VII. Les sources de l’angoisse dans la schizophrénie paranoïde

1961

Je me propose d’exposer ici ce que je tiens pour les sources majeures de l’angoisse chez les individus souffrant de schizophrénie paranoïde, en m’attachant à montrer combien les phénomènes affectifs et les phénomènes structuraux sont liés entre eux. Quoiqu’il me faille adopter presque tout au long de ce tableau le point de vue de l’observateur, je présenterai, chaque fois que ce sera possible, ces sources d’angoisse telles qu’elles sont ressenties subjectivement par le patient. Cette seconde perspective permet de comprendre l’apparent paradoxe qu’il y a à compter parmi les « sources » de l’angoisse un certain nombre de phénomènes qui relèvent de fonctions défensives du moi. Nous savons bien que les affects menaçants ne se présentent pas au patient psychiatrique lui-même sans distorsion, mais sous des formes modifiées par les défenses du moi qui, bien que destinées à servir de protection, faussent son expérience d’une façon étrange et effrayante.

Il y a un point sur lequel je voudrais tout d’abord insister : le sujet paranoïde semble très rarement – sauf peut-être dans les états de panique – ressentir l’anxiété comme telle. J’en suis venu à penser aujourd’hui que c’est chez lui, par contre, un signe pathognomonique d’avoir le sentiment que les divers éléments qui constituent son entourage – ou, plus rarement, les choses qui sont à l’intérieur de son corps – sont chargés d’une signification mauvaise, chargés d’une malveillance dirigée contre lui. On en trouvera un exemple dans la réaction de cette femme qu’on avait installée dans une nouvelle chambre à l’hôpital, après un séjour de plusieurs mois dans une pièce située à l’étage du même petit bâtiment. Lors de notre premier entretien dans cette nouvelle pièce, je me rendis compte que j’éprouvais, pour ma part, une certaine angoisse, que je rattachai à la nouveauté du lieu ; quant à elle, elle ne paraissait pas en éprouver et, quand je lui en parlai, elle déclara n’en ressentir absolument aucune. Elle me dit qu’une femme n’éprouvait pas ce genre de sentiment, qu’une femme aimait bouger et qu’en fait elle devait le faire pour pouvoir se maintenir en vie. Elle exprima en revanche une sorte de conviction, empreinte d’un sentiment de menace, que l’eau de sa nouvelle salle de bains avait un goût bien bizarre ; elle parla avec gêne du vin qu’une infirmière lui avait donné ce jour-là et qui avait un goût d’« acajou » ; elle me dit aussi qu’elle n’aimait pas être en bas près du sol parce qu’elle risquerait d’être transformée en arbre par « eux ».

Dans l’étude du cas Schreber (1911), Freud soutenait que des désirs homosexuels refoulés étaient à la racine de ces préoccupations des paranoïdes concernant la figure persécutrice – ou les figures persécutrices. Pour ma part, je crois plus juste de dire que si la figure persécutrice émerge au premier plan des inquiétudes du patient, ce n’est pas essentiellement à cause de son intérêt homosexuel refoulé, mais plutôt parce que la figure persécutrice est celle qui, parmi toutes les personnes que le patient rencontre dans les situations courantes de la vie, se prête le plus facilement au réfléchissement ou à la personnification des traits que le patient répudie le plus vigoureusement en lui-même et projette sur le monde extérieur. Alors qu’il est convaincu que la figure persécutrice le poursuit – en exerçant sur lui, d’une manière ou d’une autre, une pression menaçante –, on découvre, au cours de sa psychothérapie, qu’en réalité la situation est fondamentalement celle-ci : ses sentiments et attitudes inconscients, projetés sur cette autre personne, demandent instamment à être reconnus et acceptés dans la conception qu’il a de lui-même.

Il se trouve incapable de renoncer si peu que ce soit à son souci de l’autre personne, car, dans les faits, cela reviendrait à répudier des composantes importantes de lui-même ; de plus, l’autre personne lui est nécessaire en tant que support de ces émotions extériorisées (c’est-à-dire projetées). Mais, d’autre part, il ne peut trouver la paix par l’acceptation amicale de la figure persécutrice car cela reviendrait à admettre dans sa propre image de lui-même différents traits qui lui font horreur. Ainsi se maintient un équilibre fragile où il se sent rongé, menacé et absorbé par cette préoccupation de la figure persécutrice dont il ne peut débarrasser son esprit.

Ce mécanisme est particulièrement net chez les patients dont les projections ne s’attachent à aucune figure de la vie réelle, mais à un alter ego purement culturel. Un de ces patients avait changé son nom, à l’âge de douze ans, de John Costello en John Cousteau, pour essayer, manifestement, de se constituer une identité plus acceptable à ses yeux. Un jour – il y a des années de cela et je commençais alors à travailler avec lui dans un hôpital militaire – il arriva à une séance, tremblant et transpirant visiblement, et me raconta sa fureur lorsque, quelques jours plus tôt, à l’occasion d’un examen médical, la secrétaire l’avait appelé par erreur « John Costello ». Il s’excitait de plus en plus en parlant et me dit : « Je n’aime pas John Costello – c’était un égoïste puant… le nom me reste en travers de la gorge. » Une autre patiente, qui souffrit, pendant très longtemps, de l’illusion délirante d’avoir des « doubles » auxquels elle attribuait tous les sentiments, attitudes et comportements qu’elle avait chassés de son concept d’elle-même, parvint un jour à exprimer au cours d’une séance sa haine intense pour ces « doubles ». « Je voudrais qu’ils grillent, me dit-elle. On devrait leur tirer dessus. Ce sont des escrocs. » Je lui dis : « Vous avez l’air de les haïr autant que vous haïssez les psychiatres », et elle approuva. J’ajoutai : « Vous avez l’air de penser que les doubles sont vos ennemis autant que les psychiatres. » Elle répliqua avec véhémence : « Ils [les doubles] sont les ennemis. »

Aussi manifeste que puisse être le mécanisme défensif de la projection dans la schizophrénie paranoïde, j’en suis venu à considérer comme presque aussi importante, quoique moins aisément décelable, la défense complémentaire, à savoir l’introjection. Le patient vit chroniquement sous la menace : celle des figures persécutrices vécues comme faisant partie du monde extérieur, mais aussi celle d’introjects, qui lui sont, dans une large mesure, inconnus, qu’il promène avec lui et porte en lui. Ceux-ci sont les représentations déformées de personnes qui appartiennent, à proprement parler, au monde extérieur aux limites de son moi, mais qu’il ressent – pour autant qu’il est conscient de leur présence – comme ayant envahi son soi. Existant comme des corps étrangers dans sa personnalité, ils empiètent, en la diminuant, sur l’aire de ce qu’on pourrait désigner comme son soi – cette aire étant réduite du fait, aussi, qu’une bonne part d’affect et d’idéation appartenant à son soi est drainée, par le biais de la projection, vers le monde extérieur.

On arrive à voir, au cours de la psychothérapie, à quel point ces introjects menacent d’abolir totalement le soi.

Après de longs mois de thérapie, une malade exprimait ainsi cet état de choses : « Tenez, je ne suis même pas moi-même !… Ces gens sont dans mes intestins et dans mon estomac et dans mon cœur !… » Une autre fois, elle me dit, avec une angoisse pressante : « Qui suis-je ? Je n’ai pas d’identité. » Pendant plusieurs mois, au cours desquels elle fut dominée par un introject consistant en une constellation de traits de caractère que l’on pouvait faire remonter à sa mère, mille indices révélèrent qu’elle se prenait pour celle-ci et elle appela ses frères et sœurs « mes enfants ». Telle autre patiente se ressentait comme un « fourgon à bagages » ; une autre encore, comme l' « Arche de Noé ». Je pense aussi à cette malade qui se sentait comme le cheval de Troie, remplie de centaines de personnages ; et à cet homme qui dépeignit dans un rêve son sentiment d’être plein d’introjects : il avait rêvé d’un homme dont le ventre était si énorme qu’il pouvait à peine se remuer.

Allant un jour chez une femme pour une séance thérapeutique avec elle, je la rencontrai aux abords de sa maison ; pleine d’agitation, elle me montra une page tirée d’une histoire qu’elle essayait de lire. Le protagoniste « Je » décrivait dans cette page une conversation à laquelle participaient plusieurs personnes. La malade me dit alors : « Quatre hommes et une femme – lequel est “je” ? – Il y a William, George et Peter – peut-être que c’est Peter qui est “je”… – Lequel est “je” ? » Et comme nous entrions chez elle, elle ajouta : « Vous avez trop de gens ici, docteur Searles… Je suis envahie par les gens. » Quelque temps auparavant, elle m’avait dit qu’elle voulait « repousser les gens » et déclarait à propos de telle infirmière ou de telle autre patiente : « Elle me rappelle plusieurs personnes différentes. » Cette femme, dont l’état touchait à l’hébéphrénie et comportait la perte du sens continu de l’identité personnelle, attribuait à ces autres personnes son propre état d’organisation de personnalité, à savoir celui de « personnalité composite » – pour employer les termes d’un malade – constituée en grande partie d’introjects.

J’ai pu constater à maintes reprises que l’individu souffrant de schizophrénie paranoïde, au début si résolument sûr de tout et ne doutant jamais que ses façons de voir soient bien les siennes, atteint, après des années de psychothérapie intensive, le point où il devient clair aux yeux du thérapeute mais aussi à ses propres yeux que presque tout ce qu’il a dit n’est en réalité qu’un salmigondis mal compris des paroles prononcées par ses parents ou par d’autres personnes importantes de son enfance, paroles qu’il a répétées comme un perroquet – quoiqu’il les ait caricaturées sans le vouloir et qu’elles soient déformées à d’autres égards. On arrive à la fin à découvrir chez lui exactement la confusion d’un enfant qui s’est trouvé exposé à la cacophonie déroutante des déclarations de ses parents et qui, jusqu’alors, n’a rencontré personne en qui il ait suffisamment confiance et qui soit assez patient pour l’aider à se sortir de cette confusion. Deux de mes malades qui sont parvenus à ce stade de leur psychothérapie ont pu me dire tout à fait simplement, avec sérieux et confiance : « Je ne sais rien. »

Avant de pouvoir instaurer un tel climat de confiance et d’ouverture dans la relation transférentielle, on tombe inévitablement en cours de route sur des périodes où l’angoisse des deux participants excédera de loin la confiance mutuelle qu’ils ont pu s’accorder jusqu’ici. Au cours de ces périodes, émergera la masse non intégrée d’émotions, de souvenirs, de fantasmes, de sensations somatiques et autres perceptions, contenue initialement dans les délires rigidement formulés du patient ; il en résultera une fragmentation chaotique du fonctionnement de sa personnalité telle que, bien souvent, elle constitue une menace pour l’organisation de la personnalité du thérapeute lui-même. Dans ces moments, le thérapeute peut voir jusqu’à quel point, pour le patient, la formulation délirante de sa vie a servi de substitut à tout sens authentique et sain d’un schéma de vie191. Le paranoïde n’est pas suffisamment en harmonie avec ses semblables ; il n’est pas assez capable d’intégrer l’éternel écoulement de la vie, avec sa succession de changements et de croissances, d’accomplissements et de pertes, de naissances et de morts ; ses processus de pensée ne sont pas assez mûrs pour qu’il puisse distinguer les incidents plus significatifs de ceux qui le sont moins et les fils conducteurs de sa vie ; enfin, il n’est pas assez aimant, pas assez confiant pour que l’amour soit vécu par lui comme l’élément qui donne à l’existence humaine sa cohésion et son sens ; ni pour pouvoir sentir l’intégralité, le véritable « plan d’ensemble192 » que tout individu normal parvient à reconnaître dans son existence. J’aimerais comparer la description donnée dans le manuel de Noyés (1951) du processus de falsification rétrospective dans la paranoïa avec la réalisation saine d’un véritable modèle de vie à laquelle parvient le patient névrotique dans les dernières phases d’une psychanalyse réussie : « Les incidents du passé reçoivent une interprétation nouvelle et il leur découvre un sens qui n’avait pas été reconnu au moment où ils s’étaient produits193… »

La fragmentation à laquelle je fais allusion n’est pas différente en espèce de celle que l’on peut observer dans l’hébéphrénie. Humeurs dont la variabilité est marquée, et niveaux très disparates de l’organisation du moi peuvent apparaître en séquences changeant rapidement et de manière imprévisible. La perception qu’a l’individu du monde qui l’entoure se mêle confusément à des phénomènes hallucinatoires et à des perceptions vives de scènes appartenant à son passé. Il peut ressentir les autres ou lui-même non comme formant un tout, mais comme un composé de fragments corporels pris chez des personnes de sa vie présente et passée. Il peut s’avérer incapable de reconnaître l’enchaînement dans la pensée et le langage ; de ce que lui dit le thérapeute, il n’entendra que des fragments. Ainsi cette malade qui, depuis des années, avait manifesté ce surcontrôle rigide des sentiments, si caractéristique de la schizophrénie paranoïde, et qui, pendant de longs mois, traversa une phase de fragmentation : à un moment donné, elle hurlait que nous, les criminels, nous devrions la tuer et mettre ainsi fin à ses tortures, et l’instant d’après, elle riait avec chaleur ; ou bien c’était une femme prodigieusement arrogante qui devenait brusquement un être touchant comme un enfant ; et lorsqu’il m’est arrivé de surestimer sa capacité d’échange amical dans nos séances, elle fut submergée de sentiments profondément ambivalents que l’on put finalement faire remonter à sa relation avec sa mère. À la suite d’une de ces séances, elle devint furieusement agressive : quand les infirmières l’enveloppèrent dans un drap froid mouillé, elle mordit l’une d’elles à la poitrine ; mais presque aussitôt, alors qu’elle était encore dans le drap, elle réclama un baiser à une autre infirmière et celle-ci, touchée de cette demande que la malade n’avait encore jamais formulée, le lui donna. Ses humeurs changeaient tout aussi rapidement avec moi et je ne ferai que mentionner ici l’extrême fragmentation qui se produisit non seulement dans sa vie affective mais aussi dans tous les domaines de son fonctionnement perceptif, y compris celui de son image du corps, avant que ne puisse s’établir une réintégration saine.

Je crois qu’il convient de ne pas se contenter de faire figurer cette phase de fragmentation sous la rubrique globale de régression – qui est, en effet, une façon de la caractériser ; il faut la considérer, plus spécifiquement, comme un renversement du processus normal de développement de l’intégration et de la différenciation194. Nous voyons que le développement normal, psychologique ou biologique, est un processus d’intégration dans les structures fonctionnelles cohérentes des Anlagen auparavant séparées, et, simultanément, de différenciation des structures fonctionnelles en un schéma plus complexe qui fournit un éventail de plus en plus large de discriminations et de spécialisations du fonctionnement. Dans la phase de fragmentation que j’ai décrite, il n’y a pas seulement des phénomènes de désintégration mais aussi de dé-différenciation – terme qu’a introduit Heinz Hartmann195 pour décrire la perte des fonctions psychologiques déjà différenciées, cette perte que l’on observe dans les états de régression et, en particulier, dans la schizophrénie. Le spécialiste de psychologie comparative Heinz Werner196, qui, de son côté, a introduit ce terme, nous éclaire en comparant les états de dé-différenciation observés dans la schizophrénie et dans les cas de lésion cérébrale avec le fonctionnement du moi tel qu’on le rencontre chez les enfants et les individus des cultures dites primitives, ainsi qu’avec les modes de fonctionnement sensoriel d’un grand nombre d’espèces animales inférieures. Rapaport197 a poussé plus loin dans ce sens quelques-unes des observations de Hartmann. Une autre conception de Hartmann m’a été d’un grand secours, celle selon laquelle il y a, déjà établi à la naissance, un moi rudimentaire qui tend à suivre son propre schéma autonome de différenciation due à la maturation – processus qui est inversé dans la schizophrénie.

Ainsi voit-on que bien des manifestations déroutantes de fragmentation chez le paranoïde – ou, dans ce domaine, chez n’importe quel autre schizophrène – consistent en phénomènes relativement visibles de dédifférenciation tels que la perte des frontières du moi, qui fait que le monde extérieur et le monde à l’intérieur du soi sont mélangés, comme dans les phénomènes de projection et d’introjection dont j’ai parlé plus haut ; ou bien la perte de la capacité de distinguer entre le présent et le passé, qui fait que les personnes de l’entourage actuel sont faussement identifiées comme des personnes du passé et qu’en revanche des souvenirs très nets du passé sont vécus comme étant des perceptions actuelles ; ou enfin, la perte de la différenciation entre le penser, le sentir et l’agir, qui fait que, par exemple, le malade réagit à la pensée ou au sentiment comme s’ils étaient équivalents à l’acte.

Mais, à force d’étudier ces patients pendant des années, nous découvrons que la dé-différenciation est, sous une forme plus subtile, bien plus étendue que nous ne l’avions pensé. Ainsi, la dé-différenciation des processus de la pensée, ou, en d’autres termes, la perte des formes plus élevées de l’organisation du moi est telle qu’il ne reste au patient que peu ou pas de place du tout pour le fantasme ressenti comme tel ; chaque fois qu’il lui vient une nouvelle combinaison de pensées ou d’images mentales, il la prend pour une représentation de la réalité extérieure. Il n’a pas non plus de domaine psychologique réservé au souvenir ressenti comme tel : les gens qui sont autour de lui ne lui rappellent jamais les personnes du passé qui lui manquent alors ; pour lui, les personnes du présent sont les personnes du passé, ou bien sont ces personnes du passé sous une forme déguisée, ou encore – et c’est vrai peut-être pour le malade un peu moins atteint – elles en « font une caricature », ou, comme le disait un patient, elles « projettent » les personnes du passé.

En outre, du fait de son inaptitude à distinguer l’important de l’insignifiant, l’intentionnellement communicatif du non-communicatif, les éléments du monde qui l’entoure peuvent justifier en partie sa suspicion bien connue. Il peut être méfiant, non seulement parce qu’il a été trop souvent blessé quand il a mis sa confiance dans quelqu’un, mais aussi parce que sa suspicion suscite son unique mode de transformation et de passage au crible des données d’un monde qui est pour lui aussi complexe et déroutant que l’est pour un enfant le monde adulte. Combien de fois ai-je vu tel ou tel paranoïde commencer par être complètement désemparé par la quantité de mots et, en même temps, de gestes, manuels ou autres, venant de moi, jusqu’à ce que son attention se fixe au bout d’un moment sur un mot ou un geste ; il devient clair alors qu’en cet instant son soupçon a été une nouvelle fois confirmé, qu’il a trouvé dans sa simplification délirante de l’expérience le moyen de classer ce nouvel incident, et qu’il s’est trouvé soulagé de son désarroi momentané face à des données de la perception que sa capacité insuffisante de pensée abstraite ne pouvait lui permettre d’intégrer sur une base autre que celle de cette suspicion primitive.

J’ai découvert un fait qui m’a particulièrement intéressé : bien souvent, le patient qui traverse cette phase de fragmentation ressent, en quelque sorte sous une forme littérale et somatisée, ce qui serait pour une personne saine, dont la différenciation du moi est parvenue à maturité, une figure de rhétorique – une métaphore, par exemple – limitée, chez elle, aux niveaux de la pensée et de l’émotion et entraînant tout au plus un écho dans la représentation somatique198. Je citerai l’exemple de cette patiente qui réagit aux mots assez durs que je lui avais dits sans avoir aucunement conscience de s’être sentie blessée et trahie, mais, en revanche, avec la sensation physique très nette qu’on lui avait littéralement tiré dans le dos. Quand, un jour, elle rencontra dans un magasin du voisinage un homme d’un certain âge, dont l’allure était pitoyable, elle ne se douta absolument pas à quel point son cœur, pour employer une expression imagée, s’était porté vers lui, comme je pus m’en rendre compte dans la séance qui suivit ; mais elle éprouva à la place l’impression torturante que son cœur avait été littéralement arraché. Une autre malade, chez laquelle la honte et l’embarras commençaient à émerger du refoulement, eut la sensation, au sens propre, de s’enfoncer au travers du plancher. J’ai pu observer chez d’autres patients, qui avaient des sentiments d’admiration ou de crainte respectueuse à mon égard, qu’au lieu de les ressentir comme tels, ils me percevaient comme quelqu’un d’immensément grand ; ou qu’au contraire, ils me percevaient comme un nain s’ils étaient aux prises avec des sentiments de déception ou de mépris à mon endroit. Il arrive que les autres malades, ou eux-mêmes, n’aient pas à leurs yeux une simple ressemblance avec des moutons ou des vaches, par exemple, mais qu’ils soient littéralement perçus comme non différents des moutons ou des vaches, voire d’objets inanimés. Ils peuvent même perdre cette toute première différenciation qui fait partie du développement normal du moi dans la petite enfance : celle entre l’animé et l’inanimé199.

Le schizophrène paranoïde n’est donc pas, quand on commence à travailler avec lui, sous la seule menace d’une constellation de projections et d’introjections spécifiques ; on voit qu’il subit également celle d’une désintégration imminente et d’une dé-différenciation de la structure entière de sa personnalité : c’est un fait qui devient criant plus tard quand, au cours de la thérapie, ses défenses délirantes se sont trouvées sapées. Notre compréhension psychodynamique de la désintégration et de la dé-différenciation en tant que défenses du moi très actives (bien qu’inconscientes) et d’un genre primitif – défenses par lesquelles une partie de l’intégrité du moi est temporairement sacrifiée dans l’intérêt de la survie de la personnalité200 –, cette compréhension ne peut directement servir à alléger la menace qui pèse sur le patient.

On arrive à repérer d’ordinaire, même lors des premiers contacts avec un sujet paranoïde dont l’organisation est relativement rigide, au moins quelques signes subtils indiquant qu’il lutte contre cette désorganisation de ses processus psychologiques. Je citerai ici un court extrait du rapport d’un psychologue qui m’a rappelé un certain nombre de patients que j’ai pu voir. Il y est question d’une femme nouvellement admise à l’hôpital et souffrant de schizophrénie paranoïde ; son hospitalisation était nécessaire mais elle s’y opposait et sa maladie n’était pas suffisamment manifeste pour que la patiente puisse s’engager dans un traitement prolongé. Après avoir longuement décrit les nombreux signes de fonctionnement adéquat de la personnalité, le psychologue écrit :

J’ai trouvé plusieurs signes bien précis d’un processus psychotique chez Mme Bennett. Dans les deux premières séances que j’ai eues avec elle, elle a évoqué de nombreux symptômes somatiques assez bizarres : elle a parlé, notamment, de l’impression qu’elle avait eue au cours de son séjour dans le précédent hôpital, que ses cheveux étaient arrachés, en ajoutant qu’elle savait très bien que cette chose ne lui était pas réellement arrivée. Elle a décrit aussi son impression d’« être cassée en deux par le milieu » en me montrant son abdomen. Elle s’est lancée également dans un long discours assez bizarre pour essayer de me décrire une affection chronique dans le bas du dos… Lors d’une autre séance, elle a décrit l’angoisse qu’elle ressentait en se trouvant avec telle autre patiente qui tricotait. Elle me dit : « Ça me donne l’impression d’être comme de la laine, vous savez. » Je n’ai pu obtenir d’elle aucun autre détail à ce sujet.

Bien que ce ne soit pas mon propos ici de traiter de la technique thérapeutique, j’en dirai tout de même un mot pour mettre en évidence un autre point conceptuel concernant la dé-différenciation chez le paranoïde. Le psychanalyste ou le psychothérapeute débutant apprend, quand il fait ses premières armes avec les patients névrosés, à quel point ce que dit le patient se réfère – quel que soit le degré de conscience ou d’inconscience qu’il en a – à la situation immédiate du traitement, le patient pouvant d’ailleurs opposer une forte résistance à reconnaître dans son discours cet élément de transfert. Après des années où il s’est exercé à détecter ces racines référentielles immédiates – mais, généralement, préconscientes ou inconscientes – dans ce que ses patients disent en sa présence, le thérapeute ou l’analyste est également frappé de voir combien ce phénomène entre en jeu dans les conversations ordinaires entre les gens, dans la vie courante. Un exemple : A parle à B de l’attitude, qu’il a fortement ressentie, d’une tierce personne absente C ; ce faisant, il ne se doute pas qu’il révèle à une oreille exercée qu’il a cette même attitude, dans une certaine mesure, à l’égard de B aussi bien ; et si B n’a pas une oreille exercée, il ne perçoit pas non plus cette communication tout à fait directe que lui adresse A. Pour ma part, en tout cas, j’en suis venu à croire que ce réfèrent direct est presque toujours présent dans de telles situations.

Cette omniprésence du phénomène s’accorderait avec les travaux de Piaget201, dont les importantes et méticuleuses recherches sur le développement normal indiquent que l’établissement des frontières du moi, loin d’être achevé chez le nourrisson ou dans le début de l’enfance, est encore largement incomplet à l’âge de douze ans et n’atteint jamais son parachèvement, même dans la vie adulte. Selon Piaget, la perception du monde extérieur par un individu est déformée, même chez un adulte, par au moins quelques « adhérences » – c’est-à-dire par des projections – d’éléments qui, à proprement parler, sont contenus à l’intérieur des frontières du soi. Ainsi pourrait-on penser que dans la situation décrite plus haut, même dans le cas où il s’agit d’individus dits normaux, la différenciation de perception de A entre B et C n’est pas complète, au niveau inconscient, de sorte que les sentiments qu’il exprime à propos de l’absent C adhèrent à, ou sont dirigés vers, B, qui, lui, est présent.

Que ce phénomène se produise aussi fréquemment que je le crois ou non, on peut en tout cas penser que le schizophrène paranoïde a une conscience particulièrement aiguë de cet « élément normal de référence à soi » dans ses contacts avec les gens quand il se trouve dans la position de la personne B.

Ses frontières du moi sont si grossièrement incomplètes qu’il réagit inconsciemment, ou peut-être même consciemment, aux éléments du monde extérieur, y compris A et C, comme s’ils étaient de simples extensions de lui-même ; et c’est pour cette raison qu’il est très enclin à n’entendre dans la remarque de A sur C que ce niveau de signification qui renvoie à lui-même, et à bannir la signification que A a voulu consciemment donner.

Je voudrais dire ici quelle lourde rançon il nous faut payer pour l’utilisation de défenses psychotiques contre l’angoisse, telles que la projection et l’introjection massives, la désintégration et la dé-différenciation. La rançon, qui n’a pas son équivalent dans la névrose, est cette inquiétante étrangeté éprouvée par le paranoïde qui, par exemple, dans sa lutte menée contre un chagrin refoulé, sent que le ruissellement de ses glandes lacrymales est contrôlé par un étrange et mystérieux agent extérieur à lui-même ; inquiétante étrangeté éprouvée encore par la femme qui, projetant son appétit sexuel violemment agressif, a constamment l’impression d’être violée par un fantastique et invisible agent extérieur. L’idée que le patient a de lui-même est bridée par un surmoi si sévère que les désirs écartés, pour pouvoir simplement émerger, doivent prendre une forme déguisée au point que le patient vit dans un monde déformé qui ressemble à un cauchemar. Nous en trouvons de vivants exemples dans l’univers, à peine plus déformé quantitativement, des malades hébéphrènes. Telle femme hébéphrène, incapable jusque-là de conceptualiser son impression de n’avoir aucune sensibilité, voyait périodiquement apparaître à sa fenêtre un « homme en plastique » inhumain et mystérieux qui la terrifiait ; telle autre, ignorante de sa propre rage meurtrière, eut une hallucination où elle voyait une rangée de dents qui explosaient et marchaient interminablement d’un mur à l’autre de sa chambre en passant par le plafond ; enfin, ce malade hébéphrène, dont le concept de soi en tant que petite fille était refoulé et projeté, qui vit dans sa penderie une fillette de huit à dix ans, nageant dans un liquide pourpre, et qui me supplia d’aller au secours de l’enfant.

J’en suis venu à me poser cette question : sous quelle forme, s’il en est une, le paranoïde vit-il la conscience de son désordre de pensée et, en général, de ses mécanismes du moi ? Il a fallu quatre ans de thérapie à un malade pour qu’il puisse dire : « Voyez-vous, c’est comme ça que je pense… » et commencer à étaler devant moi, pour notre mutuelle recherche, ses modes de pensée déformés. Je crois qu’avant d’en arriver à ce stade de son évolution, le patient ne perçoit pas, dans son état plus ou moins grave de dé-différenciation du fonctionnement du moi, un désordre à l’intérieur de lui-même ; il le ressent plutôt comme une composante, indiscernable pour lui, de ces « eux » sommairement esquissés que sont les persécuteurs « anthropomorphisés » dans son monde extérieur. On trouve des phénomènes comparables dans le développement normal, chez le petit enfant qui n’est pas encore solidement affermi dans des modes bien différenciés de pensée, de perception et de sensation, et qui ne semble pas vivre les vestiges de son ancien niveau, non différencié, de fonctionnement du moi comme une réelle menace interne, mais plutôt sous la forme de figures aux contours vagues dont il est convaincu qu’elles se cachent derrière les portes fermées et dans les recoins sombres.

Dans un article classique, « Sur l’origine de la “Machine à influencer” dans la schizophrénie202 », Tausk a introduit le concept de perte des frontières du moi ; il y décrit un délire de machine à influencer, fascinante par sa complexité, où le schizophrène paranoïde voyait effectivement une projection de son propre corps, l’ensemble de son corps étant inconsciemment fantasmé comme un organe génital. Or, j’ai souvent constaté que, chez les schizophrènes, les concepts abstraits apparaissent sous une forme concrétisée et souvent anthropomorphisée ; j’en conclus que des phénomènes comme la machine à influencer – vécue pendant des années par l’une de mes malades comme « machine à surveiller203 », protectrice et veillant sur elle jour après jour – représentent, de façon très significative, le fonctionnement du moi du patient, qui est extériorisé et qui le fascine par sa complexité. L’article de Modell204 montrant que les hallucinations sont plus étroitement liées aux fonctions du moi qu’aux fonctions du surmoi va dans ce sens, et mon expérience clinique est, pour une bonne part, conforme à la sienne.

S’il est une menace qui pèse plus fondamentalement sur le schizophrène paranoïde, c’est, je crois, celle de cesser d’exister en tant qu’individu humain. Cette menace se présente sous des formes diverses. Il y a le danger que son identité ne se réduise à une seule partie de sa personne – le plus souvent, l’organe génital – au lieu de constituer une personne entière. Il y a le danger que son individualité ne soit noyée dans une relation symbiotique avec l’autre personne. Il y a le danger que son statut dans le monde de ses semblables ne soit réduit à celui d’un animal, d’un mort ou d’un objet inanimé. Et pour finir, celui de cesser totalement d’exister aux yeux des autres.

Quand on interroge les mères de ces malades, on découvre quelques-unes des causes qui font que le patient n’est pas sûr de pouvoir conserver une place solide dans la vie affective de ses compagnons humains. Ces mères, très souvent, apparaissent comme remarquablement surcontrôlées, placides et, comme l’a dit Lewis Hill205, imperméables. Une de ces mères, en parlant du père d’un patient, déclarait sur le ton le plus anodin possible : « Il est mort d’ulcères à l’estomac et d’un cancer de l’estomac et du foie. » Une autre, sur le même ton paisible, à propos de son fils quand il était nourrisson : « Pendant un bon moment, à quatre mois, j’ai cru qu’il allait mourir de faim quand il ne voulait ni manger ni prendre son biberon. »

On est saisi de voir à quel point certains parents désavouent, inconsciemment ou même consciemment, toute parenté naturelle avec leur enfant. Une mère, qui me donnait des renseignements sur le passé de sa fille schizophrène, maintenant mariée, me tenait ces propos, sur un ton moins de mépris que de détachement affectif : « Mme Matthews, depuis son tout jeune âge, était toujours ce que nous appelions une bonne fille, du type Polyanna206 : docile, obéissante et d’humeur facile ; et je croyais que pendant son enfance et son adolescence, j’avais un bon contact avec elle et que je comprenais Mme Matthews. » Pendant un court moment au cours de notre entretien, elle appela sa fille Alice « pour que ce soit plus facile », mais très vite elle retomba dans l’emploi du « Mme Matthews » qui semblait vraiment mieux s’accorder avec sa façon de considérer la jeune femme. Plusieurs fois, je me suis aperçu avec étonnement, au cours de la psychothérapie d’un patient, que l’un des deux parents estimait qu’il ou elle s’était marié bien au-dessous de sa condition, au point que le patient, dans ses efforts pour se faire accepter par ce parent, était non seulement rejeté par lui, mais même subtilement accusé d’être arriviste.

Ces attitudes sont parfois exprimées ouvertement. Une mère me dit à propos de son mariage : « Mon père y était violemment opposé parce qu’il disait que la famille de mon mari était une race complètement à bout de course. Il a tout fait pour me prouver que c’était une race qui tirait sur sa fin. Il avait fait beaucoup d’élevage », m’expliqua-t-elle – et tout cela sur un ton qui montrait qu’elle s’était depuis longtemps ralliée à l’opinion de son père. Elle poursuivit : « Il y avait tellement de tuberculose et de cancers dans la famille de mon mari que non seulement trois de mes enfants ont des troubles mentaux, mais un des membres de sa famille a eu un cancer et un autre s’est suicidé. De mon côté, on était plus fort du point de vue physique, du point de vue affectif et du point de vue intellectuel… ; mais la famille de [son] mari était une vieille famille de Nouvelle-Angleterre » tandis que la sienne était du Sud. À un moment donné, elle me raconta que son mari voulait toujours avoir un grand bateau, comme celui que son père avait eu. « Mais, dit-elle, nous ne pouvions pas nous l’offrir ; à la place, nous avons eu six enfants. Peut-être qu’au lieu d’avoir les enfants, on aurait mieux fait d’avoir le bateau. »

Souvent, on s’aperçoit vite que certains de ces pères ou mères dévalorisent les sentiments et les idées de leur enfant. Une mère me racontait que, depuis que son fils avait été en âge de tenir un crayon et jusqu’à l’âge de huit ans à peu près, il avait passé plusieurs heures par jour à dessiner. « Il dessinait toutes ses idées sous forme de caricatures, de petits dessins qui racontaient une histoire… Il nous amusait énormément avec ses étranges petites idées », ajouta-t-elle, ce qui me rappela les mots d’un paranoïde parlant de « ma petite vie » pour désigner son enfance. Une autre mère me déclara à propos de son fils, diplômé d’une grande école préparatoire : « Il n’était rien », voulant dire par là qu’il n’avait obtenu ni fonction dans sa classe ni récompense sportive. Et ce père qui me fit ce bref commentaire, avec une sorte de mépris qui amoindrissait les choses, sur les succès universitaires de son fils schizophrène : « C’est un génie ; mais, dans ces conditions, ça ne sert à rien qu’il soit un génie », faisant allusion au « refus » incompréhensible de son fils de s’appliquer à un travail précis.

La mère d’un jeune homme schizophrène, très fort et parfois dangereusement agressif, à qui je demandais si son fils l’avait déjà frappée, me répondit calmement que, plusieurs fois, il avait empoigné ses cheveux et les avait tirés, et qu’une fois – c’était une semaine plus tôt, au moment où elle essayait de le convaincre de venir à Chestnut Lodge – il l’avait giflée. Elle poursuivit, sur un ton plutôt amusé : « Je savais qu’il le ferait. » Elle ajouta que parfois il lui avait tiré les cheveux : « Pas très fort, plutôt comme un enfant qui tire sur les cheveux de quelqu’un d’autre. » Et en riant, elle déclara : « Je lui ai dit que je trouvais que c’était un grand progrès. Au moins, quand tu me tires les cheveux, tu ne fais de mal à personne. » Un père me racontait une promenade qu’il avait faite en voiture avec sa fille paranoïde qui était revenue de Chestnut Lodge pour une visite ; celle-ci avait été prise de fureur et lui avait frappé le bras à plusieurs reprises, si fort qu’il en avait été tout contusionné pendant des jours. Je fus stupéfait d’entendre cette remarque : « Je voulais me concentrer sur la conduite de la voiture, alors j’ai fait comme si de rien n’était. »

J’ai pu voir chez une de mes patientes les effets de ce genre de réaction, ou d’absence de réaction de la part des parents. Au bout d’une longue thérapie, elle me confia, tout à fait simplement et avec résignation : « Personne ne réagit jamais à moi affectivement. » Il fallut des années de thérapie pour qu’une patiente se libérât du concept de soi – qu’elle avait depuis longtemps mais qui était resté inconscient jusque-là – selon lequel elle était un « bonhomme de neige sous verre » – comme ces petits bonhommes de neige que l’on voit sous un globe de verre, avec de la neige artificielle –, tout à fait en dehors du monde des relations humaines ; et c’est avec le plaisir le plus intense que, finalement, elle fit cette découverte : « Je suis vivante, docteur Searles. » Une autre malade sentit, pendant des années, qu’elle était un robot, ou parfois d’autres sortes de machines, avant de pouvoir se convaincre qu’elle était un être humain, capable de réponses affectives et d’en susciter chez les autres. Un peu avant, elle m’avait dit que sa famille « se servait d’elle comme d’un objet pour s’amuser ».

Après une longue période de thérapie, une patiente, en pleurant amèrement, m’a fait cette remarque : « J’avais l’impression de n’avoir rien à moi, presque. » Et elle me raconta que, lorsqu’elle était petite, sa mère avait donné, sans la consulter, sa maison de poupée à une association d’orphelins, sa voiture de poupée à quelqu’un d’autre, son chandail préféré à une sœur cadette, et qu’elle avait fait châtrer son chien ; également sans la consulter, une sœur aînée, qui partait pour l’Université, avait pris à la patiente tous les livres qu’elle voulait. Autre cas : celui de cette femme divorcée, mère de deux enfants en bas âge. Elle me dit au sujet de sa mère : « Si les choses ne vont pas comme elle l’entend, elle peut très bien, si elle le veut, me retirer son aide financière et emmener mes enfants. Elle m’a menacée de me couper les vivres depuis que je suis malade. Elle a vendu ma maison, elle a vendu la sienne et en a acheté une autre avec de la place pour elle, pour la bonne et les deux bébés », ajoutant avec un rire vide : « Et elle n’a pas laissé de place pour moi. »

On découvre, dans tous les cas, que les parents (ou l’un d’eux) ont été, pendant qu’ils élevaient leur enfant, si absorbés dans une relation transférentielle à divers membres de la famille, y compris le patient, que l’existence propre de celui-ci n’a pas été pleinement reconnue. (Si je parle ici de relation transférentielle, c’est qu’elle peut être ramenée à des éléments inconscients appartenant à leur propre enfance.) J’ai vu une mère, par exemple, dont le fils aîné, mort depuis longtemps, était manifestement pour elle une figure transférentielle beaucoup plus vivante et absorbante que ne l’était son fils vivant qui était schizophrène. On assiste aussi à ce même phénomène dans les relations familiales du conjoint d’un malade : nombreux sont les cas où le mari d’une patiente paranoïde est si absorbé par sa relation avec leur fille – qui est inconsciemment pour lui une figure maternelle – qu’il finit par ne laisser à la malade, pour tout ce qui concerne les choses pratiques, aucune place dans sa vie psychologique ni dans la structure familiale. Une patiente m’a raconté que, pendant son enfance, quand sa mère et sa grand-mère paternelle, qui vivaient avec eux, se lançaient dans leurs éternelles disputes, la « tension était terrible » et, me dit-elle, « on ne faisait pas plus attention à moi que si j’avais été un meuble de la pièce ».

Une autre femme, qui avait eu des parents tous deux schizoïdes – en mettant les choses au mieux – et qui était convaincue de n’avoir jamais eu un seul foyer, ou une seule famille stable, confia à une infirmière : « J’ai été dans tant de maisons et on m’a fait rencontrer tellement de gens qui se cachaient derrière un journal. Ou bien ils ne s’aimaient pas, ou bien, d’une façon ou d’une autre, on m’en rendait responsable… » Cet exemple montre combien l’enfant qui est si peu assuré de pouvoir réellement affecter les autres est enclin à développer la conviction qu’il possède un pouvoir magique, un pouvoir de destruction inhumaine sur ces autres. Il y a deux autres raisons qui expliquent ce concept de soi : c’est, d’une part, l’incompréhensible importance de son transfert – et, par conséquent, de son pouvoir – sur les sentiments de ses parents, et, d’autre part, son hostilité inconsciente.

J’eus une malade qui, à côté de ces multiples facteurs étiologiques, avait l’impression d’être une « force du mal » plutôt qu’un être humain. Une autre m’a confié, d’un air tourmenté : « J’excite chez les autres leur pouvoir destructeur contre la vie », et, à propos d’un traitement antérieur qui n’avait pas réussi, elle m’a dit avec désespoir : « J’étais, et je suis encore, imperméable à toute influence du psychanalyste. » Elle comparait son imperméabilité à un « cancer ». Elle m’a déclaré un peu plus tard : « J’ai pensé que ma petite fille – pour autant qu’un enfant a besoin de sa mère – serait plus heureuse avec son père ; puisque je suis si malheureuse, je ne pourrais pas m’empêcher de la contaminer… » La psychothérapie de ces malades révèle invariablement qu’ils ont depuis longtemps la crainte de transmettre leur maladie à d’autres personnes, comme si elle était causée par des germes et communicable par un contact physique.

Il y a quelque chose de poignant à constater que, dans un certain nombre de cas, cette conception d’un soi qui n’est pas fait pour le monde des humains – conception due à un quelconque effet destructeur mal compris que le malade aurait sur les autres – semble représenter un effort pour justifier l’isolement physique dans lequel l’enfant a vécu et la privation de contact physique et affectif avec une figure parentale. Il faut compter, au nombre des raisons qui expliquent que l’enfant se convainc de l’effet destructeur de son amour sur les êtres humains, la désorganisation angoissée tout à fait évidente avec laquelle ces mères, et parfois les pères, ont accueilli les efforts faits par le patient après sa première enfance pour entrer en intimité avec eux.

J’aborderai brièvement les autres conditions étiologiques. Il y a d’abord l’incapacité du parent à considérer l’enfant, dans ses rapports avec lui, comme une personne entière ; par exemple, le petit garçon n’aura une signification psychologique pour sa mère ou son père qu’en tant que pénis ; et la fille, pour le père ou la mère, ne sera pour ainsi dire qu’une paire de jolies jambes ou de seins maternels. Il y a ensuite l’incapacité du parent à distinguer nettement l’enfant de ses frères et sœurs, ou de lui-même. J’eus une patiente qui avait deux sœurs, de deux et quatre ans plus jeunes qu’elle, et qui commença le récit de ses souvenirs par ces mots : « Quand j’avais six, quatre et deux ans… », comme si elle se sentait ne faire qu’une seule et même personne avec ses sœurs. Près d’un an plus tard, elle put m’expliquer que sa mère « n’avait jamais l’air de se rendre compte que nous [les filles] étions différentes les unes des autres ». Une mère m’a fait un jour, d’un ton un peu narquois, ce commentaire sur son fils : « George proteste violemment si je m’adresse à lui sur le même ton que j’emploie pour parler à son père ou à sa sœur. Il proteste énergiquement [dans le premier cas] en me disant : “Je ne suis pas papa ! Je ne suis pas marié avec toi !” » Dans la relation symbiotique avec la mère ou le père, l’enfant, naturellement, est bien souvent contraint d’exprimer à la place de ses parents leurs sentiments inconscients. Telle mère, qui paraissait presque totalement ignorer sa propre hostilité paranoïde – considérable –, m’a fait une description particulièrement malveillante d’un des nombreux médecins qui, selon elle, n’avaient pas su traiter son fils ; elle me déclara, en me montrant qu’elle approuvait ce propos : « Eddie a dit qu’il avait envie de le tuer, et pour un peu il l’aurait fait. » Une autre mère qui m’avait fait le même genre de compte rendu paranoïde sur les expériences de sa fille, qui était passée entre les mains de quantité de thérapeutes, fit cette brève remarque sur l’un d’entre eux : « C’était un abruti et il a fait du mauvais travail » ; et, à propos d’un autre thérapeute, ce commentaire encore plus bref : « Je voudrais avoir sa peau » ; et pourtant, elle n’avait pas l’air de se considérer comme une personne violente. En évoquant pour moi le passé de sa fille, elle me parla de l’époque où celle-ci avait partagé sa vie avec un amant : « J’ai vécu dans la terreur permanente de ce qui pourrait arriver cette année-là, me dit-elle ; tous les deux sont violents, tous les deux sont pleins de haine, et il aurait pu arriver n’importe quoi. » On reste étonné de voir qu’en dépit d’une telle pression parentale, tant de patients s’arrangent pour ne tuer personne.

Je ne m’étendrai pas ici sur ce que l’on pourrait tenir pour les causes internes de la crainte ressentie par le patient de cesser d’exister en tant qu’être humain vivant. Il est toujours plus difficile pour lui, et pour le thérapeute, d’élucider ces causes que de faire la lumière sur les façons dont d’autres personnes l’ont déformé. Ces facteurs internes, qui sont, bien entendu, étroitement liés aux facteurs externes, peuvent s’énumérer ainsi : a) un très large refoulement, par le patient, de ses émotions, qui explique en grande partie son impression d’être mort ou d’être un objet inanimé ; b) le déni inconscient de ses besoins de dépendance : considérant que son thérapeute, par exemple, « n’a pas plus d’importance pour moi que cette tache sur le mur » – comme le formulait un malade –, il suppose, en projetant ce déni de dépendance, que pour l’autre, il n’est lui-même pas grand-chose ; c) l’extériorisation de ces conflits internes : il se sent comme un « pion » ou une « balle en caoutchouc » sur laquelle tapent les êtres puissants sur qui s’extériorisent ces conflits ; d) l’éloignement affectif de tout lien humain – expression courante d’une hostilité : cet éloignement est si extrême qu’il a l’impression d’être un simple « fantôme », pour employer le mot d’un patient ; enfin e) l’attachement à la croyance infantile que les autres sont omnipotents et omniscients, ce qui est une façon assez efficace de négocier avec son propre sentiment de responsabilité coupable, mais qui laisse une place extrêmement ténue à la possibilité d’exister pour son propre compte.

Pour compléter cette description de l’étiologie de la schizophrénie paranoïde, je devrais encore faire état de deux autres facteurs : premièrement, la présence de sentiments d’amour profondément refoulés dans la relation mère-enfant : ce facteur est responsable en grande partie du fait que l’enfant introjecte la fragmentation de personnalité submergée de la mère, et que la mère – qui est profondément convaincue que l’intimité avec elle est destructrice pour l’enfant – commence à s’éloigner psychologiquement de lui quand il est encore nourrisson207 ; et deuxièmement, le fait que la mère et l’enfant n’arrivent pas à dépasser leur mode de relation symbiotique, mode de relation que l’on ne trouve normalement que lorsque l’enfant est nourrisson. Leur symbiose est maintenue jusque dans l’âge adulte du patient, et les sentiments (ou d’autres contenus psychologiques) de l’une ou l’autre partie qui menacent la symbiose sont projetés sur le monde qui entoure les deux personnes. Non seulement, des sentiments comme la haine et la convoitise sexuelle sont projetés sur le monde extérieur, qui apparaît alors d’autant plus menaçant à l’enfant ; mais une grande part de ses capacités du moi, étant incompatibles avec la symbiose avec sa mère, sont projetées sur diverses autres figures, qui, pendant un temps, sont vues plus grandes que nature mais lui apportent toujours, en fin de compte, un désenchantement. On peut penser que l’enfant et la mère ont tous deux été incapables de traverser avec succès la phase ambivalente de sa première enfance – ou, pour être plus juste, la phase ambivalente de la relation mère-enfant, puisque, dans le développement normal, c’est une phase d’ambivalence aussi bien pour la mère que pour l’enfant. Pour parvenir à une véritable relation d’objet, par opposition à la symbiose, il faut que cette ambivalence mutuelle soit affrontée, acceptée et intégrée dans le concept que chacun a de lui-même et de l’autre.

La menace que représente pour le schizophrène paranoïde son appétit génital prend tout son sens quand on la relie avec les phénomènes structuraux de symbiose, de non-différenciation et de dé-différenciation que je viens d’évoquer. Son identité sexuelle est sommairement différenciée, et si d’autres aires de sa personnalité sont tout aussi sommairement délimitées, il n’en reste pas moins que la culture est particulièrement punitive à l’égard de la différenciation sexuelle incomplète. D’autre part, son omnipotence infantile non dépassée – qui est une facette de la symbiose mère-enfant toujours à l’œuvre – est directement menacée par la nécessité où il se trouve d’accepter une seule identité sexuelle et de renoncer à l’autre qui lui est complémentaire ; il, ou elle, ne peut être entièrement un homme, ou une femme, sans abandonner ce fantasme d’omnipotence auquel il est obstinément attaché. En outre, l’appétit génital apparaissant à une époque où ses relations d’objet se font surtout au niveau de la symbiose avec la mère – qui n’est elle-même que peu différenciée sexuellement et qui a une image du corps phallique très forte, même si elle est inconsciente –, il s’ensuit que la pulsion sexuelle sera dirigée soit vers la mère, soit vers des substituts de la mère, ce qui aura pour l’enfant, garçon ou fille, des connotations d’inceste et d’homosexualité. Un autre élément joue un rôle important dans la menace que représentent les appétits sexuels pour ces jeunes gens : on peut le faire dériver de leurs besoins d’identification fortement contrariés ; le besoin de la jeune femme de s’identifier à une figure maternelle adéquate est ressenti par elle comme une « tendance lesbienne » absolument inacceptable et le jeune homme vit le besoin de s’identifier à une figure paternelle comme une « tendance homosexuelle » tout aussi honteuse.

Même s’il est génital dans son expression, le désir opère en fait, si l’on considère sa portée psychologique dans les relations d’objet, au mieux à un niveau oral – le premier stade de développement après la complète symbiose ; il en résulte que le rapport sexuel crée chez le malade une menace de manger le partenaire ou d’être mangé par lui. Les sentiments cannibaliques sont acceptés avec une relative facilité par les individus sains comme étant l’accompagnement naturel des besoins oraux remontant à la toute première enfance ; mais, chez les paranoïdes, je crois qu’ils sont le plus souvent profondément refoulés et projetés sur les autres personnes : ce qu’ils craignent, c’est d’être dévoré par l’autre dans l’acte sexuel. Il a fallu, à tous mes patients schizophrènes paranoïdes dont l’état s’est sérieusement amélioré, des années de thérapie avant qu’ils ne prennent conscience de leurs désirs cannibaliques. Voici un poème qui résume bien ce qu’ils pensent du rapport sexuel avant d’en arriver à cette étape de leur évolution ; il a été composé par un jeune homme intellectuellement brillant et plein d’esprit mais profondément paranoïde. C’est un pastiche de l' « Annabel Lee » d’Edgar Allan Poe ; il s’intitule : « Miss Cannibalee ».

It was many and many a day ago,

In a city you all can see,

That a maiden lived whom you might know

By the name of Cannibalee ;

And this maiden she lived with no other thought

Than a passionate fondness for me.

 

I was a lad and she was a lass ;

I hoped that her tastes were free.

But she loved with a love that was more than love,

My yearning Cannibalee ;

With a love that could take me roast, or fried,

Or raw, as the case might be.

 

And that is the reason that long ago,

In a city you all can see,

I had to turn the tables and eat

My ardent Cannibalee —

Not really because I was fond of her,

But to check her fondness for me.

 

But the stars never rise but I think of the size

Of my hot-potted Cannibalee.

And the moon never stares but it brings me nightmares

Of my spare-rib Cannibalee ;

And all the night tide she is restless inside

Is my still indigestible dinner belle bride,

In her pallid tomb, all rent free,

In her carnivorous sepulchre – me.

 

Il y a mainte et mainte année,

Dans une ville que vous pouvez voir,

Vivait une jeune fille que vous pouvez connaître

Par son nom de Cannibalee ;

Et cette jeune fille ne vivait avec aucune autre pensée

Que de m’aimer passionnément.

 

J’étais jeune homme, elle était jeune fille ;

J’espérais que ses goûts étaient sincères.

Mais elle m’aimait d’un amour qui était plus que de l’amour,

Ma tendre Cannibalee ;

D’un amour qui me voulait rôti ou frit,

Ou cru, selon le cas.

 

Et c’est pourquoi, il y a longtemps,

Dans une ville que vous pouvez voir,

J’ai dû renverser les rôles et manger

Mon ardente Cannibalee —

Non pas vraiment parce que je l’aimais

Mais pour refréner son amour pour moi.

 

Mais les étoiles jamais ne se lèvent nue je ne pense à la grosseur

De mon ragoût de Cannibalee.

Et la lune ne rayonne jamais sans m’apporter des cauchemars

De ma côte de Cannibalee ;

Et tout au long de la nuit, elle s’agite à l’intérieur,

Est mon dîner encore indigeste de belle fiancée,

Dans sa tombe blafarde, libre de tout loyer,

Dans son sépulcre carnivore – que je suis.

 

Dès qu’on commence à travailler avec chacun de ces patients, on se rend compte facilement que des sentiments refoulés comme l’hostilité et le désir sexuel sont pour quelque chose dans son angoisse paranoïde ; mais, au fur et à mesure que l’on avance dans la thérapie, on s’aperçoit que c’est la gamme tout entière des sentiments humains qui a été chez lui refoulée depuis longtemps, et qu’elle constitue une source tout aussi importante de son angoisse. Il faut parfois des mois pour découvrir qu’il est en proie à la solitude, à la dépendance inassouvie et à des sentiments d’abandon ; à la crainte et à la culpabilité ; au désarroi et au désespoir ; au désenchantement et au chagrin ; à une pitié jusqu’alors étouffée et à un amour sans bornes. Ces sentiments, il n’est pas facile de les entendre exprimés. Je citerai l’exemple de cette femme qui avait été enfermée pendant des années dans des défenses paranoïdes dures comme du silex avant de commencer une thérapie ; elle put enfin exprimer son désespoir par ces mots : « Si j’avais quelque chose, une raison d’aller mieux, ce ne serait pas pareil » ; son chagrin, par cette remarque : « Si j’ai peur d’être proche des gens, c’est que j’ai tellement envie de pleurer » ; sa solitude, en souhaitant pouvoir transformer un insecte en personne pour avoir un ami ; et son désarroi face à son ambivalence, en disant à propos de ses efforts pour communiquer avec les autres : « Je me sens exactement comme un petit enfant au bord de l’Atlantique ou du Pacifique ; il essaie de construire un château – juste à côté de l’eau. Quelque chose commence à être saisi [par l’autre personne], et puis, bang ! c’est parti – une autre vague. » Et ce n’est pas non plus toujours très facile de découvrir, avec le temps, qu’on est si important aux yeux du patient, si vénéré par lui qu’il brûle d’envie, manifestement, d’être comme l’anneau de votre doigt, qu’il voit partout votre visage chez les gens qu’il rencontre tout au long de la journée, et qu’il trouve que les jours sans séance thérapeutique n’existent pas, rétrospectivement, pour lui, pas plus qu’une grande partie de sa vie. Mais quand il réussit à exprimer l’un de ces sentiments, on peut penser qu’il est en passe de quitter sa forteresse paranoïde pour rejoindre le grand courant de ses frères humains.


191 En Anglais : pattern in living (N. d. T.).

192 En Anglais : « master plan » (N. d. T.).

193 1951.

194 Cf. mes articles « Integration and Differentiation in Schizophrenia » et « Integration and Differentiation in Schizophrenia : An Over-All View ».

195 1939.

196 1940.

197 1958.

198 Cf. mon article « The Differentiation between Concrete and Metaphorical Thinking in the Recovering Schizophrenic Patient », 1962.

199 Cf. The Nonhuman Environment in Normal Development and in Schizophrenia.

200 Cf.  « The Differentiation between Concrete and Metaphorical Thinking in the Recovering Schizophrenic Patient », 1962.

201 1930.

202 1919.

203 En anglais : « Watcher-Machine ». To watch a à la fois le sens de veiller (et même de veiller sur) et d’observer, de guetter (N.d.T.).

204 1958.

205 1955.

206 Polyanna : type de personne bon enfant, insouciante, toujours optimiste (d'après la jeune héroïne débordant d'un enfantin optimisme des romans o'Eleanor H. Porter) (N.d.T.).

207 Cf. chapitre III.