VI. Les processus sexuels dans la schizophrénie

1961

Une volumineuse littérature témoigne de l’importance des processus sexuels dans l’étiologie et la symptomatologie de la schizophrénie. Pour Freud, cette maladie comporte « l’abandon complet de l’amour objectal et le retour à l’auto-érotisme infantile162 », et il écrit à propos de la paranoïa de Schreber : « La cause occasionnelle de cette maladie fut… une poussée de libido homosexuelle… et la lutte contre cette pulsion libidinale produisit le conflit générateur des phénomènes morbides163. » Pour Sullivan164, la panique schizophrénique s’explique par « l’échec de dissociations qui étaient liées à la sublimation de composantes non dissociées des pulsions sexuelles et rendaient celle-ci possible ». Bleuler165, Rosen166, Macalpine et Hunter167, d’autres encore notent que les patients schizophrènes témoignent presque toujours d’une confusion quant à leur identité sexuelle, et Katan affirme : « … fondamentalement, la schizophrénie naît d’un conflit bisexuel et ce conflit bisexuel conduit finalement à un état où le facteur hétérosexuel est abandonné168. »

Je ne voudrais pas attribuer un rôle clé aux facteurs sexuels dans la schizophrénie – et tenir pour moins importantes des composantes affectives telles que la tendresse, la compassion, le chagrin, la rage, etc. Mais il m’a paru intéressant d’explorer les facteurs sexuels car ils constituent l’un de ces fils conducteurs importants qui, lorsqu’on les suit attentivement tout au long des différentes phases de la vie du patient – son enfance ; le moment où s’est déclenchée la maladie (généralement au commencement de l’âge adulte) ; les progrès de la maladie schizophrénique ; sa résolution au cours de la thérapie –, permettent de relier entre elles des données qui, sans cela, resteraient sans schéma, et de faire apparaître une continuité dans l’évolution du patient.

Le premier point que je voudrais aborder concerne le fait suivant : au moment où la maturation biologique et les forces sociales poussent l’adolescent (ou le jeune adulte) préschizophrène à avoir une relation érotique génitale avec une autre personne, les conflits prégénitaux non résolus – ceux de la petite enfance et de l’enfance – font irruption de manière si menaçante qu’il n’est possible, en fin de compte, d’y faire face qu’en utilisant des défenses psychotiques. En second lieu, je décrirai l’étiologie de ces conflits prégénitaux importants ; et, pour terminer, je parlerai de leurs manifestations, ainsi que de leur résolution finale, dans les phases transférentielles successives d’une psychothérapie réussie.

Les tendances prégénitales doivent être considérées non pas comme secondaires par rapport à l’interaction génitale adulte, mais fondamentales par rapport à celle-ci. Cela s’accorde avec ce qu’écrivait Ferenczi en 1923, à savoir que l’orgasme est le résultat d’une fusion d’érotismes provenant de toutes les zones érogènes. D’après lui, « la génitalité correspond à une addition des pulsions dites partielles et des excitations venues des zones érogènes », et il souligne que « chez l’enfant, chaque organe et le fonctionnement de chaque organe sont dans une large mesure au service du plaisir169 ».

On voit aisément les similitudes comportementales, anatomiques et physiologiques qui existent entre le rapport sexuel et la situation d’allaitement, par exemple – similitudes qui tendraient à faire émerger, dans le rapport sexuel, tout conflit refoulé se rattachant à l’époque de l’allaitement. Dans ces similitudes, il faut inclure l’absorption mutuelle, intense et non verbale, dans un contact physique étroit, l’insertion d’un appendice charnel dans un orifice corporel, et – particularité essentielle – la transmission d’une sécrétion laiteuse d’un corps à un autre. Autre analogie : l’état du moi chez les deux participants – abandon des frontières du moi à l’apogée du rapport sexuel, abandon qui rappelle l’état non différencié du moi chez le jeune enfant et l’absence de frontières du moi entre la mère et l’enfant qu’elle nourrit au sein. Comme l’écrit si justement Ferenczi :

… les actes préparatoires au coït : attouchements tendres, embrassements, sont, entre autres, au service de l’identification mutuelle des protagonistes. Le baiser, l’enlacement, les caresses, les morsures servent aussi à effacer la limite entre les Moi des partenaires ; ainsi, par exemple, l’homme au cours du coït, ayant proprement introjecté, sur le plan psychique, les organes de la femme, n’est pas obligé d’éprouver le sentiment d’avoir confié à un milieu étranger, donc dangereux, son organe tenu pour le plus précieux… (ibid., pp. 42-43).

C’est dans la mesure, dirais-je, où la mère, au cours des premiers mois de son enfant – c’est-à-dire lorsque celui-ci est encore à peine différencié –, où la mère lui a proposé un « environnement étrange et hasardeux », en raison d’une profonde ambivalence et d’une forte dissociation des sentiments, que l’individu aura plus tard tendance à ressentir cette menace lorsqu’il approchera de cet état sans frontières qu’est l’orgasme sexuel. Un rapide examen du cas Schreber nous permettra d’éclaircir ce point.

Freud170 attribue la maladie de Schreber à une poussée d’homosexualité initialement liée à la relation de Schreber avec son père et centrée, dans la maladie, sur la figure paternelle de son médecin Flechsig ; on est frappé de constater que, dans le long compte rendu et l’interprétation qu’il donne de la maladie de Schreber, Freud à aucun moment n’évoque l’importance possible de la relation du patient avec sa mère. Mais Robert B. White souligne qu’ « une figure maternelle est très nettement, bien que symboliquement, représentée [dans le système délirant du patient] et… que le conflit relatif aux impulsions orales primitives vis-à-vis de cette figure maternelle est un trait important de sa psychose171 ». Cette preuve, White l’a trouvée en lisant le propre récit de Schreber sur sa maladie – récit dont part Freud pour faire son étude. White propose une séduisante interprétation de ce matériel clinique et présente, en outre, un résumé complet de toute la littérature se rapportant au cas Schreber, et donc au sujet qui m’occupe ici.

Après avoir lu l’article de White, je me suis à mon tour penché sur les Mémoires de Schreber – démarche que, d’ailleurs, je recommande fortement à ceux que le sujet intéresse ; l’exposé brillant, bien articulé, que fait cet homme sur sa propre maladie schizophrénique n’a encore, à ma connaissance, jamais été égalé. Nous trouvons en effet dans les Mémoires de Schreber un abondant matériel symbolique qui révèle un ardent désir, non exaucé, de gratifications infantiles. Flechsig et Dieu sont les deux plus importantes figures du système délirant de Schreber ; de ses contacts subjectifs avec Dieu, il écrit : « la volupté coule si puissamment en moi que ma bouche est pleine d’un goût suave172 », et il se réjouit de ce que lui, qui ne croyait pas en Dieu avant sa maladie, ait « sucé de Ses doigts173 » cette connaissance unique de Dieu que lui a apportée sa maladie.

White note dans son résumé : « La principale défense utilisée par Schreber… était la projection – Schreber accusant Dieu d’avoir vis-à-vis de lui des désirs oraux exigeants, avides, potentiellement destructeurs, quand, en fait, c’était le désir de Schreber – désir jaloux et possessif – vis-à-vis de Dieu qui… menaçait de détruire le monde entier et Dieu lui-même. » Il attribue la frustration originelle des besoins oraux de Schreber à l’intervention du père, médecin éminent et, en Allemagne, l’un des chefs de file de l’époque en matière d’éducation ; le père de Schreber soutenait que dans leur première année de vie les enfants devaient apprendre l' « art du renoncement », et lui-même applique à fond avec son propre enfant et la mère de celui-ci le programme cruellement rigoureux qu’il avait imaginé pour apprendre à l’enfant à devenir stoïque face à ses besoins oraux (un programme suivant lequel on maintenait délibérément l’enfant qui pleurait de faim en état d’insatisfaction). White suppose que la mère voulait donner le sein à son enfant mais qu’elle en était empêchée par ce père dominateur, rigide, que l’on n’a guère de peine à haïr en lisant cela.

Brièvement, l’hypothèse de White est la suivante : la mère, suppose-t-il, « comme son mari, a eu un comportement extrêmement ambivalent et inconséquent à l’égard de son enfant » ; c’est cet aspect de l’interprétation de White qu’à mon sens on pourrait développer. Pour ma part, je suis persuadé, en lisant les mémoires de Schreber, que la mère a eu, en fait, de fortes tendances cannibaliques refoulées à l’égard de son enfant ; selon moi, elle devait beaucoup redouter qu’une intimité non inhibée avec l’enfant le ou la détruisît, ou les détruisît tous les deux, et elle se servait de ce père fortement interdicteur et intrusif comme d’un instrument lui permettant à la fois de mettre en acte ses propres sentiments négatifs inconscients à l’égard de son fils et de dresser une barrière mutuellement protectrice entre elle et le bébé. Les éléments ne manquent pas qui corroborent cette interprétation et qui suggèrent que, dans sa maladie, Schreber s’identifie à la destructivité refoulée de sa mère. Mais la place me manque ici et je ne peux que rapidement rappeler certains de ces éléments.

Premièrement, il y a l’intrusion, déjà décrite, du père dans la situation d’allaitement. Mon expérience clinique m’a maintes fois montré que lorsqu’un père manifestement dominateur usurpe ainsi la fonction maternante, il y a dans cette situation une mère qui, inconsciemment, s’imagine qu’elle ferait mourir son enfant si on la laissait maintenir une constante intimité avec lui, et qui par conséquent encourage subtilement l’intervention du mari.

Deuxièmement, alors que longtemps, dans son état délirant, Schreber considéra la figure paternelle de Flechsig comme son seul ennemi réel et tint « l’omnipotence de Dieu pour [son] alliée naturelle174 », il se rendit compte plus tard qu’ « il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Danemark – à savoir dans la relation entre Dieu et l’humanité » (p. 164) –, c’est-à-dire, selon moi, entre sa mère et lui. Et au moment où il écrit ses Mémoires, il lui apparaît que « Dieu lui-même a dû avoir connaissance du plan, si même II n’en a pas été l’instigateur, de commettre le meurtre d’âme contre moi… » (p. 77). Ce qui suggère qu’il a eu une mère profondément ambivalente, c’est qu’à un autre endroit, il décrit Dieu (c’est-à-dire sa mère) comme étant « deux êtres distincts », un Dieu supérieur et un Dieu inférieur (p. 127) ; et bien qu’il écrive : « Je n’arrivais pas à croire que Dieu nourrissait des intentions vraiment mauvaises à mon égard » (p. 129), il dit ailleurs ceci : « L’attitude du Dieu inférieur à mon endroit a, depuis, été généralement amicale, celle du Dieu supérieur beaucoup plus hostile » (p. 151). Durant sa maladie, il passe une bonne partie de son temps à essayer de retrouver, ou de maintenir, un voluptueux « contact des nerfs » avec Dieu ; le « royaume de Dieu », dit-il, en est épuisé et Dieu s’efforce d’ « éviter d’avoir à périr dans mon corps avec des parties de plus en plus nombreuses de sa totalité » (p. 150). Pour moi, cela indique deux choses : d’une part, que la mère redoutait bien le rapprochement avec son enfant ; d’autre part, l’existence de conflits internes touchant les besoins oraux, conflits que White met bien en évidence. Mon interprétation s’accorde avec les découvertes qui ont été faites concernant les délires de persécution par P. G. S. Beckett et ses collègues175, qui montrent que les délires en question reflètent, d’une manière déguisée mais néanmoins précise, les traumas réellement vécus par le patient entre les mains de ses parents.

Si j’en juge par mon expérience, l’enfant se défend contre pareille ambivalence dans la relation avec la mère en perpétuant jusqu’à l’âge adulte une relation symbiotique avec elle et en maintenant – du même coup – l’omnipotence infantile fantasmée. Avec la maturation, plus tard, de l’appareil sexuel anatomique et physiologique, il devient nécessaire de faire une différenciation sexuelle à un niveau psychologique également – de s’accepter soit comme homme soit comme femme, acceptation qui est contraire au fantasme infantile d’être les deux à la fois, d’être, en fait, la totalité du monde perçu. Mais cette différenciation est l’une des conditions de base de l’ensemble du processus d’individuation, et bien sûr, seule une personne dont l’individualité est solidement constituée peut affronter sans crainte la proximité qu’implique une relation d’amour génital et l’unité subjective qui en découle dans les moments passagers, dont parle Ferenczi, où les frontières du moi sont abandonnées. L’individu encore profondément engagé dans une relation symbiotique avec un parent n’est pas psychologiquement prêt à satisfaire à cette exigence maturationnelle. Si l’apparition de l’appétit sexuel génital – qui, normalement, est un atout dans l’effort d’individuation de la personne – lui permet de sortir de cette symbiose, il lui faut néanmoins affronter non seulement les épreuves ordinaires de son âge, mais aussi les émotions antérieurement refoulées nées de la relation avec le parent, émotions contre lesquelles la symbiose les a tous deux protégés – la rage meurtrière, par exemple, l’envie ou l’appétit sexuel prégénital. En outre, la perte de cette relation symbiotique entraîne aussi la perte de ce sur quoi s’appuie son sentiment d’identité.

Si la relation mère-nourrisson a été particulièrement perturbée, la relation symbiotique peut être plus marquée entre l’enfant et le père. Dans le cas de deux de mes patientes, il est apparu que la relation symbiotique qu’elles avaient eue avec leur père s’était brisée au moment où la fille, devenue physiologiquement femme, avait été confrontée, en même temps que son père, à une menace d’inceste trop forte pour permettre leur ancienne proximité. Dans les deux cas, la fille devint psychotique en face de cette évidence que le père l’avait, pendant tout ce temps, aimée non pour elle-même mais seulement comme une extension de lui-même, et qu’il enviait sa féminité distincte, indépendante de lui. Plongée maintenant dans la plus profonde confusion quant à son identité, elle avait ainsi été ramenée aux conflits plus anciens liés à sa mère, contre lesquels la symbiose avec le père avait servi de défense.

Que la symbiose soit plus nettement marquée avec le père ou avec la mère, l’individuation est de toute manière si réduite, et l’intérêt érotique prégénital pour la mère a été si rigoureusement écarté de la conscience, que lorsque la pulsion génitale commence à s’affirmer, non seulement son objet est incestueux – la mère –, mais encore elle prend un caractère prégénital d’incorporation, au lieu de prendre un caractère génital de maturation. Ainsi, l’adolescent ou le jeune adulte est terrorisé par cette pulsion qui le conduit non pas à l’individualisation mais à la dédifférenciation, par cette pulsion qui l’amène à être absorbé ou englouti dans une relation mère-nourrisson dont les concomitants affectifs, refoulés depuis longtemps, n’ont pas subi ensuite de maturation et émergent maintenant sous leur forme primitive. Une relation parent-enfant plus saine aurait permis une plus libre reconnaissance du mutuel intérêt érotique des protagonistes (et aurait en fait été nourrie par cet intérêt), tandis que l’enfant passait de l’oralité à la génitalité176. Mais dans le cas de ces relations mère-enfant qui conduisent finalement à la schizophrénie, la mère doit refouler l’intérêt érotique qu’elle porte à son enfant – intérêt qui, je suppose, même dans les cas normaux, prend un caractère principalement cannibalique – et le projeter sur l’enfant, qui lui semble du même coup sur-développé sexuellement ; de plus, elle met en acte cet intérêt cannibalique, naturel au fond, par une sorte de maternage étouffant, dévorant, qui étrangle l’individualité de l’enfant.

Celui-ci, pour un certain nombre de raisons, est incapable de se constituer une image corporelle réaliste. L’hostilité refoulée de la mère à son égard a pour effet de châtrer ou même de démembrer cette image corporelle en cours de formation. De plus, vu sa symbiose avec une mère mal intégrée, il introjecte diverses attitudes affectives, diverses conceptions d’elle-même qui ont été écartées par la mère ; certains de ces introjects sont fortement marqués de sexualité et, en tout état de cause, impossibles à digérer pour son moi. Beaucoup plus tard, pendant l’adolescence et au début de l’âge adulte, le garçon est gêné dans son effort pour devenir homme par un introject de la féminité dont sa mère s’est défendue ou par un introject des tendances destructrices phalliques de la mère ; quant à la fille, elle est gênée dans son effort pour devenir femme par un introject de la mère phallique, ou, dans certains cas, d’un père qui, pour diverses raisons que j’ai déjà indiquées, a très tôt usurpé le rôle symbiotique de la mère. Plus le moi est faible, plus il y a de chances pour que tout appétit sexuel soit vécu comme une fonction non pas du sujet mais de l’introject – comme quelque chose de libidineux qui lui est étranger et qui, de surcroît, est en contradiction avec la propre identité sexuelle de l’individu – le garçon sentant alors en lui une femme lascive, et la fille en elle un homme lascif.

Une troisième cause fort importante de distorsions fondamentales dans l’image du corps réside dans la contre-hostilité du petit enfant face à ces circonstances. Dans un brillant article, Stärcke177 montre que le sevrage, même dans le développement normal, constitue une première castration, puisque, pour le nourrisson, il est vécu comme la perte des seins de la mère qu’il a jusqu’à présent considérés comme lui appartenant. C’est là un fait incontestable ; cependant, c’est seulement dans le cas où le sevrage est pathologiquement traumatique qu’il y a réellement castration de l’image corporelle. On constate cliniquement que le patient, schizophrène ou autre, est subjectivement émasculé ou « déféminisé » dans la mesure où il (ou elle) possède une destructivité non résolue, refoulée, à l’égard du sein et des autres attributs de la mère. Je ne crois pas que, dans le développement normal, le sein soit subjectivement détruit par le nourrisson et que l’image corporelle potentielle de celui-ci subisse un tel dommage ; il me semble plutôt que la perte du sein est perlaborée et que le sein est intériorisé, apportant ainsi une contribution cruciale à l’image corporelle en formation de l’enfant et, par-dessus tout, aux composantes sexuelles de cette image.

À propos des introjects, je me suis aperçu que, pour les adultes préschizophrènes précairement intégrés, l’expérience d’être possédé par l’appétit sexuel (si indispensable pour connaître l’orgasme) ressemble de manière effrayante à l’expérience d’être possédé par tel ou tel introject qui gouverne irrésistiblement leur comportement. Dans le cas de deux de mes patientes, qui, pendant des années, donnèrent des signes marqués de fragmentation du moi, il s’est avéré que l’idée de prise de possession sexuelle se confondait subjectivement au sentiment d’être envahie et possédée par des introjects. Dans ces deux cas, lorsque la patiente prit finalement conscience de la présence de ces introjects – naturellement ressentis par elle comme une présence physique réelle à l’intérieur d’elle-même –, elle fut toute désorientée, ne comprenant pas comment la personne introjectée était arrivée là, et elle ne put qu’en conclure que c’était, d’une certaine manière, le résultat d’un viol.

Comme Weiss178 l’a souligné, l’identification initiale à la mère, aussi bien chez le garçon que chez la fille, est capitale pour l’établissement d’une identité sexuelle. Selon lui, le garçon doit nécessairement extérioriser l’image maternelle pour parvenir à la masculinité, comme la fille doit extérioriser l’image du père pour parvenir à la féminité. On s’aperçoit que divers besoins identificatoires, non satisfaits pendant l’enfance, peuvent dominer la scène quand survient la maturation psychique. Se voyant attiré vers des figures identificatoires masculines, le garçon pense avec effroi que, profondément, il est homosexuel, et la fille, trouvant telle ou telle figure féminine identificatoire plus fascinante qu’aucun des hommes de sa connaissance, est pareillement horrifiée par ce qui lui semble être un signe de lesbianisme.

Le grand problème du préschizophrène est, bien entendu, celui-ci : le stade de développement du moi où mère et nourrisson sont indifférenciés ayant été perpétué à un niveau inconscient, l’individu préschizophrène n’est pas parvenu à se différencier sexuellement d’une manière approfondie et les autres ne lui sont pas apparus soit comme individu homme, soit comme individu femme. L’effort pour parvenir à une telle différenciation est probablement l’une des raisons internes qui font que, pour lui, tous les sentiments humains et tous les traits de comportement possibles portent, comme tous les noms français, une étiquette sexuelle. De tels jugements ont été encouragés au cours du développement de son surmoi par des parents qui étaient eux-mêmes incertains de leur identité sexuelle et qui ont inculqué au fils l’idée fausse que, par exemple, la douceur ou l’amour des arts sont des qualités féminines, ou à la fille l’idée que l’autorité et le sens pratique sont des attributs masculins. Ces idées, quand elles sont appliquées non seulement à ces quelques qualités humaines mais à toute la gamme des expériences psychologiques, quand elles sont appliquées non pas modérément comme on le voit dans l’histoire du névrosé mais investies de tout le poids des attributs biologiques réels, expliquent que l’individu refuse inconsciemment de renoncer, adolescent ou jeune adulte, à son omnipotence infantile fantasmée pour l’échanger contre une identité sexuelle, celle, comme je l’ai dit, d’un « homme » ou d’une « femme ».

Ce serait comme devoir, au milieu de tout un patchwork d’émotions et de traits de personnalité en cours de développement, n’en accepter çà et là que certains comme récupérables, tandis qu’il faudrait renoncer au reste, et voir, par-dessus le marché, tout le tissu se défaire. Un individu ne peut accepter profondément une identité sexuelle adulte sans d’abord être capable de voir que cette identité peut exprimer toutes les potentialités affectives, presque infinies, de sa première enfance. Cela suppose qu’il soit devenu capable d’amalgamer, par exemple, ses besoins de dépendance infantiles avec ses tendances érotiques plus adultes, au lieu de tenir ces deux termes pour exclusifs l’un de l’autre, comme le fait la mère du futur schizophrène qui sent avec effroi que ses appétits sexuels n’ont pas place dans son maternage. Autre difficulté dans cette situation : la conviction du garçon préschizophrène – conviction fondée sur ses expériences intrafamiliales – qu’il ne peut gagner l’amour parental qu’en devenant – ou, peut-être, à un autre niveau inconscient, en restant – une fille ; accepter une identité masculine, devenir subjectivement un homme équivaut pour lui à renoncer entièrement à l’espoir d’être aimé un jour. Et de même, pour la fille préschizophrène, la sexualité vécue en tant que femme revient à abandonner tout espoir d’être aimée.

À propos de l’expérience déformée que ces individus ont eue de la phase œdipienne, je voudrais ici souligner deux particularités. Premièrement, l’enfant dont les parents sont très narcissiques et qui n’ont pas de véritables relations d’objet est confronté à l’impossible gageure qui consiste à essayer de rivaliser avec l’amour narcissique de la mère pour elle-même (ou l’amour narcissique du père pour lui-même) au lieu d’être confronté à une juste compétition mettant en jeu des êtres humains de chair et de sang, distincts les uns des autres. Je me souviens ainsi d’un jeune homme qui me racontait avec une jalousie pleine de désarroi que sa mère psychotique parlait avec adoration à Jésus-Christ – il ne savait pas, bien sûr, que Jésus-Christ n’était en fait qu’un aspect narcissiquement adoré, projeté, du moi de la mère.

Je me rappelle avoir été moi-même jaloux des hallucinations de l’un de mes patients hébéphrènes qui entretint avec elles, des mois durant, ce qui m’apparaissait comme une chaude et vivante intimité, dont j’étais écarté. J’ajoute que, lorsque je lui avouai mon sentiment, il me répondit, pour une fois ; il me dit, prudemment : « Vous êtes jaloux de mes hallucinations ? » Pas étonnant que les patients schizophrènes soient persuadés que leur thérapeute est fou !

Deuxième particularité concernant les expériences œdipiennes déformées : dans le cas où les parents ont réussi à établir une relation d’objet, celle-ci est faiblement établie au niveau génital, et elle reste beaucoup plus nettement au niveau mère-nourrisson de développement du moi. Ainsi, la mère, par exemple, est beaucoup plus capable d’aimer son fils bébé que son mari adulte, et la rivalité œdipienne entre mari et fils se pose en termes de « qui peut le mieux devenir, ou rester, le nourrisson que la mère est capable d’aimer ». Et, lorsque l’enfant devient jeune homme, qu’il a appris que l’on gagne une femme non pas en s’affirmant génitalement mais par régression, il a tendance à éviter d’entrer dans une, génitalité véritablement adulte et est tenté de s’accommoder d’une « victoire régressive » dans la lutte œdipienne.

Il n’est pas rare qu’un rejet, subi dans le cadre d’une histoire sentimentale, précipite la maladie schizophrénique. Or j’ai pu constater que le rejet lui-même a été, pour le jeune homme ou la jeune fille, moins traumatique que ne l’a été la réaction de sa famille à cette première relation amoureuse extra-familiale et apparemment adulte – moins traumatique pour lui ou elle que ne l’ont été leur méconnaissance choquante de la valeur de son amour, leur profonde et décevante incapacité de le laisser se dégager de la symbiose familiale. L’une de mes patientes s’entendit dire par chacun de ses parents séparément, peu avant le début de sa maladie, qu’ils espéraient qu’elle ne se marierait jamais, puisqu’ils avaient en famille de si bons moments ensemble ; et le père me déclara avec une satisfaction tranquille, le jour où il conduisit sa fille hébéphrène à l’hôpital : « Ma fille a eu deux histoires d’amour qui n’ont pas abouti, heureusement pour elle, je crois. Nous sommes toujours surpris de ses choix. » Il me décrivit là-dessus un premier soupirant quelque peu instable, et un second dont les origines sociales ne promettaient rien de bon. De tels parents minimisent l’investissement affectif dans ces histoires d’amour malheureuses, et nous, les thérapeutes, sommes tout prêts à y voir des « histoires d’amour autistiques », nous interdisant par là même d’en déceler la véritable signification. Dans un certain nombre de cas qu’au départ je mettais dans cette catégorie, je m’aperçus finalement que dans cette « histoire d’amour autistique » il y avait bel et bien eu plusieurs rendez-vous, des propositions de mariage et indéniablement de l’amour ; mais les parents avaient été trop insécures pour voir dans ces histoires autre chose que du vent et de l’imagination.

Dans son article sur la « Sexualité féminine », Freud179 dit son étonnement de découvrir, derrière l’intense attachement de la fille pour le père, une autre phase, plus ancienne, « d’attachement exclusif à la mère… tout aussi intense et passionné », et il compare cela à la surprise que l’on a lorsqu’on découvre, en archéologie, la civilisation minoé-mycénienne derrière celle des Grecs. Il ajoute :

Tout ce qui touche au domaine de ce premier lien à la mère m’a paru si difficile à saisir analytiquement, si blanchi par les ans, vague, à peine capable de revivre, comme soumis à un refoulement particulièrement inexorable. Mais peut-être n’ai-je cette impression que parce que les femmes qui étaient analysées par moi pouvaient conserver ce lien même au père dans lequel elles s’étaient réfugiées depuis la phase de pré-Œdipe dont il est question.

Mon sentiment est que Freud lui-même s’accrochait à ce rôle transférentiel de père plutôt qu’à celui de mère pour éviter de rencontrer l’angoisse qui s’associait à la perlaboration par les patientes de conflits antérieurs liés à la mère. Cela nous permet, je crois, de comprendre pourquoi Freud jugeait les patients schizophrènes, chez lesquels la résolution de tels conflits est capitale, non susceptibles de thérapie psychanalytique. Sèchehaye180, Eissler181 Schwing182 et bien d’autres thérapeutes qui s’intéressent à la schizophrénie s’accordent pour affirmer, comme l’écrivent Hayward et Taylor183, « la nécessité absolue pour le patient d’avoir une expérience infantile heureuse avec une bonne mère avant de pouvoir passer à la réalité adulte ». Mais l’angoisse qui accompagne, pour les deux protagonistes en présence dans la situation thérapeutique, le fait de revivre dans le transfert les premiers conflits mère-nourrisson rend aussi difficile qu’essentiel d’atteindre cette ancienne strate.

En premier lieu, les tendances libidinales du patient datant de la phase génitale de développement du moi sont mal amalgamées à celles qui datent de la phase orale, beaucoup plus ancienne, alors qu’elles devraient s’harmoniser les unes avec les autres. Je citerai l’exemple de cette patiente qui, voyageant en voiture avec une infirmière et moi-même, avait paru d’accord pour que je m’arrête et achète des cornets de glace pour nous trois ; mais quand on lui tendit le sien, elle manifesta à la fois un désir avide de le manger et une angoisse, comme s’il s’agissait d’un pénis prêt à la violer. D’autres fois, elle m’abordait comme un petit enfant dépendant ; puis, brusquement, je m’apercevais que notre proximité assez confortable de parent-enfant s’était transformée en une relation, totalement inconciliable avec la première, d’adulte ayant des appétits sexuels. Lorsque enfin, après des mois de thérapie, je réussis à établir un rapport à la fois avec la femme adulte et le très jeune enfant qui étaient en elle, elle s’exclama, enchantée : « Alors vous me rencontrerez au premier et au quatorzième étage ! »

L’incapacité du patient à distinguer entre fantasme et réalité complique les choses ; Sullivan184 a noté, par exemple, la prédominance, dans la schizophrénie, de rêves sexuels que le patient vit comme des attaques réelles. Il arrive parfois qu’à la longue le thérapeute aussi perde quelque peu de vue cette distinction, et réagisse à ses fantasmes sexuels à propos de la patiente, avec autant d’angoisse et de culpabilité que s’il s’agissait de consommer illicitement un acte réel. J’ai eu une patiente hébéphrène qui voulait toujours me convaincre de m’enfuir avec elle en Floride, et qui, de diverses façons, me reprochait d’être un gros balourd. Un jour, au cours d’une séance, je sentis avec soulagement qu’elle essayait simplement de faire que je me laisse un peu aller et que je partage en imagination cette expérience avec elle ; là-dessus, je lui avouai : « Bon, si vous pensez à ça en termes d’imagination, j’ai déjà eu des rapports sexuels avec vous plusieurs fois en imagination depuis le début de cette séance ! » À quoi elle répondit, avec un plaisir que je lui avais rarement vu pendant toutes ces années de désespoir : « On a fait du progrès ici ! »

De cet exemple il ressort aussi ceci : lorsque patient et thérapeute passent par de longues périodes où chacun désespère de la guérison, ils éprouvent tous deux le besoin pressant de renoncer à se battre dans un but purement psychothérapeutique, et de se contenter d’un but beaucoup plus primitif : trouver sa satisfaction sexuelle dans l’autre. On peut observer ce phénomène lorsqu’un travail d’investigation, satisfaisant pour l’un et l’autre, est interrompu pour de longues semaines ou même pour des mois par une recrudescence du retrait défensif chez le patient. Le thérapeute, qui a goûté le plaisir d’assurer avec ce patient difficile une investigation thérapeutique où la coopération des deux participants a été relativement élevée, a maintenant lieu de croire que ces gratifications sont à tout jamais perdues pour lui, et il risque d’être anormalement préoccupé par des émotions sexuelles à l’égard du patient en retrait, ou par des fantasmes à son sujet. De telles séquences indiquent assez combien les gratifications apportées par le travail psychothérapeutique ou psychanalytique185 représentent des sublimations de pulsions libidinales, qui sont interrompues pour une durée variable pendant ces périodes de retrait – plus exactement, de retrait des deux côtés – se produisant dans la relation entre patient et thérapeute. De même qu’un comportement sexuel de la part d’un individu schizophrène peut représenter une ultime tentative pour établir ou maintenir le contact avec la réalité extérieure, ou avec son propre soi – une femme paranoïde parlait du terrible sentiment qu’elle avait eu d’être « complètement coupée de soi-même » –, de même les émotions sexuelles du thérapeute à l’égard du patient en retrait peuvent partiellement représenter un effort inconscient pour combler le gouffre psychologique qui les sépare, quand des moyens plus raffinés ont échoué.

Ensuite, le patient profondément régressé peut avoir tant de mal à communiquer verbalement, ou même par gestes, qu’il tend à recourir, d’une façon ou d’une autre, au contact physique avec le thérapeute pour communiquer ; et si les contacts physiques tiennent une plus large place dans ce type de thérapie que dans l’analyse des névrosés, il faut reconnaître qu’ils ont tendance à éveiller de fâcheuses émotions sexuelles chez les deux participants. Là encore, le thérapeute a souvent des raisons de penser que, même en se basant sur les critères des relations sociales ordinaires, la vie du schizophrène isolé ne comporte, dans l’intervalle des séances thérapeutiques, aucune relation comparable en intimité à celle que le patient a avec lui, de sorte que la moindre investigation du matériel sexuel tend à se dérouler dans une atmosphère assez chargée.

Et pour finir, le sentiment d’identité sexuelle du thérapeute se trouve formidablement menacé du fait que le patient projette sur lui sa confusion ou son absence de différenciation à cet égard ; cette menace est d’ailleurs particulièrement forte pour le thérapeute homme, car le patient réagit intensément à lui comme à une mère dans le transfert. Il faut à certains de ces patients plusieurs années pour acquérir une idée nette de leur propre identité sexuelle et de celle du thérapeute. Le patient progresse dans la mesure où le thérapeute n’est pas angoissé lorsque le malade le considère comme (lorsqu’il est subjectivement) une mère aux mamelles pleines qui allaite le patient-nourrisson, ou – vu la situation mère-nourrisson mal différenciée revécue dans le transfert – lorsque le thérapeute se sent lui-même dans la position du nourrisson par rapport au patient qui est la mère nourricière186. Loewald187, Bak188 et Katan189 ont montré combien était enracinée la crainte de perdre notre moi – ou, comme l’indiquent Bak et Katan, la crainte de la castration ou de l’émasculation –, cette crainte qui vient de ce que nous désirons inconsciemment nous identifier à la mère de notre première enfance (période relativement indifférenciée). La thérapie réussie du patient schizophrène suppose que le thérapeute se libère d’une telle angoisse, et, en même temps, par dévoilements répétés, elle facilite cette libération. Le thérapeute est alors récompensé lorsqu’il voit émerger la strate minoé-mycénienne du transfert (consistant principalement en une relation bonne mère-enfant épanoui), dans laquelle les composantes affectives libidineuses et destructrices de la mauvaise mère se sont largement transformées en un amour illimité (et, en tout cas, y ont été subordonnées). Cet amour illimité qui constitue, à mon sens, le seul terrain sur lequel pourront par la suite se développer normalement la différenciation du moi et la maturation du patient190.


162 Freud, 1911, p. 77.

163 Freud, 1911, p. 43.

164 1953, p. 135.

165 1911.

166 1953.

167 1955.

168 Katan, 1954, p. 121.

169 Ferenczi, 1923, p. 153.

170 1911.

171 White, 1961.

172 Macalpine et Hunter, 1955, p. 250.

173 P. 296.

174 Macalpine et Hunter, 1955, p. 77.

175 1956.

176 Cf. mon article « Œdipal Love in the Countertransference », 1959.

177 1921.

178 1957.

179 1931.

180 1951 a.

181 1951.

182 1954.

183 1956.

184 1956, p. 162.

185 Gratifications décrites par Thomas S. Szasz dans « On the experiences of the Analyst in the Psychoanalytic Situation : A Contribution to the Theory of Psychoanalytic Treatment », 1956.

186 Voir le chapitre I.

187 1951.

188 1953.

189 1954.

190 Voir mes articles « Integration and Differentiation in Schizophrenia » (1959) et « Integration and Differentiation in Schizophrenia : An Over-All View » (1959).