Chapitre VII. Le rôle des relations mère-enfant dans le développement du nourrisson

Dans les pages précédentes, j’ai exploré sous divers points de vue la personnalité du nouveau-né et du bébé. Ces points de vue ne peuvent être séparés les uns des autres ; ils représentent en fait les divers aspects d’un tout indivisible. En examinant successivement ces divers aspects, c’est ce tout que nous examinons sous différents angles : celui de la maturation lorsque nous parlons de séquences et de progression de séquence à séquence ; celui de la structure lorsque nous mentionnons un moi, et de manque de structure s’il s’agit de la plasticité infantile ; et enfin, l’angle du développement ou de l’adaptation lorsque c’est de la naissance de l’organisation psychique que nous nous occupons. Ce que nous appelons « nourrisson » est fait de beaucoup plus encore et, en premier lieu, d’un outillage congénital qui sera soumis à des processus dynamiques. Nous nous sommes référés à ceux-ci en mentionnant leurs manifestations qui se présentent sous forme d’affects – affects dont l’essence même confère vie et initiative à la totalité « nourrisson ».

Échanges effectifs dans la relation dyadique mère-enfant

Les influences formatives qui émanent de l’environnement (c’est-à-dire de la mère) sont dirigées vers ce tout qui vit, répond et se développe. Nous allons maintenant tourner notre attention vers ces interrelations et interactions en action entre le tout « nourrisson » d’un côté et ces influences formatives de l’autre. Nous examinerons pour commencer les actions et les réponses de l’enfant déclenchées par la mère. J’utilise le terme « déclencher » non seulement dans le sens d’une intention consciente chez la mère, mais surtout dans celui de la mère en tant que stimulus éternellement changeant, en tant qu’opportunité, c’est-à-dire en tant que « gradient ». L’existence de la mère, sa seule présence servent de stimulus déclenchant les réponses du nourrisson ; la moindre de ses actions, aussi insignifiante soit-elle, même si elle n’a aucun rapport avec l’enfant, fait fonction de stimulus. Dans le cadre des relations objectales, les activités de la mère qui provoquent les réponses observables du nourrisson appartiennent aux formes les plus grossières et les plus facilement reconnaissables de l’interaction des stimuli au sein de la dyade. J’aborderai plus tard les formes plus subtiles de cette interaction. En attendant, je dirai que pendant la première année ce sont les expériences et actions intentionnelles qui influent probablement le plus sur le développement des divers secteurs de la personnalité du nouveau-né. L’enfant prend plaisir au processus de décharge de ses pulsions ins-tinctuelles sous forme d’actions et quiconque a observé le comportement d’un nourrisson que l’on démaillotte connaît bien la joie évidente qu’il manifeste à cette occasion. Et cette joie est encore plus grande si un partenaire, la mère, participe à ses frétillements. Ses efforts envers son partenaire sont clairement visibles et deviennent avec les semaines qui passent de plus en plus dirigés. Le succès augmentant son plaisir, il répétera jusqu’à le maîtriser tout comportement lui ayant déjà réussi. Par contre, il abandonnera les actions qui se traduisent régulièrement par un échec.

C’est une façon d’apprendre analogue au processus bien connu en psychologie de l’apprentissage par essais et erreurs, renforcé par un processus de conditionnement dont la mère n’est pas consciente. La mère préférant et facilitant les actions de l’enfant qui lui plaisent, ses préférences mêmes auront une influence directrice et exerceront un « renforcement primaire » pour le développement de ce dernier. Si elle est tendre et maternelle, elle prendra plaisir à toutes les activités de son bébé. Ses affects, son plaisir, ses propres actions conscientes ou inconscientes facilitent celles, variées et nombreuses, de l’enfant. J’estime en outre que l’aide la plus grande est apportée au bébé non par les actions conscientes de la mère mais par ses attitudes inconscientes.

Ces attitudes naissent de deux sources différentes. Pour reprendre le terme heureux choisi par les Hampstead Nurseries, l’une d’elles peut être appelée le « secteur des contrôles »*, et révèle dans l’ensemble un rapport étroit avec les exigences du surmoi maternel. Quant à l’autre, elle exprime au sens large les aspirations de l’idéal du moi de la mère. C’est à cette seconde source que je me référais en parlant des facilitations offertes par la mère aux activités et au développement de l’enfant. Ces facilitations constituent une force libé-

i. Voir G. Bering et coll. (1961) et Sandler (1961).

ratrice, encourageante et progressive tandis que le secteur des contrôles, comme son nom l’indique, a une influence restrictive.

Il ne s’agit en tout cas pas là d’une division rigoureuse. Indéniablement, les exigences du surmoi forceront la mère à encourager aussi des réalisations. De même, les aspirations de son idéal du moi l’amèneront à ne pas faciliter les activités qu’elle désapprouve. Mais on peut dire de façon générale que, si les contrôles restreignent, les facilitations encouragent. Et bien que ces contrôles et ces facilitations soient essentiels au développement, la mesure dans laquelle ils sont appliqués dépend de la personnalité innée de l’enfant. Les contrôles aussi bien que les facilitations offerts au nourrisson de l’extérieur l’aident à développer et à établir ses propres contrôles dont certains mèneront aux mécanismes de défense. Les contrôles comme les mécanismes de défense mis au point par l’enfant lui sont indispensables pour devenir un être social.

En dépit de ces réserves, j’ai certainement simplifié à l’extrême. Aucune mère n’appartient à la catégorie du « tout ou rien » et la vie psychique ne peut être vue en noir et blanc. Ce sont les courants contradictoires qui opèrent dans la relation qu’une « mère bonne et normale » établit avec son enfant, que j’ai tenté de décrire jusqu’à présent.

Pourtant, il existe aussi des mères dont la personnalité anormale a une influence pathogène sur le développement de l’enfant. Nous aurons plus loin l’occasion de parler des structures caractérielles de ces mères et, en particulier, de leur effet pathogène.

Pour en revenir aux relations mère-enfant « bonnes et normales », il ne faut pas oublier que, s’il y a un « gradient » de la mère à l’enfant, il y en a un aussi de l’enfant à la mère. Comme je l’ai dit déjà, la seule présence, la seule existence de la mère appelle des réponses chez l’enfant. Mais la réciproque est également vraie.

Une partie significative de ces réponses n’est pas conforme à l’image qu’on se fait couramment de la maternité. Le psychanalyste connaît bien les luttes, les efforts, les tourments qui accompagnent le contrôle du comportement, des désirs et des fantasmes infantiles. L’enfant, s’il veut devenir un membre accepté de sa communauté, doit réussir à dominer sa conduite et ses désirs. Quant à la mère, le fait d’être témoin du comportement de son enfant et de l’accepter, réactive tous les fantasmes à la fois coupables et délicieux dont elle a elle-même dû venir à bout.

Alors que je travaillais dans un orphelinat tenu par des Sœurs de Charité, j’eus l’occasion d’entendre avec amusement l’exclamation scandalisée de l’une d’entre elles, qui voulant langer un bébé l’avait trouvé en érection : « Oh, regardez donc ce petit dégoûtant ! », s’était-elle écriée. La nuance de gaieté dans le ton d’indignation était indéniable. Loin d’être innocent dans le sens où cet adjectif s’applique aux adultes, l’enfant donne libre cours à ses pulsions, qu’elles soient ou non acceptables socialement. Ce qui s’applique aussi bien à la sexualité qu’à l’agression, au comportement oral ou anal. Et par conséquent, le slogan papelard sur « l’innocence de l’enfance » ne fait que réfléchir un refus des faits. Nous nions qu’être témoin des activités infantiles met notre surmoi à l’épreuve. Pour l’adulte, le retour à la liberté instinctuelle de l’enfance est interdit et dangereux.

Il s’ensuit que la mère doit se défendre contre la gamme des séductions qui se manifestent dans le comportement du bébé. Ses relations avec son enfant mobilisent tout l’arsenal des mécanismes de défense ; elle niera, déplacera, inversera, scotomisera ou refoulera la situation, et sa conduite envers l’activité « innocente » de son bébé variera en conséquence. Pendant tout ce processus, la mère tergiverse consciemment ou inconsciemment ; elle dit une chose et en fait une autre et conclut par l’injonction classique : « Ne fais pas ce que je fais, fais ce que je dis. »

Un des moyens efficaces pour exercer un tel contrôle consiste à exprimer de l’inquiétude au sujet des « dangers » qui menacent l’enfant. Ce qui peut s’exprimer sous diverses formes, verbales ou non : évitement, interdiction, surprotection, etc., et se justifiera en se réclamant du « bien de l’enfant ». On commence par la guerre contre le sucement du pouce pour atteindre le summum dans la multiplicité incroyable des sanctions prises contre la masturbation (Spitz, 1952) et les moyens considérables déployés pour retarder les premières relations sexuelles.

Dans mon film Shaping the Personality (1953 c), j’ai présenté une dizaine d’exemples de l’influence maternelle sur le développement. J’ai choisi des cas subtils et évidents qui se prêtaient à la démonstration cinématographique. Et malgré cela, ils transmettent bien l’essence de cet élément intangible des relations mère-enfant, et illustrent les formes que prend cette influence pour mouler la personnalité en plein développement de l’enfant.

Nous examinerons à présent les éléments qui ne sont pas absolument évidents dans ce processus de formation que j’ai aussi appelé un processus de modelage (Spitz, 1954). Il s’agit d’une série d’échanges entre deux partenaires, la mère et l’enfant, qui s’influencent réciproquement de manière circulaire. Certains auteurs ont donné le nom de « transactions » aux échanges qui s’effectuent dans le cadre du couple mère-enfant. Freud (1921) a appelé cette dualité une « foule à deux ». Pour abréger, je la désignerai par le terme de « dyade ». La relation qui s’établit dans cette dyade est très spéciale ; j’en veux pour preuve la variété de dénominations forgées par différents chercheurs pour la désigner. Il s’agit d’une relation en quelque sorte isolée de l’environnement et que maintiennent des liens affectifs extrêmement puissants. Si un philosophe français a pu dire de l’amour que c’est « un égoïsme à deux », c’est, multiplié par cent, ce qui se produit dans la relation mère-enfant.

Ce qui se passe dans la dyade demeure quelque peu obscur. Comment pouvons-nous expliquer par exemple l’extrême clairvoyance dont fait preuve une bonne mère lorsqu’il s’agit de deviner les besoins de son bébé, de comprendre la raison de ses pleurs ou la signification de son babil. Nous parlons de l’intuition de la mère, de son intelligence, de son expérience ; mais en fait nous savons très peu de choses sur ce qui se passe en elle sous ce rapport. Nous sommes confrontés par une vigilance et une sensibilité aiguisées dont la meilleure illustration est probablement ce que Freud (1900) a appelé le « sommeil de la nourrice » : le cas de la mère qui dort calmement malgré le vacarme d’un trafic citadin mais s’éveille au moindre gémissement de son enfant. Nous devons assumer que s’est produit ici un processus d’identification sélectif et profond ; ce qui nous permet tout juste de prendre note de ce phénomène que seule une investigation plus poussée expliquerait et éclairerait dans les détails.

Nous avons en contrepartie de cette faculté d’empathie chez la mère la perception par le bébé de l’humeur maternelle et de ses désirs, qu’ils soient conscients ou inconscients. Comment pouvons-nous expliquer ce qui se passe chez l’enfant ? S’il se conforme aux désirs de sa mère, encore faut-il qu’il les perçoive d’abord. Ce qu’il fait sans aucun doute et c’est une vérité élémentaire que de dire que, s’il yaun canal de communication qui va de l’enfant à la mère, il a son pendant dans celui qui va de la mère à l’enfant. Nous nous proposons d’examiner en quoi consiste cette communication38.

La communication dans le cadre de la dyade mère-enfant

Hypotheses non fingo.

Newton.

Dans un de ses premiers travaux intitulé Esquisse pour une psychologie scientifique (1893 ; P.U.F., Paris, 1956) et publié après sa mon, Freud discute de la manière dont la communication s’établit dans le cadre de la dyade. Je m’y suis déjà intéressé par ailleurs (Spitz, 1957) et y reviens ici :

Se référant à l’effort nécessaire pour décharger une pulsion acheminée le long des faisceaux moteurs, Freud discute du processus de décharge qui devient nécessaire par suite des stimuli émanant de l’intérieur du corps, et l’exemple qu’il emploie pour l’illustrer est le besoin de nourriture. Freud poursuit en expliquant que, pour éliminer la tension occasionnée par la faim, un changement doit se produire dans le monde extérieur, changement que le nourrisson dépendant des autres est incapable de réaliser seul. Il ne peut s’en débarrasser que par des manifestations émotives diffuses « au hasard » : cris, innervation du système circulatoire, etc., ce qui ne peut soulager la tension de façon permanente. Le stimulus ne disparaît que par une intervention spécifique venant de l’extérieur, c’est-à-dire par un apport de nourriture. Une intervention de l’extérieur est nécessaire ; elle s’obtient en éveillant l’attention d’une personne de l’entourage, à l’aide de manifestations de décharge. Celles-ci se produisent au hasard, de manière non spécifique, et consistent en cris et en activité musculaire diffuse.

La citation de Freud qui va suivre ouvre sous une forme puissamment ramassée de vastes horizons sur un secteur entier de la pensée psychanalytique : « La voie de décharge acquiert ainsi une fonction secondaire d’une extrême importance – celle de la compréhension mutuelle1. L’impuissance originelle de l’être humain devient ainsi la source première de tous les motifs moraux »39 40 (souligné par moi).

Au stade préverbal, Yinsight de la nature de la communication entre mère et enfant joue un rôle extrêmement important du point de vue théorique, thérapeutique et prophylactique. Ce sujet n’a pas suscité l’intérêt qu’il mérite dans la littérature psychanalytique. Quelques philosophes, quelques psychologues et même certains psychanalystes ont émis des hypothèses qui n’ont pu être confirmées selon lesquelles la communication entre mère et enfant serait basée sur une perception extrasensorielle ou sur la télépathie. Je ne m’estime pas compétent pour ce qui est d’émettre une opinion sur la perception extrasensorielle. Je me suis limité dans mes investigations à une méthode d’expérimentation et d’observation et j’ai par conséquent abordé le problème de la communication entre mère et enfant sous cet angle. Du reste, ce problème devra faire l’objet d’études ultérieures. Il est possible – et même probable – que ces dernières bénéficient grandement des propositions avancées dans la théorie de la communication. Un nombre de plus en plus grand de chercheurs, mathématiciens ou physiciens pour la plupart, auxquels se sont joints plus récemment des neurologues et des psychiatres, appliquent la cybernétique et la théorie de la communication à leur travail. Ma propre technique dans ce domaine est plus élémentaire et n’atteint qu’avec peine le seuil de ces méthodes hautement sophistiquées.

La communication animale et la communication humaine

J’ai été guidé dans mon effort pour pénétrer quelque peu les moyens et les voies de communication entre mère et nourrisson, par les études faites sur la communication animale. Les travaux expérimentaux sur les animaux bénéficient d’une liberté dont nous ne jouissons pas en ce qui concerne l’enfant (et que nous ne désirons d’ailleurs pas). Des éthologues et des psychologues d’animaux ont donc réussi à faire des découvertes importantes et significatives dont ils ont tiré certains principes généraux ; ces derniers peuvent dans une certaine mesure nous être utiles pour l’étude de la communication dans le cadre de la dyade mère-enfant.

Les animaux communiquent à un niveau d’intégration psychologique que l’on pourrait qualifier très sommairement d’affectif-conatif. En cela il diffère fondamentalement des fonctions cognitives et abstractives de la communication verbale. La communication entre mère et enfant pendant les premiers six mois et même jusqu’à l’âge d’un an se fait aussi à un niveau non verbal, avec des moyens comparables à ceux du monde animal41.

Les animaux disposent de moyens de communication qui varient selon l’espèce. Les abeilles, par exemple, comme l’a démontré von Frisch (1931), communiquent à l’aide de ce qu’il a appelé des « danses ». Des éthologues comme Konrad Lorenz (1935) et Tinbergen (1951) ont prouvé que les poissons, les oiseaux et quelques mammifères communiquent par l’intermédiaire de certaines formes du comportement, tels des signaux posturaux et des sons qui possèdent les uns et les autres des caractéristiques de Gênait. Ces schémas du comportement ne renferment pas un message adressé spécifiquement par le sujet à un autre sujet. Ces messages appartiennent aux formes les plus élémentaires des manifestations que Karl Bühler (1934) a qualifiées d’expressives. Les schémas du comportement expriment ce que j’appellerai, à défaut d’un terme plus adéquat, un état d’esprit, une disposition, une attitude affective, qui reflètent l’expérience immédiate du sujet. Il s’agit d’une réaction non contrôlée, non dirigée, envers un stimulus perçu par le sujet.

La réaction à la perception de ce schéma du comportement par un second animal pourrait laisser croire qu’il l’a compris comme étant un message adressé à lui. Cette apparence est toutefois trompeuse. En réalité, le second sujet réagit aussi à la seule perception d’un stimulus et non à un message. La perception du stimulus en tant que tel provoque chez lui un comportement qui constitue la contrepartie, l’homologue ou le complément du stimulus perçu.

Bierens de Haan (1929) a qualifié ce genre de communication animale d’égocentrique par opposition au langage humain auquel il a donné le nom d’allocentrique. Ce terme d’« égocentrique » comme il est utilisé par Bierens de Haan n’a rien de commun avec le concept psychanalytique du « moi ». Cet auteur – de même que Piaget – entend par là tout ce qui est « centré dans le sujet ». Par conséquent, lorsqu’il qualifie le langage animal d’égocentrique, il veut dire que ce dernier ne s’adresse pas à un autre animal, mais qu’il est l’expression d’un processus intérieur. Cette même situation prévaut chez le nouveau-né qui est dépourvu de moi. Ses manifestations vocales sont l’expression de processus internes et ne s’adressent à personne en particulier.

George H. Mead (1934) a illustré la singularité de cette forme de communication (quoique déjà à un niveau supérieur) par l’exemple suivant : lorsqu’un chien A aboie et qu’à distance un chien B répond en aboyant, B ne sait pas si son aboiement a une signification pour A, et à plus forte raison quelle signification. Nous, les observateurs, savons que l’aboiement de B représente un stimulus pour A et que ce dernier y répondra en exprimant ce qu’il ressent lorsqu’il est ainsi stimulé. Mais c’est précisément ce que B ignore car son aboiement est égocentrique, contrairement au langage humain qui est allocentrique.

Au cours du développement du langage humain, cette forme primitive de communication représente cette portion phylogénétiquement déterminée que nous possédons tous à la naissance sous forme d’une Anlage. Plus tard, un développement ontogénétique spécifiquement humain se greffera sur cette Anlage phylogénétique. Cette greffe ontogénétique consiste en une communication volitive, allocentrique (dirigée) qui opère selon des signes et signaux sémantiques. Sa plus grande réalisation sera constituée par le développement de la fonction symbolique42.

Éléments de la communication

Les formes de communication qui, dans le cadre de la dyade mère-enfant, s’établissent avant la formation des relations objectales pendant les premiers mois de vie, sont basées sur VAnlage phylogénétique décrite ci-dessus. Comme je l’ai déjà signalé, ces formes de communication ont des caractéristiques expressives ; en d’autres termes, elles émanent d’affects et ne sont pas dirigées. Elles utilisent ce qu’on a appelé « le langage d’organes » (Kris, 1953 ; Jacobson, 1964 ; voir aussi Abraham, 1916).

Quels sont les caractéristiques expressives, les aspects affectifs et non dirigés de ces formes de communication ? En présumant que certaines forces modèlent la personnalité plastique de l’enfant, nous avons aussi supposé que ces forces sont transmises par l’intermédiaire de quelque système de communication. Une communication semblable se produit dans le cadre de la dyade et consiste en processus circulaires qui se répercutent. Il est évident qu’il s’agit là d’un mode de communication extrêmement différent de celui qui a cours entre adultes. Je tenterai de décrire dans les chapitres suivants la façon dont on peut se représenter ce fonctionnement. Toutefois, une brève définition des termes utilisés dans cette discussion de la communication s’impose en premier.

Un signe est un percept empiriquement lié à l’expérience d’un objet ou d’une situation. Il peut remplacer la perception même de l’objet ou de la situation. C’est dans la littérature médicale que l’on en trouve les meilleures illustrations. Par exemple, le signe de Koplik consiste en taches buccales rouges avec un centre blanc qui se produisent pendant le stade des prodromes de la rougeole. Une sensibilité entre l’ombilic et la crête iliaque antéro-supérieure constitue le signe de McBurney pour le diagnostic de l’appendicite.

Les signes et les signaux sont liés les uns aux autres hiérarchiquement : signe est un terme générique ; signal un terme subordonné, c’est l’usage spécifique d’un signe. Par conséquent, le terme signal désigne une liaison acceptée par convention entre un signe et une expérience, que la liaison soit accidentelle, arbitraire ou objectivement présente. La signalisation sur les voies ferrées et les routes (rétrécissement de la route indiqué par des lignes parallèles, puis se rapprochant pour se remettre parallèles ; routes prioritaires signalées par un losange) en est un bon exemple.

Un symbole est un signe qui remplace un objet, une action, une situation, une idée ; il a une signification qui va au-delà des apparences formelles. Les gestes et les mots sont les symboles les plus élémentaires. Nous ne discuterons pas en détail des attributs symboliques dans le cadre de cet ouvrage.

Sur bien des points, la communication entre mère et enfant diffère radicalement de celle entre adultes. La différence la plus importante est constituée par le fait que les moyens utilisés pour communiquer entre deux ou plusieurs adultes appartiennent grosso modo à la même catégorie, c’est-à-dire à celle des symboles mots ou gestes. Ce qui n’est pas le cas pour la mère et l’enfant : il y a dans leur situation une inégalité flagrante dans les moyens de communication. Car si les messages qui émanent du nourrisson, au moins pendant les premiers mois, sont faits de signes et de signes seulement, les messages adressés à l’enfant par son partenaire adulte sont constitués par des signaux volontairement dirigés et perçus comme tels par le bébé.

Rôle de la réception et de la perception : modes de fonctionnement cénesthésique et diacritique

Lorsque nous parlons d’un système de communication dans la dyade, nous présumons tacitement que tout message transmis sera perçu par le partenaire destiné à le recevoir. Cette supposition provoque toutefois une difficulté logique. J’ai postulé dans les chapitres précédents que la perception dans le sens qu’on lui attribue pour les adultes n’existe pas chez le nouveau-né qui devra l’acquérir petit à petit au cours de la première année.

Pendant les six premiers mois de vie en particulier, et dans une certaine mesure même plus tard, le système perceptif, le sensorium du nourrisson, se trouve dans un état de transition. Il passe graduellement de ce que j’ai appelé la réception cénesthésique à la perception diacritique. Contrairement à l’organisation diacritique, le fonctionnement de l’organisation cénesthésique n’est pas localisé ni discret mais extensif. La relation entre les organisations cénesthésique et diacritique rappelle celle existant entre les processus primaire et secondaire. Les dérivatifs apparaissant dans le processus secondaire nous donnent des informations sur le fonctionnement du processus primaire. De même, la plupart du temps, nous ne prenons conscience du travail accompli en sourdine par le système cénesthésique que par les déformations qu’il impose au fonctionnement diacritique ou par l’influence qu’il exerce sur le processus primaire. Le sensorium joue un rôle minime dans la réception cénesthésique ; au lieu de cela, la perception se fait au niveau de la sensibilité profonde, en termes de totalité ou de tout ou rien. Les réponses à la réception cénesthésique sont aussi des réponses totales, par exemple des réponses viscérales (Spitz, 1945 b). Cette « réception » et les réponses y correspondant sont suscitées par des signaux et stimuli tout à fait différents de ceux qui opèrent dans la perception et la communication chez l’adulte. Le système cénesthésique répond à des signaux expressifs, non verbaux et non dirigés ; il en résulte un mode de communication qui est du niveau de la communication « égocentrique » animale. Trois questions se posent maintenant :

1. Comment et pourquoi le nourrisson réussit-il à recevoir les signaux cénesthésiques à un âge auquel il est incapable de percevoir les signaux diacritiques ?

2. Dans quelles catégories du comportement de l’adulte de tels signaux peuvent-ils être trouvés ?

3. Pourquoi les adultes semblent-ils généralement ne pas y répondre ?

Répondre à la première question n’est pas facile. Le niveau le plus élémentaire de la communication apprise est le réflexe conditionné ; un stimulus (agissant en tant que signal) suscite une réponse du système végétatif. Il a été prouvé expérimentalement que le premier réflexe conditionné chez l’enfant se produit en réponse à un changement de son équilibre, en d’autres termes en réponse à un stimulus provenant de la sensibilité profonde. Il s’agit là d’une stimulation du système cénesthésique. De plus, la perception à travers le sensorium (perception diacritique) n’étant pas encore en opération, cette absence intensifie la « réception » cénesthésique puisque seuls les signaux cénesthésiques sont reçus, éprouvés et deviennent efficaces. En fin de compte, si le nourrisson doit survivre, il faut que son organisation cénesthésique fonctionne dès la naissance. Il s’ensuit que chez le nouveau-né les fonctions cénesthésiques sont les plus sûres et celles dont la maturation est la plus avancée.

Il est plus aisé de répondre à la deuxième question. Les signes et les signaux qui atteignent le nourrisson et sont reçus par lui durant les premiers mois appartiennent aux catégories suivantes : équilibre, tension (musculaire ou autre), posture, température, vibration, contact cutané et corporel, rythme, tempo, durée, diapason, ton, résonance, sonorité et probablement bien d’autres encore dont l’adulte est à peine conscient et qu’il ne peut certes pas verbaliser.

Ceci nous amène à la troisième question : pourquoi l’adulte semble-t-il aussi peu conscient des signaux de la communication cénesthésique ? En examinant plus attentivement les catégories sensorielles énumérées ci-dessus, on se rend aisément compte à quel point elles sont absentes du système de communication conscient des adultes. Ces derniers ont remplacé, pour communiquer, l’usage des signaux appartenant à ces catégories par des symboles sémantiques perçus à travers l’organisation diacritique. Les adultes qui ont conservé la capacité de se servir de l’une ou de l’autre de ces catégories de perception et de communication qui sont généralement atrophiées, sont des gens possédant des dons qui sortent de l’ordinaire. Ce sont par exemple des compositeurs, des musiciens, des danseurs, des acrobates, des aviateurs, des peintres, des poètes, etc., et ils sont en général d’un tempérament sensible, nerveux et labile. Mais une chose est certaine : ils s’écartent invariablement tous quelque peu de l’homme occidental moyen. Celui-ci a choisi de mettre l’accent dans sa culture sur la perception diacritique tant en ce qui concerne la communication avec les autres qu’avec lui-même. L’introspection étant considérée d’un œil défavorable, comme malsaine, nous avons à peine conscience de ce qui se passe en nous sauf lorsque nous sommes malades. Nos sensations profondes n’atteignent pas notre conscience, ne possèdent pas de signification pour nous : nous ignorons et refoulons leurs messages. En fait, nous les redoutons et notre peur apparaît par bien des façons. Elle peut s’exprimer directement : les pressentiments nous sont désagréables et s’ils se réalisent nous leur trouvons quelque chose de mystérieux, de surnaturel et d’inquiétant43. Nous essayons alors de les nier ou pour le moins de les rationaliser.

Les diseuses de bonne aventure, les hypnotiseurs, les médiums sont tous logés à la même enseigne : ils dérangent et menacent notre univers rationnel, et nous les évitons et les reléguons dans une zone qui nous paraît suspecte et tenir de la délinquance. Nous condamnons même l’intuition, nous nous en moquons dans nos discours scientifiques. Et les railleries, les sarcasmes, les plaisanteries qui accompagnent ces sujets trahissent notre malaise devant ce qui ne peut être expliqué.

Ainsi, loin d’être à l’affût des changements autonomes chez les autres, nous ne les remarquons même pas et, à plus forte raison, ne pouvons les interpréter. N’importe quel animal sait instinctivement que quelqu’un a peur de lui et agit en conséquence sans hésiter. Mais la plupart d’entre nous en sommes bien incapables. Le psychiatre est considéré comme une personne spécialement douée lorsqu’il perçoit l’anxiété, la colère, le désir, la confiance chez un patient qui est incapable de verbaliser ces affects.

La capacité pour une telle perception et son utilisation subissent le plus souvent un refoulement aux environs de la période de latence. Nous trouvons par conséquent difficile sinon impossible d’imaginer le monde dans lequel vit un être dont le système perceptif total et le mode de relation se passent dans des catégories qui nous sont devenues étrangères. Ce clivage entre la perception diacritique et le mode d’expression propre à l’enfance peut expliquer beaucoup de dons apparemment surnaturels et, par exemple, les soi-disant vaticinations mystiques des primitifs. Dans les sociétés primitives, les individus conservent et utilisent pendant l’âge adulte les sensibilités mêmes que l’homme occidental refoule ; ou du moins sont-ils capables d’une régression à de tels modes de perception, régression qui semble être au service d’un idéal du moi culturellement déterminé.

Dans ces sociétés, qui plus est, des adjuvants sont libéralement utilisés pour faciliter la régression. Ces adjuvants peuvent soit inhiber le fonctionnement du moi orienté vers une organisation diacritique, soit, alternativement, renforcer le fonctionnement de l’organisation cénesthésique. Au nombre de ces adjuvants, nous pouvons compter le jeûne, la solitude, l’obscurité, l’abstinence, qui relèvent tous d’une déprivation de stimuli. Les drogues, le rythme, le bruit, l’alcool, les techniques de respiration, etc., peuvent être utilisés pour atteindre un état régressif dont on peut difficilement dire alors qu’il est au service du moi mais qui pourrait bien faire partie d’une institution culturelle. Il en va probablement de même pour les transes hypnotiques, peut-être pour quelques mystiques, et sûrement pour certains psychotiques.

Pour le nourrisson, toutefois, les signaux cénesthésiques émanant du climat affectif établi entre la mère et l’enfant sont évidemment les moyens normaux et naturels de communication, et il y répond par une réaction totale. Et la mère, à son tour, perçoit les réponses totales de l’enfant de la même manière.

J’ai déjà parlé de la sensibilité quasi télépathique de la mère à l’égard de son enfant. À mon avis, pendant la grossesse et la période qui suit l’accouchement, les mères activent leurs capacités potentielles pour une réponse cénesthésique. Il va sans dire qu’un certain nombre de processus régressifs se produisent au cours de la grossesse, de l’accouchement et de la période d’allaitement (Benedek, 1952, 1956), et il est regrettable qu’on n’ait jamais tenté d’étudier en psychologie expérimentale les différences de sensibilité perceptive cénesthésique entre une mère qui nourrit son enfant et une femme qui n’a jamais été enceinte. Je suis convaincu que la première perçoit des signaux dont nous sommes ignorants (voir aussi Spitz, 1955 a, 1957).

Affects, perception et communication

Les signaux affectifs produits par l’humeur de la mère semblent devenir une forme de communication avec l’enfant. Ces échanges entre mère et enfant se poursuivent de façon ininterrompue, sans pour autant que la mère en soit consciente, et ce mode de communication exerce une pression constante qui modèle le psychisme infantile. Je ne veux pas dire par là que cette pression produise quoi que ce soit de déplaisant pour l’enfant. Je parle de « pression » uniquement faute d’un terme adéquat pour décrire ces échanges intangibles et infiniment subtils, et j’essaye d’appréhender un processus dont seules les manifestations les plus superficielles peuvent être perçues par l’observateur. La présence d’une pression et son relâchement alternent et se combinent pour influencer l’une ou l’autre des fonctions qui apparaissent avec la maturation, les retardant ou les favorisant suivant le cas. C’est ce que j’ai essayé de saisir dans mon film Shaping the Personality44 (1953 c), mais je n’ai pu en montrer que la surface. Sous cette surface, le flux et le reflux des énergies affectives dirigent les forces qui canalisent le courant du développement de la personnalité dans un sens ou dans un autre.

Je ne puis assez insister sur le peu de rôle que jouent les événements traumatiques dans ce développement. Ce que nous observons jour après jour est le résultat cumulatif d’expériences et de stimuli itératifs, les séquences de réponses indéfiniment répétées. Ce même principe de cumulation s’applique aussi à l’étiologie d’éventuelles névroses ultérieures. Les incidents traumatiques isolés jouent rarement un rôle décisif dans leur avènement. J’ai répété avec insistance que c’est l’effet d’expériences cumulatives qui est responsable de ces conséquences pathologiques, et j’ai introduit pour désigner la totalité des forces influençant le développement de l’enfant le terme de climat affectif (Spitz, 1947 b). Le climat affectif opère suivant un principe psychique que j’ai formulé lors d’une communication à la Société psychanalytique de Vienne en 1936, sous le nom de Principe cumulatif.

Je n’ai pas l’intention de discuter maintenant du rôle des affects dans les processus psychiques, la sensation, la perception, la pensée ou l’action. J’aimerais cependant souligner que la plupart des psychologues académiques évitent ces problèmes ainsi que celui de l’affectivité tout entier en parlant de « motivation ».

Par contre, la théorie psychanalytique insiste dès le début sur le fait que toutes les fonctions psychiques, sensations, perceptions, pensée ou action, se déroulent grâce à des déplacements d’investissements libidinaux qui sont perçus par l’individu comme par son entourage en tant qu’affects et processus affectifs. En d’autres termes, les manifestations affectives indiquent les déplacements d’investissements qui eux fournissent la motivation pour activer les fonctions psychiques mentionnées plus haut. Pour le nourrisson, les affects jouent le même rôle dans la communication que les processus secondaires chez l’adulte.

Consciemment ou inconsciemment, chaque partenaire du couple mère-enfant perçoit l’affect de l’autre et y répond avec des affects : il s’agit d’un échange affectif réciproque et continuel. Ces échanges sont fondamentalement différents de ceux que nous avons l’occasion d’observer chez les adultes, chez nos patients par exemple. Pendant la première enfance, les processus affectifs n’ont pas encore été contaminés par les éléments provenant de la perception diacritique ; ils n’ont pas non plus été soumis à une élaboration secondaire par les processus de la pensée. De plus, les conséquences des échanges affectifs entre mère et enfant sont accessibles à l’observation directe, ce qui chez les adultes constitue une exception. Chez l’enfant, nous avons affaire à des processus affectifs in statu nascendi, observables comme qui dirait in vivo.

Dans notre recherche, le fait que le développement de la perception affective et des échanges affectifs précède celui de toutes les autres fonctions psychiques est d’un intérêt tout spécial ; ces dernières se développeront ultérieurement sur les fondations offertes par les échanges affectifs. Les affects semblent conserver cette avance sur le reste du développement, en tout cas jusqu’à la fin de la première année. J’estime personnellement qu’ils la conservent beaucoup plus longtemps.

Étant donné que l’expérience affective dans le cadre de la relation mère-enfant ouvre la voie pendant la première année au développement dans tous les autres secteurs, il s’ensuit que l’établissement du précurseur de l’objet libidinal marque aussi le commencement des relations avec les « choses ». C’est deux mois après que l’enfant a commencé à percevoir et à répondre de façon sûre au visage humain qu’il réussira à reconnaître son biberon, « chose » familière entre toutes. Il le voit, le manipule plusieurs fois par jour et, de plus, en tire la satisfaction de ses besoins. Il n’en reste pas moins qu’il le reconnaît bien après le visage.

En ce qui concerne la chronologie, nous ne pouvons indiquer, comme pour tout ce qui est début et durée d’un phénomène durant l’enfance, qu’une moyenne qui peut être sujette à des écarts considérables. Ce n’est toutefois pas le moment de l’apparition et la durée d’un phénomène spécifique chez l’enfant qui sont essentiels. Ils peuvent varier. Mais ce qui est essentiel, c’est l’ordre des séquences du développement dans les différents secteurs de la personnalité. Lui reste invariable. Il est d’importance capitale que la première relation du nourrisson ait lieu avec un être humain car toutes les relations sociales ultérieures seront basées sur elle. C’est ici que commence le processus qui transformera le nourrisson en être humain, en être social, en zoon politikon au sens humain.

Cette relation qui est basée sur des échanges affectifs distingue la polis humaine de la colonie de termites où les relations sont fondées sur des agents chimiques et physiques, sur l’odorat, le goût et le toucher.

Les organes corporels, la communication et l’évolution

L’évolution de l’espèce dans la direction humaine a pris son essor lorsque la position debout libéra la main, facilitant ainsi grandement les échanges sociaux puisque en même temps la bouche et la région orale devenaient disponibles pour la communication (Freud, 1930 ; Bell, 1833 ; Spitz et Wolf, 1946).

Phylogénétiquement, c’est à la bouche, aux mâchoires et à la région périorale qu’incombe la tâche de prendre la nourriture. Au cours de l’évolution, il s’y ajoute un grand nombre d’autres tâches dont la défense, l’agression, l’exploration, la préhension et l’action de porter, la vocalisation et l’hygiène personnelle. Quant à la main, sa fonction première était de support et de locomotion tant que la position à quatre pattes prévalait exclusivement. Ceci a changé lorsque, au cours de l’évolution simienne, l’existence arboricole a obligé les membres locomoteurs à saisir. En conséquence, certaines fonctions de la bouche furent dévolues aux membres locomoteurs et, en particulier, aux membres supérieurs. Les fonctions buccales se sont alors appauvries considérablement, spécialement chez les animaux au régime alimentaire mixte. La vocalisation gagna en importance comme nous le prouve le jacassement incessant des singes en liberté. Dans une grande mesure, aussi bien la prise de nourriture que la vocalisation font appel à la musculature mimique de la région périorale. Au cours de l’évolution des primates et des humains, la vocalisation et l’expression mimique deviennent des instruments de plus en plus utiles pour les manifestations, les échanges et les contacts sociaux.

En même temps, la main libérée du poids du corps à soutenir s’arroge bien des fonctions que la bouche avait accomplies jusqu’alors. Parmi celles-ci, citons quelques actes sociaux dont les soins aux petits, la toilette, la mise en position pour l’acte sexuel. Allaiter et soigner les enfants face à face devient non seulement possible mais courant. Toute observation de vertébrés montre que l’allaitement et les soins aux jeunes ne se donnent face à face que chez ceux qui ont poussé la vocalisation à un grand degré de perfectionnement, c’est-à-dire chez les oiseaux, les primates et l’homme. Toutefois, chez les oiseaux, l’anatomie faciale est plus ou moins rigide et ne se prête pas à l’expression d’émotions. Par conséquent, le signal facial demeure inchangé pendant l’ontogenèse bien qu’il fournisse en fait un signal lors de l’alimentation des jeunes (et bien que la vocalisation, au moins chez les petits, accompagne la nutrition).

Chez les primates et chez l’homme, par contre, les régions faciale, buccale et du pharynx ont subi des modifications phylogénétiques qui ont grandement enrichi leurs possibilités neuromusculaires. Ce qui a non seulement rendu possible l’expression des affects par ces régions, et ceci avec une dépense d’énergie bien moindre, mais aussi ouvert la voie à des changements beaucoup plus rapides dans l’expression des émotions. La région faciale est ainsi devenue un instrument adéquat pour l’émission de signaux affectifs ; ce qui s’applique également à la vocalisation. Je pense que c’est ainsi qu’a commencé l’évolution de l’expression affective faciale et de la vocalisation, et leur utilisation dans des buts sémantiques ; et ceci conduira finalement à l’émergence du langage.

Dans le langage, les symboles sémantiques remplacent la Gestalt de la posttue et du comportement qui sert de signal aux espèces non humaines, et ces symboles deviennent les principaux instruments du moi pour la conduite des relations objectales. Ceci mène progressivement à la mise à l’écart des signaux posturaux pour la communication et à leur atrophie. Dans notre civilisation, nous ne prêtons plus guère d’attention à la posture. Le psychanalyste doit réapprendre à saisir les messages même les plus simples que lui fournissent les signaux posturaux de ses patients et à les traduire en signaux sémantiques (Freud, 1921 ; F. Deutsch, 1947, 1949, 1952).

Le développement affectif n’est pas limité aux affects de plaisir ou aux signes Gestalt prometteurs de satisfaction du besoin comme le visage de la mère. Les affects de déplaisir jouent un rôle tout aussi grand et c’est la raison pour laquelle leur étude a été incluse dans le cadre de cet ouvrage.

L’histoire naturelle des affects de déplaisir

ET LEUR DYNAMIQUE

Les affects de plaisir apparaissent au cours des trois premiers mois, la réponse par le sourire en étant la manifestation évidente. Les démonstrations de déplaisir suivent un cours très parallèle et deviennent de plus en plus spécifiques toujours au cours des trois premiers mois. À partir du quatrième mois, l’enfant exprime du déplaisir lorsque son partenaire humain le quitte. Et juste comme le nourrisson de cet âge ne sourit (de façon sûre) qu’à un visage et à rien d’autre, il ne manifeste pas de déplaisir lorsqu’on lui retire son jouet ou quelque autre objet familier, ne pleurant que lorsque son partenaire de jeu humain interrompt leur jeu et le quitte.

Dès le sixième mois, la spécificité de la réponse par le sourire et de la réponse de déplaisir est plus marquée et s’étend à un nombre croissant de stimuli, y compris ceux associés avec des « choses ». L’enfant pleure à présent non seulement lorsque son partenaire de jeu le quitte mais aussi lorsqu’on lui prend son jouet. Au cours de son deuxième semestre de vie, il devient capable de retrouver son jouet favori parmi d’autres objets.

La proposition selon laquelle l’expérience investie d’affectivité hâte et assure l’établissement de traces mnémoniques est soutenue par nos observations et expérimentations. Nous en avons démontré la validité aussi bien par nos investigations sur l’histoire naturelle de la réponse par le sourire que par celles concernant les manifestations de déplaisir au cours de la première année.

Les affects sont les résultats finaux perçus des processus de décharge (Freud, 1915 a). La réponse par le sourire est l’indicateur affectif de la satisfaction anticipée du besoin, en d’autres termes l’indicateur d’une décharge de tension. Pleurer au départ de son partenaire est l’indicateur affectif de l’anticipation d’une tension croissante. Dans les deux cas, les traces mnémoniques de l’enfant, emmagasinées à l’occasion de ces événements, sont celles des données situationnelles extérieures. Elles sont associées à des déplacements subjectifs de tension, c’est-à-dire à des changements dans l’économie des pulsions, réduction de la tension dans le premier cas, tension croissante dans le deuxième.

Les traces mnémoniques de ces deux expériences serviront à reconnaître à l’avenir la réapparition de données ou de constellations externes similaires. L’expérience du plaisir et celle du déplaisir sont les deux expériences affectives les plus importantes de la première enfance. Toutes les autres, en ce qui concerne le nouveau-né, sont soit affectivement neutres, c’est-à-dire qu’elles ne provoquent aucune manifestation visible d’affect, positive ou négative, soit dotées seulement de quantités minima d’affect. Les deux expériences décrites plus haut constituent donc l’exception. Elles dominent, solitaires, l’uniformité relative de l’indifférence du nourrisson envers la plupart des autres expériences.

L’apparition du préobjet annonçant la satisfaction, et la réponse par le sourire qui s’ensuit, constitue l’une de ces deux remarquables expériences ; l’autre est constituée par le départ du partenaire, déclenchant la frustration qui s’exprimera par des pleurs. L’efficacité de ces deux expériences réside essentiellement dans la répétition de la satisfaction ou de la frustration lors de situations extérieures identiques, tous les jours, plusieurs fois par jour.

Emmagasinement mnémonique et expérience colorée d’affectivité

Notre hypothèse, selon laquelle des expériences investies d’affectivité hâtent et assurent l’emmagasinement des traces mnémoniques des données situationnelles extérieures qui y sont associées, s’accorde bien avec nos propositions concernant les fonctions pendant la première enfance des deux organisations sensorielles, cénesthésique et diacritique. Les processus de décharge et leurs indicateurs, les affects, appartiennent au domaine du fonctionnement cénesthésique. Une perception cénesthésique extensive et investie affectivement constitue le seul pont permettant au nouveau-né de progresser et de réussir une perception diacritique intensive.

Chez les animaux, les éthologues ont pu observer une accélération considérable de l’emmagasinement mnémonique dans des conditions de tension émotionnelle. Ce qui contraste violemment avec le processus d’apprentissage laborieux, lent et indéfiniment répété des expériences classiques de conditionnement.

Il fallait s’attendre à ce qu’un apprentissage rapide, investi d’affectivité, soit plus courant chez les animaux puisque leurs réponses cénesthésiques sont beaucoup plus évidentes que celles de l’homme. Ce qui leur est nécessaire en raison de leur valeur de survie45.

L’observation des bêtes semble montrer que l’accélération et le renforcement de l’emmagasinement mnémonique sont proportionnels à l’amplitude de la charge affective qui, à son tour, varie selon que la situation provoquant l’affect est plus ou moins liée à la survie de l’animal.

Dans les phénomènes affectifs discutés ci-dessus, le rôle de l’activité pulsionnelle sous-jacente (dont les affects sont les indicateurs) dans l’établissement des processus mentaux, est d’un grand intérêt. Freud (1911) a postulé que les processus de la pensée représentent une espèce d’action expérimentale accompagnée par des déplacements de quantités relativement petites d’investissements. Ces déplacements se produisent le long des voies conduisant aux traces mnémoniques (Freud, 1895). Il est évident que, pour rendre ces processus d’investissement possibles, il faut que les traces mnémoniques soient établies en premier. La réponse par le sourire qui est basée sur la reconnaissance du préobjet illustre le postulat de Freud concernant le rapport entre les traces mnémoniques et les processus de la pensée. En ce qui concerne ce phénomène, j’ai discuté du rôle des déplacements d’énergie pour ce qui est de commencer, de faciliter et d’organiser l’emmagasinement mnémonique, et du rôle de l’énergie pulsionnelle qui sous-tend les affects manifestés à ces occasions. J’estime que le phénomène de la réponse par le sourire est aussi un exemple de la façon d’opérer des premiers processus de la pensée.

Même plus tard, entre le huitième et le dixième mois, le rôle dans le développement de l’enfant des deux premiers affects, ceux de plaisir et de déplaisir, n’est pas difficile à détecter. Par la suite, ce rôle devient de plus en plus obscur, car ces deux affects semblent agir l’un sur l’autre de façon complexe et inattendue. Ce qui est particulièrement évident dans les opérations idéationnelles tels la fonction du jugement, la formation de symboles, l’abstraction et les processus logiques de toute espèce (y compris la « réversibilité » (1947) de Piaget).

Un exemple de ceci nous est fourni par l’investigation de Freud (1925 à) de la fonction du jugement. Ici Freud s’occupe entre autres choses du fonctionnement des deux affects primordiaux ; il écrit : « Une condition préalable à l’établissement de l’épreuve de la réalité est que les objets qui naguère apportaient une satisfaction réelle auront été perdus »46. Il s’ensuit que l’affect de plaisir qui est une des forces les plus puissantes poussant à l’établissement de l’objet, de même que l’affect de déplaisir occasionné par la perte de l’objet, doivent être tous deux vécus avant que la fonction du jugement ne puisse se cristalliser. Et qui plus est, cette cristallisation ne peut se produire que si les deux affects apparaissent successivement, à des périodes chronologiquement distinctes.

Dans un travail sur l’origine du geste sémantique « non » (1957) dont je parlerai en détail plus loin, j’ai étudié le rôle des deux affects primordiaux, plaisir et déplaisir, dans le développement. Mes conclusions ne diffèrent pas beaucoup de la proposition de Freud sur la fonction du jugement. En effet, il m’est devenu évident que, lors du processus d’acquisition du geste sémantique « non », les deux affects opèrent de manière complémentaire, l’un accordant ce que l’autre refuse, et vice versa.

Rôle de la frustration dans l’apprentissage et le développement

Il s’ensuit que priver un enfant de l’affect de déplaisir pendant la première année ltd est aussi nuisible que le priver d’affect de plaisir. Le plaisir et le déplaisir ont un rôle également important dans le façonnement de l’appareil psychique et de la personnalité. Supprimer l’un de ces deux affects revient à bouleverser l’équilibre du développement. C’est la raison pour laquelle la méthode doctrinaire d’élever les enfants sans jamais rien leur refuser donne des résultats aussi déplorables. L’importance de la frustration pour le progrès du développement ne saurait être surestimée car, après tout, c’est la nature elle-même qui l’impose. Pour commencer, nous sommes soumis à l’énorme frustration de l’asphyxie à la naissance (que Rank (1924) a pris à tort pour un traumatisme), qui assure le remplacement de la circulation fœtale par la respiration pulmonaire. Elle est suivie par la frustration répétée et insistante de la soif et de la faim qui force le bébé à devenir actif, à chercher et à incorporer sa nourriture au lieu de la recevoir passivement par le cordon ombilical, et à mettre en marche et à hâter le développement de la perception. Puis c’est le sevrage qui le contraint à se séparer de la mère et à s’assurer d’un plus grand degré d’autonomie. Et ainsi de suite. Qu’est-ce qui fait donc croire à l’éducateur moderne, au psychologue d’enfants, aux parents, qu’ils peuvent épargner la frustration aux enfants ?

La frustration fait partie intégrante du développement. C’est le catalyseur le plus puissant dont la nature dispose dans le domaine de l’évolution47.

La remarque du Dr Johnson concernant l’incroyable accélération que subissent les processus mentaux d’un homme qui sait qu’il sera pendu le lendemain est juste même si elle est brutale. La nature ne se préoccupe pas d’éthique mais d’évolution, et nous soumet sans pitié

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aux pressions de la frustration et du déplaisir. Les méthodes pédagogiques modernes épargnent généralement à l’enfant les frustrations qui culpabilisent le père ou la mère, le pédagogue ou le psychologue. En réalité, ceux-ci sont moins préoccupés par le bien-être de l’enfant que par leur désir conscient ou inconscient d’éviter les sentiments de culpabilité.

Car le bien-être de l’enfant demande la frustration. La citation de Freud que j’ai donnée plus haut montre un des aspects du rôle joué par l’affect de déplaisir dans la réalisation de l’épreuve de la réalité, épreuve qui constitue une des fonctions vitales du moi. Sans déplaisir, sans cette mesure de frustration que je considère comme requise par un âge mental donné, aucun développement satisfaisant du moi n’est possible.

Ceci est démontré de façon éclatante par une expérience de Harlow sur des singes rhésus, ceux qu’il a appelés les animaux « genre inséparables ». Il a profité du comportement instinctuel des singes qui les fait s’attacher l’un à l’autre, pour en élever deux petits ensemble. C’est ainsi que ces deux singes arrivés à maturité n’ont jamais montré la moindre activité adulte, ni sociale ni sexuelle. Ils ont passé leur temps accrochés l’un à l’autre, en système clos, ne communiquant pas avec l’entourage et n’acceptant aucune ingérence venue de l’extérieur, qu’elle soit de nature plaisante ou déplaisante (Harlow, 1958). Voilà un tableau très instructif de ce qui se produit chez un enfant qui n’a pas été frustré. Il est évident que dans des conditions naturelles, élevé par sa mère, il ne sera pas accordé au bébé rhésus une satisfaction illimitée de son besoin de s’accrocher à son prochain. De même, chez le petit de l’homme, au cours des relations normales mère-enfant, les situations pendant lesquelles du déplaisir est imposé à l’enfant, engendrant ainsi la frustration, sont nombreuses et vont en augmentant avec l’âge. Et c’est ainsi que les choses doivent être.

Lorsque je parle de frustration, je ne recommande pas de battre les enfants. Je me réfère aux frustrations que l’on trouve naturellement sur son chemin lorsqu’on élève un enfant et qui ne peuvent lui être épargnées que par une indulgence déraisonnable. En faisant face à ces frustrations répétées, l’enfant acquiert une indépendance croissante pendant les six premiers mois et devient de plus en plus actif dans ses relations avec le monde extérieur, animé ou inanimé.


38 Qu’est-ce que la communication ? Tout changement perceptible du comportement, intentionnel ou pas, dirigé ou non, par l’entremise duquel une ou plusieurs personnes peuvent influencer volontairement ou involontairement la perception, les sentiments, les pensées ou les actions d’une ou de plusieurs personnes.

41 Pour une étude détaillée de cette question, voir Sprrz (1963 a, b, c ; 1964).

42 Le rôle de la fonction symbolique n’est pas limité à la communication allocentrique. Elle opère aussi à l’intérieur de l’individu par exemple dans le processus de l’idéation en tant qu’intracommunication (Cobliner, 1955).

43 Il n’y a pas lieu dans le cadre de cet ouvrage de pénétrer plus avant dans les processus inconscients qui sous-tendent des phénomènes tels que le surnaturel. Je renvoie le lecteur aux nombreux articles parus sur ce sujet dans la littérature psychanalytique et, pour commencer, à ceux de Freud : L’inquiétante étrangeté (1919), Fausse reconnaissance (1914 a), Rêves et télépathie (1922), Rêves et occultisme (1932).

44 Le façonnement de la personnalité.

45 La fadeur des expérimentations animales dans le passé, théorie de l’apprentissage incluse, est peut-être due à l’approche anthropomorphique des psychologues d’animaux. Du fait que le système cénesthésique est tellement effacé chez l’adulte, ils l’ignoraient chez l’animal. Il semble que le poids et l’apport croissants des découvertes faites par les éthologues et l’observation psychanalytique des nourrissons, ont apporté un changement dans cette situation : la psychologie animale actuelle a été en mesure de nous offrir des informations bien plus satisfaisantes. Cette influence est sensible dans le domaine de la recherche sur les stimuli, de Hebb à Harlow, et dans celui des expérimentations de Calhoun (1962) et d’autres sur la surcharge de stimuli.

46 La négation, Rev. fr. psychanal., 1934, trad. Hoesli.

47 Freud, bien sûr, en était conscient, preuve en est cette citation : • Les sensations agréables n’ont en elles-mêmes aucun caractère de contrainte ou d’insistance tandis que les sensations désagréables possèdent ce caractère au plus haut degré. Elles tendent à imposer des modifications… » (1923) (Essais de psychanalyse, P.B.P., p. 190, trad. JANKÉLÉVITCH).