Chapitre VI. Plasticité de l’appareil psychique infantile

C’est pendant la première année que le développement de l’être humain offre le plus de plasticité. L’homme naît avec un minimum de schémas du comportement préformés et il lui faut acquérir au cours de sa première année des facultés d’adaptation dans d’innombrables domaines. La pression adaptative est puissante, le développement du nourrisson rapide et parfois tumultueux. Jamais plus, tant ne sera appris en si peu de temps.

Pendant cette période, l’enfant traverse plusieurs stades, chacun d’eux apportant un changement fondamental sur le précédent. L’apparition de la réponse par le sourire marque la fin du premier de ces stades, celui de la non-différenciation, qui représente aussi le plus haut degré d’impuissance du nouveau-né. J’estime que cette impuissance même est une des raisons de la plasticité de l’appareil psychique infantile. Une autre raison en est l’absence, du moins pendant les six premiers mois, d’une organisation du moi solidement établie et d’un fonctionnement sûr.

Après le stade d’impuissance totale et de passivité des trois premiers mois, l’enfant traverse une période d’exploration, d’essais et élargit son domaine. Ces essais consistent en échanges et interactions constants avec le préobjet. Non que ces échanges aient été absents précédemment mais ils ont acquis de nouvelles caractéristiques du fait que l’enfant a atteint un niveau d’activité dirigée et d’action structurée. À présent, des schémas complets d’action s’échangent entre le nourrisson et le futur objet libidinal et c’est ainsi que l’enfant essaie et établit les frontières de ses capacités du moment. Il élargit petit à petit son territoire dans les limites duquel il traduit la pression exercée par ses pulsions agressives et libidinales en actions dirigées.

Les stades de transition

On dit en chimie de la formation d’un composé à partir d’éléments qu’elle se passe in statu nascendi, car à ce stade le composé est instable. Ce n’est pas jouer sur les mots que de dire de l’enfant bien que déjà né qu’il est encore in statu nascendi pendant sa première année. Après le passage du stade d’activité non dirigée de la période non-objectale à celui d’une activité structurée sous l’égide du moi, s’opère la seconde transition vers un niveau supérieur d’intégration. Le chemin qui mène d’un niveau à l’autre consiste en l’apprentissage par essais et erreurs et cette transition est forcément semée d’embûches.

Pendant les périodes de transition, les expériences du nourrisson ont des conséquences d’une plus grande portée qu’à d’autres moments où son organisation psychique est plus stable. S’il est exposé à un traumatisme pendant ces périodes, il en supportera les conséquences spécifiques et souvent sérieuses. C’est à dessein que j’utilise le terme « spécifique » car chaque stade transitionnel est plus vulnérable vis-à-vis de certains traumatismes qu’il ne l’est vis-à-vis d’autres. Ceci est dû grosso modo au fait que chaque période de transition crée des moyens adaptatifs1 qui lui sont particulièrement appropriés. Cependant, au début d’une de ces périodes, les nouveaux moyens n’étant pas tout à fait prêts, l’organisme doit se débrouiller avec ceux de la période précédente bien qu’ils ne soient pas à la hauteur de leur tâche présente. Il en résultera un interrègne, une période quelque peu confuse, dangereuse, pendant laquelle l’organisme sera naturellement plus vulnérable qu’avant ou après. Des revers relativement sans importance qui auraient été à peine ressentis, disons au deuxième stade et réglés rapidement au quatrième, prendront valeur de traumatisme pendant la période de transition. Il semble que chaque période transitionnelle ait ses propres moyens adaptatifs spécifiques à l’âge donné.

Je reviendrai sur la vulnérabilité spécifique à chacun de ces âges dans les chapitres suivants. Pour le moment, j’aimerais montrer qu’un stimulus peut prendre une signification totalement différente, qu’une expérience peut être vécue, interprétée ou ressentie de façon totalement différente suivant les périodes auxquelles ils se produisent. Ces différences sont souvent fondamentales. 33

Changements de la signification et de la réponse

Il s’agit là de quelque chose d’extrêmement familier au psychanalyste. L’observation de la scène primitive prend une signification complètement différente suivant qu’elle a eu lieu au stade œdipien, à la puberté ou pendant le climactère, aussi bien du point de vue de la signification qui lui est donnée que des conséquences qu’elle comporte. Si l’on compare les réactions de l’enfant à une même expérience vécue pendant ses stades transitionnels successifs, on remarquera que les différences sont tout aussi grandes.

Nous avons fait l’expérience suivante34 : notre stimulus standardisé pour l’obtention de la réponse par le sourire à trois mois était un masque de carnaval souriant auquel on imprimait un mouvement de hochement. Nous l’avons présenté à Jessy successivement à l’âge de trois mois, de sept mois et demi et de quatorze mois. Ce choix n’est pas arbitraire puisqu’il s’agit de trois niveaux d’âge successifs où un enfant moyen passe d’un stade d’intégration psychologique au suivant, plus élevé et plus complexe. Jessy y répondit ainsi :

1. À l’âge de trois mois, le masque provoque une réponse par le sourire.

2. Lorsqu’on présente le masque à Jessy à l’âge de sept mois et demi, elle en rit, s’en approche sans peur, essayant d’arracher les billes qui lui servent d’yeux tout en tentant activement de grimper sur les genoux de la psychologue qui lui présente le masque.

3. À l’âge de quatorze mois, Jessy est comme d’habitude en bons termes avec la psychologue. Cette dernière place cette fois le masque sur son propre visage, ce qui provoque une expression terrifiée chez l’enfant, qui court se réfugier en hurlant dans un coin de la pièce. Lorsque l’observatrice retire son masque, l’enfant semble rassurée mais refuse néanmoins d’y toucher. Plus tard, on réussit à l’en persuader : elle le prend en main et essaye de lui mordre les yeux.

Comment devons-nous interpréter ces réponses différentes chez un enfant sain et normal à la lumière des relations objectales et du développement du moi ?

Au cours du premier essai, nous avons affaire à un enfant à une période de transition entre les stades non-objectal et préobjectal. À cette époque, la Gestalt-signe constituée par les deux yeux, le front et le nez, en mouvement, annonce l’approche de l’objet répondant au besoin, le masque remplit les conditions de cette Gestalt-signe. Par conséquent, la réponse au masque est positive, l’enfant sourit.

Pendant cette même période de transition, un premier moi rudimentaire s’est intégré en réunissant divers noyaux du moi1.

Lors de la deuxième expérience, l’enfant se trouve dans une période de transition : de la réponse à une Gestalt-signe elle va passer au stade où elle pourra distinguer et reconnaître l’objet libidinal lui-même. La Gestalt-sigae n’a pas encore perdu son pouvoir, et l’objet libidinal pas encore établi ses droits exclusifs. L’enfant sourit à la Gestalt-signe, s’en approche et l’explore activement. Elle entraîne dans son jeu avec le masque l’observatrice qu’elle considère comme une personne « amie » et se livre avec vivacité à cet échange.

Le moi de Jessy a accompli d’énormes progrès depuis le stade des trois mois ; l’enfant a mis à l’épreuve et élargit ses possibilités grâce aux relations objectales qu’elle a ébauchées entre-temps. Son moi est devenu une organisation centrale « timonière ». Son moi corporel obéit à sa volonté et devient l’instrument de réalisation de ses intentions.

Mais ce moi corporel n’est à présent qu’une partie, qu’un appareil d’une plus vaste organisation du moi, un appareil utile au développement des secteurs conatifs de ce moi qui sont à leur tour activés par des structures affectives récemment établies. On réalise qu’on a déjà affaire à une organisation psychique étonnamment complexe, même si elle reste rudimentaire comparativement à celle d’un adulte. Il s’agit tout de même de l’ébauche du moi propre tel qu’on en parle en psychanalyse.

Ce développement donne à Jessy la liberté d’utiliser le masque pour jouer un jeu à deux avec l’observatrice. De tels échanges sont à présent manifestement placés au centre des relations objectales de l’enfant.

Pendant la troisième expérience, le tableau a encore changé et nous assistons à un développement tout à fait nouveau. Les relations objectales avec la mère sont maintenant fermement établies. De plus, la relation dyadique commence à perdre son caractère exclusif en tant que relation sociale. De nouvelles couches s’ajoutent à la « foule à deux » primaire : des relations objectales secondaires avec divers 35

« amis » émergent. Mais ces « amis » sont encore reconnus grâce à leurs attributs extérieurs, et avant tout grâce à la familiarité de leur visage. Pour reprendre les termes de Ferenczi (1916), le stade de la toute-puissance de la pensée n’est pas complètement révolu. Le sens de la réalité n’a pas encore pris le dessus, et la pensée magique demeure la force la plus puissante de l’univers enfantin. La causalité, les processus logiques n’ont pas encore le pouvoir contraignant qu’ils acquerront par la suite. La pensée opère plutôt selon les mécanismes d’identification, d’introjection, de projection et autres. Aussi longtemps que l’enfant est convaincu qu’il peut changer le monde et qu’effectivement il le change par la toute-puissance de sa pensée, il croira que chacun peut en faire autant. Je donnerai pour exemple le cas de la petite fille de deux ans qui, après avoir assisté à un coucher de soleil spectaculaire, se tourne vers son père et lui dit : « Encore, papa ! » À cet âge, tout adulte est magicien parce que l’enfant lui-même est magicien bien que ses succès soient moins éclatants que ceux des grandes personnes.

Lorsqu’à quatorze mois Jessy devint 1’ « amie » de l’observatrice, le fait que le visage de cette dernière ait été tout à coup transformé en celui d’un « affreux étranger » prit de l’importance. Le visage (et le masque) en tant que Gestalt-signe ont déjà perdu leur efficacité. Par contre, les visages individuels de la « mère », du « père », de P « amie » ont une valeur par eux-mêmes. Et lorsque le visage de 1’ « amie » se transforme comme par magie en celui d’une « étrangère », l’enfant terrifiée s’enfuit en hurlant. Jessy a perdu son « amie », une étrangère a surgi du néant ; pis encore, l’amie s’est métamorphosée en une affreuse étrangère.

Lorsque, en enlevant son masque, son « amie » est restituée à Jessy, celle-ci, après quelques cajoleries, l’accepte à nouveau. Appuyée contre son amie, rassurée par ce contact corporel, elle accepte même de faire prudemment connaissance avec le masque que l’observatrice tient en main. Mais ses sentiments hostiles contre le méchant masque persistent, et elle tente de lui mordre les yeux.

D’après Piaget (1947), Jessy n’a réalisé la réversibilité que partiellement. Je suis d’accord avec lui : pour la réversibilité exigée par cette situation, Jessy devrait, selon les découvertes expérimentales de Piaget, avoir bien plus de 14 mois (voir Appendice).

Il est intéressant de considérer le rôle du moi au cours des trois situations décrites plus haut.

Situation n° 1. – Au stade de trois mois, le travail du moi rudimentaire est limité à la perception, à la reconnaissance et à la réponse par le sourire à la Gestalt-sigae qui assouvit le besoin. Le moi rudimentaire ne fait pas la différence entre les personnes amies et étrangères et, encore moins, peut-il protéger l’enfant du danger. Malgré ces limitations, le moi rudimentaire travaille de façon adéquate grâce à la mère qui sert de moi auxiliaire, extérieur à l’enfant (Spitz, 1951).

Situation n° 2. – Qu’est-ce qui a changé dans le moi de Jessy ? À l’âge de sept mois et demi, son moi n’est plus un embryon à peine discernable, à peine capable d’opérer la coordination d’une perception avec des traces mnémoniques et d’y répondre par un affect positif. À ce stade, on commence à apercevoir la structure du moi qui assume le rôle d’organisation centrale « timonière ». À présent, il sert de médiateur aux pulsions instinctuelles de l’enfant qui sont devenues plus différenciées et s’expriment sous forme de besoins colorés d’affect, de désirs, d’efforts dirigés et d’évitements. Ces besoins sont canalisés en actions motrices et expressions affectives car le moi commence à assumer le rôle qu’il conservera tout au long de la vie : celui du contrôle de l’accès à la motilité. Dans ce sens, le moi commence de s’arroger une partie du rôle de la mère, celui de mener à bien les efforts de l’enfant. Mais il n’a pas encore repris le rôle protecteur de la mère. Les efforts qu’entreprend Jessy dans notre petite expérience reflètent son désir de rapprochement et d’échanges avec son amie, ainsi que sa curiosité exploratoire envers ce nouveau jouet qu’elle lui offre et qui porte le signe magique de la Gestalt.

Situation n° 3. – Jessy a à présent quatorze mois et huit jours. Un changement radical s’est opéré dans son moi. Des processus idéatoires qui dépassent de loin la simple satisfaction des désirs sont reconnaissables : l’observatrice est restée 1’ « amie » en qui elle a confiance. Lorsqu’elle revêt le masque et se métamorphose en étrangère, nous sommes alors en mesure d’observer le moi dans son nouveau rôle, celui de protecteur : le moi donne le signal de danger (Freud, 1926 a) ; l’angoisse et la fuite s’ensuivent.

Je crois que ces trois observations consécutives illustrent de façon satisfaisante beaucoup d’aspects du développement de l’enfant. Après les débuts rudimentaires du moi corporel, nous avons assisté au développement du moi d’abord jusqu’au stade exécutif et ensuite jusqu’à celui d’organisation protectrice de la personne de l’enfant, de « gardien », comme dit Anna Freud (1936).

D’une différence fondamentale entre l’enfant et l’adulte

Mais ces exemples illustrent aussi les grandes différences entre les réponses de l’enfant à un même stimulus à ses stades successifs de développement. Il est évident qu’un percept donné ou une expérience revêtent une signification totalement différente à trois, à huit ou à quatorze mois. À chacun de ces stades, l’enfant a des problèmes à résoudre, des dangers à conjurer, qui sont propres à un âge donné36.

Non que l’enfant soit un être tellement délicat et fragile durant sa première année. Il est clair d’après ce que nous venons de dire que seuls certains stimuli, même s’ils sont spectaculaires, entrent en ligne de compte à un âge donné et non pas tous. De même, seules certaines expériences ont une influence significative à des stades donnés de l’enfance.

Ce que j’essaye d’expliquer est quelque peu difficile à comprendre pour un adulte car le nourrisson ne lui est pas comparable. Sa physiologie est différente ainsi que ses sensations, ses réactions physicochimiques, sa façon de ressentir l’environnement. En fait, ce que le nourrisson peut accepter sans effort peut être fatal à l’adulte et vice versa. Priver un adulte d’oxygène pendant quinze minutes serait catastrophique et entraînerait la mort. Pour le bébé, pendant l’accouchement, c’est une condition normale et même nécessaire.

La confusion provient du fait que cette différence est sélective, qu’elle ne s’applique pas également à tous les secteurs de l’organisme et n’est même pas uniforme dans les limites de l’un d’entre eux. Ce qui n’implique pas que le nouveau-né est protégé contre le mal et la souffrance. Il ne peut dire de quoi il souffre mais cela ne veut pas dire qu’il ne souffre pas. L’indifférence, le manque d’imagination et l’incapacité de se mettre à la place du nourrisson ont été cause d’incroyables cruautés à son égard. Par exemple, j’ai appris il y a quelques années que des chirurgiens dans des hôpitaux de renom opéraient couramment des nourrissons de mastoïdites sans aucune anesthésie.

On peut imaginer, bien qu’on n’en ait pas de preuve, qu’une brutalité aussi irréfléchie aura des conséquences allant au-delà de l’effet immédiat. Je crois que c’est Claude Bernard qui a dit : « La douleur tue comme l’hémorragie. » Ce qui n’est pas entièrement valable ici puisque l’organisation psychique infantile semble tolérer la douleur bien mieux que celle de l’adulte. Mais je suis convaincu que de tels traumatismes peuvent laisser des séquelles psychologiques insoupçonnées qui se feront sentir plus tard. Je pense aux hypothèses de Phyllis Greenacre dans ses travaux sur La prédisposition à P angoisse (1941). J’aimerais me permettre de suggérer aux chirurgiens et aux pédiatres de chercher à mettre au point une méthode d’anesthésie susceptible d’être utilisée sans danger au cours des interventions sur des nourrissons.

Si certaines expériences qui s’avèrent catastrophiques pour un adulte sont bien mieux supportées par un nourrisson, le contraire est également vrai. Des modifications dans l’environnement, apparemment d’importance mineure pour un adulte, peuvent dans des circonstances bien précises (Spitz, 1950 b) exercer une profonde influence sur le nourrisson avec des conséquences sérieuses pouvant aller jusqu’à de graves syndromes pathologiques. Les scènes émouvantes du film de Robertson intitulé Un enfant de deux ans entre à l’hôpital (1953) nous donnent une idée des conséquences les moins graves d’une hospitalisation chez des enfants.

J’ai commencé dès 1944 à réunir dans des films et des articles une série d’observations sur des traumatismes émotionnels bien plus sévères que ceux rapportés par Robertson. Pour un adulte, de tels traumatismes semblent ne pas présenter de menace ; mais pendant l’enfance ils peuvent mettre la vie même du nourrisson en danger, particulièrement dans les périodes transitionnelles critiques telle celle se situant à la fin de la première année.

Pendant cette première année, le développement ne suit pas une courbe harmonieuse et unie. On peut noter au contraire, à certains stades spécifiques se répétant régulièrement, des changements de direction. Ceux-ci correspondent à une réorganisation de la structure psychique qui est suivie par l’apparition d’aspects nouveaux et de capacités nouvelles de la personnalité. Chacun de ces stades successifs reflète le passage d’un niveau donné de développement à un autre plus élevé et se caractérise par une différenciation plus poussée de l’appareil psychique. L’étude de ces transformations fondamentales m’a conduit à introduire un nouveau concept qui tient compte des facteurs régissant ce processus. Je lui ai donné le nom d’ « organisateur » de l’appareil psychique, terme emprunté à l’embryologie (Spitz, 1954, 1959).

L’émergence du premier organisateur et ses conséquences

En embryologie, le concept d’organisateur se réfère à la convergence dans un lieu défini de l’organisme embryonnaire de diverses lignes du développement biologique. Ces processus de convergence mènent à l’induction d’agents et d’éléments régulateurs appelés « organisateurs » qui influenceront à leur tour le développement à venir. Needham (1931) parle de l’organisateur embryologique comme d’un régulateur du rythme de la progression sur un axe de développement particulier ; c’est un centre dont l’influence rayonne autour de lui. Avant l’apparition de tels organisateurs, un fragment de tissu oculaire peut être greffé dans l’épiderme dorsal par exemple, donc dans une partie du corps totalement différente, et se développer de façon identique à celle de l’épiderme qui l’entoure ; il deviendra lui aussi épiderme. Toutefois, si ce même fragment de tissu est greffé après que l’organisateur de la région oculaire ait été établi, la greffe se développera en tissu oculaire bien qu’entourée d’épiderme dorsal.

Il y a une trentaine d’années, j’ai émis l’hypothèse que des processus analogues avec des centres convergents critiques concomitants opéraient aussi dans le développement psychique du nourrisson. Les observations que j’ai faites depuis au cours de mes recherches longitudinales sur plusieurs centaines d’enfants ont donné du poids à cette hypothèse. J’ai donc tenté de la formuler avec plus de précision et de l’appliquer aux autres niveaux d’âge.

Indépendamment de mes propres recherches, l’existence de périodes critiques au cours du développement a été confirmée par les travaux expérimentaux de Scott et Marston sur les animaux (1950). Je crois que c’est Glover qui a été le premier psychanalyste à introduire le concept des « phases critiques », et à l’appliquer aux vicissitudes pulsionnelles de la vie instinctuelle adulte. Plus tard, Bowlby (1953) l’étendra à l’organisme en croissance tout entier.

Mes observations montrent que, pendant ces phases critiques, les courants de développement s’intégrent les uns aux autres dans les divers secteurs de la personnalité ainsi qu’avec les fonctions et capacités nouvelles issues des processus de maturation. Cette intégration a pour résultat une restructuration du système psychique à un niveau plus complexe. C’est un processus délicat et vulnérable qui conduit à ce que j’ai appelé un « organisateur » de l’appareil psychique lorsqu’il est mené à bien.

Dans le chapitre précédent, j’ai décrit les signes visibles de l’établissement d’un de ces organisateurs dont l’indice est constitué par l’apparition de la réponse par le sourire. Je me répète : la réponse par le sourire en tant que telle n’est qu’un symptôme visible de la convergence de plusieurs courants de développement dans le cadre de l’appareil psychique. L’établissement de la réponse par le sourire montre que ces courants sont maintenant intégrés, organisés, et qu’ils opéreront à l’avenir comme une unité discrète du système psychique. L’apparition de la réponse par le sourire ouvre une nouvelle ère dans le mode de vie de l’enfant ; une nouvelle façon d’être est née, essentiellement différente de celle qui la précédait. C’est un tournant clairement visible dans le comportement de l’enfant.

Ces tournants, ces organisateurs de l’appareil psychique sont d’une importance capitale pour une progression ordonnée et sans entraves du développement infantile. Si l’enfant réussit à établir et à consolider un organisateur au niveau approprié, son développement peut s’orienter vers l’organisateur suivant.

Toutefois, lorsque la consolidation de l’organisateur ne se fait pas, le développement s’arrête. Les systèmes psychiques qui auraient dû s’intégrer à travers des échanges avec l’environnement demeurent au stade rudimentaire et moins différencié du développement antérieur à l’établissement de l’organisateur. Pendant ce temps, néanmoins, la maturation progresse selon un rythme stable en suivant le parcours établi par les Anlagen héréditaires. Celles-ci sont mieux protégées et beaucoup moins sujettes aux interférences extérieures que ne le sont les processus du développement.

Par conséquent, le développement de la personnalité de l’enfant sera perturbé par le déséquilibre qui se produit entre les forces de développement et celles de la maturation. Ce genre de déséquilibre se limite principalement aux premières années de la vie. Son incidence décroît avec le temps pour disparaître complètement après la puberté. En outre, il est grandement facilité par la plasticité de l’appareil psychique infantile37.

Le rôle du moi

Une autre raison expliquant la plasticité de la personnalité du nourrisson pendant sa première année est l’absence d’une structure psychique bien établie et bien différenciée. La théorie psychanalytique définit le moi comme étant la sphère de l’appareil psychique qui médiatise les relations entre l’intérieur et l’extérieur, les transactions entre le monde interne et l’environnement. Divers systèmes et appareils du moi sont destinés à la maîtrise et à la défense, c’est-à-dire qu’ils accomplissent la décharge des tensions inutiles et même nuisibles, l’incorporation des ou l’adaptation aux stimuli désirables, l’exclusion, la mise à l’écart de ceux qui ne le sont pas, et quantité d’autres échanges possibles avec l’environnement.

Le nouveau-né, toutefois, ne possède pas de moi (Freud, 1914 6). Il ne peut pas manipuler les stimuli qu’il reçoit et en est protégé presque automatiquement par un seuil perceptif élevé. Cependant, lorsque les stimuli sont assez puissants, ils provoquent une brèche dans la barrière de protection qui risque de modifier la personnalité non encore différenciée du nourrisson.

Au cours du développement qui suivra, certains rudiments du moi émergeront et formeront les noyaux du moi (par exemple, le groupe de comportements centrés autour de la prise de nourriture).

Ces noyaux entreront en relation avec ce que j’ai appelé les pri-mordia (par exemple, la fonction synthétique du moi). D’un côté les noyaux du moi s’intégrent, de l’autre se produit un abaissement progressif du seuil perceptif. Les stimuli arrivant de l’extérieur commencent maintenant à modifier cette organisation rudimentaire de la personnalité. Ils la forcent à réagir et à mettre en train un processus de formation au corns duquel les réponses du nourrisson s’intégrent et se coordonnent graduellement en une structure lâche mais cohérente. Ceci précède les débuts du moi rudimentaire à qui revient la tâche de s’occuper des stimuli provenant de l’extérieur comme de l’intérieur. Le développement ultérieur du moi, de sa structure, de son efficacité, de ses réserves en force et ténacité va se faire lentement et graduellement. Au cours de mois et d’années d’échanges constants, le moi manipule sans trêve des stimuli et les maîtrise. La façon dont un moi donné est structuré et organisé est déterminée par la manière dont les stimuli venant de l’extérieur et de l’intérieur auront été maîtrisés ; les expériences qui influent sur la personnalité encore malléable du nourrisson servent à la modifier. Un processus de modification graduel et incessant se déroule et nous avons à peine commencé à l’explorer. Il n’est pas facile de communiquer la façon dont la personnalité infantile se modèle d’autant plus que les forces formatives ne sont pas violentes ; nous allons les examiner plus en détail dans les chapitres suivants.