Compléments, deuxième série

(octobre et novembre 1902)

[349] Il ne me reste que quelques petites choses à ajouter, qui formeront la matière de cette seconde série de compléments.

Sur les conditions extérieures d’existence qui sont mon lot, sur la question de la levée de l’interdiction qui me frappe, et sur mes perspectives d’élargissement hors du présent asile, j’ai dans l’avant-propos, déjà, dit l’essentiel. Je me félicite de ce que mes prédictions du début du chapitre XXII, [supra], des Mémoires trouvent d’ores et déjà à se confirmer si peu de temps, relativement, après que je les aie formulées.

Miracles et discours des voix persistent toujours, comme par le passé. Le ralentissement qui rend si souvent inintelligibles les paroles émises par les voix (chap. XVI, [supra], des Mémoires et IVe partie des Compléments, 1re série, [supra]) s’est encore accentué ; ce qui a été dit dans cette IVe partie des Compléments, au sujet du caractère continu du discours des voix, vaut aujourd’hui encore dans la même mesure. Pour les miracles, ils n’ont pas cessé d’être, toujours plus, marqués au coin de l’anodin. Ce n’est que par-ci, par-là, surtout au lit, que se manifestent encore avec tant soit peu de violence [des] symptômes de paralysie ou crampes, surtout dans les extrémités inférieures et dans le dos, destinés à m’empêcher de me lever ou à m’empêcher de changer de [350] position dans le lit ; ou que sont suscitées, toujours dans le même but, des douleurs osseuses aiguës, en particulier dans les membres inférieurs. En revanche, c’est tous les jours, et plusieurs fois par jour, bien souvent, que je continue à souffrir de ces maux de tête avec sensation de tiraillement, dont j’ai parlé dans la IVe partie des Compléments, [supra], toujours liés à la tentative des rayons de se dégager de moi ; ce qui explique que ces maux de tête se produisent par à-coups et cessent de même, tout comme précisément ces mouvements de retrait. Ces maux sont parfois encore si intenses qu’ils font obstacle à toute lecture suivie ou à toute occupation du même ordre. De surcroît, comme par le passé, persiste cette sensation – que j’ai du mal à considérer comme purement subjective – d’amincissement et de labourage de la substance osseuse de mon crâne. Compte tenu de mon âge, on peut dire que mon sommeil est pratiquement normal ; je dors mon comptant dans l’ensemble – fondamentalement sans recours à l’artifice des somnifères.

Les crises de hurlements, cependant, n’ont pas tout à fait cessé de se manifester ; néanmoins elles se sont sensiblement modérées, essentiellement parce que peu à peu j’ai appris à les maîtriser efficacement aux moments où elles deviendraient le plus sérieusement une gêne, à savoir lorsqu’elles risqueraient de devenir pour autrui sujet d’irritation. En dehors de la récitation de poèmes dont j’ai parlé, Dieu se contente de ma part, semble-t-il, d’un comptage par parler de nerfs ; cela suffit à le faire revenir sur l’erreur qui est la sienne, et il cesse alors de me prendre pour quelqu’un qui n’est plus en possession de toutes ses facultés, autrement dit pour un imbécile. Tant que je continue à compter, il n’y a pas de risque que se déclare une crise de hurlements. C’est pour moi d’une toute particulière importance la nuit, puisqu’en général, une fois les hurlements conjurés, j’arrive, tout en continuant à compter sans relâche, à m’endormir très vite. Certes, je ne parviens pas constamment à ce résultat. Compter pendant des heures est passablement épuisant. Et si, après être resté un long moment sans trouver le sommeil, je m’arrête et renonce à compter assidûment, séance tenante vient le miracle de hurlements ; et [351] lorsqu’il se reproduit au lit plusieurs fois de suite, cela bientôt devient quasiment intenable. Il arrive donc encore actuellement – quoique bien plus rarement – que je doive quitter le lit pour aller me livrer (ailleurs) à quelque occupation qui témoigne en ma personne de l’être pensant. De même, lorsqu’il m’arrive de me trouver dans un lieu public, au théâtre, ou parmi des gens d’une certaine culture, je parviens, pour peu que je compte continûment, à empêcher les hurlements complètement ou presque, dans les moments où je ne soutiens pas de conversation à voix haute ou pendant les pauses inévitables qu’il peut y avoir dans la conversation. Tout au plus les hurlements sont-ils alors réduits à ce que les autres prennent pour bruits de toussotements, raclements de gorge ou bâillements plus ou moins déplacés, fort peu de nature en tout cas à choquer quiconque. Au cours de mes promenades au-dehors, sur la route ou à travers champs, etc., en revanche, j’en prends à mon aise, car justement il n’y a personne. Je laisse alors tout bonnement s’échapper de moi les hurlements qui persistent sans relâche pendant parfois cinq à dix minutes. Je me sens alors parfaitement détendu physiquement ; si ces manifestations se mettent à m’incommoder par trop, je parle tout seul à haute voix et prononce quelques mots, de préférence sur Dieu, l’Éternité, etc., qui ne doivent pas manquer d’amener Dieu à convenir de son erreur, erreur dont j’ai si souvent parlé ici. Un témoin invisible des hurlements quasi ininterrompus qu’en de telles occasions je pousse, aurait du mal à s’expliquer ce qui se passe et serait persuadé d’avoir réellement affaire à un fou. Mais je veille attentivement à ce que personne ne se trouve là et, quant à moi, je suis absolument tranquille sur mon sort, parce que je sais qu’il me suffit à tout moment de prononcer ne fût-ce qu’un mot à haute voix pour me prouver immédiatement que je conserve tous mes esprits en leur prime clarté.

Comme je l’ai déjà dit, les miracles se font toujours plus anodins en ce qui concerne leurs ravages sur mon corps ; désormais, ces miracles [352] ne consistent plus qu’en malices, tout au plus, qui s’exercent sur mes objets usuels. Ma condition physique, certes, laisse encore passablement à désirer ; à chaque phase de retrait des rayons, maux de tête avec sensation de tiraillement, harcèlement ininterrompu des voix, sans oublier essoufflement, miracles de frissons et palpitations, etc., tout cela reprend, et rend difficile à soutenir au-delà de toute mesure le moindre passe-temps paisible que je pourrais envisager. Néanmoins, tout cela, que j’ai encore à supporter, mérite à peine d’être mentionné comparé aux ravages dont j’ai eu à souffrir dans ma chair pendant les premières années de ma maladie (se reporter à ce sujet à la description que j’ai donnée au chap. XI, [supra], des Mémoires).

Cette évolution ne manque pas, toutefois, d’appeler en moi des sentiments quelque peu contradictoires. Tandis que d’un côté, naturellement, je ne peux que trouver favorable ma condition qui n’a jamais été meilleure pendant ces dernières années, je suis pourtant, d’un autre côté, bien obligé de reconnaître que le propos qui était le mien, de convaincre les autres hommes de la réalité des miracles, paraît toujours plus problématique à mesure que les miracles laissent de leur passage des traces moins sensibles. Or, ce second aspect est pour moi d’un prix presque aussi grand que sa contrepartie, puisque je ne puis reconnaître de sens à ma vie que celui-ci : de convaincre le reste des hommes de la justesse de mon prétendu délire, et de réussir par-là à amener l’humanité à une intelligence plus exacte de ce qu’il en est de l’être même de Dieu.

Pendant les premières années de ma maladie, il eût été à mon avis facile, par un examen médical de mon corps qui ne fût pas trop superficiel, de mettre en évidence, au moyen d’instruments médicaux simples, avant tout au moyen des rayons X, mais il est vrai, ils n’étaient pas encore découverts à l’époque –, les transformations les plus visibles qui affectaient mon corps, notamment les lésions de mes organes internes, lésions incontestablement de nature à entraîner [353] la mort. Cela serait notablement plus malaisé aujourd’hui. S’il était possible de rendre photographiquement les processus qui se déroulent dans ma tête, et l’apparition à l’horizon des rayons surgissant dans leur enroulement serpentin, tantôt avec une extrême lenteur, tantôt – à travers ces distances énormes – à une vitesse folle, le spectateur verrait fondre tous ses doutes quant à la réalité du commerce que j’entretiens avec Dieu. Mais hélas, les techniques humaines ne disposent pas encore du moyen propre à faire de ces impressions des données sensibles objectivables pour tous ; aucun doute n’est en tout cas permis, il ne s’agit nullement là de simples processus pathologiques, non plus que d’une « stimulation interne anormale des centres cérébraux de la perception » comme s’exprime le docteur Weber dans son expertise du 5 avril 1902 ; il est exclu, s’agissant des appels au secours lancés par Dieu (chap. II, [supra], et XV, [supra], des Mémoires et section IV des Compléments, [supra], à la fin), appels que je peux entendre clairement des centaines de fois par jour, à intervalles répétés, qu’il s’agisse d’illusion des sens. Ce ne sont pas des hallucinations visuelles ou auditives qui fondent ma conviction subjective d’être avec Dieu dans une relation privilégiée, mais bien des événements qui se produisent et affectent mon entourage, bêtes, choses, et gens. Je peux parfaitement faire la part, dans les manifestations de vie des autres gens, de ce qui relève de miracles et de ce qui n’en relève pas. Pour l’heure, évidemment, j’ai pu étendre le cercle de mes relations, et ce sont les manifestations du second type qui prédominent. Mais celles du premier type, qui relèvent de miracles, continuent de se compter chaque jour par centaines. Je peux les reconnaître sans aucune équivoque :

1) à la sensation de distorsion que je ressens dans la tête, quelquefois associée à une considérable douleur ;

2) au forçage de la direction de mon regard (chap. XVIII des Mémoires, n. 101, [supra]) par laquelle mes globes oculaires viennent à subir [354] une duction qui les tourne vers l’endroit même d’où part la manifestation de vie en question ;

3) aux questions d’examen qui me sont posées et qu’on sanctionne régulièrement d’un : « À recevoir » (se reporter au chap. XVIII, [supra], des Mémoires), questions par lesquelles on a justement voulu s’assurer de ce que certaines expressions (façons de parler correspondant à un certain niveau de culture ou locutions idiomatiques en langues étrangères, etc.) trouvent encore accès à mon entendement.

Demeure par conséquent pour moi d’une vérité irréfragable que, par le truchement du discours des voix et par le truchement des miracles, c’est Dieu qui tous les jours et à toute heure se révèle à moi123.

Après tout ce que je viens de dire, je ne peux plus me dissimuler que, désormais, les perspective est de pouvoir démontrer la réalité objective des miracles dont j’affirme l’existence, la réalité du commerce que j’entretiens avec Dieu, eh bien, que ces perspectives ne se sont pas précisément améliorées au cours des ans ; en sorte que j’en suis réduit à l’espoir qu’il subsistera à l’avenir tout de même encore suffisamment d’éléments pour offrir à l’investigation scientifique [355] quelques points de repère. D’une façon générale, on se trouvera bien de se reporter au Mémoire que j’ai rédigé et déposé au greffe de la cour d’appel du Land de Dresde ; ce Mémoire constitue, au procès que j’engage en mainlevée de l’interdiction qui me frappe, l’exposé des moyens d’appel, il fonde le recours que j’ai introduit contre le jugement qui avait été rendu en première instance par le tribunal du Land de Dresde ; aux fins que l’on s’y reporte, j’en ai extrait des passages en vue de leur insertion ici, où on les trouvera sous le titre d’Annexe C, [infra]. Sans préjuger de ce que l’avenir pourra encore nous apporter, j’attire une nouvelle fois l’attention sur un certain nombre de phénomènes qui me paraissent caractéristiques en ceci qu’ils sont impossibles à expliquer exhaustivement par les voies normales :

1) Les crises de hurlements, qui n’ont pas grand-chose à voir avec les accès paroxystiques des catatoniques. Chez les paranoïaques, au rang desquels on prétend me compter, ils constituent un épisode très rare : l’expertise du docteur Weber en date du 5 avril 1902 rapporte en tout et pour tout un cas unique où, à propos d’un paranoïaque, quelque chose d’approchant ait pu être observé ;

2) Le miracle de fermeture et ouverture consécutives des yeux (en un clin d’œil), à propos de quoi il ne serait pas difficile de prouver que ni ma volonté, ni une quelconque déficience du fonctionnement de mes muscles oculaires ne sont susceptibles de l’influencer ;

3) L’accélération du rythme de ma respiration : elle survient de façon absolument immotivée, alors même que j’observe le repos le plus absolu, alors même que je suis étendu sur mon lit ou sur un sofa et c’est quelquefois justement à ces moments-là qu’elle se manifeste de la façon la plus marquée ;

4) L’existence de nerfs de la volupté répartis chez moi dans toutes les parties du corps et que je tiens pour matériellement établie, n’en déplaise au docteur Weber qui là-dessus s’exprime de façon négative dans son expertise en date du 5 avril 1902 ; à cet égard, mes impressions subjectives – notamment à la palpation – constituent ici la plus incontestable de toutes les expériences qu’il me soit donné de [356] faire, et ceci quotidiennement et à toute heure ; d’ailleurs, le gonflement de ma poitrine qui en dépend ne saurait échapper à une exploration un peu circonstanciée. À intervalles réguliers, c’est-à-dire à chaque phase de rapprochement des rayons qui les fait converger en moi, la volupté afflue et me submerge si puissamment que ma bouche en est emplie d’un goût tout de douceur ; et souvent, pour me défendre de la volupté, c’est un effort très particulier qu’il me faudrait faire, tant est proche le cas dans lequel je me trouve de celui d’une personne de sexe féminin dans l’attente de l’étreinte.

De ce qui peut se passer avec des objets inanimés, je veux seulement citer deux exemples : les cordes de mon piano qui sautent brusquement, et ce qu’on peut constater sur ma musique mécanique (symphonion).

Les cordes du piano ne sautent plus aussi souvent, certes, que par le passé, mais cela s’est tout de même encore produit l’année dernière une bonne demi-douzaine de fois. Il est exclu – et à cet égard, la cause est entendue – que la raison en soit que « je manipule mon instrument avec brutalité » comme le pense le docteur Weber et comme il l’exprime en son rapport d’expertise du 5 avril 1902. Qu’on veuille bien se reporter à ce que j’en ai exposé précédemment au chapitre XII, [supra], des Mémoires, ainsi qu’à l’exposé des moyens d’appel (Annexe C, II, 1, [infra]). Je fais remarquer qu’il est impossible de faire sauter les cordes en frappant fortement sur les touches, ce que n’importe quel expert, j’en suis sûr, confirmerait.

Le symphonion en question, je l’avais acheté pour les raisons mêmes qui avaient motivé l’acquisition de la pendule à carillon, de l’harmonica, et caetera, afin de pouvoir couvrir le cas échéant le bruit difficilement supportable des voix et de pouvoir de la sorte me ménager au moins un répit passager. Or, chaque fois que je m’en suis servi, le symphonion devenait la cible d’un miracle et lieu d’élection [357] des « perturbations » comme on les appelle (se reporter au chap. X, [supra], des Mémoires), ce qui se manifestait par des sons adventices tout à fait étranges, des bruits stridents, des craquements violents et répétés.

J’ai souvent eu l’occasion de prendre à témoin de ces choses les médecins de rétablissement et le pasteur. En l’occurrence, il est exclu qu’il puisse s’agir d’une bizarrerie propre à ma boîte à musique ; la preuve évidente en est que les phénomènes identiques se produisent dans les restaurants, etc., où je me trouve, avec les boîtes à musique que de tierces personnes remontent, ou que je mets en marche moi-même en y introduisant une pièce de dix pfennigs. Malheureusement, je sors presque toujours seul, et sans qu’il me soit donné de jouir de la compagnie de quelque observateur cultivé formé aux sciences ; combien de fois n’aurais-je pu convaincre un tel compagnon de l’exactitude de mes allégations ! Soit dit en passant, je ne me risquerai pas à affirmer de façon précise que ces miracles de musique mécanique puissent encore être constatés aujourd’hui, au moment où j’écris ces lignes – en effet, les miracles ne cessent de changer quasi constamment de cible. Je peux tout au plus espérer que l’occasion se représentera de vérifier, à propos de mon symphonion et des autres instruments de musique en ma possession, les faits tout à fait frappants que je viens d’exposer. La pendule à carillon (tout ordinaire), pour l’évoquer à nouveau, dont je me servais par le passé est depuis longtemps hors d’usage, de par un miracle ; on peut constater encore aujourd’hui qu’elle est arrêtée.

Au terme de tout cela, il ne me reste qu’à livrer ma personne au jugement des spécialistes éclairés, au titre d’un objet d’investigation scientifique. Y inviter, c’est le but majeur que je poursuis en publiant mon travail. Au pis aller il me faut espérer qu’avec au moins la dissection [358post] de mon cadavre, certaines particularités de mon système nerveux pourront être constatées qui auront force de preuve, s’il est vrai que, comme on me l’a dit, d’extraordinaires difficultés s’opposent à ce que ces preuves soient établies sur le vivant.

Pour conclure, quelques remarques encore sur l’égoïsme de Dieu, dont il a été à maintes reprises question dans les Mémoires (se reporter au chap. V, [supra], à la fin, au chap. X, note 65, [supra]). Que Dieu, dans sa relation actuelle avec moi, se guide sur son égoïsme, voilà qui est pour moi absolument hors de doute. Cette considération pourra paraître propre à bouleverser le sentiment religieux dans la mesure où, si cela était en vérité, Dieu ne serait plus cet être idéal, tout d’amour absolu et d’absolue morale, tel qu’en lui-même ont soin de le représenter la plupart des religions. Néanmoins, si l’on raisonne de façon rigoureuse, Dieu ne perd rien ici de la majesté et du sublime qui lui sont immanents et qui continueront à lui être reconnus par les fidèles.

L’égoïsme, notamment sous la forme de l’instinct de conservation qui dans certaines circonstances pousse à sacrifier des êtres étrangers pour sauvegarder sa propre existence à soi, est un attribut nécessaire à tout être animé ; que cet attribut vienne à faire défaut, et l’individu n’y survivra pas ; on ne peut donc en aucune façon considérer cet instinct comme condamnable. Dieu est un être animé et serait donc lui aussi guidé par des mobiles égoïstes, si toutefois il était concevable qu’il se trouvât des êtres vivants pour le menacer de quelque façon et pour se mettre en travers de ses visées. Or, dans une situation en harmonie avec l’ordre de l’univers, il ne peut exister un pareil être, et jamais il n’en a existé à la face de Dieu, d’où s’ensuit qu’il ne saurait être question de parler d’égoïsme de la part de Dieu tant que ces conditions d’harmonie persistent en leur pureté inaltérée. À mon égard, s’est toutefois exceptionnellement accomplie une configuration [359] tout autre ; Dieu, dans la tolérance qu’il a désormais à l’égard des âmes examinées, tolérance vraisemblablement en liaison avec quelque événement de l’ordre du meurtre d’âme, Dieu, donc, s’est enchaîné de façon privilégiée à un être humain unique vers qui il faut qu’il se laisse attirer, mais il ne se laisse attirer vers lui que de mauvais gré, et désormais la voie est ouverte aux menées égoïstes. Ces menées égoïstes se sont exercées pendant des années contre moi avec une cruauté et une brutalité comme seule peut être une bête de proie est accoutumée d’en user avec sa victime. Mais, à long terme, cela n’aboutit à rien, justement, car Dieu se met par-là en contradiction avec les termes mêmes de l’ordre de l’univers, à savoir avec son essence et avec ses pouvoirs mêmes (voir le chap. V des Mémoires, note 31, [supra]). En suite de quoi, cette relation attentatoire ne pourra, à mon avis, qu’être entièrement liquidée, au plus tard avec ma mort. En attendant, une pensée est infiniment consolante et exaltante : c’est celle de me dire que l’hostilité de Dieu à mon encontre perd toujours davantage de son tranchant et que le combat mené contre moi prend des formes qui toujours plus prêtent à la conciliation et annoncent peut-être la complète communauté de vues ; les nerfs divins, en effet, après une brève interruption, retrouvent en mon corps cela même à quoi ils avaient dû renoncer justement du fait même de l’attraction : la béatitude ou volupté d’âme ; en d’autres termes, ces nerfs, d’ailleurs condamnés à disparaître, retrouvent en moi un bien-être total. La fréquence des mouvements d’approche s’accélère d’autant, permettant à Dieu de reconnaître avec une périodicité accrue que « me laisser en plan » ou me « détruire la raison » ne sert de rien – il n’y a en fin de compte qu’une chose à faire, c’est, dans le cadre des conditions qu’impose la force d’attraction que j’exerce, essayer de se rendre réciproquement l’existence aussi agréable que possible. Et pour moi, assurément, même si, pour les raisons que j’ai dites, j’ai dû de temps à autre jouer les blasphémateurs à voix [360] haute, jamais je n’ai été un ennemi de Dieu : le beau non-sens que ce serait, si celui à qui Dieu vient d’être révélé en venait à dire cela de lui-même !

Le cours des choses apparaît donc comme le triomphe grandiose de l’ordre de l’univers, triomphe auquel, pour sa modeste part, je crois avoir contribué. S’il est vrai que l’ordre de l’univers existe, n’est-il pas justement le lieu même où vient à s’illustrer cette belle sentence que tous les intérêts légitimes finissent par s’harmoniser ?