Préface

Rendre l’autre fou est dans le pouvoir de chacun. L’enjeu en est l’extermination, le meurtre psychique de l’autre, de telle sorte qu’il n’échappe pas à l’amour. Qu’il ne puisse pas exister pour son compte, penser, sentir, désirer en se souvenant de lui-même et de ce qui lui revient en propre. Rendre l’autre fou c’est faire en sortele plus souvent inconsciemmentqu’il soit assigné à résider dans le commentaire. Et c’est dans un commentaire tenu sur lui, en secret, que le fou parfois se tue. Quel commentaire ?

Le père d’Hélènejeune femme « schizophrène1 » âgée de vingt-huit ansme dit « savoir depuis toujours que ça finira par se terminer mal » : depuis qu’elle est enfant il l’observe et il la voit agir dans sa vie : « en dépit de toute raison » et, pour « chacune de ses bêtises », il s’y attendait. Seule une passion amoureuse peut nourrir l’attention au moindre détail, susciter cette « compréhension psychologique » aussi intimeou plutôt internede la vie émotionnelle et sexuelle d’Hélène : préoccupé, s’avoue le père, par la pensée de sa fille « qui ne le quitte pas ». Chacun de ses actes, de ses façons de se conduire, lui donne raison, à lui dont la pensée toute-puissante de comprendre prend pour Hélène figure de destin. Hélène me parle de son enfance et de son adolescence. « Mon père m’a rendue folle » ; c’étaient déjà d’interminables discours sur ce qu’elle devait penser, vouloir, aimer, rejeter. Elle se sentait rivée sur place, harponnée par ce que son père lui disait d’elle-même. Doutant de ce qu’elle trouvait en elle à éprouver, incertaine de ses objets de pensée et de ses goûts, elle se raccrochait finalement aux raisons du père dont elle échappait seulement par des actes impulsifs qui finissaient par la ramener, coupable, au discours. « Mon père me rend folle. Il ne me quitte pas de la pensée et j’en viens à faire, contre mon gré, des choses qu’il m’a prédites. Il m’a dit, un jour, que j’étais trop instable pour me marier et que je finirais par me prostituer. C’est ce que j’ai fait. Quand je l’ai avoué à mon père, il m’a répondu qu’il savait bien et qu’il avait raison. » « Je suis vide, dit Hélène. Si j’essayais d’avoir des pensées à moi et de les garder pour moi, j’avais aussitôt l’impression que mon père les connaissait mieux que moi et j’étais attirée par les idées mauvaises que mon père se faisait de moi, par ses soupçons, ses méfiances, ses reproches. » Entre le père et la fille (la mère est morte alors qu’Hélène avait sept ans) on dirait ici que le discours est devenu la scène violente d’une union que la parole cherche à défaire et pourtant, chaque fois, renforce. Penser l’autre à la place de lui, c’est le solliciter à agir dans le contenu fantasmatique de ses projections. Toute-puissance ici de la « raison » parentale : elle invoque une loi qui explicite le contenu des interdits dont elle suggère ainsi la transgression. Lorsque le père dit à Hélène ce qu’elle doit éviter dans sa vie ou encore lorsqu’il lui prédit ce qu’il lui arrivera si elle ne se conforme pas à ce qu’il sait, il est, sans nul doute, intérieurement hantécrainte et désir à la foispar une « image » régressive de sa fille (« tu te prostitueras », « tu mourras comme une clocharde sur une bouche de métro », « tu seras laide et on se détournera de toi », etc.). Ces figurations régressives sous-entendent le rejet comme expression d’un amour exclusif. Il serait difficile de méconnaître les composantes incestueuses qui font, chez le père, l’objet d’un déni. Hélène a dit, un jour, à son père qu’elle pensait qu’il avait envie de faire l’amour avec elle. Loin d’en éprouver de la gène, elle aurait souhaité que son père reconnaisse son désir sexuel pour elle. Hélène se retrouva désorientée lorsque son père entra en une violente colère et l’accusa d’avoir d'« horribles pensées » et d’être « perverse » : pourtantme raconta-t-elleelle avait bien ressenti le sexe de son père en érection alors qu’il la serrait dans ses bras. « J’aurais aimé donner à mon père ce qu’il désirait mais il me disait que son seul désir était que je me conduise normalement et que je guérisse. » Hélène croit voir dans les dénégations de son père les projections de son désir. Mais elle perd toute idée de ce qu’elle peut être et de qui elle est lorsqu’elle voit affluer dans la parole de son père les images des femmes (par lesquelles il la désigne ou la stigmatise de ses reproches) qui, d’abord, ne lui ressemblent pas et qui finalement l’attirent au point qu’elle se sent portée à leur ressembler. La putain hante la parole du père comme la pire des malédictions : Hélène se prostitue quelque temps en recherchant ainsi une identité assignée par le fantasme du père. Elle se trouve ainsi manœuvrée comme une « marionnette » tenue par les ficelles de la parole paternelle : « je ne sais pas qui je suis, je ne sais pas ce que je fais. » Hélène me parle souvent du désir qu’elle a d’aider son père, de lui donner quelque chose d’elle qu’il accepte et grâce à quoi elle se reconnaîtrait elle-même, mais elle se retrouve, chaque fois, impuissante et inutile face aux expressions de négation que son père lui oppose alors qu’elle perçoit en lui ses appels. Et si elle a eu souvent espoir de pouvoir parler avec lui en toute confiance, elle se sentait simultanément menacée de voir ce qu’elle disait interprété « autrement » ou retourné contre elle.

***

Il est une parole qui ne prend pas, qui ne tient rien et n’est tenue par personne : c’est de cette parole qu’on devient fou. Lorsque la parolesouvent celle qui est le discours des longues chaînes de raisons – ne cesse de défendre et de se défendre dans le filet des dénégations et des projections, la pulsion prend alors en elle valeur d’impératif catégorique. Hélène se conforme au contenu de l’objet hallucinatoire de la parole paternelle : elle pense y entendre ce qu’elle doit désirer, faire et être. Elle finit par revêtir un étrange formalisme moral qui contraste avec ce qu’on devine chez elle de foisonnement créateur. Ce formalisme emprunte la version manichéenne du « bon » et du « mauvais » et s’organise au titre d’une séquence répétitive de la faute, de la punition et de l’expiation. Ce formalisme a ceci de particulier qu’il ne trouve sa référence que dans les mots prononcés par le père : ceux-ci fonctionnent comme des étiquettes collées sur les propos et le comportement d’Hélène. « Faux self », dirait-on, ou encore personnalité « as if ». On a l’impression qu’Hélène en a autant besoin que la marionnette de ses ficelles. Elle dira elle-même qu’elle n’y trouve pas ses mots à elle, qu’ils sont « perdus », qu’elle se sent « désarticulée » et qu’elle « flotte sur des phrases ».

Lors de sa deuxième hospitalisation en clinique psychiatrique, Hélène s’enferme dans un silence muré. La seule personne avec qui elle échange quelques mots est la femme de ménage. À son arrivée, elle me sourit instantanément mais semble aussitôt se ressaisir et elle se referme. Elle me connaît depuis sa première hospitalisation : j’avais eu alors avec elle et avec son père de multiples entretiens mais aucune psychothérapie n’avait été engagée. Elle m’avait téléphoné et écrit au cours des dix-huit mois passés à l’extérieur de l’établissement mais chaque fois il semblait s’agir pour elle de vérifier que j’existais sans qu’elle cherchât, pour autant, à me rencontrer. J’avais, quant à moi, accepté de me tenir dans cette position de réserve ! Durant les cinq premières semaines de sa deuxième hospitalisation, je lui rendais visite dans sa chambre, d’abord une fois par jour, puis deux fois. Généralement couchée, elle me tournait le dos dès que j’entrais et s’enfouissait sous ses couvertures. Je n’ai à aucun moment cherché à m’opposer à cette attitude et à rompre son silence. Je sentais simplement la difficulté à concevoir mes « visites » autrement que par analogie médicale et j’avais peine à donner à ma présence une place suffisamment juste qui accorde à mon propre silence le pouvoir de ce qui se passait en moi en sa présence et de recevoir son silence sans m’en servir comme d’un écran pour mes propres projections. Autrement dit : comment l’analyste peut-il être à son propre silence lorsque le patient non seulement ne parle pas mais oppose un refus obstiné à entrer en contact avec lui sinon sur ce mode négativiste ? On dispose certes là de quelques repérages théorico-techniques standards ! La soi-disant communication préverbale, la « fusion », la « symbiose silencieuse », etc. Mais de tels repérages auraient plutôt pour résultat de simuler artificiellement un modèle archaïque symbiotique dont on ne connaît, avouons-le, pas grand-chose ! Bien plus, la mise en place par le psychothérapeute d’une telle situation peut avoir une fonction dissociative pour lui-même, et pour le patient, du fait que la présence corporelle est une sollicitation réciproque d’excitations qui sont abstraitement soustraites d’un agir corporel (toucher, voir, faire quelque chose avec le patient). Ne produit-on pas ainsi une situation artificielle d’isolation sensorielle et de déprivation qui instaure le modèle formel de la neutralité comme un protocole comportemental propre à terroriser, voire même à détruire la parole ? J’ai ainsi constaté que certaines psychothérapies de schizophrènes (et aussi de patients névrotiques) étaient schizo-phrènogènes dès lors que la neutralité empruntée fonctionnait comme une violente provocation d’excitations corporelles simultanément scotomisées ou déniées. Le silence dit « négativiste », souvent dur et obstiné, du psychotique interpelle directement l’analyste sur tout ce qui se réveille et affleure en luitout ce qui vient en lui à remueren présence du patient qu’il a choisi de prendre en charge. Et c’est à la condition que son silence s’installe en lui comme espace psychique d’une écoute que le patient lui-même se trouve peu à peu en mesure de s’y reconnaître.

Avec Hélène, j’ai d’abord constaté que mon silence prenait forme de contre-épreuve et qu’il venait s’opposer violemment au sien comme si l’enjeu était celui d’une situation connue par elle pendant son enfance et son adolescence, face à son père notamment : que son silenceutilisé alors par elle pour ne pas se laisser détruire par la parole de son pèreme donne à me représenter dans la répétition d’un comportement de son père face à elle (lorsqu’elle s’opposait à lui par le silence, il « se braquait » à son tour dans une fermeture totale ou encore il cherchait par tous les moyens à la faire parler) et me fait ainsi entendre la répétition dans laquelle elle cherche à m’attirer. Me prendre à cette répétition est, de fait, une tentation d’autant plus forte qu’Hèlène m’est souvent apparue si désespérée qu’elle suscitait chez moi la compulsion de l’aider et qu’elle me mettait implicitement au défi de pouvoir quelque chose pour elle. Or il m’est apparu que ce défientendu chez elle comme mettant l’autre à l’épreuve de sa capacité d’aimer et d’aideravait pouvoir de me faire apprécier, en moi-même, le défaut d’une parole « psychothérapeutique » dénoncée par elle comme un leurre. En d’autres termes, Hélène était parvenue non seulement à me mettre à l’épreuve de ce que je pouvais éprouver pour elle, mais aussi à m’assigner à la rigoureuse exigence d’un mot ou d’un geste vrais. Suscitant en moi d’aller à sa rencontre, elle semblait – comme en aggravant son poids d’une inertie d’enfant jouant à faire le mortme poser ainsi cette question concernant mon pouvoir réel de la prendre en charge. Il m’est alors souvent venu à l’idée qu’elle cherchait à ce que je la rejette et l’abandonne à son sort, faisant ainsi la preuve du pouvoir illusoire de m’occuper d’elle. Susciter la haine, n’est-ce pas plus sûr que solliciter l’amour ? Ainsi, tout en dénonçant à l’avance comme un leurre l’illusion d’une parole gratifiante, elle demandait à un certain silence de me réunir corporellement à elle. Quelques mois auparavant, elle m’avait écrit que son « besoin de donner » se heurtait chez les hommes qu’elle rencontrait à leur « trop impétueuse envie de [lui] parler » et de la « pénétrer » sexuellement. Elle rêvait de rencontrer un homme qui, avant de la voir, n’aurait jamais parlé et à qui elle apprendrait les « sensations » et le « peu de mots » nécessaires au bonheur. Avec les femmes, pensait-elle, les choses seraient plus simples si elles acceptaient de ne pas penser aux hommes en lui parlant.

Je voudrais ici faire part des hésitations de pensée que je découvrais en moi au cours de cette période d’hospitalisation où elle restait, dans son lit, entièrement silencieuse. Je m’interrogeais sur l’opportunité de me rendre, chaque jour, dans sa chambre et de rester silencieusement présent pendant une heure environ. Quelle signification et quelle valeur technique pouvaient prendre alors mes « visites » ? Et n’avais-je pas l’essentiel de la réponse en pénétrant dans sa chambre, lorsque je m’apercevais qu’elle se cachait aussitôt sous ses couvertures après m’avoir tourné le dos ? Je pensais à cette petite fille de quatre ans qui demandait toujours à celui qui arrivait : « Quand est-ce que tu pars ? » À quoi sert le temps d’une présence si l’autre toujours re-disparaît à la fin ! Il est vrai que l’on éprouve l’envie de dédouaner son départ par de la parole ou par de la promesse de retour ! Mais ici tout se révèle aussitôt être faux et, par conséquent est justement rejeté par Hélène. Comme si ce qu’on nomme un « vécu » de relation s’accompagnait de la conscience d’une sorte de simulation. Il m’arrivait de me repérer par rapport à un modèle transférentiel où je « représenterais » la mère du premier soin et des premiers échanges : mais la seule explicitation de ce modèle à la conscience était propre à me faire entendre l’impossibilité de me concevoir dans une représentation qu’Hélène ne pouvait manquer de reconnaître comme un « rôle » dérisoire. L’effritement des vécus et des modèles dans lesquels ils se représentent conduit le psychothérapeutedans les cas de psychose et de borderline – à la découverte progressive de l’impossibilité à penser le transfert et le contre-transfert dans le concept de vécu relationnel, de représentations ou d’images. Et à la limite, il n’est pas possible, non plus, de parler de son contre-transfert. Il ne s’agit pas de le renvoyer au domaine de l’ineffable mais d’en assurer la conscience de la seule fonction topique selon laquelle il s’organise subjectivement. C’est ainsi qu’Hélène m’interpellait sur la signification inconsciente que prenait pour moi le désir de m’occuper d’elle. Ce désir ne saurait recevoir aucune réponse actuelle signifiante et Hélène se chargeait de dé-signifier ce qui me serait venu comme contenu actualisé de conscience. Il n’en est pas moins vrai que cette interpellationprenant fonction de question, au sens où l’entend l’analysevient dans la nécessité interne de reconnaître la place que prend Hélène tant dans mes projections fantasmatiques que dans l’économie d’un transfert. Autant dire alors qu’Hélène me renvoyait à mon propre point aveugle. Il est clair que l’exigence du psychotique à l’égard de l’analyste est celle de l’inviter à cet interminable de l’analyse. Car enfin le défi adressé par le psychotique à l’analyste estau-delà du désillusionnement des vécus et des images thérapeutiquesl’expression singulière de cette exigence de ne pas être pris pour un autre et d’être reconnu en propre dans son identité. C’est bien, en même temps, d’identité qu’il est, chez l’analyste, question. Mais gardons-nous d’en donner trop hâtivement une définition psychologique ! Ce que l’analyste apprend au contact des psychotiques, notamment en institution, c’est précisément l’extrême fragilité des rôles psychologiques auxquels il pourrait idéalement (j’entends ici imaginairement) s’identifier. Au moment où je suis avec Hélène dans sa chambre, je suis d’abord sollicité par l’autoreprésentation d’un modèle « relationnel » qui porte en lui les « contenus » variables de l’image du couple mère-nourrisson. Il est vrai que l’identification imaginaire à la mère est d’autant plus prégnante subjectivement que les significations corporelles de l’espace (Hélène est couchée dans son lit et sa chambre offre immédiatement à la vue sa lingerie personnelle, ses produits de toilette, ses objets divers) sont, en quelque sorte, rendues manifestes. Hors du protocole cadré de son bureau, l’analyste peut être tenté d’emprunter des schèmes comportementaux qui le défendent et le protègent dans le face à face avec le patient : violemment exposé dans son apparence corporelle hors du cadre qui habituellement lui sert de support pour l’instauration et le fonctionnement d’un espace thérapeutique, il peut être ainsi porté à fortifier et à rigidifier des attitudes exemplaires qui aussitôt artificialisent la situation. Lorsque Hélène, sortant de son mutisme, me demanda : « Que faites-vous ici ? Pourquoi venez-vous me voir ? Qui êtes-vous ? », ses questions soulignaient précisément l’exigence de ne pas s’accommoder d’un jeu de rôles et me mettaient directement à l’épreuve.

Hélène ne « croit » pas en la psychothérapie : sous des formes variées, c’est ce qu’elle ne cesse de dire à la sortie de son silence, ce qu’elle dit qui la fait sortir de son silence. Elle n’y croit pas car elle est un « récipient percé » que personne ne peut remplir et parce qu’elle se dit « sans illusions » sur l’amour qui ne sert qu’à faire espérer et attendre ce qui jamais ne peut être donné. Hélène appelait en moi certainement ce qu’il y avait de moi, par moi-même, de plus méconnu : tout simplement ce que j’appelle « moi ». En somme cette redondance réfléchie qui est habituellement le contenu psychologique de l’identité personnelle. « Seriez-vous capable de vous oublier ? » me répète-t-elle, faisant de « moi » le défaut d’un je et l’expression aliénée de son égoïsme. Et il est vrai que l’égoïsme est ce dont on ne sort pas ! « Pouvez-vous vous perdre ? Si vous ne le pouvez pas, vous ne pouvez pas m’aimer. » Lorsque l’amour s’affirme ainsi comme un absolu sans compromisvoire sans symbole –, soit il rend l’autre médiocre, soit il le met au défi, existentiel de l’entendre comme la mort. Hélène se proclame saine d’être malade, de n’avoir jamais pu donner tout « l’amour qu’elle a en elle » et de n’avoir jamais reçu l'« amour vrai » qui la ferait vivre. Tout le reste est « méprisable compromis ». Et elle m’annonce ce que peut être pour elle une psychothérapie : un « marchandage d’entretien ».

J’étais ainsi prévenu de ce qui m’attendait ! Et je dois reconnaître que lorsqu’elle accepta le principe de séances régulières où elle viendrait parler, il me fallut compter avec ce « marchandage d’entretien » consistant pour elle à faire en sorte que je devienne pour elle la marionnette qu’elle se sentait être et avoir été entre les mains de son père et qui renvoyait, en fait, à un lien plus archaïque à sa mère (et surtout à la mère de sa mère). Pendant plusieurs mois, les séances semblaient pour elle l’occasion de me rappeler que j’avais eu tort de vouloir qu’elle parle car la « parole est une toile d’araignée », « de la bave », une « glu dont on ne se défait pas ». Et, de fait, ses propos paraissaient venir soit pour me séduire et m’entraîner à discuter avec elle, soit pour me faire réagir et ainsi laisser passer de moi une irritation ou une révolte qui me mettraient hors de la capacité de l’entendre.

La définition que donne Searles de la « technique » pour rendre l’autre fou conviendrait ici pour caractériser les modes d’injonction d’Hélène : « L’instauration de toute interaction interpersonnelle qui tend à favoriser un conflit affectif chez l’autre – qui tend à faire agir les unes contre les autres différentes aires e sa personnalité – tend à le rendre fou (c’est-à-dire schizophrène)2. » Pour Hélène, il s’agissait alorsaprès avoir « interprété » tel de mes gestes, de mes paroles ou expressions de mon visagede m’amener à m’identifier à ce qu’elle pensait (« vous avez le désir d’être en amitié avec moi » : il est vrai que je pouvais avoir ce souhait ; « on ne peut pas être l’ami de quelqu’un si on ne dit jamais rien de soi. Parlez-moi de vous et nous serons, peut-être, amis ! » : comment ne pas admettre cette proposition ?) et ainsi de renoncer à l’analyse, vécue, par elle, comme un tiers importun entre nous. Dans l’effort pour rendre l’autre fou, l’apparence des expressions d’hostilité et même de mépris et de haine recouvre, en fait, le désir d’une unité symbiotique avec l’analyste, soit sous la forme idéalisée d’un amour absolu, soit par la provocation d’expériences intérieures négatives à l’égard du patient. Comme si, dans ce cas, ces expériences négatives assuraient imaginairement le patient d’une symbiose mortuaire. Et il convient de constater que la principale difficulté est d’instaurer un espace transitionnel : celui-ci – comme toute interprétation – est vécu par le patient comme un intrus qui sépare. C’est ainsi qu’Hélène propose souvent une interprétation de ce qui se passe entre nous : ainsi désamorce-t-elle toute pensée venant de moi comme si la seule expression d’une pensée venant de moi était le signe d’un rejet.

On pourrait certes prétendre qu’il est des castel celui d’Hélènequi ne relèvent pas d’une psychothérapie analytique en raison d’une organisation perverse des défenses. Je n’entrerai pas ici dans la discussion des indications d’analyse dans le champ clinique des psychosesschizophréniques selon la terminologie de Searleset des borderline. L’argument, toutefois, de cette discussion est d’abord celui de savoir ici la fonction que prend pour l’analysteà l’intérieur de sa propre analysel’expression singulière du défi que le malade lui adresse et qu’il entend aussitôt comme exigence analytique à l’égard de l’analyse elle-même. C’est dans ce moment-là aussi que l’analyste se constitue d’une absence qui donne forme, ou plutôt « figure », à la présence de la mère suffisamment puissante pour tout recevoir et pour donner. Et c’est précisément sur cette zone que le patient met l’analyste à l’épreuve radicale d’une vérité de son identité.

Il m’est difficile de me soustraire, aujourd’hui encore, à l’effet d’une lecture des textes de Searles poursuivie seul ou en équipe, alors que je travaillais avec des psychotiques en clinique psychiatrique3. Pour nous autres psychothérapeutes, cette lecture était devenue un véritable chantier ou laboratoire extrêmement actif, où nos expériences thérapeutiques cherchaient à se reconnaître, venaient pour s’interroger et se réfléchir, s’appelaient mutuellement et se faisaient, entre elles, écho des conflits et crises de toutes sortes suscités en chacun de nous au contact des schizophrènes dont nous avions la responsabilité. À travers les écrits de Searles, la parole semblait être devenue plus facile et surtout comme autorisée à rendre compte de nos difficultés personnelles à supporter et à admettre des émotions parfois si contradictoires et si intenses qu’elles semblaient nous précipiter subitement dans la folie. Certes, chacun de nous était analysé ou en analyse, bénéficiait le plus souvent d’une supervision individuelle, avait le soutien actif et vigilant du responsable thérapeutique de l’établissement. Il n’en reste pas moins que les rencontres informelles autour des écrits de Searles prenaient valeur symbolique de reconnaissance et, à ce titre, nous aidaient à retrouver les repères d’une identité. Ainsi Searles sollicitait en nous une parole d’expérience vivantecertes hésitante, souvent maladroite à se dire, malheureuse en tout cas – qui nous affranchissait des terrorismes théoriques. Nous donnant à entendre les mots simples des passions humaineshaine et amour, chagrin, vengeance, mépris, adoration, estime –, Searles nous invitait à rester au plus juste contact des émotions diverses survenant parfois sauvagement en nous au cours d’une psychothérapie. Comment en venons-nous à si mal supporter le malade à tel moment de sa cure et de notre vie personnelle ? Certaines paroles ou attitudes du schizophrène constituent de véritables effractions chez le thérapeute et la douleur psychique qui en résulte peut, si nous parvenons à l’admettre, à la fois ouvrir à une nouvelle écoute de soi et, corrélativement, nous donner le moyen de mieux entendre le patient. Surtout ne retrouve-t-on pas dans les expériences éprouvantes d’une cure l’accès à la reconstruction de ce qui a pu se passer dans la première enfance et les indications du chemin que nous avons à suivre pour conduire le malade à la guérison ? Lorsque Searles avoue, par exemple, s’être senti blessé et découragé par l’attitude rejetante d’une patiente, il n’hésite pas à parler de la haine violente qu’il pouvait alors éprouver pour elle. Les fantasmes de « lui enfoncer le crâne » – aussi déroutants qu’ils soient pour l’analyste lorsqu’il en prend conscienceforment pourtant la réplique violente de la répétition que la patiente projette sur le thérapeute et dans laquelle elle tente de le ligoter. Comme si provoquer la haine était plus sûr que solliciter l’amour lorsqu’il s’agit de n’être jamais rejeté ni abandonné ! Etcomme l’avait aussi souligné Winnicottla haine dans le contre-transfert éclaire singulièrement le thérapeute sur ce qu’il apporte de lui-même dans la cure, sur ce que intérieurement (faire en sorte d’être rejeté pour être l’objet de culpabilité de l’autre et ainsi le lier à lui), enfin sur techniquement disponibles pour dénouer cette répétition-projection. Et chaque fois que Searles désigne précisément ce qu’il trouvait en luinotamment vécus émotionnels puissants et intensesdans son rapport avec le schizophrène, non seulement il en fait ressortir l’apport thérapeutique (compte tenu de la fonction que prend ce vécu dans l’analyse), mais il en retire la compréhensionpour ainsi dire pathogénétiquedes processus interpersonnels de communication spécifiques précocement survenus entre la mère et le sujet devenu schizophrène. Dans une intervention au Colloque de Paris (1972) sur les traitements au long cours des états psychotiques, il résumait ainsi son point de vue :

Alors qu’il serait insensé de notre part d’écarter la possibilité que l’hérédité puisse contribuer de manière significative à cette difficulté (le rejet tenace par le malade, à un niveau inconscient, d’une identité permanente en tant qu’individu), il ressort d’un très grand nombre de données, fournies approximativement durant les trente dernières années surtout par la psychothérapie psychanalytique individuelle et les études sur la famille, que les processus interpersonnels sont à toutes fins pratiques du traitement la principale source étiologique et tout à fait suffisante de cette altération de l’humanisation. Les données les plus sûres et les plus solides proviennent du déroulement et de l’évolution du transfert du malade sur le thérapeute. Par les réactions transférentielles du malade ainsi que par la réalité de ses propres réactions affectives en réponse à celles du malade qui le voit comme étant, par exemple, le père ou la mère de son enfance, le thérapeute parvient à connaître les éléments qui ont faussé les expériences émotionnelles essentielles de la première enfance pendant lesquelles l’enfant en bonne santé commence habituellement à acquérir réellement son individualité.

Il est bien évident que l’importance technique et théorique ici accordée aux « réactions affectives » du thérapeute ne permettrait pas de conclure à un impressionnisme empirique et subjectif. Les contenus émotionnels et « réactions affectives du thérapeute », les effractions corporelles de toutes sortes dont il est constamment l’objet rappellent, si besoin est, qu’une psychothérapie de psychotique est avant tout une singulière expérience de mise à l’épreuve des défenses du thérapeute, de son intégrité personnelle, du « sens de son identité » et surtouten son corps et en sa parolede son rapport interne au vrai. Searles revient souvent sur cette idée de l’effort du patient pour rendre l’analyste fou. (Et il ne néglige pas, non plus, la mise au jour de situations où l’analyse et l’analyste deviennent pour le patient schizophrénogènes.) Dans son article de 1965 sur The sense of identity as a perceptual organ, il confirme et précise la place qu’il accorde à la problématique de l’identité dans les processus schizophréniques tels qu’ils apparaissent au cours de la cure. Il est clair que l’amélioration thérapeutique du patient passe par la tentative de dissocier l’analyste, de le faire douter de ses pensées et de ses affects, de l’isoler sensoriellement (phénomène de déprivation) et ainsi de lui assigner la place (par le jeu de l’identification projective) qu’il a occupée et occupe lui-même par rapport au parent. Cette inversionqui permet au patient de parvenir à différencier ce qu’il est lui-même de ce qu’il n’est pas et de réintégrer ainsi ce qui lui appartient en propre (pensées, représentations, affects, etc.) – suppose que l’analyste ait la capacité de se faire tout à la fois « bouc émissaire » du patient, objet de réparation de sa part et référentiel intégratif d’identité (la place non recouvrable de l’analyse). Pour Searles, il est donc nécessaire que l’analyste trouve dans sa propre analyse le pouvoir d’admettre pour lui-même et en lui les sommations dissociatives auxquelles le patient le soumet :

… dans notre tentative pour diagnostiquer les difficultés de nos malades, nous devons considérer ce qui affecte notre sentiment d’identité dans notre réaction au malade non comme des intrusions indésirables et non scientifiques de phénomènes contre-transférentiels, mais plutôt comme des données virtuellement précieuses et hautement scientifiques sur ce qui se passe à un niveau inconscient chez le malade.

Et il ajoute avec la force d’affirmation qui caractérise généralement son propos :

J’ai découvert que l’un des critères les plus sûrs pour savoir si un malade est schizophrène consiste à se sentir soi-même devenir inhumain par rapport au malade, à se sentir par exemple vis-à-vis de lui si dur ou si sadique, ou tellement envahi de fantasmes étranges, que l’on se vit comme extérieur au monde humain.

En un sens, donc, celui qu’on nomme schizophrène n’est pas différent de nous. L’attitude psychiatrique traditionnelle et même une tendance toujours actuelle de la psychanalyse ont cherché des voies de traitement après avoirnotamment dans la théorieisolé structurellement le schizophrène, en avoir décrit les spécificités psychopathologiques objectives : cette position (plutôt doctrinale que théorique) est radicalement opposée à celle d’une pratique psychothérapeutique qui, précisément, nous rend Searles immédiatement si familier et, pour ainsi dire, tellement amical. Certains analystes trop savants de théories administrent des cures comme d’autres distribuent des médicaments. Le psychothérapeute de psychotiques découvre bien vite au contact du malade qu’il a souvent pour seules ressources son analyse personnelle et l’étoffe toujours incertaine de ses qualités humaines individuelles. Les présupposés théoriques acquis à l’école des traités et des institutions sont de bien fragiles charpentes que le psychotique ne manque pas d’ébranler, de rendre contradictoires, de mettre en défaut. La théorie des psychosesau sens que prend cette expression en psychanalysene peut, fort heureusement, se considérer comme acquise une fois pour toutes. Ce qu’on gagne, dans les moments d’heureuse synthèse, comme compréhension théorique d’un processus révélé au décours d’une cure, a peine à s’installer dans une conception et à s’organiser en un discours culturellement institué. Mais ces considérations ne sauraient passer pour l’expression d’un scepticisme philosophique universel ! Une vérité théorique acquise au cours de la pratique psychothérapique est toujours un facteur de transformation de l’approche technique du malade et demande du temps pour s’assurer d’une objectivitélocale et parcellairedans la communication discursive de la science. Le pouvoir psychothérapeutique trouve son levier et l’appui de son ressort au contact de ce que nous venons à vivre avec le malade et sous cette condition essentielle de pouvoir en entendre ce qui s’y passe et surtout ce qui s’y dit.

Dans notre recherche incessante pour trouver des médicaments spécifiques de plus en plus efficaces, mais inévitablement inhumains, écrit Searles, nous nous éloignons de plus en plus de la possibilité d’accéder à ce pouvoir thérapeutique spécifique qui se trouve à l’intérieur de nous-mêmes et qui comporte des émotions intenses et très personnalisées.

Problématique est certainement toute parole qui cherche à identifier et à nommer des contenus d’expérience interne survenant au contact du malade, surtout lorsque ceux-ci semblent mettre « hors de soi », nous faire vaciller, nous attaquer corporellement et nous ôter les représentations psychologiques afférentes au rôle de psychothérapeute auquel nous nous identifions. Que dire d’autre alors que ces mots qui s’énoncent comme de simples interjections physiques : rage, fureur, dégoût ; ou encore ces métaphores corporelles de la « tétanisation » interne, de l' « asphyxie » psychique, de la « suffocation », de la « mise en pièces » et du « délabrement », etc.Rester à l’écoute de ces mots et de ce qu’ils signifient chez l’analyste d’un revivre amnésique indique que le psychotique occupe la place de l’analyse dans l’analyste.

Le risque est, bien sûr, celui d’être pris et de rester prisonnier d’une fascination qu’exerce ainsi le schizophrène sur le psychothérapeute. Cette fascination obéit à un protocole, en partie inconscient, qui consiste à éveiller chez le psychothérapeute le point aveugleen quelque sorte point brillant placé en arrière de lui-mêmequi est l’inanalysé (peut-être inanalysable) d’un transfert en sa propre analyse. On pourrait dire sans doute qu’il s’agit du noyau narcissique de la répétition traumatique, ou encorede façon plus imagéeque c’est la crypte ou la caverne endo-psychique où le soi prend signification (et pouvoir de création) de conservation temporelle d’un deuil4. Je l’appelle point brillant – ce point gris dont parlait Paul Klee en rapport avec l' « étant néant » et le « néant-étant » et la chronogenèse de l’œuvre, qui tient précisément du point aveugle au sens où, il concerne l’envahissement par un vu primitif antérieur à toute scène et porteur des signes corporels de l’absence de l’objet. En somme, là où l’absence est objet total. Regard, visage, voix, geste, lieu secret du silence ou encore figure hallucinatoire de la parole. Le mot origine convient ici pour appeler ce qui se manifeste en se cachant et ce qui se dérobe à se comprendre. C’est certainement le foyer vivant de l’identité du soi. De diverses façons, le psychotiqueau travers de ses oppositions, de ses négations, de ses fuites et de ses silencesse dispose face à l’analyste comme le miroir du point brillant placé en arrière de lui. Et cette symétrisation imaginaire prend, pour une part, valeur de nécessité inévitable. Ne sous-estimons pas l’enjeu de cette partie, privée à ce moment-là de jeu ! La fascination comporte un défi à la mémoire et donc au voile de l’amnésie. C’est l’expression de l’exigence absolueentièrement imaginairede l’amour. « Je ne peux guérir que par l’amour », me disait une jeune schizophrène. « Pouvez-vous m’aimer ? » me demandait-elle, en ajoutant : « si vous ne pouvez pas m’aimer, vous ne servez à rien ». Ici les discours ne répondent à rien et toute interprétation sonne faux à faire hurler. L’analyste est ainsi placé sur la butée de sa propre limite. Ce qu’on appelle générosité humaine, disponibilité et don de soi est radicalement dénoncé comme mensonge, mystification, leurre. La compulsion de parler fait se gonfler de vent et, ce faisant, donne évidence au seul poids de la mort. « M’aimer, disait Hélène, ce serait pour vous vous oublier, abandonner toute la mémoire de qui vous êtes. » Mourir, c’est se précipiter tout à coup dans l’abîme de soi. « Seriez-vous prêt à vous jeter avec moi dans cet abîme ? » Rien, il est vrai, ne peut être donné en « réponse » à ces paroles : elles renvoient d’abord, chez l’analyste, à un désespoir que le psychotique vient, en lui, rouvrir, une fois dénoncées les mystifications de toutes les représentations de soi et de ses rôles. Et les grilles discursives d’interprétation symbolique dont on dispose pour décoder cette parole de la mort et de l’amour font figure de protection dérisoire dont l’artefact n’échappe pas, non plus, au psychotique. Littéralement, donc, il n’y a pas de réponse possible au désespoir. Mais aussi ce n’est déjà pas rien si le patient découvre que sa parole est reçue par l’analyste en vrai et que celui-ci peut être saisi par le désespoir, y pressentir son propre abîme et reconnaître en lui le poids de mort de l’amour. Comme si la parole dite « psychotique » était une parole sans compromis ni masque : une parole essentielle qui dit l’essentiel. Point n’est besoin d’existentialiser la pratique psychothérapique sur un mode romantique : il est tout simplement impossible de s’occuper d’un schizophrène si la rencontre avec lui n’est pas engagée à même ce questionnementprincipalement silencieuxde l’exister.

Ici prend sens ce qu’on nomme présence. Ainsi lorsque Searles nous parle de « réactions » affectives et émotionnelles du thérapeute face au patient, il désigne des contenus secondairement psychologisés par la conscience qui, en vérité, concernent le soi de la présence au monde (Dasein) et aux autres (Mitsein) et le fondement ontique d’une identité. Quelles que soient les incertitudes techniques de l’analyse existentielle, il faut convenir qu’on ne peut lui dénier l’intuition centrale d’avoir compris et décrit ce que signifie exister dans la psychose schizophrénique et pour son approche thérapeutique.

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Ces considérations sont propres à confirmer largement l’importance des propos de Searles touchant à la dynamique thérapeutique du contre-transfert. Je ne m’attacherai pas ici à expliciter les analyses qu’il avanceet chaque fois diversifie et approfondit – dans ce livre : c’est la dynamique de la cure, les processus qu’elle met massivement en jeu entre le patient et son thérapeute qui permettent, pour chaque cas, la découverte des déterminations interpersonnelles responsables de l’altération de l’identité. Une théorie étiologique de la schizophrénie est ici évidente mais elle reste fort heureusement, chez Searles, le plus souvent inhérente à la pratique thérapeutique et implicite aux descriptions cliniques qui l’illustrent. Dans son Introduction, Searles synthétise les concepts cliniques psychopathologiques sur lesquels il s’appuie (symbiose, incorporation, sentiments positifs, intégration et différenciation, illusion et désillusionnement, etc.) et surtout il en décrit les voies internes d’effectuation ainsi que les cercles composés de leur entrecroisement théorique. Je me garderai de les faire entrer dans le champ d’une argumentation et d’une discussion théoriques qui prendraient valeur de spéculation abstraite ou de confrontation purement encyclopédique et documentaire. Et d’ailleurs la discussion critique des « thèses » de Searles reste, à mes yeux, secondaire, par rapport à l’expérience personnelle qu’il nous transmet.

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J’ai attiré l’attention sur la fonction de la fascination qu’exerce le schizophrène sur le thérapeute. Et il semble que Searles confère au miroir-écran la valeur technique non point tant d’une aire ou d’un espace potentielcomme c’est le cas chez Winnicottmais d’un « dispositif » (quasi comportemental) qui symétrise le rapport au patient et permet à celui-ci le fonctionnement de ses projections et identifications projectives. La place qu’accorde Searles à l’identification projective (ce concept revient dans la plupart de ses textes) mérite qu’on s’y attarde ici quelque peu.

La fortune clinique de ce concept d’origine kleinienne est évidente dans les multiples travaux qui traitent de la psychothérapie des psychoses. D’un point de vue théorique, il rappelle la conception de la relation objectale au sein et du clivage archaïque entre ce qui est bon (gratifiant) et ce qui est mauvais (frustrant). La distinction et la séparation entre amour et haine sont la résultante de ce clivage qui implique dynamiquement l’organisation des processus d’introjection et de projection. Ceux-ci, dès le début, entrent en interaction. La position schizo-paranoïde telle que la décrit Mélanie Klein est caractérisée, notamment, par un ensemble de mécanismes de défense contre l’angoisse persécutive de l’objet aimé-haï. Le clivage se révèle, dans ces conditions, être un mécanisme de défense dont l’importance est reconnue comme déterminante dans le développement de la schizophrénie. Il sous-tend le processus d’identification par projection qui permet au schizophrène de faire entrer en l’autre partie ou totalité de soi-même, tour à tour fantasmatiquement investi comme gratificateur ou persécuteur. Il est donc tout à fait clair que ce processus (que je simplifie ici) induit, en quelque sorte, le dispositif technique de la psychothérapie des schizophrènes. Et Searles apporte de nombreux exemples de situations cliniques où ce processus d’identification projective (combiné à d’autres tels que l’identification introjective orale) est l’organisateur et l’opérateur dynamique des échanges transférentiels et contre-transférentiels. Les analyses intéressantes qu’il développe sur la psychose de transfert (le transfert délirant) se situent dans le prolongement de l’exploitation technique du concept d’identification projective et, d’une façon plus générale, explicitent, au plan de la pratique psychothérapique, la problématique de la « communication schizophrénique », de « l’effort pour rendre l’autre fou », des « sentiments positifs dans la relation entre le schizophrène et sa mère ». Et avec la compréhension clinique du « rôle des réponses neutres du thérapeute dans la psychothérapie du schizophrène », c’est ainsi que se trouve, chez Searles, sans cesse confirmé le souci de marquer la place et la fonction thérapeutique des avatars de l’identité du psychothérapeute. L’effort du patient pour rendre fou le thérapeute s’accompagne chez celui-ci soit d’une sorte de compulsion de simulation (que le patient ne manque pas de dénoncer comme fausse), soit d’une rigidification de la neutralité de son rôle (qui bloque le malade ou augmente la violence de ses projections), soit encore d’une capacité de se repérer intérieurement quant à ses propres affects et ainsi de supporter le « rôle » de fou que, par ses projections, le malade vient à lui confier. Les analyses de Searles conduisent donc à majorer à la fois la représentation transférentielle de la mère et la fonction de symétrie ordonnée autour de l’identification projective. Accorder une place préférentielle aux « images maternelles » ne comporte certainement pas, chez Searles, l’idée d’une culpabilisation quelconque du rôle éducatif de la mère : le concept de mère « schizophrènogène », sans être radicalement rejeté, est compliqué et différencié par la description détaillée des rapports de la mère à sa propre mère, des sentiments de mésestime de soi que la mère porte sur elle-même dans la relation avec son enfant, des tentatives de l’enfant pour dissocier la mère, la « rendre folle » et aussi l’aider à se réparer.

On le sait depuis Freud : le délire est Heilwegchemin de guérison. Encore faut-il, pour qu’il en soit ainsi, que quelqu’un soit là pour l’écouter et pour l’entendre. Qui et où ? Dans l’écrit de Freud consacré à la Gradiva de Jensen, Freud reconnaît en Zoé Bertgang celle qui, par amour pour Hanold, peut réussir à le conduire à la guérison : « elle se trouve, nous dit Freud, sous bien des égards, dans une situation idéale. » Mais le texte de Jensen ainsi que le commentaire de Freud nous livrent de très précieuses indications sur la façon dont s’y prend la jeune fille dans sa tâche « thérapeutique ». Jamais elle n’entre dans le délire de Norbert Hanold, jamais elle ne cède aux exigences du jeune homme qui l’appelle à se confondre avec le contenu du fantasme et à l’épouser. Sans cesser d’être attentive au refoulé présent à l’acheminement du délire, Zoé se place à cette juste distance qui lui permet tout à la fois de suivre chez Norbert sa recherche de Gradiva et de ne jamais renoncer à la vérité de ce qu’elle est dans le réel. Les paroles de Norbert ainsi que les mouvements et gestes du délire sont, par Zoé, accueillis et reconnus puis reflétés par elle à Norbert dans des mots qui entendent le sens de l’inconscient. « … mais Hanold ne soupçonne pas la portée de son propre discours et l’interprète par rapport au délire qui le possède. En revanche, les discours de la jeune fille, dont le clair bon sens est mis en opposition avec le délire de Hanold, sont volontairement à double sens. Le premier sens s’adapte au délire de Hanold, afin de pénétrer sa pensée consciente, le second dépasse le délire et nous offre d’ordinaire la traduction de ce délire dans le langage de la vérité inconsciente qu’il représente… » Et Freud ajoute : « Dans les entretiens avec Hanold, le double sens est le plus souvent donné par ceci : Zoé use du symbolisme dont, nous l’avons vu, se servit le premier rêve ; elle assimile l’ensevelissement au refoulement, Pompéi à l’enfance. Ainsi ses discours lui permettent de jouer, d’une part le rôle que lui assigne le délire de Hanold, de l’autre de toucher aux rapports réels et de préparer leur compréhension pour l’inconscient de Hanold. » Si le délire possède la fonction primordiale d’une reconstruction, le laisser s’acheminer et effectuer son sens inconscient entre certainement dans le seul pouvoir de l’entendre. Zoé ne bouscule pas ce délire, elle ne force pas une quelconque prise de conscience de la réalité extérieure et de sa réalité propre. La réalitéil vaudrait mieux dire ici : le réelest indiquée par le signe de l’écart qui donne et maintient pour Zoé la position toujours légèrement décalée ou en retrait de son rapport à Norbert. Et les mots qu’elle emploie portent, par leur double sens, la marque de cet intervalle, en un mot : d’une dissymétrie.

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Que le délire soit transfert, on ne saurait en douter. Et, tout au cours d’une cure, le psychothérapeute se perçoit sur la scène du délire, y observe la transformation des figures qu’ « il » subit chez le malade, pour ainsi dire intrasubjactivement. Cependant il ne peut se placer, par rapport à celui-ci, dans un en-face symétrique et spéculaire qui par un effet de fascination (d’interfascination) le laisserait se prendre par le contenu des représentations inconscientes. Le délire s’échoue dans une psychose de transfert (et de contre-transfert) à solliciter le thérapeute dans une réponse symétrique aux identifications projectives du malade. Dans son travail sur le « transfert délirant » (cité par Searles), Little écrit qu’un « névrosé peut reconnaître dans l’analyste une personne réelle qui pour le moment symbolise ou “figure” ses parents… Dans le transfert délirant, il n’existe rien de tel, ni de “figure de”, ni decomme si”. Pour ce patient, l’analyste est de manière absolue… à la fois les parents idéalisés et leurs opposés, ou plutôt les parents déifiés et diabolisés, lui-même (le patient) étant également déifié et diabolisé ». Et Searles définit ainsi la psychose de transfert (ou transfert délirant) : « Tout type de transfert qui fausse ou empêche la relation patient-thérapeute en tant qu’ils sont des êtres séparés, vivants, humains et sains. »

D’une certaine façon les situations dites « schizophrénogènes » se comprennent comme processus intertransférentiels délirants. Le rapport mère-enfant schizophrène (et d’une façon générale du schizophrène avec la ou les personnes par lui transférentiellement investies) répond à cette stratégie technique, en partie inconsciente, de se rendre mutuellement fous dans la mesure où chacun fait en sorte que l’autre vienne à penser, désirer, parler, agir dans le contenu de la représentation projective et ainsi à se confondre avec la figuration inconsciente à laquelleintra-subjectivementil l’identifie. Dans la situation psychothérapeutique, le patient commence par chercher à maintenir le délire dans le transfert et il fait en sorte, par de multiples moyens, que l’analyste doute de son identité personnelle et s’identifie à la figure qu’il projette sur lui. L’insistance de Searles à montrer, par des exemples variés et précis, comment le patient sollicite intensément l’analyste à répondre dans l’actualité du transfert (susciter chez lui des réactions affectives, se passer de tout rôle, le faire s’impliquer intellectuellement, corporellement, émotionnellement, etc.) et à se laisser ainsi devenir l’objet de son emprise imaginaire. Évoquant le cas d’une patiente qui avait « l’apparence mignonne d’une petite fille et en même temps les charmes séducteurs d’une femme mûre » (« elle relevait sa jupe avec des gestes de coquetterie, tout en parlant de théologie, de philosophie… »), Searles commente ainsi son travail thérapeutique : « … l’une des grandes difficultés auxquelles je me suis heurté en travaillant avec cette patiente venait de ce que je risquais d’être entraîné à discuter avec elle et à répondre à ses propos délirants. Combien de fois m’est-il arrivé de ne pas pouvoir garder le silence quand elle violait les principes mêmes de ma conception de la réalité, non seulement par le contenu de ses propos mais encore par la force terrible de sa personnalité ! Dans ces moments-là, la préservation de ma santé mentale exigeait que je parle. D’autres fois, je répondais à ses arguments pour essayer de la sauver d’une confusion délirante inimaginable qui, à ce moment-là, était incontestablement réelle… D’autres fois encore, lorsque son angoisse était beaucoup moins forte, et qu’il n’y avait presque pas trace de désarroi ou de domination menaçante en elle, il était tout simplement impossible de résister au plaisir de discuter avec elle. » Et plus loin, il ajoute : « Ce n’était pas facile de traiter efficacement ces argumentations dans la thérapie, car elles exprimaient sa relation symbiotique et ambivalente avec sa mère. Elle avait besoin que nous formions tous deux, psychologiquement, une seule personnechose qu’elle n’avait pas connue dans sa première relation avec sa mèreet cependant, pour de bonnes raisons qui étaient liées à son histoire, elle sentait que cela nous annihilerait tous les deux… »

J’aurais envie de dire que la lecture de Searles est sous le signe de l’amour et du vrai. D’amour, il est constamment question, tant à propos du rapport du parent à l’enfantfût-ce dans les expressions violentes singulières de la haine, de la vengeance, du mépris, du désir de faire mourir l’autre pour le garder à tout jamais en soi. « L’angoisse est de se sentir rempli d’amour sans avoir personne à qui l’exprimer. » Et si l’amour et l’adoration sont les forces puissantes de la situation psychothérapeutique, aucune psychothérapie, pour autant, ne saurait réussir à se faire rapport amoureux réciproque ! Comme si donc le chemin était ici bien étroit et difficile lorsqu’il s’agit de rester dans le vrai (ne pas leurrer ni tromper), de recevoir et de donner sans se rendre mutuellement captifs de l’échange, d’être parfois bouleversé par des affects extraordinairement puissants sans s’y laisser prendre et sans non plus s’en défendre avec rigidité. Searles nous rappelle combien est toujours violente une thérapie de psychotique qui évolue favorablement. Elle est éprouvante pour le thérapeute sans qu’elle s’idéalise jamais dans un héroïsme militant ! « Je ne veux pas dire catégoriquement que, pour être réellement thérapeute de schizophrènes, l’on doit devenir complètement ou partiellement fou avec le malade. J’entends plutôt que, tout en conservant sa propre identité, l’on doit être capable de faire l’expérience à l’intérieur de soi, dans des limites supportables, des émotions intenses et non coordonnées que l’on a pour se défendre inconsciemment de sa folie. Ce procédé fournit au malade le contexte thérapeutique nécessaire lui permettant d’examiner et de comprendre la signification de sa psychose, psychose qui est projetée sur le thérapeute considéré comme la personnification transférentielle de la folie dans les parents. Il fournit également au malade la base lui permettant d’accepter et d’intégrer ses propres émotions humaines en partie à travers son identification au thérapeute, qui a été capable grâce à ses qualités humaines d’assumer et d’intégrer cette attaque schizophrénique projetée5. »

Les paroles de Searlestout ce qu’il a dit et écritreplacent l’expérience psychothérapeutique au cœur de ce paradoxe quotidien, parfois bien difficile à tenir lorsqu’il prend l’aspect d’une véritable gageure, d’une sincérité humaine – trop humaine, dirait-on, parce que nous confrontant en nous-même à la frontière de l’humain, à ses limites et à ses bornesà accueillir l’illusion, travailler avec elle, la rendre créative et féconde de réel et à ne jamais leurrer ni tromper le malade d’une toute-puissance dont on se saurait par lui positivement ou négativement investi. Accréditer dans le réel un fantasme, le contenu d’une projection, la figure d’une idée délirante, c’est toujours ainsi qu’une psychothérapie se met en échec : l’écran est détruit, l’intervalle est annulé, la dissymétrie est abandonnée au profit d’une symétrie spéculaire qui rétablit la double entrave (double bind). En parlant de sincérité humaine, je ne rappelle pas seulement une attitude morale dont l’existence semble, en effet, aller de soi. Je désigne plutôt ce qui entre dans le pouvoir (Searles dirait « capacité ») de l’analyste d’être cet espace de silenceaire de l’absencequi accueille la violence de l’amour et de la haine constamment mélangés, où viennent se faire et se défaire les « images » de la folie et par quoi une reconnaissance a lieu. Reconnaissance par le thérapeute de la répétition dans laquelle le malade est parlé et agi au gré des mères multiples qui sont en lui comme un miroir brisé ; reconnaissance aussi par le thérapeute de son impossible identification à l’identité projective du patient et de l’identité problématique que l’analyse lui fait tenir d’une question ; reconnaissance enfin de ce rapport si exigeanten son corps et en sa parole – à ce qui est vrai, ce qui ne doit être simulé ni contrefait, imité ni emprunté de l’illusion et deviendrait aussitôt faux de glisser, comme une réponse dans le réel. Le psychotique exige que le vrai ne soit jamais vraisemblable : il détruit immédiatement tout ce qui paraît chez le thérapeute prendre effet de semblant (un geste amical, une parole rassurante, l’expression d’un visage aimable, en un mot toute « bonne volonté » ou « bonne intention » se manifestant à son égard). Être analyste de psychotiques implique donc que la seule identité tenue pour certaine est celle qui n’est jamais acquise et qui ainsi se conçoit, à travers les expériences intérieures de l’identité, comme l’analyse interminable des identifications.

Mais nous touchons ici à un problème et il importe de mieux circonscrire la conjoncture de ses données. « … Je crois, écrit Searles, que l’une des motivations du thérapeute à poursuivre ce travail est qu’il recherche une aide thérapeutique pour lui-même ; j’ai l’impression qu’inconsciemment, il cherche une aide pour cette part de lui-même qui est comme un petit enfant ou un bébé abandonné, effrayé, confus, affamé. Il n’est pas étonnant qu’il soit attiré par le travail avec des schizophrènes car ceux-ci ont très fortement tendance à établir un contact avec et à apporter un soulagement à l’enfant qui, dans le parent, est ainsi isolé, effrayé, etc. » Et il dit encore : « Le travail avec les schizophrènes est donc plus susceptible, à mon avis, que le travail avec les névrosés d’éveiller chez le thérapeute le besoin d’une aide thérapeutiquelespatients-vecteurs”, selon l’expression de Whitaker et Maloneparce que l’expérience infantile du schizophrène l’a imprégné de plus fortes pulsions àguérir” ses parents. Ce que je veux dire ici, c’est que moins le thérapeute se sentira embarrassé, angoissé et coupable en découvrant ces besoins chez lui-même, dans la relation transférentielle avec le patient schizophrène, plus il pourra rester disponible, réceptif et utile au patient. »

Nul ne peut contester la valeur d’expérience de telles affirmations : le thérapeute porte en lui l’enfantje dirai, quant à moi, l’enfanceterrorisé qui, sur un mode ambivalent, sollicite de l’autre un charme réparateur. Et il est vrai que le psychotique s’entend à susciter ce charme dont on dirait qu’il a partie liée avec la terreur. Mais gardons-nous, pourtant, de faire du thérapeute le destin inconscient du psychotique ! Et restons prudents quant à une théorisation par trop subjectiviste de la technique. Chaque analystenotamment s’il s’occupe de cas réputés difficilesmaintient dans sa pratique un point aveugle quiavons-nous ditest le point brillant de son intérêt thérapeutique. Ce point aveugle est incontestablement touché, voire harcelé, par le malade : c’est ainsi, je pense, qu’il convient de comprendre ce que Searles désigne sous l’expression de « réactions » émotionnelles violentes dans le contre-transfert. S’agit-il de la « partie » pathologique inanalysée du thérapeute ? Oui, sans doute, si on admet ici que l’inanalysé ne signifie pas le résidu d’une analyse insuffisante ou inachevée. Il semble plutôt que ce point aveuglequi est le foyer vivant et aussi l’inévitable limite d’une pratique et d’une théorie – est ce noyau puissant d’une formation régressive et une figure de répétition – l’absence-mère sans doute. De telle sorte que les « expériences intérieures » que l’analyste est amené à vivre au cours d’un travail avec le psychotique ne sauraient, en tant que telles, être prises pour le contre-transfert lui-même. C’est même, peut-être, une actualisation affective défensive du contre-transfert. À moins que « contre-transfert » désigne déjà la réaction comme défense. Dans l’engagement d’un travail thérapeutique, la « position » (au sens où c’est affaire de topique) que prend le patient chez l’analyste concerne toujours son « point aveugle » qui ne peut, en aucun cas, être identifié au refoulé et sans lequel une psychothérapie a bien peu de chances de réussir. Dire que le psychotique est l’analyste sauvage de l’analyste est sans doute la formulation qui convient pour rappeler non seulement l' « inversion » dont l’analyse fait ici l’objet mais, de plus, l’existence « sauvage »hors du champ de toute analysed’une identité du soi de l’analyste.

C’est à la lecture des écrits d’un analyste que peut se reconnaître et se désigner son « point aveugle ». Rien ne servirait d’appeler l’analyste à en « prendre conscience » car ce point ne peut que gagner à rester aveugle ! Searles a l’incontestable mérite de cette qualité humainesoustraite à l’exhibition triomphalequi livre l’expérience du métier d’analyste sans chercher les rationalisations exemplaires généralement nécessaires aux démonstrations magistrales.

L’amitié est le cœur de cette lecture.

Pierre Fédida.


1 J’emploie ici cette appellation entre guillemets dans le sens, très large, que lui donne Searles.

2 Cf. chap. IV, p. 1.

3 À la clinique Bellevue de Kreuslingen, sous la direction de Wolfgang Binswanger.

4 Cf. les travaux de Nicolas Abraham et Maria Torok.

5 Intervention de Searles au Colloque international de Paris, 1972.