D. Expertise du docteur Weber, conseiller privé (en date du 5 avril 1902)

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Sonnenstein, le 5 avril 1902

À la cour d’appel du Royaume Première chambre civileq'' Dresde

[452] J’ai été commis le 14 janvier, en application de l’ordonnance d’instruction de la première chambre civile de la cour d’appel du Royaume en date du 23 décembre 1901, pour me prononcer une nouvelle fois à titre consultatif sur l’état mental de M. le docteur Schreber, président de chambre ; or, c’est pour moi une peu agréable mission. Je suis depuis des années le médecin du requérant, il est de longue date l’hôte quotidien de ma table, il existe entre lui et moi une relation que pour ma part je tiens, dirais-je, pour amicale, mon vœu le plus vif est que l’homme, déjà si éprouvé, puisse avoir sa part, après tant de malheurs, des joies qu’il pense encore pouvoir [453] attendre de l’existence. Or, c’est à moi qu’incombe justement – à l’encontre de cette action qu’il tente et à laquelle il attache le plus grand prix, dont le succès représente pour lui la condition même de son bonheur à venir – de décrire selon les devoirs de ma charge les choses telles qu’elles se présentent à mon observation, du point de vue de la science médicale, et de livrer le matériel qui servira éventuellement de moyen de Droit pour confirmer l’interdiction qu’il attaque. Il y a, à restituer ce qu’on a pu percevoir aux cours d’échanges intimes, un élément qui peut fort bien être interprété et ressenti comme un abus, de la part du médecin, de la position de confiance dont il jouit ; et comme aussi bien le tribunal pourra délier le médecin justement des égards qu’il doit à son patient, il s’en suit une réticence toujours plus sensible de ce dernier à s’ouvrir de ses symptômes morbides, chose qui ne contribue guère à édifier la relation dans le climat de confiance réciproque, libre de prévention, qui devrait aller de soi. Quelle que soit la peine que se donnera l’expert pour rester objectif dans ses déclarations, il n’arrivera jamais à faire reconnaître par le malade mental le bien-fondé objectif de ses thèses, à moins que justement le patient ne soit capable de porter un jugement approprié sur son propre cas ; mais alors là, il prouverait qu’il n’est, en fait, pas malade.

Il m’eût, dès lors, été agréable qu’un autre expert fût commis pour se prononcer sur ce dossier ; c’est la raison même pour laquelle, déjà dans mes précédents rapports, j’avais veillé à m’en tenir strictement à ma compétence de médecin-expert telle que je la conçois. Tant de la part du requérant que de celle du ministère public, ma position eût pu être retenue comme injustifiée ; pourtant je crois pouvoir m’y tenir ; étant entendu, bien sûr (et là je ne [454] fais pas exception), que dans les cas courants ne donnant pas matière à doute, l’expert peut, pour simplifier la procédure, se permettre de trancher et de tirer lui-même purement et simplement les conséquences d’une aliénation mentale ou d’un déficit capacitaire avérés. Je m’autorise ici, entre autres, des développements d’Endemann (Introduction à l’étude du C.P.C.r'', 3e édition, p. 147 s.) et je crois pouvoir inférer du contenu de l’ordonnance d’instruction que la cour ne rejettera pas mon point de vue, en tant qu’ici elle n’attend pas de l’expert qu’il produise une déclaration expresse d’incapacité pour cause d’aliénation mentale avérée : ce qu’elle attend de lui c’est simplement un supplément d’information et un complément d’expertise.

Compte tenu de cette demande de complément d’expertise, j’ai différé quelque peu la livraison de mon rapport, pour pouvoir faire la part de développements récents de sa situation qui ont amené le requérant à bénéficier de davantage de liberté de mouvement et surtout à disposer de sommes d’argent plus importantes.

Au moment d’en venir aux termes mêmes de l’ordonnance d’instruction, j’aimerais commencer par la question posée au point 3 – il s’agit en effet d’une question d’ordre général ; à y répondre, s’éclaireront nombre de points soulevés dans les premiers paragraphes.

On affirme parfois, sans doute avec une certaine exagération, qu’une feuille prise à un arbre n’est jamais tout à fait pareille à une autre ; on pourrait en dire autant, et on y serait plus justifié, des façons qu’a le cerveau humain de tomber malade, en tant qu’il est le substrat des fonctions psychiques. Cet appareil infiniment complexe s’est développé d’une manière si diversifiée que les troubles qui atteignent sa sphère se déploient avec une variété infinie, et les symptômes anormaux qu’on peut isoler forment entre eux une combinatoire si inépuisable qu’aucun cas d’espèce n’est jamais [455] absolument identique à un autre. Cela apparaîtra à l’évidence à ceux même qui n’ont aucune expérience en matière de maladies mentales – qu’on se contente de penser à quel point chez les gens normaux, les individualités psychiques peuvent être diverses, combien elles peuvent se distinguer par la promptitude et l’abondance des associations, la vivacité et la profondeur des affects, l’énergie de l’impulsion volitive : en sorte que jamais une personnalité n’en recoupe une autre par tous ses traits. Qu’au départ, l’individualité première de chacun ait une influence essentielle sur l’allure que prendra chez l’un ou chez l’autre tel ou tel procès morbide, que les idées morbides portent, quant à leur forme et à leur contenu, une tout autre marque selon qu’il s’agit d’une personne largement douée sur le plan intellectuel, fort instruite et de haute valeur sur le plan éthique, ou d’un individu d’origine médiocre, peu évolué, obtus, tout cela va de soi ; et si l’on veut bien en outre considérer que, pour un organisme donné constitué de telle et telle façon, le mécanisme complexe de la vie psychique peut encore être perturbé dans tel ou tel sens particulier, on aura une idée des écarts qui peuvent affecter la présentation de tel ou tel tableau clinique dans le détail de ses configurations. Mais, quelles que soient l’infinie multiplicité et la diversité que déploient, en matière de troubles mentaux, les cas d’espèce, si singulier et atypique que puisse paraître un cas isolé à l’observateur attentif, il n’en reste pas moins qu’une vue cavalière peut dégager, au-dessus de la particularité des cas, certains regroupements qui s’imposent impérieusement ; certains grands syndromes s’isolent les uns des autres de façon plus ou moins tranchée en fonction de l’étiopathogénie, des aspects évolutifs et du pronostic ; selon que telle ou telle fonction psychique est impliquée ou non dans le processus ; ce qui a conduit à définir, sur la base de milliers d’observations, un certain nombre de groupes morbides. Et si bigarrée, si inépuisable en variations que puisse être l’allure individuelle d’un cas clinique de trouble mental, eh bien, tout de même, les lignes de force essentielles sont constantes et, si on fait abstraction pour ainsi dire des arabesques que peut présenter le cas individuel, les caractéristiques fondamentales de la maladie se répètent avec une régularité et une monotonie tout à fait surprenantes.

De ce point de vue scientifique et avéré, il n’est pas question de dire [456] – aussi singulière qu’elle soit – que l’affection psychique que présente le requérant soit le moins du monde inconnue de la psychiatrie ; elle appartient bien au contraire à un groupe morbide fort connu et bien caractérisé, la paranoïa ; elle en porte tous les signes essentiels. Assurément, aussi répandue que soit la paranoïa, le cas qui nous occupe est loin d’être courant, tant il est vrai que le malade lui-même est un individu hors du commun. Plus que dans tout autre forme de maladie, c’est justement dans la paranoïa que la personnalité première de celui qui tombe malade marque de la façon la plus significative la physionomie de la folie ; et tant que les déficits capacitaires (rares dans la paranoïa) ne sont pas installés, les productions pathologiques d’un homme intellectuellement doué, doté de connaissances étendues, à la vive curiosité scientifique, aux intérêts élevés, à l’imagination féconde, et dont la vigueur du jugement est bien entraînée, conserveront extérieurement la présentation qui correspond à ce niveau intellectuel ; en revanche, quant aux modes d’élaboration et de systématisation des thèmes délirants, le tableau clinique sera fondamentalement le même que chez un homme dont le champ de représentations ne dépasserait pas les limites des faits les plus triviaux de l’existence.

J’ai déjà, dans mes précédents rapports, décrit ce qui permet d’isoler la paranoïa en tant qu’entité morbide ; il me faut toutefois y revenir sommairement, en raison de la question qu’on me pose. La paranoïa est une affection très nettement chronique. Son développement est le plus souvent insidieux, mais elle est parfois à début aigu, avec apparition d’une confusion hallucinatoire prenant, au décours d’une symptomatologie tumultueuse, l’aspect évolutif lent et continu qu’on lui connaît. Comme caractéristique de la paranoïa, on retiendra l’apparition – sans que soient nécessairement présentes des anomalies aiguës de l’humeur – des idées délirantes, en liaison le plus souvent avec des hallucinations et des illusions de la mémoire ; idées délirantes qui se fixent bientôt en un délire systématisé, organisé, durable, désormais irréductible et inébranlable, où la présence d’esprit, la puissance de la mémoire, l’ordre et la logique dans la pensée demeurent entièrement [457post] conservées. Que les idées délirantes se rapportent au corps propre (à type d’hypocondrie) ou aux domaines politique, religieux ou sexuel, cela n’a pas une importance capitale pour apprécier le tableau d’ensemble ; toutefois, il faut souligner comme caractéristique que le centre des représentations morbides est toujours la personne du malade, avec la combinaison bipolaire habituelle des idées de préjudice et de persécution d’une part, et des idées de surestimation de soi d’autre part ; caractéristique aussi le fait qu’au moins pour un certain temps, les idées délirantes sont circonscrites à un domaine limité de représentations, les autres champs restant relativement épargnés. C’est ce qui a pu autrefois faire parler de délire partiels'' et, quoique la conception qui prévalait sous cette rubrique soit actuellement abandonnée, on ne peut refuser complètement de lui accorder encore un certain droit de cité. Sans doute, tout système délirant, en tant qu’il a pour vecteur l’« individu » un et indivisible, a-t-il une influence sur le champ entier des représentations du malade, cela on pourrait le démontrer si nous savions traquer de manière précise dans toutes ses implications chacune des idées que se forme un être humain. Mais une telle démarche n’est pas possible en fait. Et ce qui va apparaître bien plutôt à l’observation la plus scrupuleuse, et dans plus d’un cas de paranoïa, c’est qu’au regard de nombre de grands complexes de représentations le jugement a eu si peu à souffrir du système délirant qu’on peut en l’occurrence pratiquement compter pour nulle l’influence de ce dernier. Cet état de choses s’éclairera peut-être d’un exemple pris à la vie psychique normale. Il peut nous être arrivé d’entretenir tout un temps sur le plan scientifique des échanges animés avec une personne, sans rien pouvoir pénétrer de ses convictions religieuses, tant ces dernières ont des relations lointaines avec [458] ses conceptions scientifiques, les deux complexes de représentations menant dans une certaine mesure dans le cerveau de la personne en question une existence séparée. Mais viendra à coup sûr un moment où il nous faudra reconnaître que même les points de vue scientifiques ont subi l’influence décisive des convictions religieuses jusque-là restées dans l’ombre, et cela sans que parfois la personne elle-même ait pris conscience de cette influence. Il en va de même du système délirant du paranoïaque ; si on n’y touche pas spécialement, il pourra fort bien rester occulté aux yeux des tiers, et passer inaperçu dans le comportement de tous les jours, alors qu’en réalité il constitue le substrat même de la vie psychique. De ce fait, il n’est ni rare ni particulièrement remarquable que bon nombre de paranoïaques, passant simplement pour des originaux, s’acquittent des devoirs de leur profession, s’occupent avec ordre de leurs affaires, et même mènent à bien des activités scientifiques, tout cela en dépit d’un fonctionnement mental profondément dérangé, et bien qu’ils soient sous l’empire d’un système délirant parfois complètement absurde. Tous les psychiatres qui ont un peu d’expérience ont eu des cas de ce genre en plusieurs exemplaires, cas qui illustrent chacun parfaitement la modalité paranoïaque. Le plus souvent, à vrai dire, ce qui se produit, dans ces cas où la chronicité est toujours de règle, c’est que le malade finit un jour ou l’autre par se trahir ; car sorti de la routine bien canalisée d’un modus vivendi qu’il a réussi jusque-là à maintenir vis-à-vis du monde extérieur, le malade va se heurter avec son entourage à propos de ses convictions morbides ; passant les bornes qu’on tolère habituellement à ses agissements, il sera alors reconnu comme malade et traité comme tel. Voilà ce que l’expérience nous apprend ; mais assurément on ne peut nier que beaucoup de cas de paranoïa de cette espèce n’arrivent pas en général jusqu’au médecin, et qu’ils échappent complètement à son champ d’action ; ils ne sont parfois connus que de l’entourage le plus proche et les intéressés coulent une existence bourgeoise bien établie, sans remous essentiel.

La psychose dont le requérant est atteint appartient sans aucun doute [459] possible, dans la structure qu’elle présente déjà depuis des années, à cette catégorie même de cas, même si son mode d’installation n’a été ni insidieux ni insensible, et si elle est apparue à partir d’un stade aigu.

Mais ici je voudrais, comme m’enjoint de le faire la cour d’appel royale dans son ordonnance de preuves, m’arrêter à la requête du demandeur versée au dossier, et j’aborderai brièvement quelques-unes des objections qu’il me présente.

Le requérant dit (p. 118) que dans mon expertise, je suis parti a priori de l’hypothèse implicite selon laquelle toutes les révélations qu’il fait à propos de son commerce avec Dieu et à propos des miracles dont sa personne est l’objet, ne relèveraient que d’une imagination morbide. Cette interprétation est inexacte. Outre que je crois n’avoir jamais utilisé le mot « imagination », je n’ai en aucune façon présumé a priori du caractère pathologique de ces idées, mais au contraire je me suis donné la peine d’exposer tout au long, en m’appuyant sur l’histoire de la maladie, que le requérant avait d’abord souffert d’une sévère hyperesthésie, d’une hypersensibilisation à la lumière et au bruit, puis j’ai dit comment vinrent s’ajouter les hallucinations massives et surtout les cœnesthopathies qui allaient fausser toute son appréhension des choses, comment ensuite, sur la base de ces illusions sensorielles, naquirent dans un premier temps les idées de persécution de nature fantastique qui finirent par dominer à ce point le patient qu’il fut acculé à des tentatives de suicide, et comment finalement, à partir de ce procès morbide, se ramifia le système d’idées que le requérant a décrit de façon si approfondie et si drastique dans ses Mémoires, et que j’ai essayé dans mes expertises antérieures de restituer avec le plus de détails possibles. Lorsque le représentant légal du requérant cherche par ses déclarations à faire valoir que l’expert et le juge auraient fait de la « croyance aux miracles » [460] qui se dégage du complexe de représentations le critère décisif de l’aliénation mentale alléguée – ce qui serait exorbitant, beaucoup de gens croient aux miracles sans qu’il vienne à l’idée de personne de les regarder pour autant comme des aliénés –, eh bien, ce qu’il dit est inexact. De ce que couramment on appelle « croire aux miracles », de cette adhésion de principe qui s’abstrait, volontairement ou non, de toute critique, de cette conviction que le bon Dieu fait, par la seule force de sa volonté, s’accomplir des choses qui vont à l’encontre des lois de la nature ou les transcendent, eh bien, ce n’est pas du tout de cela qu’il est question dans le cas qui nous occupe. Ici, il s’agit, comme le requérant l’a à plusieurs reprises souligné lui-même et comme leur contenu permet de le reconnaître, de représentations qui, loin de relever de la simple puérilité des croyances religieuses, sont nées directement dans le cerveau, indépendamment des conceptions qui avaient pu antérieurement prévaloir, voire à l’encontre même de ces conceptions antérieures ; et elles y sont nées de processus dont la nature indubitablement pathologique est attestée notamment par les perturbations cœnestopathiques et les illusions sensorielles ; par conséquent, il ne s’agit pas d’une banale « croyance aux miracles », mais de quelque chose d’un tout autre ordre. Le requérant, naturellement, est incapable de réaliser que ces processus hallucinatoires (au sens large du terme, puisque entrent également, entre autres, dans cette catégorie les sensations musculaires décrites par le patient) sont purement subjectifs ; et sa querelle (p. 164 s.) tend essentiellement à poser ses hallucinations à lui comme tout à fait à part, et à revendiquer pour elles une base réelle. Cela, tous les délirants le font, et il est forcé qu’ils le fassent car après tout, sans cela il n’y aurait pas d’hallucinations véritables. Tant il est vrai que ces hallucinations, justement, elles ont pour caractéristique d’être prises pour argent comptant et qu’elles ont une pleine acuité sensible. Il serait faux de dire que, pour le délirant, tout se passe comme s’il voyait ou comme s’il entendait ; il voit et il entend réellement, et il serait absolument vain de vouloir discuter avec lui de la réalité des impressions qu’il ressent. « Si ce que je perçois doit être faux, dit un malade, alors il me faut douter de tout ce que vous dites et il me faut aussi douter si je vous vois. » Nous étendre davantage sur la théorie des hallucinations nous mènerait ici beaucoup trop loin et n’aurait guère d’intérêt pour l’objet qu’on se propose ; contentons-nous de faire observer que l’excitation interne anormale des centres cérébraux de la perception, provoque dans la conscience de l’individu halluciné exactement la même chose que ce que, dans des circonstances normales, les impressions externes provoquent : à savoir des perceptions, processus que l’on peut également décrire en disant que ce n’est pas le monde extérieur que l’hallucinant perçoit, mais lui-même, autrement dit : ce qu’il perçoit ce sont les phénomènes qui se déroulent dans son système nerveux central. Toutefois, la prégnance incomparablement plus forte qu’exercent, par rapport aux perceptions normales, les illusions sensorielles sur la conscience du malade, n’est pas tant à mettre au compte de leur évidence sensible qu’au fait qu’elles vont dans le sens des représentations dominantes ; elles croissent sur le même terrain que les courants les plus obscurs et les plus nébuleux de la pensée, au travers desquels elles sont, à leur tour, puissamment encouragées et consolidées. Or, que le requérant ait eu des hallucinations, et qu’il en ait encore, cela ne fait pas le moindre doute ; et ses hallucinations ou plutôt ses illusions (interprétations subjectives pathologiques d’événements qui se sont effectivement produits) ne se distinguent pas essentiellement de celles de nombreux autres malades, à ceci près qu’elles se sont modelées sur son individualité propre. Le requérant, de même, est mal fondé à douter de ce que des hallucinations à jet continu, telles celles qui le hantent, se rencontrent jamais ; même si elles sont plus rares que les hallucinations intermittentes, elles sont cependant suffisamment fréquentes.

Et également, il n’est pas fondé à prétendre que les « accès de hurlements » ne puissent jamais être observés. Chez les malades dits catatoniques, le fait de pousser automatiquement des sons inarticulés ou de prononcer sans fin toujours les mêmes mots n’est nullement chose rare, j’ai même pu l’observer chez les paranoïaques. Ainsi, parmi mes patients, j’ai eu pendant plusieurs années un monsieur appartenant à une famille en vue, exceptionnellement [462post] doué, possédant une culture générale peu commune et qui était dominé, entre autre, par cette idée délirante que des gens qu’il avait connus par le passé et qui ne lui voulaient rien de bon se cachaient dans les murs creux de la maison et que, de leur retraite, ils le harcelaient d’injures et de propos railleurs. Ce paranoïaque, qui se conduisait de manière très réglée, était d’un commerce très divertissant et jouissait de dons poétiques heureux ; or, il avait accoutumé de proférer quotidiennement, à intervalles répétés, pendant des demi-heures entières, des cris stridents, inarticulés et continus (« hurlements ») et des insultes, mais presque toujours seulement lorsqu’il était dans sa chambre. Il appelait ça : « se racler mentalement la gorge ».

Il y a, en outre, lieu de s’inscrire en faux contre l’opinion souvent émise par le patient, selon laquelle je varierais dans mon jugement sur son état selon les années, et selon quoi il est à prédire qu’à l’avenir je trouverai bien encore le moyen de présenter une autre thèse. Ce n’est pas mon jugement qui a varié, mais la situation elle-même qui n’a pas cessé de changer et qui a traversé successivement des phases très diverses. Cela, je m’en suis déjà expliqué dans mes expertises antérieures de façon amplement circonstanciée et à mon avis intelligible ; je ne crois pas nécessaire de revenir à nouveau avec la même abondance de détails sur les aspects évolutifs qui ont conduit au tableau actuel. Entre l’envahissement par les thèmes délirants hypocondriaques monstrueux, la stupeur hallucinatoire aiguë, la conduite négativiste du passé, caractérisée par le refus d’alimentation, le rejet de tout commerce et de toute activité, et la conduite d’aujourd’hui, sensée, sociable et qui ne se ferme pas aux sollicitations ni aux intérêts du jour, il y a une grande différence, une différence qui naturellement pèse dans l’appréciation de la situation d’ensemble. À quel point considérable l’état a évolué, c’est ce que montrent bien, entre autres, les changements dans la nature des hallucinations. Si, par le passé, elles étaient en la forme et par leur contenu d’une espèce virulente, s’accompagnant de vifs affects, et étaient donc d’un effet direct puissant, elles se sont depuis progressivement atténuées et ne consistent plus, selon la description imagée du patient (se reporter p. 166 s.), qu’en un léger murmure, un chuintement comparable au bruit que fait le sable en descendant dans le sablier, tandis que leurs contenus se font de plus en plus pauvres et plus bouffons, que le débit des mots hallucinés ne cesse de s’étirer en longueur, une conversation ordinaire suffisant désormais largement à masquer les « voix » ; si celles-ci continuent toujours à importuner et à contrarier le patient, elles n’ont plus en revanche aucune influence appréciable sur la manière dont il se sent ou sur ses pensées. Comme je l’ai déjà exposé tout du long, le contexte aigu de la psychose, avec ses altérations sévères de l’humeur, a fait place depuis longtemps à un contexte chronique, le système délirant complexe tel qu’on le connaît s’est cristallisé, à partir du flot tumultueux et trouble des processus morbides aigus, et s’est fixé ; et le malade s’en est accommodé de la façon qu’on a évoquée, en ceci que, dans une certaine mesure, ce système mène une existence propre quelque peu à part de la vie de représentations ; certes, il en constitue toujours un aspect très important, mais la tonalité vivace de l’affect manque, elle ne marque pas par des interactions sérieuses les autres sphères de représentations, celles notamment qui se rapportent à la vie de tous les jours et, l’hyperexcitation étant absente, il n’y a pas d’influence notable sur l’impulsion volitive.

Il n’est pas dit, pour autant, que pareille influence soit complètement exclue ; elle pourrait fort bien se manifester le cas échéant dans des registres triviaux et conduire à d’aberrantes vues de l’esprit. Je citerai seulement ici, à titre d’exemple, puisqu’il sollicite l’avis de l’expert sur ce point, le rôle que joue dans le système délirant du requérant sa singulière conception du corps de l’homme et de la femme.

Il soutient que le corps de la femme, contrairement à ce qui se passe pour celui de l’homme, présente sur toute son étendue, mais surtout aux seins, des « nerfs de la volupté » et que, sous ce rapport, lui s’apparente, en ce qui le concerne, au type féminin ; il en partage toutes les sensations, [464] et ne démord pas de cette conviction, en dépit de la réalité qui est tout autre : les nerfs de la volupté ne sont présents qu’aux parties génitales, et la poitrine de la femme ne doit ses formes arrondies qu’au développement de la glande mammaire et du dépôt adipeux.

Après ces remarques générales, destinées à répondre à la question posée en dernier lieu par l’ordonnance de preuves, j’en viens maintenant à répondre à la question posée en premier, question d’ordre pratique et qui est la plus importante.

Ici il convient de faire remarquer que le requérant, depuis le dépôt des conclusions de la dernière expertise, et en rapport avec son état général, bénéficie d’une plus grande liberté de mouvements. Si, par le passé, on l’autorisait bien à entreprendre des excursions qui le menaient plus ou moins loin, si on l’autorisait à aller au restaurant et dans des lieux de distractions, à faire ses achats et à aller dans les magasins, il était toujours escorté d’un infirmier ; or, actuellement, on le laisse aller sans lui imposer la compagnie de l’infirmier, et cela depuis l’été dernier, époque à laquelle la mère et la sœur du requérant étaient en villégiature à Wehlen, dans le voisinage ; M. le président Schreber s’était occupé lui-même de leur installation et il avait pris lui-même les arrangements nécessaires, de façon fort judicieuse. Pendant des semaines, il leur a rendu visite presque quotidiennement ; il restait avec elles la plus grande partie de la journée, et il apparut que la présence d’un infirmier, sans parler des frais non négligeables qu’elle occasionnait, n’était pas opportune : elle aurait pu, même, pour des raisons faciles à comprendre, constituer une gêne, c’est pourquoi on y renonça. Comme l’abandon des mesures de sécurité prises par l’asile n’entraîna pas de conséquences fâcheuses, après le départ des proches, on n’y revint pas.

Depuis lors, on a laissé au requérant la liberté de sortir de l’établissement sans lui imposer d’autres restrictions que l’obligation de respecter le règlement de la maison ; il l’a mise à profit en faisant presque tous les jours des [465] promenades à pied, en bateau ou en chemin de fer, pour aller visiter, soit seul, soit en compagnie de quelque autre patient qui y était invité, tous les lieux remarquables de la région ; il s’est, à l’occasion, également rendu au théâtre, au concert, à des manifestations publiques. C’est ainsi qu’il est souvent allé à Dresde pour assister à des audiences du tribunal, pour rendre visite à sa femme, et pour faire des courses ; récemment, sur l’invitation de ses proches, et avec l’autorisation de la direction de l’asile, il a entrepris un voyage à Leipzig, seul : il en est rentré hier après une absence de huit jours ; ce voyage, comme en témoigne une communication de sa sœur, s’est déroulé de manière tout à fait satisfaisante.

Maintenant, en ce qui concerne le comportement du requérant, il faut lui rendre cette justice que jamais, à aucune de ces occasions si diverses, il ne s’est livré à une entreprise déraisonnable ou incongrue ; il a toujours, pour tout ce qui sortait de la routine quotidienne, annoncé ouvertement et sans dissimulation ses plans et ses intentions, et avant de les mettre à exécution, il s’est toujours assuré de l’accord de la direction avec qui il procédait à l’examen et à la considération raisonnée de tous ses projets ; il est toujours rentré de ses excursions à temps. Je me crois fondé à tenir pour assuré, en ce qui concerne le requérant, qu’il n’est jamais rien résulté de fâcheux de son commerce avec le monde extérieur. Il est regrettable, en l’absence à ses côtés de tout employé de l’asile, qu’aucune personne de confiance n’ait pu apporter son témoignage sur le comportement du patient au dehors. Ses propres dires, à cet égard, ne peuvent avoir qu’une valeur limitée. Il est, certes, rigoureusement attaché à la vérité et jamais à mon avis il n’émettra de contre vérité sciemment ; mais force est de s’apercevoir que souvent il est bien éloigné de pouvoir apprécier de manière objective la portée et les effets de ses agissements à l’extérieur et c’est bien compréhensible. Il est arrivé plus d’une fois, par exemple, que le patient [466] mène grand tapage la nuit, provoquant de vives protestations du voisinage ; il se refusait alors à croire au dérangement qu’il occasionnait et traitait ces réclamations par le mépris. Lorsqu’on a eu l’occasion de se rendre compte du bruit que peut faire le patient non seulement dans sa chambre mais dans tout l’asile, et de constater à quel point il peut se faire remarquer par ses excentricités notoires, il est difficile de croire qu’il puisse, ailleurs, s’abstenir complètement de se singulariser. Et effectivement ce n’est pas le cas.

J’ai déjà évoqué par le passé les manifestations tout à fait étonnantes auxquelles en société se livre le patient, que ce soit pendant les repas ou à d’autres moments, et qui en imposeraient immédiatement pour des symptômes pathologiques, même au spectateur profane qui les observerait comme il pourrait ; ici, je parle non tant de la façon qu’il a de faire des grimaces, de fermer les yeux en crispant les paupières, de se racler la gorge, ou de son singulier port de tête, que de l’isolement dans lequel il s’enferme par moments, de cette façon qu’il a, par instants, de se dérober au monde, en sorte qu’il ne perçoit alors absolument plus rien de ce qui se dit autour de lui. Récemment, il lui est arrivé – bien que cela ne se soit produit qu’une seule fois – de ne pouvoir se retenir de pousser en pleine table les hurlements que l’on connaît, jetant la frayeur et la stupéfaction parmi les dames de l’assistance. Une autre fois, il s’est agité de façon si bruyante en présence de sa femme venue le visiter, qu’elle a dû repartir aussitôt. Un témoin oculaire m’a signalé que le requérant se livrait à des manifestations bruyantes, en tout cas aux abords immédiats de l’asile (dans les escaliers), et qu’il s’était fait remarquer dans la rue par ses grimaces. Je ne puis taire ici que l’an dernier, au mois de juin, un habitant de Pirna m’a écrit pour me reprocher d’« exhiber en public » un malade qui, comme le requérant, se livre à certains gestes. Mais cette insinuation me parut si exagérée et fut infirmée de façon si crédible par les assurances que le malade me donna, [467] que je n’ai pas cru devoir davantage y ajouter foi ; et depuis, plus rien de semblable ne m’a été rapporté.

En tout état de cause, il n’en faut point douter, à moins que son état général ne s’améliore, le requérant sera parfaitement incapable, à son retour éventuel chez lui, d’éviter, en tout cas à la maison, les décharges motrices bruyantes de son impulsivité anormale, et son entourage en sera très incommodé. Il me faut revenir ici en quelques mots sur l’attitude du requérant vis-à-vis de sa femme. Il a ressenti de manière très désagréable, évidemment, que je lui attribue à ce propos « un égoïsme exacerbé par la maladie ». Rien n’était plus éloigné de mon propos que de vouloir parler chez lui d’un affaiblissement du sentiment éthique et du sens moral ; je reconnais au contraire bien volontiers que ces sentiments se sont maintenus intacts, même à l’égard de son épouse ; ici, l’accent, je l’ai voulu mettre tout entier sur le mot de « maladie » et je ne visais là que ce cours égocentrique que prennent les pensées chez les malades et qui les pousse à faire de tout ce qui arrive à leur personne le centre de toutes les préoccupations, sans souci de l’effet que cela peut bien avoir sur les autres, ou alors ils perdent complètement la notion des conséquences pénibles que cela peut avoir pour autrui. Mais quoi qu’il en soit, à moins d’une amélioration, il ne serait pas opportun, dans les conditions actuelles, de douter de ceci : étant donné le comportement du malade, la vie conjugale ne pourra reprendre – si l’épouse y consent – sans, de la part de cette dernière, la plus grande abnégation et il ne faut pas perdre de vue qu’il se pourrait bien qu’en raison de son état de santé chancelant, elle ne puisse en donner les preuves.

Depuis que le requérant bénéficie de toute sa liberté de mouvements pour sortir de l’asile, les sommes qui lui sont allouées à titre d’argent de poche, pour faire face aux frais occasionnés par ses excursions et par ses menus besoins, sont plus importants (… marks par mois). Il n’a pas été [468] sensible qu’il ait gaspillé cet argent et se soit jamais trouvé à court. Il n’a pas donné l’impression d’une particulière parcimonie, mais on a pu remarquer qu’il y regardait à deux fois avant de faire une dépense ; il a évité de la sorte de jeter l’argent par les fenêtres, il ne fait pas de dépenses inutiles (en dehors des achats de colifichets dont j’ai déjà parlé). De propos qui reviennent souvent dans la bouche de son épouse, j’ai cru comprendre qu’elle reprochait au patient d’être relativement dépensier ; ne connaissant pas plus précisément la situation de fortune du requérant, je me garderai de porter un jugement sur le bien-fondé de ces allégations, mais je pense qu’il serait ici bien difficile de trouver ces dépenses exagérées. Le patient s’y retrouve parfaitement, en tout cas, quant à sa situation pécuniaire, et il n’y a pour le moment aucune raison tenant à la maladie pour penser que s’il avait la libre disposition de ses biens, il vivrait au-dessus de ses moyens et négligerait la gestion de ses intérêts matériels.

On ne peut vraiment pas dire que le plaignant néglige sa santé ou qu’il la compromette par des agissements inconsidérés. Il est soucieux de la propreté et des soins du corps, mange suffisamment, quoique sans excès, il est très sobre en ce qui concerne la boisson, et très soucieux de conserver à son corps fraîcheur et souplesse par des exercices physiques réguliers. On constate souvent, à sa mine fatiguée, les effets défavorables que peuvent avoir sur son état général les troubles du sommeil parfois sévères dont il souffre, troubles auxquels l’agitation et l’instabilité qui ont pu prévaloir pendant la journée ne sont pas étrangers, et sur lesquels on n’intervient plus guère ; on ne lui prescrit presque plus de médicaments pour cela ; mais on a pu l’autre jour observer, qu’il adopte le cas échéant un comportement encore très irrationnel en cas d’indisposition. Le requérant souffrait [469] d’une indigestion banale avec diarrhée et vomissements ; mais s’étant avisé de considérer ces troubles comme le produit de miracles divins, il en vint à une grande surexcitation, et au lieu de garder le lit et d’observer la diète sévère qu’imposait son malaise, au lieu de prendre les médicaments qui lui avaient été prescrits, il fit (autant que possible) exactement le contraire, poussé par des processus psychiques pathologiques, en sorte que son indisposition se prolongea.

Normalement, le malade, je l’ai déjà dit, ne devrait guère en principe porter préjudice à sa santé, mais l’épisode qui vient d’être évoqué nous montre pourtant combien, sur ce terrain pathologique, les impulsions peuvent être imprévisibles.

Il faut considérer comme morbide et dépourvue de toute réflexion préalable sensée et impartiale, l’intention bien arrêtée que le patient a réaffirmée à plusieurs reprises de faire publier ses Mémoires. Je n’ai pas besoin d’entrer à nouveau dans les détails de cet ouvrage – la cour l’a sous les yeux, et elle en aura soigneusement examiné le contenu. N’importe quel critique impartial reconnaîtra tout l’intérêt que peut présenter, surtout pour le spécialiste, l’exposé de ce système délirant complexe, mais il mesurera également à quel point sa publication plus ou moins intégrale, avec tous les passages « impossibles » qu’il peut contenir, serait choquante, autant que compromettante pour son auteur. Discuter avec ce dernier de l’opportunité d’une telle publication, serait une entreprise sans espoir ; il compte sur cette publication pour révéler au monde une vérité nouvelle et d’importance et, s’il s’abstient de toute propagande verbale, il souhaite par le truchement de la parole imprimée amener l’humanité à partager la connaissance qui lui est venue sur Dieu et sur l’au-delà, et il accepte d’emblée tous [470] les ennuis qui pourraient en résulter.

Ces écarts que je viens d’évoquer, peuvent-ils être appréciés comme témoignant d’une « tendance à agir de façon inconsidérée et insensée » au sens de l’ordonnance de preuves, cela, c’est la cour qui le dira ; toutefois, le médecin-expert tient à souligner, en accord avec le représentant légal du requérant et avec l’assentiment du requérant lui-même, que les manifestations pathologiques auxquelles il se livre au-dehors touchent à des domaines relativement accessoires, et ne sont ressentis comme gênants que dans les relations avec son entourage et dans les relations mondaines : elles sont par nature du ressort de mesures de simple police touchant à la tranquillité publique, et n’ont pas de signification légale à proprement parler, les intérêts personnels les plus essentiels du malade, intérêts qui touchent à sa santé, à sa fortune et à son honneur, et qui eux relèveraient de l’institution d’un curateur, ne semblent pas grandement menacés. Seuls pourraient, comme il a été dit, être considérés comme d’un impact nocif pour ces intérêts les efforts en vue de la publication des Mémoires.

Il est demandé dans l’ordonnance d’instruction (titre b) si, dans la nature même de la maladie mentale à laquelle on a affaire et en dehors de l’état satisfaisant que peut aujourd’hui présenter le malade, il existe des raisons de craindre que le requérant, dès qu’une décision de justice lui rendra la libre gestion de ses intérêts matériels, ne mette en péril par des agissements inconsidérés et inopportuns ses intérêts les plus vitaux – ceux que je viens d’évoquer ou d’autres. J’ai indiqué dans mes précédentes expertises qu’une maladie comme la paranoïa, qui saisit au plus profond, fait qu’il est impossible de pouvoir dire dans quel sens le comportement du malade va bien pouvoir, dans le moment d’après, être influencé par les représentations morbides ; j’ai insisté aussi sur le fait que nombre de paranoïaques présentant un système délirant mènent à l’extérieur une existence sans histoire et exercent leur profession, jusqu’à ce qu’une occasion ou l’autre les entraîne à des actes aberrants, attestant de leur condition [471] de malade ; par un exemple, j’ai également montré de quelle façon des circonstances extérieures peuvent mettre le requérant hors de lui et comment il peut être poussé par l’inspiration morbide à des agissements inadéquats – je ne peux que le répéter, aujourd’hui encore rien n’exclut chez le requérant que des influences pathologiques puissent venir perturber sa conduite. Lorsque le requérant (p. 125 et 126) dit que la vision intérieure qu’il a de l’essence véritable des choses divines lui donne la certitude d’avoir affaire à Dieu et aux miracles divins devenus le centre de toute sa vie, lorsqu’il dit que Dieu en ses miracles et avec son langage se manifeste à lui actuellement encore tous les jours et à toute heure, que son égalité d’humeur elle-même, vis-à-vis des inférieurs, dépend de cela, il est tout de même difficile d’imaginer que ce courant de la pensée et des sensations, si puissant chez lui, puisse persister en permanence et demeurer tout à fait sans influencer ses agissements ; d’autant qu’à présent, nombre de ses actes échappent au concours de sa volonté et sont directement sous l’empire de « miracles ». À cet égard, les assurances que donne le requérant lorsqu’il dit « qu’il ne permettrait en principe à aucune de ses idées délirantes d’influencer la façon dont il s’occupe de ses intérêts matériels », eh bien, ces assurances ne changent pas grand-chose : cette influence peut parfaitement s’exercer sans qu’il en ait conscience, et d’autre part les faits de pathologie pourraient fort bien devenir prégnants au point qu’il lui serait impossible d’y résister par quelque moyen que ce soit. On ne saurait donc, du point de vue de la nature même de la maladie, aucunement garantir que ce patient, une fois libéré de la tutelle, ne mettrait pas en danger ses intérêts les plus essentiels dans l’existence. Deux questions seront encore soulevées par le médecin. Tout d’abord, on peut se demander si la simple crainte qu’il ne se produise quelque chose de grave, si le risque d’une menace sérieuse, suffisent à fonder l’hypothèse de l’incapacité civile du malade. Ensuite, le risque pour l’avenir n’est pas si grand, dans la mesure où on peut constater chez le requérant que le domaine des thèmes délirants s’est progressivement isolé des autres [472] champs de représentations : le délire mène une existence relativement à part ; l’expérience a montré qu’en ce qui concerne toute une série de préoccupations essentielles, le jugement et le comportement ne sont plus influencés de manière sensible par la thématique délirante, et dans ces champs relativement préservés les choses suivent leur cours d’une manière irréprochable. En les conditions actuelles, il y a toutes les raisons de supposer qu’il n’interviendra plus désormais de changements notables dans l’état mental du requérant, ou de dégradations de cet état mental, et les inquiétudes pour l’avenir ne pèsent plus aussi lourdement que par le passé dans l’appréciation de la situation d’ensemble.

Dr Weber,

Conseiller médical privé.