Chapitre IX. Rôle et évolution des pulsions instinctuelles

Dans les chapitres précédents, nous avons considéré la phénoménologie des relations objectales principalement des points de vue topique et structural, aussi bien en ce qui concerne la personnalité de la mère que celle de l’enfant. Nous allons les examiner à présent sous l’angle dynamique et tenter d’éclaircir le rôle des pulsions instinctuelles dans ce processus. Nous avons pris note du fait que les pulsions libidinales et agressives participent dans une mesure plus ou moins égale à la formation des relations objectales. À la naissance, toutefois, et pendant la phase narcissique qui apparaît aussitôt après, les pulsions ne sont pas encore différenciées les unes des autres ; ceci se produira au cours d’un processus de développement graduel. J’ai élaboré les détails de ce processus par ailleurs (Spitz, 1953 a ; voir aussi Jacobson, 1954) et je ne donnerai ici qu’un bref aperçu de la façon dont j’envisage ce développement.

Les pulsions libidinales et agressives se différencient les unes des autres au cours des trois premiers mois, en conséquence des échanges qui se font entre mère et enfant. Au début, ces échanges se produisent sous forme d’expériences discrètes dans le secteur spécifique de chacune de ces deux pulsions qui restent séparées, sans s’intriquer l’une à l’autre. Ceci est valable pour la période narcissique, jusqu’à l’âge de trois mois, âge auquel le préobjet va s’établir.

Au cours des mois suivants, le développement progresse pas à pas du stade préobjectal à celui de véritables relations objectales. Aussi bien pendant la période narcissique que durant ce stade transitionnel les pulsions « s’étayent » sur la satisfaction des besoins oraux de l’enfant. Freud a désigné sous le nom d’« attachement ana-clitique » (Freud, 1905 b, 1914 b) les relations émanant de cette structure pulsionnelle. La mère est la personne qui assouvit les désirs oraux de l’enfant, elle devient la cible de ses pulsions libidinales

et agressives. Cette cible, la mère, n’est pas encore perçue en tant que personne totale, consistante et stable, ou encore en tant qu’ « objet libidinal ».

Le « bon » objet, le « mauvais » objet et leur fusion

Comme Hartmann, Kris et Lœwenstein (1946) et comme Abraham (1916), j’estime qu’à ce stade l’enfant a deux objets : le « mauvais » objet contre lequel l’agression est dirigée et le « bon » objet auquel s’adresse la libido. Avec Abraham (1916), nous appellerons cette période le stade préambivalent.

Au début de ce stade transitionnel, un moi rudimentaire émerge qui fait fonction d’appareil central directeur et coordinateur. Ce moi, aussi rudimentaire soit-il, permet une décharge pulsionnelle sous forme d’actions dirigées. Ces actions dirigées, le fonctionnement lui-même, amèneront progressivement la différenciation entre les pulsions. En raison du fonctionnement du moi en voie de développement, l’enfant apprend à distinguer le « mauvais » objet qui refuse de satisfaire ses besoins et contre lequel est dirigée son agression, du « bon » objet qui satisfait ses désirs et auquel s’adresse sa libido.

Vers le sixième mois, une synthèse se produit. L’influence croissante du moi se fait sentir par l’intégration des traces mnémoniques relatives aux expériences et échanges entre mère et enfant, répétés à l’infini. Ce qui aboutira en fin de compte à la fusion des images des deux préobjets, la « bonne mère » et la « mauvaise mère ». Une mère unique, l’objet libidinal proprement dit, émerge.

Ce processus peut également être exprimé en termes de systèmes mnémoniques du moi. Une chaîne ininterrompue d’actions réciproques avec la mère établit un nombre croissant de traces mnémoniques et, en premier lieu, les percepts des différents rôles de la mère. Simultanément, peut-être même en conséquence de ce processus, la mémoire de l’enfant retient de mieux en mieux ce qui peut être démontré expérimentalement (Hetzer et Wislitzky, 1930). Il arrive un moment où la mère en tant qu’unité, en tant que personne « complète » cesse d’être perçue uniquement comme un élément de la situation spécifique au cours de laquelle elle est reconnue. C’est en raison de cette détermination situationnelle du percept qu’une même personne est perçue par l’enfant sous forme de plusieurs personnes peu précises, ou plutôt de plusieurs percepts séparés. Certains d’entre eux sont ressentis comme « bons », d’autres comme « mauvais ». Après le sixième mois, les percepts multiples relatifs à la mère fusionnent en raison de la faculté croissante de retenir de la fonction mnémonique de l’enfant, et de la tendance à l’intégration de son moi. Un processus idéationnel sous-tend cette réalisation : des traces mnémoniques successives du préobjet sont reconnues comme identiques les unes aux autres, indépendamment de la situation. La synthèse de l’objet se produit.

J’ajouterai ici ce que j’ai déjà dit par ailleurs (1957)» qu’à présent les attributs secondaires, non essentiels, du percept restent inactifs ; le percept est reconnu en vertu de ses attributs essentiels. Avec ceci, le percept « mère » devient unique : la mère ne sera plus confondue avec n’importe quelle personne jouant son rôle dans des situations identiques. Dès lors, les pulsions agressives comme les pulsions libidinales de l’enfant convergeront sur sa personne. L’intrication des deux pulsions et la fusion du bon et du mauvais objet en un objet unique, en d’autres termes l’objet libidinal, sont par conséquent les deux faces d’un même processus. Les « bons » aspects de la mère dépassent très largement ses « mauvais » aspects. Et de la même façon, la pulsion libidinale de l’enfant l’emporte sur sa pulsion agressive car la première est proportionnelle à ses besoins. Par conséquent, le bon objet semble prédominer dans cette fusion, ce qui expliquerait la raison pour laquelle on l’a aussi appelé l’objet libidinal, l’objet d’amour.

Maintenant que les deux pulsions se dirigent vers un seul objet, celui qui est le plus fortement investi émotionnellement, nous pouvons parler de l’objet libidinal proprement dit et du commencement de véritables relations objectales. C’est ainsi que je conçois la collaboration des pulsions agressives et libidinales dans la formation des relations objectales.

Les horaires des repas : leurs répercussions sur les soins maternels

Si nous acceptons la proposition concernant le rôle des deux pulsions dans le processus de la formation de l’objet, il devient manifestement évident que si l’on supprime l’expression de l’une des pulsions ou si au contraire on la favorise au détriment de l’autre, on déclenche une malformation des relations objectales. En général, c’est la mère qui supprime ou favorise ; c’est donc son comportement qui déterminera la façon dont les relations objectales seront constituées et dirigées. Elle peut, par son choix, mettre l’accent sur le « bon objet » ou, à l’inverse, sur le « mauvais objet ». Il y a naturellement une large gamme de possibilités entre ces deux extrêmes. Mais il est évident que les différences dans les attitudes maternelles dépendent beaucoup des institutions et des organisations culturelles et sont même sujettes aux variations de la mode. Je citerai en guise d’exemple deux cas se rapportant à ce dernier point :

En raison de l’influence probable du behaviorisme, on a insisté sur le mauvais objet dans l’éducation des enfants aux États-Unis dès la fin de la première guerre mondiale et jusqu’aux environs de 1942. Pendant cette période, les enfants étaient nourris selon un horaire rigide, à la minute près, avec des rations alimentaires fixes, sans s’inquiéter de savoir s’ils étaient ou non satisfaits. On recommandait aux mères de ne pas « gâter » leurs enfants, de ne pas les caresser, de ne pas faire preuve de « sensiblerie » à leur égard ; on leur demandait d’être objectives, bienveillantes et fermes, de ne jamais les embrasser, les prendre dans leurs bras ni les asseoir sur leurs genoux. Je cite un passage de Watson (1928) : « Traitez-les comme s’ils étaient de jeunes adultes. Habillez-les, baignez-les avec soin et circonspection… Si vous le devez absolument, embrassez-les une fois sur le front. » Le United States Children's Bureau avait fait sienne cette attitude et il recommandait jusqu’en 1938 dans son opuscule intitulé Infant Care51 « l’entraînement par la régularité dans l’alimentation, le sommeil et l’élimination » pratiquement dès la naissance, soutenant qu’ainsi « le petit bébé recevrait ses premières leçons en vue de forger son caractère ».

En d’autres termes, on demandait aux mères de s’abstenir de suivre leur penchant naturel comme elles l’auraient souhaité pour ce qui était d’exprimer leur amour pour leurs enfants. Inutile de préciser que, même pendant ces années arides, un grand nombre de mères continuèrent d’aimer leurs bébés contre l’avis de la faculté, et nous pouvons les en féliciter ainsi que leurs enfants. Il avait été impossible de supprimer le penchant des mères à caresser et à bercer leurs enfants.

Un renversement complet de la situation se produisit vers 1940 ; nous en voulons pour témoin la révision radicale de Infant Care édité en 1942 par le United States Children's Bureau. Le texte de cette nouvelle édition est tellement compréhensif à l’égard des besoins de l’enfant et peut-être aussi de ceux de la mère, qu’on peut pratiquement le qualifier d’humain. Toutefois, à la même époque, on avait « inventé » l’alimentation dite « sur demande » qui devint très populaire. Cette méthode consiste à nourrir ou à changer un enfant lorsqu’il en exprime le « désir », c’est-à-dire lorsqu’il manifeste du déplaisir. Dans bien des cas, ceci conduisit à une suralimentation extravagante proche du gavage. C’était aller trop loin dans la direction opposée et ceci était aussi mal venu et déraisonnable que le procédé contraire.

La tolérance a la frustration et le principe de réalité

Ces deux exemples parlent d’eux-mêmes. On entrevoit en même temps comment, au cours de l’intrication progressive des deux pulsions instinctuelles, la récompense offerte par le « bon objet » peut servir de compensation aux méfaits du « mauvais objet ». À leur torn : ces compensations permettront à l’enfant de supporter une plus grande frustration – plus grande quant à la quantité et à la durée. Ce qui est d’importance vitale puisqu’en fin de compte la capacité de tolérance vis-à-vis de la frustration est à l’origine du principe de réalité. Le principe de réalité est la formulation d’une fonction de détour ; on renonce à la satisfaction immédiate des pulsions de sorte qu’en la remettant à plus tard une satisfaction plus adéquate puisse être obtenue (Freud, 1916-1917 ; mais voir aussi 1895, 1900, 1911). Cette capacité de pouvoir surseoir à la satisfaction d’une pulsion, de tolérer un délai dans la décharge de la tension, de renoncer à un plaisir immédiat et peut-être incertain dans le but d’avoir la certitude d’un plaisir plus lointain, constitue une étape mémorable dans l’humanisation de l’homme. Elle a rendu possible le progrès que constitue le passage de la réception interne à la perception externe1 ; de la perception « passive » à la décharge motrice sous forme d’action, aboutissant à une modification active et appropriée de la réalité, c’est-à-dire à une adaptation alloplastique.

Au stade suivant, ce frein à la décharge motrice offre le délai requis par des processus aussi complexes que la pensée et le jugement. La pensée permet une régulation des pulsions en canalisant leur décharge en action volitive, dirigée. Par conséquent, la décharge directe d’agression devient possible, assurant ainsi un gain de plaisir. De cette façon la maîtrise des « choses » du monde physique devient réalisable. Il ne faut pas oublier qu’à la naissance du principe de réalité la compensation fournie par le « bon » objet pour les méfaits du « mauvais » objet facilite l’établissement de ce principe et rend ce délai non seulement tolérable mais gratifiant. Ce qui rend compréhensible la remarque tout empreinte de sensibilité que Katherine Wolf52 53 avait faite : « Des relations objectales normales avec la mère constituent une condition préalable en ce qui concerne la capacité de l’enfant à établir un rapport avec les choses et à les maîtriser. » Finalement, cela montre une fois de plus comme il est indispensable que l’enfant réussisse à intriquer ses pulsions agressives et libidinales et à les décharger sur un seul partenaire, la mère.


51 Soins aux nourrissons.

3 Métapsychologie, Rev. fr. psychanal., t. IX, 1936, p. 72, tr. fr., M. Bonaparte et A. Berman.