II. La psychodynamique du désir de vengeance

1956

La littérature psychiatrique et psychanalytique décrit généralement le désir de vengeance comme une simple forme de l’hostilité. Seuls quelques rares articles indiquent que le désir de vengeance peut aussi remplir des fonctions défensives – c’est-à-dire servir de défense contre la prise de conscience d’affects chargés d’angoisse et refoulés. Ce texte met l’accent sur les fonctions défensives du désir de vengeance, en particulier par rapport au chagrin et à l’angoisse de séparation refoulés – deux affects auxquels on s’est peu intéressé mais qui sont pourtant à la base du désir de vengeance.

On me dira peut-être que le désir de vengeance – ou, en cette matière, toute autre forme d’hostilité – peut servir de défense contre n’importe quel affect refoulé. Néanmoins, le désir de vengeance paraît se prêter particulièrement bien au refoulement du chagrin et de l’angoisse de séparation. Il permet à l’individu d’éviter ou de retarder le moment où il fera l’expérience de ces deux affects, parce qu’il n’a pas réellement renoncé à l’autre personne vers laquelle il dirige son désir de vengeance : en effet, s’absorber dans des fantasmes de vengeance contre cette personne est, en réalité, un moyen de s’accrocher psychologiquement à elle.

Si j’en crois mon expérience, les patients ne se libèrent pas de ce handicap qu’est le désir de vengeance par une simple perlaboration de l’hostilité qu’elle comporte. Avant d’extirper les racines du désir de vengeance, avant que le patient aborde ses semblables avec un vrai sentiment d’amitié, il faut attendre que la thérapie ait perlaboré les affects profondément enfouis de chagrin et d’angoisse de séparation.

Dans un article intitulé « The Self-Dedication of the Psychoneurotic Sufferer to Hostile Protest and Revenge70 », Izette DeForest a bien montré l’importance universelle du motif de la vengeance tant chez les névrosés que chez les psychotiques. Bien sûr, le désir de vengeance n’est qu’une des nombreuses voies perverties sur lesquelles la vie du névrosé ou du psychotique s’est engagée ; mais j’ai été frappé par le nombre de patients, dans tous les types diagnostiques, chez lesquels la psychothérapie ou l’analyse a fait apparaître, comme l’écrit Karen Horney, la « compulsion à la vengeance », laquelle est, dit-elle, « la passion dominante d’une vie ; tout lui est subordonné, même l’intérêt personnel. Toute l’intelligence, toutes les forces sont rassemblées dans un seul but : le triomphe de la vengeance71 ».

Quant à l’origine du désir de vengeance au cours du développement précoce de l’enfant, un certain nombre d’auteurs ont proposé différentes hypothèses. Pour I. DeForest, les parents ont contrecarré le développement de l’individualité de l’enfant, provoquant chez lui un désir de se venger d’avoir été contraint de se plier à leurs valeurs. Dans son article classique sur le complexe de castration, où le sevrage est identifié à une castration primaire, August Starcke72 semble suggérer que le désir de vengeance apparaît d’abord sous forme d’un désir du nourrisson d’exercer des représailles sur la mère – en particulier, sur ses seins – parce qu’il a l’impression qu’elle lui a dérobé ce qui était jadis une précieuse partie de lui-même. Pour Gustav Bychowski73, cette situation de sevrage est à la source du désir du patient dépressif de « se venger sur sa mère, en lui enlevant son sein ou son pénis imaginaire » (p. 260). Aucun de ces trois auteurs n’a souligné l’importance de l’angoisse de séparation et du chagrin ; pour eux, le désir de vengeance consiste simplement en une hostilité de représailles.

Dans un article sur le caractère oral, Karl Abraham74 entrevoit le rôle important que joue l’angoisse de séparation chez les personnes qui, laisse-t-il entendre, ont dans leur caractère un intense désir de vengeance. Et Otto Fenichel, dans sa Théorie psychanalytique des névroses75, admet clairement l’importance de l’angoisse de séparation dans le désir de vengeance que manifestent de nombreux schizophrènes. À part ces quelques allusions, la thèse avancée ici n’a pas, autant que je sache, été traitée dans la littérature. Plus précisément, le rôle du chagrin n’a pas encore été souligné.

La question de savoir quelles fonctions le désir de vengeance remplit dans l’économie de la névrose ou de la psychose n’a été étudiée, me semble-t-il, que par Karen Horney. Dans un passionnant article sur ce sujet76, elle écrit que le désir de vengeance sert 1° à procurer à la personne une forme d’autoprotection contre l’hostilité venant du dehors, aussi bien que contre l’hostilité venant du dedans (par « autoprotection… contre l’hostilité venant du dedans », elle veut dire, si je la comprends bien, que le désir de vengeance est vécu par la personne non comme une hostilité, mais plutôt comme une juste colère) ; 2° à restaurer l’orgueil blessé ; et 3° à donner l’espoir, ou la sensation, d’un triomphe vengeur. L’auteur voit aussi une quatrième fonction possible : maintenir refoulé le sentiment que sa propre vie est sans espoir.

Il apparaît ensuite que la soif de vengeance a été déterminée, lors du premier développement du névrosé ou du psychotique, par des causes multiples et que, de même, plus tard, dans la personnalité de l’adulte, elle remplira des fonctions multiples. Les exemples cliniques qui vont suivre illustreront seulement deux fonctions du désir de vengeance : le patient utilise inconsciemment ce désir de vengeance comme une défense pour ne pas prendre conscience 1° d’un chagrin refoulé et 2° d’une angoisse de séparation refoulée. Ces affects constituent, je crois, deux des sources les plus profondes du désir de vengeance.

C’est uniquement pour la commodité de la présentation que je rangerai ces exemples sous deux rubriques distinctes. Dans la pratique, il y a de fortes chances pour que le chagrin et l’angoisse de séparation s’avèrent tous deux importants chez le patient qui utilise comme défense un désir chronique de vengeance. Comme on le verra dans certains des exemples cités, ces deux affects prédominent en même temps chez le même sujet, et leur division en deux groupes est simplement due au fait que, chez certains patients, le chagrin semblait avoir une importance prédominante par rapport à l’angoisse de séparation, alors que c’était l’inverse chez les autres patients décrits.

Le rôle du chagrin

Premier exemple. Quand je devins son thérapeute, le patient en question approchait de la trentaine ; il avait été hospitalisé depuis plusieurs années pour une schizophrénie paranoïde et avait fait quelques années de psychothérapie intensive avant d’arriver à Chestnut Lodge. Pendant presque un an après son transfert à Chestnut Lodge, il fut l’image même du désir de vengeance – et, d’après l’histoire du cas, il en était ainsi depuis des années. Il passait apparemment le plus clair de son temps à comploter des vengeances contre un tas de gens – dont je faisais maintenant partie. Dans ses séances, il décrivait avec hargne la terrible revanche qu’il allait prendre sur tous ceux qui lui avaient fait du mal. Pendant qu’il m’adressait des avertissements de vengeance, son visage était généralement tendu, ses yeux rétrécis ; ou bien, il avait une expression de triomphe lorsqu’il me faisait, en hurlant, une description précise de l’anéantissement où il nous réduirait, moi et ses autres bourreaux, quand les rôles seraient inversés.

Néanmoins, dès mes premiers contacts avec lui, j’eus l’impression que toute cette vindicte servait surtout à le protéger du chagrin – qu’il était terrifié d’affronter. Il me sembla que tant qu’il pouvait percevoir les autres comme des individus qui le traitaient de façon inhumaine, il réussissait à garder refoulés ses sentiments, et tant qu’il pouvait faire cela il n’avait aucun motif conscient d’avoir du chagrin. Voici comment il voyait les choses : personne n’avait jamais été gentil avec lui ; donc, personne n’avait jamais été l’objet de sa tendresse ; de sorte qu’aucun sentiment conscient de perte, de chagrin, ne s’associait à ses expériences passées ou présentes.

Cependant, au bout d’un an de travail avec moi, il commença enfin à ressentir son chagrin et à pleurer ouvertement. Il put même dire à propos de sa mère, qui était morte quand il n’était pas encore adolescent et dont il avait dit encore plus de mal que des autres : « Elle m’aimait bien. » Il dit cette simple phrase d’un ton qui trahissait l’amour et le chagrin. Cela, je crois qu’on le considérerait comme une étape importante dans la thérapie de tout individu souffrant de schizophrénie paranoïde.

Fait particulièrement intéressant : après cela, pendant un temps, il se révolta, multipliant ses propos venimeux et vengeurs qui, comme toujours, s’adressaient surtout à des figures maternelles déformées par le délire. Son désir de vengeance ne s’était jamais exprimé de manière aussi franche. Il disait notamment, à cette époque : « Pour les écraser, il faut les écraser financièrement, et c’est ce que je vais faire ! C’est un vœu ! » Ces mots étaient proférés avec une détermination implacable, et constituaient, c’était clair, un avertissement pour moi ; ce fut l’une des nombreuses occasions où je me trouvai dans la position transférentielle de la mère malveillante.

Puis, un mois plus tard, il eut un brusque accès de tendresse pour une infirmière de son service qui, longtemps, avait été l’objet principal de sa haine en tant que figure maternelle. Au début d’une séance, il se mit à parler avec tendresse de quelque chose que cette infirmière venait de dire ou de faire, mais il avait à peine commencé qu’il fondit en larmes, se prit le côté – où il s’était souvent plaint d’avoir mal – et dit, angoissé : « Je ne peux pas le supporter. – Le chagrin ? » lui demandai-je, et il me répondit « oui ».

Mais, presque tout de suite, il se reprit et commença à parler de vengeance, assurant qu’il pouvait provoquer une émeute, et qu’il pouvait prouver que les personnages importants qui parlent à la radio se trompaient complètement (ces personnages importants étaient souvent la cible de ses propos vindicatifs). Ces déclarations vengeresses, débitées, comme chaque fois, d’une seule haleine, prirent les deux tiers de la séance, bien que, cette fois, elles n’aient pas été ouvertement dirigées contre moi. À la fin de la séance, je lui dis pour le rassurer (après m’être demandé s’il fallait le faire) : « Le chagrin est douloureux ; mais c’est important pour vous de continuer et de le ressentir jusqu’au bout. »

Il me répondit, triomphant et vengeur : « Très bien ! Maintenant je connais votre position », et au moment où je quittai la pièce, il me hurla encore deux ou trois fois : « Maintenant je connais votre position ! »

J’eus par la suite bien d’autres occasions de voir son désir de vengeance opérer comme une défense contre le chagrin sous-jacent – et lié à lui, bien entendu, l’amour, également refoulé –, ce chagrin qui, pour lui, était si effrayant et douloureux comparé à sa soif de vengeance, relativement confortable et à laquelle il s’était depuis longtemps habitué.

Deuxième exemple. Le patient avait vingt-cinq ans et préparait sa médecine. J’eus au total douze entretiens sur une durée de six mois en consultation externe. Comme celui que je viens de décrite, ce patient était l’un des êtres les plus vindicatifs, les plus cinglants que j’aie jamais vus. Il commença le premier entretien en exprimant d’intenses sentiments d’hostilité et passa la plus grande partie de la séance à exprimer son désir de vengeance, sa rancune et son mépris à l’égard de diverses personnes. Ces sentiments s’adressaient le plus souvent à sa femme qui, substitut tyrannique de la mère, lui faisait sans cesse des reproches, mais ils s’adressaient aussi souvent à d’autres personnes de la ville où il avait vécu dans le Wisconsin et qu’il avait quittée cinq ans auparavant. Il avait envie de se venger de ces gens parce qu’ils lui avaient bien fait comprendre, comme il disait, « qu’il venait du mauvais quartier de la ville ».

Cet homme avait eu une enfance extraordinairement traumatisante. Quand lui-même était encore tout petit, son unique frère, plus jeune que lui, était mort de mort violente, et peu de temps après, ses parents avaient divorcé. Pendant toute sa jeunesse, il avait vécu pauvrement, dans une famille qui souffrait de l’ostracisme de la petite communauté où il avait grandi.

Ce fut au cours de la cinquième séance qu’il déclara spontanément qu’en allant à l’Université, comme il le faisait actuellement, il « essayait de prendre une revanche – de se venger des gens de là-bas, dans le Wisconsin ». Contrairement à son habitude, il dit cela d’un ton qui n’était qu’à demi mauvais ; il paraissait un peu honteux et embarrassé. Il se mit ensuite à raconter, plein de rancœur, certaines choses qu’il avait déjà rapportées : comment certaines personnes, là-bas, se moquaient de lui à cause de son grand nez et parce qu’il venait du mauvais quartier de la ville. S’il pouvait poursuivre jusqu’au bout l’Université, dit-il, il « jubilerait de leur prouver qu’il pouvait devenir quelqu’un ». Et, sarcastique, il ajouta : « Ils s’attendaient tous à me voir rester dans le mauvais quartier de la ville et à devenir un bouseux. »

« Je suppose, poursuivit-il, que les types, là-bas, qui étaient les idoles quand j’étais gosse, ce sont eux maintenant les bouseux. » Mais, fait significatif, il dit ensuite, sans plus se montrer sarcastique, mais au contraire avec un accent de regret : « Je suppose qu’ils sont heureux ; mais cette vie n’est pas faite pour moi. » J’eus l’impression à ce moment, comme à d’autres moments de cette séance, qu’en son for intérieur, il sentait qu’il n’avait pas vraiment le choix – qu’il se sentait incapable de retourner vivre là-bas, quelle qu’ait pu être son envie de le faire. Le matériel apporté par cette séance et d’autres indiquait que ce sentiment provenait de sources diverses, en particulier de son besoin de garder refoulés certains des sentiments que lui inspirait sa vie là-bas ; il provenait également de sa loyauté compulsive à l’égard de sa mère qui avait vivement ressenti l’ostracisme qu’on lui avait fait subir là-bas et qui avait fait pression sur son fils pour qu’il parte ailleurs et réussisse afin de « leur montrer ».

Un peu plus tard, pendant ce cinquième entretien, il décrivit plus précisément les rejets dont il avait souffert là-bas. Son ton, maintenant, était différent. Jusque-là, il avait parlé avec un accent de vengeance, de rancune, essayant de m’impressionner avec l’hostilité implacable de ceux qui l’avaient rejeté ; à présent, sa voix exprimait le chagrin ; je pus ainsi me rendre compte, mieux que je ne l’avais fait auparavant, à quel point il avait souffert et combien il avait envie d’être accepté par les gens de sa ville natale.

Je lui demandai s’il avait eu parfois le désir, même passager, de retourner vivre là-bas. Il nia aussitôt avoir eu ce désir, en ajoutant : « J’ai pensé que j’aimerais bien vivre en Ohio, ou dans le Minnesota, ou l’Illinois ; mais jamais je ne voudrais retourner vivre dans cette ville. » Ce fut dit résolument ; mais on notera que deux des États qu’il mentionnait bordent le Wisconsin sur deux côtés ! Plus tard, il me dit que cela lui faisait plaisir de retourner là-bas pour voir quelques bons amis, qu’il aimait bien « se marrer » avec eux et, lorsque je lui demandai s’ils lui manquaient peut-être, il répondit : « Oui, ils me manquent. » Aussi simple que cela puisse paraître, cela représentait tout un changement chez ce garçon qui, au début, s’était montré si résolument mauvais et vindicatif à l’égard de sa ville natale.

Troisième exemple. J’ai eu il y a plusieurs années, en psychothérapie intensive, une femme du Sud, mariée, sans enfants. Elle avait trente-cinq ans à l’époque et venait d’être admise à Chestnut Lodge dans un état dépressif. Pendant les premières séances, elle passa chaque entretien presque exclusivement à essayer de se rappeler les noms de diverses personnes de Chestnut Lodge, le mien compris, ainsi que les grandes lignes de sa propre histoire, et à se reprocher sévèrement de ne pas pouvoir se rappeler les choses. Elle commençait à dire quelque chose, oubliait ce qu’elle avait commencé à dire, son visage prenait une expression de plus en plus soucieuse et finalement, exaspérée, elle se faisait des reproches : elle « ne valait rien… elle n’était qu’une idiote, et c’était tout ! » elle fondait en larmes, ce qui redoublait son exaspération et sa condamnation d’elle-même parce qu’elle s’était mise à pleurer, lui semblait-il, sans raison. Bien qu’il soit apparu plus tard qu’il s’agissait là d’un cas de névrose grave plutôt que de psychose, la dureté même de l’autocritique pouvait faire penser, au départ, à une psychose ; et bien qu’en fin de compte la patiente se soit avérée d’une intelligence normale et qu’elle n’ait révélé aucune lésion organique cérébrale, ses difficultés à penser du début paraissaient suffisamment marquées pour indiquer soit une déficience mentale, soit une maladie organique du cerveau.

Son histoire – telle que me la rapportèrent des parents à elle, le personnel de l’hôpital où elle avait été soignée cinq ans auparavant, et elle-même à mesure que sa mémoire s’améliorait (c’est-à-dire après deux semaines de psychothérapie) –, son histoire, donc, m’apprit qu’elle avait eu une sœur morte à l’âge de trois ans, quatre ans avant la naissance de la patiente. La mère avait été déprimée depuis la mort de cette sœur aînée – donc avant la naissance de la patiente. Celle-ci avait neuf ans quand sa mère dut être hospitalisée et se suicida ensuite à l’hôpital psychiatrique. La mère s’était toujours montrée pleine de sollicitude, surprotectrice à l’égard de la patiente, et soudain l’enfant se retrouvait la seule femme survivante d’une famille qui comprenait quatre frères plus âgés et un père rigide, dominateur et lointain. Deux de ses frères seulement étaient d’un âge proche du sien, et tous les deux la distancèrent très vite socialement et intellectuellement. Elle était toujours considérée comme l' « idiote » de la famille, et son premier effondrement eut lieu quand elle avait vingt ans, alors qu’elle était inscrite dans une petite école normale où elle n’arrivait à suivre ni sur le plan des études ni sur le plan social. On ne connaît pas les détails de cet effondrement, si ce n’est qu’elle fut déclarée « perturbée et difficile ». Il est intéressant de noter qu’un repos de cinq mois en compagnie d’une infirmière dans une station de montagne lui permit de se rétablir sans être hospitalisée, et même de rentrer chez elle notablement plus chaleureuse, plus sociable et expansive qu’elle ne l’avait été auparavant.

À l’âge de vingt-cinq ans, elle épousa un négociant en bois que les membres de la famille jugeaient bien inférieur à eux socialement et intellectuellement. À l’égard de son mari, elle entretint dès le début une étroite dépendance, masquée derrière le fait qu’elle le menait presque toujours par le bout du nez. Cinq ans plus tard mourut une tante qui, d’après son mari, avait été « une vraie mère pour elle ». Selon lui, c’est à partir de ce moment que s’accentua son angoisse et son comportement de dépendance à son égard ; elle commença à se réveiller souvent la nuit, pleurant sans savoir pourquoi. Son état s’aggrava rapidement, au point qu’un mois après la mort de sa tante, elle fut admise dans un hôpital psychiatrique. Là, on la décrivit comme « confuse, désorientée, incohérente. Idées délirantes, hallucinations, pleurant sans larmes continuellement ». Au cours d’une période où elle subit des électrochocs, puis toute une série de comas insuliniques, elle atteignit un état d’inactivité et d’apathie dans lequel, dix-huit mois après son admission, on la laissa quitter l’hôpital.

Chez elle, son état s’améliora lentement avec les années. Mais ensuite – comme elle finit par le révéler au cours de sa thérapie avec moi –, craignant de plus en plus de perdre son mari qui n’avait jamais essayé d’avoir un enfant avec elle et sur qui sa famille exerçait une pression de plus en plus forte pour le faire divorcer, elle avait progressivement développé la symptomatologie dépressive qui avait nécessité son hospitalisation à Chestnut Lodge. Elle ne s’était manifestement pas permis de reconnaître que son angoisse avait quelque chose à voir avec le fait que son mariage était menacé ; elle avait seulement remarqué, avec une inquiétude accrue, qu’elle maigrissait de plus en plus.

Les progrès de la thérapie firent apparaître de plus en plus clairement que ses rapports avec les autres, et même avec certains aspects de son soi et divers objets inanimés, avaient tendance à s’exercer sur le mode de la rancune et de l’injure. De même qu’au début elle s’injuriait pour sa mauvaise mémoire, plus tard elle critiqua violemment les suppurations nasales qui, pendant un temps, remplacèrent les larmes chez elle. Souvent elle s’en prenait à son bras, par exemple, qui la faisait encore souffrir des suites d’une brûlure profonde qu’elle s’était faite plusieurs années auparavant, ou elle s’en prenait à ses règles, ou à son cerveau (« C’est un sale cerveau ! »). C’était comme si son moi conscient se trouvait, suivant le moment, dans telle partie de son être psychophysique et s’en prenait à telle ou telle autre partie d’elle-même comme s’il s’agissait d’un corps étranger déplaisant, terriblement insatisfaisant. Ce genre de vitupérations s’adressait aussi à des objets inanimés – à un poudrier qui « refusait » de fonctionner, aux divers objets qu’il lui arrivait d’acheter et qui ne lui donnaient pas satisfaction, etc.

Les mois passant, ses sentiments, plus profondément enfouis, de tendresse et d’affection commencèrent à émerger – tendresse pour son mari, son père, différentes infirmières, certains autres patients, et moi. Fait intéressant, avant de se rapprocher de moi, elle eut à mon endroit les mêmes sentiments vindicatifs. Au bout de quelques mois, ses symptômes s’étaient suffisamment améliorés pour qu’elle soit admise en consultation externe.

Il apparut petit à petit qu’à l’origine de sa maladie il y avait le chagrin depuis longtemps enfoui d’avoir perdu sa mère. Cela surgit de la façon la plus nette au cours d’une séance du quatorzième mois de psychothérapie. Après avoir beaucoup pleuré pendant une bonne partie de la séance, non plus parce qu’elle se condamnait elle-même mais parce qu’elle avait un réel chagrin, elle dit que son mari lui manquait et qu’elle aimerait être chez elle avec lui. Je lui demandai s’il était déjà arrivé que quelqu’un lui manque autant que cela. Elle répondit en hésitant, sur un ton enfantin et naïf : « Ma mère me manque ; mais je sais qu’elle ne pourra jamais revenir, alors je pense à George [son mari] à la place. » Et, d’un air incertain, angoissé, elle ajouta : « Je crois qu’il est bien. »

C’est au cours du mois qui suivit cette séance qu’elle interrompit la psychothérapie et rentra chez elle. Il apparut que ce qu’elle fuyait, dans la thérapie, c’était avant tout l’ancien chagrin d’avoir perdu sa mère. Je pense aujourd’hui que j’ai contribué, moi aussi, à l’interruption de la thérapie, dans la mesure où j’étais angoissé par le chagrin éprouvé dans ma propre petite enfance – domaine qu’à l’époque je n’avais pas bien exploré dans mon analyse personnelle.

Le rôle de l’angoisse de séparation

Premier exemple. Un homme, dans les trente-cinq ans, en analyse pour une névrose compulsive, racontait au cours d’une séance que la veille, pendant qu’il attendait que son amie se prépare à sortir avec lui, il avait eu envie de tout casser pour « lui faire payer » le fait qu’elle le faisait si souvent attendre. Je lui demandai à quoi lui faisait penser le « faire payer quelqu’un » ; il eut un sourire embarrassé et me dit : « Quelquefois, j’ai l’impression que je fais payer tous les médecins – tous ceux que j’ai pu connaître – quand j’entre ici et que je fais semblant de ne pas vous aimer. » Je lui demandai : « Les faire payer pour quoi ? » et il me répondit : « Pour me traiter toujours de façon si impersonnelle. »

Mais, fait significatif, quelques secondes après m’avoir dit cela, il me raconta comment, depuis l’école primaire, dans les relations qu’il avait eues avec toute une série d’amies, il essayait toujours de se faire aimer de la fille, puis, s’il y réussissait et si elle commençait à lui montrer de la tendresse, il la « larguait ».

Cette dernière remarque donne à penser qu’il y avait, dans les séances d’analyse, un désir de vengeance conscient dans le refus de m’exprimer son affection ; mais, au niveau inconscient, ce sentiment reposait sur une angoisse de séparation – angoisse que je le laisse tomber s’il m’exprimait son affection, comme lui-même avait laissé tomber ses amies. Le matériel recueilli dans les séances suivantes montra qu’il s’agissait bien de cela.

Deuxième exemple. Il s’agit d’un homme de trente et un ans, fonctionnaire du gouvernement, père de trois enfants. Le désir de vengeance était une composante marquante de sa structure caractérielle. Pendant les deux premiers tiers environ de son analyse, il déversa son amertume d’avoir autrefois si peu reçu de ses parents et de recevoir aujourd’hui si peu de moi, et il affirma qu’il était déterminé à arracher ce qu’il désirait – qui était fondamentalement oral – à ces gens injustes et à prendre en même temps sur eux une revanche longtemps recherchée. Son désir de vengeance était si fort et sa capacité à le renforcer telle que pendant longtemps j’en fus tout à fait effrayé.

Un peu après la première moitié de son analyse, je commençai à voir que son désir de vengeance opérait comme une défense contre des sentiments refoulés chargés d’angoisse. Il devint peu à peu évident que l’angoisse de séparation, qui remontait en particulier à sa toute première relation avec sa mère, était l’un des plus importants de ces sentiments refoulés. Le matériel suivant, tiré de la 416e séance – un peu plus de deux ans après le début de l’analyse – illustrera ce point.

Au début de cette séance, je dis au patient que je ne travaillerais pas le lundi suivant. Il dit d’un ton assez désagréable « oh ? » et se tut pendant environ trois minutes ; puis, pendant presque une demi-heure, il me critiqua violemment pour lui avoir « simplement annoncé ça ». Il finit par me dire, furieux, que lui devait venir régulièrement aux séances ou me demander la permission de ne pas venir et que moi, je le « lui annonçais simplement sans lui demander s’il était d’accord ».

C’est juste après cela qu’il me donna, en quelques mots, une vision très nette de la fonction défensive de son désir de vengeance. Il commença sur un ton menaçant et vengeur : « Attendez un peu le lundi d’après. C’est moi qui prendrai ce lundi », mais il ajouta alors d’un air angoissé et très légèrement sarcastique : « Je suis sûr que je serai encore ici à ce moment-là. » Il avait fait récemment tant de progrès dans d’autres domaines de l’analyse qu’il devait craindre – comme cela avait déjà été le cas lors de phases de progrès comme celle-ci – que je n’arrête brusquement l’analyse.

Ensuite il parla, au cours de cette même séance, de l’angoisse que lui causait un archiviste alcoolique, instable, dont il supervisait le travail. À propos d’une altercation qu’ils avaient eue récemment, le patient me dit : « Je crois que la peur qui me tenaillait le plus, c’est le fait que ce type perd le contrôle de lui-même quand il a bu et cogne les gens. J’ai peur que la façon dont je lui dis de faire les choses lui donne vraiment l’envie de se venger. » Quand je lui demandai d’associer sur le mot « se venger », il s’arrêta un instant et dit : « Eh bien, moi, j’ai absolument envie de me venger, surtout, je crois, quand des situations comme celle-ci [le congé que je prenais le lundi suivant] se présentent… »

Ensuite, il rapporta un rêve de la nuit précédente qui décrivait de façon nette sa séparation d’une figure maternelle – une collègue beaucoup plus âgée que lui, qui tout au long de l’analyse revint régulièrement dans ses rêves et ses associations comme figure maternelle de sa première enfance – et l’angoisse que lui causait cette séparation. Il passa le reste de la séance à associer librement sur l’angoisse de séparation, associations dans lesquelles intervenait une série de cinq figures maternelles, comprenant sa vraie mère et moi-même. C’est à ce moment qu’il dit sur un ton d’exaspération angoissée : « Je me sens tellement seul parfois ; on dirait que quand je me sens gentil et amical je n’ai pas de problème avec ces gens ; mais à d’autres moments, j’en ai, et je ne sais pas ce que c’est. »

Là-dessus, je lui demandai d’associer sur « se sentir seul » et il répondit que, dans ces moments-là, « il avait envie de flanquer une raclée aux gens – tout à l’air horrible ». Il ajouta : « D’autres fois, quand je me sens amical, les autres le sont aussi… Mais qu’est-ce que je peux y faire ? Je ne sais pas ce qui se passe », dit-il encore, du même ton angoissé et exaspéré.

Lorsque je lui suggérai d’associer sur « quelque chose à quoi vous ne pouviez rien », il répondit : « Il y a eu tellement de choses, naturellement, qui m’ont donné depuis longtemps le sentiment que je n’y pouvais rien, comme de vouloir prendre des gens à la gorge et leur serrer le cou jusqu’à ce que leur visage devienne noir… »

Il prononça ces derniers mots sur le ton vengeur qui lui avait été si caractéristique jusqu’ici. Il me parut assez clair à ce moment que son désir de vengeance avait une fonction défensive, celle d’empêcher qu’il prenne conscience d’une partie de son angoisse de séparation – à l’origine, séparation d’avec sa mère quand il était tout petit – et de son angoisse de la solitude associée à cet état de séparation.

Troisième exemple. Le patient était un homme de trente-deux ans, marié, souffrant d’une névrose de conversion chronique grave ; il a été traité à Chestnut Lodge par Margaret J. Rioch77. Le patient se plaignait principalement de douleurs persistantes dans le dos.

Cet homme avait eu l’impression pendant toute son enfance et son adolescence qu’il devait entièrement consacrer sa vie au bien-être de ses parents et d’autres membres de la famille. Au niveau conscient, il avait accepté cela de bon cœur ; mais au cours de l’analyse, il en vint à se rendre compte que pendant tout ce temps il avait nourri l’espoir d’être récompensé un jour de tout ce dévouement. Quelques années avant d’entreprendre une analyse, il épousa une femme qui promit de lui être entièrement dévouée mais qui, en l’occurrence, ne satisfit pas du tout ses besoins affectifs. Au cours de son analyse, il prit conscience que son symptôme de conversion représentait une tentative de sa part pour la forcer – elle et d’autres – à pourvoir à ces besoins de façon plus satisfaisante.

Longtemps après qu’il eut commencé son analyse, sa famille continuait encore à lui reprocher de ne pas rentrer chez lui pour s’occuper de sa mère, vieille et malade, ou de sa femme qui, insistaient-ils, n’était pas encore capable de faire marcher la maison sans lui. Avec les progrès de son analyse, il prit conscience qu’il était fatigué de donner et s’aperçut que maintenant, comme il disait, il voulait « simplement prendre ». Ce sentiment nouveau fut, au début, chargé d’autoreproches intenses.

Il devint peu à peu évident que le profond refoulement de ses besoins de dépendance, avec la privation sévère que cela entraînait, avait depuis longtemps suscité divers sentiments qui l’effrayaient. Son intense soif de vengeance faisait partie de ces sentiments.

Sa famille avait toujours attaché une importance énorme à l’acquisition de l’argent. Il considérait, apparemment à juste titre, qu’il avait sorti sa famille de la misère. Maintenant, il avait le sentiment que tout l’argent passait dans le coûteux traitement psychiatrique qu’il suivait. D’un côté, il se sentait très coupable d’y toucher ; mais de l’autre, il s’en rendait compte maintenant, il avait envie de prendre tout l’argent. Il finit par exprimer très ouvertement son désir de vengeance, disant qu’il aimerait s’emparer de tout l’argent, pour se venger du fait qu’ils ne voulaient pas lui en donner. Il se mit ensuite à exprimer des fantasmes de vengeance à propos de diverses figures parentales de sa vie actuelle qui, selon lui, le privaient de quelque chose. Dans ces fantasmes, il privait, pour se venger, chacune de ces personnes de ses moyens d’existence.

Son désir de vengeance remontait en grande partie à la première relation qu’il avait eue avec sa mère qui – le patient en était amèrement convaincu – avait toujours usurpé le rôle d’enfant, forçant le patient à lui servir de mère à elle.

Mais il s’avéra que ces désirs de vengeance cachaient des sentiments plus profonds de chagrin et d’angoisse de séparation tout à la fois. Un jour que le psychiatre qui s’occupait de lui à l’hôpital avait refusé de lui dire la composition de son sédatif, il arriva à sa séance et fondit en larmes, sanglotant comme un tout petit enfant, en disant : « Je veux rentrer à la maison voir ma mère », et poursuivant sur ce ton pendant un moment. Dans la séance suivante, il manifesta du chagrin et une angoisse de séparation à propos de la mort, plusieurs années auparavant, d’un oncle qui avait été pour lui un véritable père, et de la mort récente d’une infirmière de l’hôpital, laquelle était visiblement pour lui une bonne figure maternelle et pour qui il avait eu une grande affection. Il exprima la crainte angoissée de mourir de façon imminente ; cette angoisse semblait en partie reposer sur le fait que, pour lui, la mort équivalait à une complète et terrifiante frustration de ses besoins de dépendance.

Au cours de la même séance, il rapporta un rêve dans lequel il n’avait pas d’analyste et essayait d’en trouver un. Il y avait dans ce rêve un grand nombre de gens qu’il connaissait ; mais quand il demandait successivement à chacun de l’aider, ils étaient tous incapables de le faire ou bien, dans un cas précis, refusaient, par vengeance, de l’aider. Le rêve était confus et reflétait le sentiment d’avoir été coupé des autres. On peut le prendre comme une description, entre autres, de l’angoisse de séparation.

Ces insights plus profonds furent suivis, pendant un temps, d’une amélioration de son symptôme de conversion, ces douleurs dans le dos qui, depuis des années, le handicapaient plus ou moins. Il se trouva plus libre de faire connaître ses sentiments aux gens, et les moments où il le faisait coïncidaient avec des rémissions de son douloureux symptôme. De plus, il commença pour la première fois à projeter de retourner chez lui pour faire une visite à sa femme, à sa mère et à d’autres parents. Il n’en avait jamais été question jusqu’ici, sinon pour fuir l’analyse ; maintenant, il manifestait un réel désir de les revoir tous.

Pour conclure, je citerai ce passage de Shakespeare, écrit il y a trois cent cinquante ans ; il montre admirablement comment le refoulement peut engendrer, dans les cas extrêmes, un désir littéralement fou de vengeance. Le roi Lear vient de comprendre que ses deux filles aînées se sont retournées contre lui. Devant le fou, il s’écrie :

You, heavens……………………
………… touch me with noble anger,
And let not women's weapons, water-drops,
Stain my man’s cheeks ! – No, you unnatural hags,
I will have such revenges on you both
That all the world shall – I will do such things,
What they are, yet I know not ; but they shall be
The terrors of the earth. You think l’ill weep ;
No, I’ill not weep.
I have full cause of weeping ; but this heart
Shall break into a hundred thousand flaws,
Or ere l’ill weep. – O, Fool ! shall go mad !

Ô cieux……………………
…………… touchez-moi d’une fière colère,
Ne laissez pas l’arme des femmes, les gouttes des larmes,
Souiller mon visage d’homme ! Non ! furies dénaturées,
J’aurai sur vous deux de telles revanches
Que l’univers… je ferai de telles choses…
Quelles choses ? je ne sais encore, mais elles seront
Épouvantes pour la terre. Vous pensez que je vais pleurer ;
Non, je ne pleurerai pas ;
J’ai pleine raison de pleurer ; mais ce cœur
En cent mille éclats se brisera
Avant que je pleure. Ô mon fou, je deviendrai fou !78

Et c’est ce qu’il va devenir en effet79.


70 1950.

71 Horney, 1948, p. 5.

72 1921.

73 1952.

74 1924.

75 1953.

76 1948.

77 Je remercie le docteur Rioch de m’avoir aimablement autorisé à utiliser ce matériel.

78 Le Roi Lear, acte II, sc. IV. Trad. franç. par Armand Robin in Club du Livre, p. 675.

79 Je me réfère à ce texte comme à un exemple de refoulement. Bien entendu, il s’agit ici à proprement parler d’un cas de répression d’un processus conscient plutôt qu’inconscient. Mais Shakespeare a présenté ici, comme s’il avait une base consciente, un processus que, dans la pratique clinique, on observe, en fait, à un niveau inconscient – c’est-à-dire qu’il s’agit alors non de répression mais de refoulement.