« Qui, après tout, connaît le docteur Schreber ?v'' »

15 octobre 1808 : C’est l’année du Discours à la Nation allemande de Fichte, du Faust de Goethe, du Penthésilée de Kleist.

Naissance à Leipzig (d’une famille protestante évangéliste de pédagogues et de juristes) du père de Daniel Paul Schreber : Daniel Gottlieb Moritz (D.G.M.) Schreber, illustre médecin et éducateur qui lutta toute sa vie pour faire entrer dans les faits le principe dont il pensait qu’il réformerait l’homme et à travers lui la société tout entière : la santé par l’activité spontanée du corpsw''. Il introduisit en Allemagne l’héliothérapie, la gymnastique médicale. Il fut le fondateur des sociétés de gymnastique en Saxe (où elles étaient jusqu’alors politiquement suspectes). Enfin il fut le promoteur du mouvement pour les lotissements ouvriers avec jardins : ce mouvement, d’inspiration sociale-démocrate et réformiste, fut récupéré par tous les régimes successifs ; en 1958 il comptait encore 2 millions et demi d’adhérents.

1838 : Schreber père, cavalier émérite, sportif acharné, rentré en Saxe après un séjour en Russie au service d’un aristocrate, épouse Pauline Haase dont il aura cinq enfants : Daniel Gustav, Anna, Daniel Paul, Sidonie et Klara.

1839 : Publication du premier ouvrage de D. G. M. Schreber : le Livre de la santé. Naissance du frère aîné de l’auteur des Mémoires : Daniel Gustav Schreber.

1840 : Schreber père lance l’idée des lotissements Schreber.

30 décembre 1840 : Naissance d’Anna, sœur aînée de Daniel Paul (plus tard épouse Jung).

Juillet 1842 : Naissance de Daniel Paul Schreber, auteur des Mémoires. Son père a trente-quatre ans, sa mère vingt-sept. L’enfance de Daniel Paul est régie par le strict programme d’éducation de son père ; c’est, dans la joie et à la lettre, un véritable système de redressement, voire de persécution, des enfants.

1843 : Schreber père se présente à l’assemblée de la Diète du royaume de Saxe pour demander que l’État introduise partout la gymnastique ; il publie : la Gymnastique du point de vue médical présentée… comme une affaire d’État. L’année suivante il devient directeur de la célèbre clinique d’orthopédie du docteur Carus.

1846 : Daniel Paul Schreber a quatre ans. Mort de sa grand-mère paternelle, Frederike, née Grosse : patronyme dont on s’est plu à souligner les assonances impériales. Naissance de Sidonie, seconde sœur de Daniel-Paul ; elle mourra célibataire, malade mentale.

De 1845 à 1848 : La Saxe est agitée de mouvements révolutionnaires. Sous l’influence de la crise industrielle, des congrégations catholiques allemandes et de la libre pensée, le mouvement d’émancipation prend une forme très intellectuelle. Des troubles éclatent à Leipzig en 1845. Niederland a évoqué certaines difficultés de la famille Schreber avec les autorités saxonnes à cette époque ; toutefois, la société de gymnastique de Leipzig survit à la réaction qui succède aux journées de 1848.

1848 : Daniel Paul a six ans. Naissance de Klara, celle de ses sœurs qui s’occupa de lui lors de la seconde hospitalisation (1893-1902), celle où furent rédigées les Mémoires.

1855 : Daniel Paul a treize ans lorsque paraît l’ouvrage de son père : la Gymnastique médicale de chambre… qui connut vingt-six éditions allemandes de 1855 à 1896.

1859 : Daniel Paul a dix-sept ans. Darwin fait paraître l’Origine des espèces. Recherches de Boucher de Perthes sur la préhistoire. Essor de la critique biblique. C’est l’apogée du conflit de la science et de la croyance. En Allemagne, le travail de systématisation rationaliste et positiviste porte sur la connaissance de la nature et de la vie, et est l’œuvre de penseurs résolument irréligieux : le biologiste Haeckel champion de l’évolution, le géologue et physiologiste Karl Vogt, Buehner…

Après 1860, l’Europe se reconstruit d’après les nationalités incarnées par des personnages aventureux et remuants (Türr, Klapka, Mazzini, Adam Czartoriski, Fadeyev, Ignatiev). Unité ibérique, confédération danubienne, royaume byzantin, royaume italien, nouvel empire germanique : les prétentions des États nationaux à satisfaire les besoins de la sécurité de la puissance et de l’expansion pèsent d’un poids particulier : c’est l’idée polonaise, le panhispanisme, le panslavisme, le pangermanisme (qui étend ses visées jusqu’à l’Afrique ; Émin Pacha).

10 novembre 1861 : Daniel Paul a dix-neuf ans. Schreber le père meurt à l’âge de cinquante-trois ans d’une perforation d’ulcère. Trois ans auparavant, il avait reçu accidentellement une échelle de fer sur la tête. Il s’était assombri et souffrait d’une névrose obsessionnelle grave avec impulsions homicides. Il venait de terminer l’Ami du foyer comme éducateur et guide… pour les pères et mères du peuple allemand.

1862 : Bismarck prend le pouvoir en Prusse.

1863-1864 : Insurrection polonaise. De tout temps, la question de la Pologne (catholique) avait commandé le sort de la Saxe.

1866 : Guerre austro-prussienne. En juin, les troupes de Bismarck envahissent la Saxe qui fait désormais partie de la Confédération du Nord, mais garde son armée. Daniel-Paul a vingt-quatre ans.

1870-1871 : La guerre franco-prussienne, où Bismarck a réussi à entraîner tous les États allemands, assure la prépondérance allemande en Europe. Schreber a vingt-huit ans.

1870-1872 : L’affaire des vieux-catholiques, l’agitation ultramontaine, le mouvement polonais déclenchent la lutte ouverte entre catholicisme et bismarckisme. C’est le Kulturkampf, qui commence par la loi contre les jésuites et les ordres affiliés. En décembre 1872, retrait de l’ambassade allemande auprès du Vatican.

8 mai 1877 : Daniel Gustav Schreber, frère aîné de Daniel Paul, juge à Bautzen selon certaines sources, chimiste expert auprès des tribunaux selon d’autres, se suicide par balle à l’âge de trente-huit ans. Il souffrait de « psychose évolutive ».

1878 : Le Congrès de Berlin achève l’œuvre de Bismarck sur le plan international (Triple Alliance). À l’intérieur, l’unité allemande s’affirme dans l’ordre militaire. L’unification des chemins de fer accomplit de considérables progrès. En 1884, la Prusse détiendra les lignes les plus importantes. Daniel Paul épouse Sabine, née Behr, née le 19 juin 1857. Femme-enfant, diabétique, elle était la fille d’un homme de théâtre en vue à Leipzig, et venait d’un milieu social qui contrastait avec le milieu académique de son mari ; sa mère, déjà, était la fille d’un auteur de comédies. Elle ne donna pas d’héritier à Schreber. De 1878 à 1884, elle fit six fausses couches (rapportées à tort par Schreber comme étant survenues entre 1885 et 1893).

1884 : Schreber a quarante-deux ans. Juge au tribunal de grande instance de Chemnitz, il est candidat du parti national-libéral aux élections au Reichstag. Les nationaux-libéraux se recrutent dans la bourgeoisie férue de libre-échangisme et de principes laïques. Contrairement à ce qu’on a pu avancer à propos de cette candidature de Schreber, leur opposition à Bismarck est très intermittente. Depuis le krach de 1873, leurs thèses libre-échangistes sont en perte de vitesse, et ils n’ont pas cessé de perdre des sièges. Quand il entame la lutte contre Rome, Bismarck paraît d’abord le champion du protestantisme en même temps que du patriotisme allemand : il cherche donc à se rapprocher des nationaux-libéraux, accessibles à l’idée de laïcisation de l’État. En 1884, les nationaux-libéraux rompent avec les progressistes (qui ont fondé le Deutsch freisinnige Partei), ce qui achève de les rapprocher de Bismarck. Les élections ont lieu le 28 octobre. Schreber est battu par 5 762 voix contre 14 512.

8 décembre 1884 : Schreber est admis à la clinique des maladies mentales de l’Université de Leipzig, dont le directeur est le professeur Flechsig. Il y restera un peu moins de six mois. On a porté le diagnostic d’hypocondrie. On y a noté une « hérédité chargée » et suspecté une syphilis. Baumeyer a donné au Congrès de psychanalyse de Berlin, en 1951, une relation détaillée de cette hospitalisationx''.

Schreber est ensuite nommé président du tribunal de grande instance de Leipzig.

Mai 1887 : Léon XIII reconnaît la fin du Kulturkampf Bismarck a dû rapporter les lois anti-papistes. L’intégration du catholicisme allemand est un fait accompli.

1890 : Chute de Bismarck.

Juin 1893 : Daniel Paul Schreber a cinquante et un ans. Il est nommé président de chambre à la cour d’appel de Dresde. Le Droit allemand est en plein remaniement. En 1878 le Droit prussien s’appliquait à 21 millions d’habitants, le Code Napoléon à 8 500 000 habitants et le Code saxon à 3 500 000 habitants. L’unification législative démarre en 1879. Le Reichsgericht (Cour suprême fédérale) s’installe à Leipzig. Le Reich devient domaine juridique uniforme. Les juristes travaillent à l’élaboration du Code civil pour l’Empire allemand. Mais ils se heurtent à de graves difficultés. La commission spéciale ne termine ses travaux qu’en 1887. Son projet n’est pas accepté. Il faut recommencer en 1891.

21 novembre 1893 : Schreber est à nouveau admis à la clinique des maladies mentales de l’Université de Leipzig (dont le directeur est toujours le professeur Flechsig). Le 14 juin 1894, il est transféré au Lindenhof où il fait un court séjour, puis au Sonnenstein où il restera jusqu’en 1902. On a porté le diagnostic de Dementia Paranoïdes.

1895 : Le mois de novembre 1895 marque un tournant capital dans l’histoire de ma vie… écrira Schreber au chapitre XIII, [supra], des Mémoires. Il a alors cinquante-trois ans, l’âge de son père le mois de sa mort. Il est à l’asile depuis deux ans et se résigne désormais à subir l’éviration.

1896-1899 : Schreber commence à écrire des notes sur des bouts de papier puis sur des cahiers. La phase psychotique aiguë est en rémission partielle.

Février 1900 : Schreber commence la rédaction des Mémoires.

13 mars 1900 : Le tribunal d’instance (Amstgericht) de Dresde prononce l’interdiction du président Schreber et la mise sous tutelle de ses biens.

Septembre 1900 : Schreber achève la rédaction des vingt-deux chapitres des Mémoires qui consistent, avec l’Introduction, en vingt-trois cahiers manuscrits.

Octobre 1900 : Schreber commence la rédaction de la première série de Compléments.

13 avril 1901 : Le tribunal de grande instance de Dresde (Landgericht) confirme la décision d’interdiction. Schreber introduit un recours en appel.

Juin 1901 : Schreber achève la rédaction de la première série de Compléments.

14 juillet 1902 : La cour d’appel (Oberlandgericht) de Dresde prononce la mainlevée de l’interdiction. Schreber est libre, la capacité civile et la libre disposition de ses biens lui sont rendues.

Fin 1902 : Schreber achève la rédaction des Compléments deuxième série. Il rédige l’Avant-Propos.

1903 : Schreber se retire avec son épouse dans une maison qu’il a fait construire à Dresde. Il adopte une fille âgée de treize ans. Rédaction de la lettre ouverte au professeur Flechsig. Publication des Mémoires chez Oswald Mutze, à Leipzig.

Mai 1907 : Mort de la mère de Schreber à l’âge de quatre-vingt-douze ans.

14 novembre 1907 : L’épouse de Schreber a une attaque d’apoplexie qui se résout en aphasie. (Elle survivra un an à Schreber.)

27 novembre 1907 : Nouvelle admission à l’asile psychiatrique de Leipzig Dosen, où Schreber restera jusqu’à sa mort.

14 avril 1911 : Mort de Schreber, à l’asile. Freud écrit ses Psychoanalytische Bemerkungen über einen autobiographisch beschriebenen Fall von Paranoia (Dementia paranoïdes), qu’il publie la même année dans le Jahrbuch für psychoanalytische und psychopathologische Forschungen.