Article premier. Troubles du langage parlé résultant de troubles intellectuels avec Intégrité de la fonction langage (Dislogies).

Lorsque les troubles du langage parlé résultent de désordres intellectuels, bien souvent la fonction langage reste intacte et la parole ne fait que traduire au-dehors, que révéler par ses modifications, les altérations intellectuelles fondamentales.

Ces dernières peuvent être extrêmement variées, car elles comprennent les troubles de l’idéation, des sentiments, de la volonté ; et de plus, ce ne sont pas seulement les perversions délirantes (idées délirantes, hallucinations, etc.) qui retentissent sur le langage, mais encore toutes les anomalies fonctionnelles, sans délire proprement dit : telles que les modifications de l’association des idées, delà mémoire, de l’imagination, de l’attention volontaire, de l’émotivité, etc. Toutes ces manifestations psychopathiques si diverses se trouvent la plupart du temps réunies chez le même individu ; aussi sera-t-il souvent difficile de faire la part de chacune au point de vue des troubles consécutifs du langage, d’autant plus que plusieurs d’entre elles, bien que d’ordres différents, peuvent concourir aux mêmes effets.

Aussi, pour nous conformer à l’observation, et rester en même temps le plus clair possible, nous étudierons, dans leur ensemble, les modifications du langage résultant des altérations intellectuelles en général, en exposant à la suite, pour chacune, les différentes causes qui peuvent concourir isolément ou simultanément à leur production.

On voit par le tableau qui précède, que nous distinguons dans ce cas quatre nouvelles subdivisions s’appliquant à la rapidité, à la forme, à la syntaxe, au contenu du discours. Cela peut à première vue paraître obscur, et l’on peut se demander quelle est la raison de ce classement. En fait, cela est très simple et il n’y a là qu’une analyse de l’appréciation que l’on peut faire à propos de tout discours que l’on entend.

Analysons brièvement la façon dont on peut formuler un jugement complet sur une personne qui vient de parler.

Quelqu’un dira, par exemple : M. X. parle correctement, sa pensée est juste, mais on a de la peine à le suivre ; il parle trop vite ou bien si lentement, qu’on croirait qu’il cherche ses idées. Ici, c’est la rapidité qui est incriminée.

Dans un autre cas, le reproche ne sera plus le même, et l’on trouvera que l’orateur parle avec une rapidité convenable, mais que la prononciation des mots, l’accentuation du discours est défectueuse, que le ton et l’expression ne se maintiennent pas dans une juste mesure, en un mot, que la diction est négligée, monotone, triviale ou trop pathétique pour le sujet. Alors c’est la forme qui est en jeu.

À propos d’un autre, on pourra dire qu’il parle avec une juste mesure, qu’il a un débit convenable, que le fond de son discours paraît très raisonnable, mais quel malheur, ajoute-t-on, qu’il parle aussi mal sa langue ! N’est-ce pas ici des fautes de syntaxe qui ont fait porter ce jugement ?

Enfin, on pourra dire aussi que l’orateur parle assez vite, que la forme de son discours est dans le ton voulu, que la construction des phrases est correcte ; mais que le choix des expressions est singulier, que le discours est mal ordonné, confus, que tout cela cache un vide de pensées, et qu’il n’y a rien à en retirer au fond. C’est alors le contenu, il nous semble, que l’on vient de juger aussi sévèrement.

En récapitulant ces différents éléments de jugement, et en les rapportant à un cas unique, on voit que l’on a examiné dans le discours entendu, la rapidité, la forme, la syntaxe et le contenu. C’est cette analyse que nous appliquerons aux discours de nos aliénés.

Chapitre premier. Modifications de la rapidité

La rapidité du langage chez l’aliéné peut être altérée de deux façons : elle peut être augmentée ou diminuée.

§ Ier. – Accélération : langage elliptique ; lalomanie

Il est un certain nombre d’aliénés qui sont dans un état d’excitation générale auquel participent toutes les facultés intellectuelles. Les idées se pressent dans leur esprit, les associations sont rapides ; une assonance de mots suffît pour provoquer toute une série d’idées ; la mémoire est exaltée et ramène à leur esprit une suite défaits qu’on aurait pu croire oubliés pour toujours. Leur imagination n’est jamais à court des conceptions les plus étranges, les plus fantastiques. Chez ces malades, le langage traduira ce tumulte des idées, ce désordre général de l’intelligence. Ces aliénés parlent avec volubilité, sans prendre à peine le temps de respirer ou de répondre aux interrogations. Jour et nuit ils parlent, sans trêve et sans repos, toujours plus vite, comme s’ils avaient peur de ne pouvoir exprimer toutes les idées nouvelles qui se présentent sans cesse à leur esprit exalté, et qu’ils ont besoin de projeter au-dehors (Logorrhée, polyphrasie de Kussmaül). Parfois leur discours est interrompu, décousu et quelle qu’en soit la rapidité, ils ne peuvent arriver à formuler toute la série de leurs idées, tellement la succession en est tumultueuse et va plus vite que la parole (fuite des idées). Le langage revêt dans ces cas une forme particulière et que M. J.-P. Falret a désignée du nom de langage elliptique.

Ces interruptions, ces ellipses donnent au discours un aspect assez particulier, et qui, pour des personnes peu familiarisées avec les aliénés, pourrait amener à des erreurs de pronostic. En effet, le langage revêt alors une apparence d’incohérence que l’on peut, de prime abord, être tenté d’attribuer à un affaiblissement profond des facultés, comme cela arrive dans la démence. Mais, ici, ce n’est pas le cas ; il n’y a qu’une pseudo-incohérence. Le langage est décousu, parce que les idées sont trop rapides pour être toutes exprimées ; il y a, au fond, surexcitation et non affaiblissement des facultés, et loin d’être irrémédiablement perdus comme les déments incohérents vrais, ces pseudo-incohérents recouvreront le plus souvent, et quelquefois dans un délai rapide, lorsque l’excitation sera tombée, l’usage de leurs facultés intellectuelles.

Un autre fait à noter, c’est que l’accélération du langage amène souvent ces malades à bredouiller, c’est-à-dire à t manger » certaines syllabes des mots ou certains mots même.

Dans le cas où l’excitation est plus modérée, la. pseudo-incohérence n’existe plus ; il n’y a qu’une simple accélération du langage, une facilité d’élocution plus grande chez des individus quelquefois peu cultivés, et qui s’expriment ordinairement avec line certaine difficulté.

Mais il est aussi, et bien souvent, dans les mêmes circonstances, d’autres facteurs qui peuvent concourir à augmenter la rapidité du langage, ce sont les désordres émotionnels qui coexistent en général avec l’exaltation des facultés intellectuelles. Tout le monde sait quelle influence exerce sur le langage, à l’état normal, la disposition de l’esprit. Un événement heureux, une émotion agréable, le plaisir d’une réunion entre amis, nous rendent plus expansifs et, comme Ton dit, délient les langues. Les pensées se présentent en foule à l’esprit, les mots coulent de source, et, dans ces circonstances, les plus taciturnes d’ordinaire deviennent souvent bavards. Chez les malades dont nous venons de parler un fait analogue se produit ; l’excitation à laquelle ils sont en proie s’étend à tout l’ensemble des facultés intellectuelles. La sensibilité morale participe à cette exaltation ; l’individu se sent dispos, enjoué, hardi ; il est dans un état émotionnel qui le rend satisfait et communicatif ; il a besoin de s’épancher, de projeter au-dehors les idées qui lui traversent l’esprit, de là un bavardage sans fin et sans trêve. Dans certains cas particuliers, cette intempérance du langage est Tunique manifestation du délire. C’est là ce que certains aliénistes ont appelé la lalomanie, forme spéciale d’excitation maniaque dans laquelle le malade prononce sans cesse des paroles souvent vides de sens, mais cela sans cris, ni gestes, ni mouvements désordonnés.

Il est encore d’autres malades qui, sans être dans un état général d’excitation intellectuelle, s’expriment cependant avec une grande facilité. Ceux-là sont des délirants systématiques, chez lesquels le délire est bien organisé et dont toutes les représentations mentales, toutes les idées sont bien associées et très nettes dans la conscience.

Cette augmentation plus ou moins grande de la rapidité du langage, cette logorrhée, s’observe donc le plus souvent dans les états d’excitation maniaque, simple ou symptomatique, aiguë ou chronique. C’est ainsi qu’on la rencontre dans la manie simple, aiguë ou subaiguë, dans les états d’excitation maniaque symptomatiques de paralysie générale, d’alcoolisme aigu et chronique, ou survenant au cours de maladies fébriles, dans la période d’excitation des folies circulaires, chez les déments excités, dans les phases d’excitation marquant le cours des différentes vésanies.

§ II. – Diminution de la rapidité. Mutisme vésanique, ses variétés, ses causes

Dans d’autres cas, l’on a affaire à des modifications de la rapidité en sens inverse. On se trouve alors en présence de malades qui répondent à peine aux questions qu’on leur adresse, et cela d’une façon traînante, parlant comme à regret. Leur phrase péniblement terminée, ils s’arrêtent et ce n’est que sur des questions réitérées qu’ils reprennent le cours de leurs réponses, toujours avec la même lenteur.

Parfois ces phrases sont décousues, et les pensées qu’elles expriment très éloignées les unes des autres.

Il se produit là souvent le même phénomène que l’on retrouve chez certains dormeurs, qui parlent en rêvant, et qui, à quelques secondes de distance, profèrent des mots sans lien apparent entre eux. Et cependant, si on pouvait reconstruire, en les éveillant de suite, les associations d’idées se produisant dans leurs rêves, pn constaterait que tout se tient et qu’il n’a manqué dans leurs paroles que les mots exprimant les idées intermédiaires, pour en faire un discours très cohérent.

Il en est de même chez les malades que nous avons en vue ; c’est là encore une sorte de pseudo-incohérence. Il n’y a, entre celle-là et la précédente, que cette différence, c’est qu’au lieu d’une surexcitation générale des facultés, il y a, au contraire, un anéantissement profond, une difficulté extrême dans l’exercice de toutes les opérations intellectuelles. Mais, là encore, à moins qu’il ne s’agisse de cas chroniques, bien souvent il n’y a pas d’affaiblissement sans appel, comme dans la démence, et ce sont des symptômes qui peuvent disparaître à une échéance plus ou moins rapprochée.

Il faut donc, en pareil cas, user de prudence et ne pas porter d’emblée sur ce seul fait un pronostic défavorable.

De plus, la dépression morale profonde, l’état émotionnel pénible où se trouvent la plupart de ces malades, concourent aussi à ralentir leurs discours. De même qu’à l’état normal on peut observer maintes fois qu’un événement malheureux, une épreuve pénible, une émotion douloureuse arrêtent en quelque sorte le cours de la pensée et mettent obstacle à son expression au-dehors, de même la douleur morale de ces aliénés les absorbe entièrement et s’oppose aux manifestations de la pensée. Sous l’influence des émotions qui les dominent, ils se trouvent dans un état nouveau pour eux. Les choses ne leur apparaissent plus sous le même jour qu’autrefois ; les opérations intellectuelles se trouvent entravées, les idées deviennent confuses, peu nettes dans la conscience, et se traduisent par suite difficilement au-dehors.

Chez certains sujets de cette catégorie, le ralentissement du discours est tel que parfois ils en arrivent même à ne plus parler du tout. On est alors en face de ce que l’on appelle improprement le mutisme volontaire et qui serait mieux appelé mutisme vésanique.

Parfois, ce mutisme est complet ; le malade ne profère pas un mot, pas un son, ne fait pas un geste. Il reste immobile, comme insensible à toute excitation extérieure. Cet état peut durer des jours, des semaines, des mois. Quelquefois, de temps en temps, le malade se réveille en quelque sorte, prononce un mot, une phrase, et retombe dans son mutisme. Le mutisme peut donc être absolu ou relatif, continu ou intermittent.

Au point de vue des causes diverses qui le déterminent, il peut être aussi distingué en involontaire ou volontaire.

Dans certains cas, il s’agit d’un fait d’aboulie : l’anéantissement de la volonté est si profond, que parler est en quelque sorte un effort au-dessus des forces du malade. Quelquefois, un simple tremblement des lèvres manifeste seul le désir qu’il aurait de répondre. Tout en désirant exprimer sa pensée, et bien qu’il ait à sa disposition tous les mots, il est incapable de l’effort d’attention nécessaire pour faire la synthèse première, indispensable à la construction de la phrase. On rencontre fréquemment, chez les neurasthéniques, des phénomènes de ce genre, bien que moins accentués. Certains d’entre eux, lorsqu’ils lisent, éprouvent une difficulté considérable à comprendre le sens, de leur lecture. Lorsqu’on leur parle, ils comprennent de même difficilement le sens des phrases qu’on leur adresse.

Un malade de ce genre que nous avons observé récemment, très intelligent d’ailleurs, ayant fait de fortes études littéraires et philosophiques, présentait ce phénomène au plus haut degré. Lorsqu’on lui parlait, s’agissait-il de demandes très simples formulées même lentement, il en saisissait avec peine le sens : « Comment dites-vous ? Répétez, je vous prie, nous disait-il sans cesse ; je ne saisis plus bien le sens de votre demande. Lorsque je parle, ajoutait-il, j’ai bien une idée, mais quoique j’aie à ma disposition tous les mots de la langue française, j’ai beaucoup de peine à formuler ma pensée. La construction de ma phrase m’est très pénible ; les mots appropriés à ma pensée m’échappent, et j’ai de la peine à terminer mes phrases. Je ne puis plus aujourd’hui soutenir une conversation, et cela m’est d’autant plus pénible que j’avais autrefois une grande facilité d’élocution. Je me destinais même à l’École normale et au professorat lorsque je tombai malade. »

Ajoutons que ce jeune homme était un simple neurasthénique, très sobre, ne fumant pas, nullement migraineux ni hystérique.

Qu’y a-t-il là ? D’abord, pas la moindre trace d’amnésie verbale, en ce qui concerne le langage. Lé malade comprend le sens de tous les mots lus ou entendus isolément ; il a dans l’esprit le mot nécessaire à son idée. Mais ce qui lui manque, c’est la faculté de grouper les mots ensemble, de saisir le sens de mots agencés en phrase. Dans sa lecture, il lit correctement tous les mots, peut même donner leur signification isolément, mais pour lui cette lecture est vide de sens. Pour la comprendre, il lui faut un effort d’attention considérable, nécessaire à la synthèse de toutes les impressions, de toutes les idées isolées, éveillées au passage par chaque mot. De même, lorsqu’il parle, c’est cet effort d’attention qui lui manque, qu’il ne peut prolonger sans fatigue, qui rend la synthèse incomplète et ne lui permet pas de terminer l’expression de sa pensée. Mais ici, pas de trace d’amnésie. Le malade récite des morceaux littéraires appris jadis, sans faire d’erreurs, et en donne l’explication très aisément. S’il n’en est plus de même aujourd’hui, si, arrivé à la fin d’un alinéa, il ne peut en donner l’analyse en entier, s’il a oublié le commencement, s’il ne retient plus ce qu’il lit ou entend, c’est à cause du défaut premier de synthèse.

M. Pierre Janet a bien étudié en détail un cas de ce genre7.

Le même fait se retrouve dans la mélancolie8. En voici un exemple que nous avons observé chez une de nos malades atteinte de mélancolie simple, sans délire, à forme dépressive. Abandonnée à elle-même, elle garde toujours le silence, immobile sur sa chaise, totalement inactive. Vient-on à lui parler, on n’obtient que difficilement une réponse, en général très brève. Le plus souvent, elle ne répond pas.

D. – Vous m’entendez bien, cependant ?

R. – Oui (oralement).

D. – Pourquoi ne répondez-vous pas ?

R. – Je ne comprends pas.

D. – Pourtant, je vous demande des choses bien simples.

R. (en plusieurs fois). – Oui, mais je perds mes idées. Je ne sais plus parler… je ne sais plus coudre.

Chez cette malade, cependant, si l’on insiste, si on la force à faire un effort d’attention, on arrive à obtenir une réponse. Ici donc, comme chez le neurasthénique précédent, ce qui manque, c’est le pouvoir de synthèse nécessaire pour comprendre le sens d’une phrase ou pour construire une réponse.

L’influence de ce défaut de synthèse peut encore être mise en évidence d’autres façons. Il est aisé, d’abord, de remarquer que ces malades qui parlent si difficilement peuvent répondre aux questions qui ne nécessitent que des réponses très brèves.

C’est ainsi qu’une de nos malades, mélancolique dans la dépression, ne parle pas lorsqu’elle est abandonnée à elle-même ; si on lui adresse la parole, elle écoute et semble comprendre ce qu’on lui dit ; même, au besoin, elle commence une réponse, mais ne termine pas ses phrases. Elle approuve seulement ou désapprouve oralement, lorsqu’on les termine à sa place. En général, pour obtenir une réponse, il faut procéder par questions ne nécessitant qu’une affirmation ou une négation simple, car elle ne peut répondre une phrase un peu longue sans s’arrêter.

D. – Vous comprenez bien ce qu’on dit ?

R. – Oui.

D. – Savez-vous ce que vous voulez dire ?

R. – Oui.

Et cela est vrai, puisqu’elle peut approuver ou non la réponse faite à sa place.

D. – Pourquoi ne parlez-vous pas ?

It. – Je ne sais jamais comment dire.

D’un autre côté, il est facile de contrôler ce défaut de synthèse, de voir que les malades ne comprennent pas le sens général des phrases, en les faisant lire, lorsque c’est possible. On s’aperçoit alors que s’ils lisent correctement, s’ils comprennent les mots en détail, ils ne peuvent donner le sens de leur lecture. Ce n’est que lorsqu’on leur a donné le sens général de la phrase, en un mot qu’on a fait pour eux la synthèse, qu’ils peuvent donner la signification de la phrase.

Dans ce cas aussi seulement, on voit qu’ils s’en souviennent.

De plus, on constate que ces aliénés qui ont un souvenir exact des faits antérieurs à leur maladie, ne savent rien ou presque rien de ce qui se passe depuis, et ne gardent le souvenir que de ce qu’on leur a expliqué. Cette amnésie spéciale post-mélancolique a sa source dans les différentes particularités que nous venons de signaler. Si les faits du délire sont oubliés après la guérison, c’est que le malade n’a pu les percevoir nettement, les grouper ensemble, les synthétiser, en un mot les comprendre. On ne retient bien, en effet, que ce que l’on a compris.

Tous les faits de cette catégorie sont absolument semblables à ceux qu’a étudiés en détail M. P. Janet dans l’article déjà cité.

Ainsi que l’a dit M. Janet, quand la synthèse a été faite d’une façon quelconque, elle se répète ensuite automatiquement. Les éléments n’ont plus besoin d’être liés ; ils le sont déjà : il ne s’agit plus alors d’une synthèse, mais d’une association d’idées, opération différente et qu’il importe de distinguer. Ce qui est capital ici, ce n’est pas tant la complexité que la nouveauté de la synthèse, nécessaire par exemple pour grouper les différentes sensations visuelles provoquées par la lecture d’un livre nouveau ; et cela est surtout vrai, croyons-nous, dans la mélancolie où tout est changé pour le malade et lui apparaît sous un jour nouveau. C’est justement cette nouveauté qui est la cause principale du défaut de synthèse.

Si nous nous sommes laissé entraîner dans ces détails qui peuvent paraître un peu longs, c’est que ces cas particuliers ont été jusqu’ici peu étudiés, de même que d’autres encore moins connus, dans lesquels le mutisme relatif, intermittent, peut résulter d’amnésies verbales, de la perte de signification des mots, de la présence d’hallucinations verbales psycho-motrices. Nous ne pouvons que citer ici ces dernières causes ; nous aurons l’occasion d’y revenir plus en détail par la suite, en étudiant les troubles de la fonction langage.

Dans d’autres cas bien connus de tous aujourd’hui, le mutisme résulte d’un arrêt total de la pensée. La dépression intellectuelle est à son maximum ; le malade est plongé dans la stupeur ; l’exercice des opérations intellectuelles est interrompu, c’est la suspension de toute activité psychique, le non être psychique absolu, et le malade ne parle pas parce qu’il ne pense pas9.

D’autres fois, au contraire, c’est parce qu’il est absorbé, concentré dans des idées pénibles incessantes, ou dominé par des hallucinations continuelles qui le rendent insensible à toute action extérieure. Son apparence stupéfiée cache un délire intense, continu, absorbant, le dominant tout entier. Il ne pense pas plus à parler qu’à satisfaire sa faim, sa soif, ses besoins. C’est un mutisme par distraction.

Au lieu d’être involontaire comme dans les cas précédents, le mutisme peut être le résultat d’une détermination volontaire du malade. Souvent c’est une hallucination spéciale qui est l’origine de son mutisme.

Il entend par exemple une voix impérative qui lui défend de parler, et malgré toutes les instances, il garde le silence.

D’autres fois son mutisme n’est que la conséquence d’une idée délirante, variable d’ailleurs. Tantôt c’est une idée d’indignité, d’humilité ; le malade se croit déchu de sa qualité d’homme, indigne de communiquer par la parole avec ses semblables. Tantôt c’est une idée d’expiation : il garde le silence pour expier des fautes imaginaires qu’il se reproche. Dans d’autres cas, c’est la crainte de nuire à quelqu’un, de compromettre une personne aimée en parlant, qui lui fait garder le silence. Une malade du service de M. Falret, qui se renfermait ainsi dans un mutisme absolu, avouait par intervalles que c’était par peur de compromettre son fils en parlant. Quelquefois ce mutisme a sa source dans une idée hypocondriaque, et si le malade ne parle plus, c’est qu’il a l’idée qu’il n’a plus de langue, que son larynx est détruit.

Il peut arriver aussi que le mutisme soit le résultat de l’idée de persécution, et le silence que gardent les malades est dû alors à un sentiment de méfiance exagérée. Il est bon de noter que ces aliénés méfiants, s’ils ne parlent pas, écrivent souvent avec une véritable passion.

Marcé rapporte l’histoire d’une femme de 40 ans qui après avoir présenté au début des idées de défiance et des craintes d’empoisonnement, était graduellement tombée dans un tel état d’inertie et de stupeur que l’on supposait chez elle l’inactivité cérébrale la plus complète. Elle restait toute la journée immobile, indifférente et ne répondait à toutes les questions que par quelques monosyllabes prononcés d’une voix étranglée. Mais, chaque matin, elle consacrait un temps assez long à écrire en cachette ; et sur ces feuilles soigneusement dissimulées, Marcé trouva les idées délirantes les plus diverses : idées de persécution, d’empoisonnement, idées érotiques. La malade racontait à sa façon les plus petits incidents de la journée, et de plus elle répondait par écrit à toutes les questions qui lui avaient été adressées pendant le jour et devant lesquelles elle était restée muette.

Il est certains cas dans lesquels le mutisme est plus apparent que réel.

Il y a par exemple des aliénés auprès desquels toute question semble rester sans réponse, et cependant, si l’on prête attention, on voit leurs lèvres remuer comme s’ils parlaient, et en s’approchant d’eux, on s’aperçoit qu’ils marmottent à voix basse, presque inintelligible, des paroles qu’on a peine à saisir.

Il en est d’autres qui, abandonnés à eux-mêmes, gardent le silence, ne font pas de réponse immédiate aux interrogations, et l’on s’éloigne convaincu qu’ils sont dans le mutisme. Mais c’est là une erreur, et si l’on avait attendu quelque temps, une ou plusieurs minutes même, on aurait été fort surpris de recevoir la réponse demandée. Il semble y avoir là un fait analogue à ces retards de perception que l’on observe souvent lorsqu’on examine la sensibilité de certains malades, qui ne réagissent sur une excitation qu’un certain temps après qu’elle s’est produite. Ici intervient en plus cette difficulté de synthèse à laquelle nous avons fait allusion plus haut, et qui rend très pénibles la compréhension des mots agencés en phrase, et la construction d’une réponse appropriée à l’interrogation.

Dans d’autres cas, la réponse se fait encore plus attendre et ce retard prolongé peut alors être justiciable d’amnésies verbales transitoires. Nous aurons l’occasion de rapporter plus loin des exemples de ce genre à propos des amnésies verbales.

Ces faits de mutisme vésanique sont importants à connaître pour les personnes peu familiarisées avec les aliénés. Car ces malades qui ne parlent pas et semblent insensibles à toute excitation extérieure, en particulier à l’excitation auditive, pourraient être considérés comme atteints, par exemple, de surdité corticale, psychique, verbale ou aussi d’aphasie motrice, tous symptômes sur lesquels nous n’avons pas à insister ici.

De plus, comme ils peuvent être porteurs de stigmates hystériques, leur mutisme pourrait être rapporté à l’hystérie.

Mais s’ils sont muets et aphones comme les hystériques atteints de mutisme, en revanche, le plus souvent leur physionomie ne manifeste pas, comme chez ces derniers, le désir de se faire comprendre, et loin de chercher comme eux à traduire leur pensée par le geste, l’écriture, ils restent figés dans leur immobilité silencieuse. C’est là ce qui se produit dans la majorité des cas. Cependant, comme nous le verrons plus loin, il est quelques faits qui peuvent donner à réfléchir.

Ces modifications du langage, par ralentissement ou par suppression, se rencontrent le plus souvent telles que nous venons de les exposer dans les différentes variétés de mélancolie aiguë : mélancolie simple, dépressive ou avec stupeur. On les retrouve aussi dans les formes chroniques, dans les états mélancoliques symptomatiques (folie circulaire, paralysie générale, démence apathique).

Bien que plus spécial à ces divers états mélancoliques, le mutisme peut se rencontrer, mais passagèrement, dans les états maniaques (d’Heurle)10 ; la pensée devenant alors si impétueuse, si désordonnée qu’elle passe la mesure de mobilité possible des agents de l’articulation.

Dans la démence, comme dans l’imbécillité, l’idiotie, la diminution ou la perte du langage n’est souvent que la manifestation de la confusion et de la pauvreté des idées, la preuve de l’affaiblissement intellectuel. Ces malades deviennent ou sont incapables de comprendre, de former une idée : ils restent alors muets parce que la parole est une manifestation de la pensée et que chez eux la pensée a disparu ou n’existe pas.

En terminant ce chapitre, nous rappellerons qu’il existe des aliénés, des mélancoliques surtout, qui, tranquilles le jour, se mettent la nuit à crier, à chanter, à parler sans cesse. Cette loquacité nocturne, peut être liée au redoublement des hallucinations ou illusions pendant la nuit. De plus, il est à remarquer que la nuit donne souvent, pour un instant, un regain de vigueur à la pensée affaiblie, et c’est ainsi que certains déments, apathiques le jour, deviennent loquaces la nuit, et semblent, dans leurs discours, retrouver des lambeaux de leur intelligence, une mémoire partielle de certains faits oubliés pendant la veille.

Chapitre II. Modifications de la forme

Nous allons étudier maintenant la forme du discours, la diction expressive, le débit chez les aliénés.

Voyons d’abord les altérations du timbre de la voix. La plus commune, la plus facile à saisir c’est le timbre élevé, rauque, de la voix des maniaques, qui, à un moment donné, devient éraillée et rend les malades presque aphones par suite de la fatigue, de l’exercice ininterrompu jour et nuit, du surmenage des organes vocaux.

Mais il y a d’autres modifications de la voix en rapport plus direct avec les troubles intellectuels : telles sont les variations de la force, du retentissement, de la hauteur, du timbre de la voix, en rapport avec certaines idées (de persécution, de grandeur, d’humilité, mystiques, érotiques), ou avec certains états émotionnels. Chez les maniaques, chez les excités, la voix est haute, retentissante d’abord, rauque et éraillée, presque éteinte dans la suite. Elle varie d’un instant à l’autre de timbre et d’intensité.

Dans les cas d’affaiblissement intellectuel, chez les déments, elle est traînante et monotone. Cette monotonie se retrouve aussi chez les mélancoliques qui parlent d’une voix douce, chuchotée, correspondant bien avec leur état psychique, leur état émotionnel pénible, leur peu d’énergie psycho-motrice, l’affaiblissement de leur volonté, et aussi avec leurs idées tristes et monotones.

Le rapport du timbre de la voix avec les conceptions délirantes se retrouve aussi chez d’autres malades, des persécutés par exemple, qui parlent à voix chuchotée de peur d’attirer l’attention des espions ; chez des mélancoliques chroniques avec idées d’énormité, ou des paralytiques généraux qui baissent la voix pour éviter un malheur, pour ne pas causer la chute des maisons. D’autres malades qui parlent de même, semblent converser avec des personnages imaginaires, créations hallucinatoires.

Dans certaines formes de délire, rares aujourd’hui, mais fréquentes autrefois, et dans lesquelles existaient des idées de métamorphose, de transformation corporelle, les malades reproduisaient souvent les cris des animaux en lesquels ils se croyaient changés.

Il en est, des périodiques notamment, qui, au cours de leurs accès délirants, prennent un timbre de voix spécial : comme ces aliénés de Morel11 et de Kussmaül qui parlaient d’une voix nasonnée et imitaient celle de polichinelle. Nous avons eu l’occasion d’observer une jeune femme atteinte d’accès d’excitation intermittente, pendant lesquels elle parlait avec l’accent anglais. Lorsqu’elle, commençait à parler ainsi, on pouvait prévoir la venue de l’accès, et sa disparition s’annonçait par la reprise de l’accent normal.

D’autres modifications de la diction consistent dans l’accentuation de certains mots, dans l’emploi d’intervalles, de pauses entre les phrases, donnant au discours une importance plus grande, le rendant plus pathétique, et dénotant de ce fait la valeur qu’ont pour le malade les faits auxquels il fait allusion et qui en eux-mêmes eussent pu paraître insignifiants.

Souvent, par exemple chez ces excités dont nous parlions tout à l’heure, le langage devient trivial, parfois obscène, et ce fait est d’autant plus frappant qu’on peut le rencontrer chez des personnes appartenant aux classes élevées de la société et ayant reçu même une excellente éducation. Nous avons observé jadis un exemple remarquable de ce genre chez une toute jeune femme, d’une excellente famille, n’ayant jamais vécu que chez ses parents, ayant reçu une éducation distinguée. – Sous le coup d’un accès de manie, son langage était devenu d’une trivialité inouïe. Elle proférait sans cesse des mots grossiers, chantait des refrains obscènes, et son langage n’eût certes pas été déplacé dans la bouche d’une rôdeuse de la dernière catégorie. Certains aliénistes ne voient là que des faits d’automatisme psychologique, le réveil d’images verbales jusque-là latentes, restées au fond de l’inconscient et se projetant au-dehors sous le coup de l’affaiblissement de la volonté. Souvent ces malades, devenant d’une familiarité invraisemblable, abusent du tutoiement ou de qualificatifs plus ou moins libres, lorsqu’ils s’adressent à leurs interlocuteurs. Cela s’observe très fréquemment, lorsque à côté de l’excitation générale se trouvent des idées érotiques. D’ailleurs il est bon de remarquer que ces modifications du langage disparaissent avec la maladie mentale.

D’autres excités maniaques, sous l’influence de la maladie, présentent des modifications du langage en sens inverse. Leur discours devient plus choisi, parsemé d’expressions pittoresques, de mots finement trouvés, et l’on est quelquefois d’autant plus frappé de ce fait, que ce langage nouveau détonne avec le langage habituel du sujet, d’une intelligence très ordinaire et peu cultivée.

Il peut arriver que le discours revête une forme déclamatoire, emphatique, théâtrale. Le malade élève la voix, parle en orateur, avec des accents pathétiques, des inflexions variées d’intonation. Il peut aller jusqu’à chanter en quelque sorte son discours, qui quelquefois même est comme rimé. Si dans certains cas ce sont réellement des vers plus ou moins bien établis suivant les règles de la prosodie, le plus souvent ce sont de simples membres de phrase se terminant par les mêmes assonances, ou encore ne rimant pas du tout, mais n’ayant du vers que l’allure et la déclamation scandée.

En voici un exemple pris chez une malade du service de M. A. Voisin, à la Salpêtrière :

Le vois-tu mon doux maître,

Je me prosterne devant toi.

Je me prosterne à deux genoux,

Je me prosterne en ta présence,

J’adore ta divine science,

J’adore ton profond savoir,

Si tu voulais me recevoir.

Me recevoir en ton saint temple,

Tous nous retrouverions Nos voix sublimes,

Pour te chanter,

Pour te louer,

Pour te prier sans cesse,

Pendant toujours.

En dehors des cas d’excitation maniaque simple, ces faits se rencontrent souvent dans la période d’excitation des folies circulaires, ou chez des malades ayant surtout des idées de grandeur et au moment de paroxysmes d’exaltation mentale (mégalomanes vésaniques, paralytiques généraux, délirants mystiques…).

Quelquefois, au cours d’une conversation, le langage affecte une forme symbolique et prend même le ton d’une véritable incantation. Ces sortes d’incantations rythmées, accompagnant certains mots ou certaines phrases intercalés dans le discours, se remarquent fréquemment chez les persécutés qui leur attribuent une grande portée, et cherchent ainsi à se défendre contre les persécutions auxquelles ils sont en butte.

Une modification particulière qu’il est bon de connaître est celle qui a été désignée du nom de verbigération, et que Kahlbaum12 regarde comme caractéristique de ce qu’il appelle la Catatonie13.

La verbigération14 consiste en ce que le malade déclame sans cesse, sur un ton pathétique et théâtral, les mêmes phrases souvent d’une portée très vulgaire ou parfois même des mots totalement vides de sens. Elle se différencie par cela de la loquacité déclamatoire des excités (Redesucht). De plus Kahlbaum distingue la verbigération de la radoterie des déments loquaces et des affaiblis, de l’idéorrhée (Ideenflucht), de la confabulation, qui a un caractère d’imagination créatrice et fantaisiste (phantastich-productiver Inhalt).

Chez des aliénés d’une catégorie toute différente, ceux qui sont sous le coup d’une dépression intellectuelle plus ou moins accentuée (mélancolie dépressive), le débit devient uniforme, monotone ; les phrases sont dites toutes sur le même ton d’indifférence, de tristesse ou d’ennui. On retrouve ce débit uniforme dans les cas d’affaiblissement intellectuel (démences diverses). Dans d’autres circonstances, sous le coup de préoccupations pénibles, de craintes variées, le langage revêt un accent de terreur, de supplication, de désespoir, d’angoisse. Les expressions parfois vives et colorées, le discours entrecoupé de sanglots, de cris de frayeur, dénotent l’état émotionnel où se trouvent ces pauvres aliénés. Cela se rencontre chez les mélancoliques anxieux surtout, chez certains alcooliques et hypocondriaques.

Il en est parmi eux qui ne font que répéter d’un ton expressif, mais monotone, les mêmes paroles plaintives ou même des cris inarticulés, des gémissements : ce sont les gémisseurs de Morel.

Il y a aussi des aliénés que l’on entend parler avec une sorte de prudence calculée, avec des réticences. Ils semblent mesurer la portée de leurs expressions, comme s’ils avaient peur de se compromettre. En général on se trouve alors en face de persécutés. Quelques malades du même genre, au contraire, plus expansifs, parlent d’une façon nette, catégorique, en gens certains de ce qu’ils avancent.

Il en est d’autres enfin qui, lorsqu’ils parlent, le font également d’un ton mesuré, mais semblent s’écouter parler, employant des tournures spéciales, insistant sur leurs phrases comme s’ils voulaient vous en faire apprécier toute la portée et toute la beauté. Ceux-là aussi en arrivent parfois à déclamer en quelque sorte, sur un ton oratoire et d’une façon prétentieuse qui révèle chez eux un fond d’orgueil ou même des idées mégalomaniaques plus ou moins accentuées.

Chapitre III. Modifications de la syntaxe

Certains aliénés, le plus souvent chroniques, en arrivent à ne plus parler suivant les règles de la syntaxe qu’ils observaient cependant auparavant.

Il en est par exemple qui ne conjuguent plus et emploient les verbes à l’infinitif ; leur langage se rapproche alors de celui qu’on a l’habitude de prêter aux nègres. Voici un exemple observé chez une paralytique générale du service de M. Falret : « Moi, pauvre petite souris morte, pauvre docteur ! Moi être vivante autrefois, être belle sur la terre, être riche, pauvre docteur ! »

D’autres malades en parlant d’eux-mêmes emploient les pronoms il ou elle au lieu de je. Un épileptique, dont l’observation a été rapportée récemment par M. Féré15, parlait de lui-même, dans ses accès de délire, à la troisième personne : « Donne-lui une cigarette ; allume-lui sa cigarette… » Fodéré, Buchez ont rapporté des exemples de ce genre, et l’on raconte que le célèbre accoucheur Baudelocque, sur la fin de sa vie, ne parlait plus jamais de lui-même qu’à la troisième personne. D’autres parlent également d’eux-mêmes à la troisième personne, mais en se désignant par leur nom, comme cet imbécile gâteux, observé par Langlois16, disant : « G. est malade, il faut le descendre à l’infirmerie ; G. a été méchant, il a été mis en pénitence. » Dans quelques cas, ils se désignent par leur prénom, par un qualificatif en rapport avec leur personnalité imaginaire ou par un surnom. Notre paralytique générale de tout à l’heure parle souvent d’elle ainsi : « Pauvre Yaya, être belle sur la terre ! »

Quelquefois des malades emploient la seconde personne. Tel ce paralytique général de M. Descourtis17 disant à propos de lui-même : « savez, Monsieur G.., que l’on vous a placé dans cet établissement… du reste vous êtes bien ici, etc. »

D’autres, dans le même cas, usent du pluriel. Un malade de Jaffé18 qui se croyait double, employait le pronom nous : « Nous irons, disait-il… Nous avons beaucoup marché. » Tout en employant le pluriel, d’autres se désignent par la seconde ou par la troisième personne. « Ils ont faim », disait par exemple en parlant de lui-même un dément sénile observé par Hunter. Sujet à de violentes quintes de toux, il disait après chaque paroxysme : « Je suis peiné de vous voir une toux si incommode et si fatigante. »

Il peut arriver que le malade n’emploie plus pour se désigner qu’un simple pronom démonstratif. Un soldat, observé par Foville, en parlant de lui-même, ne disait jamais moi, mais cela. Lorsqu’on lui demandait de ses nouvelles il répondait : « Le père Lambert n’est plus ; ce que vous voyez là-bas n’est pas lui, c’est une mauvaise machine qu’ils ont faite à sa ressemblance. »

On rencontre également des malades qui emploient pour se désigner des périphrases, comme l’aliénée dont Leuret a rapporté l’observation. Lorsqu’on lui demandait son nom, son âge, elle répondait toujours par la même formule : « La personne de moi-même n’a pas de nom ; la personne de moi-même n’a pas d’âge. »

Il est aussi des aliénés qui changent le genre en parlant soit d’eux-mêmes, soit d’autres personnes. Leuret a rapporté des observations d’aliénés qui croyaient avoir changé de sexe. Une malade du service de M. Falret ne parle jamais d’une surveillante qu’en employant le masculin, il. Cette aliénée est une persécutée démente, ayant des hallucinations génitales, et se croyant violée par cette surveillante qui est pour elle un homme déguisé en femme.

Il y en a encore qui ne parlent que difficilement, avec force grimaces, et ne prononcent alors que des mots ou des phrases interrompues, hachées, incompréhensibles, incohérentes. Cette sorte de paraphasie est chez eux le résultat de l’idée qu’une puissance quelconque agit sur eux pour les empêcher de parler.

Tous ces faits, en apparence minutieux, sont cependant très importants à connaître, car ils peuvent mettre sur la voie d’idées délirantes spéciales, d’altérations de la personnalité, de phénomènes de dissociation psychique plus ou moins nette (possédés chroniques, déments, imbéciles, paralytiques généraux). En effet, si parfois ils sont volontaires et conscients, le plus souvent il n’y a là que la traduction automatique par le langage de troubles psychologiques profonds, inconscients pour le sujet19.

Nous ne parlerons que pour mémoire, à propos des modifications syntaxiques, du langage enfantin des idiots, et des phrases sans construction grammaticale, des mots estropiés et sans suite des maniaques, des déments, constituant un langage tout à fait incohérent, une paraphasie spéciale, symptôme de l’excitation excessive ou de la ruine des facultés.

Chapitre IV. Modifications du contenu

De même que les idées politiques, religieuses, scientifiques exercent chez l’homme sain d’esprit une influence particulière sur le contenu du langage, de même les idées erronées des aliénés ont une influence analogue sur leurs discours. Les gens sains d’esprit, enfermés dans un certain cercle d’idées, en reviennent toujours à leurs thèmes favoris ; les aliénés aussi ont toujours une tendance particulière à retourner à leur « marotte ». C’est là ce que Kussmaül appelle « la paralogie thématique ». Et cela existe même chez les plus méfiants, les plus dissimulés, qui, souvent au premier abord, racontent des faits absolument différents de leur véritable délire. Si l’interrogatoire est bien dirigé, on ne tarde pas à s’apercevoir que « l’on fait vibrer la corde sensible ». Tant qu’on ne touche pas à son idée fixe, le malade parle avec calme et intelligence ; rien ne dévoile son délire. La folie éclate manifeste, dès que l’aliéné consent à exprimer ses convictions délirantes. Aussi, si un premier interrogatoire ne réussit pas, le plus simple est de patienter ; au bout d’un temps plus ou moins long, l’individu en observation finira par reprendre son thème favori et le récit parlé, sinon écrit, de ses conceptions délirantes. On a maintes fois l’occasion d’observer ce fait chez les persécutés.

Bien plus, on rencontre fréquemment dans certaines maladies déterminées des phrases spéciales, stéréotypées et comme caractéristiques.

Telles par exemple ces phrases bien connues des persécutés qui, par méfiance, refusent de répondre aux questions qu’on leur adresse : « Vous le savez bien. – Mon affaire est connue. – C’est dans les journaux. – Ce ne sont que des misères.—Je réclame ma liberté, etc. »

Un mélancolique qui se renfermera dans un silence plus ou moins complet, dira : « Laissez-moi. – Vous perdez trop de temps avec moi. Je suis une bête. – Tout est fini. – Je ne comprends rien. – Si j’avais su. »

Demandez à un paralytique général quand il doit sortir et ne soyez pas étonné de recevoir, comme le fait souvent remarquer M. J. Falret, cette réponse presque invariable : « Je sors demain. »

Toutes ces phrases sont en rapport avec le délire spécial des différents malades. Il est même certaines expressions qui peuvent mettre en évidence des symptômes particuliers de ce délire.

Par exemple les expressions : « On fait des gestes sur mon passage… on m’électrise. – On me viole. – On m’injurie », dénotent la présence d’interprétations délirantes, de troubles de la sensibilité générale, d’hallucinations génitales, d’hallucinations de l’ouïe.

Beaucoup de mélancoliques ne parlent jamais qu’en accompagnant leurs phrases des mots : « Je crois, il me semble », dénotant bien l’état émotionnel dans lequel ils se trouvent, le changement qui s’est fait en eux sous le coup de la maladie, l’incertitude de leurs perceptions nouvelles.

Qu’un persécuté se serve, pour désigner ses ennemis, des pronoms indéfinis on, ils, d’un terme collectif : les Jésuites, les francs-maçons, d’une désignation spéciale, cela a encore de l’importance, car ces locutions différentes correspondent à des étapes diverses d’un délire plus ou moins systématisé : le mot indéfini marquant le début de l’affection, le terme collectif un délire déjà plus net, et la désignation spéciale une affection très systématique. En médecine légale encore, cette simple constatation a une valeur considérable, car plus le délire se personnifie et plus le malade désigne nettement ses adversaires imaginaires, plus il a de tendance à passer de l’idée à l’acte, à devenir agressif.

Des indications semblables peuvent être données par l’emploi que fait le malade de mots nouveaux. Les néologismes méritent une étude particulière, car ils constituent une des modifications les plus curieuses du langage chez les aliénés, et depuis longtemps déjà leur importance a été signalée par différents auteurs.

Néologismes. – Quoique le mot néologisme ne s’applique strictement qu’à la création d’un vocable nouveau, nous engloberons aussi sous ce nom, afin de ne pas multiplier les divisions, les cas où les mots usuels sont défigurés ou détournés de leur sens habituel (paralogismes) ; tous ces faits ayant d’ailleurs, en médecine mentale, une signification analogue.

Ces mots nouveaux prennent naissance suivant les mêmes processus que ceux qui s’introduisent dans le langage ordinaire.

Au point de vue de leur mode d’apparition, de leur signification psychologique, les néologismes peuvent être divisés en deux grandes classes : les néologismes passifs et les néologismes actifs.

Les néologismes passifs sont ceux qui résultent de processus automatiques ; les néologismes actifs sont créés volontairement. Dans le premier cas, les éléments, mots, images, idées s’associent d’eux-mêmes ; dans le second, la volonté intervient pour créer.

Les néologismes passifs, résultat du simple automatisme psychologique, trouvent leur explication dans la loi générale d’association par contiguïté ou ressemblance, et se forment en définitive par association d’assonances, ou de représentations. En voici un exemple pris en dehors de l’aliénation.

« Dans l’argot français, dit M. Lefèvre, que nous connaissons un peu grâce aux excellentes études de M. Marcel Schwob, nous avons rencontré l’expression « linges » désignant des joueurs de bonneteau ; la série des intermédiaires serait la suivante : bonneteau, bonnet, bonneterie, lingerie. Il y a ici un néologisme bien étrange, et nous voyons qu’il s’explique simplement par la loi d’association. Une similitude de mots ou d’images verbales fait passer de bonneteau à bonnet, et une similitude d’images visuelles nous amène de bonnet à linges20.

Chez les aliénés, les néologismes passifs, de même origine automatique, se rencontrent par exemple très fréquemment dans les états maniaques, où de nouveaux mots se forment par assonances, sans avoir pour le malade aucune signification, et résultent aussi de la rapidité extrême des associations d’idées, des représentations mentales variées, se succédant comme les images d’un kaléidoscope.

On les trouve encore dans l’alcoolisme aigu ou chronique, dans la paralysie générale progressive, où le discours est parsemé de mots détournés de leur sens, employés pour d’autres parce qu’ils sont plus sonores, plus ronflants ; où l’on voit les malades, affaiblis surtout au point de vue de la mémoire, oublier les substantifs usuels, se servir de circonlocutions pour remplacer le mot oublié et finalement prononcer des syllabes, des phrases inintelligibles. Il en est de même chez les déments qui, par suite de l’affaiblissement de leur mémoire, détournent les mots de leur sens, les écorchent et forment ainsi des mots nouveaux ; et dont le discours se borne souvent, lorsque la ruine des facultés est complète, à répéter automatiquement des mots ou des syllabes incompréhensibles n’ayant d’autre lien apparent qu’une assonance plus ou moins complète.

Dans le langage des imbéciles, on rencontre aussi fréquemment des mots mal articulés, des syllabes sans autre lien d’association que la consonance, et faisant ressembler leur langage à celui des enfants qui disent nounou pour nourrice, dada pour cheval, etc. Chez les idiots, les sons mal articulés, les cris informes qu’ils émettent ne peuvent être pris comme des néologismes, même passifs.

Il est encore une sorte de mots créés qui peuvent rentrer dans la classe des néologismes passifs, mais se forment cependant par un procédé autre que celui que nous venons d’exposer. Ces mots nouveaux, comme l’a fait remarquer Brosius, sont alors comme le résultat d’une impulsion. C’est un réflexe moteur succédant à l’impression actuelle, et sans qu’il y ait la moindre relation entre l’idée et le mot. En même temps, on peut souvent noter des mouvements dans les autres groupes musculaires. Ce n’est donc qu’un phénomène de décharge analogue à l’interjection qui se produit sous l’influence d’une émotion vive, et semble soulager ainsi la sensibilité exaltée.

Gotard21 donne de ces faits une interprétation analogue :

« Sous l’influence, dit-il, d’un état d’exaltation de la sensibilité morale, des actes même qui, à l’état normal, ne se produisent jamais sans le concours préalable de l’intelligence, prennent le caractère de manifestations mimiques, d’actes succédant directement à des impressions morales, sans travail intellectuel intermédiaire. C’est ainsi que le langage articulé se présente avec un caractère absurde, illogique, incohérent. Les mots se présentent vraisemblablement suivant certaines affinités qui les relient aux divers états émotifs, en dehors de toute espèce de liaison logique. De là, la répétition fréquente de certains mots ou de certaines syllabes dépourvus de sens. Le langage se rapproche de l’interjection et du juron. »

À l’état physiologique même, il suffit d’un sentiment vif pour faire prononcer des syllabes dépourvues de sens ou des mots incohérents.

Nous avons observé une personne de ce genre, très impressionnable, mais nullement aliénée, et qui, sous l’influence d’une émotion vive, prononçait des mots sans signification, des syllabes incompréhensibles. La plus fréquente de ces interjections était la suivante : « Béaah ! » Elle prononçait, disait-elle, ces syllabes comme malgré elle et il lui semblait que cela la soulageait beaucoup.

Des phénomènes semblables se rencontrent chez les aliénés. Récemment M. Féré22 a rapporté à la Société de Biologie le fait d’un persécuté qui prononçait le mot « Crouque », chaque fois qu’il avait un sujet d’excitation, et il faisait remarquer que ce néologisme n’était produit que par l’association de mouvements vocaux spasmodiques avec un état émotionnel.

Chez les maniaques, il est fréquent de noter des syllabes associées, des mots nouveaux sans signification, à la suite les uns des autres, comme seuls symptômes d’un état d’excitation motrice, et sans que le malade leur donne une signification particulière.

Des faits de même ordre se rencontrent aussi dans la mélancolie anxieuse. Une malade de ce genre observée par Cotard, lui disait : « J’étais dans un état affreux d’angoisse et d’agitation nerveuse, je parlais constamment et je sentais que ma parole n’était plus dirigée par ma pensée. »

Le langage des déments est aussi parfois émaillé de néologismes de même nature.

Il n’est pas rare également de voir des malades atteints d’idées obsédantes, prononcer, lorsqu’ils sont en état de crise angoissante, des mots parfois incohérents. Cela se rencontre notamment dans certaines formes d’onomatomanie, mais peut se trouver aussi dans d’autres variétés d’obsessions. Un malade de ce genre, que nous avons longtemps observé à notre consultation delà Salpêtrière, atteint d’idées obsédantes, sans être onomatomane, prononçait les mots : « Bibi-Raton » pour faire cesser ses crises d’angoisse. Il avait pris cette habitude parce qu’il se souvenait qu’une fois, sous le coup d’une crise, il avait prononcé ces mots subitement, d’une façon explosive, sans les avoir cherchés, et que cette espèce d’interjection particulière avait mis fin à l’état émotionnel pénible dans lequel il se trouvait à ce moment.

À l’inverse des précédents, les néologismes actifs sont créés avec intention, et correspondent à une idée, plus ou moins nette d’ailleurs dans l’esprit de l’individu. Dénués de sens pour tout autre que lui, ils acquièrent une signification spéciale lorsqu’on en a la clé. Cette espèce de néologismes fourmille dans le langage courant. Certaines écoles littéraires en font un véritable abus ; en politique, nous assistons tous les jours à la création de mots nouveaux comme : opportuniste, radical, centre-gauche, libre-échangiste, etc., insignifiants en eux-mêmes, mais dénotant un travail intellectuel antérieur.

À la place de l’incohérence des associations précédentes, nous trouvons maintenant, à l’origine des néologismes actifs, des associations systématiques multiples, coordonnées dans une certaine direction, se résumant en définitive dans un mot nouveau. À la place d’associations d’images, ce sont dés idées complexes, des synthèses multiples, mettant en lumière, au lieu de l’automatisme psychologique, l’activité de la pensée.

Ces considérations nous font déjà entrevoir (hypothèse confirmée d’ailleurs par la clinique) que cette variété de néologismes est surtout en rapport avec les délires systématiques, quelle que soit leur variété : persécution, grandeur, mysticisme, érotisme, hypocondrie.

Une fois le délire organisé, plus ou moins ingénieux suivant les ressources de son esprit, après avoir longuement réfléchi, longtemps cherché, après avoir médité ses arguments, discuté leur valeur, le malade les concentre en quelque sorte dans des mots nouveaux, lui paraissant mieux dits que les termes ordinaires pour exprimer d’une manière précise ses convictions erronées. Mais, ce qu’il est bon de noter, c’est que, une fois le mot trouvé, il s’en contentera désormais. Ce mot fixe sa pensée, et, dès lors, il oublie presque les synthèses successives qui l’ont amené à sa création. Il n’a plus rien à expliquer, rien î\ chercher, le mot dit tout et sa présence cache, au fond, un affaiblissement considérable de la pensée. N’en est-il pas malheureusement ainsi, même à l’état normal, chez bien des faiseurs de systèmes scientifiques qui ne font que dissimuler, sous des vocables plus ou moins ronflants et pittoresques, la faiblesse et le vide de leurs théories ? Ainsi que l’aliéné chronique, ils ont le culte du mot ; ce sont, comme on l’a dit, des « logolàtres ».

Dans bien des cas, il est très difficile de savoir la raison du choix de l’expression. Parfois, elle est imagée, compréhensible, en rapport tellement direct avec l’idée qu’elle doit exprimer, qu’on la dépiste aisément dans le mot de nouvelle formation qui la désigne.

Par exemple, une persécutée qui se plaint qu’on la regarde de travers, se dit en but aux poursuites des « Reluquets ». Une autre, souffrant de troubles de la sensibilité générale, se plaint de sensations douloureuses le long de l’épine dorsale, qu’elle attribue aux agissements d’un forçat « épinedorsalier ».

Un malade persécuté entendant des voix qui viennent de loin, et de timbre différent, les qualifie de « polyphoniques » et de « téléphoniques ».

Il est encore certains mots qui, compréhensibles en eux-mêmes, ne deviennent des néologismes que par leur association avec d’autres, par exemple, les mots : jambes de verre, lime de feu…; expressions imagées, correspondant souvent à des sensations particulières éprouvées par le malade qui cherche à les décrire le plus nettement possible.

Ce sont là les cas les plus simples, mais il en est d’autres où l’on saisit mal la relation du néologisme avec l’idée à laquelle il s’applique, et où le malade est obligé d’expliquer le fond de sa pensée.

Alors le néologisme résulte d’associations d’idées préalables ; quelque chose d’analogue à ces « trucs » mnémoniques employés pour se rappeler certains noms, et qui font qu’à un moment donné, le mot créé se présente à l’esprit à la place de celui qu’il avait pour but de rappeler à la mémoire.

D’autres fois, le néologisme a sa source dans des hallucinations auditives, faisant entendre au malade des mots incompris d’abord et qui acquièrent par la suite une signification spéciale.

Un malade de Brosius23, ayant entendu le mot « Kizfteck » pendant qu’il mangeait, se servait depuis de ce même mot toutes les fois qu’il voulait dire : « J’ai assez mangé ».

Un autre cité par Snell24, entendant toujours les syllabes « bi,  bi », se faisait appeler « Bischof « (évêque).

Ces cas, dans lesquels les néologismes se présentent d’abord sous la forme d’hallucinations auditives, sont très fréquents, et l’on rencontre souvent des malades à qui l’on demande pourquoi ils font usage de tel ou tel mot pour désigner, par exemple, des persécuteurs, et qui vous répondent : « Mais je ne sais pas, ce sont eux qui m’ont dit se nommer ainsi ». Une malade que nous avons observée, se prétendait en relation avec un esprit qu’elle appelait « Papanita ». C’était lui, ajoutait-elle, qui lui avait dit s’appeler de ce nom.

Les aliénés faisant, en général, un véritable abus de ces néologismes, et les idées ou les choses qu’ils signifient étant des plus variées, il n’est pas inutile, à ce point de vue, de les classer en différentes catégories.

C’est ce qu’a fait le docteur Tanzi25, qui propose le groupement suivant, utile pour servir de guide dans la recherche des idées exprimées par ces vocables nouveaux :

Premier groupe. – Noms faisant allusion à des personnes ou à des êtres symboliques. Une de nos malades se dit victime de persécutions des Bouliqueurs. Une autre est en butte aux poursuites des Vampas ; une troisième, à celles des Reluquets ; une autre, à celle des Bobs et des Majors.

Second groupe. – Noms faisant allusion à des agents ou à des états physiques. Une persécutée est torturée par le nitral ; une autre, par la machine à giroitement.

Troisième groupe. – Noms faisant allusion à des agents ou des états physiopathologiques de caractère hallucinatoire. Bien des hallucinés de l’ouïe se plaignent d’être téléphonés ; une de nos malades appelle du nom d’injecteurs les personnages qui lui parlent. Une autre est emplâtrée, empestiférée, emboucanée par le fondement. Une autre subit les tortures d’un forçat épine-dorsalier qui lui déséchine le dos.

Appendice. – Termes analogues aux précédents, mais avec une qualification sexuelle. Par exemple, ta malade précédente ressent des hallucinations génitales et se sert toujours à ce propos du mot « coucouze ». Un persécuté de M. Marandon de Montyel avait des hallucinations génitales qu’il désignait par le terme de « nonentation ».

Quatrième groupe. – Conjurations, formules d’exorcismes, évocations. Une aliénée de notre consultation prononçait les mots : « Zut ! du flan ! », pour faire cesser des hallucinations génitales. Une persécutée faisait, dans le même but, des gestes « excavalatiques ».

Une malade de M. Saury se servait de la conjura-ration : « Dieu treize », pour éviter des tortures aux âmes du purgatoire.

Cinquième groupe. – Terminologie métaphysique et pseudo-scientifique. Un malade de Tanzi écrivait un livre sur l’anthropofotologie ; un autre s’occupait d’alitiométrie philosophique. Lemotamatomel est, pour un aliéné, le symbole de l’éternité.

Sixième groupe. – Autodénominations. Nous observons actuellement une persécutée mégalomane qui, si on lui demande sa qualité, répond : « Je suis la reine de France Zazi. » Un autre malade, cité par M. Lefèvre, se disait « foudroyantissimeur ».

Septième groupe. – Néologismes asystématiques et absurdes. Dans ce dernier groupe rentrent les néologismes passifs, mais aussi certains néologismes actifs, tels que ceux qui constituent le langage d’une de nos malades, persécutée mégalomane, qui prétend savoir toutes les langues et qui, lorsqu’on lui parle dans celle qu’elle désigne, ne répond que par une série de syllabes juxtaposées sans aucun sens et absolument incompréhensibles.

Ce sont des néologismes de cette dernière catégorie que semble avoir eu surtout en vue Martini26. Mais cet auteur nous paraît avoir abusé de l’hypothèse, lorsqu’il a prétendu établir une relation entre l’état d’esprit du malade et l’emploi de certaines voyelles spéciales ; et lorsque, dans ces mêmes cas, il considère comme un signe de déchéance intellectuelle l’usage de plus en plus restreint des consonnes.

De ses recherches spéciales, le docteur Tanzi tire quelques conclusions qui présentent un certain intérêt.

C’est ainsi que les néologismes actifs, envisagés au point de vue de leur signification, se présenteraient, comme fréquence, dans l’ordre du groupement ci-dessus.

Établissant le rapport du nombre des néologismes recueillis avec celui des malades, Tanzi trouve 239 néologismes pourl68 malades. Il y en a donc qui ont à leur actif plusieurs néologismes, qui alors peuvent appartenir à un même groupe ou à des groupes différents.

Les néologismes doubles se trouvent plus fréquemment que partout ailleurs dans le délire métaphysique, et l’on comprend que leur multiplication soit plus aisée sur un terrain aussi vaste que dans les limites nécessairement étroites d’un délire personnel.

Des 239 mots nouveaux, 83 seulement sont de véritables néologismes ; les autres sont plutôt des paralogismes, dus à une terminaison insolite ou à une altération de leur sens, dans le vocabulaire du malade. Les vrais néologismes se trouvent surtout dans le premier et le dernier groupe. Les néologismes métaphysiques se rencontrent non seulement chez de simples déséquilibrés, mais aussi chez de véritables aliénés.

La classification des néologismes au point de vue grammatical est difficile à établir. Cependant, ce sont les substantifs et les adjectifs qui sont les plus fréquents (90 0/0) ; puis les verbes et quelques interjections. Les locutions composées échappent évidemment à ce classement.

Il est intéressant de noter que le même néologisme se retrouve chez des aliénés vivant loin les uns des autres et ne se connaissant pas. Cette identité de la pensée chez des malades vivant dans des milieux différents, montre que les lois du délire sont beaucoup plus simples et plus constantes qu’on pourrait le croire.

Il est également bon de remarquer chez ces aliénés, se servant d’ailleurs à ce propos de néologismes différents, l’importance superstitieuse attachée à des chiffres, notamment à ceux qui, comme 13, 3, 7, passent pour avoir une importance cabalistique. Chez les aliénés raisonnants aussi, on rencontre souvent des idées philosophiques telles qu’elles semblent être les fruits d’une même plante, et qu’avec tous les écrits de ces différents malades, on pourrait presque constituer une école spéciale de philosophie.

Les néologismes qui s’appliquent à des personnifications visent surtout des personnages malfaisants. Dans ceux qui font allusion à des agents ou à des états physiques, il est aisé de reconnaître des sensations nouvelles, un point de départ hallucinatoire. Il en est de même à peu près du troisième groupe. Les néologismes ayant trait à des idées génitales marquent plutôt une interprétation qu’une description, et, comme tels, sont plus en rapport avec les troubles de l’idéation qu’avec ceux de la perception.

Bien souvent, les néologismes qui s’appliquent aux persécuteurs ont une empreinte de superstition et révèlent une croyance à des pouvoirs surnaturels.

Les néologismes asystématiques sont souvent difficiles à saisir, et leurs inventeurs, qui résument ainsi leur délire, ne peuvent ou ne veulent pas en donner une signification. Ils se sont imposés à la conscience sans genèse logique, et c’est souvent cette origine mystérieuse pour le malade qui le fascine.

Il est inutile de rechercher dans les néologismes la moindre analogie, au point de vue de leur formation, avec le langage de l’enfant, car l’aliéné est déjà en possession d’une langue complète. Cependant, il en est quelques-uns, du dernier groupe notamment, qui rappellent tout à fait le langage primitif.

Ce qui caractérise tous ces néologismes, c’est la présence d’idées délirantes qu’ils condensent en quelque sorte. De plus, ils révèlent une tendance à exagérer l’importance du mot, une sorte de foi en sa vertu mystérieuse.

Des cas très nombreux où les aliénés délirants systématiques créent des néologismes métaphysiques, il résulte ce fait, que le délire n’est nullement partiel, monomaniaque. Mais, à côté du délire typique, il y a toujours des tendances délirantes générales qui font ressembler ces aliénés aux déséquilibrés.

En résumé, le néologisme n’est pas par lui-même un symptôme pathologique, mais il devient l’indice d’un trouble morbide lorsque, comme toujours chez l’aliéné systématique, il exprime un fait de superstition se développant dans la conscience et atteignant presque les proportions d’une idée fixe.

Se fondant sur ces diverses considérations et, d’autre part, comparant et assimilant les néologismes à de nombreux documents puisés dans le domaine du Folklore, le docteur Tanzi donne aux néologismes la signification d’un fait de régression atavique.

Sans aller jusque-là, au moins peut-on dire que le néologisme actif dénote un délire déjà très systématisé, tendant vers la chronicité et reposant sur un fond d’affaiblissement intellectuel. Aussi son apparition est-elle d’un mauvais pronostic.

Mais il ne faut pas appliquer cette signification pronostique défavorable indistinctement à tous les néologismes quels qu’ils soient. C’est cette confusion, faite par quelques auteurs, qui a engendré de tout temps des divergences d’opinion sur la valeur pronostique du néologisme : comme ce désaccord existant entre les conclusions des premiers travaux de Damerow27 et de Martini28, l’un le disant signe d’incurabilité, l’autre rapportant deux cas à l’appui d’une opinion contradictoire.

Le premier a certainement raison, mais le second n’a peut-être pas tort et la question pourrait, il nous semble, être résolue par la distinction suivante. Le néologisme actif dénote une affection chronique, incurable, un affaiblissement intellectuel qui ne fera désormais que s’accentuer, en se traduisant par des modifications parallèles des néologismes qui deviendront moins logiques, moins rationnels. Quant aux néologismes passifs, si certains d’entre eux sont en rapport avec des états incurables de démence, de paralysie générale, nous avons vu qu’il en est aussi qui se rencontrent dans des cas très bénins, d’excitation maniaque, par exemple. Aussi leur valeur pronostique est-elle variable, et ne sont-ils pas, de par eux-mêmes, comme les précédents, un signe constant d’incurabilité.

Lorsqu’ils existent en grand nombre chez le même malade, les néologismes donnent lieu à un discours incompréhensible au premier abord, lorsqu’on n’en a pas la clé. On croit avoir affaire à un dément incohérent, tandis que souvent on se trouve en face d’un aliéné seulement chronique, encore très systématisé et non en état de démence caractérisée.

On peut, d’après les phrases suivantes tirées de l’interrogatoire d’une de nos malades à son entrée, se faire une idée de tous les faits que nous venons d’exposer. Parmi les néologismes qui émaillent son discours, se rencontrent des exemples de presque toutes les catégories exposées ci-dessus.

D. – Comment êtes-vous venue ici ?

R. – Je ne veux pas passer pour folle. Je suis vif depuis ma charge dernière ; je suis droit, n’étant pas à l’envers.

D. – Je désirerais savoir…

R. (interrompant). – Je suis au secret, le Lair du pays a dû vous prévenir… (Interruption, la malade semble écouter, marmotte quelques mots à voix basse et reprend.) Cette sauce me tue la tète.

D. – Qu’est-ce que la sauce ?

R. – Je dis cela comme je l’ai entendu dire.

D. – Vous avez à vous plaindre de la sauce.

R. – Tenez-vous à votre affaire, monsieur. Quand on est homme, on ne fait pas la bête. Êtes-vous de la sauce-carte ? Êtes-vous carton ?

D. – Qu’est-ce que la sauce-carte ?

R. – Vous aimez mieux la matelote, peut-être ? Est-il assez bouffe !

D. – Quels rapports avez-vous avec la sauce-carte ?

R. – Je suis à la tête de toutes les sauces depuis cinquante-cinq ans ; je veux la fortune qui me revient ; j’ai la protection du lair.

D. – Vous voulez parler des sociétés ?

R. – Je dis comme j’ai entendu dire.

D. – Vous avez entendu parler ?

R. – Je réponds.

D. – Était-ce des sottises qu’on vous disait ?

R. – N’en parlez pas ; ce sont des niaiseries ; je ne m’en occupe pas, j’y réponds.

D. – On vous a fait des misères ?

R. – On m’a chargée, mais j’ai la protection du lair, j’ai créé des animaux.

D. – Vous êtes donc puissante ?

R. - Vous me traitez en bête, je suis tête. Ce n’est pas le vrai qu’il vous faut, c’est le clinquant ; je ne répondrai plus.

D. – De quelles sauces parliez-vous tout à l’heure ?

R. (s’excitant). – De tous, toutes, touilles, touilles, touilles. Vous torsez votre affaire, si vous ne la drouillez pas.

À travers ce langage spécial, si incohérent au premier abord, il est facile de deviner, non seulement qu’on a affaire à un délire encore très actif, mais même il est possible de reconnaître un nombre suffisant de symptômes pour le caractériser.

Dans ce court interrogatoire, la malade a révélé des idées de persécution, des hallucinations de l’ouïe injurieuses, des idées de puissance et de richesse, et l’on peut déjà porter le diagnostic de délire systématisé de persécution et de grandeur à marche chronique. Les renseignements recueillis ont d’ailleurs confirmé le diagnostic29.

En dehors des néologismes, les discours des aliénés présentent encore dans leur contenu d’autres modifications particulières.

Souvent ils renferment des syllabes, des mots ou même des phrases incidentes, intercalées au cours des phrases principales. C’est l’Embololalie de Merckel. Parfois, ce sont des syllabes ajoutées au mot comme préfixes ou suffixes, constituant ainsi une certaine ressemblance avec ce qu’on appelle vulgairement le langage javanais.

Ou bien, ce sont des mots ou des phrases qui sont ajoutées, souvent sans aucun sens : comme chez cet individu cité par Kussmaül, qui terminait ses phrases, pour leur donner plus d’ampleur, par Wiederum dawiederumda, et chez ce médecin cité par Franck30, qui disait : « Le patient a bien dormi, hedera, a eu deux garde-robes, fédéra ». – Une femme internée à la Salpêtrière termine toujours ses phrases par « en tout et pour tout ». Une malade de M. A. Marie commençait toutes ses phrases par ces néologismes : « Araken-Doken-Zoken ».

D’autres fois, les mots surajoutés ont un sens. Une de nos malades intercale souvent dans son discours les mots « bien entendu », destinés suivant elle à chasser de mauvaises influences. Une autre émaillé ses phrases des termes « dis », ou bien « m’entendez-vous », et prétend se mettre ainsi en rapport avec des personnages qui l’inspirent. Une troisième « pour se maintenir dans ses droits », se sert d’une certaine formule qu’elle commence toujours par « 5 fois 5 font 25 ». Souvent, en effet, on rencontre intercalées des phrases entières, en quelque sorte symboliques, destinées à conjurer les influences néfastes.

Dans quelque cas, certaines phrases interposées dans le discours lui donnent une allure tout à fait incohérente, alors qu’elles ne sont qu’une réponse à des hallucinations, la malade tenant à la fois deux conversations, l’une avec son interlocuteur invisible, l’autre avec la personne présente. On peut observer assez fréquemment des exemples de ce fait. Nous avons même connu une malade de ce genre qui tenait ainsi deux conversations, mais avec ce détail particulier qu’une phrase à l’adresse de l’interlocuteur présent était prononcée de sa voix normale, pendant l’inspiration, tandis que l’autre, en réponse à l’hallucination, était prononcée pendant l’expiration à la façon des ventriloques.

Nous signalerons aussi les paraphrases dont abusent certains malades, développant à l’infini, sous toutes ses faces, leur idée fixe ; les tournures de phrases allégoriques, les comparaisons, les sentences dont ils émaillent leurs discours.

L’abus des pléonasmes est également fréquent, ainsi que l’accumulation des qualificatifs, comme chez cette malade du service de M. Falret qui désigne les hommes sous le titre « d’hommes humains mortels », et se dit tourmentée par la « théologie sacrée surnaturelle démoniaque ».

Il en est qui se contentent au contraire de répéter toujours les mêmes expressions. Nous avons vu par exemple en ville une paralytique générale qui accolait à tout substantif l’adjectif « petit ». Elle nous emmena dans sa chambre pour nous montrer sa petite bougie, dans un petit flambeau, sur sa petite table de nuit, et nous ne pûmes la quitter sans avoir admiré le petit lit, la petite pendule, les petits meubles qui garnissaient la petite chambre de cette paralytique, cependant orgueilleuse et satisfaite.

Quelquefois c’est une syllabe ajoutée à la plupart des mots et dont les malades font un véritable abus ; comme les paralytiques généraux qui se servent constamment de la suffixe « issime », et se disent savantissimes, richissimes, tenorissimes, etc.

Dans d’autres cas, l’on assiste à la répétition du même mot, parfois sans signification pour tout le monde et même pour le malade, qui ressemble alors à ces enfants séduits par un mot qu’ils ne comprennent pas, et que cependant, ils ne cessent de répéter.

La répétition du même mot est parfois due à une idée hypocondriaque.

« J’ai connu, dit Morel31, une dame douée d’une certaine dose d’hypocondrie, qui, craignant de perdre l’usage de la parole, se croyait obligée de répéter incessamment le même mot, la même phrase. »

Cette répétition d’un même mot peut se rattacher aussi à une idée superstitieuse comme chez certains individus qui attachent une importance au nombre trois.

Inversement il en est qui, mus par une même idée, se servent de périphrases pour éviter de prononcer certains mots. (Aphrasie superstitieuse de Kussmaül.)

D’autres aliénés, avant de répondre à une question, ont l’habitude de répéter les phrases que prononcent leurs interlocuteurs, comme certaines personnes, saines d’esprit, qui voulant prouver ainsi leur attention, répètent la fin des phrases entendues.

C’est là une variété d’écho bien différente de l’écholalie dite réflexe des imbéciles, des idiots, ou même des déments. Dans ce cas les malades se bornent à répéter machinalement, d’une façon monotone, les mots ou phrases prononcés devant eux, sans y prêter aucune attention et surtout sans y attacher aucun sens. (Echo-sprache, Romberg32, Bateman33, Brosius34.)

En voici un exemple emprunté à Brosius :

D. – Comment cela va-t-il ?

R. – Comment cela va-t-il ?

D. – Que voulez-vous faire aujourd’hui ?

R. – Que voulez-vous faire aujourd’hui ? que voulez-vous faire aujourd’hui ? que voulez-vous faire ?

Dans d’autres cas, le malade s’empare du dernier mot ou de la dernière syllabe entendue, pour former la première syllabe d’un nouveau mot par assonance. Ce fait est très fréquent chez une de nos persécutées. Vous dites devant elle : « Jour de l’an », elle continue : « L’anguille, guillotine », etc. Elle agit de même lorsque le premier mot lui vient spontanément à l’esprit, ou lui est fourni par une hallucination auditive. Une autre femme à qui l’on demandait des nouvelles de sa santé, répondait ces mots : thé, Thémis, Thémistocle. (Lauzit.)

Ces sortes de jeux de mots ne sont d’ailleurs pas rares chez les aliénés. Une malade, qui se prétend Mme de Beauharnais, répond, lorsqu’on paraît étonné de sa nouvelle qualité : « Mais, ne suis-je pas bien harnachée. » Une autre, en parlant de l’évêque Freppel, ne disait que frigida pellis.

Chapitre V. De quelques dyslogies particulières

§ Ier. – Langage émotionnel : ânonnement, bredouillement ; – angophasie, dysphasie émotive, aphasie superstitieuse

Nous avons vu, en passant, l’influence que pouvaient avoir les émotions, dans certains cas, sur le langage des aliénés.

D’une façon plus générale, on peut dire que si, dans certaines circonstances, « le langage émotionnel » est sans couleur, sans force, dans d’autres, il devient plus vif, plus coloré que jamais. Cette différence est en relation directe avec le degré de puissance intellectuelle du sujet. Cependant, ce n’est pas là une règle absolue et l’on rencontre bien des aliénés qui expriment par des périodes pathétiques des pensées dévoilant une profonde pauvreté intellectuelle.

C’est surtout chez les maniaques et les mélancoliques que le langage émotionnel se modifie et devient plus énergique, et surtout lorsqu’il n’y a qu’une simple exaltation de sentiments, sans perversion véritable de l’idéation. Cela n’a rien d’étonnant lorsqu’on se rappelle que ces deux maladies ont pour base première et ne sont souvent constituées, au point de vue psychique, que par des désordres émotionnels et volontaires.

Sous l’influence d’une émotion violente, les malades dont l’intelligence est affaiblie peuvent retrouver eux-mêmes, pour un moment, un langage vif, énergique.

Il en est de même des aliénés qui dissimulent, et qui peuvent ainsi manifester leur pensée sous le coup d’une émotion vivement ressentie.

Ces modifications du langage émotionnel de l’aliéné ne consistent pas seulement dans l’emploi de certaines expressions colorées, pittoresques, mais aussi dans les inflexions de la voix, dans les interruptions du discours par des rires, des pleurs, des sanglots ; dans une mimique plus expressive, en rapport avec le sentiment qui domine le sujet au moment où il parle.

À un point de vue plus spécial, il importe d’ajouter que des névropathes, d’une émotivité extrême, se troublent encore plus lorsqu’ils sont soumis à l’interrogatoire du médecin. Alors les uns se mettent à ânonner, c’est-à-dire qu’ils s’arrêtent à chaque syllabe en interrompant leurs phrases par des voyelles ou des diphtongues prolongées, comme le « eu… eu… » caractéristique. D’autres, au contraire, bredouillent, c’est-à-dire précipitent leur langage, ne prenant pas le temps de grouper distinctement les sons, les syllabes, et avalent des syllabes, des mots entiers. Beaucoup d’entre eux éprouvent en même temps un sentiment d’angoisse très prononcé, d’où le nom d’angophrasie, donné par quelques auteurs à ces modifications du langage. Sous le nom de dysphasie émotive, le docteur Zeni35 a rapporté récemment deux observations pouvant rentrer dans cette catégorie.

Stricker36 cite aussi le cas d’un étudiant en médecine qui, dans les moments de surexcitation, ou quand la phrase requiert une attention particulière, ne peut prononcer le mot, tout en se le représentant mentalement, et se voit obligé, pour s’exprimer, de recourir à l’écriture.

De ces faits, on pourrait encore rapprocher certaines variétés du syndrome désigné en pathologie mentale sous le nom d’onomatomanie, surtout lorsqu’il s’agit de formes* caractérisées par l’attribution à certains mots d’une signification funeste ou préservatrice, et dont l’audition, la lecture ou la prononciation s’accompagnent d’un état d’angoisse souvent très prononcé.

D’un autre côté, cela donne souvent au discours un aspect particulier, en déterminant l’émission de certains mots destinés à conjurer l’influence néfaste des premiers, comme chez une malade que nous avons observée et qui ne pouvait entendre ou prononcer elle-même les mots : vendredi, treize, malheur, sans ajouter immédiatement : samedi, quatorze,- bonheur.

§ II. – Langage réflexe.

Dans l’exposé qui précède, nous avons fait remarquer, à plusieurs reprises, que les troubles de la volonté pouvaient entrer pour une certaine part dans les modifications du langage. Nous avons rappelé, par exemple, ces cas où le malade, plongé dans un état de dépression, ne peut fixer son attention pour faire la synthèse mentale nécessaire à grouper les éléments d’un discours, soit parce que, incapable de tout effort volontaire, il est, comme l’on dit, aboulique, soit que son attention distraite se trouve concentrée sur des idées particulières. De même, les excités maniaques sautent d’un sujet à un autre, s’interrompent dans leur langage, étant fréquemment distraits soit par une impression visuelle, par une hallucination ou par un mot prononcé devant eux, etc. De même aussi, les débiles, les imbéciles surtout, chez qui l’instabilité de l’attention domine, sont incapables souvent de suivre le fil d’un discours.

Mais si la volonté détermine l’exécution de certains actes, elle est également une force d’arrêt qui met obstacle à certains autres ; et lorsque c’est sous cette dernière forme qu’elle est atteinte, on assiste à l’éclosion de phénomènes automatiques. C’est dans cette catégorie que peut trouver place le « langage réflexe ».

Nous avons eu l’occasion de signaler l’écholalie réflexe, mais il est d’autres cas où l’automatisme du langage ne se révèle pas seulement par l’écholalie. Il y a certaines demandes qui se répètent souvent dans le langage ordinaire et auxquelles on fait généralement la même réponse ; par exemple, à la demande : « Comment vous portez-vous ? » on répond le plus souvent : « Très bien, merci ! » Par suite de la répétition fréquente de la demande, la réponse se fait presque automatiquement, sans le concours de l’intelligence. Une série de mouvements musculaires coordonnés suit immédiatement une impression sensorielle, se renouvelant sous une forme identique.

La parole réflexe peut se présenter chez des individus sains d’esprit, dans les cas où la personne est excitée, confuse, distraite. Les réponses sont bien adaptées à la demande, mais sont si bien automatiques qu’elles ne correspondent plus à la pensée à exprimer.

On voit fréquemment des individus distraits, à qui on demande comment se porte un membre de leur famille, répondre d’abord : « Fort bien », puis se reprendre et ajouter : « Mais, non, que dis-je ? il est malade depuis plusieurs jours. »

Ce langage réflexe est très commun dans une certaine forme d’aliénation, dans la mélancolie, par exemple, lorsque le malade est concentré en lui-même, peu accessible aux stimulants extérieurs ; dans la démence secondaire, lorsque l’intelligence èt le pouvoir de contrôle de la volonté sont affaiblis ; et surtout dans la démence sénile où, par suite de la déchéance des facultés, il ne reste que les acquisitions anciennes, stables, et par cela même automatiques. La parole intelligente, signe d’un développement intellectuel parfait, disparaît ; il ne reste plus que la parole automatique, plus stable, mieux organisée.

Robertson37 rapporte, à ce propos, plusieurs observations, dont l’une d’un dément sénile agité, qui ne disait jamais de lui-même que des mots sans suite, mais dont le langage réflexe était net et très clair.

— Eh bien ! R…?

— Eh bien ! monsieur ?

— Comment allez-vous ?

— Très bien, monsieur.

— Quelle heure est-il ?

— Je ne sais pas.

— Il fait beau aujourd’hui.

— Oui, il fait beau.

— Il pleut ?

— Mais certainement.

— Vous êtes un vieux drôle.

— Oui, monsieur.

— Vous n’êtes qu’une grande bête.

— Certainement.

Ces quelques considérations nous semblent avoir un grand intérêt et montrer combien peu Ton se rendra compte de l’état mental exact d’un aliéné, d’un dément surtout, si l’on borne son interrogatoire à certaines questions usuelles ; et le peu de valeur des examens de ce genre, pratiqués en cas d’interdiction par des magistrats, qui se contentent de poser au malade des demandes banales sûr son nom, son âge, sa santé, le temps qu’il fait, la valeur d’une pièce de monnaie, etc. Si, dans des cas de démence, ils obtiennent des réponses sensées en contradiction avec les conclusions du médecin, c’est que ce dernier s’est adressé au langage intellectuel et qu’eux n’ont fait mouvoir que le ressort automatique du langage réflexe.

On pourrait rapprocher de ces faits ceux que l’on observe chez certains aliénés ou chez des imbéciles qui, comme une de nos malades, lorsqu’on leur dit de compter jusqu’à cinq, par exemple, compteront jusqu’à cinquante, et ne s’arrêteront que si on leur impose énergiquement silence,

Certains aliénés, des maniaques surtout, ne se contentent pas d’un mot et prononcent ainsi des phrases incohérentes, en quelque sorte automatiquement. R. B. Mitchell38 rapporte l’histoire d’un individu atteint de manie aiguë dont le langage était absolument incohérent, plus même, dit-il, que dans la plupart des cas de manie, l’émission de la parole restant d’ailleurs parfaite. Il différait encore sensiblement des maniaques en ce que l’attention était assez bien conservée ; il obéissait aux ordres donnés. Quand, au bout de deux semaines, son état commença à s’améliorer, il ne répondait guère que par oui ou non, comme s’il avait peur de se tromper. Il semblait que chez lui, dit M. Mitchell, les centres physiologiquement inférieurs du langage (intérieur), ayant été soustraits au contrôle des centres supérieurs (centres d’inhibition), les groupes nerveux qui président à la parole avaient pris une activité automatique et ataxique. De là un flot de paroles incohérentes, soit pour répondre à une question, soit indépendamment de toute question posée ; de là aussi une entière impuissance à choisir ces paroles, ou à en diriger le sens.

C’est la même pensée qu’a exprimée M. Max Simon39, en disant que la loquacité incohérente du maniaque n’était que le résultat d’une impulsion de la fonction langage. Nous avons eu l’occasion de faire remarquer les manifestations automatiques du langage sous l’influence d’une émotion violente, se traduisant par l’émission explosive, sous forme d’interjection, d’un mot quelconque, et la naissance parce procédé de quelques néologismes passifs. Ces interjections se rencontrent aussi chez les individus atteints de tics convulsifs avec coprolalie.

Des mélancoliques possédés présentent le même symptôme et profèrent des mots, des phrases, en désaccord avec leurs pensées, et cela malgré eux. Ce fait est fréquent aussi dans certains cas de folie dite « avec conscience », comme chez certains onomatomanes, par exemple, poussés malgré eux à prononcer certains mots. Mais, dans ces impulsions verbales, il y a intervention de la fonction langage, comme dans les cas suivants que nous allons étudier maintenant.