Chapitre XV. Les effets de la perte de l’objet : Considérations psychologiques

La dépression anaclitique et l’hospitalisme démontrent qu’une déficience grossière dans les relations objectales conduit à l’arrêt du développement dans tous les secteurs de la personnalité1. Ces deux désordres éclairent le rôle capital joué par les relations objectales dans le développement du nourrisson.

Plus particulièrement, la catamnèse de nos sujets atteints de ces deux désordres suggère une révision de nos propositions concernant le rôle de la pulsion agressive dans le développement infantile. Les manifestations agressives73 74 telles que frapper, mordre, mâcher, etc., courantes chez l’enfant normal après le huitième mois, sont visiblement absentes chez les enfants souffrant soit de dépression anaclitique, soit d’hospitalisme. J’ai déjà avancé dans cet ouvrage la proposition selon laquelle le développement des pulsions, aussi bien libidinales qu’agressives, serait étroitement lié à la relation du nourrisson avec son objet libidinal. La relation de l’enfant avec son objet d’amour lui permet de trouver dans les activités provoquées par l’objet une issue à sa pulsion agressive. Au stade de l’ambivalence infantile (c’est-à-dire dans la deuxième moitié de la première année), le nourrisson normal ne différencie pas la décharge de ses pulsions agressives de celle de ses pulsions libidinales ; elles se manifestent de façon simultanée, concomitante ou alternée en réponse à un même objet, l’objet libidinal. En son absence, les deux pulsions sont privées de leur but. C’est ce qui se produit chez les enfants atteints de dépression anaclitique.

Là, les pulsions sont pour ainsi dire arrêtées à mi-course. Si on s’intéresse au sort de la pulsion agressive, on s’aperçoit que l’enfant tourne l’agression contre lui-même, contre le seul objet qui lui reste. Cliniquement, ces bébés deviennent incapables d’assimiler leur nourriture et souffrent d’insomnies ; plus tard ils peuvent s’attaquer eux-mêmes de façon active en se cognant la tête contre les barreaux de leurs lits, en la frappant de leurs poings ou en s’arrachant les cheveux par poignées ; si la carence devient totale ces enfants sombrent dans l’hospitalisme ; la détérioration se poursuit inexorablement conduisant au marasme et à la mort.

Tant que ces enfants sont privés d’objet libidinal, il leur devient de plus en plus difficile de diriger vers l’extérieur non seulement la libido mais aussi l’agression. Les vicissitudes des pulsions instinc-tuelles ne sont pas, bien sûr, accessibles à l’observation directe. Mais l’on peut déduire de la symptomatologie de la dépression anaclitique que la poussée (impulsion, Freud, 1915 b) de la pulsion agressive est l’onde porteuse non seulement de cette pulsion agressive mais aussi de la pulsion libidinale. Si l’on présume que chez un enfant normal de cet âge (c’est-à-dire la deuxième partie de sa première année) il y a intrication des deux pulsions, l’on peut aussi postuler que chez l’enfant privé affectivement une désintrication se produit.

Comment cela se produit-il ? Lorsque l’enfant séparé de son objet libidinal ne peut trouver de cible pour décharger sa pulsion, il commence par devenir pleurnicheur, exigeant, et s’accroche à toutes les personnes qui s’en approchent ; on dirait que ces petits essayent de regagner l’objet perdu avec l’aide de la pulsion agressive. Un peu plus tard, les manifestations visibles d’agression commencent à décroître et après deux mois de séparation ininterrompue, les premiers symptômes somatiques précis apparaissent chez eux. Il s’agit d’insomnies, de perte d’appétit et de perte de poids. J’ai tenté d’expliquer en détail chacun de ces symptômes (1953 a).

Dans la dépression anaclitique, lorsque le processus pathologique dû à la carence est stoppé par le retour de l’objet d’amour, on peut en conclure que l’opposé d’une désintrication des deux pulsions se produira. À ce moment, on observe dans l’activité rapidement retrouvée de ces enfants ce qui semble être l’effet d’une réintrication partielle des pulsions. Lorsqu’ils retrouvent leur mère après une séparation de moins de 3 à s mois, ces enfants semblent complètement transformés. Ils deviennent gais et vivants ; ils sont heureux avec leur mère, et les adultes en général, et prennent plaisir à se livrer à des jeux actifs avec d’autres enfants. Ils deviennent aussi plus agressifs avec les autres, pour un temps du moins, que ne le sont les enfants normaux du même âge. Ils peuvent devenir activement destructeurs d’objets, de vêtements, de draps de lit, de jouets, etc. Mais ceci ne se compare pas à l’attitude destructrice, sans contact et sans objet, du bambin ou de l’enfant d’âge préscolaire qui a survécu en dépit d’une carence prolongée en provisions libidinales.

C’est aussi parmi les enfants auxquels leurs mères ont été rendues après quelques mois d’absence que nous avons rencontré les enfants qui mordent les autres et leur arrachent les cheveux – mais non les leurs propres. J’ai filmé un de ces enfants qui arrachait systématiquement un bout de peau de la cheville d’un autre enfant, lui occasionnant ainsi une plaie sanglante.

Quel est le sort de la pulsion libidinale une fois les deux pulsions désintriquées ? Nos observations des activités auto-érotiques des nourrissons pendant leur première année nous ont mis sur la voie. Nous avons trouvé que chez les enfants soumis à une carence prolongée en provisions affectives, les activités auto-érotiques de toute espèce s’arrêtent, y compris le sucement du pouce. Théoriquement parlant, tout se passe comme si l’enfant était retourné à la forme d’existence du stade de narcissisme primaire ; il est incapable de prendre comme objet même son propre corps comme il l’aurait fait au stade du narcissisme secondaire. On a l’impression que chez les enfants en proie au marasme, la seule tâche encore dévolue à la pulsion libidinale est celle d’assurer la survie, de maintenir la flamme vacillante de la vie aussi longtemps que possible.

Les enfants souffrant de marasme ont été privés de la possibilité de former des relations objectales. Par conséquent, ils n’ont pas été en mesure de diriger la pulsion libidinale et la pulsion agressive sur le même objet unique – condition indispensable pour réussir l’intrication des deux pulsions. Privées d’objet dans le monde extérieur, les pulsions non intriquées sont tournées vers leur propre personne qu’elles prennent comme objet. Les conséquences du retournement contre soi de l’agression désintriquée deviennent manifestes dans les effets destructeurs de la détérioration de l’enfant sous forme de marasme. Le retournement de la pulsion libidinale également non intriquée vers le self contrebalance cette destruction ; fonctionnant sur une base similaire à celle du narcissisme primaire, la pulsion libidinale s’épuise dans son effort d’assurer la survie.

À mon avis, dans un état normal d’intrication des deux pulsions, l’agression joue un rôle comparable à celui de l’onde porteuse. De cette façon, l’impulsion de l’agression permet de diriger les deux pulsions vers l’environnement. Mais si ces deux pulsions ne réussissent pas à s’intriquer ou si une désintrication se produit, alors l’agression se retourne contre la personne elle-même ; et dans ce cas, la libido non plus ne peut être dirigée vers l’extérieur1.

Neutralisation. Nous pouvons aussi examiner les vicissitudes des pulsions après la perte de l’objet à la lumière du concept de neutralisation de Hartmann (Hartmann, 1952, 1953, 1955 ; Kris, 1955 ; Hartmann, Kris et Loewenstein, 1949), selon lequel l’énergie instinc-tuelle peut être transformée en énergie neutralisée. La neutralisation peut en effet pallier les conséquences pernicieuses de la désintrication. Toutefois, la neutralisation présuppose un certain niveau d’organisation du moi que l’enfant n’atteint que pendant le dernier trimestre de sa première année, et encore.

C’est le stade auquel nous pouvons parler d’un premier niveau d’une véritable organisation du moi réalisée par le nourrisson, d’une première structure intégrée du moi toute différente du moi rudimentaire pas tout à fait unifié que nous avons postulé pour le troisième mois de vie. Nous avons mentionné ces deux niveaux du développement du moi en tant que premier et deuxième organisateur du psychisme. Le premier grand pas vers l’intégration du moi se produit durant les mois de transition qui les séparent l’un de l’autre. Certaines conditions doivent être remplies afin de permettre au nourrisson de traverser avec succès les processus complexes et difficiles de ce premier stade important de transition, donc de continuer sur cette voie 75

conduisant au deuxième organisateur du psychisme (Spitz, 1959).

Parmi ces conditions, l’atmosphère de sécurité qu’offrent des relations objectales stables et conséquentes tient une place de première importance. L’enfant doit disposer d’un accès ininterrompu vers une décharge libre sous forme d’affect dirigé vers l’objet libidinal conduisant à des interéchanges entre enfant et objet1.

Après l’établissement du moi, vers la fin de la première année, les précurseurs des mécanismes de défense s’élaboreront progressivement. La personnalité de l’enfant commence à prendre corps et des traits de caractère deviennent évidents. Au cours de ce développement, les pulsions (qui s’étaient intriquées en établissant l’objet libidinal) seront soumises à bien d’autres vicissitudes dont la neutralisation et la canalisation de quantités plus petites ou plus grandes de chaque pulsion vers la représentation psychique d’un organe ou d’un autre, d’une activité ou d’une autre, reflétant la zone modale (Erikson, 1950 a) qui se trouve être en ascendance.

Le résultat de cette vaste expérimentation avec les pulsions est constitué par une gamme étendue de mélanges de pulsions dont la composition varie aussi bien quantitativement que qualitativement. Naturellement, lorsque je parle d’expérimentation avec des mélanges pulsionnels, je sous-entends aussi que nombreuses parmi ces expériences seront celles qui n’atteindront pas leur but, qu’il s’agisse de la satisfaction du besoin76 77 ou de l’évitement du déplaisir. Les expériences non réussies sont abandonnées ; un enfant normal y renoncera avec une facilité relative, ses relations objectales sûres et conséquentes rendant le prix d’un tel sacrifice acceptable. Le climat de sécurité affective lui permet de compenser ses désappointements et ses frustrations dans un autre secteur des relations objectales ou de les compenser par de nouvelles expériences, ou par les deux à la fois.

C’est ici que la neutralisation entre en ligne de compte. Car elle dépend de l’établissement de la suprématie du principe de réalité ; l’individu doit être en mesure de se rendre compte que son but immédiat peut être soit inaccessible soit lié à trop de déplaisir. Cette intuition même demande à l’enfant des opérations mentales qui requièrent un niveau d’intégration du moi permettant de remettre la satisfaction à plus tard et de maintenir la pulsion instinctuelle en suspens1. Une autre condition préalable pour réussir à neutraliser les pulsions est constituée par le climat de sécurité affective mentionné ci-dessus qui n’est obtenu que lorsque l’objet proprement dit a été établi (vers la fin de la première année).

Lorsque l’on observe les tentatives et les essais répétés du bébé de 8 mois pour diriger et rediriger les pulsions instinctuelles, pour en différencier les pulsions partielles, les réintégrer et les utiliser, on se souvient de la façon dont les schémas et le comportement moteur s’acquièrent pendant les premiers mois. Tout comme pendant les premiers mois de vie, les mouvements non réussis sont abandonnés, le bébé de 8 mois renonce à un comportement qui n’est pas couronné de succès ; et tout comme les mouvements réussis sont intégrés dans le répertoire de l’enfant de trois mois, les séries réussies de séquences du comportement deviennent routinières dans l’approche de l’enfant envers le monde vers la fin de la première année. Parmi les mouvements effectués au hasard, seuls sont retenus ceux qui conduisent au but ; parmi les diverses séquences du comportement et les réponses affectives, ce sont celles qui provoquent une réponse qui sont maintenues.

Un climat affectif favorable facilitera l’expérimentation grâce à des actions, relations et tentatives destinées à atteindre des buts situés à un niveau supérieur. À ce niveau, la satisfaction immédiate du besoin n’est plus le but exclusif. Le maintien de la satisfaction en termes de relations objectales d’une part, de progrès dans le développement et d’autonomie d’autre part, acquiert une importance croissante. Les buts qui ne sont pas en harmonie avec ces fins seront abandonnés. Peut-être peut-on dire que les schémas moteurs pendant les premiers mois de la vie ont des buts ; mais la manipulation des pulsions après l’établissement du moi poursuit des fins.

Lorsqu’un but est abandonné, l’énergie qui avait été investie dans sa réalisation cherche un débouché, ne se décharge pas et exigera l’attention, c’est-à-dire un effort spécial pour trouver une autre solution. Une excitation désordonnée et une activité non coordonnée (le mode de décharge original des premières semaines) ne sont plus tout à fait en accord avec le moi pour le petit d’un an, spécialement lorsque le maintien de relations objectales bonnes et conséquentes offre les plus grandes satisfactions. Il est vrai que le règne du moi n’est 78

pas assez fermement établi pour exclure les accès de colère. Mais le fait est que ces accès de colère sont rares chez l’enfant ayant des relations objectales bonnes et satisfaisantes. De nouveaux moyens se développent plutôt pour s’occuper de l’énergie non déchargée. Au niveau conscient, la compensation sera acceptée, dans le secteur inconscient du moi des mécanismes de défense se développeront et la neutralisation de la pulsion deviendra possible.

À la lumière de ces considérations, j’avance que la neutralisation joue dans le secteur des pulsions un rôle comparable à celui que joue le principe de réalité dans le secteur de l’action. Avant que la neutralisation ne soit à disposition, les pulsions instinctuelles désintriquées conduiront à la destruction, que ce soit de l’objet, du sujet, ou des deux. Mais lorsqu’elle peut être neutralisée, l’énergie pulsionnelle sera maintenue en suspens en attendant une occasion plus propice d’utiliser l’énergie neutralisée dans un but en accord avec le moi. La neutralisation de la pulsion représente ainsi, tout comme le principe de réalité, une fonction de détour.

Si on ose généraliser à partir des populations « normales » que nous avons observées, la neutralisation de la pulsion est au service de la fonction de défense. Ainsi la neutralisation peut être ajoutée à la liste des mécanismes de défense ; le principe de réalité en tant que fonction de détour et moyen d’adaptation en serait le précurseur.


4 Ibid.

75 On pourrait se demander ce qu’il advient des deux pulsions pendant la période de carence, pourquoi elles se désintriquent, pourquoi il semble que la pulsion agressive subisse un sort différent de celui de la pulsion libidinale. À ce stade de nos connaissances, il s’agit là de questions purement académiques. Je crois cependant que la proposition de Freud concernant l’affinité de la pulsion libidinale pour les organes internes éclaire quelque peu ces problèmes (Freud, 1905 b). Plus tard et particulièrement dans Le problème économique du masochisme (1924 c), Freud a parlé de l’appareil musculaire en tant que canal de décharge de la pulsion agressive. Les systèmes des organes sont infiniment plus lents dans la fonction de décharge que ne l’est la musculature du squelette. On avance même que ceux-là ont la capacité de retenir l’énergie liée (Breuer et Freud, 1895). Ce qui n’est pas le cas de la musculature du squelette qui décharge l’énergie rapidement, en poussées de brève durée.

Nous pourrions spéculer sur l’existence d’une base organique, physiologique, qui dans le cas d’inhibition pathologique de la décharge produirait la désintrication des deux pulsions, cet état empêchant la décharge. Une fois la pulsion libidinale séparée de la pulsion agressive par désintrication, la différence entre le rythme de décharge des viscères et celui de la musculature striée pourrait perpétuer ce clivage et réserver éventuellement un sort différent à chacune des deux pulsions. Peut-être que certaines des propositions de Cannon (1932) pourraient trouver leur application dans ce contexte. Une telle déclaration ne peut indiquer qu’une des directions possibles de notre pensée.

7 Tr. fr., Rev. fr. psychanal., 1936, vol. IX, p. 33.

78 Pour m’exprimer dans le langage de Piaget, ceci correspond à un niveau relativement avancé de réversibilité qui est atteint au quatrième stade lorsque l’enfant est capable de retrouver un jouet dissimulé derrière deux cachettes successives (mais voir plutôt l’Appendice).