IX. Mépris, désillusionnement et adoration dans la psychothérapie de la schizophrénie

1962

Je me propose ici de décrire le rôle, dans la psychothérapie de la schizophrénie, de trois états affectifs étroitement liés entre eux : le mépris, le désillusionnement243 et l’adoration. J’insisterai aussi sur leurs rapports avec l’étiologie de la maladie. Si je m’intéresse aux vicissitudes de ces trois sentiments en particulier, ce n’est pas que les autres états affectifs soient de moindre importance dans l’étiologie et la psychothérapie de la schizophrénie ; mais les connexions intéressantes qui existent entre ces affects, en ce qui concerne aussi bien le développement du moi que son fonctionnement dans la vie adulte, sont devenues, du moins en ce qui me concerne, un moyen de plus d’éclairer cette maladie complexe. Je dois, pour commencer, signaler que les psychodynamiques qui vont être examinées ici ne sont pas considérées – à quelques exceptions près que l’on devrait aisément reconnaître – comme limitées à la schizophrénie et particulières à cette maladie. En effet, elles me semblent être à l’œuvre, à des degrés variables d’intensité affective et d’importance psychopathologique, dans la psychose et la névrose en général, et j’accorderai une attention particulière au rôle de ces sentiments dans le développement normal de la personnalité.

Lorsque j’ai commencé à travailler à Chestnut Lodge, j’ai très vite constaté que le mépris tenait, dans la psychodynamique de la schizophrénie, une place bien plus considérable que ne le laissait supposer la littérature concernant cette maladie. Après coup, cela ne paraît pas surprenant lorsqu’on pense à l’efficacité avec laquelle le mépris défend l’individu profondément perturbé contre toute une gamme de sentiments plus angoissants. En effet, dans la mesure où cet individu méprise l’autre personne, celle-ci est perçue comme incapable de susciter chez lui la terreur, la peur ou le malaise ; incapable de susciter des sentiments d’infériorité et d’humiliation ; de faire naître en lui des sentiments positifs tels que l’affection, l’intérêt érotique et les besoins de dépendance – avec, pour corollaire, le risque que ceux-ci demeurent insatisfaits ; et enfin incapable de lui infliger, par son départ, des sentiments tels que le rejet, l’abandon, l’angoisse de séparation et le chagrin.

Ce n’est pas un hasard si le principal sentiment que manifestent de nombreux schizophrènes au début de la psychothérapie, ou qu’ils arrivent à exprimer en premier dans le cours de la cure, est le mépris. Ce n’est pas seulement vrai des schizophrènes paranoïdes qui sont relativement capables de parler ; j’ai été frappé par l’intensité du mépris qui accompagnait leurs premières verbalisations, même dans les cas de patients catatoniques jusqu’alors muets, et tout aussi frappé de découvrir la formidable dose de mépris qu’il y avait chez les hébéphrènes, lesquels ont eux-mêmes si fortement tendance à susciter le mépris de leur entourage. L’une de ces patientes hébéphrènes me confia, lorsque son propre comportement commença à devenir moins « bête » et en faisant allusion au rire d’un autre malade : « Ce rire est le signe d’un esprit vide » ; ou encore : « Les gens sont des riens du tout. » Une autre hébéphrène, qui avait particulièrement l’aspect d’un animal, déclara sur un ton de souverain mépris que les gens autour d’elle étaient tous remplis de pus ; une autre encore déclara qu’elle me trouvait absolument « dégoûtant » et « monstrueux », et me dit : « Vous êtes tellement laid que je ne peux pas vous supporter ! »

J’en suis venu à croire que l’un des soucis qui tourmentent le plus le schizophrène – qu’il soit borderline ou plus profondément psychotique – est la crainte de laisser voir le mépris dont il est subjectivement rempli. Erikson remarque que la « perte du sens de l’identité se traduit souvent par une hostilité méprisante et vaniteuse à l’égard des rôles jugés convenables et souhaitables par la famille ou la collectivité immédiate244 ». Les individus relativement sains qui vivent avec le schizophrène ont tendance à le rejeter. Ce n’est pas seulement leurs préjugés bien connus à l’égard de la maladie mentale qui interviennent ici : ils sentent à juste titre, lorsqu’ils l’approchent, tout le mépris qu’il a pour eux et pour tout ce qu’ils représentent.

En travaillant il y a plusieurs années avec une femme profondément paranoïde, il m’est venu à l’esprit que son mépris, son cynisme et sa méfiance apparemment sans limites étaient les caractéristiques qu’on s’attendrait à trouver chez un individu fixé à un état de désillusionnement non résolu – c’est-à-dire incomplet. En gros, le processus de désillusionnement complet implique que l’on voit l’autre comme totalement bon, puis – avec l’apparition chez l’autre d’un aspect qui n’est pas aimable – comme totalement mauvais ; implique ensuite que l’on intègre à la fois les « bons » et les « mauvais » percepts245 de l’autre dans une évaluation réaliste de celui-ci. La femme en question était, elle, fixée au second stade de ce processus : le monde et tous ceux qui l’habitaient étaient manifestement, à ses yeux, presque uniformément mauvais.

Depuis, j’ai appris à sentir le désillusionnement que contiennent les expressions de mépris, d’antagonisme et d’hostilité active du schizophrène. Lorsqu’on décèle cette note de désillusionnement, on voit le patient sous un jour tout différent car on sent que son hostilité est, en fin de compte, une réaction à des sentiments positifs sous-jacents qui cherchent à s’exprimer mais qui, depuis longtemps, ont été refoulés par suite d’expériences de désillusionnement, venues trop tôt et d’une intensité trop écrasante pour qu’il puisse les intégrer. Incapable à ce stade précoce de mener à terme le processus de désillusionnement – avec les sentiments complexés de blessure, de déception douloureuse, de dédain, d’adoration frustrée, et finalement d’acceptation tendre qu’implique le succès de ce processus –, il a vécu à la place un clivage de l’objet décevant en deux – ou parfois en plusieurs – objets distincts ; ou bien, si le processus s’est produit très tôt, les percepts originels disparates de la mère ont eu de plus en plus de mal à se fondre dans un percept intégré de la mère comme personne unique et totale.

Ainsi, la fixation du patient adulte à cette « phase noire » du processus de désillusionnement constitue non seulement une réaction à des traumas non assimilés du passé, mais aussi une formidable défense inconsciente – analogue, mais à un niveau un peu plus profond, au mépris qui tend à prédominer au début du traitement – contre la reconnaissance des sentiments positifs refoulés dans sa vie actuelle.

Dans ses « Nouvelles remarques sur les psychonévroses de défense246 », Freud insiste sur le rôle central de l’autoreproche dans la paranoïa, mais il ne dit rien du rôle du désillusionnement causé par soi ou par les autres. S’il note quelque part dans son étude du cas Schreber247 que « celui que l’on hait et craint à présent en tant que persécuteur fut en son temps aimé et vénéré », à aucun moment il ne mentionne explicitement le rôle qu’a joué dans la maladie de Schreber le désillusionnement comme tel. Dans son article intitulé « A combination of Defence Mechanisms in Paranoid States », Paula Heimann248 a su décrire le conflit de sentiments du petit enfant, avec le clivage de la mère en objets séparés ; elle parle de la culpabilité qu’éprouve le patient à passer de l’amour à la haine de l’objet ; mais elle ne mentionne pas le désillusionnement. Elle parle aussi de « l’expression de triomphe qu’arbore le paranoïaque lorsqu’il convainc son persécuteur d’incompétence, de stupidité, de cruauté, etc. », mais elle n’indique pas qu’il pourrait s’agir surtout d’un triomphe, à un niveau inconscient, sur les sentiments de désillusionnement que lui cause son persécuteur, sentiments intolérablement douloureux et, par conséquent, refoulés.

Par ailleurs, dans leurs articles consacrés aux patients qui fonctionnent, dans leurs rapports avec les autres, sur le mode « comme si » (as if) – comme s’ils faisaient l’expérience d’un engagement affectif profond alors qu’en réalité ils sont incapables d’avoir une relation autre que sur la base d’une identification primitive du type imitatif par suite de leur identification superficielle à une mère narcissique –, Hélène Deutsch249 et Annie Reich250 reconnaissent entièrement, par implication logique, l’importance étiologique du désillusionnement dans la schizophrénie : a) pour Hélène Deutsch, ces patients justifient la dénomination de « schizoïdes » et Annie Reich les classe dans la catégorie des états limites ; b) Hélène Deutsch souligne le rôle du désillusionnement dans ces états « comme si » ; enfin c), se fondant sur ses propres observations de schizophrènes, elle pense que « le processus schizophrénique traverse une phase “comme si” avant de construire la forme délirante ».

Dans le même esprit, l’article de A. Cohen251 sur le maniement de l’angoisse dans un cas de schizophrénie paranoïde montre que le développement d’un délire chez le patient en question fait partie d’une lutte pour préserver l’image de père idolâtré d’un précédent thérapeute. C. V. Ramana252 fait également valoir dans son article sur les états limites l’importance étiologique du désillusionnement profond dans l’histoire de ces patients.

Les Mémoires de Schreber, point de départ de l’étude de Freud, montrent bien le rôle important et caractéristique que joue, comme j’en suis venu à le croire, le désillusionnement dans la schizophrénie paranoïde. Ces Mémoires ne constituent nullement un document desséché qui n’aurait qu’une simple valeur historique ; ils offrent une source toute prête, vivante, abondamment détaillée, de données cliniques qui, dans leur psychodynamique fondamentale, me sont apparues très similaires aux expériences que m’ont communiquées les paranoïdes que j’ai traités et que je traite encore. C’est en cela que la remarque des traducteurs, Macalpine et Hunter253, selon laquelle les « Schreber sont légion », me paraît pleinement justifiée.

On découvre, en lisant le récit de Schreber sur le déroulement de sa maladie, que, parmi les causes complexes qui déterminent celle-ci – comme n’importe quelle autre psychose ou névrose –, l’une des principales réside dans sa lutte opiniâtre pour à la fois écarter et se colleter avec des sentiments refoulés évidemment intenses de désillusionnement : il a été désillusionné par les différentes figures qui comptaient pour lui – Dieu (qui, à mon sens, est avant tout une représentation délirante de sa mère), sa femme, son médecin Fleschig, etc. Quelques brefs extraits de son récit suffiront ici à le montrer.

Après avoir décrit les tourments que lui causent presque sans relâche les tentatives visant à lui « assassiner l’âme », tentatives qu’il ne peut se défendre d’imputer à Dieu, il fait néanmoins cette remarque : « Je ne dois pas manquer d’ajouter que ma foi en la grandeur et en la sublimité de Dieu et de l’ordre universel n’a pas été ébranlée » (p. 59).

Son incapacité d’affronter le désillusionnement causé par sa femme apparaît au moment où il cite un poème que celle-ci lui a apporté et qui commence ainsi : « Avant que la vraie paix puisse t’étreindre – la paisible et silencieuse paix de Dieu… » Il est clair pour le lecteur que le poème traduit dans son ensemble les souhaits de mort apparemment inconscients et la rage violente de la femme contre ce mari qui souffre mais qui se montre orgueilleusement distant. Juste avant de citer ce poème, Schreber raconte comment il avait les « nerfs de l’âme de [sa] femme dans [son] corps… Ces parties d’âme étaient pleines de l’amour dévoué que ma femme m’a toujours manifesté, elles étaient les seules âmes qui se montraient désireuses de renoncer à leur propre existence ultérieure et de trouver leur fin dans mon corps… » (pp. 115-116).

On sent qu’il lutte contre le désillusionnement causé par son médecin, le professeur Fleschig, au travers de commentaires comme celui-ci : « Il me semble rétrospectivement que le plan du professeur Fleschig pour me guérir consistait à accroître le plus possible ma dépression nerveuse afin de provoquer tout d’un coup une guérison par un brusque changement d’humeur. C’est tout au moins la seule façon dont je puisse expliquer l’événement suivant, que je ne pourrais autrement qu’attribuer à une intention mauvaise… » (p. 66). Évoquant les persécutions que lui inflige l’âme de Fleschig, il souligne qu’il doit admettre comme possible que « ce que j’ai écrit… à propos du nom de Fleschig ne se rapporte qu’à l’âme de Fleschig, qu’il convient de distinguer de l’homme vivant… On appréciera que je ne désire en aucune façon porter atteinte à l’honneur du professeur Fleschig dans mon livre futur » (p. 243).

Le juge Schreber a sans doute trouvé amère cette ironie du sort qui voulut que la plus haute cour d’appel de Saxe, celle-là même dont, peu de temps avant le déclenchement de sa psychose, il avait été nommé président, conclût ainsi le rapport des délibérations au cours desquelles il avait énergiquement plaidé sa propre santé mentale : « Pour la Cour, il ne fait aucun doute que l’appelant est fou » (p. 342). Schreber, dont l’incapacité de faire face à des sentiments de désillusion a certainement eu un rapport avec son incapacité d’exercer correctement la brillante profession à laquelle il était parvenu, s’avère pathétiquement incapable de discréditer à ses propres yeux le psychiatre qui a été désigné par la cour et qui le tient pour fou ; il interrompt son vigoureux plaidoyer pour déclarer : « Je serais sincèrement désolé que le docteur Weber se sente insulté par l’une quelconque de mes paroles, car j’ai la plus haute estime pour son caractère aussi bien que pour ses capacités professionnelles et scientifiques » (p. 289). On pourrait, bien sûr, voir dans de telles affirmations l’effort d’un paranoïde pour éviter de ressentir toute l’intensité de sa condamnation des autres ; mais mon travail clinique m’a souvent montré que des interprétations posées en termes d’évitement d’un désillusionnement pénible s’accordent beaucoup mieux avec la propre expérience affective du patient.

Il est relativement facile de repérer l’importance du désillusionnement refoulé chez les personnes souffrant de schizophrénie paranoïde ; cependant, le désillusionnement peut être tout aussi important dans d’autres variétés de schizophrénie. Une femme hébéphrène, par exemple, qui, pendant des mois, montra que son image du corps était fragmentée et très incomplète, avait longtemps idolâtré son père, juriste éminent jouissant d’une grande considération. Il vint à l’hôpital juste au moment où elle commençait à reconnaître, dans la relation transférentielle, l’aspect « petit-garçon-dépendant » de son père. Après avoir vu celui-ci, elle se mit à me décrire le comportement de petit enfant gâté qu’il avait eu ; brusquement elle se prit le front et me dit, prise visiblement de terreur et d’une angoisse physique insupportable : « Tout mon front se brise ! » Il me semble qu’introjectivement, elle vivait comme le brisement d’une partie de son image du corps ce qu’un individu plus sain aurait été capable de vivre comme le brisement d’une idole faisant partie du monde extérieur – à savoir, du père autrefois idolâtré. Cet incident me fit réfléchir et je me demandai si le moi extrêmement fragmenté caractéristique de l’hébéphrénie n’avait pas toujours pour origine l’introjection très précoce, par le nourrisson ou le jeune enfant, d’une telle figure parentale d’idole brisée dans le monde extérieur, introjection qui serait due à des expériences de désillusionnement, survenues trop tôt pour le moi de l’enfant et pour son image du corps pour s’être solidement établies. Ce que d’autres patients m’ont appris des processus hébéphrènes est venu renforcer cette impression ; mais la place me manque ici pour rendre compte de données la justifiant.

Avant d’aborder plus explicitement le rôle de l’adoration, du désillusionnement et du mépris dans l’étiologie et la psychothérapie de la schizophrénie, il convient d’examiner brièvement le rôle que jouent ces phénomènes affectifs dans le développement normal du moi.

En ce qui concerne le tout début du développement du moi, la majorité des auteurs psychanalytiques s’accordent à penser avec Freud254 que, comme l’écrit Fenichel, « lorsque l’expérience force l’enfant à renoncer à croire en son omnipotence, il considère les adultes, devenus maintenant des objets indépendants, comme omnipotents, et il tente, par introjection, de partager de nouveau leur omnipotence255 ».

J’ai peu à peu acquis la conviction, grâce à une accumulation d’indices révélant la manière dont le schizophrène adulte en régression profonde ressent son univers – avec des perceptions du monde subjectivement extérieur qui datent d’une époque où il n’était pas capable de percevoir avec la même netteté son monde subjectivement intérieur –, que la séquence décrite par Fenichel devrait être inversée pour offrir un tableau plus exact de la situation. En effet, je suppose que, pour commencer, le nourrisson prend conscience de l’omnipotence comme fonction de la mère et que, plus tard, en introjectant celle-ci, il se ressent lui-même comme omnipotent. Mais il me semble encore plus conforme à la vérité de concevoir cela de la manière suivante : la mère et le petit enfant font réciproquement l’expérience d’une union subjectivement omnipotente au cours de la première phase, préambivalente, de la symbiose normale mère-enfant. Dans la phase suivante de leur symbiose, phase ambivalente introduite par un accroissement de la complexité des besoins du nourrisson, et donc par une diminution des possibilités de satisfaction de ces besoins, la mère et le nourrisson doivent l’un et l’autre subir et surmonter un processus de désillusionnement – désillusionnement causé par soi aussi bien que par l’autre dans l’ancienne symbiose – pour que puisse être abandonnée la phase d’omnipotence et pour que s’établissent chez le nourrisson les fondements de son individualité.

Quels que soient ici la séquence correcte ou le meilleur système de référence pour envisager cette toute première différenciation du moi, il faut noter que l’adoration mutuelle est le climat affectif indispensable à la première phase de cette différenciation – que j’appelle la phase symbiotique préambivalente256 –, tout comme le désillusionnement réussi est un élément nécessaire à la phase suivante. Winnicott257 décrit d’une manière convaincante la « non-intégration primaire » du monde de l’enfant âgé de moins de cinq à six mois ; c’est un monde où « les parcelles de la technique des soins, des visages vus, des sons entendus et des odeurs senties ne seront juxtaposées que progressivement pour composer un seul être qu’on appellera la mère » ; on se rend compte alors que l’adoration mutuelle est le moyen nécessaire qui permet au petit enfant non seulement de s’identifier primitivement à la mère, mais, plus essentiel encore, de développer une image intégrée d’elle comme personne totale. Il considère que toutes les choses importantes de sa vie proviennent de cette seule source et cette expérience constitue le prototype de toutes ses futures expériences d’adoration.

Pour Winnicott258, Marion Milner259 et Rycroft260, l’illusion et la désillusion sont des processus normaux qui jouent un rôle essentiel lorsque le petit enfant établit une relation créatrice avec le monde. Je voudrais souligner que les toutes premières phases de l’intégration – l' « illusionnement » – et le désillusionnement représentent le prototype des expériences de synthétisation et de désynthétisation des percepts, et que si ces premières expériences s’accompagnent d’un affect de désillusionnement trop douloureux, il en résultera par la suite une altération équivalente dans le développement de la capacité totale du moi à synthétiser et à re-synthétiser les données psychologiques ; il ne faut pas oublier ici que la vie quotidienne, même chez les adultes, comporte des apports continuels d’illusion et de désillusion, et, dans une maturation normale, un « art » de vivre l’illusionnement et le désillusionnement qui va croissant à mesure que l’individu approche son environnement d’une manière plus confiante et plus créatrice et que s’affine sa capacité d’évaluation de la réalité extérieure et interne. Notons en passant que Loewald261 a souligné le rôle d’intégration que jouent les apports maniables d’idéalisation mutuelle parent-enfant et le désillusionnement dans la formation normale du surmoi de l’enfant – autrement dit, dans son intériorisation des attentes et des exigences parentales.

Lorsque s’établit pour la première fois le sens de sa propre individualité séparée, de même que plus tard, au cours de phases telles que l’adolescence – phases critiques pour la réaffirmation et l’élaboration plus poussée de l’autonomie de son moi –, l’individu doit nécessairement être capable d’éprouver consciemment (au lieu de le refouler) du mépris pour les autres, y compris pour ses parents et les substituts parentaux. Tant qu’il percevra les parents comme omnipotents, il n’aura aucun moyen de se différencier d’eux ; il est inconcevable qu’on puisse se séparer de quelqu’un qu’on perçoit comme tout-puissant. Poussé temporairement jusqu’à l’extrême limite, le mépris aide l’enfant à réduire à des proportions tolérables la perte qu’implique sa différenciation psychologique d’avec le parent ressenti jusqu’ici comme omnipotent ; le mépris l’aide aussi à mieux apprécier ses propres pouvoirs individuels en cours de développement. Plus tard, lorsqu’il sera adolescent ou jeune adulte, l’accentuation de ce mépris tourné vers l’extérieur l’aidera à se sentir capable de se frayer un chemin dans un monde adulte qui, sans cela, lui paraîtrait terriblement puissant et contraignant par rapport à ses propres capacités, lesquelles, pour la plupart, n’ont pas encore été mises à l’épreuve. À ce propos, je pense que ce qui « sanctionne » l’autonomie d’un individu, c’est, assez fréquemment, le fait qu’il a eu le courage de répudier quelque chose – une idée, une croyance ou une coutume – tenu pour sacré par la personne (parent ou figure parentale) la plus importante à ses yeux.

Ce n’est pas seulement lors de ces phases critiques du développement du moi mais durant toute la vie que l’on a besoin d’éprouver librement mépris ou adoration, et cela non seulement pour parvenir à une évaluation réaliste de la réalité extérieure, mais aussi pour pouvoir procéder à une identification sélective – en s’assimilant les qualités désirables que l’on aperçoit chez les autres et en barrant la route aux traits de personnalité indésirables ou en s’en débarrassant ; ce genre d’identification sélective, d’après Erikson262, s’intensifie au cours des crises d’identité de l’adolescence normale. L’adoration et le mépris arrivent à constituer l’un des instruments affectifs fiables qui permettent à l’individu de faire face à la réalité extérieure et intérieure, aux aspects partiels des autres et aux siens propres ; et, chose plus importante encore peut-être, ce qui, chez les autres et chez soi, est unique et individuel finit par être considéré comme digne d’adoration – digne d’être chéri et entretenu –, et ce qui interfère avec cette qualité individuelle, comme digne de mépris.

Dans le développement infantile de l’individu qui succombera plus tard à la schizophrénie, des circonstances multiples empêchent l’enfant de passer par les étapes que j’ai décrites, à savoir l’adoration chez le nourrisson et le petit enfant, plus tard le mépris et le désillusionnement, et l’établissement de l’autonomie du moi ; elles l’empêchent ensuite de développer son aptitude à évaluer la réalité intérieure et extérieure grâce à une « utilisation » plus efficace de l’adoration et du mépris (et d’autres sentiments), dans un processus incessant d’illusionnement-désillusionnement-rapport à la réalité. Ces circonstances malheureuses dans l’environnement de l’enfant sont essentiellement liées à un manque d’estime de soi chez les parents et à une intégration précaire de leur moi. Je parlerai de la mère, dont l’importance dans les toutes premières phases est plus immédiate. Toutefois, ces carences doivent aussi exister chez le père, sinon l’enfant, d’après ce que j’ai pu voir, ne deviendrait jamais schizophrène.

Parce qu’elle ne s’estime pas assez elle-même, la mère est incapable d’accepter l’adoration, l’idéalisation que le nourrisson et le petit enfant ont besoin de lui porter pour pouvoir développer à la fois un percept intégré de la mère et un sens de leur propre totalité par identification à cette mère perçue comme totale. Une telle vision de la mère est trop incompatible avec le sentiment qu’elle a de sa non-valeur, sentiment qui constitue pour l’essentiel son identité personnelle ; elle réagit alors, dans son rôle maternant, par une angoisse accrue et par une intégration personnelle relâchée.

Au lieu de posséder un sens solide et mature de sa valeur personnelle, la mère dirige vers l’enfant une sorte d’adoration irréaliste, qui repose sur le transfert d’une adoration non perlaborée pour sa propre mère et qui préserve son narcissisme inconscient non résolu. Tout comme l’image qu’elle a d’elle-même est une image dualiste mal intégrée – où ses sentiments conscients de non-valeur personnelle se superposent à son omnipotence narcissique inconsciente non résolue –, l’image qu’elle a du nourrisson est mal intégrée : elle porte une adoration irréaliste à tous les aspects du nourrisson qui lui permettent d’espérer une quelconque satisfaction de ses tendances transférentielles narcissiques, en même temps que, par dépréciation, elle ne reconnaît pas le nourrisson comme personne réelle – et surtout ne reconnaît pas en lui les premières ébauches d’individualité. Ainsi, à mesure qu’il prend conscience de la manière dont sa mère réagit à lui, il découvre avec désespoir le fossé gigantesque qui sépare, d’une part, l’idolâtrie de sa mère – idolâtrie de quelque chose qu’elle voit en lui, mais qui, pour l’enfant, ne fait pas réellement partie de lui-même – et, d’autre part, le mépris profond qu’elle a pour des attributs qu’il ressent comme étant les siens propres. Il vit sous la menace constante que le parent n’en vienne à perdre irrévocablement et d’une manière destructrice ses illusions sur lui ; c’est cette menace qu’exprimait indirectement la mère de l’une de mes patientes lorsqu’elle déclarait à sa fille, quand celle-ci ne répondait plus aux attentes de sa mère : « Les gens [sic] te laisseront tomber comme une vieille chaussette ! »

L’enfant ne peut donc que sentir qu’un gouffre insurmontable sépare des émotions et des percepts opposés ; tout ce qu’il peut faire, c’est s’efforcer de les maintenir séparés, au lieu de les synthétiser, comme parvient à le faire l’enfant normal avec ses percepts opposés de la mère adorée et méprisée et comme le fait la mère de cet enfant normal avec les percepts opposés qu’elle a de son enfant. Il faut noter que, dans le premier cas, la mère compte sur l’enfant non seulement pour réaliser ses ambitions à elle, démesurées et narcissiques, mais aussi, dans une large mesure, pour satisfaire ses exigences régressives non résolues (l’enfant doit lui éviter de composer avec ses frustrations infantiles), exigences qui impliqueraient quelque chose comme une omnipotence chez l’enfant.

Même dans des conditions normales, la lutte du jeune enfant pour accomplir son individuation est certainement une lutte profondément ambivalente : pour se constituer en tant qu’individu distinct avec des pouvoirs indépendants de la mère, il doit prouver qu’elle n’est pas omnipotente ; mais, d’autre part, il lui faut affronter les sentiments de désillusionnement et de perte qu’il éprouve inévitablement lorsqu’il découvre qu’elle n’est pas toute-puissante. Que l’on comprenne bien cela : l’enfant qui succombera à la schizophrénie n’est pas seulement moins libre que l’enfant normal d’exprimer son mépris – et par conséquent, moins libre d’éprouver consciemment un tel sentiment ; il a aussi plus de raisons de ressentir du mépris, une plus grande « quantité » ou une plus grande intensité de mépris s’étant développée en lui.

Il faut d’autre part noter que la mère qui, consciemment, se ressent comme sans valeur exige en apparence de l’enfant un respect exagéré, mais que, secrètement, elle exige son mépris pour être confirmée sans cesse dans son sentiment d’être un individu digne de mépris. Cela produit une intense culpabilité chez l’enfant par réaction aux sentiments de mépris qu’il lui porte ainsi secrètement.

Le trop grand et trop précoce « désillusionnement » – processus refoulé et incomplet – causé à l’enfant par la mère, survenant avant que réalités intérieure et extérieure ne soient solidement différenciées, laisse à l’enfant la conviction inconsciente que le désillusionnement détruit l’autre si l’on se permet de le ressentir. C’est ainsi qu’un schizoïde déclarait à propos de sa nouvelle petite amie (toute dernière d’une longue série d’amours éphémères) : « Si je pouvais au moins la voir comme elle est en réalité : ou bien je la couvre de fleurs, ou bien je la vois comme une rien du tout ! » absolument comme si changer son percept de l’autre, c’était changer la personne réelle. À propos d’une femme qui idéalisait ses objets d’amour, Rycroft263 remarque : « Elle avait l’impression, m’a-t-elle dit une fois, qu’elle avait assassiné tous ses objets perdus. » L’un de mes patients, qui avait manifesté au début de notre travail les symptômes caractéristiques des schizophrènes borderline, parvint à me dire au bout de deux ans de traitement : « J’ai peur d’exprimer tout le mépris que j’ai en moi, parce que, si je le fais, les gens se réduiront à rien et je serai tout seul. »

Cette expérience de loyauté que fait le jeune enfant se trouve, elle aussi, faussée ; il est loyal non pas envers un guide admiré et fort mais envers un être tragiquement diminué et faible. Il sent que sa mère dépend complètement de cette loyauté. Dans son effort pour maintenir la figure adorée et admirée qui lui est nécessaire dans la réalité extérieure, il introjecte les carences de la mère et les ressent comme des éléments qui font partie de lui plus que d’elle. Cette introjection – où l’on pourrait voir aussi une perpétuation de la non-différenciation symbiotique – représente, au fond, l’expression de son amour se sacrifiant littéralement pour elle264, ainsi qu’une défense le prémunissant contre les sentiments écrasants de mépris qu’il pourrait éprouver à l’égard de la mère et contre le désillusionnement causé par elle. Ce processus d’introjection, qui commence avant même la formation de son image du corps, est l’un des facteurs responsables de l’image corporelle incomplète du schizophrène adulte.

Par exemple, le sentiment d’avoir la tête grossièrement déformée et incomplète tel que l’éprouvent certains patients s’explique en partie par des sentiments refoulés de mépris à l’égard de la stupidité d’un parent ; de même, le sentiment que les régions génitales ou d’autres parties du corps sont déformées ou incomplètes qu’éprouvent d’autres patients a principalement pour origine un mépris refoulé à l’égard des soins de la mère ; on se souvient ici de la femme hébéphrène dont le « front se brisait ».

Un certain nombre d’auteurs ont montré comment les schizophrènes borderline utilisaient inconsciemment l’illusionnement et le désillusionnement comme défenses contre des sentiments divers. Dans l’article classique où elle décrit le mode de relation du patient « comme si » (as if), Hélène Deutsch265 indique clairement que l’idéalisation des objets, chez un adulte de ce type, sert à éviter la confrontation avec le vide affectif de ses relations avec autrui. Annie Reich266 confirme les conclusions d’Hélène Deutsch selon lesquelles ce trouble a pour origine l’identification primitive du patient à une figure maternelle idéalisée ; identification qui est projetée sur les « objets d’amour » se succédant dans la vie adulte. Voici ce qu’écrit Annie Reich sur le type de mère qui favorise chez l’enfant cette mauvaise relation d’objet : « … la mère a complètement dominé les membres de la famille et leur a donné la conviction qu’elle était la plus belle, la plus élégante, la plus efficace et en tout point la personne la plus merveilleuse du monde. Elle s’est surtout préoccupée de l’impression qu’elle produisait sur les gens267 ».

Je voudrais montrer ici comment une série de désillusionnements manqués tend à évoluer avec les années. Conséquence de ces désillusionnements, la confiance de l’individu dans sa capacité d’épreuve de réalité diminue – alors que, dans une maturation normale, s’accroît sa confiance dans sa capacité de plus en plus discriminante et donc de plus en plus fiable d’appréciation de la réalité. Ainsi, le besoin qu’a l’individu d’une autre personne omnipotente, à laquelle il pourra entièrement se fier, s’intensifie, et le choix de ces personnes potentielles devient, par conséquent, de plus en plus irréaliste.

Le livre intitulé The God That Failed268, auquel ont collaboré six écrivains célèbres et dans lequel chacun des auteurs raconte comment il a fini par perdre ses illusions sur le communisme, fait apparaître un autre point intéressant. Plusieurs d’entre eux ont rejeté l’idée nouvelle du communisme lorsqu’ils se sont aperçus qu’il existait dans la société russe les mêmes injustices sociales que celles qu’ils en étaient venus à mépriser dans la société capitaliste qu’ils avaient toujours connue. C’est, à mon sens, le signe d’un désillusionnement manqué, incomplet, que de ne pouvoir accepter la présence d’éléments anciens – d’éléments appartenant à un passé méprisé – dans une vision plus claire, plus neuve du présent et de l’avenir. Il faut, dans une certaine mesure, accepter, amalgamer ces éléments anciens et nouveaux pour pouvoir sentir profondément la continuité entre le passé et le présent. Ce sentiment de continuité est lui-même essentiel pour que l’on soit capable de se représenter – et de travailler à – une situation future désirable en tant qu’elle est issue des circonstances présentes. L’individu qui n’a pas « appris » à compléter la séquence de désillusionnement a d’autant plus besoin d’idolâtrer de manière irréaliste d’autres personnes, chez lesquelles il pourra trouver une force « omnipotente » sur laquelle s’appuyer – et cela parce que le sentiment mature d’une continuité dans le temps, si indispensable pour faire face progressivement à la réalité, ne s’est pas développé au sein de son propre moi.

Le livre en question met aussi en lumière le rôle que joue l’illusionnement, ou l’idéalisation, comme défense inconsciente contre la confusion. Lorsqu’on songe à l’état de confusion qu’engendre l’environnement familial de l’enfant qui deviendra schizophrène, on se rend compte à quel point cette confusion profondément enracinée de l’enfant tend à détruire la séquence normale de maturation « idéalisation-désillusionnement » à des fins défensives. L’article de Rycroft269 met aussi en lumière d’autres fonctions défensives de l’illusion et de l’idéalisation ; il montre que celles-ci permettent à l’individu de se défendre contre le retrait d’investissement des objets réels, contre l’ambivalence et contre un sentiment de désespoir et de futilité.

La mère que j’ai décrite n’est pas seulement incapable d’accepter la véritable adoration que lui porte le jeune enfant ; elle a, en outre, tendance sans le vouloir à contrecarrer son besoin de trouver quelqu’un d’autre à idolâtrer ; pour ce faire, elle l’encourage à agir avec la défiance, le mépris qu’elle a elle-même vis-à-vis des figures représentant l’autorité. L’enfant a donc un comportement continuellement provocant, iconoclaste que la mère considère fièrement comme une marque de « spontanéité » ou d’« indépendance » – qualités qu’elle a l’impression de n’avoir pas réussi à acquérir, ou qu’on lui a déniées lorsqu’elle était petite. Une telle attitude de la part de l’enfant tend à le couper de tous ceux qui pourraient, en acceptant ses sentiments d’adoration, favoriser les nécessaires premières identifications à des adultes normaux.

Avant d’aborder la question de la place que tiennent le mépris, le désillusionnement et l’adoration dans la relation entre le schizophrène et son thérapeute, je ferai une dernière remarque : la maladie schizophrénique, typiquement, se manifeste pour la première fois lorsque l’individu se trouve confronté à un désillusionnement qui l’écrase. Précisément, il n’arrive plus à maintenir la relation symbiotique avec un parent, une relation qui a été perpétuée jusqu’à l’âge adulte – longtemps après l’époque où la symbiose mère-enfant est normalement résolue – en partie pour que demeurent refoulés le mépris intense et d’autres sentiments négatifs. L’individu se trouve maintenant confronté au poids d’une évidence qu’il ne peut plus nier, à savoir que l’intérêt apparemment altruiste que lui portait le parent était, à l’origine, fondamentalement narcissique – que cet intérêt s’est porté sur lui non pas en tant que personne réelle et indépendante, mais seulement en tant qu’extension du soi du parent ; comme le disait avec déception une schizophrène qui venait d’éprouver une désillusion : « Les gens ne s’intéressent qu’à eux-mêmes. » Cette évidence l’oblige aussi à reconnaître que ce même parent a non seulement de graves faiblesses dans sa personnalité, mais aussi une dose de haine à son égard qui lui donne tout lieu de croire que cette personne jadis adorée est, en réalité, son plus mortel ennemi. De tels sentiments sont trop douloureux pour qu’il puisse en avoir autre chose qu’une vision fugitive ; il le peut d’autant moins qu’il lui faut affronter seul ces sentiments puisque les autres membres de la famille ne les valident pas ; et le système de la maladie schizophrénique se développe rapidement comme un ensemble de défenses (avec les mauvaises identifications, les interprétations délirantes, le déni massif, etc., qu’il comporte), qui lui offre une « réalité » supportable.

Pendant toute la psychothérapie du patient, les sentiments évoqués ici sont prévalents, aussi bien chez le thérapeute que chez le patient ; leur ordre d’apparition est, dans ses grandes lignes, prévisible : d’abord, le mépris ; plus tard, le désillusionnement ; et encore plus tard – au cours de la phase que j’ai appelée la symbiose thérapeutique270 –, l’adoration.

Comme le mépris est loin de faire partie des sentiments que l’on accepte traditionnellement de la part d’un médecin à l’égard de son patient, le jeune thérapeute tend à refouler son mépris, et il le met en acte de diverses façons plutôt que d’en être conscient. Dans son travail avec des schizophrènes chroniques, il doit être capable d’éprouver un tel sentiment à leur égard : car non seulement le comportement du schizophrène mérite effectivement souvent le mépris, mais un tel mépris constitue un des éléments importants de la cuirasse qui lui est nécessaire pour préserver son estime de soi face aux patients qui, l’un après l’autre, jour après jour et pendant des mois, lui témoignent du dégoût, du dédain, un antagonisme froid ou une ignorance complète. Un sentiment de mépris à l’égard d’une telle attitude est une autoprotection, nécessaire sur le plan humain, contre le sentiment d’infériorité et de rage impuissante que les patients, au cours de cette phase de la thérapie, tendent à susciter en lui. Le thérapeute plus insécure, incapable d’affronter les sentiments de mépris qu’il éprouve par représailles, aura tendance à tenir un rôle transférentiel « prématurément idolâtré » – amènera le patient à le considérer comme un mentor omniscient – dans un effort inconscient pour éviter de jouer le rôle transférentiel du parent fou, stupide, qui est absolument nécessaire à la guérison du patient271. Ce dernier tend à participer à ce processus, pour éviter d’être confronté à son propre mépris, si abondamment mis en acte dans son attitude. Il faut au patient et au thérapeute beaucoup de courage pour affronter de plus en plus directement leur mépris, première phase de la séquence décrite ici.

Si le patient et le thérapeute s’accrochent indéfiniment à l’un ou l’autre des deux modes de relation – relation d’idolâtrie défensive (prématurée) ou bien relation de mépris chronique –, ils ne pourront pas parvenir à la phase de désillusionnement ; car pour que cette seconde phase soit traversée, il faut que les sentiments d’idolâtrie et de mépris soient rapprochés l’un de l’autre – c’est-à-dire qu’ils doivent être vécus simultanément, de façon de plus en plus intense, par chacun des deux participants.

C’est maintenant le propre désillusionnement non « perlaboré » du thérapeute, datant de la symbiose infantile qu’il a eue avec sa mère, qui constitue un facteur contre-transférentiel sur lequel achoppe, dans bien des cas, le progrès thérapeutique. C’est seulement dans la mesure où le thérapeute a sondé, ou s’avère capable de sonder, l’abîme d’un tel désillusionnement qu’il peut aider le patient à descendre au travers de cette couche transférentielle pour pénétrer dans la phase suivante, celle de l’adoration mutuelle illimitée, caractéristique de la toute première symbiose mère-nourrisson. Autrement, le thérapeute évitera comme la peste toute position transférentielle de mère omnipotente de ce genre, ou bien il s’accrochera indéfiniment à une position défensivement « omnipotente » qu’il n’ose pas laisser le patient mettre sérieusement en question.

Sur le plan technique tout simplement, il est très utile de pouvoir déceler la déception, le désillusionnement qui tente de se frayer un chemin au travers des reproches acerbes et constants du patient paranoïde. Mais pour arriver à déceler cela, il faut pouvoir être en empathie avec le patient déçu, et bien des thérapeutes trouveront peut-être moins désagréable d’être l’objet de reproches incessants que de sentir cette déception. Le patient lui-même pourra inconsciemment se défendre, au début, d’éprouver ce sentiment comme tel ; aussi en ressentira-t-il plutôt les dérivés symboliques, étranges et concrétisés. C’est ainsi, par exemple, qu’une femme paranoïde vécut pour la première fois le désillusionnement que lui causait son mari – lequel avait obtenu le divorce pendant son hospitalisation – sous la forme d’une conviction délirante selon laquelle des morceaux de lui se trouvaient disséminés partout aux alentours de Chestnut Lodge ; et elle me fit comprendre qu’à certains moments de nos tête-à-tête, lorsque je devenais, disons, lourdement « psychiatrique », au lieu de sentir le désillusionnement en tant que tel, elle avait littéralement l’impression que nous avions été ensemble en avion, et que brusquement je l’avais laissée tomber au fond de la mer. Pendant des mois, elle jeta divers objets dans les toilettes, geste qui s’avéra finalement être un acting out du désillusionnement que lui causaient différentes personnes (dont moi-même), personnes que ces objets symbolisaient inconsciemment pour elle.

En éprouvant des sentiments progressivement plus intenses de désillusionnement l’un par l’autre, patient et thérapeute parviennent petit à petit à éprouver des sentiments profonds d’acceptation mutuelle, d’acceptation aimante, adorante, entière : chacun accepte l’autre et s’accepte lui-même comme être humain dans la relation. Dans ce processus, le thérapeute parvient à accepter profondément deux choses : d’une part, que le patient ne peut être indéfiniment une mère omnipotente pour lui ; d’autre part, que le patient, qui a pourtant remarquablement favorisé la croissance personnelle du thérapeute à un degré notable, ne peut le transformer en la personne que, dans l’idéal, il aimerait devenir.

Dans le développement normal, l’humour représente l’un des accès importants à la sublimation du désillusionnement, et l’apparition de l’humour dans la relation thérapeutique est un des signes indiquant que patient et thérapeute ont commencé à intégrer, à maîtriser le désillusionnement dans cette relation.

Avant même que le mépris défensif ait été entièrement résolu, les profonds sentiments d’adoration du patient peuvent apparaître sous forme d’agir : par exemple, le patient trouvera l’occasion de s’asseoir par terre ou même de s’étendre sur le sol et il pourra ainsi, à la lettre – s’il ne l’est pas encore consciemment au niveau affectif –, « être aux pieds » du thérapeute. Une hébéphrène commença à se sentir, sur un mode largement somatisé, « assommée » par la figure maternelle du thérapeute pour qui – après avoir éprouvé pendant des années du mépris et un antagonisme intense à son égard – elle s’était prise d’une adoration semblable à celle d’un petit enfant. Lorsque plus tard, de tels sentiments viennent à sa conscience, le patient sent pendant un temps que la figure parentale représentée par le thérapeute ne doit pas les voir car cela pourrait l’effrayer ; le thérapeute découvre alors avec surprise que tout en tenant des propos méprisants, le patient lui lance sans le vouloir des regards remplis d’une ardente adoration.

J’ai eu il y a plusieurs années une jeune femme, initialement catatonique ; à l’encontre du désir que j’avais exprimé, elle mit fin à la thérapie alors qu’elle avait fait de nets progrès mais n’était pas encore complètement guérie. Je me suis rendu compte après coup à quel point j’avais inconsciemment pris part à son désir de cesser l’investigation thérapeutique. Au cours d’une des dernières séances, elle m’avait apporté un matériel qu’elle venait de se remémorer : elle se rappelait qu’étant petite, elle avait l’habitude de lever les yeux avec respect vers sa mère ; elle se souvenait très bien qu’elle jouait par terre aux pieds de sa mère, et ces pieds, d’après sa description, étaient comme ceux d’un géant. Je suis certain aujourd’hui que j’avais inconsciemment évité qu’elle en vienne à exprimer à mon endroit une telle dépendance dont, à l’époque, la profondeur me terrifiait.

J’ai eu plus récemment des patients qui, à la différence de la malade précédente, exprimaient à mon égard dans la relation transférentielle un respect et une adoration sans bornes ; ils me voyaient comme un majestueux Lincoln, comme ce Lincoln dont la statue, au Lincoln Memorial, suscite chez le spectateur la crainte respectueuse et l’adoration ; pendant des mois entiers, ils me prenaient pour Dieu ; j’étais tout bonnement le soleil et le ciel pour eux ; cela les réconfortait de me voir partout, sous différents déguisements, chez les habitants du village voisin, à la télévision et au cinéma ; pour eux, j’étais non seulement tout-puissant mais totalement digne d’adoration. Tout comme le schizophrène paranoïde, par exemple, s’est narcissiquement senti convaincu que l’univers tournait autour de lui, le thérapeute finit par être, dans cette phase transférentielle de la mère-omnipotente-adorée, au centre de l’univers du patient, au centre de sa vie.

Comment le thérapeute, qui n’est qu’un homme, peut-il remplir dans le transfert ce rôle de dieu adoré ? Cela ne doit-il pas conduire inévitablement à un désillusionnement désastreux ? J’ai constaté que, pour un certain nombre de raisons, il n’en était rien. D’abord, la partie la plus profonde et la plus dense de la couche du mépris et du désillusionnement a déjà été franchie ; ces sentiments n’ont plus rien de terrifiant pour les deux participants. Ensuite, j’ai compris que ce que le patient demandait, ce n’était pas de l’omnipotence en action mais plutôt une acceptation de ses sentiments d’adoration. Par cette acceptation, le thérapeute donne au patient la possibilité d’intégrer ses plus profondes forces, son plus profond amour, par identification au thérapeute auquel ces forces et cet amour sont d’abord attribués. Du même coup, le patient établit le contact non seulement avec les forces profondes du thérapeute, mais aussi avec celles des figures parentales du passé, forces maintenues jusqu’ici à un niveau introjecté et projetées, dans le transfert, sur le thérapeute. Et surtout le patient établit le contact, grâce au transfert, avec l’amour, jusqu’ici refoulé mais néanmoins puissant et réel, que lui et sa mère se sont mutuellement porté272.

L’issue de ce développement n’est pas un désastreux désillusionnement ; au contraire, le patient est maintenant capable, après qu’il a ainsi vraiment assimilé les forces issues de ces différentes sources, de se risquer de plus en plus à fonctionner d’une manière autonome comme un individu distinct de l’ancienne symbiose avec le thérapeute273. Le patient affronte les accroissements de désillusionnement qui se produisent encore dans un autre esprit, celui de « se désillusionner lui-même » à son propre rythme, au lieu d’être plongé de force – comme cela a été le cas durant sa première enfance – dans un écrasant désillusionnement auquel s’ajoute l’isolement dû au retrait psychologique du parent face à l’adoration de l’enfant. Ici, le thérapeute demeure disponible et accepte l’adoration dépendante du patient chaque fois que celui-ci, qui est encore comme un tout petit enfant établissant son autonomie, a besoin de revenir à une telle relation.

J’insiste sur ce point : la relation d’adoration illimitée qui rend possible ce développement est une relation d’union dans l’adoration mutuelle274. Faisant allusion, dans son article sur les états borderline, à Freud qui enjoignait l’analyste de ne pas jouer le rôle du prophète, du sauveur, du rédempteur auprès du patient, Ramana275 pose la question : « … mais ne pouvons-nous pas – et, en fait, ne devrions-nous pas – devenir amoureux du matériel projeté par le patient et en faire notre “bon objet” introjecté ? » Marion Milner a rapporté dans un article admirable276 la thérapie d’un garçon de onze ans qui trouvait la réalité extérieure mécanisée et sans âme parce que cette réalité n’acceptait pas la création spontanée du garçon – difficulté que l’auteur fait remonter à la perte prématurée de la croyance en une réalité extérieure qui s’est créée toute seule. Marion Milner montre ici comment elle a aidé l’enfant à établir un rapport sain à la réalité en acceptant qu’il la traite comme quelqu’un faisant partie de lui-même – comme sa « belle matière » malléable, pliable, comme ses produits chimiques, qu’il avait créés. Il est certain qu’ici le thérapeute doit être capable de voir dans le patient une sorte de Dieu-créateur. L’expérience de Winnicott en matière de pédiatrie et de psychanalyse lui permet d’avancer l’hypothèse vraisemblable selon laquelle la mère normale aide son bébé à accepter la réalité extérieure en l’aidant à ressentir cette réalité non comme quelque chose d’étranger à lui, mais comme quelque chose qui s’est créé tout seul :

… au départ, il faut un simple contact avec la réalité extérieure ou avec la réalité partagée – l’enfant hallucinant et le monde offrant –, avec des moments d’illusion pour l’enfant où il considère les deux aspects comme identiques, ce qu’ils ne sont jamais en fait.

Pour que cette illusion se produise dans l’esprit du petit enfant, il faut qu’un être humain se donne constamment le mal de mettre le monde à la portée de l’enfant sous une forme compréhensible, et de manière limitée, qui convient aux besoins de l’enfant277

… en s’adaptant aux besoins du bébé, la mère permet au nourrisson d’avoir l’illusion que ce qui est là est la chose créée par le bébé ; le résultat est qu’il n’y a pas seulement l’expérience physique de la satisfaction instinctuelle, mais aussi une union affective et le commencement d’une croyance en la réalité comme quelque chose à propos de quoi on peut avoir des illusions.

… Pendant toute la période de l’alimentation au sein, la mère peut atteindre ce résultat des centaines de fois. Elle peut ainsi réussir à donner à son enfant l’illusion qu’elle n’éprouve pas de difficulté à accomplir la tâche suivante, le désillusionnement progressif, ce terme étant pour moi l’équivalent du sevrage dans le contexte primaire qui m’intéresse ici278.

Cette description de l’établissement du premier contact affectif avec la réalité extérieure correspond tout à fait à l’union dans l’adoration mutuelle qui me paraît caractériser la phase symbiotique dans la thérapie du schizophrène adulte. De même, en lisant ces autres réflexions de Winnicott, je pense à mes propres expériences thérapeutiques et à celles que m’ont parfois rapportées des collègues en contrôle avec moi :

… Il m’a fallu des années pour comprendre qu’on pouvait souvent remédier à une difficulté dans l’allaitement en conseillant à la mère de s’adapter totalement au bébé pendant quelques jours. Je devais découvrir que cette adaptation aux besoins de l’enfant est une telle source de plaisir pour la mère qu’elle ne peut l’accomplir sans un soutien moral. Lorsque je donne ce conseil, je dois demander à mon assistante sociale de faire une visite quotidienne à la mère, sinon celle-ci est découragée par les critiques et se sent responsable de trop de choses… elle est affolée de faire ce qu’elle a profondément envie de faire279

Si j’en juge par mon expérience, une telle attitude d’amour dans la relation transférentielle imprègne rapidement les sentiments du patient à l’égard de toutes les personnes de son entourage. Si le désillusionnement consécutif n’est pas catastrophique, c’est aussi parce que le patient ne perçoit pas le thérapeute comme étant la seule personne idolâtrée au milieu d’un monde hostile ; très vite au contraire, à son étonnement et pour son plus grand embarras, il en vient à éprouver de profonds sentiments d’amour pour tout le monde. Ses jugements auront beau, plus tard, modifier cet amour universel et chaleureux, une base d’amour aura en tout cas été établie dans ses relations interpersonnelles. De ces processus thérapeutiques, il n’émerge pas avec l’espèce de désillusionnement non abouti qu’exprime Richard Wright280 à la fin du récit où il raconte comment le communisme l’a enchanté puis désenchanté :

… Je savais au fond que je ne pourrais plus jamais écrire de cette manière-là, que je ne pourrais plus jamais voir la vie avec la même acuité, plus jamais exprimer un espoir aussi passionné, plus jamais engager aussi totalement ma foi.

Le patient qui a été capable de résoudre, dans la relation transférentielle avec le thérapeute, le désillusionnement vécu dans la première enfance et source de schizophrénie, ose au contraire donner libre cours à son amour le plus profond, à ses espoirs les plus passionnés, et s’engager totalement, car il a appris à braver tous les désillusionnements qui peuvent en découler.


243 Nous avons opté pour le néologisme « désillusionnement » qui, par rapport au terme anglais voisin disillusion, marque le processus plutôt que l’état final. On notera que l’auteur utilise également le terme inverse d’illusionment (N.d.T.).

244 1956.

245 En Anglais : percepts. Terme de la langue philosophique, construit sur le modèle de « concept », et désignant l'objet de perception (N. d. T.).

246 1896.

247 1911.

248 1955.

249 1942.

250 1953.

251 1947.

252 1956.

253 1955.

254 1923.

255 Fenichel, 1945, p.40.

256 1961.

257 1945.

258 1945, 1948.

259 1952.

260 1955.

261 1960.

262 1958.

263 1955.

264 Voir le chapitre III de ce livre et mon article intitulé « The Evolution of the Mother Transference in Psychotherapy with the Schizophrenic Patient », 1961.

265 1942.

266 1953.

267 Reich, 1953.

268 Crossraan, 1950.

269 1955.

270 Cf. mon article intitulé « Phases of Patient-Therapist Interaction in the Psychotherapy of Chronic Schizophrenia », 1961.

271 Cf. mon article intitulé « Phases of Patient-Therapist Interaction in the Psychotherapy of Chronic Schizophrenia », 1961.

272 Voir le chapitre III. Cf également mon article intitulé « The Evolution of the Mother Transference in Psychotherapy with the Schizophrenic Patient », 1961.

273 Cf. mon article intitulé « Phases of Patient-Therapist Interaction in the Psychotherapy of Chronic Schizophrenia », 1961.

274 Cf. le chapitre I.

275 1956.

276 1952.

277 Winnicott, 1945.

278 Winnicott, i948.

279 Winnicott, i948.

280 1950.