Introduction

Au cours de mes études universitaires, j’ai fait l’expérience d’une angoisse si intense que j’en ai gardé un désir de comprendre – et une fascination pour – ces choses prodigieusement intangibles que sont la personnalité humaine et les forces mystérieuses qui assurent la cohérence de son fonctionnement, causent sa dissolution ou la rendent capable de se reconstituer et de poursuivre son développement. Lorsque, neuf ans plus tard, j’eus enfin la possibilité de trouver une aide psychothérapeutique dans une analyse de formation, j’étais tout à fait conscient d’en avoir besoin pour des raisons autres que purement didactiques, et le bénéfice que je tirai de mon analyse, conduite par le regretté Dr Ernest E. Hadley, en fut d’autant plus grand.

Les trois premiers textes de ce recueil6 ont été écrits alors que j’étais en analyse. Bien entendu, à mes yeux, ces articles – ainsi d’ailleurs que tous les autres – représentent un progrès dans la compréhension tant du fonctionnement de mes patients que du mien propre. Ils seront présentés dans l’ordre chronologique afin que le lecteur puisse suivre le développement de mes idées tout au long de ces années. À les relire pour la première fois dans leur totalité, je constate avec satisfaction qu’aucun ne me semble avoir vieilli, ou être largement annulé par un plus récent.

Voici les thèmes majeurs qui parcourent ces articles et les relient les uns aux autres.

L’autisme et la symbiose

C’est dans le contexte de ces deux termes – autisme et symbiose – que j’envisage aujourd’hui le matériel du premier article sur l’ « Incorporation7 » (1951)8. Pour moi, aujourd’hui, l’incorporation mutuelle est un aspect de la symbiose et je pense que le fait de se sentir totalement à l’extérieur de l’autre reflète bien l’état subjectivement autistique. La description que je donne là des modes de relation que l’on peut inconsciemment utiliser comme défenses contre diverses émotions me paraît toujours valable ; mais, à l’époque, j’étais loin encore de découvrir le noyau potentiel de croissance, en termes de développement primitif du moi, que ces modes de relation comportent aussi.

Je me souviens qu’un jour à l’heure du déjeuner – l’article venait de paraître – je me sentis accablé par une inexplicable dépression. Et soudain j’eus le fantasme de donner des coups de couteau à mon analyste, puis de bourrer sauvagement les plaies avec les pages arrachées de mon article ; mon sentiment de dépression disparut instantanément. Cet incident correspondait bien à la manière dont j’avais agi pendant plusieurs années avec mon analyste : je l’avais sévèrement critiqué, lui avais fait des reproches et l’avais humilié, parce que, pensais-je, émotionnellement il ne réagissait guère à moi et ne m’admettait pas. Plus tard – j’avais alors déjà beaucoup changé – je m’aperçus que je voyais néanmoins le centre de moi-même comme une sorte de roulement à billes, dont la surface était divisée en secteurs de couleurs variées, et qui, bien entendu, ne changerait pas. Cela, en fin de compte, changea aussi et se transforma en chagrin ; je compris que si j’avais eu, pendant toutes ces années, tellement besoin que mon analyste sente, ou qu’il sente plus, c’était en fait parce que j’avais tout fait pour qu’il éprouve mes sentiments – les sentiments refoulés en moi que je craignais d’éprouver personnellement. Un analysant si bardé de défenses n’était pas encore prêt à découvrir dans son travail avec des schizophrènes le rôle central de la symbiose thérapeutique.

À propos de l’article sur la « Dépendance » (chapitre I), on remarquera qu’il se réfère tout au long à des relations d’objet total, véritablement interpersonnelles, comme si, lorsque nous avons affaire aux schizophrènes, nous avions affaire à un moi total ; mais cet article, premier pas vers la reconnaissance de l’importance émotionnelle du patient pour le thérapeute et inversement, me conduira plus tard à déceler l’importance thérapeutique de la relation d’objet partiel et de la symbiose.

Le texte sur la « Vulnérabilité9 », qui met en évidence l’effet qu’ont sur le patient les processus inconscients du thérapeute, est un autre pas vers le concept de symbiose thérapeutique en ce sens qu’il décrit un aspect de la profonde confluence de sentiment entre les deux participants. Mais ici l’accent est mis sur l’aspect potentiellement destructeur plutôt que potentiellement curatif de cette confluence ; et ce n’est que vers la fin de l’article, comme dans une sorte de réflexion après coup, que j’indique que ces phénomènes, par lesquels le patient introjecte divers attributs de la personnalité et divers processus inconscients du thérapeute, ont une inestimable valeur de communication.

Dans l’article sur les « Sentiments positifs » (chapitre III), je mets l’accent sur le rôle important que joue la relation symbiotique, tant dans la relation enfant-mère que dans la relation patient-thérapeute ; mais, comme le montre le passage suivant, je n’ai pas encore découvert une variété de symbiose qui est essentiellement ambivalente et génératrice d’angoisse :

L’une des raisons importantes, me semble-t-il,… pour lesquelles il faut une si longue période de psychothérapie intensive pour aider un schizophrène à se libérer de sa maladie, c’est que la relation transférentielle « bonne mère » a, fondamentalement, un caractère symbiotique qui est anxiogène pour le patient comme pour le thérapeute ;… et qui introduit dans le transfert… cette même charge d’angoisse, suffisamment forte pour être schizophrénogène.

J’y décris seulement les moments d’adoration totale du patient et parle à plusieurs reprises de l’angoisse que j’éprouve face à cette adoration. Je dis combien il est important que le thérapeute ait le courage de reconnaître l’existence de la symbiose mère-nourrisson qui tend à être re-vécue dans la relation du patient avec le thérapeute ; mais je n’ai pas encore découvert que cette symbiose peut être parfaitement dénuée d’angoisse et cela au point qu’il devient possible de jouir pleinement de ses bienfaits. Néanmoins il y a loin de cet article à celui sur l’ « Incorporation » où je considérais que la « relation de statu quo » entre le patient et le thérapeute consistait simplement en un processus d’incorporation mutuelle. Certes, une telle relation inclut effectivement ce processus ; mais aujourd’hui je vois – quoique ce soit encore avec une certaine angoisse – les aspects profondément (et inconsciemment) gratifiants de la relation symbiotique que, d’ailleurs, patient et thérapeute se résignent mal à abandonner. Autre chose que je n’ai pas encore aperçue ici : l’effet profondément curatif qu’a pour le patient le fait de jouir en toute liberté des bienfaits de la symbiose avec le thérapeute.

« L’effort pour rendre l’autre fou » (chapitre IV), écrit juste avant le chapitre III mais publié après lui, porte également sur ce que j’appellerais aujourd’hui la phase ambivalente de la symbiose dans le transfert ; bien que j’y affirme que la relation transférentielle symbiotique, « en dépit des tourments qu’elle apporte, procure aussi de précieuses gratifications », je m’intéresse surtout dans cet article aux tourments ; quant aux gratifications, je les présente comme des chants de sirène dont nous devons nous méfier. Cependant, comme l’indique le passage suivant, je me rapproche sensiblement du concept de symbiose thérapeutique : « … ce que le thérapeute offre ici au patient de nouveau et de thérapeutique, ce n’est pas un évitement du développement de la dépendance symbiotique à l’égard du patient, mais plutôt une acceptation du développement de celle-ci… » Enfin, dans le premier des deux textes sur l’ « Intégration et la différenciation10 », j’introduis le terme de « symbiose thérapeutique » et je note que « … la relation symbiotique… constitue une phase nécessaire de la psychanalyse ou de la psychothérapie des patients névrosés ou psychotiques… »

Dans le second texte sur l' « Intégration et la différenciation10 », dans l’article sur l' « Angoisse dans la schizophrénie paranoïde » (chapitre VII de ce livre) et dans celui sur l' « Inévitabilité de la mort » (chapitre VIII), je parle de différents aspects de la symbiose thérapeutique ; puis, dans le texte sur les « Phases de l’interaction patient-thérapeute dans la psychothérapie de la schizophrénie chronique11 », je constate que la phase de symbiose thérapeutique se subdivise en deux phases : une première phase de symbiose ambivalente, suivie d’une seconde (survenant plus tard dans la thérapie, mais représentant une phase antérieure du développement), la phase de symbiose pré-ambivalente (complète, ou thérapeutique). Dans ce dernier article, je retrace la progression du patient qui part d’une phase initialement autistique ou de « non contact », traverse ces phases symbiotiques et aboutit finalement à l’individuation comme personne totale.

L’article sur les « Problèmes de la supervision psychanalytique11 » est en partie consacré aux contributions du contrôleur durant les phases symbiotiques ambivalente et pré-ambivalente du traitement ; le « Traitement de la famille12 » est axé sur la symbiose familiale ; enfin, dans l’article sur la « Psychose de transfert » (chapitre XI), je montre que le transfert du patient est essentiellement une relation symbiotique mère-nourrisson.

Le rôle étiologique et le rôle dans la thérapie de différents sentiments

Dans les premières phases de mon analyse, il fut question, naturellement, de mon hostilité et de la crainte que j’en avais. Ce n’est que plus tard que je dus faire face à mes sentiments d’amour et de chagrin. C’est pourquoi mon premier article comporte un grand nombre de données cliniques concernant l’hostilité et très peu concernant la tendresse ; d’autre part, si je présente le mode de relation d’incorporation comme une défense inconsciente du patient contre des sentiments hostiles et des sentiments de rejet, néanmoins, je ne vois pas encore qu’il a pour fonction de refouler le chagrin. Mais le texte sur la « Dépendance » (chapitre I) a trait, bien entendu, aux sentiments de dépendance, et dans l’article sur le « Désir de vengeance » (chapitre II), je montre que ce sentiment sert de défense contre le chagrin refoulé et l’angoisse de séparation.

« L’effort pour rendre l’autre fou » (chapitre IV) a été écrit, comme je l’ai indiqué, juste avant l’article sur les « Sentiments positifs » (chapitre III) ; il mettait si vigoureusement l’accent sur l’importance de la capacité du patient – ainsi que de la mienne – à la malveillance, que c’est un peu dans un esprit de contrition que j’ai écrit le texte sur les « Sentiments positifs ». Celui-ci était si long qu’une partie en a été publiée par la suite sous le titre de « Le transfert maternel13 ». Alors que ces deux longs articles étaient encore en chantier (« L’effort pour rendre l’autre fou » était également beaucoup plus long dans sa première version que dans celle qui fut publiée ultérieurement), l’un traitant de la haine dans la thérapie des schizophrènes et l’autre de l’amour, j’eus pendant un temps le projet de les réunir dans une monographie intitulée « L’amour et la haine dans la psychothérapie des schizophrènes » ; je l’aurais fait précéder de cette citation admirablement juste de Freud (dans Le Moi et le Ça) : « … aussi bien dans le bien que dans le mal, l’homme peut beaucoup plus qu’il ne croit14. »

L’article sur l' « Amour œdipien15 » traite des sentiments d’amour et de perte ; ceux sur « L’angoisse du changement15 » et « L’angoisse dans la schizophrénie paranoïde » (chapitre VII) étudient les formes d’angoisse désignées par ces titres ; dans « L’inévitabilité de la mort » (chapitre VIII), c’est le chagrin dont il est question ; enfin, « Mépris, désillusionnement et adoration » (chapitre IX) traite de ces sentiments particuliers.

Amour et haine

Après avoir écrit déjà plusieurs articles, je découvris, avec un profond plaisir, des points de rencontre entre les différents champs d’intérêt qui m’avaient successivement attiré et qui m’étaient apparus si divers jusque-là ; mon intérêt pour toutes sortes de sentiments – l’hostilité, la dépendance, le chagrin, etc. – s’organisa autour de l’amour et de la haine et de leurs rapports entre eux. Tous mes articles sur la symbiose sont axés sur ces deux derniers sentiments. J’évoque dans l’article sur le « Traitement de la famille15 » : « … la tragédie centrale dans ces familles : à quel point les membres de la famille sont handicapés, paralysés par leur incapacité à affronter le fait qu’à la fois ils se haïssent et s’aiment profondément. » De même, à l’époque où je venais juste de terminer « L’effort pour rendre l’autre fou » et les « Sentiments positifs », mon travail clinique avec des schizophrènes ne m’avait pas encore permis de voir – comme l’avaient fait mon analyse et ma vie personnelle – que même dans le cas d’une relation avec un schizophrène chronique, il apparaît non seulement que l’amour est plus fort que la haine mais qu’il est au cœur même de celle-ci. Au moment où j’envisageais de publier la monographie à laquelle je faisais allusion plus haut, il me semblait que l’amour et la haine dans la schizophrénie, et dans la psychothérapie de la schizophrénie, étaient d’égale puissance. Les articles ultérieurs qui ont trait à la symbiose thérapeutique montrent que je me suis aperçu ensuite que la haine est secondaire par rapport à l’amour – qu’avec l’approfondissement de la relation, la haine se dissout dans l’amour.

Certes, le travail avec des schizophrènes donne au thérapeute l’illusion d’un amour qui restera longtemps dépourvu de haine ; l’une des grandes caractéristiques de la schizophrénie est que le patient, dans son rapport avec l’autre, suscite ce bel espoir trompeur qui, tôt ou tard, éveille infailliblement une poignante attente dans tout cœur humain. L’intensité de mon propre conflit sur cette question apparaît dans mon article sur les « Phases de l’interaction patient-thérapeute dans la psychothérapie de la schizophrénie chronique16 », écrit après une douzaine d’années de ce travail : « … j’en suis venu, non sans quelque regret, à la conclusion qu’il n’existe pas de critère sûr permettant de savoir, pendant de longues périodes, si l’on est engagé dans une symbiose véritablement pré-ambivalente avec le patient ou bien dans une symbiose essentiellement paranoïde qui est une défense contre la haine… »

Mais je pense encore aujourd’hui que, comme je l’ai expliqué dans les « Processus sexuels » (chapitre VI), une relation entre une mère fondamentalement bonne et un bébé qui se porte bien, une relation dans laquelle les composantes affectives de désir et de destruction de la mauvaise mère se sont pour une large part muées en un sentiment d’amour infini (en tout cas s’y sont subordonnées), est le seul terrain favorable à la différenciation du moi du patient et à sa maturation ultérieures. Et je dirais encore aujourd’hui, comme je l’écris dans l’article sur les « Phases de l’interaction patient-thérapeute16 » à propos de la symbiose préambivalente : « On s’aperçoit qu’à ce niveau de dédifférenciation, “amour” et “haine” ne font qu’un, et que toute relation intense et manifeste est, en fait, de l’amour. »

Terrible, certes, est l’intensité de la haine que l’on découvre en soi et chez le patient au cours du long travail entrepris avec lui ; mais plus terrible encore a été pour moi la puissance de l’amour profond qui surgit immanquablement si les deux participants ont le courage de poursuivre leur chemin en dépit de toutes les angoisses, de tous les désespoirs. À cet égard je garde particulièrement en mémoire des expériences comme celles que j’ai décrites dans l’article sur le « Désir de vengeance » (chapitre II) ; elles m’ont montré qu’un sentiment aussi affreux que le désir de vengeance est au fond une réaction contre des émotions positivement orientées comme l’angoisse de séparation et le chagrin ; je pense aussi aux expériences rapportées dans les « Psychoses de transfert » (chapitre XI), grâce auxquelles j’ai pu constater que le patient paranoïde soi-disant castrateur, par exemple, ne se soucie pas tant, au fond, de me châtrer continuellement que d’atteindre, maintenir et développer une individualité propre.

Comme j’ai de plus en plus la conviction intime d’être, comme mes frères humains, une personne foncièrement aimante et orientée de manière constructrice plutôt qu’une personne foncièrement malveillante et destructrice, je me sens de plus en plus libre d’avoir avec mes patients une interaction soit subjectivement aimante soit subjectivement malveillante ; je ne trouverais plus aujourd’hui nécessaire de m’élever aussi violemment contre la thérapie de remplacement d’amour que je le faisais dans l’article sur les « Processus de dépendance » (chapitre I), par exemple ; de même que je ne me soucierais plus de recommander, comme je le faisais à l’époque, de « maintenir… une certaine distance émotionnelle entre soi et le patient ». Et si c’est avec une sorte de culpabilité persistante que j’avouais, dans « L’effort pour rendre l’autre fou » (chapitre IV), avoir découvert, « à ma grande consternation, vers la fin de mon analyse personnelle, des preuves concluantes de l’existence d’un tel trait de caractère chez moi », aujourd’hui les choses sont différentes et je donne une large place dans la psychothérapie à tout le sadisme que je peux rassembler – par exemple, pour exciter et mettre en rage le patient apathique ou « sans contact » et le forcer ainsi à avoir une relation plus ouverte, ou afin de lui rendre le mal pour le mal qu’il m’a fait. Avec cette abondance d’interactions de ce type entre nous, il a toutes chances de savoir que je ne suis en aucune manière un saint, et nous pouvons traiter ses propres problèmes de sadisme de personne à personne.

L’inter-relation entre les émotions d’une part, et d’autre part la structure du moi, des fonctions du moi telles que la perception, la pensée et la communication, et la technique de la psychothérapie

Au départ, je ne tenais pas à explorer des sujets tels que la structure du moi, la pensée et la perception, et je me méfiais de tout ce qui cherchait à formuler une technique en tant que telle. Je ne trouvais de vie et d’intérêt que dans le domaine de l’affect, et comme, dans mon expérience personnelle, la pensée et la structure de la personnalité avaient été trop longtemps des défenses contre l’émotion spontanée, je considérais celles-ci comme foncièrement inertes et contraires à la vie.

Mais avec le temps je m’aperçus – comme l’indique mon article sur la « Perplexité17 » – que divers états mentaux tels que la perplexité, la confusion et la suspicion représentaient un effort inconscient hautement dynamique pour maintenir hors du champ de la conscience différents sentiments – qu’ils étaient donc, dans l’interaction psychothérapeutique, des indicateurs très sûrs de différents sentiments refoulés. De même, je me pris d’un vif intérêt pour le domaine de la pensée en général en voyant son lien indissoluble avec le domaine de l’émotion ; comme je l’écris dans mon article sur la « Différenciation entre la pensée concrète et métaphorique chez le schizophrène en voie de guérison18 » :

… Ces frontières du moi ne peuvent s’établir que par degrés et à mesure que le patient devient capable d’affronter les émotions intenses et conflictuelles contre lesquelles le système de la maladie schizophrénique lui sert de rempart. Nous avons là en quelque sorte la preuve que les modes de pensée caractéristiques de l’adulte en bonne santé se construisent à partir de la prise de conscience de l’émotion.

De même, je commençai à m’intéresser à des sujets tels que la communication et la formation précoce du moi par identification primitive lorsque je vis à quel point ces processus étaient pétris d’affects. Les articles sur la « Vulnérabilité du schizophrène face aux processus inconscients du thérapeute19 » et sur la « Valeur informative des expériences émotionnelles du contrôleur19 » sont tous deux axés sur les processus de communication inconsciente qui font que le patient, le thérapeute ou le contrôleur s’identifient inconsciemment, dans une grande intensité affective, à divers processus à l’œuvre chez l’autre participant, dans la thérapie ou le contrôle. Ce type de « communication inconsciente par la manifestation d’une identification inconsciente » reste pour moi la partie la plus intéressante du champ de la communication.

Venons-en à la technique psychothérapeutique. Que je décrive des aspects particuliers de ce sujet (chapitre I, V, VII, XI), ou que je tente de le traiter dans sa totalité dans mon travail avec un schizophrène chronique, je constate chaque fois que l’accessibilité du thérapeute à des sentiments divers est la clé de la situation. Au début de l’article sur les « Phases de l’interaction patient-thérapeute19 », par exemple, qui à l’origine devait être une étude de la technique, j’écris ceci :

… [Je me suis aperçu] que la « technique » de la psychothérapie de la schizophrénie se définissait le mieux en termes de séquence évolutive, séquence d’engagements affectifs spécifiques et très profonds dans lesquels thérapeute aussi bien que patient se trouvent pris au cours… de l’évolution générale « normale » et prévisible de la psychothérapie du schizophrène chronique.

Plus que tous ceux qui le précèdent, le premier de mes deux articles sur « L’intégration et la différenciation19 » est centré sur les questions de structure, contrairement à mes articles antérieurs où je m’intéressais à différents sentiments ; et ce n’est probablement pas un hasard si dans ce texte, où pour la première fois je suis capable d’exprimer mon acceptation de la symbiose thérapeutique, je suis aussi capable pour la première fois de saisir quelque chose du processus d’ensemble du traitement. Autrement dit, je ne suis plus occupé à me défendre contre tel ou tel sentiment (pour finalement en découvrir le rôle important), et je peux maintenant m’intéresser à des questions comme l’émergence de la structure du moi au cours du traitement.

Ainsi, le cadre de référence dans lequel j’envisageais un certain nombre de données cliniques change : d’une focalisation sur les sentiments, je passe à une focalisation sur la formation du moi ; bien qu’il n’invalide pas le précédent ni les concepts qui en découlent, ce nouveau cadre de référence n’en est pas moins plus englobant et donc plus adéquat. Par exemple, le type d’interaction patient-thérapeute qui est décrit dans « L’effort pour rendre l’autre fou » (chapitre IV), est présenté dans mon second article sur « L’intégration et la différenciation20 » comme étant essentiel aux progrès de l’intégration du moi et de la différenciation du patient. Ce dernier article souligne que « la capacité du thérapeute à supporter un tel barrage des expériences favorisant la fragmentation… est essentielle si l’on veut aider le patient à améliorer son intégration grâce à l’identification au thérapeute dont l’intégration personnelle peut survivre à cette attaque ». Et plus tard, dans l’article sur les « Phases de l’interaction patient-thérapeute20 », une telle interaction est localisée dans la phase symbiotique ambivalente du traitement.

J’écris au début du chapitre VII que je m’attacherai « à montrer combien les phénomènes affectifs et les phénomènes structuraux sont liés entre eux » – « structuraux » faisant ici référence à la structure du moi, à sa fragmentation et à sa dédifférenciation. De même, l’une des idées clés de l’article sur les « Phases de l’interaction patient-thérapeute20 » tient dans une citation de Spitz soulignant que l’émotion joue un rôle prépondérant dans la formation des « organisateurs de la psyché » (lesquels, pour lui, sont les centres prépondérants de l’intégration) au cours des dix-huit premiers mois de la vie.

Les phénomènes « non humains », la question de la neutralité du thérapeute et les sentiments concernant le changement et la mort

En 1951, je commençai à m’intéresser au rôle, dans mon travail avec les schizophrènes et dans la vie humaine en général, de l’environnement non humain, et pendant les huit années suivantes je travaillai, en disjoignant quelque peu cette étude de mes autres articles, à une monographie sur ce sujet qui fut publiée en 1960. Deux des thèses proposées dans cet ouvrage sont, d’une part, que le nourrisson est, au début du développement de son moi, subjectivement non différencié des éléments humains ou non humains de son environnement, et d’autre part que l’environnement non humain est d’une grande importance pour lui. Je pense encore aujourd’hui que cette monographie contient une foule de données cliniques valables ; mais elle ne me satisfait pas dans la mesure où je sens que la seconde thèse apparaît au début comme une sorte de fil d’or qui, je ne sais trop comment, se perd ensuite dans les dédales interpersonnels que le livre décrit en détail.

Le premier parmi tous ces articles à révéler mon intérêt pour l’environnement non humain est celui sur le « Désir de vengeance » (chapitre II), dans lequel je décris une patiente dont le rapport avec divers objets inanimés s’exprime sur le mode de la vengeance. « L’angoisse dans la schizophrénie paranoïde » (chapitre VII) contient de nombreuses données « non humaines » dans la partie où je développe l’idée que « s’il est une menace qui pèse plus fondamentalement sur le schizophrène paranoïde, c’est bien… celle de cesser d’exister en tant qu’individu humain ». Mon article sur la « Différenciation entre la pensée concrète et métaphorique21 » offre, dans ses longues descriptions de mon travail avec les deux patients que je prends comme exemples, bon nombre d’éléments qui ont trait aux aspects « non humains » de leur expérience et de leur comportement, et dans l’article sur le « Traitement de la famille21 », j’évoque, comme l’indiquent les passages suivants, l’effet qu’a sur l’enfant le fait que sa famille le met de force, ou le maintient, dans le rôle, non humain par essence, d’un objet partiel projeté :

Lorsqu’un de mes patients paranoïdes me raconta qu’au collège son frère l’avait accusé d’être une « force du mal », je compris quel effet dévastateur pouvait avoir, pour un enfant qui n’a pas de solides relations de personne totale auxquelles se raccrocher, le fait qu’on réagisse à lui comme à un objet partiel – et dans le cas présent comme à l’incarnation de l’hostilité refoulée et projetée du frère.

… Le patient se trouve ainsi progressivement privé de toute personne réelle et accessible avec laquelle avoir une relation ; fait qui, à son tour, le force de plus en plus à fonctionner, vis-à-vis des autres membres de la famille, comme un objet partiel projeté [ce qui, bien entendu, favorise l’émergence d’une image de soi non humaine].

Dans le chapitre X, paru en 1963, je révise largement le développement de ma pensée sur la question du « non humain ». Après avoir indiqué que j’avais inclus dans ma monographie de nombreux exemples de schizophrènes prenant le thérapeute pour un objet inanimé, j’écris ceci :

… C’est au cours de cette phase [de symbiose thérapeutique], ai-je constaté, que tout ce qui formait auparavant la « réalité » du patient – et j’inclus dans cette réalité l’ensemble du non humain – est comme déversé dans la symbiose avec le thérapeute, et c’est grâce à cette symbiose que la « réalité » du patient devient plus investie, plus sentie et par conséquent plus authentique ; parallèlement, le patient devient mieux à même de distinguer l’humain du non-humain, l’animé de l’inanimé, du fait qu’il redécouvre ces choses chez le thérapeute-mère.

Autrement dit, ce que je considérais comme le « fil d’or » regrettablement perdu du second thème évoqué plus haut – thème soulignant l’importance de l’environnement non humain (par-delà – ou en dehors de – l’influence d’une quelconque personne dans l’environnement de l’enfant normal ou de l’adulte schizophrène) – apparaît maintenant comme un déplacement ; il y a en effet déplacement d’une partie des sentiments de l’enfant qui s’adressent essentiellement à la mère (amour, dépendance, etc.) vers le domaine du non-humain, et ce déplacement ne peut être soutenu pour peu que l’on pousse plus avant sa compréhension personnelle du sujet. J’ajoutais dans ce même article : « Je suis aujourd’hui entièrement d’accord avec Spitz lorsqu’il écrit que “l’enfant… apprend à faire la différence entre objets animés et inanimés par le spectacle que lui offre le visage de sa mère dans les situations chargées de satisfaction émotionnelle” » Le chapitre IX (« Mépris, désillusionnement et adoration ») montre que j’accepte de mieux en mieux l’adoration que mes patients me manifestent : ils me voient, dans l’évolution de la situation de transfert, comme la mère adorée qui constitue tout l’univers du petit enfant, et c’est cela qui m’a permis d’accepter ce nouveau point de vue sur l’importance du non-humain.

Bien entendu, je ne crois pas qu’on ait dit le dernier mot sur ce problème si important. On pourrait penser que, dans l’idéal, la mère « humaniserait » toute la réalité intérieure et extérieure du nourrisson et du jeune enfant ; mais les conditions d’éducation de l’enfant ne sont, en fait, jamais idéales, si bien que chaque enfant est plus ou moins confronté à cette lutte pour différencier l’humain du non-humain et l’animé de l’inanimé dans son univers perceptuel intérieur et extérieur – chaque enfant devra s’engager dans cette lutte que le patient schizophrène a trouvée d’une écrasante difficulté. En outre, si la mère était capable, je ne sais trop comment, de faire ce travail de différenciation à la place de l’enfant, celui-ci ne parviendrait probablement jamais à l’individualité, car il se peut fort bien que la lutte incessante pour faire de telles différenciations soit indispensable à l’acquisition et au maintien de l’individualité des hommes.

Pour revenir à la place qu’occupe dans l’ensemble de ma théorie sur le processus de traitement ce concept révisé de la signification du non-humain, je citerai ce passage du chapitre XI :

… le thérapeute doit pouvoir fonctionner comme une partie du patient et permettre à celui-ci d’être véritablement, à un niveau profond de fonctionnement psychologique, une partie de lui-même [ce qui veut dire que le thérapeute ne doit plus être angoissé de fonctionner, ou de voir le patient fonctionner, d’une manière « non humaine » dans la relation].

Et vers la fin de mon article sur les « Phases de l’interaction patient-thérapeute22 », je note ceci :

… chacun de ces patients – et, selon moi, cela est vrai aussi, à un moindre degré, des patients névrosés – a besoin au cours de la thérapie de projeter sur le thérapeute les aspects de lui-même qui ne sentent pas, qui sont non humains et même inanimés ; il a besoin de voir son thérapeute, dans le transfert, comme la représentation des parents qui, aux yeux de l’enfant, étaient incapables de sentiment humain, comme il l’a été lui-même à ses propres yeux. Ce n’est qu’en ré-extériorisant ainsi ses introjects pathogènes que le patient peut prendre contact avec ses propres capacités affectives et savoir, sans plus en douter, qu’il est un être humain…

Ce passage, qui se rapporte à la phase de symbiose thérapeutique, prouve que sont totalement liées la question de la symbiose et celle du « non-humain » : ces deux thèmes en réalité n’en font qu’un.

L’article sur la « Psychose de transfert » (chapitre XI) montre que les données « non humaines » présentées dans ma monographie correspondent typiquement à la première des quatre variétés de psychoses de transfert que je décris dans ce texte, à savoir celle des « situations de transfert où le thérapeute se sent non relié au patient ». En outre, on remarquera que ces données ont trouvé leur place dans l’article sur les « Phases de l’interaction23 », à l’endroit où je décris la phase initiale de « non-contact ».

Tout comme je me suis aperçu que le besoin normal de symbiose thérapeutique était à l’origine de l' « incorporation mutuelle » décrite dans mon premier article24, j’ai compris que les processus cliniques relevant de ce que l’on appelle généralement autisme (qui à l’époque ne m’effrayait pas moins que la perspective d’une relation symbiotique) étaient également l’expression d’un besoin fondamentalement normal – en l’occurrence le besoin du type de relation primitive d’objet partiel (de relation « non humaine ») qui doit s’établir pour que s’instaurent par la suite l’individuation et la relation d’objet total, véritablement interpersonnelle.

Quand je fus plus à mon aise dans le rôle transférentiel « non humain » d’objet partiel, le concept de participation subjectivement non émotionnelle du thérapeute, au lieu de s’appuyer, comme cela avait été le cas jusque-là, sur l’affirmation25 – assez rigide et donc angoissée – selon laquelle le thérapeute devrait maintenir dans l’ensemble une certaine distance émotionnelle entre le patient et lui, prit appui sur la reconnaissance26 du fait suivant : la nature même du processus thérapeutique implique que le thérapeute se sente, la plupart du temps, porté au calme, à la neutralité et à l’investigation – idée qui constitue la thèse essentielle du chapitre X.

Plus on voit combien est saine et active la tendance qui est à l’œuvre derrière le comportement soi-disant « inanimé » « non humain » d’un patient – j’entends, derrière ses modes de participation interpersonnelle –, plus on en vient à rejeter l’image traditionnelle du patient comme victime brisée et inerte de la schizophrénie. J’avance cette idée explicitement dans plusieurs articles (notamment dans les chapitres X et XI), et implicitement dans tous les autres. Je souligne, par exemple, dans l’article sur la « Différenciation entre les pensées concrète et métaphorique27 » :

… l’utilisation défensive et inconsciente que fait précisément le patient de cette instabilité des frontières du moi et l’utilisation similaire de la pensée « concrète » que permet cette instabilité. On s’aperçoit ainsi que la dissolution des frontières du moi n’est pas simplement le résultat tragique du processus schizophrénique, mais qu’elle constitue l’un des mécanismes de défense formidablement actifs dont fait partie ce processus.

Plus le thérapeute acceptera de passer par des états du moi « non humains », plus il aura de chances de sentir – de savoir de première main – ce que peut être l’expérience subjective du patient schizophrène, sujet auquel je m’intéresse dans tous mes articles. De même, les deux textes les plus explicitement axés sur les formes d’angoisse qui sont, dans une certaine mesure, communes à tous les hommes, à savoir ceux portant sur l' « Angoisse concernant le changement28 » et sur l' « Inévitabilité de la mort » (chapitre VIII), ont aussi pour but d’effacer les prétendues distinctions qualitatives qui ont traditionnellement séparé les schizophrènes de leurs frères humains.

La distinction et l’interaction entre les processus intrapsychiques et les processus interpersonnels

Dans mon article sur l' « Incorporation28 », j’ai cité différents exemples de relation d’objet (de relation interpersonnelle) qui semble en apparence être authentique mais qui s’avère consister essentiellement en processus intrapsychiques et qui, par conséquent, équivaut dans l’ensemble à une relation intrapersonnelle. À propos de la relation d’un patient avec sa mère, j’écrivais par exemple :

… les relations du patient avec elle ont consisté dans une large mesure en un processus intrapersonnel de relation entre le moi très insuffisamment développé du patient et une « mère » à l’intérieur de laquelle il a maintenu son moi incorporé. Cette « mère » n’a pas été la mère réelle, la mère qui existe dans la réalité extérieure à lui, mais plutôt une figure fantasmée construite pour une large part à partir d’éléments refoulés et projetés de sa personnalité que son moi ne tolère pas encore.

De même, dans ma description de l' « interaction de statu quo » – position d’impasse caractérisée par des processus d’incorporation mutuelle – entre un patient paranoïde et moi-même, je notais ceci : « … de nombreux signes indiquent que la “personnalité” de l’autre, dans laquelle chacun de nous a maintenu incorporé le fonctionnement de sa personnalité, est en réalité et pour une large part une personnalité fantasmée formée de nos propres sentiments refoulés et projetés. »

Dans mes deux textes sur « L’intégration et la différenciation29 » il est aussi question des processus fondamentalement intrapsychiques qui sont à l’œuvre dans des relations apparemment interpersonnelles ; ces processus, je les ai découverts encore dans les vignettes cliniques qui nous montrent les progrès de l’intégration et de la différenciation du patient comme se produisant d’abord à l’extérieur du patient lui-même – chez le thérapeute ou chez les personnes de l’entourage du patient – avant que, par identification du patient à ces personnes, l’accroissement de maturation du moi ne s’intègre au patient lui-même. Par exemple, je note à propos de la situation à l’hôpital :

À envisager les choses du point de vue du patient, chacune des autres personnes significatives de ce groupe de symbiose représente non seulement une figure transférentielle, mais aussi un fragment extériorisé de son propre moi. En ce sens, les fragments complexes, jusque-là non séparés, non intégrés, de son soi viennent s’inscrire sur le canevas que la situation à l’hôpital lui présente…

Dans l’article sur le « Traitement de la famille1 », je cherche principalement à montrer combien les membres de la famille ont tendance à confondre les processus intrapsychiques avec les processus interpersonnels, et je remarque que, dans la thérapie familiale, « … il est extrêmement difficile au thérapeute – et c’est là pourtant une chose essentielle – de ne pas oublier qu’au fond, ce n’est pas la mère ou le père, par exemple, qui est au centre de la maladie du patient, mais bien plutôt l’introjection de ce parent, déformée et non intégrée à son moi ».

Et l’intense compétition que l’on observe dans ces familles entre les processus intrapsychiques et les processus « interpersonnels » est encore soulignée ici :

… La fausseté des manifestations de « relation d’objet » dans ces familles se traduit… par leur caractère défensif et prématuré. En particulier, ces manifestations sont une défense contre la menace d’un état indifférencié symbiotique, et elles sont prématurées parce qu’il faut qu’un tel état d’indifférenciation s’établisse, à un niveau profond, entre deux personnes… avant qu’une véritable relation d’objet puisse naître de celui-ci…

… il y a donc un besoin profondément sain de relation indifférenciée, mais en même temps une angoisse profonde que leur fragile relation d’objet, tellement faussée et mal établie, ne se dissolve dans cet état primitif d’indifférenciation.

Si quelques-uns de mes articles tentent de démontrer, comme je viens de le dire, que dans bien des cas une relation apparemment interpersonnelle (une apparente relation d’objet) s’avère ne pas être telle et constitue au contraire un exemple de mise en œuvre de processus fondamentalement intra-psychiques, il reste que presque tous mes autres articles insistent sur l’autre face du problème. En particulier, j’ai cherché à montrer dans ces textes que le schizophrène réagit dans une relation thérapeutique qui est plus authentiquement interpersonnelle – plus un produit des contributions réelles à la fois du patient et du thérapeute – qu’il nous a été donné de le croire d’après les portraits plus traditionnels du schizophrène « fou », dont l’expérience « purement délirante » aurait une base uniquement intrapsychique et ne reposerait nullement sur une contribution réelle du thérapeute. L’aspect interpersonnel se trouve particulièrement souligné dans le concept d’identification délirante proposé dans l’article sur la « Psychose de transfert » (chapitre XI) : « … il n’y a pas jusqu’aux manifestations de schizophrénie les plus “folles”, comme si elles provenaient véritablement d’un autre monde, qui ne se révèlent finalement pleines de sens, qui ne s’avèrent avoir un rapport avec la réalité non seulement en tant que réactions transférentielles au thérapeute, mais, même, en tant qu’identifications délirantes à des aspects réels de la personnalité du thérapeute… »

Et le chapitre VIII donne un aperçu de la véritable relation d’objet qui, d’après mon expérience, finit par s’instaurer chez les deux participants dans la thérapie :

… toute psychanalyse ou psychothérapie au long cours amène patient et médecin à être confrontés ensemble aux problèmes fondamentaux de la vie, même si le médecin n’a pas grande possibilité de participer de manière directe et verbale. Chacun sort de la cure avec une compréhension meilleure et enrichie du sens de la vie…

Le processus d’ensemble de la thérapie

Ce n’est qu’après un certain nombre d’années, lorsque plusieurs de mes patients eurent suffisamment avancé sur la voie de la guérison, que je commençai à saisir quelque chose de l’ensemble du cours de la thérapie des patients schizophrènes. C’est dans l’article sur les « Sentiments positifs » (chapitre III), où je décris ce que j’en suis venu à considérer, à titre d’hypothèse, comme l’évolution typique du transfert, et dans mes articles sur « L’intégration et la différenciation30 » que je traite pour la première fois de ce sujet ; cette perspective aboutira à l’élaboration de mes conceptions courantes sur ce sujet dans mon article sur les « Phases de l’interaction patient-thérapeute30 » et dans les chapitres IX, X et XI du présent recueil.

Mais, encore une fois, c’est un changement en moi-même qui me permit, avec les années, d’envisager différemment ces expériences cliniques. Ce qui m’a frappé par-dessus tout, c’est de voir à quel point, dans la thérapie d’un schizophrène, l’évolution d’ensemble du transfert exige que le thérapeute possède une estime de soi suffisante, en même temps qu’elle l’aide à développer cette estime de soi. L’aspect pathologique de celle-ci, en ce qui me concerne, se traduisit, au début de mon analyse, d’une part par des symptômes tels que le dégoût de moi-même, et d’autre part par une énorme omnipotence subjective. Le symptôme constitua l’un de ceux qui furent le plus complètement et durablement résolus ; quant à l’omnipotence subjective, elle fut progressivement abandonnée, au prix de nombreuses et longues souffrances ; l’une des choses qui m’ont aidé à la considérer dans une perspective plus saine a été un rêve, dans lequel un collègue et ami proche, plein d’esprit et de discernement, qui se tenait debout à l’autre bout de la pièce, me posait la question suivante en me considérant d’un air songeur : « Harold, je me demande si ce que vous avez, c’est de l’omnipotence ou une inquiétante impotence31 ? »

Quoi qu’il en soit, on remarquera que j’écrivais dans mon article sur l' « Incorporation », à propos de la psychothérapie intensive d’un schizophrène paranoïde : « Ses… idées délirantes… ont cédé au bout de quelques mois d’hospitalisation ; ceci, apparemment, est dû au fait qu’il a trouvé la sécurité dans un environnement hospitalier fermé. » Voilà qui illustre bien ma sous-estimation, à l’époque, de l’importance que je pouvais avoir en tant que thérapeute pour mon patient schizophrène. Je me souviens d’avoir été fort déconcerté lorsque le Dr Robert A. Cohen me fit observer, un jour où je me sentais particulièrement inefficace devant un patient qui prétendait n’avoir nul besoin de thérapie, que l’homme en question avait manifestement jugé la relation avec moi importante et utile pour lui puisqu’il avait été capable de se sortir de la psychose grâce à elle.

Je ne m’estimais vraiment pas encore assez pour me sentir avoir un tel mérite aux yeux de qui que ce soit. Lorsque, un peu plus loin, dans l’article sur les « Processus de dépendance » (chapitre I), j’écrivais à propos des patients qui éprouvent une crainte respectueuse et une adoration pour le thérapeute : « Chez mes patients, j’ai rencontré ces sentiments… beaucoup moins souvent que je n’ai trouvé chez eux de la rivalité ou du mépris », je ne m’étais pas encore rendu compte que ma mauvaise estime de moi tendait à perpétuer l’expression par mes patients des seconds sentiments et à supplanter l’adoration non dissimulée dont je parle dans l’article sur les « Sentiments positifs » (chapitre III), dans les articles qui traitent de la phase de symbiose thérapeutique et surtout dans le chapitre IX. J’appris peu à peu à accepter avec une relative aisance le sentiment d’adoration et le sentiment d’être adoré, et ce n’est sûrement pas un hasard si, dès lors, je me sentis plus libre d’exprimer, et d’utiliser thérapeutiquement, le mépris, jusque-là refoulé, que je pouvais éprouver à l’égard des patients, constatant que ce sentiment de mépris non seulement ne détruisait pas la relation thérapeutique, mais permettait de l’activer.

Quelques personnes m’ont dit, lorsque parut mon article sur les « Sentiments positifs » (chapitre III), qu’il ne faisait pas entièrement justice aux contributions positives qu’apporte le thérapeute aux progrès du patient. Je ne partage toujours pas ce point de vue ; mais il est vrai qu’à l’époque j’étais bien capable de sous-estimer l’importance de ma contribution originale au traitement. Dans des textes plus récents, en particulier ceux sur le « Transfert maternel32 » et sur les « Phases de l’interaction patient-thérapeute1 », je montre comment je conçois l’évolution de la relation de réalité entre patient et thérapeute tout au long du traitement. La nature et l’importance de la contribution du thérapeute sont indiquées, implicitement ou explicitement, dans tous mes articles, excepté peut-être dans les tout premiers.

C’est l’acquisition progressive d’une estime de soi normale qui me permit, au fil des années, de remarquer et d’accepter chez d’autres personnes – que ce soient mes propres enfants, des collègues plus jeunes que moi ou mes patients – le désir de s’identifier à moi qui me permit aussi de discerner l’aspect « identification délirante » de la schizophrénie. Et c’est en me débarrassant, non sans efforts, du besoin de recourir à la défense inconsciente de l’omnipotence infantile que je pus perlaborer la phase de désillusionnement avec le patient, et, plus important encore, voir à quel point patient et thérapeute se trouvent immergés et emportés dans le courant, le processus, du traitement. Comme je l’écris dans les « Phases de l’interaction patient-thérapeute » :

… il n’y a pas que le patient qui soit pris dans un processus, le processus thérapeutique, le thérapeute l’est aussi ; ce processus, par sa force, est comparable au processus de maturation chez l’enfant… et il… est bien trop puissant pour que le patient ou lui-même puisse facilement le détourner… de son cours propre…

À lire certains de mes articles, on a l’impression saisissante que le thérapeute fonctionne, en un sens, comme le créateur de la personnalité du patient : par exemple, dans mes articles sur « L’intégration et la différenciation dans la schizophrénie33 », on voit que les progrès de l’intégration et de la différenciation s’accomplissent petit à petit d’abord chez le thérapeute avant d’être intégrés par le patient lui-même ; ou encore, dans l’article sur le « Rôle des réponses neutres du thérapeute » (chapitre X), je montre que la « réalité » du patient dans sa totalité – c’est-à-dire en y incluant le domaine dit non humain de l’expérience – se déverse dans la symbiose avec le thérapeute-mère et se reconstruit dans un rapport sain à la réalité par l’intermédiaire de cette relation symbiotique.

Mais le thérapeute découvre que, malgré tout cela, il n’a pas lieu d’être arrogant ni de se sentir omnipotent, car il est sans cesse confronté à l’énorme et subtile puissance du processus thérapeutique dans lequel le patient et lui sont tous les deux pris ; de plus, il sait que s’il apparaît comme une sorte de dieu créateur qui permet que le soi du patient se développe normalement, le patient n’apparaît pas moins que lui comme un dieu créateur dans son propre développement. Nos patients les plus gravement atteints savent guérir les plus primitives (donc les plus importantes) de nos zones malades – en termes structuraux, les zones de fragmentation et d’indifférenciation – et nous avons beaucoup de mal à accepter avec gratitude, sans nous en sentir humiliés, l’aide qu’ils nous apportent.

Par exemple, vers la fin de mon tout dernier article, celui qui concerne le « Traitement de la famille34 », je décris le cas d’une femme auparavant hébéphrène qui parlait, selon le moment, de sa tête ou de la mienne comme d’une chose inanimée, et je montre comment ma compréhension de ce phénomène a changé au cours des années. La dernière interprétation que j’en fis était liée à l’incident suivant. Elle m’avait posé la question : « Est-ce qu’elle [ma tête] va s’effondrer entièrement ? » – Est-ce qu’elle va aussi mal que ça ? », tout en se frottant le front et le dessus de la tête. La manière dont elle dit cela exprimait l’idée que ces zones de son corps se désagrégeaient, comme quelque chose d’inanimé. Là-dessus, je me rendis compte qu’elle essayait par là de mettre en évidence, avec un demi-amusement, un aspect de moi-même qui m’était depuis longtemps familier, à savoir ma tendance à être trop soucieux. Mais en relisant l’article, avant d’écrire cette introduction, j’ai compris que la patiente m’aidait, à un niveau beaucoup plus profond : elle soulageait une angoisse qui subsistait encore en moi, celle de perdre la qualité d’être humain et vivant, en régressant vers le « non-humain », et découvrant cela, j’ai compris après coup combien elle m’avait aidé sur ce plan si fondamental au cours de toutes ces années de travail avec elle.


6 Seul le troisième de ces articles figure dans cette édition. (N.d.T.)

7 J’abrégerai ici tous les titres des articles.

8 Non repris dans le présent recueil (N.d.T.).

9 Non repris dans le présent recueil (N.d.T.).

10 Ces deux articles ne sont pas indus dans le présent recueil (N.d.T.).

11 Non repris dans le présent recueil (N.d.T.).

12 Ces deux articles ne sont pas indus dans le présent recueil (N.d.T.).

13 Non repris dans le présent recueil (N.d.T.).

14 1923 (« Le Moi et le Ça », in Essais de psychanalyse, p. 225, Payot, 1973).

15 Non repris dans le présent recueil (N.d.T.).

16 Non repris dans le présent recueil (N.d.T.).

17 « Sur une fonction psychodynamique de la perplexité, de la confusion, de la suspicion et d’états mentaux voisins. » Non repris dans le présent recueil (N.d.T.).

18 Non repris dans le présent recueil (N.d.T.).

19 Non repris dans le présent recueil (N.d.T.).

20 Non repris dans le présent recueil (N.d.T.).

21 Non repris dans le présent recueil (N.d.T.).

22 Non repris dans le présent recueil (N.d.T.).

23 Non repris dans le présent recueil (N.d.T.).

24 « Éléments concernant des manifestations d’incorporation. » Non repris dans le présent recueil (N.d.T.).

25 Cf. chapitre Ichapitre I.

26 Cf. l’article sur les « Phases de l’interaction patient-thérapeute » (non repris dans le présent recueil) (N.d.T.).

27 Non repris dans le présent recueil (N.d.T.).

28 Non repris dans le présent recueil (N.d.T.).

29 Non repris dans le présent recueil (N.d.T.).

30 Non repris dans le présent recueil (N.d.T.).

31 En anglais : omnipotence et ominous impotence. Ce jeu de mots par assonance ne peut être rendu en français (N.d.T.).

32 Non repris dans le présent recueil (N.d.T.).

33 Non repris dans le présent recueil (N.d.T.).

34 Non repris dans le présent recueil (N.d.T.).