux soleils à la fois dans le ciel, dont l’un était notre soleil terrien, tandis que l’autre était sans doute la constellation de Cassiopée contractée en un seul soleil. En outre, l’ensemble de mes souvenirs a fixé en moi l’impression que cet intervalle de temps qui, de l’avis des gens, n’a duré tout au plus que trois ou quatre mois, avait en réalité embrassé une période immensément longue ; c’était comme si chaque nuit eût été de plusieurs siècles, de sorte que, pendant cette immensité de temps, il avait très bien pu s’accomplir parmi l’espèce humaine, sur la terre elle-même, et dans tout le système solaire, les transformations les plus profondes. Au cours de ces visions, il avait été évoqué à plusieurs reprises ceci : qu’une œuvre héritée d’un passé de quatorze mille ans était vouée à l’anéantissement – ce chiffre désignait probablement le temps pendant lequel la terre avait été peuplée par le genre humain –, et qu’il ne serait plus accordé à la terre qu’une durée de deux cents ans – si je ne me trompe, on prononçait le chiffre de 212. Les derniers temps de mon séjour à la clinique de Flechsig, je considérai ce délai comme déjà révolu34 ; et dès lors je me tenais pour le seul homme véritable qui eût réellement survécu, ne voyant dans les quelques autres formes humaines que j’apercevais encore – le professeur Flechsig, certains gardiens, et quelques très rares malades isolés, d’apparence plus ou moins bizarre – rien d’autre que des « images d’hommes bâclées à la six-quatre-deux » fichues là par façon de miracle. J’échafaudais toutes sortes d’hypothèses, par exemple : la clinique de Flechsig tout entière, et avec elle la ville de Leipzig peut-être, n’avaient-elles pas [72] été décrochées de la terre pour être replacées sur quelque autre corps céleste ? Les questions que me posaient les voix, me demandant si « Leipzig tenait toujours », etc., n’étaient pas sans me suggérer fortement cette éventualité. Je pensais que les constellations célestes s’étaient à jamais éteintes ou quasiment. Jamais je n’eus l’occasion de pouvoir réviser les idées de cet ordre que je me faisais. La nuit, la fenêtre de ma chambre était fermée par un lourd volet de bois, me privant de la vue du ciel nocturne. De jour, au-delà de l’enceinte du jardin de la clinique, je ne voyais que les quelques bâtiments immédiatement avoisinants. Du côté de la gare de Bavière, au-delà des murs de la clinique, l’étroite bande de paysage que seule je pouvais apercevoir n’avait rien à voir avec l’aspect particulier du quartier que je connaissais bien, et me donnait une impression d’étrangeté absolue ; on parlait parfois de « paysage sacré ». Longtemps, le sifflement des locomotives, qui pourtant n’aurait pu m’échapper, ne se fit plus entendre. Dans cette idée que j’avais que la clinique de Flechsig était désormais un îlot totalement isolé, seule m’ébranlait la persistance de la flamme du gaz, m’amenant tout de même à admettre que subsistaient bien quelques relations avec la ville de Leipzig, car sans cela j’aurais été obligé de soutenir qu’on avait édifié un gazomètre tout exprès pour les besoins de la clinique. Par ailleurs, je conserve en mémoire des souvenirs dont je ne puis définir que de façon globale l’impression qu’ils me firent – c’était comme si, pour tout un temps, je n’avais dû désormais exister que sous une forme seconde, de qualité spirituelle inférieure. Pareille chose pouvait-elle être le fait intentionnel de miracles, eût-il été possible en fait de me transférer dans un autre corps avec une partie de mes nerfs, je dois laisser la question ouverte. [73] Je ne puis que le répéter ici : j’ai des souvenirs qui parlent en faveur d’une telle éventualité. Sous cette forme seconde, de moindre valeur, en laquelle je conserve moi-même l’impression consciente d’avoir été en possession de facultés intellectuelles limitées, on s’adressait à moi pour me dire que par le passé avait vécu un autre Daniel-Paul Schreber, intellectuellement bien plus doué que moi. Comme il n’y a jamais eu d’autre Daniel-Paul Schreber que moi dans la généalogie de la famille, que je connais parfaitement, je me crois justifié de considérer que ce Daniel-Paul Schreber-là n’est autre que moi-même quand je suis en possession de mes nerfs au complet. Dans la deuxième forme, la forme inférieure, j’ai dû un jour ou l’autre, par la suite, décéder doucement, si je puis employer cette expression ; j’ai souvenir que je me trouvais au lit dans une chambre qui ne correspond à aucune de celles qui m’étaient connues à la clinique de Flechsig, et j’avais clairement le sentiment d’une extinction progressive de mon âme, état qui d’ailleurs, abstraction faite de l’évocation mélancolique de souvenirs relatifs à ma femme à qui je pensais beaucoup, avait tout le caractère d’un assoupissement paisible et sans douleur vers l’au-delà. Il y eut, d’autre part, un temps où les âmes qui s’étaient branchées sur moi par les raccordements de nerfs, épiloguaient sur une prétendue pluralité, chez moi, de têtes (à savoir que j’aurais possédé plusieurs individualités sous un seul et même crâne), ce qui les faisait aussitôt s’enfuir effrayées en criant « Au nom du ciel, un homme à plusieurs têtes ! » Je sais combien tout cela risque de paraître fantastique aux gens qui me liront ; aussi ne vais-je pas jusqu’à prétendre que tout ce que j’ai dit là-dessus ait été la réalité objective ; je ne rapporte que les impressions fixées à titre de souvenirs dans ma mémoire.

Les visions où il était question de la fin du monde, – et, comme je l’ai dit, j’en ai eu d’innombrables, – étaient en partie de nature terrifiante, mais en partie aussi d’une indescriptible grandeur. J’en rappellerai seulement quelques-unes. Dans l’une d’elles, assis dans [74] un compartiment de chemin de fer, ou dans un ascenseur, je descendais dans les profondeurs de la terre et je reparcourais pour ainsi dire toutes les couches de l’histoire de l’humanité sinon de la terre ; dans les régions supérieures, il y avait encore des forêts à essences feuillues ; il faisait de plus en plus obscur et de plus en plus noir dans les régions profondes. Lorsque par moments je me risquais hors du vaisseau, je me promenais comme dans un vaste cimetière et, parmi ces lieux où reposait la population de Leipzig, mon chemin croisait la tombe de ma propre femme. Remonté dans le vaisseau, je m’arrêtais en un certain point n° 3 ; je redoutais de devoir franchir le point n° 1, qui marquait les débuts les plus reculés de l’humanité. Au retour, le puits s’effondra derrière moi, menaçant de façon permanente un certain « Dieu du soleil » qui s’y trouvait également. À ce propos il était dit qu’il y avait deux puits (correspondant au dualisme des Royaumes divins ?). Lorsque parvint la nouvelle que le deuxième puits s’était effondré, on crut que tout était perdu. Une autre fois, je traversai la terre depuis le lac Ladoga jusqu’au Brésil, et je construisis là en collaboration avec un gardien – dans un édifice, une sorte de château – un mur, pour protéger les Royaumes divins contre les flots jaunâtres d’une marée qui déferlait ; je mis ceci en rapport avec un danger d’infection syphilitique. Une autre fois encore, j’eus le sentiment d’avoir été élevé à la béatitude ; j’avais alors du haut du ciel sous moi toute la terre, qui reposait sous une voûte bleue, spectacle d’une magnificence et d’une beauté incomparables ; ce spectacle avait reçu un nom spécial qui était, d’après ce que je pouvais entendre, quelque chose comme : « la Perspective-que-Dieu-soit-avec-noust ». Quant à certains autres prodiges, je ne saurais dire s’ils étaient uniquement le fruit de visions ou s’ils étaient, du moins pour une part, des choses vécues de la réalité. Je me rappelle m’être très souvent assis en pleine nuit sur le plancher de ma chambre, vêtu de ma seule chemise (en effet, tous mes vêtements m’avaient été retirés), ayant été poussé à quitter mon lit par un mouvement intérieur. Mes [75] mains, que j’appliquais fortement au sol derrière mon dos, étaient alors soulevées de temps à autre d’une façon nettement perceptible par des formes ressemblant à des ours (ours noirs) ; je voyais d’autres « ours noirs », grands et petits, assis tout autour de moi et me regardant de leurs yeux de braise. Mes draps de lit prenaient la forme d’« ours blancs ». De façon analogue à ce que j’ai dit à la note 28au à propos de notre roi régnant35, je voyais par la lucarne de la porte de ma chambre apparaître de temps à autre des hommes jaunes, d’une taille au-dessous de la moyenne, avec lesquels je devais être prêt à accepter un combat. Alors que j’étais encore éveillé, c’est-à-dire dans les dernières heures de la soirée, des chats aux yeux de feu apparaissaient par moments sur les arbres du jardin de la clinique. J’ai souvenir encore d’avoir passé tout un temps dans un château au bord de la mer, château qui dut par la suite être abandonné en raison d’une inondation menaçante, et que je quittai après y avoir séjourné fort longtemps, pour revenir à la clinique de Flechsig, où je me retrouvai tout à coup dans la même situation que par le passé. Je voyais devant les fenêtres de ma chambre, en ouvrant mes volets de grand matin, une épaisse forêt à distance de quelques mètres des fenêtres, et composée, pour autant que je m’en souvienne, de bouleaux et de sapins. Les voix la désignaient sous le nom de forêt sacrée. Ce spectacle n’offrait pas la moindre ressemblance avec le jardin de la clinique universitaire dont les plantations récentes, aménagées seulement [76] depuis 1882, consistaient seulement en rangées de quelques arbres alignés le long des chemins. Il est bien évident qu’une pareille forêt, si elle se trouvait réellement là, n’avait pu pousser en trois ou quatre mois. Ma tête, par l’affluence en masse des rayons, était très fréquemment baignée d’une lueur analogue à l’auréole de Jésus-Christ, etc., telle qu’on la représente sur les images ; mais incomparablement plus riche et plus brillante : c’était la « couronne de rayons ». L’éclat de cette couronne de rayons était si fort que lorsqu’un jour le professeur Flechsig parut avec le docteur Quentin à mon chevet, ce dernier défaillit devant mes yeux de visionnaire ; ce fut aussi le cas une autre fois avec le gardien H. Il fut longtemps question que j’aille me placer dans l’orbe de Cassiopée, cependant qu’un sort différent serait réservé au soleil, probablement dans le système planétaire où il a sa place habituelle, ce qui le conservait par conséquent à notre terre. Pourtant, la force d’attraction de mes nerfs était si forte que ce plan ne put être mené à bien et qu’il fallut soit que le soleil reste là où je me trouvais, soit que je revienne à ma place primitive.

Après une telle accumulation d’impressions de cette sorte que je m’efforcerai peut-être d’interpréter dans l’un des prochains chapitres, on comprendra assez facilement que j’aie vécu des années dans le doute – me trouvais-je réellement toujours sur la terre ou étais-je sur quelque autre astre ? En 189536, j’en étais encore à me demander si je ne me trouvais pas sur Phobos, satellite de la planète Mars dont le nom avait été cité une fois par les voix à une occasion quelconque, [77] et si la Lune que je voyais souvent dans le ciel à cette époque n’était pas plutôt en réalité Mars, qui est la planète principale autour de laquelle justement Phobos gravite.

À l’époque que j’évoque dans ce chapitre, dans la langue des âmes mon nom était : « le Voyant37 », c’est-à-dire celui qui voit des esprits et entretient des relations avec eux ou avec des âmes défuntes. L’âme Flechsig, notamment, avait accoutumé de parler de moi comme du « plus grand voyant de tous les siècles », à quoi, embrassant de plus vastes perspectives, j’objectais volontiers de temps à autre qu’il eût fallu bien plutôt parler du plus grand « voyant » de tous les millénaires. Effectivement, mon cas reste sans exemple s’il est vrai que c’est celui, sans précédent, d’un humain qui a entretenu une relation continue, à savoir qu’elle n’a été sujette à aucune interruption, non seulement avec des âmes défuntes prises une à une mais avec la totalité des âmes, et avec la toute-puissance même de Dieu. Dans les premiers temps, on cherchait bien encore à imposer des coupures ; on distinguait encore des « temps sacrés », c’est-à-dire des temps au cours desquels jouaient les raccordements de nerfs branchés sur moi, les contacts avec les rayons ou le concert de voix, expressions diverses d’un processus fondamentalement identique, et des « temps non sacrés », lorsqu’on envisageait de laisser tomber la mise en communication avec les rayons. Mais bientôt la puissance d’attraction démesurée de mes nerfs ne toléra plus de telles pauses ou de telles coupures ; il n’y eut plus que des « temps sacrés ». Il se peut que se soient trouvés, avant mon cas, des voyants de moindre importance, et ceci en plus ou moins grand nombre. Sans remonter aux précédents bibliques, je considère comme très plausible – dans le cas par exemple de la Pucelle d’Orléans, ou dans celui des Croisés lorsqu’ils retrouvèrent à Antioche la Sainte Lance, ou encore dans celui de l’empereur Constantin lors de la vision bien connue « in hoc signo vinces », décisive [78post] pour la victoire de la chrétienté – qu’une communication transitoire avec les rayons, ou une inspiration transitoire venue de Dieu aient pu avoir lieu. On peut peut-être faire la même supposition pour, de loin en loin, les vierges stigmatisées. La légende et la poésie de tous les peuples fourmillent littéralement des relations d’agissements d’esprits, elfes, gobelins, etc., et l’idée qu’il n’y aurait là qu’invention arbitraire de l’imagination humaine sans le moindre arrière-plan réel me paraît tout simplement imbécile. C’est donc avec intérêt que j’ai appris dans le Traité de psychiatrie de Kraepelin (5e édition, Leipzig, 1896, p. 95 s. et particulièrement p. 110 s.), mis à ma disposition pour quelque temps à titre de prêt (tandis que j’étais occupé à la rédaction de mon travail), que l’impression de se trouver en relation de caractère surnaturel avec des voix avait fréquemment pu être déjà constatée et cela d’ailleurs chez des gens dont les nerfs étaient en état de surexcitation maladive38. Je ne doute nullement que, dans de très nombreux cas de ce genre, on puisse avoir affaire à de simples hallucinations telles qu’elles sont décrites partout dans ce Traité. Mais la science serait à mon avis grandement en tort de mettre dans le même sac, comme relevant de la fiction, tous les phénomènes [79post] de cette espèce, à la rubrique « hallucinations », en tant que tous manqueraient de réalité objective, bien que cela soit sûrement justifié pour les hallucinations sans rapport avec le surnaturel dont traite Kraepelin p. 108 s. Je tiens que, dans certains cas, il n’est nullement exclu qu’on puisse avoir affaire à de véritables voyants, voyants de qualité inférieure, au sens qui a été précisé plus haut. Loin de moi l’idée de discuter de ce que ces cas eux-mêmes s’accompagnent d’un accroissement pathologique de l’irritabilité : je ne le conteste pas, dans la mesure où justement c’est par la recrudescence de la force d’attraction nerveuse qui va en résulter que peut être favorisée et rendue possible une relation avec les forces surnaturelles. Il me paraît a priori psychologiquement impensable qu’il s’agisse, dans mon cas, de simples hallucinations. Car l’illusion, de nature hallucinatoire, d’être en relation avec Dieu ou avec des âmes défuntes, ne pourrait logiquement advenir que chez des gens qui ont véhiculé à l’intérieur même de leur état nerveux de surexcitation pathologique une foi en Dieu et en l’immortalité de l’âme déjà assurée. Cela, comme il a été dit au début de ce chapitre, n’était pas le cas chez moi. Les [80] médiums des spirites, et quand bien même l’illusion des sens et l’imposture se glisseraient dans bien des cas, pourraient à bon droit, pour un nombre appréciable d’autres cas, être tenus pour de véritables voyants de valeur inférieure au sens qui a été précisé. Que l’on se garde donc, en de pareilles matières, d’une généralisation contraire à l’esprit scientifique et d’un jugement définitif précipité. Si la psychiatrie ne veut pas purement et simplement nier tout surnaturel et tomber de la sorte à pieds joints dans le camp du matérialisme nu, elle se verra dans l’obligation de reconnaître la possibilité, à l’occasion de phénomènes de ce genre, de se trouver confrontée à des faits véritables qui ne se laissent pas expédier de la sorte sans autre forme de procès à la rubrique « hallucinations ».

J’en reviens, après cette digression, à l’objet propre de mon travail et donnerai dans les prochains chapitres une suite à ce qui a été dit là ; et à cette occasion, je toucherai d’une part à quelques autres points appartenant au domaine du surnaturel qui n’ont pu aisément trouver place dans l’ensemble de ce qui précède, et d’autre part je reparlerai à nouveau des fortunes diverses que ma vie extérieure a connues à l’époque que j’évoque ici.