Chapitre IV. Le berceau de la perception

La perception est au Moi ce que l’instinct et l’impulsion instinctive sont au Ça.

(Freud, 1923)18.

J’ai décrit dans le chapitre III une approche expérimentale du problème de la genèse de la perception. Grâce à des données objectives comme l’observation directe du comportement, les expérimentations et les facteurs neurophysiologiques, nous avons suivi pas à pas les progrès du nourrisson dans la connaissance et la reconnaissance d’une perception. Il est devenu évident que la satisfaction d’un besoin (en d’autres termes, les expériences de la série plaisir-déplaisir) joue un grand rôle dans la reconnaissance de cette première perception.

Cette étude étant placée sous l’égide de l’approche génétique, je vais remonter par conséquent jusqu’à une période qui, à mon avis, précède les événements qui ont été décrits dans le chapitre III. Il s’agit de celle pendant laquelle le système cénesthésique règne en maître sur l’univers du nourrisson, celle de la plus absolue non-différenciation où affect et perception ne font encore, pour ainsi dire, qu’un. Cependant, la méthode expérimentale ne peut, dans ce cas, nous être pleinement utile, et je suis forcé de recourir à une approche reconstructive avec l’espoir que de futurs observateurs soient ainsi encouragés à explorer systématiquement la situation et les données présentes dès l’aube de la vie. Car si nous disposions de telles informations, nous comprendrions beaucoup mieux le rôle joué par les affects dans la perception à des âges plus avancés. En règle générale, je n’approuve pas l’usage de méthodes d’interprétation reconstruc-tives et introspectives quand il s’agit d’expliquer le comportement de sujets qui, ne disposant pas du langage, sont dans l’incapacité de confirmer ou d’infirmer nos conclusions. Dans le cas de l’enfant au stade préverbal, nous pouvons recourir à l’observation directe et aux expérimentations, ce qui ne nous apprendra pas grand-chose sur la période en question, le comportement du nouveau-né étant anarchique, non structuré, et ses réponses inconsistantes.

Mon choix s’est donc porté sur une méthode plutôt complexe. Nous nous placerons d’abord dans la situation subjective du nourrisson et avancerons des hypothèses sur ce qu’il perçoit et sur la façon dont il le perçoit. Puis nous ferons le lien entre ces conjectures et les données neurophysiologiques et autres dont nous disposons. Ensuite, nous étudierons les résultats auxquels nous sommes parvenus à la lumière de phénomènes de régression observés chez l’adulte, en particulier ceux qu’on peut observer à l’endormissement et au réveil, dans les rêves et les états psychotiques. Et enfin, des observations telles celles de von Senden (1932) sur les aveugles de naissance opérés par la suite nous aideront à comprendre certaines expériences perceptives archaïques que nous pouvons présumer comparables à celles du nourrisson dans ses premières semaines de vie. En attendant de pouvoir disposer d’autres renseignements objectifs, je considérerai la concordance des données obtenues par ces diverses voies (si en fait une telle concordance peut jamais être démontrée) comme une validation des propositions auxquelles nous amène cette méthode reconstructive. Pour éviter tout malentendu, je tiens à préciser que ce procédé ne doit en aucun cas être confondu avec celui qu’E. Bibring (1947) a appelé « rétrojection » – terme heureux si quelque peu dépréciateur qui qualifie l’attribution des fantasmes et désirs de l’adulte au nourrisson.

Essayons-nous à présent à une tentative de reconstruction et demandons-nous à quoi ressemble le monde perceptif du nourrisson avant le stade de différenciation. Si nous remontons à notre propre enfance, nous pouvons en avoir une première idée : rappelons-nous combien larges nous paraissaient les rues, grande la maison, vaste le jardin, et comme tout cela semblait avoir rétréci lorsque nous les revîmes vingt ans plus tard. Ce rétrécissement est le résultat de notre propre croissance. « L’homme est la mesure de toute chose », dit Protagoras.

Freud réalisait parfaitement l’existence de ces déformations aper-ceptives. Dans La science des rêves (1900), il mentionne déjà le fait que Swift avait illustré ces exagérations dans Les voyages de Gulliver. Plus tard, Lewin (1953 a) s’est référé aux déformations de la perception chez le nouveau-né et en a décrit spécifiquement l’aspect neurophysiologique en parlant « du bébé diplopique, amblyopique, avec son faible pouvoir d’accommodation et ses perceptions confuses du relief et des couleurs » (Lewin, 1953 a).

Des travaux de M. Von Senden sur l’apprentissage de la perception et d’autres découvertes expérimentales

Vous entendrez et vous ne comprendrez point, Vous verrez et vous ne saisirez point.

Isaïe, 6, 9.

Naturellement, à ce stade de nos connaissances, nous ne savons pas si le nourrisson perçoit quoi que ce soit. Ce qu’il perçoit – si vraiment il le perçoit – doit être inféré. Les travaux de von Senden (1932) que j’ai déjà mentionnés constituent une source d’information précieuse pour nos déductions ; ce dernier a étudié les débuts et le développement de la perception visuelle chez des individus nés aveugles en raison de cataractes congénitales et opérés par la suite.

La façon dont ces patients décrivent leur première expérience de perception visuelle est pleine d’enseignement. Le cas n° 65, une jeune fille de 18 ans, « voyait mais cela ne signifiait pour elle que différentes sortes de clarté. Elle n’était même pas sûre que ces étranges et nouvelles sensations provenaient de ses yeux jusqu’au moment où elle en eut la preuve en fermant les paupières et en découvrant que cela les interrompait… » (souligné par moi).

Cette description qui est typique de ces cas m’apparaît comme très importante pour la compréhension de ce qu’éprouve le nourrisson lorsqu’il voit la lumière pour la première fois, ou plutôt lorsqu’il ouvre les yeux pour la première fois. Non seulement les formes ne sont-elles pas vues mais aussi la sensation elle-même ne semble pas provenir des yeux. En fait, le sujet pourrait en attribuer l’origine à n’importe lequel des sens. La déclaration de la patiente n° 65 nous apporte à cet effet des informations de première importance.

1. Au début, la perception semble être ressentie comme une expérience totale et les divers modes perceptifs doivent être séparés les uns des autres en cours de développement. Peut-être la maturation joue-t-elle un rôle dans ce processus.

2. La perception dans le sens qu’on lui donne chez les adultes n’existe pas au début ; elle s’acquiert, elle s’apprend.

Ce qui semble confirmé par cet extrait de l’histoire du patient n° 17, garçon de dix-huit ans, fils de médecin, dont le chirurgien dit : * Trois jours après l’opération, lorsque le patient ouvrit les yeux pour la première fois, je lui demandais ce qu’il voyait ; il me dit voir un grand champ lumineux où tout semblait terne, confus et mobile. Il ne pouvait distinguer d’objets. »

La perception des trois dimensions, la localisation sont également inexistantes ; de son cas n° 49, un garçon de quinze ans, le chirurgien dit : « Les patients qui viennent d’être opérés ne localisent pas leurs impressions visuelles. Ils ne les rattachent à aucun point, ni aux yeux ni à aucune autre surface, même sphérique » ; et la désorientation du point de vue des différents modes sensoriels ne pourrait être mieux décrite que par ce même chirurgien : « Ils voient les couleurs un peu de la façon dont nous sentons une odeur de peinture ou de vernis qui nous enveloppe et nous pénètre sans pourtant se développer avec exactitude, de façon précise ou définissable. »

Les exemples que nous trouvons dans l’ouvrage de von Senden dirigent toujours notre attention vers le fait que l’homme acquiert la perception visuelle par l’apprentissage. Le comportement des patients opérés et le contenu de leurs impressions sont essentiellement similaires quel que soit leur âge. Voici un exemple parmi tant d’autres : des bouts de carton de formes et de couleurs différentes étaient étalés successivement sous les yeux d’un garçonnet de sept ans, récemment opéré ; on lui demandait de les distinguer les uns des autres. Cet exercice fut répété tous les jours avec le résultat suivant : « Il avait si peu appris en treize jours qu’il ne pouvait décrire la forme d’un des cartons sans en compter les coins un à un, ce qu’il faisait avec grande facilité en dirigeant son regard rapidement sur le pourtour, nous démontrant ainsi qu’il était encore en train d’apprendre, tout comme un enfant apprend à lire. »

Ceci concorde parfaitement avec ce que nous apprend l’observation directe du nourrisson. L’un des tests de Bühler consiste à placer devant le nourrisson une balle de caoutchouc de 12 cm de diamètre, rayée de couleur, et à observer les mouvements de ses yeux. À partir du quatrième mois, il en suivra fidèlement des yeux la circonférence (Bühler et Hetzer, 1932).

Dans les premiers jours suivant l’opération des aveugles congénitaux, les choses ne se passent pas aussi simplement : « Dans toute une série de cas, même lors du premier exercice de la vision, et en dépit du nystagmus, les patients confrontés simultanément avec deux silhouettes ou plus, remarquent incontestablement les différences de forme bien qu’ils soient incapables de les décrire » (souligné par moi). Prenons encore le cas n° 17, le fils de médecin âgé de dix-huit ans qui cinq jours après l’opération « était pour la première fois en mesure… de percevoir une différence, mais rien qu’une différence, entre les objets environnants » (souligné par moi).

Quelques-uns des problèmes soulevés par ces comptes rendus cliniques ont été étudiés expérimentalement par Fantz (1957, 1958 a, 1958 b). Il entreprit une série d’expérimentations et d’observations sur des poussins récemment éclos et sur des nouveau-nés âgés d’une à quinze semaines. Contrairement à celles de von Senden, ses observations sont faites en coupe transversale comme c’est généralement le cas. En bref, son travail avait pour but de confirmer ou d’infirmer les thèses selon lesquelles la perception de la forme existe déjà chez l’homme et l’animal à la naissance, et est par conséquent innée, héritée. Fantz a réussi à confirmer cette théorie dans le cas des poussins. Dès la première minute de vie, le poussin est en effet en mesure de percevoir les formes, les trois dimensions et la taille des choses, de façon innée, sans apprentissage. Cette capacité est évidemment indispensable à sa survie : le poussin étant un oiseau nidifuge1 doit se nourrir lui-même dès le début et par conséquent être capable de discerner l’objet-nourriture dès sa naissance, de façon innée.

L’homme, par contre, est en premier lieu un animal nidicole qui n’est ni mûr ni capable d’assurer sa survie à la naissance. En effet il n’est capable ni de se déplacer ni d’effectuer aucun autre acte volontaire ou dirigé. La discrimination visuelle ne lui est donc pas nécessaire. Sa survie n’est assurée que par les soins attentifs de ses parents comme c’est le cas pour d’autres animaux nidicoles (chat, chien, etc.). De sorte que dans l’évolution de l’homme il n’y a pas eu de pression sélective pour la transmission phylogénétique de la possibilité de discriminer visuellement dès la naissance. Il est donc peu probable que cette capacité ait jamais fait partie de son outillage héréditaire.

C’est pour cette raison qu’il est surprenant d’apprendre par Fantz expérimentant tous les huit joins sur trente nourrissons âgés d’une à quinze semaines, que les nouveau-nés, comme les poussins fraîchement éclos, perçoivent les formes de façon innée. Ce qui semble diamétralement opposé aux observations de von Senden sur les aveugles de naissance opérés ; mais un examen plus approfondi du matériel fourni nous montre que cette contradiction n’est qu’apparente. Les patients de von Senden étaient incapables de voir les configurations ou les formes, ou de distinguer les grandeurs, mais voyaient dès le début des différences et pouvaient affirmer que deux objets étaient différents l’un de l’autre. Il semble par conséquent que les expérimentations de Fantz ne réussissent pas à prouver que le bébé à sa naissance, ni même dans ses premières semaines, distingue 19

les formes ou les modèles ; tout ce qu’elles prouvent c’est que l’enfant remarque des différences.

Le désaccord entre les conclusions de Fantz et les miennes (et celles de von Senden) est dû à nos approches conceptuelles différentes. Ce que von Senden et moi-même appelons « voir » se réfère à un acte perceptif entraînant un processus d’aperception sans lequel voir, dans le sens où les adultes perçoivent visuellement, ne peut être réalisé. Ce qui est très différent de ce que Fantz appelle « voir ». Cette assertion n’est nullement arbitraire ; elle repose sur des données neurologiques, anatomiques et physiologiques auxquelles sont parvenus von Holst (1950) et Rosenblith (1961) respectivement dans les domaines visuel et auditif. Grâce à ce processus aperceptif, l’être humain a, entre autres, la capacité d’enregistrer des traces mnémoniques qui peuvent être réactivées sous forme de présentations, autrement dit de souvenirs et d’images ; et ceci sans le stimulus d’une perception extérieure correspondante. Le travail de Fantz dont il a été fait mention ignore l’aperception.

Et lorsque ce dernier proclame « avoir réfuté la notion très répandue selon laquelle les nourrissons sont anatomiquement incapables de voir autre chose que des taches de lumière et d’obscurité » (souligné par moi), il a parfaitement raison. Anatomiquement ils sont en effet en mesure de voir plus que des taches. L’œil est là, prêt et disposé au travail ; il fonctionne neurologiquement, anatomiquement et physiologiquement mais sans atteindre le niveau des processus centraux, en particulier de l’activité mentale. La fonction aperceptive n’est pas encore à disposition. Elle le deviendra par l’expérience que constitueront les échanges affectifs avec une autre personne dans l’établissement des relations objectales.

Les rapports de von Senden soutiennent cette thèse ; tous ses comptes rendus de cas cliniques indiquent que, pour apprendre à voir, les patients opérés doivent être engagés affectivement. Il faut naturellement tenir compte du fait que le système conceptuel de von Senden diffère fondamentalement du mien. Ses découvertes sont présentées en tant que phénomènes et il a de sérieux préjugés contre la psychologie introspective, comme le prouve cette phrase : « Les arguments de ces deux auteurs m’ont de toute façon paru trop fortement teintés de psychologie introspective pour que je puisse tirer profit d’une controverse avec eux » (souligné par moi). Je crois que nous pouvons faire confiance à von Senden en ceci qu’il aura fait son possible pour rester à tout prix objectif. Cependant il se réfère déductivement aux émotions comme au « désir de voir », au « courage et à la gaieté » et déclare : «… sa (celle du patient) volonté doit alors être encouragée aussi fortement que possible dans cette direction. Et cette direction sera normalement plus facile à maintenir dans la mesure où l’on donnera une nouvelle forme à la satisfaction de ses besoins quotidiens » (souligné par moi). Dans ses conclusions, il dit : «… l’adaptation du patient à son nouvel environnement prend une forme hautement dramatique et mène à des conflits violents ». Et encore : « Car le patient a besoin de cette activité et de cette tension émotionnelle. »

Le travail de von Senden a inspiré une intéressante série d’études par Riesen (1947) sur les conséquences de la perte de la vue chez l’homme et le chimpanzé20. Aussi bien dans les observations et les expérimentations de Fantz que de Riesen, le rôle des émotions dans la perception est ignoré. Le lecteur se souviendra que pour ma part je considère que, pour ce qui est des relations objectales, les émotions constituent le stimulant le plus puissant pour l’apprentissage. Il est évident par exemple que, dans les cas cités par von Senden, la capacité de voir s’acquiert lentement par un apprentissage dans le cadre des expériences affectives fournies par des relations objectales.

Les diverses expériences et observations sur les débuts de la perception que j’ai discutées (celles de von Senden et les miennes y comprises) se réfèrent à la conjonction des processus mentaux archaïques avec une seule modalité sensorielle, la vue. Qu’en est-il des autres sens ? Dans le matériel amassé par von Senden, nous avons déjà remarqué qu’ils sont également impliqués : dans les jours suivant l’opération, les patients sont incapables de faire la différence entre les sensations visuelles et celles provenant d’autres secteurs du sensorium. Mais si tel est le cas, où donc commence réellement la perception en tant que telle ?

La cavité primitive : considérations psychanalytiques

Dans les pages précédentes, nous avons avancé qu’à la naissance le bébé ne répond en fait qu’aux sensations émanant de son propre corps (en d’autres termes, aux sensations proprioceptives et cénesthé-siques), et qu’il est protégé de l’intrusion des stimuli extérieurs par son seuil perceptif élevé. Le travail de von Senden nous a montré que lorsque les stimuli envahissent l’œil avant qu’il n’ait appris à voir (c’est-à-dire à percevoir ce qu’il voit), ils ne sont pas significatifs. De plus, la sensation est aussi généralisée, extensive et non localisée que les perceptions cénesthésiques internes et elle ne s’en distingue pas.

Il y a cependant une zone perceptive qui fonctionne avec une grande spécificité dès la naissance. Dans cette zone, les organes sensoriels destinés aux stimuli extérieurs rencontrent les récepteurs sensoriels de stimuli internes. Il s’agit de la bouche et de la cavité orale. À la naissance déjà, et même chez le fœtus (Minkowski, 1922, 1924-1925, 1928 ; Hooker, 1939, 1942, 1943, 1952) une réponse à la stimulation peut être démontrée dans et autour de la bouche. Toute stimulation de la partie externe de la région buccale provoque immanquablement un comportement spécifique qui consiste en une rotation de la tête vers le stimulus suivie d’un mouvement de happement des lèvres. Chez l’enfant nourri au sein, cette réponse se manifeste par la prise du mamelon en bouche. J’ai donné à ce comportement le nom de « fouissement », réflexe dont j’ai parlé dans plusieurs de mes publications précédentes, et j’ai avancé l’hypothèse selon laquelle il repose sur un mécanisme inné de décharge, possédant valeur de survie.

Aucun réflexe n’est sûr à la naissance. Celui du fouissement est parmi les moins incertains, le cédant de peu au réflexe de préhension qui consiste à fermer la main lorsque la paume en est stimulée. Il faut noter que le réflexe du fouissement combiné avec la succion représente le seul comportement dirigé du nourrisson à la naissance. Ceci inclut le sucement des doigts et vient à l’appui de l’hypothèse de Hoffer (1949, 1950) sur la relation main-bouche. Il est possible que tous les réflexes qui nous sont familiers (y compris le fouissement et la préhension) soient peu sûrs à la naissance du fait qu’ils sont provoqués par des stimuli extérieurs qui ne peuvent encore passer la barrière de protection (voir chap. III). Mais lorsque le mamelon emplit la bouche du nourrisson et que le lait coule dans son pharynx, les récepteurs sensoriels de stimuli internes aussi bien qu’externes sont stimulés simultanément. Cette stimulation combinée et cumulative semble provoquer une réponse beaucoup plus sûre et conséquente : le bébé commence à sucer et à avaler ce qu’il a sucé.

Sous l’angle perceptif, la cavité orale, y compris le pharynx, représente à la fois l’intérieur et l’extérieur ; elle est équipée pour les perceptions intéroceptive et extéroceptive et fonctionne en conséquence. Du fait qu’à la naissance les réflexes situés dans la cavité buccale sont les plus spécifiques et les plus sûrs ; du fait que ces réflexes déclenchent le seul comportement dirigé bien qu’inintentionnel chez l’homme, j’ai émis l’hypothèse que toute perception débute dans cette cavité, pont primitif entre la réception interne et la perception externe.

Cette thèse a été corroborée par certaines hypothèses avancées et élaborées par Lewin (1946, 1948, 1950, 1953 a, 1953 b), et d’autres proposées par Isakower (1938, 1954). Ce dernier (1938) a étudié la psychopathologie de l’assoupissement. Il a conclu sur la base de ses observations cliniques sur les adultes que la combinaison cavité orale-main sert probablement de modèle à la première structure du moi après la naissance. Il présume de plus qu’il est possible que les sensations de la cavité buccale fusionnent avec celles du tissu cutané externe. J’estime que cette triple source de sensations et d’expériences constitue un noyau du moi, selon l’heureuse expression de Glover (1930, 1932, 1933, 1943).

Lewin (1953 a) cite un auteur d’après lequel « la cavité originelle pourrait bien être l’intérieur de la bouche telle qu’elle est découverte et perçue par le doigt du nourrisson » (p. 188). Je suis d’accord avec cette formulation dans la mesure où elle ne concerne que la sensation médiatisée par l’intérieur de la bouche. Par contre, je ne partage pas l’avis de Lewin lorsqu’il soutient que le doigt du nouveau-né est capable de découvrir et de percevoir. Comme je l’ai déjà dit, le seul organe capable de perception dans la première semaine est la cavité orale (et même là on ne peut être sûr qu’il s’agisse vraiment de perception en tant que telle et non de réception, stade précurseur de la perception). Le nourrisson répond par une séquence spécifique de comportement lorsque quelque chose est introduit dans sa cavité orale, que ce soit le mamelon, des aliments ou un doigt. Ce comportement correspond aux observations cliniques d’Isakower sur les sensations du moi pendant l’endormissement. Les hypothèses selon lesquelles les sensations orales de crissement sablonneux (ressenties durant l’endormissement) représentent des traces mnémoniques archaïques d’une première ébauche de perception sont très convaincantes. Les sensations visuelles diffuses, vagues et inadéquates décrites par les opérés de von Senden les soutiennent. On peut s’attendre à ce que les premières sensations externes dans le champ tactile soient aussi erronées que celles des patients de von Senden dans le domaine visuel. Il est tout aussi convaincant de voir les sujets d’Isakower décrire des sensations orales comme « de sable crissant », que d’entendre les patients opérés de von Senden décrire des sensations visuelles « comme une odeur de vernis »x. 21

Je soutiens que la cavité orale avec la langue, les lèvres, les joues, les voies nasales et le pharynx est la première surface à être utilisée dans la vie pour une exploration et une perception tactiles. Elle est particulièrement bien dotée pour cela puisque les sens du toucher, du goût, du chaud et du froid, de l’odorat, de la douleur et même de la sensibilité profonde impliquée dans l’acte d’avaler y sont représentés. J’insiste sur le fait que toute perception passant par le canal de la cavité orale est encore une perception par contact et par conséquent fondamentalement différente de la perception à distance, telles les perceptions visuelle et auditive.

De la perception par contact à la perception à distance

Il est évident que le passage de la perception par contact à la perception à distance, de la perception tactile à la perception visuelle, est de toute première importance pour le développement du nourrisson. Et ce passage se fait par l’intermédiaire des relations objectales. Nous avons déjà indiqué comment l’enfant fixe le visage de sa mère pendant l’allaitement21. Par conséquent, lorsque l’enfant tète, il crissement, l’odeur de vernis impliquent quelque chose de déplaisant. Ceci devient évident sous une forme extrême dans le cas du patient numéro 17 qui, quatre jours après avoir été opéré, ne pouvait garder les yeux ouverts en raison de son intolérance à la lumière.

Les personnes sensibles au son reconnaîtront facilement les sensations déplaisantes (de nature non musicale) qui accompagnent un volume excessif de sons musicaux produits par exemple par un chœur important dans un espace clos. Elles entendent en même temps que la musique comme un bruit de galets entrechoqués ou le bruit sibilant des vagues qui se retirent sur le sable. Ce phénomène appartient à la catégorie appelée « recrutement » en neurologie. J’imagine également que les manifestations du genre des lignes lumineuses dentées que les personnes sujettes aux migraines voient pendant leurs crises appartiennent au même ordre de phénomènes. Ces phénomènes peuvent-ils être une réponse à une surcharge de stimuli sensoriels ? Est-il possible que ce processus sensoriel apparaisse comme une présentation visuelle sans contenu idéationnel ou représentationnel comme c’est le cas pour le bruit de galets entrechoqués et la sensation de crissement dans la bouche dans les deux exemples antérieurs ? Dans les trois cas, le tactile, l’auditif et le visuel, la sensation est non représentationnelle ; la qualité sensorielle en est déformée et ressentie comme quelque chose de déplaisant, à la limite d’une paresthésie. Ce qui peut à son tour nous faire penser aux fourmis que l’on sent dans un membre où la conduction nerveuse a été interrompue par la pression. Le membre est froid et engourdi et les fourmillements annoncent le retour de la sensation. Ils indiquent que la conduction nerveuse n’est pas complètement rétablie et ne peut par conséquent faire face de façon adéquate aux stimuli, comme ce serait le cas en des circonstances normales ; et c’est en raison même de cette conduction interrompue que les stimuli normaux deviennent une surcharge.

1. À la naissance et dans les semaines qui suivent, téter assure la survie et est le mieux intégré de tous les actes dirigés – nous pourrions même dire le seul – bien sent le mamelon dans sa bouche en même temps qu’il voit le visage de sa mère. Une fusion de la perception par contact et de la perception à distance s’opère donc ici, et celles-ci deviennent partie intégrante d’une même expérience. Cette fusion ouvre la voie à un passage graduel de l’orientation par le toucher vers une orientation par la perception à distance. Le facteur expérientiel dans ce passage est que pendant la tétée, lorsque par exemple l’enfant perd le mamelon et le retrouve, le contact avec la perception gratifiante est perdu et retrouvé à plusieurs reprises. Pendant l’intervalle entre la perte et le recouvrement du contact, l’autre élément de l’unité perceptive complète, la perception à distance du visage, reste inchangé. Au cours de ces expériences répétées, l’enfant commence à compter sur la perception visuelle qu’il ne perd jamais ; elle s’avère la plus constante et par conséquent la plus gratifiante des deux1.

Cette différence entre les deux modes de perception (le toucher oral discontinu d’une part, la perception visuelle, sûre, continue mais non contiguë d’autre part) a probablement une signification encore plus fondamentale que l’établissement de la perception visuelle comme la modalité perceptive la plus importante chez l’homme. J’estime que nous avons affaire ici aux tout débuts de la constance objectale (Hartmann, 1952) et de la formation d’objet. Après ce commencement modeste, les relations objectales, conscientes aussi bien qu’inconscientes, se développent progressivement dans les mois et les années à venir, englobant non seulement les autres modes perceptifs mais également le vaste éventail des fonctions psychologiques.

Réaliser que les divers modes de perception (que nous appelons généralement nos cinq sens) sont dans une large mesure inopérants au début de la perception en tant que telle et nécessitent un apprentissage, ouvre de nouvelles voies de recherche. Dans le cas de la perception visuelle, nous avons pu voir que les modes perceptifs se suivent dans un ordre génétique de sorte que la perception à distance (visuelle) se développe après la perception par contact (tactile orale). Ceci pourrait être (comme chez certains mammifères) une fonction de maturation. Chez l’homme, cependant, nous avons pu démontrer cette séquence génétique qui débute avec l’allaitement, ainsi que le que n’étant pas un acte volitif. Je considère que le lien entre l’acte de téter, principal moyen d’assurer la survie, et la première situation d’apprentissage pour la perception visuelle chez l’homme est d’une importance capitale.

1. Erikson parlerait de l’expérience du contact oral comme d’une fonction modale de zone dont l’attribut principal est l’ingestion. Il est intéressant de constater que cet attribut zonal devient le signe distinctif de toute fonction pendant la phase orale. J’ai eu l’occasion d’en discuter (1935 6), lui donnant le nom de cavité perceptive ou perception primaire. Ceci s’applique également à la perception visuelle.

rôle de l’apprentissage, du développement et des relations objectales au cours du passage de la perception par contact à la perception à distance.

Cette découverte m’a poussé à examiner l’hypothèse de travail que le développement (aussi bien dans le domaine de la perception que dans d’autres sphères de la croissance psychologique) est soumis à la « loi biogénétique fondamentale » de Haeckel (formulée par Fritz Muller, 1864) selon laquelle l’organisme en se développant de l’œuf à l’état adulte retrace les stades traversés au cours de la philogenèse par ses ancêtres.

Que l’œil et la vision aient un développement relativement tardif dans l’évolution et qu’ils aient été précédés par la perception et l’orientation par contact est une vérité élémentaire. En prenant en considération le fait qu’un tel principe puisse également entrer en ligne de compte dans le développement psychologique de l’être humain, nous pouvons envisager d’étudier la séquence, le chevauchement et la fusion dans le développement d’autres modes de perception, l’ouïe, le goût, l’odorat. De nombreuses autres possibilités peuvent être considérées, dont celle d’une subdivision éventuelle de certains modes sensoriels. Ceci est particulièrement évident dans le domaine de la perception visuelle, où un observateur attentif du nourrisson peut déceler ces subdivisions au premier coup d’œil. Parmi celles-ci, citons la vision des couleurs, la perception visuelle de l’espace et des trois dimensions, celle du mouvement, une des premières à fonctionner, vraisemblablement simultanée à la perception des variations d’intensité lumineuse. Ces subdivisions ont été étudiées de façon très approfondie chez l’animal ainsi que chez l’adulte. On sait encore peu de chose sur leur séquence génétique chez l’homme.

Mes collaborateurs P. Polak et R. Emde (1964 a, b) ont entrepris, sous ma direction et mon contrôle, une étude pilote sur le début de la discrimination visuelle à trois dimensions (perception en profondeur opposée à celle de la Gestalt). Nous sommes arrivés à la conclusion que la perception en profondeur commence à jouer un rôle significatif après le troisième mois. Entre deux mois et deux mois plus vingt jours en moyenne, le nourrisson répond aux stimuli remplissant certaines qualités de Gestalt en mouvement, qu’elles soient à deux ou à trois dimensions. Après le troisième mois, l’enfant montre dans ses réponses qu’il distingue une Gestalt à trois dimensions de la projection de la même Gestalt en deux dimensions.

Nos constatations laissent aussi supposer que le passage d’une subdivision perceptive à l’autre est étroitement lié à et dépend des conditions nourricières individuelles. Car c’est la fonction nourricière qui assure la survie à ce premier stade de la vie et, par conséquent,

ses variations, même petites, exerceront une forte pression adaptative. Ceci indique de nombreuses possibilités d’investigations dans le domaine visuel, et un certain nombre de chercheurs s’y intéressent actuellement (Fantz, 1961 ; Gibson et Walk, i960 ; Wallach, 1959 ; entre autres).

Des découvertes sont également en cours pour les autres modes sensoriels. Je ne me référerai ici qu’à l’ouïe. Goldfarb (1958) expose des enfants schizophrènes à des feedbacks auditifs retardés qui les plongent dans un état de panique correspondant à une « désintégration » selon le terme de Mahler (i960). Il semble que ces enfants ressentent cette stimulation particulière comme une menace à l’intégrité de leur personne. On se demande si le développement et l’intégration des modes perceptifs ont été perturbés chez eux pendant une « période critique », et si pour cette raison l’intégration entre les divers sens n’a été réalisée que partiellement ou pas du tout. Je pressens que chez ces enfants le passage de la perception par contact à la perception à distance, et plus précisément à la perception auditive, peut avoir été retardé ou gravement perturbé au cours du développement infantile.

Le passage à la perception à distance ne remplace pas et, à plus forte raison, n’abolit pas le rôle de la perception par contact ; il ne fait que le limiter. Le gain de la perception à distance enrichit l’éventail des possibilités perceptives ; il facilite l’orientation et la maîtrise, élargit les fonctions autonomes du moi et, le moment venu, contribue fortement à établir la primauté du principe de réalité.

Jusqu’à présent, nous n’avons examiné en détail qu’un seul des centres perceptifs primordiaux, la cavité orale. À ce stade du développement, ce centre éclipse tous les autres tels la main, le labyrinthe et la surface de la peau car c’est le seul qui soit réellement intégré et par conséquent opérationnel. On pourrait dire avec quelque justesse que, comme tant d’autres animaux, l’homme aussi aborde la perception de l’environnement avec son « museau ».

On ne devrait pas oublier que des qualités émotionnelles tels le plaisir et le déplaisir ont leur part dans cette expérience perceptive, de même que des qualités dynamiques, telles l’activité et la passivité. Elles apparaissent toutes en réponse à un besoin qui provoque une tension. La satisfaction de celui-là mène à une réduction de la tension puis à la quiétude.

Mon travail avec les nourrissons et mes constatations concernant les stades successifs du développement perceptif m’ont amené à modifier légèrement les propositions psychanalytiques établies. On a assumé que le premier « objet » est le sein ; Lewin (1946) en a conclu que l’écran du rêve en est un résidu visuel et la même position a été tacitement adoptée par beaucoup d’autres en ce qui concerne le phénomène d’Isakower. J’estime que le nouveau-né n’est pas capable de percevoir à distance mais seulement par contact à travers la cavité orale. Il s’ensuit que le sein est effectivement le premier percept, mais non un percept visuel. C’est un percept de contact et plus précisément un percept de contact oral.

L’acte perceptif et les trois organes de la perception primitive

Freud (1925 a) a parlé de la perception comme d’une action conçue en termes oraux. Il a émis l’hypothèse que la perception se fait par l’intermédiaire du moi qui investit périodiquement le système perceptif de petites quantités d’énergie lui permettant l’échantillonnage de l’environnement. Le terme original allemand est verkostet qui se traduirait par « goûté » dont la connotation orale est évidente. De plus, Freud considère la perception comme un processus actif. Nous pouvons donc la concevoir comme une action, ce qui est le cas du comportement, et la décrire dans les termes introduits par Craig (1918) qui distingue les comportements appétitifs des comportements consommatoires. Cependant, le nourrisson ne distingue pas la perception primaire de la satisfaction de ses besoins. Les deux phénomènes se produisent simultanément et font partie du même événement de sorte que les comportements appétitifs et consommatoires coïncident – peut-être surtout à cause de la nature même de la perception par contact. Ultérieurement, grâce à l’acquisition de la perception à distance, un temps d’arrêt s’interpose entre l’acte perceptif et l’acte consommatoire. À partir de ce moment, la perception se limitera avant tout aux fonctions appétitives. Plus tard s’y ajouteront les fonctions défensives. Néanmoins, pour le moment, la perception devient l’auxiliaire du comportement consommatoire et reste agent de survie.

Comment fonctionne dans les trois organes secondaires (main, peau, labyrinthe) de perception rudimentaire présents à la naissance cette relation entre le caractère appétitif de la perception et celui consommatoire du comportement en quête de satisfaction ?

Commençons par la main. Quiconque a observé un bébé en train de téter sait combien la main participe activement à l’allaitement.

La main de l’enfant est posée sur le sein, les doigts bougeant lentement et continuellement pour agripper, caresser, griffer et gratter22. Dans les mois qui suivent, cette activité devient de plus en plus organisée et il semble que le rythme avec lequel le bébé ouvre et ferme sa main sur le doigt de sa mère est en quelque sorte lié au rythme de succion. Et il est frappant de voir combien ces mouvements rythmiques de la main s’organisent au cours des six premiers mois.

Ceci entraîne inévitablement l’autoperception dont le rôle ne peut être bien important au début. Il est possible que les mouvements de la main sur le sein chez le nourrisson qui tète ne soient qu’une réponse réflexe à la stimulation palmaire. Cependant, l’activité d’absorption de la bouche se communiquera, débordera très rapidement sur l’activité manuelle, et nous pouvons penser qu’elle sera perçue proprioceptivement peu de temps après. J’ai indiqué plus haut que Hoffer a discuté longuement de cette relation entre la main et la bouche chez l’enfant. Son point de vue théorique est confirmé par les données cliniques, expérimentales, neurologiques et anatomiques réunies par Tilney et Kubie (1931), et Tilney et Casamajor (1924). Ceux-ci ont démontré que les faisceaux neurologiques unissant l’estomac, la bouche, les extrémités supérieures et l’oreille interne avec le système nerveux central sont en fonction dès la naissance. Par conséquent, la stimulation de n’importe lequel de ces organes, la bouche venant en premier, déclenchera des schémas de comportement spécifiques.

Les découvertes de Hoffer se rapportent à un stade succédant à celui de la cavité perceptive. Dans un second article sur le même sujet, Hoffer (1950) a introduit le concept de la « bouche-self ». Il considère que c’est la première organisation du self, laquelle, à son avis, s’étendra progressivement à l’activité de la main. Hoffer soutient que la main libidinalise ainsi diverses parties du corps qui deviennent le « corps-self ». Je ne partage pas son opinion car je considère que la main n’est qu’un des moyens par lesquels s’accomplit cet investissement libidinal. Je discuterai dans un chapitre ultérieur des autres moyens réalisant la séparation du self du non-self.

Je suis par contre d’accord avec la proposition de Hoffer concernant la fonction coordinatrice précoce de la main et de la bouche qui contribue à l’intégration du moi et au développement de ses fonctions. C’est en cette qualité qu’elle représente un des noyaux du moi décrits par Glover (1932).

Il n’est pas plus facile de démêler les comportements appétitifs et consommatoires pour ce qui est des autres organes perceptifs fonctionnant dans la situation d’allaitement. Dans le cas du labyrinthe par exemple, nos expérimentations ont montré que vers le huitième jour un changement de position chez le nourrisson provoque les réponses de fouissement et de succion. Avant cet âge, ces réponses ne peuvent être obtenues qu’en touchant la joue du nourrisson. Soulever le bébé dans la position d’allaitement déclenche un processus dans le labyrinthe qui ne peut être perçu que proprioceptivement. Est-il nécessaire de préciser qu’il ne peut s’agir à cet âge d’une perception consciente mais d’un percept auquel l’organisme réagit à la manière d’un réflexe conditionné ?

C’est au sujet du troisième organe perceptif, la surface de la peau, que l’on sait le moins de choses. Il semble probable à la lumière des propositions avancées par M. F. Ashley Montagu (1950, 1953, 1963) qu’il joue un rôle important dans le comportement adaptatif pour la survie. Cet auteur conclut sur la base d’une série d’observations effectuées sur des mammifères (Reynier, 1946, 1949 ; Hammett, 1922) que la peau possède une signification fonctionnelle insoupçonnée pour le développement physiologique et psychologique. Des observations ont montré que chez les mammifères le léchage par la mère de ses petits active les systèmes génito-urinaire, gastro-intestinal et respiratoire. Lors d’expériences sur des rats élevés en milieu stérile, on a constaté qu’ils ne pouvaient survivre et c’est en en cherchant les causes qu’on découvrit qu’ils étaient incapables d’uriner ou de déféquer si leurs parents ne léchaient pas leurs organes génitaux. Cette expérience permit d’élever des rats en milieu stérile dès leur naissance en utilisant un bout de coton humide pour remplacer le léchage des parents. On n’a pas cherché à savoir si ces découvertes ont aussi une signification en ce qui concerne les nourrissons. Mais il faudra nous souvenir de ces observations lorsque nous discuterons dans le chapitre XIII de l’eczéma infantile.

Il apparaît donc que les sensations des trois organes perceptifs secondaires présents à la naissance (main, labyrinthe, peau) sont subordonnées au système perceptif de la cavité orale. De plus, ils opèrent encore conjointement chez le nouveau-né, la différenciation entre les divers modes sensoriels n’ayant pas eu lieu. En d’autres termes, les sensations médiatisées par eux se joignent et se mêlent de façon à être « saisies » par le nouveau-né comme une expérience situationnelle unifiée avec caractère d’absorption, d’incorporation. Chacun des organes mentionnés participe à cette expérience.

L’expérience perceptive

Cette expérience unifiée est de nature consommatoire. Elle satisfait le besoin et réduit la tension à la suite d’une période d’excitation déplaisante ; elle introduit aussi une période de quiétude caractérisée par l’absence de déplaisir.

C’est de plus une expérience répétitive puisque nous avons affaire à une réalité où ce même groupe de sensations se reproduit cinq fois et plus par jour, tous les jours, dans un même ordre, le matin, à midi et le soir tout au long des premiers mois de la vie de l’enfant, et même d’une façon ou d’une autre pendant toute sa première année et au-delà23.

Il est logique de supposer que cette expérience répétitive laisse dès le début quelque trace, un « enregistrement » dans l’esprit qui s’éveille du bébé. On ne sait à ce stade comment cette trace est conservée, comment elle est modifiée, si et comment elle influence ou colore les expériences perceptives ou gratifiantes ultérieures. Mais le fait que cette même situation se reproduise durant la plus grande partie de la première année doit nécessairement conduire à quelque forme d’enregistrement psychique ; deux phénomènes dont je discuterai plus loin semblent soutenir cette thèse.

Dès 1900 déjà, Freud avait établi que les premières traces mnémoniques pouvaient être enregistrées seulement lorsqu’une expérience de satisfaction interrompait l’excitation provoquée par un besoin interne (voir aussi Freud, 1925 a). Cette satisfaction met fin au stimulus interne responsable de l’augmentation de la tension.

Chez les adultes, la bouche, la main, le labyrinthe et la peau, situés à distance les uns des autres, médiatisent des modes perceptifs différents. Ce n’est pas le cas chez le nouveau-né. J’ai déjà mentionné dans le chapitre III que les organisations sensorielles, motrices, émotionnelles, etc., chez l’homme, se composent de deux systèmes que j’ai appelés, en me basant sur Head, Wallon et d’autres, cénes-thésique et diacritique. Les sensations du système cénesthésique sont extensives et généralement viscérales ; ses organes exécutifs sont principalement les muscles lisses et l’organisation nerveuse qui les sert comprend entre autres le sympathique et le para-sympathique. Par contre, les sensations du système diacritique sont intensives et engagent les organes sensoriels ; ces organes exécutifs sont les muscles striés et son organisation nerveuse est subordonnée au système nerveux central. Cependant, le nouveau-né dont le système diacritique ne fonctionne pas encore de façon appréciable perçoit et opère principalement au niveau cénesthésique.

Chez l’adulte, le fonctionnement cénesthésique produit des sensations de nature protopathique, qu’il ressent généralement comme très désagréables. Je donnerai pour exemple la stimulation du labyrinthe sur un bateau par forte mer qui provoque vertiges, étourdissements, nausées et finalement des vomissements. Ce n’est pas le cas du nourrisson qui supporte une bien plus forte dose de stimulations vestibulaires qui, comme nous le verrons plus tard, peuvent avoir sur ltd un effet de conditionnement. Chez l’adulte en proie au mal de mer, nous assistons à une illustration remarquable du rapport qui existe entre le labyrinthe, le tractus gastro-intestinal, la surface de la peau, la main et la bouche. Les symptômes du mal de mer sont en effet le vomissement, la diarrhée, la transpiration, la pâleur de la peau, la moiteur des paumes et une forte salivation.

Pour le nouveau-né, les sensations simultanées des quatre organes sensoriels (la cavité orale, la main, le labyrinthe et l’estomac) sont une expérience proprioceptive totale. Pour lui, tous les quatre sont médiatisés par la perception de contact. Même en ce qui concerne le labyrinthe, les changements, bien qu’étant internes, sont proches de la surface, et se produisent en réponse à une stimulation comparable au toucher. Ils doivent par conséquent être considérés comme étant de la même nature que les perceptions par contact.

J’ai discuté plus haut de la façon dont la maturation et le développement s’unissent pour amener le passage de la perception par contact à la perception à distance. J’ai insisté sur le rôle de la frustration (dans la situation d’allaitement) et sur le fait que la perception à distance du visage de la mère se différencie à partir de l’expérience unifiée que constitue la perception par contact pendant l’allaitement.

Ceci peut être confirmé par l’observation : il n’y a qu’un seul percept que l’enfant suive des yeux à distance à partir de la quatrième semaine, c’est le visage de l’adulte. Aucun autre percept visuel ne provoque cette réponse. Ainsi, l’expérience de l’allaitement, la situation de l’allaitement, n’est pas que gratifiante. Elle instaure la transition entre une perception par contact exclusive et une perception à distance, et active le système perceptif diacritique qui va remplacer graduellement l’organisation cénesthésique primitive.

Phénomènes perceptifs régressifs chez l’adulte

Ces observations sur les débuts de la fonction perceptive chez le nourrisson vont dans le même sens, je dirai même confirment certaines conclusions théoriques sur les phénomènes perceptifs régressifs observés chez l’adulte, en particulier par Lewin et Isakower. Lewin (1946) a suggéré un modèle pour la structure du rêve non seulement hautement original mais aussi cliniquement utile. D’après sa thèse, la mémoire visuelle du sein constitue 1’ « écran du rêve » sur lequel est projeté le contenu du rêve. J’ai discuté par ailleurs (1955 b) de cette contribution novatrice de même que des phénomènes importants découverts par Isakower et qui portent son nom. Quant à la caractéristique, propre au rêve, de satisfaction du désir, Lewin a basé son hypothèse sur la découverte de Freud selon laquelle la fonction du rêve est d’assurer la continuité du sommeil. Il postule que l’accomplissement de ce désir a lieu par l’intermédiaire d’une régression à l’état émotionnel d’un enfant qui s’endort repu sur le sein de sa mère24. Lewin ajoute à propos du « rêve blanc », sans images, que son contenu est en fait l’écran du rêve. Il illustre cette théorie au moyen de nombreux rêves de ses patients, théorie qui a depuis été confirmée sur une vaste échelle.

L’écran du rêve dérive d’un percept visuel, d’une perception à distance. Lewin le sous-entend dans plusieurs de ses publications sur ce sujet. S’étant intéressé au rêve qui est fait principalement de traces mnémoniques de percepts visuels, il était à prévoir que pour lui l’écran du rêve serait aussi fait d’une trace mnémonique visuelle, fût-elle archaïque.

Le point de vue d’Isakower est différent. Les phénomènes dont il parle sont généralement des perceptions par contact et les sensations visuelles l’exception. Ce qui de nouveau était à prévoir puisque les observations d’Isakower se réfèrent au stade précédant l’endormissement pendant lequel les investissements n’ont pas encore été retirés complètement de la représentation des organes sensoriels périphériques (la peau, la main et la bouche), ni des représentations des processus haptiques médiatisés par ces organes (Spitz, 1955 b). Certains de ses patients rapportèrent qu’en cours d’endormissement ce qu’ils ressentaient participait de la bouche, de la surface de la peau et des perceptions tactiles de la main ; ces sensations se produisaient souvent aussi lorsqu’ils avaient de la fièvre. Les sensations étaient vagues, semblaient se rapporter à quelque chose de vidé ou peut-être de sec et de sablonneux, de mou et comme emplissant la bouche ; ce quelque chose se manifestait en même temps comme un effleurement de la peau du corps, et en même temps comme tripoté par les doigts. Ces sensations étaient parfois perçues visuellement comme floues, indéfinies, rondes, énormes lorsqu’elles se rapprochaient pour se réduire soudain à presque rien !

Les observations d’Isakower suggèrent que deux sortes de représentations psychiques ont lieu pendant la perception. La première est cette forme de représentation dont nous parlons en psychologie en terme de « percept » ; elle est médiatisée par nos organes des sens, elle a un contenu graphique qui peut être décrit objectivement et peut soit inclure soit ne pas inclure la représentation de l’organe sensoriel lui-même.

La deuxième représentation est plus vague et tient davantage de la sensation ; elle contient peut-être une présentation du processus sensoriel lui-même et de ce qui en découle. Cette seconde catégorie de représentation ne devient consciente que lorsque des circonstances particulières dirigent l’attention vers le processus plutôt que vers le percept de l’organe sensoriel. Ceci est discuté par W. Hoffer (1949) de même que par M. B. Bender (1952)’.

Les sensations bizarres qui accompagnent l’anesthésie dentaire sont typiques de ce genre d’expérience. La région anesthésiée (c’est-à-dire le pli nasolabial, la lèvre, l’intérieur des joues, le palais) est ressentie comme beaucoup plus volumineuse et comme un corps étranger. Ces sensations peu familières qui se rapprochent de la paresthésie nous rendent le processus perceptif présent à travers l’absence de fonctionnement. Lorsque le pli nasolabial, le palais, la lèvre se sont engourdis et que nous les touchons avec le doigt ou la langue, les processus haptiques qui se produisent dans l’organe non anesthésié ne reconnaissent pas la configuration anatomique familière. Ceci est dû au fait que toucher nos lèvres est pour notre mémoire une expérience sensorielle combinée de la lèvre et du doigt. Lorsque la lèvre est anesthésiée, un élément de la sensation qui devrait se produire dans la région labiale est déformé ou inexistant.

À ce propos, les expérimentations de von Holst et Mittelstaedt (1950) sur le principe de réafférence sont une excellente illustration 25

expérimentale de la représentation psychique des processus perceptifs.

De telles considérations nous amènent à penser que les traces mnémoniques, tout au moins celles des perceptions corporelles, sont déposées sous forme d’une configuration avec des qualités de Gestalt. Il ne faut pas oublier qu’en termes de Gestalt ce n’est pas uniquement la Gestalt visuelle qui jouit de ces qualités ; les psychologues de la Gestalt affirment par exemple que la mélodie les possède aussi.

Si cette hypothèse (que j’ai avancée il y a une trentaine d’années à propos de la nature des associations libres en psychanalyse) est exacte, cela voudrait dire que le souvenir d’un percept ne devient conscient que lorsqu’il y a clôture de la Gestalt. Lorsque cette clôture est empêchée par la suppression d’une portion suffisamment grande de la Gestalt, ce qui est le cas pendant l’anesthésie, la reconnaissance ne se fait pas. Au lieu de cela, une trace mnémonique de plus se dépose, celle d’une expérience inconnue jusqu’alors.

Ce processus trouve un parallèle évident dans l’association libre en psychanalyse. Les souvenirs du patient demeurent sans signification jusqu’au moment où la reconstruction analytique ou une interprétation font surgir la partie manquante de la Gestalt. Les analystes connaissent bien l’éclair soudain d’insight et de reconnaissance qui accompagne de telles interprétations. Il est normal que le patient perde ce sentiment de découverte en quelques jours car la Gestalt reconstituée avait en fait toujours été là, partie inconsciente mais efficace de sa substance psychologique. L’ « interprétation-clôture # replace la partie manquante à sa juste place comme si elle avait toujours été là. Avant cette réintégration, elle exerçait son influence en dehors du contrôle du moi conscient et n’était régie que par le principe de plaisir et de déplaisir. Une fois réintégrée dans le fonds des souvenirs conscients, elle sera soumise au régime du moi et du principe de réalité. Cette proposition, bien que loin de constituer le processus thérapeutique dans son ensemble, me semble une explication valable de l’efficacité d’une interprétation analytique émotionnellement juste.

De plus, la proposition sur la qualité de Gestalt des traces mnémoniques (dont les associations libres) et la nécessité de la compléter, pour les rendre conscientes, rejoint une ancienne thèse de Freud, celle des différents enregistrements d’un même contenu par divers lieux psychiques (Freud, 1915 a). Par la suite, Freud a écarté cette hypothèse en faveur d’une proposition dynamique de surinvestissement de la présentation. Mais comme c’est le cas pour bon nombre de ses idées à moitié abandonnées par la suite, il me semble que, vue sous un jour nouveau, son hypothèse est non seulement viable mais utile pour notre compréhension de la perception, de la mémoire, des processus mentaux et de l’efficacité thérapeutique.

Le phénomène d’Isakower nous aide justement à l’envisager sous ce jour nouveau. Les sensations décrites par ses patients ressemblent beaucoup à celles dont j’ai parlé à propos de l’anesthésie dentaire. Mais sans l’anesthésie, comment pouvons-nous expliquer la disparition d’une partie de la Gestalt-mémoire durant le processus d’endormissement ? Dans un article sur l’endormissement et le réveil (Spitz, 1936 b), j’ai avancé l’hypothèse selon laquelle, pendant le processus d’endormissement, l’investissement se retire progressivement de la périphérie et des organes périphériques sensoriels. J’ai eu recours à cette occasion à un modèle emprunté à l’hydrostatique pour expliquer ce qui se produit lorsque le niveau des investissements pulsionnels s’abaisse. Certains secteurs de l’appareil sensoriel restent investis parce que le niveau est encore assez élevé pour les approvisionner en énergie. Au même moment, d’autres secteurs ont déjà perdu leur charge énergétique et émergent du flot des investissements pulsionnels en baisse. Ainsi, pendant que les domaines visuel et olfactif ont déjà perdu leur sensibilité, d’autres sont encore en fonction. Ces derniers peuvent en vérité paraître médiatiser des sensations de nature différente et réagir plus fortement (c’est-à-dire à des stimuli plus faibles) qu’à l’état de veille ; ils semblent qualitativement et quantitativement modifiés dans leur sensibilité. Je me suis aussi servi de cette thèse pour expliquer l’augmentation de sensibilité de certains secteurs de la perception sensorielle. Ceci est par exemple très caractéristique du stade d’excitation de l’anesthésie générale. J’ai mentionné en son temps la perception de la douleur et la perception auditive et on peut se demander si ces secteurs se réfèrent à des modalités sensorielles plus primitives et plus archaïques qui seront les dernières à être abandonnées au cours de ce retrait régressif des investissements.

Notons que cette discussion de la représentation du processus perceptif au stade de l’endormissement ne se réfère pas au travail de Silberer (1911) sur la représentation symbolique. Celui-ci a postulé que la représentation symbolique des processus mentaux constitue souvent le contenu manifeste des hallucinations hypnagogiques et hypnopompiques. La représentation symbolique ne joue aucun rôle dans le phénomène d’Isakower qui consiste en traces de sensations éprouvées pendant la période d’allaitement. La sensation nue se répète sans que la censure ne fasse aucun effort pour réaliser l’élaboration secondaire qui la rendrait conforme aux exigences de l’intelligibilité et de la logique et, en fin de compte, à celles du principe de réalité. Dans l’écran du rêve de Lewin, de tels efforts sont discernables lorsque l’expérience visuelle est traduite en quelque chose qui a un sens.

Mes observations sur le développement infantile appellent une modification des idées de Lewin et d’Isakower. Leurs propositions ont été établies par extrapolation à partir de rêves d’adultes et de sensations hypnagogiques et d’états précédant l’endormissement. À mon avis, ces extrapolations et les conclusions qui en découlent sont correctes sauf quant au degré de régression que ces phénomènes indiquent. Aussi bien Lewin qu’Isakower ont basé leurs propositions sur l’hypothèse de Freud selon laquelle le premier objet est le sein. Ils en conclurent que dans le rêve la régression au sein serait indiquée par le contenu du rêve. Dans l’ensemble, le rêve a un contenu visuel et les exemples de Lewin à l’exception du rêve blanc, sans images, sont visuels. L’observation directe montre cependant que le premier percept visuel structuré à se cristalliser à partir « des diverses variétés de luminosités vagues, sans forme ni dimensions » (von Senden, 1932) est le visage humain.

Comme je l’ai dit plus haut, jusqu’à l’âge de trois mois et même plus tard, un bébé qui tète regardera le visage de sa mère et non son sein. C’est un fait d’observation. L’enfant ne regarde pas le sein de sa mère lorsqu’elle s’approche de lui mais son visage ; et il continue à le fixer même lorsqu’il a le mamelon en bouche et manipule le sein. Il ne cesse de le fixer dès l’instant où sa mère arrive et jusqu’à son départ.

Par conséquent, je modifierai aussi la proposition d’Isakower de la façon suivante : du point de vue visuel, le phénomène d’Isakower ne représente pas le sein qui se rapproche mais plutôt un visage perçu visuellement. Le phénomène tactile que rapporte Isakower – la bouche percevant quelque chose qui est également ressenti sur la peau du corps et manipulé par les doigts – correspond à l’expérience du contact tactile avec le sein par l’intermédiaire de la bouche, de la cavité orale, de la main et de la peau. Le phénomène d’Isakower doit être considéré comme une expérience totale, comme une synes-thésie de plusieurs organes sensoriels.

Ainsi donc, la cavité orale constitue le berceau de la perception et les traces mnémoniques non modifiées de ces perceptions constitueront la substance et la majeure partie du phénomène d’Isakower. Modifiées et élargies, elles seront aussi instrumentales pour la médiation des traces mnémoniques ultérieures qui deviendront le moule de l’écran du rêve de Lewin. Dans l’écran du rêve, nous avons la perception amblyopique du visage par le bébé ; dans le phénomène d’Isakower, la perception tactile synesthésique de la cavité orale, de la main et de la peau26.

Alors que le phénomène d’Isakower est une réactivation du souvenir des premières perceptions par contact, l’écran du rêve, lui, évoque les premières perceptions à distance. L’élaboration, le développement et l’établissement de ces perceptions originelles feront l’objet de chapitres ultérieurs.

Les affects et l’émergence de la perception

J’ai essayé surtout jusqu’à présent de familiariser le lecteur avec les observations concernant ce stade archaïque du développement que moi-même et d’autres avons amassées au cours des ans, et qui ont jusqu’ici soulevé si peu d’intérêt. J’ai délibérément évité dans les chapitres précédents de m’occuper du rôle des affects au cours de ce premier développement ; mais une place importante leur sera consacrée par la suite dans cet ouvrage étant donné qu’ils sont observables et diversifiés.

Il est vrai que chez le nouveau-né les affects ne sont observables qu’à l’état archaïque ; les appeler « affects » est difficilement justifiable et c’est la raison pour laquelle j’ai parlé d’excitation avec une qualité négative et, en contrepartie, de quiétude – qui relèvent toutes deux des précurseurs de l’affect.

La nature fruste de ces précurseurs d’affects ne les en rend cependant pas moins efficaces. La pression exercée par ces expériences archaïques peut être brutale mais elle pousse à l’adaptation. C’est dans les cas extrêmes qu’on réalise jusqu’où peut aller cette brutalité. Du fait que tous les nouveau-nés poussent un cri à la naissance, nous considérons ce détail comme normal et peu important. On réalise rarement que cette première manifestation vocale constitue en même temps un effort déchirant d’inspiration pour ne pas étouffer.

Dans cet exemple, le besoin et sa satisfaction sont tellement évidents qu’il est impossible de ne pas les voir. En étudiant la genèse on pourrait nous répliquer que la plupart des bébés n’ont jamais vu de sein mais seulement des biberons. Le concept du « sein » de Lewin n’est en fait que le signe de la totalité de l’expérience orale comme je l’ai élaborée plus haut. Que l’objet nourriture soit médiatisé par le sein de la mère ou une tétine en caoutchouc, l’élément essentiel de l’expérience cavitaire demeure (bien qu’évidemment la tétine ne puisse transmettre cette réciprocité spécifique de la réponse humaine). De plus, même quand la mère nourrit son bébé au biberon, son visage fournit encore le facteur visuel, ses mains et son corps l’expérience tactile qui participent de l’écran du rêve de Lewin et du phénomène d’Isakower. Mais le « progrès » que rien n’arrête a réussi à surmonter ces derniers vestiges de relations humaines entre la mère et l’enfant en inventant le support pour biberon et le craddleboard. Je serais curieux de savoir ce qu’il adviendra des rêves d’une génération élevée de cette façon.

des premières perceptions du nourrisson, je me suis rendu compte qu’elles naissaient comme une fonction du besoin et de sa satisfaction. Pendant le rythme nycthéméral de la vie du nouveau-né, les besoins réapparaissent sous une forme ou sous une autre de façon répétée, à de brefs intervalles. Ils ne sont pas toujours satisfaits immédiatement.

Les délais fréquents entre la perception d’un besoin et sa satisfaction jouent un rôle de première importance dans le développement adaptatif. La frustration qui découle de ces délais est à l’origine du comportement adaptatif et donc du plus important de ses mécanismes : les traces mnémoniques et la mémoire.

En discutant de l’épreuve de la réalité, Freud (1925 a) souligne qu’ « il ne s’agit maintenant plus de savoir si le moi doit ou ne doit pas accueillir telle perception (un objet) mais si telle de ses représentations peut également se retrouver par la perception, c’est-à-dire dans la réalité ». Il dit encore quelques lignes plus loin : « On ne se livre à cet examen de la réalité que parce que des objets qui, autrefois, avaient été cause de réelles satisfactions, ont été perdus s27.

Au premier stade de développement de la perception, dans ce que j’appellerai la perception primaire médiatisée par la cavité orale, nous assistons à un constant flux et reflux des deux affects primaires, celui du déplaisir et celui du plaisir, au rythme alterné d’un besoin croissant et de sa satisfaction.

Chez le nouveau-né, la région orale et la cavité orale remplissent deux fonctions totalement différentes, l’une et l’autre d’importance capitale pour la survie. La première est l’incorporation qui assure la survie physique de l’individu. La seconde est la perception qui commence chez le nourrisson aussi à l’extrémité rostrale, dans la région orale et la cavité orale. À partir de là, la perception se ramifiera en cinq modalités exécutives, le toucher, le goût, l’odorat, la vue et l’ouïe. Par conséquent, la représentation centrale de la région orale et péri-orale devient l’organisation adaptative la plus importante pour la survie de l’espèce. Il n’est donc pas étonnant qu’elle devienne le champ d’activité des premiers processus dynamiques et de la première activité pulsionnelle, les signes observables de cette activité étant les affects dont j’ai parlé plus haut.

Il s’ensuit logiquement que le développement ultérieur de la perception est étroitement lié à l’affectivité. Cela est évident si l’on considère les diverses étapes du développement et leur séquence dans la genèse de la perception à distance, de la discrimination diacritique et de la réponse par le sourire. Comme nous le verrons plus loin, l’affectivité ouvre la voie au développement de la perception comme à celui de toutes les autres fonctions.

Indépendamment de mes constatations, des expérimentations avec des adultes (Bruner et Goodman, 1947 ; Levine, Chein et Murphy, 1942 ; Sanford, 1936, 1937) ont montré que le besoin (qui fait naître l’affectivité) envahit et déforme la perception et transforme la réalité en quelque chose qui ressemble à la réalisation du désir. Ceci n’est bien sûr que la limite extrême de l’éventail de l’influence de l’affectivité sur la perception. Tout psychanalyste confirmera le fait que la perception est constamment influencée par l’humeur affective prévalente du sujet, sans pour cela conduire nécessairement à la réalisation effective du désir. L’affectivité colore la perception, elle la rend plus ou moins importante et charge les divers percepts de valence. Dans la scotomisation par exemple (Laforgue, 1930), elle rehausse certains percepts et en exclut d’autres. En fin de compte, les affects déterminent les relations entre la perception et la connaissance.

C’est la raison pour laquelle, dans le cadre des sciences naturelles, on essaye d’éliminer le rôle des affects et de réduire la perception à la lecture d’une échelle. Cette méthode que je considère comme réductionniste a donné des résultats étonnants pour les sciences physiques ; on l’a même baptisée « La méthode scientifique ». Mais lorsque cette méthode de mensuration et de quantification est appliquée sans discernement à l’être vivant, et en particulier à l’homme, elle ne peut qu’arrêter les progrès de la connaissance. Ceci nous rappelle la plainte de saint Augustin placée en exergue du chapitre II. Chez l’être vivant et en particulier chez l’homme, l’affectivité, et l’affectivité seule, peut expliquer le comportement et les événements psychologiques. Et l’affectivité a jusqu’à présent défié toute mensuration.


18 Le Moi et le Ça, Essais de psychanalyse, Payot, 1963, p. 193 tr. Jankélévitch.

19 Nidifuge (anglais precocial, du latin praecox, précoce) désigne les animaux dont la progéniture naît couverte de duvet et capable d’assurer sa survie.

Nidicole (anglais altricial, du latin altrix, nourricier) est le terme zoologique caractérisant l’espèce dont la progéniture naît dans un état de dépendance et d’immaturité telles qu’elles nécessitent qu’on prenne soin d’elle et qu’on la nourrisse pendant quelque temps.

20 Ces expérimentations passionnantes conduisirent à beaucoup d’autres découvertes du plus haut intérêt. Elles démontrèrent par exemple que des singes privés de la vue pendant quelques semaines manifestaient moins d’intérêt pour les objets décorés que les singes nouveau-nés (Riesen, 1947). Pour une discussion de ces découvertes dans un cadre génétique, voir Spitz (1959).

21 Je pense que certaines propositions contenues dans mon article The Derailment of Dialogue (1964) pourraient nous aider à mieux comprendre ces sensations. Nous pourrions nous demander par exemple si la « sensation de crissement dans la bouche » (Isakower, 1938), l’enregistrement des couleurs « comme nous sentons une odeur de vernis » (von Senden, 1932) ne représenteraient pas une surcharge de stimuli dans deux domaines sensoriels différents, le tactile et le visuel. La sensation de

21 Je pense que certaines propositions contenues dans mon article The Derailment of Dialogue (1964) pourraient nous aider à mieux comprendre ces sensations. Nous pourrions nous demander par exemple si la « sensation de crissement dans la bouche » (Isakower, 1938), l’enregistrement des couleurs « comme nous sentons une odeur de vernis » (von Senden, 1932) ne représenteraient pas une surcharge de stimuli dans deux domaines sensoriels différents, le tactile et le visuel. La sensation de

22 C’est l’homologue chez l’homme de ce qu’on appelle chez les mammifères « mouvements de pression » (angl. pressure movements) (Spitz, 1957).

23 L’essence de ces arguments découle de la pensée de Freud sur l’impuissance initiale du nouveau-né comme source originale de tout motif moral. Ce qui a été élaboré dans divers domaines par Bernfeld (1925), A. Balint (1954), Benedbk (1952), etc.

24 Il s’agit là de reconstructions hypothétiques. Dans un récent article (1961), Stern considère qu’il est improbable que le phénomène d’Isakower (et par conséquent l’écran du rêve de Lewin) puisse constituer une régression au souvenir béat de la tétée (dont j’aimerais mieux parler en termes de réduction de tension et de quiétude).

Tout au contraire, il soutient qu’il s’agit d’une régression à des traces mnémoniques de déprivation, toujours à propos de l’allaitement. C’est évidemment une idée plausible, ne serait-ce que parce qu’une expérience investie de déplaisir est plus apte à laisser des traces dans la mémoire qu’une expérience investie de plaisir. Cependant, une régression à des traces mnémoniques investies de déplaisir sous-entend une fixation. Je n’objecte pas non plus à une telle interprétation : ce qui me paraît essentiel est la régression à la situation d’allaitement. Mais il sera difficile de déterminer s’il y a régression à un état de béatitude ou à un état de déprivation pour la simple raison que le phénomène d’Isakower, l’écran du rêve de Lewin et les observations de Stern se réfèrent tous à l’adulte de sorte qu’une élaboration secondaire selon l’historique de chaque individu a déjà eu lieu. Il n’est donc pas surprenant, si on se place à ce point de vue, qu’un état d’anxiété aiguë et de terreur puisse se manifester ; ce même phénomène se produit lorsqu’il s’agit de rêves culpabilisants tels ceux se rapportant à l’inceste. De plus, qu’est-ce qu’une régression à la situation d’allaitement si ce n’est un retour fantasmatique vers la situation incestueuse archaïque ?

25 Voir Appendice pour l’explication par Piaget de la « permanence affective ».

26 Cette explication, bien que modifiant légèrement la proposition de Lewin, décourage toute discussion spécieuse car, à notre époque d’alimentation automatisée,

27 La négation, Rev. fr. psychanal., 7, 1934, p. 176, trad. H. Hoesli.