VII. Vicissitudes personnelles, suite. – Phénomènes morbides étranges. – Visions

[82] Je ne puis, pour la raison que j’ai déjà dite, fournir d’indications chronologiques plus précises quant à la période comprise entre les dernières visites de ma femme (mi-février 1894) et la fin de mon séjour à la clinique de Flechsig (mi-juin 1894). Je ne dispose à ce sujet que de quelques rares repères. J’ai souvenir qu’aux environs de la mi-mars 1894, alors que les rapports avec les forces surnaturelles s’étaient établis assez solidement, un journal me tomba sous les yeux, où l’on pouvait lire quelque chose comme l’annonce de ma propre mort ; je tins cet épisode pour un avertissement : je ne devais plus compter désormais faire retour dans la société humaine. Je ne pourrais aller jusqu’à préciser à propos de cette annonce s’il s’agissait d’un fait réel ou d’une hallucination produite par voie de vision. Il m’en est seulement resté l’impression que si – comme en d’autres occasions de ce genre – il y avait eu vision, en tout cas elle procédait d’un système, c’est-à-dire qu’une certaine cohérence y présidait, qui en tout cas me permettait de déceler les intentions qu’on avait à [82] mon endroit. C’était l’époque où, comme je l’ai déjà dit, j’étais maintenu jour et nuit au lit ; si cela fut pour des semaines, et dans l’affirmative pour combien de semaines exactement, je ne puis le dire. Aux alentours des fêtes de Pâques – je ne sais plus la date exacte du jour de Pâques en 1894 –, une importante transformation dut s’opérer dans la personne du professeur Flechsig. J’appris que, pendant les fêtes, le professeur avait entrepris un voyage d’agrément dans le Palatinat ou en Alsace. J’eus à ce propos des visions selon lesquelles le professeur Flechsig s’était tué d’un coup de pistolet, ou à Weissenburg en Alsace, ou au poste de police à Leipzig ; je vis également – dans une vision – son convoi funèbre se dirigeant de son domicile en direction du Thonberg (et donc, en fait, pas dans la direction qu’on aurait pu prévoir, connaissant les voies de communication existantes qui menaient de la clinique universitaire au cimetière intérieur Saint-Jean).

Dans d’autres visions, le professeur m’était apparu à plusieurs reprises accompagné d’un sergent de ville ou en conversation avec son épouse, qu’en l’occurrence j’assistais de mon témoignage par la voie des raccordements de nerfs branchés sur ma personne : le professeur Flechsig déclarant à sa femme n’être autre que « Dieu Flechsig », elle était tentée de le croire fou. Il m’apparaît à présent presque certain, à propos de ces visions, qu’il ne s’agissait pas vraiment d’événements qui s’étaient véritablement produits dans la réalité de la façon précise où je croyais les avoir vus se produire. Je considère néanmoins que l’interprétation que je leur donne est recevable, en ce que, si visions il y avait, elles manifestaient du moins la pensée de Dieu sur ce qui aurait dû arriver au professeur Flechsig. Véridique par contre, c’est-à-dire subjectivement assuré étant donné la clarté de mes souvenirs là-dessus – et peu importe que d’autres ici m’accordent ou non leur foi –, est le fait qu’à peu près vers ce moment, j’ai_ passagèrement eu dans le corps, l’âme, et toute l’âme vraisemblablement, du professeur Flechsig. C’était une boule assez volumineuse ou une pelote que je comparerais au mieux avec son volume équivalent d’ouate ou de fils d’araignée, et qui avait été [83] catapultée dans mon ventre par un miracle, sans doute en vue de l’y faire aller à sa perte. Il eût été vraisemblablement impossible, de toutes façons, de conserver cette âme dans mon corps, étant donné son volume, de la digérer en quelque sorte ; et, en tout état de cause, me laissant aller à un mouvement de compassion, je la lâchai lorsqu’elle s’efforça de se libérer volontairement ; elle se précipita alors de ma bouche vers l’extérieur. J’ai d’autant moins de doute sur la réalité objective de cet épisode que j’ai pu ultérieurement, dans nombre d’autres cas, recevoir dans ma bouche des âmes ou des fractions d’âmes, et je garde tout spécialement le souvenir très net du mauvais goût et de la mauvaise odeur que ces âmes impures laissent à celui dont elles envahissent le corps en y pénétrant par la bouche.

Les développements que j’évoque se rattachent, pour autant que je me souvienne, à une période que les voix désignaient comme temps du Premier jugement de Dieuv. J’ai incidemment gardé en mémoire quelques dates qui doivent m’avoir été indiquées de quelque côté ; le premier jugement de Dieu aurait duré du 2 ou 4 avril jusqu’au 19 avril 1894. Un certain nombre d’autres jugements de Dieu suivirent le « premier jugement de Dieu » ; toutefois, dans l’ensemble, ils le cédaient notablement à ce dernier quant à la magnificence de l’impression produite. Le « premier jugement de Dieu » consistait en une série continue de visions se succédant jour et nuit, auxquelles, si je puis dire, une idée générale commune servait de toile de fond. C’était l’idée que – en raison du conflit entre le professeur Flechsig et moi-même – l’hégémonie qui appartient de droit au peuple élu de Dieu ne pourrait être laissée au peuple allemand (spécialement à l’Allemagne protestante) puisque c’était au sein du peuple allemand qu’avait éclaté la crise qui menaçait l’existence des royaumes de Dieu ; le peuple allemand devrait peut-être même être éradiqué en cas [84] d’occupation d’autres « sphères cosmiques » (« planètes habitées »), si en son sein ne se manifestait un champion pour démontrer la permanence de sa dignité. Ce champion à venir, c’était tantôt moi, tantôt une personnalité désignée par moi, et cédant à l’insistance des voix qui me parlent par la voie des raccordements de nerfs, j’avais cité les noms d’un certain nombre de personnalités éminentes, bien faites à mon avis pour être les challengers d’un tel combat. À cette idée de principe, du premier jugement de Dieu, se trouvaient liées la montée du catholicisme, du judaïsme et du panslavisme dont il a été question déjà dans le chapitre précédent. Là-dessus aussi, j’ai eu un assez grand nombre de visions selon lesquelles, entre autres, l’aile des femmes de la clinique universitaire des maladies nerveuses avait été aménagée en couvent de religieuses ou en chapelle catholique, ou selon lesquelles encore des sœurs de charité étaient assises dans des chambres sous les toits de la clinique, etc. Mais il était également dit que le catholicisme se trouverait lui aussi en mauvaise posture ; après la mort du pape actuel, puis celle d’un pape intérimaire, Honorius, il ne se réunirait plus, était-il dit, d’autre conclave, car en effet les catholiques avaient perdu la foi, etc. Je considérais tout cela à l’époque comme de véritables événements qui s’étaient historiquement produits et je crus par conséquent que plusieurs siècles peut-être s’étaient écoulés qui faisaient désormais partie du passé. Je ne puis naturellement plus maintenir aujourd’hui cette idée. Pour avoir pu – assurément des années après – grâce aux journaux et à des échanges de lettres, renouer quelque peu avec le monde extérieur, pour n’avoir rien pu découvrir dans l’état des bâtiments que je vois dans le présent établissement et dans ses environs, ni dans l’état des livres, partitions de musique et autres objets usuels que je possédais par le passé et qui depuis ont fait retour assez nombreux entre mes mains, pour n’avoir rien pu découvrir là, donc, qui pût confirmer l’idée qu’un grand trou dans le temps se fût creusé dans l’histoire de l’humanité, je ne puis plus me refuser à reconnaître que, considéré de l’extérieur, tout semble être demeuré comme par le passé. Quant à savoir si une [85] modification intérieure profonde ne s’est pas néanmoins accomplie, voilà ce qui sera discuté ultérieurement.

Certaines informations se rapportant à ce qu’il adviendrait de moi si une transmigration des âmes devait intervenir, avaient une influence majeure sur l’ordre de réflexions qui m’occupaient alors. On me destinait aux rôles successifs d’« hyperboréenne », de « novice des jésuites à Osseg », de « bourgmestre de Klattau », de « jeune fille alsacienne devant défendre son honneur contre un officier français victorieux », enfin de « prince mongol ». Je croyais devoir reconnaître dans toutes ces prédictions une certaine corrélation avec le tableau d’ensemble qui pouvait se dégager des autres visions. Le lot, qui m’était destiné, de devenir « hyperboréenne », me paraissait indiquer sur la terre une perte de chaleur annonciatrice de glaciation générale, glaciation déjà en cours ou du moins imminente ; il était d’ailleurs également question de ce que le soleil se fût retiré à la distance de Jupiter. Quant à mon sort à venir de novice des jésuites à Osseg, de bourgmestre de Klattau et de jeune fille alsacienne dans la situation que j’ai dite, j’y voyais l’annonce de la faillite présente ou imminente et du protestantisme dans sa lutte contre le catholicisme et du peuple allemand en lutte contre ses voisins romans et slaves ; enfin, la prédiction qui me faisait « prince mongol » me parut indiquer que les peuples aryens dans leur ensemble avaient failli à soutenir les royaumes divins, et qu’un dernier recours serait tenté auprès de peuples non aryens.

Un tournant particulièrement grave de l’histoire de la terre et de l’humanité me sembla être alors marqué par les événements qui se produisirent un certain jour dont je me souviens avec précision ; ce jour-là, on parla de l’extinction des « horloges du monde », et simultanément il se fit un afflux continu et inhabituellement abondant de rayons en direction de mon corps, dans un somptueux éblouissement [86] de manifestations lumineuses. Je ne puis dire de quoi il retournait à propos de cette expression d’« extinction des horloges du monde » ; le retour de tous les humains était annoncé, à l’exception de deux d’entre eux, nommément moi-même et le père jésuite S. dont j’ai déjà parlé au chapitre V, [supra]. C’est de ce jour que s’instaura, me semble-t-il, cet état de choses que j’ai entendu désigner des centaines et des milliers de fois sous le nom de « malices ». J’ai des raisons pour admettre qu’à dater de ce jour, tout le système de commande des mouvements humains n’a plus été soutenu qu’artificiellement, par voie de miracles divins directs, et ceci dans un périmètre que je ne puis entièrement apprécier39, étant données les restrictions qui me sont imposées par les conditions de mon séjour. À mon voisinage immédiat, en tout cas, c’est sûrement comme cela que ça se passe et je ressens chaque mot qu’on m’adresse ou qui est prononcé en ma présence, chaque pas que j’entends, chaque sifflet de train, chaque salve tirée par les bateaux de plaisance, etc., avec un coup simultané porté à ma tête, qui provoque une sensation plus ou moins douloureuse, plus douloureuse si Dieu s’est éloigné à une distance plus grande, moins douloureuse lorsqu’il se tient à proximité. Je puis dire à l’avance avec une certitude presque infaillible à quel moment se produira telle ou telle manifestation de vie en provenance d’une personne qui se trouve dans mon voisinage immédiat, cette manifestation de vie reçoit alors le nom de « perturbation » et je la ressens comme un coup, surtout lorsque la sensation de volupté qui existe dans mon corps a rendu si intense mon pouvoir d’attirer les rayons divins que ceux-ci, pour parvenir à se dégager, ont précisément besoin qu’intervienne pareille « perturbation ». Je ne puis dire jusqu’à quelle distance peut s’exercer cette possibilité de tirer d’en haut – si je puis m’exprimer ainsi – les ficelles qui actionnent les êtres humains. Je reviendrai plus amplement sur tout cela plus loin.

[87] En ce qui concerne les modifications de la carte du ciel à l’heure actuelle, je pense que les communiqués qui parvenaient concernant la perte de telle ou telle étoile, de telle ou telle constellation (cf. chap. VI, p. 1, supra), n’avaient pas trait aux étoiles elles-mêmes – je peux en effet constater leur présence comme par le passé dans le ciel – mais seulement aux béatitudes accumulées au titre de chacune des étoiles correspondantes. Quoi qu’il en soit, ces béatitudes se sont à coup sûr intégralement consumées, c’est-à-dire que, du fait de mon pouvoir d’attraction, les nerfs des âmes en cause sont venus se perdre dans mon corps, où ils ont alors reçu la qualité de nerfs de la volupté féminine, ce qui a d’ailleurs donné à mon corps un aspect plus ou moins féminin, et en particulier ma peau a pris la douceur caractéristique du sexe féminin. Il est par contre assuré que Dieu qui auparavant séjournait dans un éloignement inouï de la terre, a été obligé de s’approcher plus près, et de là vient que la terre est devenue le théâtre immédiat et continuel de miracles divins, d’une manière qui n’avait jamais connu d’exemple. Ces miracles convergent avant tout sur ma personne et à mon voisinage immédiat. Je me propose d’apporter ultérieurement des preuves à l’appui de cette affirmation, pour autant qu’elles ne découlent pas déjà à l’évidence de ce qui précède. Je veux ici seulement faire remarquer, en passant, que les modifications qui intervinrent à ce moment-là, justement parce qu’elles ont été attentatoires à l’ordre de l’univers, ont été pour Dieu lui-même associées à certains désagréments, et accompagnées probablement aussi d’ailleurs de conséquences très fâcheuses. C’est contre leur gré et dans une sorte d’effroi que les rayons, qui étaient habitués à une impassibilité sacrée comparable à celle qui règne ordinairement sur les plus hauts sommets montagneux de la terre, doivent désormais prendre leur part de toutes mes sensations auditives, par exemple le fracas des chemins de fer40. J’ai en outre des raisons d’admettre qu’à ce moment-là dont je parle, le rayonnement solaire a été repris en charge directement par Dieu (cela s’est peut-être passé trois mois plus tard en réalité, à ce sujet je [88] ferai plus loin de plus amples commentaires) et ce par le truchement du Dieu inférieur (Ariman) ; actuellement, celui-ci (depuis juillet 1894) est expressément identifié au soleil par les voix qui me parlent. Le Dieu supérieur (Ormuzd) se tenait dans un éloignement encore plus grand, et peut-être même colossal ; je vois apparaître son image à de brefs intervalles dans l’intérieur de ma tête, sur les nerfs de celle-ci, comme un petit disque semblable à celui du soleil mais qui, en raison de son extrême petitesse, paraît presque un point. C’est ainsi peut-être qu’en dehors de notre système planétaire éclairé et chauffé par le soleil (Ariman), on avait pu réussir à obtenir un second système planétaire sur lequel la Création pouvait se perpétuer, ceci grâce au rayonnement lumineux et calorique émis par le Dieu supérieur (Ormuzd). La question me paraît en revanche au moins irrésolue de savoir si le peuplement de l’ensemble des astres faisant partie du système d’autres étoiles fixes que le soleil, et sur lesquels une vie organique avait ainsi pu se développer, si ce peuplement donc n’était pas également voué à disparaître41.

Le temps pendant lequel j’avais été maintenu en permanence au lit fut suivi, vers la fin de mon séjour à la clinique, d’une période où je pus reprendre des promenades régulières dans le jardin. J’observai alors toutes sortes de choses merveilleuses. J’ai déjà dit que je crus voir simultanément deux soleils au firmament. Un jour, le jardin [89] tout entier se trouva empli d’une flore tellement luxuriante que l’aspect n’en cadrait plus guère avec les souvenirs que j’avais gardés depuis ma première maladie du jardin de la clinique neurologique de l’Université, endroit remarquablement dépourvu d’ornements ; ce prodige reçut le nom de miracle Flechsig. Une autre fois, dans un pavillon situé à peu près au milieu du jardin de la division des hommes, il se fit que se tenaient là un certain nombre de dames parlant français, événement assurément très curieux dans le jardin de la division des hommes d’un établissement sanitaire public pour malades mentaux. Les quelques patients qui, en dehors de moi, faisaient parfois leur apparition au jardin, faisaient tous une impression plus ou moins étrange ; je crus un jour reconnaître en l’un d’eux un de mes parents, mari d’une de mes nièces, l’actuel professeur F. à K., qui, craintif, me regarda sans mot dire. Moi-même, assis au jardin sur un pliant, vêtu d’un pardessus noir et d’un gibus noir, je me faisais l’impression d’être un invité de pierre revenu d’une époque lointaine dans un monde étranger.

Un changement très remarquable s’était produit entre-temps pour mon sommeil. Alors que, pendant les premiers mois de 1894, on n’avait pu me procurer le sommeil qu’avec les soporifiques les plus énergiques (hydrate de chloral) et que même avec ces moyens, le résultat était parfois très précaire, alors que certaines nuits on m’avait même fait des injections de morphine, – les derniers temps de mon séjour à la clinique de Flechsig, pendant plusieurs semaines, je n’eus plus besoin de rien. Je dormais sans le recours aux médications, bien que je fusse toujours un peu agité et visité de visions plus ou moins excitantes : mon sommeil était devenu sommeil de rayons42. Les rayons, comme je l’ai indiqué à la note 20 bw, ont la singulière vertu, entre [90] autres, de calmer les nerfs et de faire dormir. Cette affirmation paraîtra d’autant plus digne de foi qu’on peut déjà attribuer au rayonnement solaire un effet analogue, bien que ce soit à un degré incomparablement moindre. Tous les psychiatres savent que l’excitation nerveuse s’accroît notablement chez les malades pendant la nuit, mais que de jour, spécialement aux heures tardives de la matinée, un apaisement très appréciable de plusieurs heures survient presque toujours, sous l’action de la lumière solaire. Cet effet est incomparablement plus marqué lorsque le corps, comme c’est le cas pour moi, reçoit directement les rayons divins. Il suffit alors de quelques rayons pour instaurer le sommeil ; encore faut-il, depuis qu’il y a à côté des rayons divins proprement dits des rayons en quelque sorte en dérivation (c’est-à-dire envoyés par des âmes impures ou examinées, telle l’âme Flechsig), que tous les rayons se trouvent réunis au complet. Quand c’est le cas, je m’endors très vite. Lorsque je vécus pour la première fois ce prodige, au cours de la dernière période de mon séjour à la clinique de Flechsig, après les difficultés extraordinaires qu’on avait rencontrées pour réussir à me procurer un peu de sommeil, je fus tout d’abord étonné au plus haut point ; ce n’est que par la suite que j’ai pu éclaircir le phénomène.

Sur mon corps apparurent progressivement, s’ajoutant aux transformations [91post] de mes organes sexuels déjà évoquées à plusieurs reprises, toutes sortes de symptômes de maladies d’un genre absolument inhabituel. Je dois, avant de les expliciter, revenir sur cette idée de la fin du monde dont il a déjà été question dès les chapitres précédents ; fin du monde que je tenais, selon les visions qui m’étaient dépêchées, pour imminente ou déjà révolue. En accord avec les suggestions que je recueillais, je m’étais formé diverses conceptions de la manière dont elle avait pu s’accomplir. En premier lieu, j’avais toujours en tête une diminution de la chaleur solaire, par éloignement du soleil entraînant une glaciation plus ou moins générale. En second lieu, c’était à un tremblement de terre ou à quelque chose d’analogue que je pensais, et à ce propos je ne veux pas manquer de mentionner qu’il m’a été communiqué que le grand séisme de Lisbonne en 1755 avait été en corrélation avec l’exemple d’un voyant dans mon genre. J’imaginais ensuite comme possible qu’eût pu éclater dans le monde moderne l’annonce de l’avènement soudain d’un magicien en la personne du professeur Flechsig43, et celle de ma brusque disparition – ma personnalité étant tout de même connue d’un assez vaste public ; ce qui aurait répandu la terreur et l’épouvante parmi les hommes, aurait ruiné les fondements de la religion, et causé la propagation d’une nervosité et d’une immoralité générales, en suite de quoi des épidémies dévastatrices se seraient abattues sur l’humanité. Cette version des choses fut privilégiée en raison de ce qui circulait depuis quelque temps déjà au sujet de deux maladies jusque-là guère répandues en Europe et dont il était dit qu’elles se propageaient parmi l’espèce humaine, c’est à savoir la lèpre et la peste, dont certains symptômes étaient visibles sur mon propre corps. Pour la lèpre, je ne saurais être tout à fait affirmatif : mais il eût pu s’agir de débuts endigués de cette maladie, en tout cas, je n’ai pas de souvenir certain d’avoir présenté de symptômes précis qui fussent propres à la lèpre. J’ai néanmoins conservé à la mémoire les noms des différentes [92] formes sous lesquelles la lèpre se serait manifestée. On parlait de lèpre orientale, de lèpre indienne, de lèpre hébraïque et de lèpre égyptienne. Profane en médecine, je n’avais jamais entendu ces termes auparavant et je ne sais pas du tout s’ils se superposent aux termes techniques en vigueur en médecine pour désigner les formes cliniques dont il s’agit. Et aussi bien, je les cite ici pour démonter par avance l’objection selon laquelle il ne s’agirait chez moi que d’hallucinations fantasmées par mes propres nerfs ; car, en effet, comment aurais-je pu tomber de moi-même sur ce genre de termes sans avoir aucune connaissance personnelle des différentes formes de cette maladie ? Que des germes de lèpre aient été présents en moi, cela est démontré par le fait que, pendant un certain temps, j’ai été amené à prononcer certaines formules conjuratoires surprenantes telles que celle-ci : « Je suis le premier cadavre lépreux et je mène un cadavre lépreux44 » – formules conjuratoires qui, pour autant que j’aie pu comprendre, se trouvaient liées à ceci que les malades atteints de lèpre devaient se considérer comme condamnés à succomber à une mort certaine et devaient, en s’ensevelissant mutuellement, s’entraider à instaurer au moins les conditions d’une sépulture décente. D’autre part, j’ai présenté à plusieurs reprises sur mon corps des signes morbides assez fortement marqués caractéristiques de la peste. Il y avait différentes formes de la peste : la peste bleue, la peste brune, la peste blanche et la peste noire. La peste blanche était la plus nauséabonde de ces formes ; les pestes brune et noire s’accompagnaient d’exhalaisons corporelles fétides, qui répandaient pour la première une odeur de colle, pour la seconde une odeur de suie ; quelquefois, ces odeurs de peste noire étaient si fortes que toute ma chambre en était imprégnée [93post]. J’avais déjà remarqué de légères traces de peste brune lors des premiers temps de mon séjour ici, au cours de l’été 1894. Chez les âmes, la peste passait pour être une maladie nerveuse, donc « sacrée » ; j’ignore si cette peste avait quelque rapport avec la peste bubonique que l’on rencontre de temps à autre aujourd’hui. Toujours est-il que la peste, elle aussi, en restait à quelques signes plus ou moins marqués ; le tableau morbide n’atteignait pas son complet achèvement. La cause en était que les symptômes de maladie étaient abolis au fur et à mesure de leur apparition par l’afflux continuel de nouveaux rayons purs. On distinguait effectivement les rayons « dégradants45 » et les rayons « salvateurs » ; les premiers étaient chargés de poison de cadavre ou de quelque autre substance putréfiée, et introduisaient donc dans le corps le germe de maladie ; ou alors ils y produisaient une action dévastatrice. Les rayons salvateurs (purs) guérissaient les ravages que les autres avaient provoqués.

D’autres faits concernant mon corps étaient en relations plus étroites encore avec les choses surnaturelles. J’ai déjà signalé dans les chapitres précédents que les rayons (nerfs de Dieu) qui étaient soumis à la force d’attraction que j’exerçais n’y consentaient que contre leur gré ; car, en effet, l’attraction conduisait à l’anéantissement de leur existence singulière et était donc contraire à leur instinct de conservation. On cherchait donc constamment à échapper à l’attraction, autrement dit à se dégager de mes nerfs. Le seul moyen radical d’y parvenir eût été de guérir ma maladie nerveuse en me gratifiant d’un abondant sommeil. On ne pouvait pourtant s’y résoudre, tout au moins pas de façon systématique, puisque cela n’eût été réalisable que dans la perspective, pour les rayons en cause, d’un sacrifice de soi consenti [94] dans l’abnégation, sacrifice pour lequel leur faisaient défaut et les dispositions naturelles et la force de volonté nécessaires.

Tous les autres moyens imaginables furent donc tentés les uns après les autres, et tous se révélèrent néanmoins, par la force des choses, absolument inadéquats. L’idée majeure, en l’occurrence, était toujours de me « laisser en plan », c’est-à-dire de m’abandonner, ce à quoi l’on croyait pouvoir arriver, à l’époque dont je parle en ce moment, par voie d’éviration et de mise à l’encan de mon corps, ainsi qu’on en use d’une putain féminine ; parfois aussi était envisagée la mise à mort ; et plus tard fut envisagée la destruction de mon intelligence (de me rendre imbécile).

Pour ce qui est des tentatives d’éviration, on ne fut pas long à s’apercevoir que l’accumulation progressive dans mon corps de nerfs (féminins) de volupté avait un effet tout à fait inverse de celui attendu, à savoir que la volupté d’âme qui en résultait dans mon corps tout au contraire, augmentait ma force d’attraction. C’est pourquoi à cette époque on me mettait très souvent des « scorpions » dans la tête, minuscules organismes ressemblant à des crabes ou à des araignées, chargés d’y accomplir quelque travail dévastateur. Ils avaient qualité d’âmes, et étaient donc des êtres parlants ; on distinguait selon leurs origines des scorpions « aryens46 » et des scorpions « catholiques » ; les premiers étaient un tant soit peu plus grands et plus vigoureux. Mais ces scorpions se retiraient régulièrement de ma tête [95] et en sortaient sans me faire de mal lorsqu’ils se rendaient compte de la pureté de mes nerfs et de la sainteté de mes sentiments – un de ces innombrables triomphes que, depuis, j’ai bien souvent pu savourer, toujours sur ce même mode. On chercha ensuite, justement parce que la sainteté de mes convictions exerçait sur les âmes un pouvoir d’attraction trop intense, à falsifier mon individualité spirituelle par les moyens les plus divers. Les « jésuites » c’est-à-dire les âmes défuntes d’anciens jésuites, s’employaient fréquemment à me mettre un autre « nerf de la destinée individuelle » dans la tête, par quoi on pensait changer ma conscience d’identité ; on tapissa la paroi interne de mon crâne d’une autre membrane cérébrale47 pour éteindre en moi toute trace de souvenir de mon propre moi. Tout cela sans aucun succès durable. On essaya enfin de noircir mes nerfs en m’intromiraculant dans le corps les nerfs noircis d’autres personnes (mortes), avec l’idée sans doute que la noirceur (impureté) de ces nerfs s’en communiquerait à mes propres nerfs à moi. À propos de ces nerfs noircis, je citerai quelques noms ; de ceux qui les portaient, ces noms, on disait qu’ils avaient tous été dans l’« enfer Flechsig », ce qui me conduit à supposer que le professeur Flechsig devait disposer d’un pouvoir discrétionnaire à l’endroit des nerfs en question. Parmi ces personnes, il y avait un certain Bernhard Haase – c’est tout à fait par hasard s’il se trouve être l’homonyme d’un mien parent éloigné –, mauvais garçon qui devait s’être rendu coupable de quelque forfait, homicide ou autre ; ensuite un certain R., que j’avais eu comme camarade d’étude et compagnon de ma corporation, qui, parce qu’il n’avait pas fait le bien et qu’il avait mené une vie assez dissolue, était parti pour l’Amérique et, à ce que j’appris, était tombé lors de la guerre de Sécession, en 1864 ou 186548 ; enfin un certain [96] Julius Emil Haase : celui-là, malgré ses nerfs noircis, faisait l’impression d’une personnalité très respectable. Au moment de l’attentat de Francfort, il était en effet vétéran d’une union d’étudiants, et ensuite il fut médecin praticien à Iéna. Ce qui est particulièrement intéressant à son sujet, c’est que l’âme de ce Julius Emil Haase était encore en mesure de me communiquer certains conseils médicaux, grâce à l’expérience scientifique qu’il avait acquise de son vivant ; il en avait été de même dans une certaine mesure, comme je tiens à le rapporter ici, de l’âme de mon père. Aucune conséquence durable ne résulta de la présence dans mon corps de nerfs noircis ; ils disparurent avec le temps sans rien changer à la constitution de mes nerfs.

Je pourrais encore raconter bien des choses prodigieuses datant de mon séjour à la clinique de Flechsig. Je pourrais évoquer certains épisodes sur la foi desquels je peux admettre que la croyance populaire selon laquelle les feux follets sont des âmes défuntes correspond dans bien des cas, sinon dans tous, à la réalité ; je pourrais parler des « horloges errantes », c’est-à-dire des âmes d’hérétiques défunts, dont il était dit qu’elles avaient été conservées pendant des siècles sous des cloches de verre dans des couvents du Moyen Âge (à cela aussi, quelque chose comme un meurtre d’âmes avait dû être mêlé), [97] et qui manifestaient qu’elles vivaient encore, par une vibration accompagnée d’un bourdonnement funèbre infiniment monotone (j’en ai expérimenté l’impression moi-même par la voie des branchements de raccordements de nerfs), etc. Mais, pour éviter de trop me disperser49, je mets ici un terme à la chronique des choses vécues et des faits mémorables de mon séjour à la clinique du professeur Flechsig.