XVIII. Dieu et les processus de création, génération spontanée, insectes miraculeux. – « Direction forcée du regard ». Système d’examen

[238] Pour autant que j’ai eu, dans les chapitres précédents, à évoquer les miracles divins, je l’ai surtout fait jusqu’ici dans le but de rendre compte des effets préjudiciables qu’ils ont pu avoir sur mon corps, ou des entraves qu’ils ont pu mettre aux activités que j’entreprenais. Toutes manifestations d’un état de choses tout à fait exorbitant, qui n’a pu s’instaurer que parce qu’une faille avait disjoint fondamentalement les pièces maîtresses de l’ordre de l’univers. En soi et pour soi, il n’entre pas dans les attributions des rayons divins de se mesurer avec un simple humain ou d’effectuer ce genre de travail de sape sur son corps – ce qui leur incombe, c’est de créer. Cette fonction immanente aux rayons, en tant qu’elle est de Dieu même le pouvoir qu’il a de susciter des créatures miraculeuses, se manifeste à moi aujourd’hui encore, repérable sous ses aspects les plus divers, et je ne veux donc pas négliger de rendre compte de l’idée qu’à partir de ce que j’ai pu percevoir, je m’en suis forgé. Assurément, je m’aventure là en la plus épineuse des matières qui ait jamais préoccupé l’esprit humain, et je dois au départ bien marquer que je ne me sens capable que de quelques remarques de caractère lacunaire ou en forme d’aphorismes. Le mystère intrinsèque de la Création reste pour l’essentiel, et même pour moi, livre scellé ; de simples convictions, voilà tout ce que j’ai pu acquérir, et voilà tout ce que je pourrai [239] livrer ici.

Comme je l’ai déjà pointé (chap. I, n. 11, [supra]), je crois pouvoir repérer ce qui est au principe de l’acte divin de Création en ceci que cet acte consiste en un dessaisissement partiel de rayons expédiés, dans la volonté délibérée de faire naître au monde une chose, quelle qu’elle soit. Dieu veut que ce quelque chose advienne, et il se départit dans cette intention bien arrêtée d’un certain nombre de rayons, et sans autre forme de procès le Voulu est. Conjoncture qui est celle-là même que la Bible évoque avec tant de force significative, par les mots : « Dieu prit la parole et dit : Que la lumière soit – et la lumière fut. » Le procès s’en dérobe à l’entendement humain si l’on cherche à en cerner de plus près les enchaînements. En l’occurrence, toutefois, le pouvoir créateur de Dieu semble ne pas être tout à fait sans de certaines bornes, ni sans être assujetti à de certaines conditions préalables, tenant essentiellement à des considérations touchant à la situation dans l’espace de l’astre sur lequel ce pouvoir doit s’exercer ; il semble notamment que ce pouvoir miraculeux ne puisse valablement se constituer que du degré même du rapprochement effectué par Dieu en direction de l’astre donné.

Pour produire un homme accompli – acte créateur qui, je crois être autorisé à le supposer a, un jour, en des temps immémoriaux, effectivement eu lieu –, il a fallu, si je peux me permettre cette expression, une dépense de fatigue extraordinaire, et il a fallu que Dieu s’approche de façon tout à fait exceptionnelle de l’astre terrestre ; dépense de fatigues et rapprochement qui, s’ils s’étaient perpétués en un état de choses permanent, auraient été inconciliables avec les conditions intrinsèques de l’existence de Dieu ou le souci de tout le reste de l’univers.

Ce qui s’applique à l’homme vaut naturellement pour toutes les autres formes supérieures de vie animale qu’il a fallu créer à côté des formes inférieures existantes. On pourrait ainsi imaginer que, sur une étoile ou une planète donnée, l’échelle entière de la Création [240] procéderait non pas, comme le suppose l’hypothèse darwinienne, de l’apparition de nouvelles espèces par transformation progressive des anciennes, mais qu’elle résulterait d’actes créateurs distincts se succédant les uns aux autres et par lesquels aurait été créée chaque fois une nouvelle espèce, certes non sans que soit présent le souvenir de l’espèce immédiatement inférieure, qui aurait servi pour ainsi dire de modèle. Chaque espèce peut n’avoir été créée qu’en quelques spécimens qui ont reçu au berceau le don de se reproduire et qui ont pu, dans des conditions propices, se multiplier en nombre plus ou moins élevé. Il va de soi que, chaque fois qu’une nouvelle espèce était créée, il fallait que les conditions lui soient données pour qu’elle puisse se maintenir à long terme ; les conditions naturelles (température, répartition de l’air et de l’eau) de la planète ou de l’étoile devaient déjà avoir atteint un certain niveau, et la flore et la faune avoir suffisamment d’extension pour pouvoir être utilisées à l’entretien des formes supérieures. Toutefois l’homme a constitué le couronnement de la Création tout entière ; et qu’il dût être créature à la ressemblance de Dieu, susceptible après la mort de se changer à nouveau en Dieu, voilà ce qui était établi dès le départ dans le plan de la Création du monde.

Pour travailler à fond l’élaboration scientifique de la conception cosmogonique que j’ai ébauchée ci-dessus à grands traits, je ne dispose, pour l’essentiel, pratiquement d’aucun des présupposés requis. Je ne dispose à peu de chose près d’aucun moyen d’action scientifique. Dans les moments libres qui me sont impartis, je n’ai pas l’état d’esprit salubre qui serait nécessaire, puisque, pendant que je travaille, je suis continuellement en butte aux miracles qui dispersent ma pensée, quand ils n’occasionnent pas à ma tête des dommages, avec ce résultat que tout travail de réflexion soutenu devient une impossibilité en ce terrain si ardu ; finalement, peut-être faudrait-il une intelligence plus aiguisée que la mienne pour pouvoir venir à bout de la gigantesque entreprise que ce serait d’apporter à ma conception des fondements scientifiques sans faille.

[241] Il me faudra donc, pour la suite, me contenter de faire part des impressions personnelles qui m’ont conduit à cette conception. Tout ce à quoi mes efforts peuvent prétendre, c’est à donner au lecteur le sentiment qu’il n’a pas affaire aux pures chimères creuses d’un malheureux malade mental – car je passe aujourd’hui encore pour tel dans l’esprit des gens –, mais aux résultats auxquels une réflexion mûrie a abouti, réflexion de plusieurs années, fondée sur des expériences tout à fait singulières, inaccessibles, par la force des choses, au reste des humains ; résultats qui, s’ils peuvent ne pas enfermer dans le détail l’entière vérité, en approchent en tout cas incomparablement plus près que tout ce qui a jamais pu être au cours des millénaires humainement construit par la pensée ou par la plume, sur ces sujets.

La plus importante des observations que j’ai pu faire, tient en ceci que je peux assister encore aujourd’hui, et depuis des années, tous les jours et à toute heure, à l’apparition (à la création) d’animaux, tout au moins d’animaux inférieurs, par voie de miracle divin. Je suis parvenu à la ferme conviction que ce qui se produit là en fait, c’est une génération spontanée (génération sans procréateurs, generatio aequivoca) ; non pas au sens qui est donné à cette expression par les tenants de la tendance matérialiste des sciences de la nature, et selon laquelle ce serait le hasard qui combinerait certaines substances inorganiques en sorte que de la combinaison résulte un être organisé (vivant) ; mais avec une autre signification toute différente, qui ferait de l’apparition des êtres en question le résultat de l’expression d’une intention bien arrêtée de la volonté toute-puissante de Dieu ou de son pouvoir créateur. Selon la saison ou le moment de la journée, les animaux qu’on crée appartiennent à des espèces différentes ; il s’agit le plus souvent, à côté d’araignées en tous genres, d’insectes de toutes sortes, moustiques surtout, mouches, guêpes, abeilles, bourdons, [242] fourmis, perce-oreilles, papillons, voire oiseaux de nuit, mites, etc. Ces animaux apparaissent dans mon voisinage immédiat, toujours en des occasions bien définies et dans un ordre d’alternance bien déterminé, et en tout cas – là-dessus, ces phénomènes se produisent à un tel rythme que cela lève pour moi tous les doutes – sûrement pas comme si, existant déjà, ils avaient été balayés là à mon voisinage par le hasard, mais absolument comme créatures de circonstance suscitées de neuf à l’instant même. Je peux compter, par exemple – cela est garanti à tout coup, et je peux donc le prédire à l’avance – que lorsque je m’assieds sur un banc dans le jardin et que, mes yeux ayant été fermés par voie de miracle, je devrais rapidement être gagné par le sommeil – résultat normal du concours de rayons qui se produit alors en moi au bout d’un petit moment –, je peux donc m’attendre, dis-je, à ce qu’aussitôt un moustique, une guêpe, un bourdon, ou encore tout un essaim de moucherons, fasse son apparition, dans le but de m’empêcher de dormir. Ces miracles procèdent actuellement le plus souvent du Dieu inférieur (Ariman) ; mais il semble que, depuis une date toute récente, relativement inoffensifs, ces sortes de miracles puissent également provenir du Dieu supérieur (Ormuzd) puisque, je l’ai déjà dit, son attitude hostile à lui aussi commence à se tempérer sensiblement, par suite de la recrudescence de la volupté d’âme.

Qu’il ne s’agisse nullement là de créatures volant vers moi poussées par le hasard, mais qu’il s’agisse d’êtres créés de neuf exprès à mon intention, c’est ce dont je possède les preuves les plus démonstratives et les plus convaincantes, et cela en nombre écrasant. Je doute de pouvoir apporter au reste des hommes la même certitude : toutefois, pour l’instant, ce n’est pas à cela que j’attache le plus de prix. Il n’est absolument pas dans mes intentions de faire de la propagande en faveur de mes croyances personnelles aux miracles, et en faveur de mes thèses sur les choses divines ; je veux bien plutôt me borner à coucher sur le papier ce que j’ai vécu et ce que j’ai expérimenté, fermement confiant qu’un tableau d’ensemble des phénomènes prodigieux qui peuvent être constatés sur ma personne, et qui ne pourront vraisemblablement à l’avenir que se manifester de plus en plus clairement, forcera de lui-même la voie à la reconnaissance de la vérité par tous – dût-il s’écouler encore d’ici là bien des années. Je dois [243] m’attendre à ce qu’on m’objecte qu’il n’y a rien d’extraordinaire à ce que des moustiques volent de temps à autre dans ma chambre, ou à ce qu’il y ait des guêpes en plein air, et qu’il n’y a de ma part qu’imagination morbide lorsque, à propos de ces phénomènes, je me mets à croire à des miracles divins rapportés à ma personne ; j’aimerais donc introduire au moins quelques-uns des points les plus importants sur lesquels je m’appuie pour faire de la conviction que j’ai, tout opposée, venue de mon expérience répétée, une certitude péremptoire. Chaque fois qu’un insecte du genre de ceux que j’ai évoqués fait son apparition, simultanément on accomplit sur mes yeux le miracle de la direction forcée du regard ; miracle auquel je n’ai pas encore fait allusion, mais qui est régulièrement perpétré depuis des années aux occasions les plus diverses. Les rayons veulent pouvoir constamment voir ce qui justement dans l’instant leur plaît, et il s’agit de préférence soit de créatures de sexe féminin, à la vue desquelles leurs sensations voluptueuses se trouvent aiguisées, soit du spectacle de leurs propres miracles, car la vue des choses qu’ils ont créées les remplit de joie, comme on l’a déjà signalé au chapitre I, [supra]. On communique donc à mes yeux, par une action appropriée sur mes muscles oculaires, l’orientation nécessaire pour que mon regard tombe sur les choses qui viennent d’apparaître (dans d’autres cas, pour qu’il tombe sur une créature du sexe féminin).

Le caractère de réalité objective de ce processus ne fait aucun doute pour moi, je l’ai vécu en effet à des milliers de reprises, et assurément je n’aurais jamais de mon propre mouvement éprouvé le moins du monde le besoin d’aller prêter une attention spéciale à chaque moustique, à chaque guêpe et à chaque papillon voletant aux alentours. On n’aura peut-être pas de mal à trouver plausible que je puisse faire la différence entre avoir les yeux tournés de force sur un objet qui m’importe peu et qui est en soi insignifiant, et les avoir dirigés de ma propre volonté sur un point précis, susceptible de m’intéresser101 [244post]. Mais il faut ajouter à cela que les voix qui me parlent font de ces phénomènes l’objet d’une conversation spéciale chaque fois qu’ils se produisent. Cela peut se passer de différentes façons, soit qu’on m’attribue, en les fabriquant de toutes pièces dans mes nerfs, certaines inquiétudes ou certains souhaits – par exemple : « Si ces fichus moustiques pouvaient cesser », « Si ces fichues guêpes pouvaient cesser », etc. –, soit qu’on me harcèle en marquant l’intention arrêtée de procéder à un examen. En vertu de ce que j’ai déjà dit là-dessus au chapitre XIII, [supra], Dieu ne peut se défaire de l’idée que, chaque fois qu’il m’arrive de ne penser à rien – quelle que soit la circonstance –, à savoir chaque fois que mes nerfs se sont arrêtés de faire résonner en mots des pensées articulées, alors, c’est que l’abrutissement (idiotie) s’est emparé de moi ; toutefois, Il a toujours le désir de s’assurer que son hypothèse est véritablement fondée et que le moment tant espéré d’un dégagement définitif des rayons hors de ma personne, enfin rendu possible, est bien arrivé.

Les formes de cet examen sont éminemment singulières, et à peine intelligibles pour des familiers de la nature humaine. On fait prononcer à des personnes de mon entourage, et de préférence à des fous dont on stimule les nerfs à cette fin, certains mots ou certains fragments sus par cœur (si possible en langue étrangère, vestiges de leur culture passée), et ces mots et ces fragments me viennent pour ainsi dire aux oreilles en même temps qu’on introduit les paroles que voici, qui se mettent à parler dans mes nerfs : « À recevoirm' » (sous-entendu : à recevoir… dans la conscience, ou dans l’entendement) ; ainsi, pour donner un exemple, un fou va sortir de façon incohérente les mots « rationalisme » et « social-démocratie », et aussitôt les voix envoient en moi ces paroles : « À recevoir », pour sonder si subsiste encore chez moi une suffisante faculté d’appréhension pour les concepts de « rationalisme » et de « social-démocratie » : c’est-à-dire, si je sais encore ce que ces mots veulent dire.

L’idée que j’ai été submergé par l’abrutissement est à ce point ancrée, et le degré d’idiotie qu’on me prête est si grand, que de jour en jour, on doute toujours davantage que je sois encore capable de reconnaître les personnes de mon entourage, que je puisse avoir la plus petite idée sur les phénomènes naturels les plus banaux, sur les objets, objets d’art ou objets usuels, etc., et on doute même que de façon générale je sache encore qui je suis ou qui j’ai été. Aux fins d’examen, les mots « À recevoir » succèdent alors immédiatement au forçage de la direction de mon regard sur les phénomènes ou les objets en cause, et ils retentissent dans mes nerfs en sorte qu’il [246] faut que j’écoute cette chanson : « Conseiller privé » – « À recevoir », « chef (surveillant chef) » – « À recevoir », « Tête de lard » – « À recevoir » ; « Chemin de fer » – « À recevoir » ; et surtout « Ça, veut avoir été Président de Chambre » – « À recevoir », etc. Tout cela est devenu la routine et se reproduit mille et mille fois par jour, jour après jour, heure après heure, depuis des années. Incredibile scriptu, serais-je moi-même tenté d’écrire ; pourtant c’est là pure vérité, aussi inconcevable que puisse paraître au reste des hommes la pensée de prêter à Dieu une méconnaissance aussi totale des vivants, quel que soit le temps qu’il m’ait fallu pour m’accoutumer à cette pensée, et cela malgré les innombrables observations que j’avais pu faire là-dessus.

On me fait passer un examen du même type lors de l’apparition des insectes miraculeux. En cette saison par exemple (début septembre), je rencontre un nombre particulièrement grand de papillons, lors de mes promenades dans le jardin. Presque sans exception, lorsque surgit un papillon, il se produit ceci : premièrement, forçage de la direction du regard sur cet être qui manifestement vient d’être créé de neuf exprès pour la circonstance, – deuxièmement, les voix font retentir dans mes nerfs ces paroles : « Papillon », – « À recevoir », entendez qu’on tient pour possible que je ne sache plus ce qu’est un papillon, et qu’en quelque sorte, là, on interroge pour savoir si le concept de « papillon » peut encore frayer son chemin jusqu’à ma conscience.

Les remarques qui précèdent imposeront au lecteur le plus sobre au moins ce sentiment qu’il se passe en moi des choses bien curieuses. On pourrait, bien sûr, être tenté de mettre en doute que je sois capable de dire la vérité ou même que je désire la dire, et se demander si en quelque façon je ne suis pas porté à l’exagération ou si je n’ai pas pu être victime d’hallucinations. J’ose affirmer qu’en ce qui me concerne – et quoi qu’on pense de mes facultés mentales –, je [247] considère que je peux me réclamer sans réserve de deux qualités, à savoir nommément l’amour inébranlable de la vérité et un don d’observation d’une acuité hors du commun, qualités que nul ne me contestera parmi ceux qui m’ont connu par le passé quand j’étais en bonne santé et qui pourront porter témoignage de ma conduite.

À propos des animaux inférieurs (insectes, etc.) créés par miracle, j’ai déjà pointé ci-dessus que certaines différences peuvent être notées suivant les saisons et les heures de la journée.

Dieu ne peut pas non plus créer n’importe quoi, n’importe quand. La vigueur de son pouvoir de Créateur – le moment de l’année ou de la journée est décisif pour l’acte de Création – dépend de la situation relative du soleil et de la terre, et aussi, à ce qu’il me semble, des données atmosphériques du moment. Il faut, en outre, se souvenir, en vertu de la thèse que j’ai développée ci-dessus (chap. I, [supra] et chap. VIII, n. 41, [supra]), qu’on ne doit pas considérer le soleil comme une puissance extérieure à Dieu ; mais que, d’une certaine manière, il faut l’identifier à Dieu lui-même, c’est dire qu’on doit se représenter le soleil comme étant, parmi les instruments du pouvoir divin de faire des créatures miraculeuses, le plus proche de la terre. En d’autres termes, Dieu ne peut créer à l’heure actuelle que précisément ce qu’il s’est donné à lui-même la possibilité de créer, en fonction des relations spatiales qu’il a lui-même établies une fois pour toutes entre lui et l’astre sur lequel il se propose de créer, et en fonction des rayonnements lumineux et caloriques qui résultent de ces relations. Voilà pourquoi les papillons n’apparaissent que le jour, – guêpes, abeilles et bourdons de préférence au cours de journées particulièrement chaudes, – nocturnes, moustiques et mites le soir, moment où ces créatures sont, comme partout ailleurs, du reste, attirées par la clarté des lampes.

Il est très difficile de répondre à la question de savoir à quel point tout ce que je viens de dire s’applique aussi aux oiseaux miraculeux (oiseaux parleurs) que j’ai évoqués au chapitre XV, [supra]102. J’avais alors [248] signalé que pour ces oiseaux parleurs aussi, ce sont des espèces différentes qui, selon les saisons, font leur apparition parmi nous. Mais une différence essentielle existe dans la mesure où ces oiseaux parleurs d’après ce que je suis obligé d’admettre pour des raisons déjà indiquées, abritent des vestiges d’âmes humaines, ce qui n’est pas le cas des insectes miraculeux. Certes, le son des voix à l’intérieur de ma tête se mêle au bourdonnement de la guêpe ou de la mouche qui vient tourbillonner un moment autour de moi ; en sorte qu’il semble que guêpe ou mouche parle elle aussi. Pourtant, là, il s’agit indéniablement d’un sentiment subjectif, comme c’est le cas pour ces bruits qui ont été évoqués à la fin du chapitre XVII, [supra] (convois ferroviaires, vapeurs se remorquant à la touée). En revanche, à propos des insectes miraculeux, entre en jeu un autre facteur intéressant, qui vient confirmer qu’il s’agit bien d’êtres créés de neuf pour la circonstance. Selon les sentiments dont Dieu est animé à mon égard, adviennent en une alternance tout à fait régulière des êtres plus ou moins importuns. Mais ces sentiments à mon égard sont fonction, comme je l’ai exprimé précédemment, de l’intensité de la volupté d’âme et du degré d’éloignement dans lequel Dieu s’est retiré ; plus son éloignement est grand, moins la volupté d’âme est intense, plus il se montre inamical à mon égard. Pendant la journée, alternent à un rythme rapide les moments de bienveillance et les moments d’inimitié. Voilà pourquoi aux moments d’inimitié y font leur apparition perce-oreilles, araignées si c’est la nuit, guêpes, frelons, etc., si c’est le jour ; autrement dit des bestioles dont la présence est particulièrement gênante, répugnante ou, du fait des piqûres, douloureuse pour l’homme ; dans les autres moments, ce sont des moustiques, des mites, des papillons, dont le désagrément infime mérite à peine d’être mentionné.

[249] En liaison avec ce qui précède, je dois finalement encore rappeler le soi-disant miracle d’épouvante, phénomène qui apparaît également comme une manifestation du pouvoir de Dieu de faire des miracles. Ces miracles d’épouvante, donc – expression qui n’est pas de moi mais des voix, expression tirée de l’effet qu’on escomptait obtenir, du moins à l’origine – s’accomplissent dans mon voisinage immédiat, depuis des années, sous les formes les plus diverses.

Les premières années, apparaissaient parfois lorsque j’étais au lit – non pas dormant, non, bien réveillé – immédiatement à côté de mon lit, toutes sortes de figures étranges, revêtant la forme de dragons, dirais-je, d’assez grande taille, presque de la taille de mon lit, et si proches que j’aurais pu tendre les mains pour les saisir. À cette catégorie des « miracles d’épouvante », appartenaient vraisemblablement les « ours noirs » et certainement les « ours blancs » que j’avais souvent pu voir lors de mon séjour à la clinique de Flechsig, comme je l’ai raconté au chapitre VI, [supra]. Ces miracles d’épouvante se sont manifestés depuis des années et se manifestent encore aujourd’hui quotidiennement, de jour comme de nuit, sous forme d’ombres noires émergeant brusquement lorsque je sors dans le couloir ou que je joue du piano, et empruntent parfois leur forme à la silhouette humaine. Je sais, moi aussi, provoquer délibérément ces miracles d’épouvante ou quelque chose qui leur ressemble, en tenant ma main devant une surface blanche, devant la porte de ma chambre peinte en blanc, ou devant les plaques d’émail blanc de mon poêle, sur lesquelles deviennent visibles de très étranges ombres contorsionnées, engendrées manifestement par une transformation tout à fait singulière du rayonnement lumineux solaire. Ces phénomènes n’ont absolument rien à voir avec des impressions subjectives (« hallucinations visuelles » au sens de la Psychiatrie de Kraepelin, p. 110), puisque, chaque fois que survient un miracle d’épouvante, c’est tout spécialement et par voie d’orientation forcée de mon regard (ductions forcées des yeux) [250] que mon attention est attirée sur lui. Cela peut aussi bien se passer dans les moments où je joue du piano et où assurément mes pensées, laissées à leur libre cours, préféreraient s’attarder à la lecture des notes ou à l’émotion engendrée par la beauté de la musique ; mais tout à coup, brusquement, mes yeux sont tournés de telle sorte que mon regard est contraint de tomber sur une ombre qui se forme sur la porte tout près de moi. J’admets qu’il faut sans doute considérer ces miracles d’épouvante – il ne s’agit ici que d’une hypothèse – comme de premières amorces de création divine, amorces qui, dans certaines circonstances, peuvent arriver à se condenser en « images d’hommes bâclées à la six-quatre-deux » et progressivement, par étapes, aboutir à des hommes réels ou à tout autres créatures durables. Naturellement, il y a longtemps que l’effet d’épouvante s’est émoussé pour moi, après ces nombreuses années d’accoutumance ; et si parfois encore mon attention se trouve brusquement forcée d’abandonner la considération de choses qui m’intéressent réellement, et si elle est alors obligée de se diriger ailleurs, cela ne constitue plus pour moi qu’un léger désagrément.

Dans le chapitre suivant, on traitera de quelques autres points concernant la nature de Dieu et l’essence de la Création divine.