Chapitre XIII. Désordres psychotoxiques

Rejet primaire manifeste

Rejet primaire actif

Ce syndrome consiste – du côté de la mère – en un rejet global de la maternité qui comprend aussi bien la grossesse que l’enfant et probablement aussi, bien des aspects de la sexualité génitale. Je possède un film à propos d’un tel rejet ; néanmoins je n’ai pu en suivre l’évolution. Il est difficile de suivre les enfants de ces mères car très souvent ils meurent (« accidentellement » ou victimes d’infanticide), sont abandonnés ou dans la meilleure des hypothèses sont donnés en adoption.

Rejet primaire passif

La réaction d’un nouveau-né à une mère qui ne veut pas l’accepter a été décrite pour la première fois par Margaret Ribble (1938). Dans les cas extrêmes, le nouveau-né devient comateux, avec une dyspnée de type Cheyne-Stokes, une extrême pâleur et une sensibilité réduite. Il semble être en état de choc. Le traitement consiste en lavements salins, en glucose intraveineux ou en transfusions de sang. Après la guérison, on doit réapprendre à ces bébés à sucer par une stimulation patiente et répétée de leur zone orale. Dans ces cas extrêmes la vie du nouveau-né est en danger.

Il m’a été donné d’observer quelques-uns de ces cas et j’en ai filmé l’un d’eux (1953 c).

Cas 1. – La mère de l’enfant en question, célibataire, était une fille de 16 ans étonnamment jolie. Elle travaillait comme domestique et avait été séduite par le fils de la maison. D’après ses dires, ils n’avaient eu qu’un seul rapport sexuel qui fut suivi de conception. L’enfant n’était pas désiré et la grossesse fut accompagnée de graves sentiments de culpabilité, la jeune fille étant une catholique convaincue et pratiquante. L’accouchement eut lieu dans une maternité et fut sans histoire. Après vingt-quatre heures, la première tentative pour nourrir l’enfant fut un échec de même que les suivantes. La mère disait-on n’avait pas de lait. Mais nous n’eûmes aucune peine à en obtenir par pressions manuelles. Nous n’eûmes non plus aucune peine à le faire avaler par l’enfant à l’aide d’un biberon. Lorsqu’elle essayait elle-même de donner le sein, la mère se conduisait comme si son enfant lui était complètement étranger, comme s’il n’était pas un être vivant. Son comportement était celui d’un retrait vis-à-vis du bébé : son corps, ses mains et sa face étaient rigides et tendus. Les mamelons, bien que non rentrés, ne pointaient pas, et l’allaitement ne semblait pas provoquer de turgescence.

Ceci continua pendant cinq jours tandis que le bébé était maintenu en vie par du lait tiré des seins de la mère. Lors d’une des dernières tentatives d’allaitement (filmée), on vit le bébé tomber dans l’état de stupeur semi-comateuse décrit par Ribble. Des mesures énergiques durent être prises dont l’alimentation par tubage et les lavements salins, afin de sortir le bébé de cet état.

En même temps, on tenta d’instruire la mère en lui montrant comment manipuler ses mamelons pour provoquer la turgescence nécessaire à l’allaitement. Après cinq jours de cet effort, l’allaitement devint relativement aisé ; l’enfant se remit, du moins pendant les six jours suivants où il me fut possible de l’observer.

On peut se demander comment se développera un enfant confronté dès le départ par un rejet aussi massif. Dans le cas de ces réactions archaïques, je présume qu’il est vraisemblable que même lorsque la vie de l’enfant n’est plus en danger, des séquelles, moins graves peut-être, apparaîtront par la suite.

Dans le cas suivant, les vomissements de l’enfant représentent une de ces séquelles, bien qu’ici le rejet passif de la maternité par la mère soit probablement mêlé à un rejet actif de son enfant.

Cas 2. – L’enfant qui fait l’objet de cette observation fut d’abord nourri au sein par sa mère. Par la suite, cette dernière refusa de continuer à l’allaiter et on le mit au régime du biberon. Que l’enfant fût nourri au sein ou au biberon, la mère n’arrêtait pas de se plaindre et de récriminer. L’allaitement disait-elle était insatisfaisant parce que l’enfant vomissait ; mais le biberon ne convenait pas non plus parce que l’enfant vomissait aussi. Trois semaines après la naissance, la mère attrapa la grippe, fut hospitalisée et séparée de son enfant. Les vomissements de celui-ci cessèrent immédiatement. La mère rentra six semaines après et l’enfant recommença à vomir dans les quarante-huit heures.

Jusqu’à présent, de tels cas n’ont pas été suffisamment éclaircis. À mon avis, le rejet maternel passif n’est pas dirigé contre l’enfant en tant qu’individu, mais contre le fait d’avoir un enfant. En d’autres 162

termes, c’est un rejet de la maternité, il est sans objet. Cette attitude ne peut se maintenir que pendant les premières semaines après l’accouchement, tout au plus pendant les deux premiers mois. Plus tard lorsque l’enfant commence à se développer, son individualité spécifique, sa personnalité, commenceront à se faire sentir et l’hostilité maternelle se fera aussi plus spécifique, plus dirigée contre ce qu’est son enfant, c’est-à-dire un individu différent de tous les autres.

Les attitudes de ces mères, leur hostilité généralisée envers la maternité, prennent leur source dans leur histoire individuelle, dans leurs relations avec le père de l’enfant, dans la façon dont elles ont résolu, par un succès ou un échec, leur propre conflit œdipien et leur angoisse de castration.

Les considérations ci-dessus tiennent compte principalement de la réponse hostile de la mère à son enfant ; en ce qui concerne la réponse de l’enfant à une mère hostile, il faut garder à l’esprit le fait qu’au départ, au tout début de la vie, le nouveau-né n’a même pas commencé à développer des rudiments d’adaptation, et encore moins de défense. L’enfant, comme l’a dit Freud, naît impuissant ; il est au stade narcissique primaire, mode d’existence le plus archaïque que l’homme connaisse. Ce mode d’existence archaïque évolue lentement vers les premiers stades du comportement oral qui s’intégrent plus tard graduellement aux schémas du comportement associés à ce qu’on appelle en psychanalyse le stade oral. Lors de cette période archaïque, les contacts du nourrisson avec l’environnement viennent tout juste de passer du cordon ombilical à la bouche et de la transfusion à l’incorporation. Il est tout à fait logique que les symptômes évidents présentés par l’enfant lors des troubles que nous avons décrits plus haut, se manifestent oralement comme une paralysie de l’incorporation pendant les premiers jours de vie – et par des vomissements à un stade quelque peu plus avancé.

Sollicitude primaire excessive et anxieuse (la colique des trois mois)

La sollicitude anxieuse primaire est une attitude maternelle qui peut être considérée comme une subdivision, une forme spéciale de ce que Levy (1943) a appelé la surprotection maternelle. Malheureusement ceci est devenu un concept passe-partout que certains auteurs ont utilisé à tort et à travers dans diverses disciplines pour décrire une grande variété de schémas du comportement et d’attitudes sans tenir compte de la diversité des motifs sous-jacents. Dans les chapitres suivants je tenterai de définir différentes formes de cette surprotection maternelle. Je m’efforcerai d’éclairer la motivation qui se trouve derrière ces différentes formes et de relier celles-ci aux tableaux cliniques spécifiques présentés par l’enfant.

Je pense que le désordre que Spock a appelé « la colique des trois mois s56 est lié à cette sollicitude excessive et anxieuse. Dans les milieux pédiatriques, cette colique présente un tableau clinique familier : après la troisième semaine et jusqu’à la fin du troisième mois, l’enfant commence à crier chaque après-midi. Le nourrir peut le calmer mais seulement momentanément. Après un laps de temps relativement court, l’enfant montre à nouveau des symptômes de souffrance. Passer du sein au biberon, ou du biberon au sein, changer de lait ou ne pas en changer, rien n’y fait. On a aussi essayé des médicaments dont l’atropine, généralement sans succès. Quant aux selles de ces enfants, elles ne sont pas pathologiques bien que dans certains cas on puisse noter de la diarrhée. Les douleurs du nourrisson durent plusieurs heures, pour s’arrêter et reprendre à nouveau l’après-midi suivant. Ce désordre a tendance à disparaître vers la fin du troisième mois aussi inexplicablement qu’il est apparu, au plus grand soulagement de la mère et du pédiatre.

Les travaux de Weil, Finkelstein, Alarcon et Spock

Ce désordre avait déjà été décrit par Weil et Pehu (1900) et par Finkelstein (1938) sous le nom de spastische Diathese. Ils en avaient attribué l’origine à une incapacité d’assimiler le lait maternel. J’ai été frappé par une observation intéressante faite par des pédiatres espagnols et sud-américains. Alarcon (1929, 1943) d’abord et plus tard Soto (1937) ont noté que la colique des trois mois ne se manifeste pas chez les enfants élevés dans des institutions. Ils donnent à la colique en question qu’ils ont longuement étudiée, le nom de dyspepsia transitoria del lactante.

Mes propres observations confirment entièrement la découverte d’Alarcon et de Soto. Dans les différentes institutions où il m’a été donné d’observer des nourrissons, la colique des trois mois n’a jamais constitué un problème. Dans l’institution que j’ai appelée « Pouponnière » où les relations mère-enfant étaient relativement satisfaisantes, elle apparaissait occasionnellement. Dans le cas des enfants élevés dans leur famille, elle apparaissait au contraire fréquemment.

L’explication que Soto offre de l’absence de la colique des trois mois dans les institutions est qu’ils n’y sont pas « gâtés ». Il a eu la possibilité d’observer un nombre considérable de nourrissons dans un orphelinat pour enfants abandonnés et décrit la façon dont ceux-ci

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étaient soignés comme suit : « L’infirmière ne prend l’enfant dans ses bras que pour le nourrir, ce qu’elle fait avec l’indifférence caractéristique d’une personne s’occupant d’un enfant qui n’est pas le sien. » Seul un des enfants observés par Soto contracta la colique des trois mois.

Cette exception est en fait instructive. Il s’agissait d’un enfant adopté à l’âge de six semaines par une dame que Soto décrit comme entourant l’enfant d’une affection et de soins excessifs, le gardant souvent dans ses bras, jouant constamment avec lui, ce qui en l’espace de quelques jours le rendit pleurnicheur et sujet aux coliques. D’après Soto, c’est là une conséquence de la « sollicitude excessive » de cette personne et de son mépris pour un horaire alimentaire régulier puisqu’au lieu de s’en tenir systématiquement aux heures de biberon comme cela avait été le cas auparavant, elle le nourrissait sur demande.

Soto estime que les heures strictes de repas comme l’absence totale de sollicitude maternelle dans cette institution expliquent l’immunité de ces bébés à la colique en question.

Cette observation est confirmée par une remarque de Spock qui pense aussi que la sollicitude anxieuse et excessive de la mère doit avoir une influence sur l’étiologie de la colique. Cette remarque de Spock me frappa et je me suis demandé laquelle parmi les nombreuses formes de sollicitude excessive et anxieuse pouvait bien provoquer cette réaction du nourrisson.

Les découvertes expérimentales de Levine et de Bell

Quelques années plus tard, une découverte intéressante que Milton Levine et Anita Bell (1950) firent dans le cadre d’une étude sur 28 nourrissons atteints de la colique des trois mois fit l’objet d’une publication. Ces enfants étaient tous élevés dans leurs familles, par leur propre mère, suivant l’horaire alimentaire « sur demande ». Ce qui me rappela que Spock aussi m’avait dit avoir surtout observé ces coliques des trois mois chez des enfants élevés dans leurs familles. Et les observations de Soto se rapportant au fait que les enfants placés dans des institutions ne souffrent pas de cette colique, prêtent leur appui aux données fournies par Levine et Bell ainsi que par Spock.

Ces observations ouvrent des horizons pour la compréhension de ce tableau clinique jusqu’ici inexplicable. L’horaire « sur demande » veut que chaque fois que le bébé désire être nourri, la mère l’alimente soit au sein soit au biberon. À quels extrêmes peut conduire l’engouement pour cette idée est bien illustré par le rapport d’un obstétricien à un Congrès scientifique : enthousiaste de l’horaire « sur demande », il l’introduisit dans son hôpital et nota qu’après le premier jour, certains bébés furent nourris jusqu’à 28 fois en 24 heures.

Face à de telles extravagances, je pense que je peux sans danger déclarer qu’une mère qui accepte l’horaire « sur demande » montre certainement beaucoup de sollicitude à l’égard de son enfant – et que dans certains cas, cette sollicitude peut devenir excessive et anxieuse.

Levine et Bell mentionnent un second facteur dans ce tableau que Spock ne relève pas, bien que Finkelstein et Alarcon semblent tous deux l’avoir soupçonné : les 28 nourrissons observés par eux étaient hypertoniques dès la naissance. C’est-à-dire qu’il faisaient preuve en général d’un tonus musculaire remarquablement élevé, particulièrement pour ce qui était de la musculature abdominale, et d’un péristaltisme augmenté. Finkelstein parle en fait de spastische Diathese ce qui veut dire qu’il a remarqué la spasticité, alors que Alarcon prescrit de l’atropine vraisemblablement dans le but de soulager la spasticité. La thérapeutique de Levine et Bell est plus simple et plus « démodée » : ils donnent des sucettes aux nourrissons et aussitôt la colique, qui avait résisté à tous les efforts des pédiatres, disparaît. Comment pouvons-nous expliquer cette efficacité surprenante de la sucette ? Est-il possible de formuler une hypothèse sur la dynamique de cette thérapeutique ?

Considérations théoriques

Les découvertes de divers observateurs font apparaître deux facteurs qui me semblent significatifs pour l’étiologie de la colique des trois mois : il s’agit d’une part de l’inquiétude maternelle excessive et d’autre part, de l’hypertonicité du nourrisson dès la naissance. J’ai par conséquent émis l’hypothèse d’une étiologie bifactorielle : si des nouveau-nés venus au monde avec une hypertonicité congénitale sont élevés par une mère inquiète jusqu’à l’anxiété, ils sont susceptibles de contracter la colique des trois mois.

Cette hypothèse est conforme au postulat de Freud relatif à la série complémentaire dans l’étiologie des névroses mentionné dans mes remarques introductives. Le facteur constitutionnel héréditaire (Freud, 1916-1917) qui prédispose ces cas à la colique des trois mois est une complaisance somatique (Freud, 1905 a), à savoir l’hypertonicité.

Contrairement à l’adulte, les données sont plutôt simples chez le nourrisson ; il n’y a pas de conflit entre le moi et le surmoi puisque aucun des deux n’est présent chez le nouveau-né. À la place, un cercle vicieux s’établit entre l’hypertonicité du nourrisson et la sollicitude excessive et anxieuse de la mère, ce qui est particulièrement le cas lorsque l’horaire « sur demande » est appliqué. Il est certainement permis de présumer qu’une mère qui fait preuve d’une sollicitude exagérée envers son enfant réagira à toute manifestation de déplaisir de sa part en lui donnant soit le biberon soit le sein. On peut même supposer que l’hostilité inconsciente que certaines de ces mères ressentent vis-à-vis de leur enfant provoque de la culpabilité qu’elles surcompensent. En raison de leur tendance à la surcompensation, elles acceptent facilement et insistent même pour avoir l’horaire « sur demande ». Il semblerait du point de vue clinique qu’elles veuillent faire pénitence pour la mauvaise volonté qu’elles montrent lorsqu’il s’agit de donner quoi que ce soit à leur enfant – le sein avant tout.

Il est relativement facile de déceler dans le comportement de ces mères le facteur psychologique de la série complémentaire et ses aspects dynamiques. Il est plus difficile de le discerner dans la personnalité non différenciée d’un enfant de trois semaines. Ici toutefois, la physiologie vient à notre aide. La tension doit être déchargée et un enfant hypertonique comparativement à un enfant calme et placide devra décharger des quantités bien plus grandes de tension à des intervalles plus rapprochés. Pendant la première enfance, l’organe principal de décharge est la bouche. David Levy (1934) a démontré le besoin de cette décharge par une série d’expériences sur des chiots et par l’observation d’enfants. Lorsque ces chiens et ces enfants ne peuvent sucer le mamelon pendant un laps de temps adéquat (parce que le lait coule librement et trop vite), ils ont tendance à remplacer leur décharge insuffisante en suçant plus fréquemment les parties à disposition de leur propre corps. Dans le cas des enfants, il s’agit de leurs doigts, dans celui des chiots, de leurs propres pattes, oreilles et queue ou de celles des autres. Ces découvertes montrent qu’il faut distinguer deux fonctions dans l’allaitement : x) L’ingestion de nourriture en tant que telle, qui satisfait et apaise simultanément la faim et la soif ; et 2) La décharge de tension ou, en d’autres termes, la satisfaction par l’allaitement des muqueuses orales à travers l’activité des lèvres, de la langue, du palais, du larynx et du pharynx. J’ai élaboré par ailleurs (Spitz, 1955 b, 1957) les implications de grande portée de cette dernière forme de décharge de tension pour le développement en général et pour l’organisation du psychisme en particulier. Il va sans dire que la tension déchargée par l’activité orale prend naissance non dans la zone orale mais dans la tension libidinale générale qui existe chez le nouveau-né.

On peut trouver des conclusions similaires à celles de Levy dans les investigations psychologiques de Jensen (1932). Dans une série d’expériences faites sur plusieurs centaines de nouveau-nés, cet auteur a démontré qu’immédiatement après la naissance, n’importe quelle stimulation dans n’importe quelle partie du corps a pour réponse le réflexe de succion. Les stimulations offertes vont du neutre

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au douloureux ; les stimuli douloureux consistent à tirer les cheveux, à pincer et même à laisser tomber l’enfant d’une hauteur de 30 cm. À tous ces stimuli, le nouveau-né répond dans une majorité significative de cas par la succion. Il est par conséquent permis de conclure que, pendant les premières semaines, toute augmentation de tension sera déchargée par une activité orale.

Ces observations nous donnent la clef des découvertes de Levine et de Bell que nous pouvons à présent interpréter de la façon suivante : les 28 enfants de leur échantillonnage étaient hypertoniques. Ils avaient donc un plus grand besoin de décharge de tension et ce besoin créait du déplaisir ; à cet âge (pendant les premières semaines), le déplaisir provenant de n’importe quelle source s’exprime par une protestation orale.

Nous pouvons donc supposer qu’une mère exagérément inquiète est moins capable de discerner si son enfant a réellement faim ou s’il pleure pour d’autres raisons, que ne l’est une mère ayant moins de sentiments de culpabilité. Elle répond donc à ses pleurs en le nourrissant.

À ce point, l’hypertonicité constitutionnelle, la complaisance somatique de l’enfant, s’intriquent avec l’inquiétude excessive psychologique de la mère. Le système digestif de ces nourrissons est plus actif, le péristaltisme plus rapide, voire plus violent, et l’excès de nourriture provoque une activité intestinale exagérée. Il en résulte un cercle vicieux : l’enfant hypertonique est incapable de se débarrasser normalement de sa tension au cours du processus d’allaitement. À la place, il s’en débarrasse après le repas par les cris et l’agitation motrice qui caractérisent ces cas. La mère pleine d’un excès de sollicitude nourrit immédiatement son bébé à nouveau, se conformant d’une façon exagérée au principe de l’horaire « sur demande ». Pendant ce repas supplémentaire, une partie de la tension se déchargera en raison de l’activité orale et de la déglutition, et l’enfant se calmera pour un bref moment. Cependant, la nourriture que l’enfant a absorbée à nouveau surcharge l’appareil digestif, accroît la tension et provoque une recrudescence de l’état de déplaisir qui se manifestera par une nouvelle colique accompagnée de cris. Une mère anxieuse n’est capable d’interpréter les cris de l’enfant que du point de vue du régime « sur demande », et elle le nourrira à nouveau, perpétuant ainsi le cercle vicieux.

Comment peut-on expliquer la disparition de ce syndrome vers trois mois ?

Pour commencer, nous pouvons présumer qu’après trois mois, même les mères en proie à des sentiments de culpabilité ou celles qui sont inexpérimentées, se fatigueront du sacrifice constant qu’im-

pose un régime « sur demande » exagéré. Ou peut-être apprendront-elles à interpréter un peu mieux les cris et manifestations vocales de leurs nourrissons, renonçant à une interprétation trop unilatérale des exigences de l’enfant.

Mais ce qui est plus important, c’est qu’au cours du troisième mois, l’enfant développera ses premières réponses dirigées et intentionnelles, à savoir un comportement volitif dirigé vers son entourage. C’est l’âge où apparaissent les premières réponses sociales, le premier précurseur de l’objet, les premiers déplacements d’investissements sur des traces mnémoniques et les débuts d’une activité mentale. Les activités corporelles se multiplient et nous sommes témoins de mouvements « expérimentaux », des premières tentatives de locomotion, des efforts actifs de l’enfant pour atteindre les choses à sa portée.

Théoriquement parlant, un large éventail d’activités affectives, mentales et physiques s’offre à l’enfant pour la première fois au cours du troisième mois. Il est non seulement en mesure de s’engager dans ces activités mais aussi de décharger des tensions par leur intermédiaire. Par conséquent, ce n’est plus comme auparavant la seule zone orale qui sert à une telle décharge. Lorsque le nourrisson réussit à décharger sa tension pulsionnelle par des moyens autres qu’oraux, ses exigences vocales envers sa mère diminuent ; ainsi le cercle vicieux de la tension résultant de l’allaitement « sur demande » qui lui-même conduit à la colique sera rompu. Après le troisième mois, l’énergie du nourrisson est canalisée dans ses activités et le niveau de tension s’abaisse.

Considérations pratiques

La thérapeutique suggérée par Levine et Bell, la sucette tant décriée, est un moyen à la fois simple et ingénieux de rompre le cercle vicieux que j’ai décrit. Ils l’ont découverte en se souvenant de la simple sagesse de nos grand-mères, mais je ne sais si ces auteurs seraient ou non d’accord avec ma théorie du cercle vicieux. Je crois fermement que la sucette donnée à un enfant qui souffre de colique des trois mois le guérit parce qu’elle lui offre un moyen de décharge sans apport d’aliments superflus, irritants pour l’appareil digestif. Nos grand-mères savaient parfaitement bien que les sucettes calment les enfants mais nous les avons condamnées, hypnotisés que nous étions par les dangers d’infection puisqu’on a prétendu qu’elles n’étaient pas hygiéniques. Comme si on ne pouvait pas faire bouillir une sucette en caoutchouc !

Bien sûr, je pense qu’il y a aussi d’autres méthodes de décharge des tensions pulsionnelles chez le nourrisson de cet âge, incapable

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d’une décharge active. Je soupçonne une autre coutume démodée – qui comme la sucette fait l’objet de notre mépris – de remplir un rôle similaire. Je veux parler du bercement de l’enfant dans son berceau.

Nos grand-mères savaient aussi que si l’on berçait un enfant, il se calmait et s’endormait paisiblement. Néanmoins, nous avons mis le berceau de côté et je n’y vois aucune raison valable. N’est-il pas évident qu’un enfant hypertonique sera en mesure de décharger une grande quantité de tension si on le berce pendant un temps relativement long ? Il me semble que cela saute aux yeux au cours du troisième mois lorsque l’enfant réussit à se trouver des moyens de décharge par les mouvements actifs de son propre corps, et par là même arrête la colique des trois mois.

Je suis également convaincu que les peuplades appartenant à des cultures moins sophistiquées que la nôtre qui s’accrochent à l’ancienne coutume du transport des nourrissons sur le dos ou la hanche pendant toute la journée leur confèrent des bienfaits dont nous n’avons aucune idée. Car elles fournissent à leurs enfants le moyen d’une décharge de tension importante ainsi que la stimulation perceptive au niveau de réceptivité le plus adéquat pour la première enfance. Je fais allusion à la transmission constante du mouvement, aux contacts corporels et cutanés, à la transmission des stimuli thermiques, etc.

Fascinés par les bienfaits plus douteux de la technologie, par la poussette, les berceaux perfectionnés, les supports pour biberons, etc., nous semblons ne pas nous demander si la distance que nous plaçons entre nos enfants et nous-mêmes ne les prive pas de ce contact cutané, de ces stimuli musculaires et de la sensibilité profonde que des peuples plus primitifs prodiguent à leurs bébés. L’interposition croissante d’une distance entre l’enfant et sa mère qui de nos jours a atteint son maximum dans l’exil du bébé pendant sa première semaine en une salle spéciale d’hôpital, constitue un développement relativement récent de la culture occidentale datant d’il y a moins de cent ans. Cette méthode a été introduite dans le but de mettre le nouveau-né à l’abri des infections. Mais il y a heu de se demander si de priver nos enfants des stimuli vitaux que la nature a dispensés aux petits de tous les mammifères ne leur inflige pas des dommages de loin plus lourds qu’un hypothétique danger d’infection57. Il est tout à fait possible que nos « progrès » tant vantés entraînent des conséquences qui deviennent de plus en plus évidentes seulement à

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présent en raison du temps nécessaire à l’acceptation générale de nouveaux us et coutumes.

Pour éviter tout malentendu, je tiens à souligner que je ne condamne en aucune façon l’horaire « sur demande ». J’estime que ses inconvénients se limitent aux enfants hypertoniques qui sont après tout la minorité. Pour les autres, ce régime est admirable tant que la mère n’en altère pas l’application en fonction de ses propres problèmes psychologiques. Et en ce qui concerne ce dernier point, il est évident que l’horaire « sur demande » n’est pas la seule méthode ou le seul comportement par l’entremise desquels la mère communique à l’enfant, hypertonique ou non, ses préoccupations anxieuses.

Remarques terminales sur la colique des trois mois

Je pense par conséquent que la colique des trois mois se rencontre aussi chez des nourrissons qui ne sont pas soumis au régime « sur demande » ; d’autre part, je ne prétends pas que l’hypothèse avancée ici s’applique à tous les cas ; il y a certainement d’autres conditions capables de provoquer la colique des trois mois en dehors de la coïncidence d’une hypertonicité du nourrisson avec une sollicitude anxieusement exagérée de la mère.

Les effets combinés de ces deux facteurs et leur rôle dans l’étiologie de la colique des trois mois sont clairs. Cette étiologie à deux facteurs est spécifique à ce stade du développement infantile alors que la différenciation entre le psychique et le somatique est encore incomplète et que les éléments dynamiques sont plus évidents dans le psychisme de la mère que dans celui de l’enfant. J’ai parlé ci-dessus du rôle du nourrisson dans l’étiologie de la colique des trois mois en tant que complaisance somatique – complaisance que je considère comme psychologique au moins en partie parce qu’elle consiste en états de tension. À cet âge, les états de tension sont les précurseurs et dans un sens l’équivalent des affects. Ces derniers ne se manifesteront qu’après l’établissement d’un moi rudimentaire.

Ce que l’on observe dans la colique des trois mois se rapproche davantage du physiologique que du psychologique ; toutefois, c’est à partir de ces états psychophysiologiques et des réponses dans lesquelles ils trouvent une expression que les structures et fonctions ultérieures purement psychologiques se développeront ou s’en détacheront. C’est une des raisons pour lesquelles je me sms si longuement étendu sur ce trouble précoce des relations mère-enfant. Car il représente une des formes les plus archaïques, un précurseur des désordres des relations objectales. Il est instructif d’observer combien à ce stade ce qui est somatique et biologique prédomine dans les difficultés rencontrées dans les relations mère-enfant, alors que plus

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tard, après le début de l’établissement du moi, ce seront les désordres du comportement qui domineront la situation.

Il ne faut non plus pas oublier qu’à ces deux niveaux différents de développement (avant et après l’établissement du moi), les lois de la fonction psychique sont totalement dissemblables. Le désordre que je viens de décrire, la colique des trois mois, se produit pendant la première période transitionnelle qui va du purement somatique à la naissance à l’établissement du fonctionnement psychique qui se caractérise par l’indicateur du premier organisateur du psychisme, la réponse par le sourire. Ce n’est qu’après l’établissement du premier organisateur que commence une deuxième période transitionnelle au cours de laquelle la fonction somatique se sépare de la fonction psychique.

Nous sommes donc confrontés au premier stade par un mélange inextricable des deux formes de fonctionnement de sorte que nous sommes témoins d’une intrication presque tangible des étiologies somatique et psychologique. On peut se demander si dans les désordres qui apparaissent à un âge plus avancé, et même chez l’adulte, il ne se produit pas des régressions partielles à de tels stades archaïques. Elles seraient rendues plus faciles par les fixations établies à cette époque. Et ces fixations rendraient possible ou du moins encourageraient ce à quoi nous nous référons en tant que somatisation1, en d’autres termes la participation de composantes organiques aux névroses ou aux psychoses.

Hostilité déguisée en anxiété manifeste (eczéma infantile)

Découvertes et données cliniques

Chez la grande majorité des mères dont l’enfant souffrait d’eczéma infantile58 59, nous avons pu observer une attitude d’anxiété manifeste, particulièrement vis-à-vis de leurs bébés. Il devint rapidement évi-

dent que cette anxiété manifeste correspondait à la présence d’une hostilité inconsciente, refoulée, inhabituellement importante.

Nous avons eu la possibilité d’observer dans une institution 203 nourrissons dont 185 pendant une année ou davantage après leur naissance. Les 18 autres ont été observés dans la même institution pendant six mois seulement dans leur deuxième semestre de vie. Nous avons été frappés par l’incidence élevée d’eczéma infantile chez les enfants de cette institution.

Dans le milieu institutionnel habituel et parmi les enfants élevés dans leur propre famille, le pourcentage des nourrissons souffrant de ce syndrome varie de 2 à 3 %. Parmi les 23 nourrissons élevés dans l’institution en question, ce pourcentage a atteint approximativement 15 % au cours du deuxième semestre de vie. Par la suite et plus précisément entre le douzième et le quinzième mois, l’eczéma avait tendance à disparaître.

Le médecin rattaché à l’institution essaya un grand nombre de traitements : modification de l’alimentation, administration de vitamines, traitement local par l’application d’onguents, de talc, médicamenteux ou non, etc. On rechercha minutieusement la présence possible d’allergènes dans les articles de toilette des enfants, dans les produits de lessive, etc. Ce fut en vain et l’eczéma ne fut pas maîtrisé. En fin de compte, on se résigna à cette situation puisque les enfants se remettaient de cet eczéma de toute façon après la fin de leur première année.

C’est alors que nous avons décidé de dépouiller les données psychiatriques que nous avions réunies et qui concernaient les 28 nourrissons atteints d’eczéma et leurs mères. Nous avons utilisé comme groupe témoin les 165 autres nourrissons logés dans la même institution mais ayant échappé à l’eczéma, ainsi que leurs mères. Et nous avons comparé les données concernant le groupe témoin avec celles relatives aux enfants atteints d’eczéma (dix cas d’eczéma furent exclus de notre groupe témoin soit en raison d’un diagnostic incertain soit du fait qu’ils avaient quitté l’institution avant la conclusion de notre étude). Nous en sommes arrivés à penser que si après l’exclusion de facteurs somatiques accidentels nocifs, le pourcentage de cas d’eczéma demeurait si inhabituellement élevé dans cette institution, tellement plus que dans d’autres, c’était qu’un facteur psychologique non somatique devait entrer en ligne de compte.

Nous avions de bonnes raisons pour formuler cette hypothèse car il s’agissait là d’une institution pénale où des délinquantes enceintes avaient été internées. C’est dans cette institution que ces jeunes femmes accouchaient et élevaient leurs enfants pendant un an, c’est-à-dire pendant la durée de leur internement. Ce groupe de mères ne représente donc pas un échantillonnage choisi au hasard dans la population de la ville où se trouve l’institution en question. Il s’agit plutôt d’un groupe hautement sélectif de filles entre 14 et 23 ans, entrées en conflit avec la loi ou tout au moins avec les mœurs de leur milieu culturel.

Nous avons entrepris d’examiner minutieusement la vaste quantité de données concernant ces nourrissons et recueillies dès leur naissance, ainsi que celles fournies par leurs mères.

Nous avons pris note des données suivantes pour chaque enfant : poids à la naissance, taille, circonférence de la tête, mode d’alimentation (sein ou biberon), âge de la mère ; et plus tard, date du sevrage.

Les réflexes suivants ont fait l’objet d’un examen dès la naissance : de Moro, de succion, de préhension, d’extension digitale (Spitz, 1950 c), et réflexe crémastérien.

Le comportement de chaque enfant a fait l’objet d’un rapport hebdomadaire et une attention particulière a été portée à la présence ou à l’absence du balancement, de jeux génitaux ou fécaux. Nous avons pris note de la répartition et de la fréquence avec lesquelles l’une ou l’autre ou toutes ces manifestations à la fois se produisaient dans chacun des cas, ainsi que de leur commencement, de leur fréquence et de leur durée.

Notre attention s’est portée sur la présence ou l’absence de la réponse par le sourire et de l’angoisse du huitième mois. Nous avons calculé les quotients de développement pour chaque enfant à l’âge de trois, six, neuf et douze mois.

Le fait qu’il y ait eu ou non séparation d’avec la mère a été noté ainsi que l’âge auquel cette éventuelle séparation a eu lieu et dans ce cas, sa durée. Finalement, nous avons cherché à savoir si l’enfant avait réagi à cette séparation par une dépression et si la dépression avait été sévère ou légère. Si aucune dépression n’avait été observée, nous prenions note de la qualité des relations mère-enfant avant cette séparation.

L’évaluation statistique de ce matériel nous a fourni 87 tableaux et graphiques. Nous avons cherché à préciser en quoi des nourrissons qui souffrent d’un eczéma au cours de leur deuxième semestre de vie diffèrent de ceux qui y échappent bien que vivant dans un même milieu. À notre grande surprise, la différence entre les 28 nourrissons atteints d’eczéma et les 165 autres ne souffrant pas de cette affection, s’est réduite à deux facteurs seulement : 1) Une prédisposition congénitale ; 2) Un facteur psychologique émanant de l’environnement qui dans cette institution se limitait virtuellement à la relation mère-enfant. Les autres variables de l’environnement étaient identiques pour ce groupe d’enfants dans sa totalité.

Sur quoi nous avons examiné en détail les données concernant les nourrissons eux-mêmes. Elles comprennent les mensurations à la naissance, les réflexes à la naissance, les résultats des tests faits à des intervalles réguliers, les données cliniques, les rapports sur les observations hebdomadaires du comportement, etc. Nous avons pu constater qu’à l’exception des secteurs de l’apprentissage et des relations sociales (voir ci-dessous), il n’y avait pas de différence significative entre les moyennes des points obtenus par ces enfants et ceux du groupe témoin. En fait, pour la grande majorité des secteurs examinés, la différence était nulle, les moyennes identiques. L’étiologie du syndrome ne relève donc pas d’eux. Toutefois, dans le domaine des réflexes, il y avait une différence évidente et frappante. La réponse dans le secteur des réflexes plus profonds (tels les réflexes tendineux) atteignait les mêmes moyennes dans les deux groupes ; par contre, une différence statistiquement significative existait entre le groupe témoin et le groupe eczémateux dans le secteur des réflexes cutanés (tels les réflexes du fouissement, crémastérien, etc.).

Dans le domaine des réflexes cutanés, les nourrissons qui six mois plus tard contractèrent de l’eczéma ont présenté des moyennes de réponses d’excitabilité cutanée beaucoup plus élevées que celles des bébés non atteints. Je dirai en empruntant le terme de Michael Balint (1948) que les nourrissons qui contracteront un eczéma infantile pendant leur deuxième semestre de vie sont nés avec une « excitabilité réflexe accrue ». Étant donné que les réflexes à la naissance constituent un comportement non appris, nous avons donc affaire ici à une prédisposition congénitale.

Ceci pourrait suggérer qu’à la naissance la peau de ces enfants est plus vulnérable qu’habituellement. Si c’était vrai toutefois, l’eczéma apparaîtrait dès les premières semaines déjà ou au plus tard un mois ou deux après la naissance. Mais tel n’est pas le cas puisqu’il commence en fait pendant le deuxième semestre de vie. Nous pouvons donc éliminer la vulnérabilité de la peau et dire que l’eczéma de ces enfants est dû plutôt à une promptitude accrue de la réponse ou, en termes analytiques, à une augmentation des investissements de la réception cutanée. C’est là une autre façon de dire qu’à la naissance le groupe des futurs enfants eczémateux a une excitabilité réflexe accrue. Et on peut se demander si le phénomène décrit par Greenacre (1941) dans son article sur La prédisposition à Vangoisse comme conséquence d’une « naissance sèche » ne peut également être expliqué par une excitabilité plus forte de la peau du nouveau-né.

Pour ce qui est du second facteur, l’influence de l’environnement, c’est-à-dire l’influence des relations objectales sur ces enfants, nous avons découvert ce qui suit : leurs relations objectales différaient d’une manière subtile de celle de la moyenne. Dans un des phénomènes socio-psychologiques du fonctionnement de l’enfant, et plus précisément dans les manifestations de l’angoisse du huitième mois, est apparue une différence statistiquement significative entre les deux groupes. 15 % des enfants souffrant d’eczéma ont présenté l’angoisse du huitième mois alors que c’était le cas pour 85 % des enfants non atteints.

Ceci peut sembler paradoxal au psychanalyste habitué à considérer l’angoisse comme un symptôme potentiellement pathologique. Ces résultats devraient donc suggérer que les enfants présentant des symptômes pathologiques seraient moins nombreux dans le groupe eczémateux que dans l’autre. Cependant, comme je l’ai souligné dans le chapitre VII, l’angoisse du huitième mois n’est pas un symptôme pathologique. Bien au contraire, c’est un symptôme de progrès dans le développement de la personnalité : elle indique que l’enfant a fait un pas en avant dans le développement des relations objectales, qu’il sait distinguer un ami d’un inconnu. Nous avons ici un exemple frappant des nombreuses différences qui existent entre la psychologie du nourrisson et celle de l’adulte. Par conséquent ce n’est pas la présence mais plutôt l’absence de cette réaction d’angoisse chez le nourrisson de huit mois qui témoigne d’une situation pathologique. L’absence de cette réaction nous prévient que l’enfant a subi un retard dans son développement affectif. Et ce retard est évidemment dû à un désordre des relations objectales ; ce qui nous a donc conduits à examiner les relations mères-enfants dans l’ensemble de notre groupe.

L’examen psychiatrique des mères des enfants eczémateux nous a fourni des informations significatives. La majorité d’entre elles faisaient preuve d’une anxiété manifeste vis-à-vis de leurs enfants et il nous apparut rapidement que cette anxiété dissimulait une hostilité refoulée, inconsciente, particulièrement importante. Comme on pouvait s’y attendre les filles délinquantes internées dans cette institution pénale ne ressemblaient pas à la moyenne. Légalement, leur inculpation relevait du Wayward Minors Act60, et les raisons de leur internement allaient de la délinquance sexuelle au vol et même au meurtre. Toutefois, la majorité de ces filles avaient été internées en raison de leur inconduite sexuelle. À notre époque ceci n’est pas considéré comme une infraction sérieuse de la loi ; mais en fait comme un comportement sexuel normal propre à la majorité des filles célibataires – si l’on en croit Kinsey et ses collaborateurs (1953). Mais elles avaient été prises en flagrant délit dans un milieu rural où de tels écarts de mœurs étaient inacceptables. Nous pouvons donc dire qu’elles représentaient une minorité s’écartant de la norme de leur milieu culturel.

Pour ceux qui connaissent les mineures internées pour inconduite sexuelle, c’est l’évidence même qu’un pourcentage élevé d’entre elles est proche de la débilité si ce n’est faible d’esprit. Chez ces personnes, l’intégration du surmoi est le plus souvent incomplète ; après tout, ces filles n’ont même pas été capables de réaliser une intégration satisfaisante de leur moi. Dans un tel contexte, les personnalités infantiles sont coturantes et notre groupe ne faisait pas exception. Mais il était frappant d’observer que parmi les 203 mères examinées, la grande majorité des personnalités manifestement infantiles étaient mères d’enfants eczémateux.

Ces mères présentaient aussi d’autres particularités dignes d’intérêt : elles n’aimaient pas toucher leur enfant et s’arrangeaient toujours pour persuader l’une ou l’autre de leurs amies dans l’institution de le langer, de le baigner, de lui donner le biberon, etc. En même temps, elles se faisaient du souci au sujet de la fragilité et de la vulnérabilité de leurs enfants. L’une d’elles disait toujours : « Un bébé est une chose si délicate, le moindre faux mouvement peut lui faire du mal », ce qui me paraît caractéristique. Cette inquiétude exagérée surcompense l’hostilité inconsciente ; les actions de ces mères sont en contradiction avec leurs paroles. Notre interprétation a trouvé une confirmation dans les nombreuses occasions où ces mêmes mères exposaient leurs bébés à un risque superflu, à un danger réel. Souvent c’est tout juste si elles évitaient d’infliger à l’enfant des dommages sérieux, comme par exemple de le laisser avaler une épingle de sûreté ouverte avec leur bouillie ; certaines d’entre elles chauffaient systématiquement de façon intolérable les cabines de leurs enfants sous prétexte qu’ils pourraient prendre froid ; une autre serra tellement fort la bavette de son bébé que celui-ci en devint tout bleu et seule mon intervention au bon moment le sauva de la strangulation. Dans ce groupe, on n’était pas surpris d’apprendre que l’un ou l’autre des enfants était tombé de son lit sur la tête à plusieurs reprises au cours de son séjour dans l’institution.

Notre étude concernant les nourrissons qui contractent l’eczéma a ainsi révélé deux anomalies : x) Leurs mères sont dotées d’une personnalité infantile et trahissent vis-à-vis de leurs enfants une hostilité déguisée en anxiété ; elles n’aiment pas les toucher ou s’en occuper et les privent systématiquement de tout contact cutané ; 2) Ces enfants ont une prédisposition congénitale pour les réponses cutanées accrues, ce qui les conduit à un investissement accru de la représentation psychique de la perception cutanée – en jargon analytique vague, à une libidinalisation de la surface de la peau ; et il s’agit là du besoin même que la mère refuse de satisfaire. Par conséquent les besoins de ces bébés et le comportement de leurs mères se trouvaient en relation asymptotique les uns vis-à-vis des autres.

Les profils du développement établis sur la base des tests de Bühler-Hetzer révélèrent une autre particularité des enfants eczémateux. Contrairement aux autres enfants, ils font preuve d’un retard caractéristique dans le secteur de l’apprentissage et dans celui des relations sociales.

Dans ce test, le secteur de l’apprentissage représente la maîtrise de l’imitation et de la mémoire. Le retard dans la maîtrise de l’imitation devient compréhensible lorsque l’on considère les circonstances dans lesquelles ces enfants sont élevés ; les mères anxieuses qui ne touchent pas leurs enfants pendant les six premiers mois, pendant la période narcissique primaire, rendent l’identification primaire difficile.

Le rôle de l’identification primaire

Le terme d’identification primaire apparaît rarement dans la littérature. Il s’agit d’une construction de la théorie psychanalytique qui se réfère à l’état de non-différenciation (voir chap. III, n° 3) chez le nourrisson, incapable qu’il est de distinguer l’intérieur de l’extérieur, le moi du non-moi. La meilleure description de cet état serait peut-être de dire qu’il lui manque non seulement une structure psychique mais aussi des frontières psychiques et somatiques. L’emploi du mot « identification » dans cette expression sert un but pratique puisqu’il aide à indiquer les aspects incorporatifs dus à l’absence de frontières et puisqu’il ne s’applique pas à d’autres aspects de l’état de non-différenciation.

L’idée de la toute-puissance infantile s’intégre bien dans ce tableau. Lorsque ses besoins forcent l’enfant à hurler ou à se tortiller, ils sont satisfaits tôt ou tard. Il n’a pas de raison de penser qu’il ne s’agit pas là de son œuvre et que la nourriture qui le rassasie n’a pas été produite par son agitation.

L’identification primaire consiste alors dans le fait que le nourrisson ressent tout ce qui dans son environnement relève de la satisfaction du besoin (satisfaction pulsionnelle) comme faisant partie de sa propre personne, de son propre corps, hors desquels rien n’existe. La pensée de Glover (1930) semble suivre un cours similaire : « Pour l’esprit primitif, tous les états ayant la même nuance de plaisir tendent à provoquer l’identification avec les objets liés à ces états. »

L’identification primaire est donc rendue difficile par ces mères anxieuses qui privent leurs enfants de la satisfaction du besoin inhérent au fait d’être touché61. Elles limitent grandement les occasions pour une identification primaire en n’accordant pas d’expériences tactiles à leurs enfants. Toutefois, afin que le nourrisson se différencie de sa mère, ces identifications primaires tactiles et autres doivent être vécues, tranchées et surmontées. La motilité dirigée en vue d’une action puis la locomotion sont les moyens qu’utilise l’enfant pour maîtriser l’identification primaire et atteindre la différenciation. Lorsque la différenciation d’avec la mère a été réalisée, le nourrisson peut former les identifications secondaires qui ouvrent la voie à l’autonomie et à l’indépendance.

Si nous élaborions le concept de Mahler (1957, i960) relatif au « processus d’individuation-séparation », nous dirions alors que la voie de l’individuation passe par les identifications secondaires. Car l’enfant doit acquérir les techniques de la mère qui s’occupe de lui, qui veille sur lui (ce qu’il ne peut faire que par l’intermédiaire de l’identification), avant d’être en mesure de se séparer d’elle, de devenir un individu indépendant. Je pense que le processus d’individuation-séparation que Mahler situe après le dix-huitième mois est précédé de deux stades précurseurs au cours desquels l’enfant s’occupe de ses identifications primaires, les rompt et les surmonte. J’appellerai le premier d’entre eux le processus à’individuation primaire. Le deuxième est celui de l’identification secondaire qui commence dans la deuxième moitié de la première année. Au cours de celui-ci, l’enfant acquiert les techniques et les moyens qui lui permettront de gagner son indépendance vis-à-vis de sa mère (Spitz, 1957).

Cette relative indépendance s’acquiert autour du dix-huitième mois, période à laquelle Piaget situe l’acquisition de la réversibilité par l’enfant ainsi que l’acquisition du langage formel semblable à celui des adultes. À ce moment-là, le processus d’individuation-séparation de Mahler peut débuter.

En contraste avec l’identification primaire (qui est un état), l’identification secondaire est un mécanisme. C’est un processus inconscient qui aboutit à une modification du moi. L’identification secondaire présuppose donc qu’au moins un moi rudimentaire s’est déjà séparé du tout non différencié opérant à la période de l’identification primaire.

Il s’ensuit que lorsque la mère rend l’identification primaire difficile en privant l’enfant d’expérience tactile, elle entrave deux réalisations importantes du développement – la formation du moi et les identifications secondaires (Spitz, 1957).

Processus psychodynamiques

Dans le cours normal du développement, les pulsions libidinales et agressives sont déchargées dans le cadre de l’interaction physique entre mère et enfant. Des processus dynamiques comprenant des déplacements d’investissements sous-tendent ces interactions dyadiques et entre autres conduisent par la suite aux identifications secondaires de l’enfant. Ce travail de décharge des pulsions libidinales et agressives qui est propre à cet âge n’est pas aussi aisément accessible à l’enfant eczémateux car, comme nous l’avons indiqué, sa mère ne lui procure pas suffisamment d’occasions de l’effectuer. On peut se demander si l’eczéma infantile ne constitue pas un symptôme autoplastique remplaçant le processus de développement de la décharge alloplastique suivie de l’identification autoplastique1, ce dont l’enfant ne dispose pas. Nos constatations nous ont permis jusqu’ici d’isoler deux facteurs dans l’étiologie de l’eczéma : le facteur congénital de l’excitabilité réflexe cutanée chez l’enfant, et le facteur d’environnement constitué par la personnalité infantile et anxieuse de la mère. Néanmoins, des points de vue dynamique et économique, cette explication n’est pas pleinement satisfaisante. 62

Une explication pavlovienne

Quelque lumière supplémentaire nous a été apportée par une expérimentation réflexologique qui pourrait être interprétée en termes de théorie de l’apprentissage. Des expériences ont été menées dans l’Institut de Pavlov pour explorer l’effet des signaux ambigus dans l’établissement de ce que Pavlov appelle la « névrose expérimentale ». Un réflexe conditionné fut créé à l’aide d’une stimulation électrique sur une surface donnée de la patte d’un chien ; il s’agissait pour ce dernier de discerner un percept sensoriel donné. Les deux points de la stimulation électrique furent progressivement rapprochés l’un de l’autre, forçant ainsi le chien à accomplir un travail de discrimination de plus en plus difficile.

La majorité des chiens firent ce à quoi on s’attendait : lorsque les signaux devinrent ambigus, ils développèrent une « névrose expérimentale ». L’un d’eux toutefois, un chien errant, fit exception ; il ne réagit pas par une névrose expérimentale, mais lorsque la discrimination entre les signaux devint impossible il fit un eczéma sur la surface stimulée électriquement. Qui plus est, lorsque l’expérience fut interrompue son eczéma disparut. Par la suite, toujours dans le cadre de cette même recherche, l’expérimentateur tomba sur d’autres chiens qui réagirent à une stimulation électrique ambiguë de la même manière. Il rechercha ce qui différenciait les chiens ayant réagi par une « névrose expérimentale » de ceux ayant contracté un eczéma et il arriva à la conclusion que ces derniers avaient ce qu’il appelle un « tempérament labile ».

Je pense qu’il est permis d’établir un parallèle entre ce que les pavloviens appellent chez un chien un « tempérament labile » et ce que j’ai appelé (avec Balint) « l’excitabilité réflexe » chez l’enfant atteint d’eczéma. À la lumière de la similitude existant entre la prédisposition du chien (tempérament labile) et celle du nouveau-né (excitabilité réflexe), nous pouvons à présent évaluer de quelle manière le proceesus d’apprentissage est affecté chez chacun d’entre eux lorsqu’ils sont soumis à des stimulations ambiguës.

Le chien choisi pour ces expériences est un animal adulte. Il est doté d’une organisation psychique canine parfaitement développée fonctionnant au niveau propre aux chiens. Par conséquent, il est capable de percevoir et d’utiliser des signaux selon la capacité d’apprentissage des chiens adultes, en d’autres termes d’utiliser les signaux pour l’établissement d’un réflexe conditionné. Dans l’expérience décrite, le chien adulte doit faire face à des signaux ambigus sous forme de stimulation électrique cutanée. Ainsi ce que les pavloviens étudient est en fait une dislocation du processus normal d’appren-

tissage. Dans ce cas, le processus d’apprentissage fut remplacé par l’un ou l’autre de ces désordres : la majorité des chiens développèrent une « névrose expérimentale », la minorité au « tempérament labile » un eczéma.

Par contraste, lorsque nous avons commencé à observer les enfants de notre groupe, ces derniers n’avaient pas encore d’organisation psychique et procédaient toujours au développement de leur moi. Normalement, l’enfant acquiert son moi rudimentaire dans les échanges réciproques et variés avec sa mère au cours desquels il organise progressivement les réponses aux signaux qu’elle lui fait parvenir de façon suivie. Il réagit à ces signaux avec un développement mental qui dépasse celui du chien. Pendant le premier trimestre de vie le nourrisson commence à acquérir un certain nombre de réflexes conditionnés. Dès ce moment un autre facteur entre en ligne de compte : au lieu du réflexe conditionné qui est basé sur une récompense qui suit la réponse correcte à un signal, l’enfant fait preuve à présent de réactions d’anticipation. Celles-ci conduisent à une forme d’apprentissage que j’appellerai, faute d’un meilleur terme, « l’apprentissage selon le schéma humain », et qui est parallèle au niveau d’organisation du moi de l’enfant.

Une deuxième différence importante existe entre le processus d’apprentissage de l’enfant et celui du chien soumis au traitement sous le harnais pavlovien. Les signaux offerts au chien sont liés à une seule et unique situation affective, celle de la faim. D’autre part, les signaux que la mère offre à son enfant s’étalent sur un large éventail de besoins affectifs et sur un grand nombre de situations subtilement colorées et nuancées affectivement. Ces signaux proviennent de l’attitude affective de la mère. Bien qu’à peine perceptibles pour un observateur adulte, ils servent à provoquer des réponses affectives d’anticipation chez l’enfant63.

Les mêmes signaux affectifs devraient également fonctionner dans les échanges des enfants eczémateux avec leur mère ; mais ce n’est pas le cas : l’observation directe a montré que ces mères n’offraient à leurs enfants que des signaux inconsistants et peu sûrs. Une exploration psychiatrique de la personnalité de ces mères ainsi que leurs Rorschach révélèrent un moi intégré de façon inadéquate et la présence de quantités excessives d’anxiété inconsciente incontrôlée. Ce qui contraste de façon frappante avec les constatations faites sur les 165 mères du groupe de contrôle qui témoignèrent d’un moi bien

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mieux intégré et de l’absence de quantités excessives d’anxiété inconsciente.

Le moi mal intégré des mères d’enfants eczémateux leur rendait la tâche particulièrement difficile pour ce qui était de développer des moyens conséquents de contrôle et de compensation de leur anxiété inconsciente. Cette difficulté est évidemment à la base des signaux affectifs chaotiques offerts à leurs enfants.

Que de telles manifestations d’anxiété affectent vraiment l’enfant de façon vitale a été observé par Anna Freud et Dorothy Burlingham (1943) lors de leurs travaux relatifs aux enfants déplacés pendant la guerre. Leurs observations ont démontré que les enfants jusqu’à l’âge de trois ans ne devenaient anxieux pendant les terrifiants bombardements de Londres que si leurs mères commençaient à se sentir anxieuses. Les enfants n’étaient pas affectés par les stimuli extérieurs jusqu’au moment où la signification de ces stimuli leur était transmise par l’intermédiaire de l’attitude affective de leur mère.

Le fonctionnement de ces processus est bien illustré par le cas d’une mère que nous observions pendant qu’elle nourrissait son enfant avec sur le visage une expression de profonde inquiétude. Manifestement, elle lui remplissait la bouche beaucoup trop à la fois, et en même temps ses mouvements de déglutition montraient qu’elle s’identifiait à son enfant, l’encourageant pour ainsi dire à avaler en avalant elle-même. Mais il devint vite évident que ses mouvements de déglutition exprimaient l’effort désespéré qu’elle faisait pour surmonter une forte nausée dont les signes apparurent rapidement sur son visage. L’enfant bien sûr n’était pas en proie à la nausée ; c’était seulement le cas de la mère qui pour des raisons névrotiques qui lui étaient propres l’éprouvait à la pensée d’avaler du lait. De sorte qu’elle en versait avec exagération de façon à en avoir terminé plus tôt, réussissant ainsi à faire vomir l’enfant, son dégoût n’en étant que plus grand pour autant.

Il s’agit là d’un exemple saisissant emprunté à la situation où la mère nourrit son enfant, situation pendant laquelle on peut facilement l’observer et détecter ses conflits. Toutefois, il faut réaliser que des conflits interviendront dans toutes les relations d’une telle mère avec son enfant. Prenons le cas de cette autre mère en train de langer son bébé : ses hésitations, l’extraordinaire lenteur de ses mouvements nous faisaient penser à un film passé au ralenti. Plaçant l’enfant sur la balance, elle donnait l’impression de soulever un poids lourd qu’elle attrait pu laisser tomber d’une minute à l’autre ; et pendant qu’elle épinglait les langes avec une épingle de sûreté maniée comme un revolver chargé, elle réussit à le piquer jusqu’au sang. Tout au long de cette opération son visage revêtait des expressions variées : l’expres-

sion douce avec laquelle elle s’était approchée de l’enfant fit place à une expression rigide d’effort pendant qu’elle le soulevait, puis à une expression sombre remplacée par un sourire forcé pendant qu’elle tâtonnait avec son épingle.

Ces exemples isolés sont en fait caractéristiques du climat émotionnel global dans lequel l’enfant eczémateux est élevé. Il doit constamment affronter les signaux affectifs provenant de sa mère qui ostensiblement semblent correspondre à la situation donnée. Mais immédiatement après, le conflit inconscient de la mère prend le dessus, son anxiété monte, elle supprime tous les signaux pour passer à la surcompensation de la cause de son anxiété, transmettant des signaux contraires à ses sentiments ; ce qui ne l’empêche pas à la prochaine occasion d’exagérer aussi bien les signaux correspondant à ses sentiments.

En un mot, ce qu’elle transmet ne sera ni conséquent avec son attitude intérieure ni ne correspondra à ses actions vis-à-vis de l’enfant. Son action ne peut être considérée comme un signal au sens que l’on donne habituellement à ce terme car elle n’est pas en relation avec le partenaire. Ce qu’elle exprime ne dépend pas de ses relations conscientes ni même inconscientes avec son enfant mais plutôt du climat variable de ses sentiments inconscients de culpabilité, revenants qui surgissent de son passé et provoquent l’anxiété qui ne lui permet pas de s’identifier vraiment avec lui. Elle évite tout particulièrement la forme la plus élémentaire d’identification, celle d’un contact physique et affectif immédiat.

En d’autres termes, ses messages ne sont pas des signaux mais seulement des signes ou symptômes. Pour l’adulte, pour le psychanalyste, ils pourraient avoir un sens. En tant que signalisation sur la voie d’un développement normal, ils sont sans signification pour l’enfant.

Par conséquent, former des relations objectales en réponse à des signaux erratiques et ambigus devient une tâche ardue pour le nourrisson. Et pourtant, établir des relations objectales, tisser le réseau compliqué des échanges entre mère et enfant, est à la base de tout apprentissage affectif ultérieur, qui est inséparable de l’identification. Sur les graphiques successifs de nos tests, le nombre de points obtenus par l’enfant eczémateux indique une détérioration des secteurs social et de l’apprentissage. Ce qui signifie que les relations sociales d’une part, la mémoire et l’imitation de l’autre sont influencées. Comme nous l’avons expliqué plus haut, une lésion sélective a été infligée aux identifications primaires et secondaires et elle est la conséquence directe de cette ingérence dans la formation des premières relations objectales et de leur altération. Cette lésion est particulièrement

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frappante dans le domaine des relations humaines ; elle l’est moins en ce qui concerne les relations de l’enfant avec les objets inanimés. Ce qui fait qu’on la remarque du fait de la non-apparition de l’angoisse du huitième mois. Comme ces enfants n’ont pas établi des relations objectales normales, ils sont incapables de distinguer affectivement leur mère d’un inconnu et ne montrent par conséquent pas d’angoisse lorsqu’un étranger s’approche d’eux.

J’ai déjà exprimé mes restrictions en ce qui concerne l’adoption du concept de « somatisation » dans un but explicatif. Et pourtant deux facteurs – les expériences de Pavlov avec des signaux ambigus d’une part, la prédisposition congénitale de ces enfants (leur excitabilité cutanée) de l’autre – rendent plausible l’hypothèse selon laquelle cette maladie cutanée apparaîtrait en réponse à des signaux contradictoires. Bien sûr, nous ne savons pas quels processus spécifiques du psychisme infantile sont à l’origine de ce symptôme cutané. C’est comme si ces enfants investissaient l’enveloppe cutanée (j’entends sa représentation psychique) de quantités libidinales accrues. Nous pouvons nous demander si cette réaction cutanée représente un effort d’adaptation ou bien une défense. La réaction de l’enfant pourrait exprimer une demande qu’il adresse à sa mère pour l’inciter à le toucher plus souvent. Elle pourrait aussi signifier un retrait narcissique dans le sens qu’à travers son eczéma, l’enfant s’octroierait dans le domaine somatique les stimuli que sa mère lui refuse ; mais nous l’ignorons.

Eczéma infantile : conclusions

Il est intéressant de noter que l’eczéma infantile, tout comme la colique des trois mois, se limite à une certaine phase du développement ; une guérison spontanée se produit généralement vers la fin de la première année. On peut cette fois encore se demander pourquoi ce désordre se limite de lui-même. Je considère que ces limites dépendent des progrès de la maturation, comme pour la colique des trois mois. Après la fin de la première année l’enfant apprend à marcher, ce qui le rend de plus en plus indépendant des signaux émanant de la mère. Il est à présent capable de remplacer les relations objectales normales – dont l’enfant eczémateux a été privé – par des stimuli qu’il peut obtenir de lui-même. Maintenant, il peut se débrouiller sans d’aussi nombreux contacts avec sa mère ; il peut remplacer les stimuli maternels par des contacts avec les choses, avec d’autres personnes à la rencontre desquelles il est capable d’aller car il a abandonné la passivité et progressé vers une activité dirigée. Il est à prévoir que l’interlude eczémateux pendant la première année marquera le développement psychique de l’enfant de façon permanente ; de quelle manière ? Sur ce point nous ne pouvons que nous perdre en conjectures.

Ces constatations et ces propositions ayant été publiées en 1951, j’ai été intéressé d’apprendre qu’elles avaient été confirmées par des dermatologues indépendamment de mon travail. Pendant la même année, Donald H. Williams (1951) a publié un article sur la dermatite atopique chez 53 enfants, âgés de treize mois et plus. Certaines de ses déclarations se rapprochent beaucoup de mes propres propositions : « Dans 46 cas (sur 53), la dermatite atopique se manifesta pour la première fois dans les douze mois qui suivirent la naissance. » Et encore : « Il semble que la dermatite atopique apparaisse dans la plupart des cas chez des enfants au tempérament caractéristique (souligné par moi) et dont les mères ont une attitude de rejet délibérée ou le plus souvent involontaire envers leurs enfants. » Il résume : « Un enfant atopique avec une soif d’affection démesurée se trouve confronté avec une mère qui inconsciemment ne satisfait pas ce besoin. » Simultanément, Williams explique ce besoin à plusieurs reprises comme : « Les actes quotidiens d’amour envers l’enfant qui consistent à le prendre dans ses bras, à le caresser et à lui dire des mots tendres. »

Du point de vue pédiatrique, Rosenthal (1952, 1953) a publié les constatations qu’il a faites en observant 26 nourrissons qui contractèrent un eczéma pendant leur première année ; il cite comme facteur psychologique de première importance le comportement manifeste de la mère qui évite tout contact physique avec son enfant. Cet auteur en arrive aux mêmes conclusions que moi : ces nourrissons, comme il dit, étaient « prédisposés ». Rosenthal est un clinicien. Mes constatations expérimentales sur les réflexes de tels enfants à la naissance confirment ses assertions.

Oscillation entre les cajoleries et l’hostilité (le balancement chez les nourrissons)

Données cliniques et autres

Le trouble si commun de la motilité connu sous le nom de balancement du nourrisson est particulièrement fréquent dans les milieux institutionnels. En lui-même ce comportement peut difficilement être qualifié de pathologique puisque pratiquement tous les enfants s’y adonnent à un moment ou à un autre. Cependant le balancement apparaît rarement avant l’âge de six mois, et lorsque c’est le cas, il est accompli dans la position couchée, sur le dos. En général les enfants s’adonnent à cette activité après l’âge de six mois, en prenant appui sur leurs genoux et sur leurs coudes. Après le dixième mois

le balancement – ou son équivalent – peut être effectué dans la position debout.

Lorsque le balancement prend pendant l’enfance une tournure pathologique, il devient l’activité principale des enfants qui en sont atteints et se substitue à la plupart des activités habituelles caractéristiques d’un même niveau d’âge. Ceci était évident chez les enfants que nous avons observés systématiquement. De plus, nous avons été frappés de la violence avec laquelle s’effectuait ce balancement qui entraînait un comportement moteur et une dépense d’énergie dépassant de loin ceux qu’on observe généralement chez les enfants du même âge.

J’ai étudié ce syndrome avec la collaboration de Katherine M. Wolf chez un groupe de 170 enfants appartenant à l’institution dite « Pouponnière » (et que nous avons décrite dans le chap. II). Nous avons cherché à établir l’incidence et la signification de trois activités auto-érotiques pendant la première année, soit le balancement, les jeux fécaux et les jeux génitaux64. Au cours de cette recherche nous avons pu établir que sur les 170 enfants observés dans cette institution, 87 avaient manifesté un comportement de balancement à un moment ou à un autre pendant la première année, alors que les 83 autres n’en avaient pas fait preuve.

Nous avons alors cherché à savoir ce qui faisait que certains enfants s’adonnaient au balancement et d’autres non. Nous avons recherché des facteurs étiologiques possibles que nous avons classés en facteurs congénitaux, héréditaires et d’environnement.

Nous avons approfondi les premiers et les résultats obtenus nous firent conclure à l’absence de dysfonctions congénitales grossières. Quant aux facteurs héréditaires, les informations dont nous disposions étaient insuffisantes. Mais nous avons pensé qu’avec deux chiffres aussi proches – 83, 87 – les différences héréditaires n’étaient probablement pas toujours significatives du fait que les différences entre les moyennes des quotients de développement chez les enfants qui se balançaient et les autres étaient minimes.

Ce qui nous laisse avec l’environnement comme facteur décisif. Dans la Pouponnière, certains éléments variables étaient contrôlés par l’institution et restaient constants pour tous les sujets de notre groupe : la nourriture, le logement, l’habillement, l’hygiène, les berceaux, les jouets et la routine journalière.

Un seul facteur de l’environnement demeurait variable dans cette institution : l’élément humain qui à cet âge représente pour l’enfant la plus haute valeur émotionnelle. Comme je l’ai déjà dit à plusieurs reprises, les éléments humains pendant la première année sont fournis par la mère, par les relations objectales. Nous avons donc essayé de savoir en quoi les attitudes et le comportement des mères différaient pour les enfants qui se balançaient et pour les autres.

La relation entre les enfants qui se balancent et leurs mères est une relation particulière. Elle n’est certes pas absente mais elle n’est pas bien équilibrée, loin de là. En général les mères de ces enfants avaient des personnalités extraverties avec une facilité pour les contacts positifs et intenses et des tendances nettement allo-plastiques. Elles avaient pour la plupart des personnalités infantiles, avec un manque de contrôle de leur agressivité qui s’exprimait en éclats fréquents d’émotions négatives et en hostilité violente et manifeste.

Ces mères étaient victimes de leurs propres émotions et, en raison de leur personnalité infantile, incapables de réaliser les conséquences de leur comportement, et étonnamment inconsistantes en ce qui concernait leurs relations avec l’environnement. Dans le cadre de cette Pouponnière pénale, c’était nécessairement vers leurs bébés que ces mères dirigeaient le flot de leurs émotions instables, de sorte que ces enfants étaient soumis alternativement à d’intenses manifestations d’« amour » et de caresses ou à des éclats d’hostilité et de rage également intenses. En un mot, il y avait oscillations rapides entre les cajoleries et l’hostilité.

Quant à la personnalité des enfants qui s’adonnaient au balancement, nous avons été frappés de trouver une certaine régularité dans leurs courbes de développement. Comme nous l’avons déjà mentionné, chaque enfant subissait des tests à des intervalles réguliers ; ce qui nous a permis de découvrir que les enfants sujets au balancement avaient une courbe de développement caractéristique et qui leur était propre, alors que les courbes des autres enfants ne montraient guère d’uniformité et même variaient grandement.

Indépendamment du niveau général de leur développement, les deux tiers des enfants qui se balançaient montraient une courbe de développement caractérisée par deux secteurs déficitaires. Ce qui peut signifier soit un retard absolu d’un secteur donné comparativement aux normes chronologiques de tous les secteurs, soit un retard relatif c’est-à-dire que les accomplissements dans un secteur sont loin derrière ceux d’autres secteurs de la personnalité.

Les deux secteurs dans lesquels les enfants qui se balancent sont retardés sont celui de l’adaptation sociale et celui de la capacité de manipulation. Le secteur de la manipulation reflète la façon dont l’enfant manie et maîtrise les jouets, les outils, les objets inanimés en général. C’est la mesure de la relation de l’enfant avec les « choses ». Le secteur des relations sociales d’autre part reflète les progrès de l’enfant dans le domaine des relations humaines. Lorsque les retards dans ces deux secteurs se combinent, cela équivaut à une incapacité des enfants sujets au balancement à établir une relation avec l’environnement, animé ou inanimé, et à un manque d’initiative vis-à-vis de cet environnement.

En quoi le comportement de la mère contribue-t-il à cette déficience dans le développement ? Katherine Wolf avait émis l’hypothèse selon laquelle le nourrisson ne serait en mesure d’établir une relation avec les choses inanimées qu’après avoir établi des relations avec l’objet libidinal et atteint la constance objectale.

Nous pensons donc que chez les enfants soumis au balancement, la mère a entravé l’établissement de l’objet primaire, de l’objet libidinal, rendant ainsi difficiles ou impossibles toutes relations objectales ultérieures. En d’autres termes, le comportement de la mère, contradictoire et inconséquent, fait que l’enfant emmagasine dans sa mémoire des présentations d’objet conflictuelles. Ce fonds de traces mnémoniques ne se prête pas à la formation d’un objet libidinal unifié par la fusion des pulsions dirigées vers la mère. De telles expériences compromettent la formation d’un objet qui puisse rester identique à lui-même dans l’espace et dans le temps. La présentation d’objet n’est génétiquement pas identique à elle-même en raison des caprices et de l’instabilité de l’humeur maternelle. Les expériences primaires avec le futur objet libidinal créent avant tout un schéma d’attente. Quand ce n’est pas le cas, chacune des présentations d’objet devra être appréhendée à tâtons, comme une expérimentation, une aventure, un péril.

Les processus dynamiques

La libidinalisation du corps et de ses parties constituantes. Ces considérations ont quelque peu éclairé la dynamique qui pousse ces enfants à choisir le balancement comme activité principale. Au cours d’un développement normal, le nourrisson avancerait par étapes successives vers l’établissement de l’objet libidinal. Ce développement serait en partie le résultat de ses échanges avec sa mère : l’expérience qui lui est ainsi fournie active les processus au cours desquels diverses parties de son corps se chargeraient de libido. Plus précisément ce sont les représentations psychiques de ces parties du corps qui sont investies. Certaines de ces régions du corps, de ces parties ou de ces zones sont biologiquement sans aucun doute « des zones érogènes prédestinées » (Freud, 1905 b) ; nous en voulons pour preuve le fait que le fœtus suce quelquefois son pouce déjà in utero (Hooker, 1939, 1952).

Par conséquent, j’aurai tendance à émettre l’hypothèse que la libidinalisation de parties spécifiques du corps, ainsi que leur localisation, a une base biologique, un fondement biologique : elle serait étroitement liée à la chronologie de la myélinisation. La manifestation utérine du schéma du sucement de pouce est liée au fait que parmi les premières zones à être myélinisées chez le fœtus se trouvent les zones de l’estomac, de la bouche et de la main (Tilney et Casa-major, 1924). Il s’ensuit que ces zones, bouche et main – ou plutôt leur représentation centrale – montrent de l’affinité l’une pour l’autre. Dans ce sens on pourrait dire que, déjà au cours de l’évolution, ces zones ont été privilégiées par rapport au reste de la masse encore non différenciée du corps.

En conséquence de cette coordination prénatale main-bouche, on peut s’attendre à ce que la coordination postnatale décrite par Hoffer (1949) – et avec elle, à un stade ultérieur, le sucement de doigts – joue un rôle de première importance dans les activités auto-érotiques de l’enfant.

Toutefois la myélinisation précoce n’est pas la seule façon pour une partie du corps de devenir privilégiée. En fait le nourrisson porte une attention orale à de multiples organes dont le gros orteil, les lèvres, la langue, etc. – mais seulement après qu’ils ont été investis par l’entremise des relations objectâtes. La main en tant qu’intermédiaire actif pour une satisfaction auto-érotique subit une évolution semblable. Nous connaissons bien le jeu si évidemment auto-érotique de la main avec différentes parties du corps, avec l’oreille surtout ; il peut remplacer le sucement du pouce ou être mené de front avec lui. Pour quelque raison, les investissements qui appartiennent généralement à la représentation de la zone orale ont été détournés vers la main. En fait l’activité elle-même a des composantes innées, car l’activité manuelle rythmique peut déjà être observée chez le nouveau-né au sein et elle est probablement fiée phylogénétiquement au comportement d’approche du mammifère qui tète. Néanmoins lorsque la manipulation auto-érotique prend le dessus sur les débouchés normaux des autres activités infantiles (et ici nous incluons aussi le sucement du pouce), nous nous trouvons alors en présence d’un comportement acquis individuellement. De plus il a probablement été acquis à travers un genre spécial de relation objec-tale. Se tirer les oreilles et même les cheveux sont des exemples relativement bénins de telles activités ; se griffer le visage, rouler la tête ou se la cogner le sont déjà moins.

Cette brève énumération nous permet de voir que même des parties du corps n’ayant aucune prédisposition phylogénétique quelle qu’elle soit sont fréquemment érotisées au cours du développement.

Comme Freud (1905 b) le faisait remarquer à propos de l’érogénéité : « N’importe quelle partie de la peau ou de la muqueuse peut assumer les fonctions d’une zone érogène. » Il a développé sa pensée en disant que c’est la qualité du stimulus qui engendre le sentiment de plaisir plus que la nature de la zone concernée, et il a souligné le fait que la rythmicité constitue l’une des qualités les plus évidentes de tels stimuli. Bien que Freud ait clairement attiré l’attention sur l’importance de la rythmicité il y a près de soixante ans, elle est demeurée l’un des aspects de l’activité infantile les plus négligés par la recherche psychanalytique. L’un des rares auteurs analystes qui ait consacré quelque réflexion à la rythmicité est Hermann (1936). Quoique m’étant penché sur ce sujet dès 1937, je dois admettre que j’ai négligé de m’y intéresser suffisamment par la suite dans le cadre de mes propres observations sur les nourrissons, en partie en raison d’un manque de moyens techniques adéquats. Grâce à la perfection des appareils d’enregistrement modernes, les observateurs d’enfants ne devraient avoir aucune difficulté à obtenir les informations importantes contenues dans l’activité rythmique. À ce point, je ne puis fournir que quelques impressions : par exemple, même au stade prénatal, les rythmes de sucement et de mouvement des mains semblent coordonnés bien qu’ils ne soient pas nécessairement identiques. On ne sait pas encore comment cette coordination peut se rapporter à des rythmes n’apparaissant que plus tard.

Un désordre de la formation d’objet. Si nous passons en revue à présent les différentes formes d’activité auto-érotique que déploie l’enfant pendant sa première année, tels le sucement du pouce, les jeux avec les lèvres, les oreilles, le nez, les cheveux, avec certains membres privilégiés, avec les organes génitaux, etc., nous nous rendons compte que chacune de ces formes d’activité implique un « objet » et nécessite l’investissement d’une représentation de l’objet. Il s’agit là d’un investissement secondaire, narcissique, et l’activité qu’il entraîne a une qualité auto-érotique. Ceci est dû, entre autres, à la nature rythmique de la stimulation qui a pour résultat de rendre privilégié cet « objet » précis – cette partie du corps –, et de le distinguer des autres.

La seule activité auto-érotique qui ne requiert pas une telle sélection, un tel choix de 1’ « objet » privilégié, est le balancement. Car dans le balancement tout le corps du nourrisson est soumis à la stimulation auto-érotique. Cette activité est une activité sans objet – ou plutôt l’objet activé est celui de la pulsion primaire narcissique. Et ceci n’est pas de nature régressive puisqu’en fait les enfants qui se balancent sont retardés. Ils ont été arrêtés dans leur développement ; ils n’ont jamais eu la possibilité de progresser (ce fait doit être souligné), au-delà de l’investissement primaire narcissique. On ne leur a pas donné la possibilité de former des traces mnémoniques d’un objet, constant dans le temps et l’espace et, par conséquent, envers lui-même. On ne leur a pas offert la possibilité d’investir les représentations de parties privilégiées de leur propre corps en action, réaction ou interaction avec celui de leur mère. En tant qu’objet futur, leur mère était si inconséquente avec elle-même qu’elle ne pouvait servir de modèle pour la formation d’un objet identique à lui-même dans l’espace et dans le temps – et de ce fait l’établissement de relations avec d’autres objets devint également impossible ; ou si ce n’est impossible gravement compromis en raison de l’insuffisance de cette première expérience. Il y a un autre aspect du balancement qui d’une certaine façon confirme ces propositions. À cet âge c’est l’une des rares activités auto-érotiques au cours de laquelle l’enfant manifeste fréquemment quelque chose qui tiendrait du plaisir de l’orgasme – un plaisir sauvage. Aucun fractionnement de la pulsion libidinale en différents modes secondaires de décharge (comme c’est le cas pour les jeux génitaux et les jeux de toutes sortes) ne se produit dans le balancement. La pulsion dans sa totalité est dirigée vers l’objet primaire narcissique, le propre corps de l’enfant. Ce qui est comparable à l’établissement de la primauté génitale lorsque les pulsions partielles dérivées des zones érogènes se concentrent sur les organes génitaux. Mais dans le balancement il n’y a pas une telle reconcentration car la pulsion n’a pas encore été partagée en pulsions partielles. À cet âge, les pulsions partielles n’ont pas été rattachées à leurs zones appropriées, et c’est plutôt avec la pulsion non différenciée que la représentation psychique du corps propre de l’enfant sera narcissiquement investie.

En résumé, un comportement contradictoire et inconséquent chez la mère rend l’établissement de relations objectales adéquates impossible, et arrête l’enfant au stade du narcissisme primaire de sorte qu’il est limité à la décharge de sa pulsion libidinale sous forme de balancement.

Sautes d’humeur cycliques (catathymiques) chez la mère (jeux fécaux et coprophagie)

Observations cliniques

La coprophagie et les jeux fécaux sont rarement observés pendant la première année. À ma connaissance il n’a pas été publié de résultats d’investigations systématiques de ce phénomène.

Parmi le nombre relativement grand de nourrissons (366) que nous avons observés systématiquement pendant de longues périodes au cours de leur première année, ce comportement n’a été noté que dans un seul environnement, la Pouponnière. Là, 16 cas, c’est-à-dire environ 10 % de la population infantile présente, témoignaient de ce comportement coprophage, observable entre le neuvième et le quinzième mois.

Dans le but de déterminer les conditions qui provoquent la copro-phagie, nous avons entrepris une investigation systématique de tous les occupants résidant alors à la Pouponnière, c’est-à-dire 153 enfants et leurs mères.

Les jeux fécaux ont été observés dans notre groupe dès huit mois et trois jours mais dans la plupart des cas, entre le dixième et le quatorzième mois. Dans 11 cas sur 16, les jeux fécaux se terminèrent en coprophagie. Nous parlerons donc indifféremment de coprophagie ou de jeux fécaux. Bien que les jeux avec les selles en tant que tels se soient poursuivis pendant de longues périodes d’affilée, témoignant de multiples variations, les mouvements de la bouche, les expressions faciales, la séquence des gestes les accompagnant indiquaient tous que ces jeux n’étaient que les préliminaires de l’acte final : mettre les selles en bouche et, dans plusieurs cas, les avaler. Lorsque la déglutition n’était pas observée, il est très possible qu’elle ait eu lieu en notre absence. Nous en sommes donc arrivés à la conclusion que les jeux fécaux pendant la première année sont intimement liés à l’ingestion orale.

C’est un inconvénient du texte écrit que de ne pouvoir utiliser mes documents cinématographiques de ce comportement. Au lieu de cela je décrirai aussi fidèlement que possible le matériel contenu dans le résumé de l’histoire clinique d’un de nos cas. Ce compte rendu est un juste exemple de tout l’éventail de schémas du comportement observés dans les cas de coprophagie (voir Spitz, 1948 b).

Cas 3 (i ; i + 26).Dans la position debout lorsque l’observateur s’approche d’elle, elle tend ses mains remplies de matière fécale qu’elle essaye de placer dans la bouche de ce dernier. Elle n’est pas inamicale et rend à l’observateur ses avances et ses sourires.

Lorsque l’observateur se retire un peu plus loin, elle s’assied, une expression absente sur le visage. Cette expression n’est pas dépressive. L’enfant prend une boulette de matière fécale, la roule entre le pouce et l’index, puis l’étale sur le drap et sur ses jambes. Elle prend une autre boulette, la manipule, la passe d’une main dans l’autre. Elle en utilise des morceaux gros comme une noix dont elle fait des boulettes grosses comme un pois qu’elle met en bouche à de rares intervalles, en les mâchant.

Comme elle ne les recrache pas, il est probable qu’elle les avale. Son expression vide se fait encore plus absente et elle se livre à une défécation bruyante. Elle soulève ses jupes, regarde son lange plein ; son visage s’éclaire de joie pendant qu’elle écoute comme une série de phrases la suite de ses flatulences. Sauf lorsqu’elle les écoute, elle vocalise beaucoup. Lorsque les provisions de matières fécales qu’elle tient en main s’épuisent, elle commence à manipuler son lange plein d’une main pendant qu’elle soulève ses jupes de l’autre tout en surveillant ses manipulations du regard. À présent, elle se penche en avant, saisit le lange plein et mouillé entre ses dents et mâche et suce alternativement la masse fécale trempée d’urine à travers l’étoffe. De temps en temps, elle enfonce de côté deux doigts dans son lange, en retire un peu de matière fécale dont elle forme une boulette qu’elle glisse dans sa bouche.

Ce jeu a été observé pendant une heure vingt. La présence de l’observateur ne gênait l’enfant en rien, au contraire, elle liait son jeu à sa présence, flirtant, souriant, riant, vocalisant, créant un contact sans aucune appréhension, lui offrant de temps en temps ses fèces.

Cette façon de créer un contact, de communiquer, est également présente lorsqu’elle s’adresse à son lange ou à ses fèces, quoique de façon différente. J’ai déjà mentionné ses vocalisations. Lorsqu’elle n’est pas en train de vocaliser, mais de se barbouiller ou d’examiner de façon absorbée la boulette qu’elle tient en main, on peut remarquer ses mouvements de bouche qui ont probablement quelque chose à voir avec l’ingestion.

Cette supposition a été confirmée par notre observation d’un autre enfant qui ne liait pas son jeu à l’observateur mais s’absorbait profondément pendant de longues périodes dans la manipulation de ses matières fécales. Cet enfant soulevait les boulettes, les regardait en faisant des mouvements de bouche, passant sa langue sur ses lèvres dans un comportement alimentaire évident qui était suivi d’un mouvement de déglutition. Ce garçonnet ne mit ses fèces dans sa bouche qu’après avoir manifesté ce comportement pendant longtemps.

Ces histoires cliniques sont rapportées parce qu’elles n’omettent aucun détail. Toutefois, tous ces schémas de comportement ne sont pas présents chez tout enfant coprophage ; ni l’offre de matière fécale à l’observateur (observée dans trois cas), ni la recherche de contact, le sourire et le rire ne sont présents dans chaque cas. Par contre la fabrication de boulettes et leur ingestion sont caractéristiques de l’enfant coprophage. Seul un enfant, bien que se barbouillant de ses fèces comme tous les autres, ne formait pas de boulettes de matières fécales mais en mettait de gros morceaux en bouche ; il était mentalement déficient.

Des constatations antérieures nous ont amenés à penser que souvent une forme spécifique de trouble du comportement chez le nourrisson reflète et indique une forme spécifique parallèle des relations mère-enfant. Ce qui a de nouveau été confirmé dans le cas des relations mère-enfant du petit coprophage.

Traits marquants de la personnalité de la mère

Nous commencerons à nouveau par une description de la personnalité de la mère. Nous avions déjà indiqué que les personnalités des mères de la « Pouponnière » ainsi que les troubles de leurs structures psychiques variaient considérablement de l’une à l’autre ; les psychoses et les tendances psychotiques étaient toutefois relativement rares. Nous avons été surpris de remarquer que le gros des psychoses dans cet environnement se concentrait dans le groupe des mères dont les enfants se livraient à des jeux fécaux. Parmi ces 16 mères, 11 présentaient des symptômes cliniques de dépression ; deux d’entre elles étaient paranoïaques ; sur les trois restantes, l’une était une meurtrière homicide mais aucun diagnostic n’avait été posé ; sur les deux autres, nous étions dépourvus d’information.

Ces chiffres deviennent encore plus significatifs si l’on compare l’incidence de la dépression parmi les mères d’enfants s’adonnant aux jeux fécaux et à la coprophagie avec celle concernant les mères (de la même institution) dont les petits ne se livrent pas à ces jeux.

Le tableau V montre qu’il y a une corrélation significative positive entre un état dépressif chez la mère et les jeux fécaux chez le nourrisson1.

Tableau V

Relation entre la dépression chez les mères et les jeux fécaux chez leurs enfants dans le cadre de la Pouponnière

Mères

Jeux fécaux (N = 16)

Enfant

Pas de jeux fécaux

(N = 137)

Dépression……

69 %

3 %

Pas de dépression.

31 %

97 %

 

100 %

100 %

i. Corrélation significative au-delà de.01 en utilisant la méthode du chi carré revue par Yates.

Relations mère-enfant

Si l’on étudie de plus près les relations entre les mères dépressives et leurs enfants, d’autres détails significatifs apparaissent. Nous avons remarqué d’abord que ces mères faisaient preuve de changements d’humeur intermittents prononcés envers leurs enfants. La durée d’une humeur donnée variait de deux à six mois. Dans certains cas, nous pûmes noter jusqu’à quatre changements d’humeur au cours d’une année. Ces humeurs allaient de l’extrême hostilité avec rejet extrême à une compensation de cette hostilité sous forme de « sollicitude exagérée ».

C’est pour de bonnes raisons que j’ai placé les mots « sollicitude exagérée » entre guillemets. Il est indiqué dans l’histoire clinique de plusieurs de ces cas de coprophagie que la mère est tendre et aimante avec son bébé ; mais il est aussi indiqué que l’amour de la mère présente certains côtés exagérés. Nous avons noté par exemple chez la mère une incapacité à s’arracher de son enfant, une fascination avide de sa présence. L’une d’entre elles nous disait : « Je ne peux pas regarder d’autres enfants, je ne peux regarder que le mien. » De telles mères peuvent ne pas aimer les autres enfants au point non seulement de les négliger mais aussi de leur faire du mal.

Le comportement hostile et de rejet est lui tout aussi singulier. Le rejet manifeste chez les mères d’enfants non coprophages se présentait généralement sous la forme suivante : la mère déclarait qu’elle ne voulait pas de son enfant et le donnait ensuite pour adoption. Toutefois des rejets aussi évidents sont rares dans nos cas de coprophagie. Les déclarations manifestes d’hostilité de la part de ces mères à propos de leurs enfants sont tout aussi rares. L’une d’entre elles nous a dit : « Je déteste entendre appeler mon enfant « chéri ». » Mais quels qu’aient été leurs sentiments avoués, toutes les seize mères présentaient un comportement hostile inconscient à l’égard de leurs enfants.

Un nombre étonnamment important d’enfants coprophages (6) ont été maltraités par leurs propres mères : brûlés ; ébouillantés ; on a laissé l’un d’eux tomber sur la tête ; un autre s’est presque noyé dans son bain. Nous avions l’impression que, n’avait-ce été la vigilance de tous les instants du personnel, seul un petit nombre de ces enfants auraient survécu. Cela vaut la peine de mentionner au passage que les deux seuls cas de séduction génitale effective d’enfants par leurs propres mères qui nous aient été signalés dans le cadre de ce projet d’étude se sont produits au sein du groupe des mères dépressives.

Tandis que pour 7 des cas, l’amour de la mère pour son bébé s’est 196

manifesté pendant les premiers mois, l’hostilité n’apparaissant que plus tard, c’est le contraire qui s’est produit pour 5 autres cas. Notre dossier est incomplet sur ce point quant aux quatre derniers.

L’état affectif de l’enfant coprophage

Pour ce qui est de la description des enfants, nous avons trouvé que la personnalité de l’enfant coprophage présente des singularités manifestes outre le symptôme de coprophagie. Il est certain que les enfants coprophages souffrent d’un désordre psychiatrique d’un genre spécial pour lequel nous n’avons pas encore de désignation, de sorte que nous nous référons à eux en tant qu’enfants coprophages. Parmi les 16 nourrissons coprophages, xo d’entre eux avaient l’air déprimés. C’est de propos délibéré que j’établis ici une distinction précise entre « souffrir de dépression » et « avoir l’air déprimé ».

Les enfants coprophages font preuve d’un état affectif de dépression. À côté de ceux qui avaient l’air déprimés, d’autres par exemple arboraient parfois une expression faciale rappelant la suspicion paranoïaque ; un troisième groupe semblait être comme dans un brouillard catatonique. Par conséquent, je considère ceci comme un tableau clinique sui generis qui à un stade précoce du développement infantile semble allier les caractéristiques de l’oralité (d’où l’apparence dépressive de certains de ces enfants) avec l’analité.

En raison de ces apparences extérieures, je désire mettre en garde le lecteur contre une confusion entre l’apparence (ou le comportement) des enfants coprophages et l’aspect profondément déprimé des enfants souffrant de dépression anaclitique, sujet dont je parlerai plus en détail dans le chapitre XIV. Il y a plusieurs différences symptomatiques frappantes entre les enfants coprophages qui ont l’air déprimés et les petits souffrant de dépression anaclitique.

Les enfants coprophages présentent leurs symptômes oraux pendant même qu’ils manifestent un affect de dépression. Les enfants souffrant de dépression anaclitique ne présentent des symptômes oraux frappants qu’après s’être remis de leur dépression. De plus, même lorsqu’ils ont l’air déprimés, les enfants coprophages semblent sociables à leur façon, bizarrement. Par exemple, trois d’entre eux essayèrent de faire avaler leurs fèces à n’importe quelle personne présente, à l’observateur ou à un autre enfant. Pendant cette démonstration de « sociabilité », ils souriaient à l’observateur.

Il est peut-être intéressant de signaler que lorsqu’un enfant non coprophage recevait des boulettes de matières fécales d’un enfant coprophage, il les acceptait en toute confiance pour les recracher sitôt en bouche, repoussant par la suite d’autres offres de ce genre.

En d’autres termes, le goût pour les matières fécales n’est pas caractéristique de l’enfance mais probablement seulement de l’enfant coprophage.

Dynamique des relations mère-enfant dans la coprophagie

Les mères de nos enfants coprophages ont une personnalité qui est caractérisée par une ambivalence profondément enracinée. Périodiquement, lorsque c’est leur surmoi qui prend le dessus, les aspects hostiles de leur personnalité sont refoulés et la mère nous offre le tableau d’une créature qui se sacrifie, se montre humble et entoure son enfant d’amour. Pendant cette période, de telles mères peuvent, par exemple, importuner constamment l’observateur avec leurs soucis au sujet de leurs enfants, pendant le premier mois tout particulièrement, imaginant souvent alors que leur bébé est sourd ou aveugle. Ou, autre exemple, une mère nous disait : « Mon bébé est si petit (il avait à l’époque un an) que j’ai peur de lui faire du mal. » Dans un autre cas, une observatrice pas compliquée, une infirmière, disait au sujet d’une de ces mères : « Elle est prête à tout braver, comme une lionne avec son petit. » Ces périodes d’« amour » duraient un certain temps, jamais moins de deux mois, et étaient remplacées par des périodes d’hostilité qui se prolongeaient aussi un certain temps.

L’enfant se trouve en fait face à un objet libidinal potentiel qui conserve une attitude conséquente juste le temps de permettre la formation de relations objectales. Toutefois, quand cette période s’achève, la deuxième phase du cycle commence et l’objet potentiel devient son propre contraire. Ce « nouvel » objet reste constant assez longtemps pour que l’enfant puisse établir de nouvelles relations objectales ; mais il force aussi l’enfant à faire une réaction de compensation à la perte du premier objet, l’objet « original ».

En quoi est-ce que les inconséquences, les oscillations des mères d’enfants qui se balancent diffèrent des sautes d’humeur des mères d’enfants coprophages ? Les enfants qui se balancent sont soumis par leurs mères à des démonstrations intenses mais brèves d’amour qui alternent avec des démonstrations de rage également brèves et intenses. Les mères de ces enfants ont une personnalité infantile et sont incapables d’adopter une attitude conséquente pendant des jours et, encore moins, pendant des mois. Leurs accès de rage alternent avec des séances d’embrassades dans la même heure, et l’enfant ne peut à aucun moment prévoir le comportement de sa mère ; son objet libidinal potentiel navigue entre les pôles opposés et couvre si rapidement l’éventail des émotions que toute tentative pour former des relations objectales ne peut qu’échouer. Mais ce serait une erreur que de confondre ce tableau avec la périodicité à ondes longues observée chez les mères d’enfants coprophages.

Les enfants qui se balancent comme ceux qui sont coprophages rencontrent des obstacles dans leur découverte de l’objet et leurs relations objectales. Il est donc tout particulièrement intéressant d’examiner par quoi ils remplacent l’objet libidinal que l’enfant normal établit vers la fin de la première année.

Le balancement est une activité archaïque, il est préobjectal. Son objet est un objet narcissique primaire ; par conséquent, le balancement apparaît chez l’enfant normal pendant les huit premiers mois comme une forme simple, infantile, de comportement auto-érotique sans aucune nuance pathologique. Il n’est pathologique que lorsqu’il devient l’activité principale de l’enfant et qu’il persiste tout au long de la première année et plus tard.

Les jeux fécaux, par ailleurs, consistent en une manipulation effective d’un « objet », ou plutôt d’une « chose ». Les jeux fécaux présupposent donc une sorte de relation objectale bien que celle-ci puisse être pathologique. Il est intéressant de noter que chez 5 de nos 16 cas s’adonnant à des jeux fécaux, des jeux génitaux ont également été observés, ceux-ci étant apparus avant le développement de la coprophagie. Ce qui laisse supposer que des relations objectales relativement normales avaient été établies pour être perturbées par la suite. On pourrait dire qu’ici les jeux fécaux ultérieurs indiquent un déraillement65 dans les relations objectales originales.

Toutefois ces informations supplémentaires ne nous expliquent pas encore valablement pourquoi les jeux fécaux et la coprophagie en particulier sont choisis par ces enfants. Une telle explication ne peut pour le moment qu’être présentée sous la forme d’une hypothèse de travail provisoire.

Dans son Étude sur la mélancolie, Freud (1917 a) a démontré qu’un des aspects les plus évidents du syndrome dépressif était l’incorporation orale de l’objet perdu. Cette découverte a été élaborée par Abraham (1911, 1924) et depuis, sa validité et son utilité ont été confirmées par une expérience thérapeutique étendue. Chez l’individu déprimé, l’incorporation orale est inconsciente bien qu’évidente pour l’observateur.

J’ai déjà commenté la nature singulière de l’amour des mères dépressives : la fascination avide qu’exerce sur elles leur enfant et qui peut aller jusqu’à des manifestations de cunnilingus. Dans mon premier travail sur cette question, j’ai émis l’hypothèse selon laquelle les enfants coprophages s’identifient avec les tendances inconscientes manifestées par leurs mères et que cette identification les conduit à l’incorporation orale.

« Bon » et « mauvais » objet : l’induction par la mère d’états affectifs chez l’enfant

Pendant la quinzaine d’années qui se sont écoulées depuis, j’ai approfondi la question des processus, formes et stades de l’identification ; j’ai, en particulier, pris en considération les circonstances qui entourent son avènement chez les enfants vers la fin de leur première année (1957). J’en suis arrivé à la conclusion que l’enfant ne peut d’une part s’identifier qu’à des caractéristiques externes du comportement et d’autre part à certaines attitudes affectives globales de l’objet. Celles-ci comprennent l’attitude « pour » et l’attitude « contre ». En raison de la signification fondamentale que revêtent à cet âge précoce les actions d’« avaler » ou de « cracher », je me sens porté à émettre l’hypothèse suivante : ces modalités d’incorporation et d’élimination feraient également partie des attitudes affectives globales perçues par l’enfant. Cette hypothèse semble confirmée par les symptômes des enfants coprophages qui paraissent indiquer que ceux-ci s’identifient aux tendances d’incorporation de leurs mères.

Ces considérations rejoignent une proposition récemment introduite dans la pensée psychanalytique par Anna Freud. En septembre i960, au cours d’une série de 4 conférences relatives à la psychanalyse des enfants et données sous les auspices de la Société psychanalytique de New York, Anna Freud a discuté de certains aspects de la relation qu’établit un enfant avec une mère déprimée. Elle a fait observer que le comportement de l’enfant ne reflète pas un processus de simple identification. L’humeur dépressive de la mère crée chez l’enfant une tendance aux états dépressifs. La mère déprimée s’éloigne de l’enfant et celui-ci pour reprendre les termes d’Anna Freud « la suit dans son humeur dépressive ».

Anna Freud a insisté sur le fait qu’elle considère que ce phénomène tient de 1’ « infection » et que ce n’est pas une imitation des gestes de la mère qui produit cette humeur chez l’enfant. Ce dernier répond simplement au climat affectif et non à la cause de l’affect ; il serait ainsi infecté par le climat affectif.

Il me semble que nous avons dans les symptômes des enfants coprophages un exemple illustrant la proposition d’Anna Freud. Peut-être ne devrais-je plus parler comme je le faisais auparavant d’une identification de l’enfant coprophage aux tendances inconscientes de la mère, mais de 1* « infection » de l’enfant par les tendances dévoratrices de la mère. Je dirai à présent que : l’enfant suit l’attitude de la mère ; mais il la suit en termes globaux, les seuls qu’il soit en mesure d’assimiler pour le moment. Ces termes sont l’action d’avaler et celle de cracher. Ceci conduirait l’enfant coprophage à l’incorporation orale de son objet.

Cette conjecture fait le pont entre deux propositions indépendantes concernant la dépression. L’une d’elles est constituée par la découverte de Freud selon laquelle l’un des aspects les plus évidents du syndrome dépressif est l’incorporation orale de l’objet perdu. L’autre est celle d’Anna Freud dont les termes sont que l’enfant suit sa mère dans la dépression sans par conséquent nécessairement être lui-même déprimé.

Étant arrivés à la conclusion que le syndrome coprophage apparaît à la suite d’un changement radical dans l’attitude de la mère, qui pour un enfant de cet âge équivaut à la perdre, nous pouvons à présent discerner trois composantes dans le tableau clinique de la coprophagie :

1. La dépression conduit à l’incorporation orale de l’objet perdu ;

2. L’enfant suit sa mère dans sa dépression ;

3. L’enfant coprophage a enduré ce qui se résume à la perte du

« bon » objet (destiné par la suite à fusionner avec le « mauvais »

objet pour constituer l’objet libidinal proprement dit).

La « perte » de la mère qui s’enfonce dans la dépression n’est pas une perte physique comparable à sa mort ou à sa disparition pour une raison ou pour une autre. C’est une perte émotionnelle car la mère en changeant d’attitude émotionnelle a aussi radicalement changé les signaux qui pour l’enfant l’identifiaient au bon objet. Physiquement, elle demeure la même mère. Émotionnellement, la bonne mère, l’objet investi de libido, est perdue. C’est une perte qui ne peut être ressentie sous cette forme que pendant la première année, pendant ce stade du développement. En d’autres termes, elle est spécifique à ce stade. À n’importe quel stade ultérieur, le changement dans l’humeur de la mère serait ressenti différemment. Par exemple, l’enfant d’âge préscolaire réagira en disant « tu es méchante avec moi » ; l’écolier en disant « pourquoi es-tu fâchée avec moi ? » ; l’adolescent en disant « pourquoi ne m’aimes-tu plus ? », et l’adulte en disant « mais qu’est-ce qui t’arrive ? ». Mais de telles opérations mentales sont au-delà des capacités des enfants coprophages ; ils sont trop peu développés. L’enfant à ce stade ne dispose que des déplacements d’investissements avec leurs conséquences affectives, car au moment de cette perte émotionnelle la fusion du bon et du mauvais objet n’est pas encore complète et l’objet libidinal n’existe qu’»n statu nascendi. Aussi longtemps que l’objet libidinal n’est pas établi, les présentations d’objet du nourrisson sont des présentations discrètes de bons et de mauvais objets. L’objet potentiel est reconnu non par ses attributs perceptifs mais en vertu d’attributs situationnels qui possèdent une valence émotionnelle. Par conséquent, le bon objet demeure distinct du mauvais objet jusqu’à ce que les deux fusionnent à la suite d’innombrables interéchanges itératifs dans le cadre des relations objectales. C’est seulement après que cette fusion a été couronnée de succès que se forme l’objet libidinal proprement dit, résultat de cette fusion entre bon et mauvais objet.

La mère dépressive arrête ce développement normal lorsqu’elle s’éloigne de l’enfant pour sombrer dans la dépression ; le changement radical dans son attitude émotionnelle la transforme en mauvais objet. Tandis que le bon objet favorise les occasions d’interéchanges avec l’enfant, la mère qui s’est retirée dans sa dépression les évite et les refuse. L’enfant est ainsi privé de la possibilité de compléter cette fusion. Dans son besoin d’interéchanges, il suit sa mère dans sa dépression et acquiert ainsi sa tendance globale d’incorporation dans un effort pour essayer de maintenir ce qu’il avait déjà réussi en fait de relations objectales.

Râle de la spécificité du stade auquel se produit la coprophagie

Un autre aspect de la coprophagie est qu’elle porte dans ses symptômes la marque du stade de développement auquel elle se produit. Je me suis jusqu’à présent référé à ce stade comme à celui auquel l’objet libidinal s’établit. Du point de vue du développement de la libido toutefois, ce stade qui se situe vers la fin de la première année est aussi celui de la transition entre les phases orale et anale.

À ce propos, bien que dans un contexte différent, les données de la psychologie infantile expérimentale nous fournissent des informations supplémentaires. Gesell (1954) a observé qu’à ce niveau d’âge l’enfant peut emplir une bouteille à col étroit de petits objets tels que des gravillons, des pilules, etc., de façon si sûre qu’il s’est servi de cette activité dans un de ses tests destiné à mesurer la coordination digitale. Charlotte Bühler (1928) nous fait part d’une observation encore plus pertinente : un enfant qui tentait de faire un anneau en pâte à modeler commença par former des boulettes de ce matériau pour ensuite les coller les unes aux autres jusqu’à obtenir un anneau. Bühler a appelé cette approche « synthétique ». Bien sûr ses observations se rapportent à un âge plus avancé que celui de nos enfants coprophages mais la tendance est présente. Je soupçonne la fabri-

cation de boulettes d’être une tendance caractéristique de la phase anale en accord avec la fonction modale des zones (Erikson, 1950 a). Tout comme le mode de la zone orale est incorporatif et associé à l’acte de mordre, le mode de la zone anale est celui de la rétention-élimination et de la formation de boulettes.

La spécificité du stade lors des changements dans les relations objectâtes de l’enfant coprophage peut aussi expliquer pourquoi, en dépit de mères dépressives, certains autres enfants observés ne deviennent pas coprophages. Dans le groupe témoin d’enfants non coprophages, 5 d’entre eux avaient des mères déprimées. Je suppose que pour ces 5 enfants la séquence du « mauvais objet après le bon objet » peut avoir été inversée, ou que le changement vers le mauvais objet pourrait s’être produit soit avant soit après l’âge critique de la coprophagie.

Cette pathologie ne se limite en aucun cas aux milieux institutionnels qui n’ont pas le monopole des mères déprimées. Il n’est pas rare d’en rencontrer dans les milieux familiaux, dans toutes les couches sociales.

Les circonstances de la spécificité du stade auquel se produit la coprophagie rendent plausible le fait que l’enfant coprophage choisit la matière fécale dans son comportement incorporatif. Il est certain qu’aucune autre matière en dehors de ses propres excréments ne se trouve aussi facilement à portée de main de l’enfant. Mais avant tout et en plus, l’amorçage de la phase anale dirige l’attention du nourrisson sur ses fonctions intestinales. Dans cette phase, par conséquent, un « objet » se trouve à disposition de l’enfant qui vient juste de subir une perte d’objet ; c’est un objet investi d’affectivité puisqu’il faisait partie du propre corps de l’enfant. De plus, il est investi de charges affectives appartenant à la zone érogène qui l’a éliminé. Cet objet est l’objet fécal – mais il ne devient bien sûr un objet que lorsqu’il a été éliminé.

Commentaires

Avant de conclure le présent chapitre, je me reporterai une fois de plus au sujet de la mère dépressive et à la façon dont son enfant la suit dans sa dépression. J’aimerais examiner ce processus du point de vue de la relation dyadique et étudier la différence entre le rôle de la mère et celui de l’enfant. Du point de vue structural, pendant la première partie de cette relation, le moi de l’enfant entreprend tout juste ses fonctions régulatrices des processus de décharge pulsionnelle. Son activité de régulation se trouve encore plus près du processus primaire que du processus secondaire.

Car à ses débuts le moi de l’enfant est une organisation rudiment aire, à peine esquissée, où les noyaux du moi qui le composent sont séparés par de grandes lacunes. Bien des appareils du moi manquent encore ; l’enfant ne peut survivre que parce que sa mère lui sert de moi extérieur, de moi auxiliaire (Spitz, 1951), secondant sa structure psychique incomplète et inadéquate et lui fournissant l’appareil sensori-moteur nécessaire à ses fonctions de régulation et d’adaptation. Les deux ensemble, mère et enfant, constituent la dyade et la plupart des actions de l’enfant dépendent de leur lien avec et de leur prolongement dans les actions de la mère. La façon dont ces actions sont accomplies, qu’elles soient menées à bien grâce à une aide empreinte d’amour ou, au contraire, bloquées net avec indifférence, est basée sur l’attitude de la mère, consciente ou inconsciente.

Les actions du nourrisson peuvent soit émaner des actions de la mère et puis les prolonger, ou alors la situation peut être inversée et les actions du nourrisson déclencher celles de la mère qui continueront et compléteront celles de son enfant. Au cours de la première année, les actions et les attitudes du bébé indépendantes de celles de la mère sont limitées. Par conséquent on doit concevoir les actions de l’enfant dans le cadre de la dyade comme constituant avec celles de la mère une continuité dont elles font partie. Cet enchevêtrement qui correspond en partie au concept des relations symbiotiques de Benedek (1938) et de Mahler (1952), commence en tant qu’identité de l’enfant avec la mère, c’est-à-dire en tant qu’identification primaire. Mais même à la fin de la première année, la différenciation entre enfant et mère est loin d’être achevée.

Dire que les actions du nourrisson dans le cadre de la dyade sont un prolongement de celles de la mère et vice versa ne représente qu’une tentative d’explication de l’heureuse formulation d’Anna Freud comme quoi « l’enfant suit la mère dans la dépression ». De même, lorsque par le passé j’ai déclaré que l’enfant coprophage « traduit en actions l’attitude inconsciente de sa mère déprimée », j’envisageais exactement ce même prolongement (chez le nourrisson) des dérivations pulsionnelles et de leurs buts tels qu’ils sont exprimés par les actions de la mère.

En résumé, au cours de la première année, la coprophagie est covariante avec la dépression chez la mère. Deux éléments du tableau clinique dépressif de la mère provoquent l’état pathologique de l’enfant :

1. La nature périodique de ses changements d’humeur ;

2. Les tendances orales incorporatives inconscientes qui caractérisent

la dépression.

Nous avons relevé trois facteurs dans la coprophagie de l’enfant qui tous soutiennent et favorisent l’effort de l’enfant pour rejoindre sa mère :

1. La facilité que constitue le fait de « suivre l’humeur de sa mère ». Ceci représente un précurseur de l’identification ; l’identification proprement dite n’est pas accessible à ce stade en raison de l’inachèvement du moi ;

2. Une facilité dynamique qui provient de la réaction de l’enfant à la perte du « bon » objet ;

3. La facilité offerte par le stade de transition entre la phase orale et la phase anale auquel se trouve l’enfant.

Le lecteur remarquera que si au point 2, c’est le « bon » objet qui est perdu, l’objet du point 1 que l’enfant suit dans la dépression est le « mauvais » objet. Toutefois, comme nous l’avons déjà fait remarquer, à ce stade l’objet constitue la cible de la décharge pulsionnelle. Le « mauvais » objet exerce donc une « attraction » comparable à sa manière à celle du « bon » objet.

Hostilité maternelle consciemment compensée (l’enfant hyperthymique)

Nous avons extrêmement peu de données sur le tableau clinique relatif aux conséquences de l’hostilité maternelle consciemment compensée. La raison de cette pénurie de cas observés est simple : l’attitude de la mère passe inaperçue sauf aux yeux d’un psychiatre averti. Il en va de même pour la réponse qui n’atteint sa forme extrême qu’à un âge qui dépasse le cadre de cet ouvrage. En conséquence la confirmation du fait qu’il s’agit là d’un tableau clinique limité devra être tirée d’une observation longitudinale au cours de laquelle les parents comme l’enfant seront suivis attentivement. J’ai inclus la brève description suivante à titre expérimental dans le but d’attirer sur cette proposition l’attention des lecteurs engagés dans ce genre de travail afin qu’ils puissent soit en établir la validité soit la modifier.

Le comportement maternel dans ces cas résulte d’un conflit conscient. Pour de telles mères, l’enfant constitue une source de satisfactions narcissiques et exhibitionnistes – et non un objet d’amour. Néanmoins elles sont conscientes de ce que leur attitude envers leur enfant a de répréhensible, se sentent coupables, et surcompensent donc consciemment en adoptant une douceur acidulée et sirupeuse. Cette attitude maternelle se rencontre surtout dans les milieux intellectuels et chez les personnes de profession libérale.

Dans ces cas, les pères s’avèrent être agressifs, avoir de l’allant et bien réussir dans leur travail. Ce qui pourrait être dû à leur capacité d’exprimer ouvertement leur hostilité. Dans leurs relations avec l’enfant, ils sont cordiaux, bruyants, quelque peu exhibitionnistes, ne connaissant pas de limites et le plus souvent effrayant l’enfant par leurs agissements facilement brusques en dépit des protestations inquiètes de la mère.

Les enfants eux-même frappent l’observateur par leur facilité de manipulation. Ce qui n’est pas particulièrement surprenant : je pense à un certain nombre de cas où j’ai pu voir des enfants poussés pour ainsi dire hors de leurs parcs par l’accumulation de jouets offerts par leurs parents qui essayaient d’apaiser leurs sentiments de culpabilité par cette surcompensation. Ces enfants sont naturellement extrêmement habitués aux objets inanimés qu’ils manipulent avec dextérité. Mais dans le secteur social de leur personnalité, leur courbe de développement indique un retard manifeste qui est bien en rapport avec le genre de relations humaines qui leur sont offertes par leurs parents. Et au moment où ils entrent dans leur deuxième année, ils auraient tendance à être hyperactifs, pas très sociables et destructeurs avec leurs jouets. D’autre part, ils ne sont pas intéressés par les contacts avec des êtres humains et deviennent hostiles lorsqu’on les approche. La catamnèse des cas que nous avons suivis me porte à croire que leurs personnalités auraient tendance à se développer dans la direction de celles des enfants décrits par John Bowlby (1946) sous le nom « d’hyperthymiques agressifs ».


56 Communication personnelle.

57 Voir mes remarques sur la perception cutanée chez le nouveau-né dans le chapitre VI et en particulier les hypothèses de M. F. Ashley Montagu (1950,1953).

9 Dans le cadre d’une étude sur la première année de vie, nous appelons « longitudinale » une période de temps suffisamment longue pour permettre de noter des changements significatifs dans le développement des sujets. Un minimum de deux mois, trois mois de préférence, est indispensable dans un tel contexte.

60 lois sur la délinquance juvénile.

61 Voir Je chap. IV pour une discussion des propositions de Montagu (1950, 1953) concernant le rôle, pour la survie et l’adaptation chez le nouveau-né, des expériences perceptives perçues au travers de la surface extérieure de la peau.

62 Le fait qu’une maladie se manifeste à l’endroit même où une stimulation vitale n’a pas été procurée devrait être pesé du point de vue psychanalytique. Théoriquement parlant, l’énergie pulsionnelle s’est amassée parce qu’on l’a privée d’une voie d’échappement. Par conséquent, la manifestation de la maladie se range dans la catégorie à laquelle on se réfère en psychiatrie dynamique et en psychanalyse sous le terme vague de « somatisation ». Je me suis délibérément abstenu d’utiliser ce terme dans mon travail conceptuel puisque, à une exception près, ni la dynamique du processus psychologique ni son mode de transformation en manifestations somatiques n’ont été élucidés. Toutefois, le travail de Max Schur (1955, 1958) dans ce domaine au cours de cette dernière décade a grandement contribué à une clarification de ce problème dans son ensemble. Dans deux articles, il établit une distinction entre le phénomène de « désomatisation » et celui de « resomatisation ». Le premier constitue un processus de développement où les énergies psychiques sont contrôlées de plus en plus par des moyens psychiques plutôt que somatiques. Lorsqu’il y a régression, la « resomatisation », processus inverse, se produit. Par conséquent, la désomatisation correspond à une application croissante des lois du processus secondaire alors que la resomatisation s’associe à un retour au régime du processus primaire.

Je ne puis rendre pleinement justice dans le cadre de cet ouvrage à la finesse qui sous-tend cette contribution novatrice à la théorie psychanalytique. Il est toutefois particulièrement intéressant en ce qui concerne mes constatations décrites ci-dessus de noter que Schur (1955) discute longuement d’un cas de dermatite atopique (eczéma) comme d’un exemple de resomatisation.

63 Faute d’une observation prolongée du couple mère-enfant tout au long de la première année, ce sont les films qui peuvent le mieux démontrer la présence de ces réponses affectives d’anticipation durant l’enfance.

64 Nos constatations et nos conclusions ont été publiées dans un article intitulé Auto-érotisme (Spitz et Wolf, 1949).

65 Pour une discussion détaillée du concept de déraillement des relations objectales (comme on a pu le noter dans les tableaux cliniques de la coprophagie, du balancement et de l’eczéma), voir Spitz, The Derailment of Dialogue (1964).