Chapitre VIII. L’établissement de l’objet libidinal

L’angoisse du huitième mois

Un changement décisif dans le comportement de l’enfant envers autrui se produit entre le sixième et le huitième mois. Le bébé ne répondra plus par un sourire lorsqu’un visiteur de passage s’approche de son berceau en souriant et en hochant la tête. À cet âge ses capacités pour une différenciation perceptive diacritique sont déjà bien développées. L’enfant est à présent en mesure de faire clairement la différence entre un ami et un étranger. Si un inconnu s’approche de lui, sa présence déclenche un comportement typique caractéristique et ne prêtant à aucune confusion : l’enfant manifestera de l’appréhension ou de l’angoisse à des degrés différents et rejettera l’étranger. Toutefois, le comportement de chaque enfant varie fortement de l’un à l’autre. Les uns baissent les yeux « timidement », les autres les couvrent de leurs mains, se cachent le visage en relevant leur robe, se jettent à plat ventre sur leur lit en se dissimulant la face dans les couvertures, ou encore pleurent ou hurlent. Le dénominateur commun est un refus de contact, une façon de tourner le dos, avec une nuance plus ou moins prononcée d’angoisse. Pouvons-nous affirmer que les différences de comportement d’un enfant à l’autre sont liées de quelque manière au climat affectif dans lequel il a été élevé ? Un certain nombre de schémas de comportement parmi ceux qui se prêtent à l’observation ont été présentés dans mon film intitulé : Anxiety : its Phenomenology in the First Year of Life (Spitz, 1953 b)48. J’ai donné à ce comportement le nom d’angoisse du huitième mois (voir PI. V) et j’estime que c’est là la première manifestation de Vangoisse proprement dite.

Qu’entendons-nous par 1’ « angoisse proprement dite » ? Mes observations m’ont permis de distinguer trois stades dans l’onto-115

genèse de l’angoisse pendant la première année, le premier étant la réaction de l’enfant pendant l’accouchement. Freud (1926 à) a qualifié cette réaction de prototype physiologique de toute angoisse ultérieure. D’autres auteurs, dont en premier lieu Rank (1924), attribuèrent une grande importance au soi-disant « traumatisme de la naissance » et tentèrent de le rendre responsable de tout problème psychiatrique ultérieur. Freud quant ü lui n’accepta jamais cette hypothèse.

Pendant la période néo-natale, environ une semaine après la naissance, on peut observer des manifestations de déplaisir à l’occasion de situations qui, si elles s’étaient produites à un âge plus avancé, auraient pu causer de l’angoisse. Ces manifestations de déplaisir ne sont pas de l’angoisse au sens que nous donnons à ce terme en psychanalyse, et les appeler ainsi peut prêter à confusion. Bien qu’ayant toutes les caractéristiques des états de tension physiologique accompagnés de phénomènes diffus de décharge physique, elles n’ont aucun contenu psychologique.

À mesure que l’enfant grandit, ces états de tension perdent progressivement leur caractère diffus ; ils se produisent en réponse à des situations de déplaisir qui deviennent de plus en plus spécifiques. Aux environs de la huitième semaine, les manifestations de déplaisir deviennent de plus en plus structurées et intelligibles non seulement pour la mère mais aussi pour l’observateur averti.

Certaines nuances commencent à apparaître, en remplacement de l’excitation généralisée de teinte négative, transformant les simples manifestations de déplaisir en ce qui semble être deux ou trois signes « codés ». Du point de vue de la mère, ceci marque déjà le commencement d’une communication rudimentaire. Du point de vue de l’enfant, ce n’est encore qu’un signe d’inconfort. Ce n’est pas encore un appel à l’aide ; cela demeure au niveau de l’expression bien que ce soit devenu une manifestation volitive et articulée. L’entourage a maintenant appris à distinguer si l’enfant a faim, s’il a mal au ventre ou s’il recherche de la compagnie.

À mesure que les manifestations de l’enfant deviennent plus intelligibles, les réponses de son entourage deviennent aussi mieux adaptées aux besoins qu’il exprime. Du fait qu’il peut à présent provoquer des réponses satisfaisantes pour ses besoins, l’enfant acquiert la capacité de saisir le lien qui existe entre ce qu’il fait et les réponses de son entourage. Dès le troisième mois, les traces mnémoniques de toute une série de signaux adressés par l’enfant à son entourage sont codées par son appareil psychique. C’est ainsi que l’enfant maîtrise ce que Karl Bühler (1934) a appelé « l’appel », c’est-à-dire la capacité de se tourner vers son entourage pour signaler un besoin.

Auparavant, l’enfant réagissait de manière archaïque, pour ainsi dire par un réflexe, aux sensations intérieures ou aux stimuli provenant de l’extérieur. À présent, il peut envoyer des signaux, volontairement et délibérément, auxquels son entourage répond de façon plus ou moins conséquente par la satisfaction de son besoin. L’expression active d’un besoin par l’enfant est suivie de près par une satisfaction provenant de son entourage. Cette séquence est la même que celle qui opère dans le réflexe conditionné ; toutefois la capacité d’établir un réflexe conditionné est probablement basée sur des canalisations neurophysiologiques innées.

Dans le réflexe conditionné, le signal provient de l’extérieur, de l’autre, et la réponse de l’intérieur, du sujet. Au stade de l’appel, cet ordre est inversé. C’est le sujet, l’enfant, qui donne le signal en criant de faim, et c’est l’autre, l’entourage, qui répond ; celui-ci est en train d’être conditionné par celui-là.

Une telle séquence se répète avec une grande régularité maintes fois par jour dans la vie de chaque enfant. Par conséquent, les deux faces de l’expérience, les cris de faim et l’assouvissement qui s’ensuit, se lient dans sa mémoire. Une association se fait entre deux groupes d’impressions sous forme d’un ensemble de deux traces mnémoniques déposées et renforcées par un lien affectif. Ce développement devrait être compris selon le terme proposé par Ferenczi (1916) d’un stade de toute-puissance infantile. Le cri de faim suivi de satisfaction constitue la base du sentiment de toute-puissance qui selon Ferenczi serait un stade archaïque du sens de la réalité.

Paradoxalement, la même expérience prépare aussi les fondements du développement idéationnel qui est diamétralement opposé à la toute-puissance. J’estime que la séquence de la satisfaction qui suit les hurlements de faim constitue la première expérience à laquelle nous pouvons faire remonter les débuts de la catégorie idéationnelle de causalité.

En réussissant par ses cris à s’assurer le concours de la mère pour l’aider à parer à ses besoins, l’être humain ressent pour la première fois le post hoc ergo propter hoc par rapport à son action. Ceci n’est naturellement qu’un précurseur du principe de causalité et non le principe proprement dit. Le principe du post hoc ergo propter hoc se partagera par la suite pour suivre deux directions. L’une d’elles demeurera à l’état brut en tant qu’un mode de base de fonctionnement du processus primaire. L’autre s’affinera progressivement jusqu’à devenir pour l’homme l’un de ses instruments idéationnels les plus puissants : le principe du déterminisme. En termes d’expérience infantile, cette séquence peut s’exprimer ainsi : lorsque B suit toujours A, c’est parce que A représente la force,

la puissance, qui produisent B, de sorte que A est cause de B.

L’enfant peut à présent influencer son entourage pour qu’il le soulage de son inconfort ; quelque peu plus tard, le bébé apprend aussi à l’influencer de façon à obtenir la satisfaction désirée. Il s’agit ici de la transition du stade de la manifestation pure de ce qu’il sent à celui de l’appel pour ce qu’il souhaite. C’est la première étape importante marquant les débuts de la communication ; elle conduira ultérieurement à la communication à l’aide de signaux sémantiques.

Après le troisième mois, un nombre toujours grandissant de traces mnémoniques sont déposées dans les systèmes mnémoniques de l’enfant. Elles appartiennent principalement à l’espèce la plus simple et sont liées à des affects colorés de plaisir et quelquefois de déplaisir. Celles qui se rapportent à certaines situations répétitives particulièrement déplaisantes pour l’enfant sont montées en épingle. Elles sont structurées de telle sorte que leur réactivation produira à coup sûr un affect spécifique de déplaisir. Cet affect se manifeste sous forme d’un comportement de retrait (dans le cas par exemple d’inoculations préventives répétées). Nous nous référons à cette réponse en tant que peur, et elle apparaît entre le quatrième et le sixième mois. C’est la deuxième étape menant à l’établissement de Vangoisse proprement dite.

Lors de la première étape, celle des états de tension physiologique, une réaction de déplaisir se manifeste quand la tension intérieure rompt la situation d’équilibre. Lors de la deuxième étape, la réaction de peur est provoquée par un percept que l’enfant a lié à une expérience antérieure de déplaisir. Lorsqu’il reconnaît le percept investi de déplaisir, l’enfant répond par la fuite. Il s’agit là d’une fuite devant une menace de la réalité qui constitue le commencement de ce que Freud (1926 a) a appelé 1’ « angoisse de la réalité ». J’utilise comme Freud le mot « peur » plutôt que celui d’« angoisse » du fait qu’il y a objet.

L’angoisse du huitième mois, que j’ai déjà décrite et qui apparaît dans le deuxième semestre de vie, se distingue tout à fait du comportement lié à la peur. Dans sa réaction devant un inconnu, l’enfant répond à quelque chose ou à quelqu’un qui n’a jamais été mêlé auparavant à une expérience de déplaisir. Nous avons suivi attentivement depuis la naissance un grand nombre d’enfants qui montrèrent ce comportement au cours de la deuxième moitié de leur première année. Ils avaient tous éprouvé les habituelles expériences de déplaisir inévitablement liées à l’éducation d’un enfant. Mais ceci avec leurs mères et non avec des inconnus. Pourquoi alors manifestaient-ils de l’angoisse, ou au moins de l’appréhension, lorsqu’un étranger s’approchait d’eux ?

À la lumière de tout ce que l’observation directe des nourrissons

nous a appris, l’hypothèse selon laquelle l’enfant répond à l’absence de la mère par une manifestation de déplaisir est des plus plausibles. En étudiant l’ontogenèse du déplaisir, nous avons découvert qu’entre le troisième et le sixième mois l’enfant manifestait du déplaisir lorsqu’un partenaire adulte le quittait. Au stade de l’angoisse du huitième mois, l’enfant est déjà plus avancé dans tous les domaines. Face à un étranger, il réagit au fait que ce n’est pas sa mère ; elle l’a « abandonné ».

Cette réaction contraste avec celle du petit de trois mois pour qui tous les visages se valent puisqu’ils ne représentent pour lui qu’une Gestalt-signe de satisfaction d’un besoin. Lorsqu’un inconnu s’approche d’un bébé de huit mois, celui-ci est déçu dans son désir d’avoir sa mère. L’angoisse qu’il montre ne répond pas au souvenir d’une expérience désagréable avec un étranger mais à la perception du visage de l’inconnu en tant que différent des traces mnémoniques correspondant à celui de la mère. Ceci illustre l’opération de l’aperception où un percept du présent est comparé à des traces mnémoniques du passé. Nous dirions en termes psychanalytiques qu’il s’agit d’une réponse à la perception intrapsychique de la tension réactivée, du désir et du désappointement qui s’ensuit. J’ai par conséquent appelé cette réponse la première manifestation de Yangoisse proprement dite.

Tout comme la réponse par le sourire à l’âge de trois mois, l’angoisse du huitième mois marque une étape distincte dans le développement de l’organisation psychique. Dans le cas de la réponse par le sourire, la Gestalt-ûgnt du visage vu de face est ressentie comme un homologue du partenaire humain. Dans celui de l’angoisse du huitième mois, le percept du visage de l’inconnu qua face (et non en tant que Gestalt-signe !) est confronté avec les traces mnémoniques du visage de la mère. Il s’avère différent et sera par conséquent rejeté.

Nous déduisons de cette capacité de l’enfant de huit mois de déplacer des investissements de traces mnémoniques soigneusement emmagasinées, qu’elle reflète le fait qu’il a maintenant établi une véritable relation objectale et que la mère est devenue son objet libidinal, son objet d’amour.

Avant cela, nous pouvions difficilement parler d’amour puisqu’il n’y a pas d’amour tant que l’être aimé ne peut être distingué des autres, et pas d’objet libidinal aussi longtemps qu’il demeure interchangeable. En même temps, l’enfant modifie sa façon de se comporter avec son entourage et de le contrôler. Il ne se limite plus à des formes archaïques de défense ; il a acquis la fonction du jugement, de la décision. Ce qui représente une fonction du moi à un niveau intellectuel plus élevé du développement psychique et ouvre de nouveaux horizons.

Un conseil s’impose : si l’on désire observer le phénomène de l’angoisse du huitième mois et procéder à des expériences, il est recommandé de ne pas le faire en présence de la mère. Car lorsque les manifestations de l’angoisse du huitième mois sont frustes, la seule présence de la mère suffit à les rendre imperceptibles alors qu’en son absence elles apparaîtraient sans équivoque.

D’une objection a mon explication de l’angoisse du huitième mois

Une critique de ma proposition vue sous un « angle biologique » a été publiée par Szekely (1954). Il réinterprète ingénieusement mes observations sur la réponse par le sourire et l’angoisse du huitième mois pour atteindre des conclusions diamétralement opposées à celles que j’ai publiées. D’après lui, la Gestalt front-yeux est un « stimulus de déclenchement » au sens que Lorenz, Tinbergen, etc., donnent à ce terme et représente la survivance phylogénétique du schéma de P « ennemi » dans le monde animal. Szekely soutient que le nourrisson pendant les premiers mois réagit au visage de sa mère par de l’angoisse49. Il postule que cette « angoisse » est inspirée par le schéma de P « ennemi » composé des yeux et du front. Szekely estime que le sourire réciproque du troisième mois constitue la première indication de la maîtrise de cette angoisse archaïque. Il avance que cette maîtrise serait atteinte par l’enfant à travers un investissement libidinal qui transformerait la Gestalt « yeux-front » en un objet partiel. Toujours d’après Szekely, l’angoisse subséquente du huitième mois indiquerait alors que cet objet partiel serait revenu au statut original de stimulus archaïque générateur de peur. Ceci constitue, en bref, l’argumentation de Szekely qui souligne à plusieurs reprises le fait que ses hypothèses n’ont jusqu’à présent pas été confirmées expérimentalement.

Dès le début, j’ai été frappé dans mes recherches sur la réponse par le sourire, par la similitude qui existe entre l’opération du stimulus de déclenchement (Lorenz, 1935) chez les animaux, et la fonction de la Gestalt-signe constituée par la configuration yeux-front chez le petit de l’homme. J’ai par conséquent systématiquement cherché à savoir si le « stimulus de déclenchement » dans la réponse au sourire par le sourire est inné, s’il est activé par le nouveau-né à la façon du processus de Pragung à travers quelques expériences perceptives, ou s’il est appris. L’observation clinique et l’expérimentation ont montré que ces trois facteurs entrent en ligne de compte et qu’il s’agit là d’un processus complexe.

Il semble probable d’après mes investigations et celles de mes collaborateurs, ainsi que d’après l’étude publiée par Ahrens (1954), que, dans les limites de la configuration totale de la Gestalt-signe, les yeux et le mouvement puissent représenter des facteurs innés.

Des travaux récents (Polak, Emde et Spitz, 1964, 1965) montrent en outre qu’à travers un processus d’apprentissage la perception totale du visage est graduellement dotée de la tridimensionnalité, et des caractéristiques de grandeur et de couleur. Au cours de ce développement, l’enfant commence progressivement à distinguer le visage qui s’approche de lui du biberon qu’on lui tend, la personne de la nourriture. Au départ, récompenses et punitions jouent un rôle important dans ce processus d’apprentissage (Spitz et Wolf, 1946 ; Spitz, 1955 c) ; après le troisième mois, ceci est complété par certaines séquences d’apprentissage, spécifiques à l’homme.

L’hypothèse centrale de Szekely est que, déjà pendant les premières semaines et les premiers mois, le nourrisson réagit au visage de la mère, à cet « I.R.M. » (qui représente 1’ « ennemi ») par de l’angoisse ou de la peur. Il s’agit là d’un phénomène qu’il ne m’a jamais été donné d’observer.

Parmi les centaines d’enfants qui furent soumis au stimulus du visage au moins une fois par semaine, jusqu’à l’âge de trois mois, aucun ne manifesta quoi que ce fût qui puisse suggérer la peur. Et qui plus est, aucune observation de ce genre ne peut être trouvée dans la vaste littérature consacrée à ce sujet.

J’ai continué, dans les années qui suivirent la publication de ma réponse à Szekely (Spitz, 1955 c), d’examiner le point soulevé par lui dans trois contextes différents :

1. J’ai systématiquement observé tous les nourrissons qu’il m’a été donné de voir par la suite en gardant les propositions de Szekely à l’esprit ;

2. J’ai revu tous mes documents cinématographiques sous ce même angle ;

3. J’ai longuement discuté avec de nombreux éthologues dont j’ai suivi les expériences.

En dépit de ces efforts systématiques, je n’ai pu trouver de preuves à l’appui de l’hypothèse centrale de Szekely. Toutefois, j’ai trouvé des arguments en faveur de sa proposition selon laquelle la configuration des yeux serait un déclencheur inné. Mes propres observations ont montré que les yeux de l’expérimentateur provoquent la réponse du nourrisson à un âge excessivement tendre, quelquefois dès les premiers jours, ce qui confirmerait la thèse selon laquelle cette réponse n’est pas apprise. Cette découverte concorde avec les observations et les investigations poussées d’Ahrens (1954).

En dépit du fait que les éthologues sont d’accord avec Szekely pour dire que les yeux peuvent effectivement constituer un signal ennemi pour les animaux adultes, je n’ai pu découvrir si cela s’applique aussi aux bêtes avant le sevrage. En ce qui concerne le petit de l’homme un autre argument serait en faveur de la thèse selon laquelle les yeux ne provoquent pas la peur mais plutôt son contraire.

Comme je l’ai indiqué dans le chapitre V, l’enfant cesse de sourire au visage de l’observateur lorsque celui-ci le tourne de profil. La réaction du nourrisson va de la perte de contact à la stupéfaction et quelquefois même jusqu’à une réponse de sursaut. Dans cette dernière instance, il est très difficile de rétablir le contact avec l’enfant et obtenir son sourire demande beaucoup plus de temps qu’au début. Si les yeux (et le visage) étaient effectivement un stimulus de peur, l’enfant devrait alors témoigner son soulagement d’être débarrassé du regard fixe et fascinant de l’observateur lorsqu’il se tourne de profil. Mais, au lieu de cela, un grand nombre d’enfants se montrent cruellement déçus. Le ressentiment se lit sur les visages de certains d’entre eux qui repoussent les efforts de l’observateur désireux de rétablir le contact. D’autres les ignorent tout simplement et arborent une expression maussade.

Szekely s’appuie surtout dans son argumentation sur le fait bien établi en phylogenèse que les yeux constituent principalement le signal d’une menace, d’un danger, d’un ennemi. Mes connaissances dans ce domaine ne sont pas suffisamment étendues pour me permettre de confirmer ou d’infirmer cet argument. Toutefois, il me semble bien risqué d’appliquer au comportement humain des conclusions tirées de l’observation des animaux. La méthodologie scientifique moderne (Novikoff, 1945) n’admet pas la transposition de lois valables pour un niveau d’organisation de complexité inférieure à un niveau de complexité supérieure. Par conséquent, aussi longtemps que nous n’en avons pas de preuve concluante, la thèse de Szekely demeure une conjecture ingénieuse mais spéculative.

Le second organisateur

L’angoisse du huitième mois placée dans le cadre conceptuel élaboré plus haut indique l’apparition du second organisateur du psychisme. Ce qui signifie aussi que l’une des périodes critiques (Scott et Marston, 1950) se situe autour du huitième mois. Ceci marque une nouvelle étape du développement infantile au cours de laquelle la personnalité et le comportement de l’enfant subiront un changement radical.

À présent, aussi bien la forme sous laquelle le déplaisir est exprimé que la perception et la reconnaissance du stimulus qui le provoque deviennent de plus en plus spécifiques. Ce stimulus commence à la naissance en tant que besoin interne non spécifique provoquant une tension non spécifique, déchargée au hasard, de façon non spécifique. Trois mois plus tard, cette expression de tension laissée au hasard devient plus spécifique et se manifeste lorsque n’importe quel (toujours non spécifique) partenaire humain quitte l’enfant. Finalement, à l’âge de huit mois, ce déplaisir prend la forme d’une angoisse spécifique lorsqu’un inconnu s’approche de lui. Ce déplaisir spécifique est causé par la peur de l’enfant d’avoir perdu sa mère (l’objet libidinal). Il est du plus grand intérêt pour le psychanalyste de noter que les phases successives du développement dans ce secteur sont étroitement parallèles à celles de deux autres secteurs du développement. L’un étant celui qui conduit à l’intégration du moi ; et l’autre celui du développement progressif des relations objectales qui trouve son point culminant dans la constitution de l’objet libidinal.

Je rappelle au lecteur que ces trois courants du développement, c’est-à-dire la cristallisation de la réponse affective, l’intégration du moi et la consolidation des relations objectales, sont interdépendants bien que représentant différents aspects de la personnalité totale. Je n’en ai parlé séparément que pour en faciliter la présentation. Mais en fait, il s’agit bien de parties interdépendantes de la personnalité totale.

Reprenons brièvement les deux étapes menant à la constitution de l’objet libidinal : i) L’établissement de la représentation du visage dans le système mnémonique en tant que signal nous informe de l’apparition du précurseur de l’objet ; ceci marque la première étape importante du développement des relations objectales ; 2) Trois ou quatre mois plus tard, apparaît l’angoisse du huitième mois. Nous apprenons ainsi que l’enfant distingue le visage de sa mère et lui confère une place unique parmi les autres visages. Dès ce moment et pendant quelque temps encore, l’enfant préférera le visage de sa mère et repoussera tous ceux qui en différeront.

À mon avis, ceci est l’indication de l’établissement de 1’ « objet » libidinal proprement dit. Il est certain que, pour les behavioristes, la manifestation d’angoisse du huitième mois signifie seulement qu’une « chose » a été établie dans le secteur optique et a atteint une constance cognitive. Mais une fois que nous dépassons les limites des méthodes behavioristes et cherchons la signification du comportement manifesté pendant l’angoisse du huitième mois, nous nous rendons compte que l’affect, en d’autres termes l’angoisse, joue un rôle décisif dans ce phénomène. Il devient évident que l’objet a été établi non seulement dans le secteur optique (cognitif) mais aussi – et peut-être devrions-nous dire avant tout – dans le secteur affectif.

Comme je l’ai dit plus haut, il découle de l’établissement de l’objet libidinal que la personne dotée des attributs d’objet n’est plus interchangeable avec n’importe quel autre individu. Une fois l’objet établi, l’enfant ne peut le confondre avec quoi que ce soit d’autre. Cette certitude exclusive permet à l’enfant de nouer les liens étroits qui confèrent à l’objet les attributs qui le rendent unique. L’angoisse du huitième mois est la preuve que pour l’enfant nous sommes tous des inconnus à l’exception de l’objet50 unique ; autrement dit, l’enfant a trouvé le partenaire avec qui il peut établir des relations objectales dans le vrai sens du terme.

Voici un aperçu d’autres changements impliqués par l’établissement du deuxième organisateur :

1. Dans la sphère somatique, la myélinisation des faisceaux nerveux est à présent suffisamment avancée pour rendre le fonctionnement diacritique de l’appareil sensoriel possible ; réaliser la coordination des effecteurs ; placer des faisceaux de muscles striés au service de séquences actives dirigées ; et permettre des ajustements de la posture et de l’équilibre qui servent de point de départ à l’action musculaire.

2. Dans Vappareil mental, un nombre croissant de traces mnémoniques ont été emmagasinées de telle sorte que des opérations mentales de plus en plus complexes peuvent être menées à bien. Ces opérations mentales permettent à leur tour un nombre croissant et toujours plus diversifié de séquences d’actions dirigées. L’activation des opérations mentales et les séquences d’actions qui en découlent fournissent l’une des conditions qui rend possible le fonctionnement des appareils du moi.

3. Finalement, dans l’organisation psychique, la maturation et le développement de l’outillage congénital ont rendu possible la mise des effecteurs au service de séquences d’actions dirigées. Ces dernières permettent à l’enfant de décharger une tension affective de manière intentionnelle et dirigée, c’est-à-dire volitive. De telles décharges dirigées abaissent le niveau de tension dans l’appareil psychique ; une distribution améliorée de l’économie psychique s’ensuit en en facilitant la fonction régulatrice et en permettant non seulement une satisfaction plus efficace des besoins mais aussi des gains dirigés, volitifs, de plaisir. L’organisation du moi peut maintenant s’enrichir par bien des côtés ; le moi se structure et des frontières sont en voie d’établissement entre le moi et le ça d’un côté, le moi et le monde extérieur de l’autre. Cet enrichissement du moi s’opère au fur et à mesure que les appareils du moi deviennent des unités en état de fonctionner. Cette activation est déclenchée par des actions réciproques investies d’affectivité entre le nourrisson et l’objet libidinal naissant. Pendant l’enfance, une grande partie de ce que nous qualifions vaguement de relations objectales se déroule dans ces actions réciproques dont les diverses conséquences comportent la création de frontières entre le moi et le ça, le moi et la réalité, le moi et le non-moi, le self et le non-self. Mais nous y reviendrons plus tard.

Dans l’intégration et la structuration de ce moi nouvellement établi et dans la délimitation de ses frontières à travers des actions réciproques, un rôle décisif est joué par la différenciation progressive entre l’agression et la libido et par les vicissitudes de ces deux pulsions instinctuelles. Ceci est évident vers la fin de la première année. Nous examinerons dans le chapitre IX la différenciation entre les pulsions, leur intrication et leur désintrication. Il suffit de dire pour l’instant qu’il y a un lien étroit, une interdépendance – un feedback – entre les premières vicissitudes des pulsions et celles des relations objectales qui conduisent à l’établissement de l’objet libidinal. Le processus complet avance de pair avec le développement progressif des autres fonctions du moi, tels la coordination corporelle, la perception et l’aperception, et les échanges d’actions, dirigés et volitifs. Répétons-nous : le point culminant de ce processus de différenciation et d’intégration est l’établissement de l’objet révélé par l’apparition de l’angoisse du huitième mois.

On peut observer l’implantation de certains mécanismes de défense à la suite de l’établissement du second organisateur et en corrélation avec les changements dans le développement cités plus haut. À leurs débuts, ces mécanismes sont au service de l’adaptation plutôt que de la défense au sens strict du terme. C’est avec l’établissement de l’objet et le commencement de l’idéation que leur fonction change. Comme nous le verrons plus loin, une fois que l’objet est établi et que les pulsions agressives et libidinales se sont intriquées, certains mécanismes de défense, l’identification en particulier, acquièrent la fonction qu’ils rempliront à l’âge adulte.

J’aimerais souligner encore une fois le fait que l’organisateur du psychisme est une construction de l’esprit, un modèle que j’ai trouvé utile pour l’appréhension de certains phénomènes du développement psychique (Spitz, 1959) ; modèle analogue à celui de la division de l’appareil psychique en ça, moi et surmoi, qui n’est pas lui non plus une entité concrète. Comme pour toutes les hypothèses, de tels modèles doivent obéir au principe de parcimonie et ne sont justifiés que par leur utilité.

L’introduction du concept de l’organisateur est justifiée par l’observateur du fait qu’un passage réussi d’une phase à l’autre fait office de catalyseur pour une avance dans le développement de l’enfant. L’interdépendance des secteurs du développement (j’en ai discuté trois), le feedback apparent qui fonctionne entre eux, rend le concept de l’organisateur parfaitement indiqué pour expliquer la complexité des niveaux de maturation et de développement atteints par l’enfant. Cette construction nous permet de condenser la multiplicité des réalisations infantiles dans le domaine de la maturation et du développement sous une forme maniable et nous évite de les énumérer dans chaque cas.

Les déterminants culturels de la dyade

Comme cela a été le cas pour tous les autres phénomènes infantiles discutés, l’âge auquel l’angoisse du huitième mois apparaît peut varier considérablement. On pourrait presque dire que la variation en est plus importante que pour les phénomènes plus précoces. Ce qui est dû au caractère spécial de cette angoisse qui est le résultat de relations entre deux individus composant l’univers dya-dique ; elle dépend par conséquent de leur capacité à établir et à maintenir ces relations ainsi que de la personnalité de chacun, et en outre d’un grand nombre de conditions culturelles et d’environnement.

La plupart de nos observations ont été faites dans des milieux culturels occidentaux, nos sujets étant des Blancs, des Noirs et des Indiens d’Amérique. Je souligne la chose parce que j’estime que les institutions culturelles jouent un rôle significatif dans la formation de la personnalité. Elles fournissent l’éventail des possibilités qui délimitent l’expression des processus intrapsychiques aussi bien chez la mère que chez l’enfant. Une des institutions de la culture occidentale, la famille, assure des relations et un contact étroits entre le nourrisson et une seule figure maternelle tout au long de la première année. Dans les chapitres consacrés à la pathologie, nous verrons jusqu’à quel point cette relation peut être modifiée et dans quelle mesure ceci influence la nature des relations objectales et l’établissement de l’objet.

Il s’ensuit qu’une tradition culturelle qui régit différemment les contacts entre mère et enfant affecte de façon significative l’âge auquel l’objet est établi ainsi que la nature des relations objectales elles-mêmes. La preuve de telles modifications nous est apportée par les travaux anthropologiques, ceux de Margaret Mead par exemple (1928, 1935 ; Mead et McGregor, 1951) concernant des mondes culturels où les institutions qui gouvernent l’éducation des enfants sont très différentes des nôtres. Citons-en deux : à Bali, le père remplace la mère très tôt dans la vie de l’enfant ; à Samoa, de nombreuses figures maternelles remplacent la mère unique du monde occidental. Je pense que ceci peut conduire à des relations objectales de nature diffuse. Anna Freud décrit des modifications semblables dans les relations objectales observées chez des enfants élevés par une série de nurses qui se sont succédé à une cadence accélérée. Ces enfants sont incapables de nouer des relations étroites avec une personne en tant que mère – ils n’en ont pas eu qu’une ; ils ont remplacé la dyade absente par ce que nous pourrions appeler des « gangs » (A. Freud et Dann, 1951).

L’importance de telles observations et leurs implications pour notre propre culture ne peuvent être surestimées. Une investigation patiente et attentive des conséquences des relations mère-enfant modifiées prévalant dans divers milieux culturels promet une moisson de renseignements précieux. Nous saurons en premier heu quoi ne pas faire ; d’une part, nous profiterons des erreurs des autres, et d’autre part, nous reconnaîtrons les conséquences des nôtres. Des suggestions précieuses nous seront offertes pour la prévention ou la façon d’éviter les conditions conduisant aux malformations du caractère et de la personnalité ; enfin, nous serons mis sur la voie des conditions les plus favorables pour soigner et éduquer des enfants.

Le concept des organisateurs et les étapes des relations objectales décrites plus haut ne représentent qu’une esquisse sommaire qui offre quelques points de repère pour la compréhension du développement pendant la première année. Les détails de cette esquisse restent toujours à préciser puisqu’ils sont encore inconnus et, pour ce faire, une observation patiente d’individus et de groupes ainsi que des comparaisons interculturelles devront être pratiquées.


48 L’angoisse : sa phénoménologie pendant la première année de oie.

49 Tout au long de son article, Szekely utilise indifféremment les termes de « peur » et d’« angoisse ». Comme je l’ai déjà mentionné, nous établissons une distinction nette entre la peur et l’angoisse (Spitz, J950 b, 1955 c).

50 Il s’agit d’une déclaration simplifiée à l’excès. Il est évident que les autres membres de la famille jouissent aussi d’une position privilégiée, quoique à un moindre degré que l’objet libidinal. Ils sont néanmoins préférés aux étrangers.