Chapitre premier. Introduction théorique

Dès le moment où la psychologie du moi est devenue un sujet d’investigation psychanalytique, on a commencé de s’intéresser à l’objet libidinal. Mais c’est bien avant déjà que Freud avait introduit le concept du choix de l’objet dans les Trois essais sur la théorie de la sexualité parus en 1905 ; à vrai dire, c’est probablement la seule fois où il s’est étendu longuement sur les relations réciproques entre la mère et l’enfant, entre l’objet et le sujet. Par la suite, ce n’est que rarement qu’il aborde cette question (voir toutefois Freud, 1931). Lorsqu’il parle de l’objet libidinal, c’est avant tout du point de vue du sujet j s’il mentionne l’objet, l’investissement de l’objet, le choix de l’objet, la découverte de l’objet, ce n’est qu’exceptionnellement qu’il traite des relations d’objet.

Dans les pages qui suivront, j’étudierai ces relations de réciprocité et tenterai d’appréhender ce qui se passe entre la mère et son enfant. Je me baserai sur mes observations et mes expériences sur les nourrissons pour présenter mes constatations et mes idées concernant les relations d’objet, leurs origines, leur développement, leurs différents stades ainsi que certaines anomalies. Je vais également tenter d’expliquer comment ces relations permettent la survie de l’enfant et facilitent le développement des secteurs psychiques et somatiques de la personnalité.

La plus grande partie de la première année de la vie est consacrée à lutter pour la survie ainsi qu’à former et à élaborer les moyens nécessaires pour poursuivre cette lutte. Freud nous rappelle toujours que le nourrisson, durant cette période de sa vie, est sans défense et incapable d’assurer sa survie par ses propres moyens. C’est la mère qui lui fournit ce qui lui manque et qui subvient à ses besoins ; il en résulte une relation complémentaire, une « dyade ». Dans la mesure où les ressources potentielles du nourrisson peuvent se développer durant sa première année, il deviendra indépendant de son entourage.

Et ce processus se déroule évidemment aussi bien dans le domaine somatique que psychologique de la personnalité du nourrisson.

Dans le présent travail, je m’occuperai plus particulièrement du développement psychologique du nouveau-né : je montrerai comment la croissance et le développement dans ce domaine dépendent essentiellement de l’établissement et du déroulement progressif de relations objectales dont l’importance va en augmentant, en d’autres termes, de relations sociales.

Dans le but d’organiser mes recherches et d’interpréter mes découvertes, j’ai recouru à un certain nombre de concepts psychanalytiques. Avant de discuter plus longuement de ces concepts, je tiens cependant à préciser ma position envers quelques-unes des propositions controversées concernant l’héritage psychologique du nouveau-né qui ont cours dans divers cercles de psychologues et de psychanalystes.

Mes propres opinions sont basées sur le concept freudien du nourrisson en tant qu’organisme psychologiquement non différencié, nanti à la naissance d’un outillage congénital et de certaines Anlagen. Cet organisme est encore dépourvu de conscience, de perception1, de sensation, et de toute autre fonction psychologique, consciente ou inconsciente. Mes opinions sont partagées par la plupart des chercheurs qui ont étudié les problèmes du nouveau-né en se basant sur les observations et les expériences faites dans ce domaine. J’ai donc évité d’utiliser ici toute hypothèse affirmant que le nourrisson serait capable de processus intrapsychiques dès la naissance. Le fond de ma pensée est que, psychologiquement, le nourrisson est une entité non différenciée d’où diverses fonctions et structures, de même que les pulsions instinctuelles, émergeront progressivement. Cette différenciation est la conséquence de deux processus distincts. Avec Hartmann, Kris et Lœwenstein (1946) j’appellerai l’un de ces processus maturation et l’autre développement, et je les définirai comme suit :

Maturation : L’épanouissement de fonctions, organes, conduites, phylogénétiquement acquis, par conséquent innés, propres à l’espèce, qui émergent au cours du développement embryonnaire, ou qui sont maintenus en tant qu’Anlagen après la naissance, pour se manifester dans les étapes ultérieures de la vie.

Développement : L’apparition de formes, de fonctions et de conduites qui sont le résultat d’un échange entre l’organisme d’une part, et l’environnement, l’entourage, le milieu intérieur et extérieur d’autre part. On s’y réfère souvent en anglais sous le terme de growth, (c’est-à-dire « croissance »), terme que je n’utilise pas, car il prête à confusion.

De cet état de non-différenciation chez le nouveau-né, il ressort que le moi n’existe pas à la naissance, du moins pas dans le sens que l’on accorde généralement à ce terme, ce que Freud a très clairement exprimé dans Le Moi et le Ça (Freud, 1923). Et il est encore plus évident qu’à la naissance on ne peut parler de complexe d’Œdipe ni de surmoi. De même, le symbolisme ou la pensée symbolique n’existent pas encore et les interprétations symboliques (psychanalytiques) ne sont pas possibles. La formation de symboles dépend plus ou moins de l’acquisition du langage dans le sens strict du terme, et le langage est inexistant pendant toute la durée de la première année. Les mécanismes de défense sont également absents, du moins dans le sens que l’on donne à ce terme dans notre littérature. On ne peut que déceler quelques traces de leurs prototypes sous une forme plus physiologique que psychologique. Et de tels prototypes physiologiques serviront pour ainsi dire de base au psychisme qui construira par la suite des structures d’une tout autre nature (Freud, 1926 a ; Spitz, 1958, 1959, 1961).

Concepts psychanalytiques

Les concepts que je citerai ci-dessous ne prétendent être ni complets ni même présentés de façon cohérente. Ils ont été choisis arbitrairement en raison de leur utilité pour l’élaboration de ce livre. Dans les cas où les définitions données par la littérature psychanalytique étaient ambiguës, j’ai recouru à Freud (et parfois aussi à d’autres auteurs psychanalytiques) pour en préciser le sens. Les citations sont prises dans les textes originaux, quoique certaines phrases ne soient pas rapportées en entier dans le souci d’abréger. J’ai aussi ajouté le terme « pulsions » (drives) entre parenthèses dans les cas où la Standard Edition insiste sur l’usage impropre du mot « instinct x1.

1. Les principes de base régissant le fonctionnement psychique, postulés par Freud : a) Le principe de constance (principe de « Nir-vâna ») ; b) Le principe de plaisir (qui est une modification du précédent) ; c) Le principe de réalité ;

2. La division descriptive du psychisme en conscient et inconscient (Freud, 19x2).

3. Le point de vue topique qui distingue dans l’appareil psychique les systèmes les, Pcs, Cs (inconscient, préconscient, conscient) (Freud, 1915 a).

4. Le point de vue dynamique qui soutient que les processus mentaux, par essence, découlent de l’action réciproque de forces qui se présentent « au départ sous forme d’instincts (pulsions instinctuelles) et ont ainsi une origine organique. Ils sont… représentés mentalement sous forme d’images ou d’idées chargées d’affect… Une analyse empirique nous conduit à distinguer deux groupes d’instincts (pulsions instinctuelles) » (Freud, 1926 c). Dans le présent ouvrage, je me référerai à deux pulsions, la libido et l’agression, en leur impartis-sant le sens que Freud leur a conféré dans ses publications ultérieures (1920, 1923).

5. Le point de vue économique : « qui nous permet d’étudier le destin des quantités d’excitation et tend à les évaluer, au moins approximativement » (Freud, 1915 a)2 3. « Du point de vue économique, la psychanalyse sous-entend que les représentations mentales des instincts (pulsions instinctuelles) sont investies (cathexis) d’une quantité définie d’énergie » (Freud, 1926 c). Ces investissements consistent en quantités mobiles d’énergie.

6. L’approche métapsychologique. Je cite Freud : « Je propose donc de qualifier de métapsychologique un exposé dans lequel nous aurons pu réussir à décrire un processus psychique d’après ses rapports dynamiques, topiques et économiques » (1915 a)4. Freud envisage cet exposé comme une vue tridimensionnelle d’un phénomène psychique. Il s’explique clairement là-dessus par ailleurs (1925 b) en se référant aux trois points de vue comme aux trois coordonnées du processus mental.

7. Le point de vue structural : Dans cette triade métapsychologique, Freud remplaça plus tard le point de vue topique par le point de vue structural « en se basant sur l’observation analytique de facteurs pathologiques » (1925 b). Le point de vue structural distingue dans l’appareil psychique le moi, le ça et le surmoi.

8. Le point de vue génétique : Dès ses premières publications, Freud établit le postulat d’après lequel les processus psychiques obéissent aux lois du déterminisme. Et jusqu’à la fin il l’a considéré comme l’un des éléments essentiels de la théorie psychanalytique, le soulignant tout particulièrement dans Kurzer Abriss der Psychoanalyse (1924 b). Le point de vue génétique soutient que tout phénomène psychologique, en plus de ses aspects d’expérience vécue dans le présent, peut être retracé à travers son ontogenèse jusqu’à son origine psychologique. Sous l’angle des vicissitudes du développement, ceci nous ramène jusqu’à la naissance. Sous celui de la maturation et des facteurs congénitaux, on est ramené par l’ontogenèse à l’embryologie et à la phylogenèse.

9. Théorie de la libido et zones érogènes : L’application du point de vue génétique au développement sexuel a permis la découverte du rôle décisif joué par les zones érogènes. « La satisfaction s’obtient de l’excitation sensorielle appropriée de ces zones » (Freud, 1905 b). Au cours de la maturation, les zones orales, anales et génitales deviennent actives tour à tour et déclenchent les étapes successives du développement de la libido.

a) À ce point, une définition des pulsions instinctuelles s’impose, ce qui n’est pas une tâche aisée. Freud écrit en 1924 encore : « La théorie de la libido en psychanalyse est rien moins que complète… sa relation avec une théorie générale des instincts n’est pas encore claire, car la psychanalyse est une science jeune, inachevée et qui traverse une période de développement rapide » (1924 b). Et il poursuit en définissant la libido comme suit : « La libido signifie en premier lieu en psychanalyse la force (considérée comme quantitativement variable et mesurable) des instincts sexuels dirigés vers un objet – le terme sexuel étant entendu dans le sens large requis par la théorie psychanalytique. »

b) Freud conçoit l’agression comme l’autre pulsion fondamentale du psychisme. Plus difficile à percevoir, elle représente dans la relation objectale principalement un vecteur (ce qui implique en même temps énergie et direction) visant l’objet. L’agression sert à approcher, à se saisir, à contenir, à dominer ou à détruire l’objet – et par extension les choses. Elle s’exprime et s’accomplit « par l’intermédiaire d’un organe particulier… Cet organe serait représenté par la musculature » (Freud, 1923)5.

c) Le concept d’Erikson (1950 a) de la fonction modale des zones élargit cette théorie. La fonction de chaque zone, qu’elle soit d’incorporation ou d’expulsion, participe aux facteurs déterminant la qualité spécifique des pulsions partielles à un stade libidinal donné. Cette qualité affecte par la suite d’autres zones, d’autres organes et d’autres comportements et acquiert une fonction d’adaptation. J’ai souligné la qualité sensorielle spécifique des muscles sphinctériens lisses et striés et son rôle dans l’économie et la dynamique des pulsions instinctuelles en tant que facteurs d’importance majeure pour les zones en question et ne concernant que peu d’autres parties du corps (Spitz, 1953 à).

xo. Les séries complémentaires : Cette proposition est d’abord esquissée par Freud dans Les trois essais sur la théorie de la sexualité (1905 b) puis appliquée à la définition de l’étiologie des névroses (1916-1917). Elle postule qu’une interaction entre une expérience vécue (psychologique) et un facteur congénital crée le désordre. À mon avis cette hypothèse s’applique à tous les phénomènes de psychologie humaine (et animale) ; car il est évident que tous les phénomènes psychologiques sont en dernière analyse le résultat de l’influence réciproque et de l’interaction des facteurs innés avec les expériences vécues.

11. Le point de vue adaptatif : Ce concept a été étudié et élaboré relativement récemment par Hartmann (1939), Erikson (1950 a), et Spitz (1957). Sans utiliser cette dénomination, Freud en exposa le concept dans Les pulsions et leur destin (1915 ¿>). Et la meilleure définition de ce concept en est celle de Rapaport et Gill (1959) : « Le point de vue adaptatif exige que l’explication psychanalytique de tout phénomène psychologique inclue des données concernant ses relations à l’environnement s6. Il n’y a pas lieu de discuter en détail, dans le cadre de cet ouvrage, des données qui sont à la base du point de vue adaptatif. J’en parlerai plus tard à propos de leurs rapports, d’une part avec les processus alloplastiques et autoplastiques (Freud, 1924 a), d’autre part avec les concepts d’Erikson (1950 à) et les miens (Spitz, 1957) concernant le rôle et les fonctions des affects dans la relation « dyadique ».

Les facteurs congénitaux

À la naissance, chacun de nous est un individu distinct, différent de tous les autres, premièrement en raison de ce qui peut déjà être observé à ce moment-là et, deuxièmement, en vertu des ressources potentielles contenues comme Anlage dans la cellule initiale. J’appellerai outillage congénital ce que le nouveau-né porte en lui et qui le rend unique. Cet outillage se compose de trois parties :

1. Les éléments héréditaires déterminés par les gènes, les chromosomes, ADN, ARN, etc. ;

2. Les influences intra-utérines qui agissent durant la grossesse ;

3. Les influences qui deviennent effectives au cours de l’accouchement.

Je me propose de donner un exemple simple pour illustrer chacun de ces trois points. L’outillage héréditaire comprend non seulement des données aussi évidentes que le fait que nous naissons pourvus de deux jambes, de deux yeux et d’une seule bouche, mais aussi des éléments moins apparents tels les lois et les stades successifs qui commandent la maturation. Ces derniers entraînent aussi bien le développement progressif des organes et des fonctions que l’ordre irréversible dans lequel ce développement doit s’effectuer, et s’appliquent au même titre à la physiologie qu’à la psychologie tant il est vrai que si les dents de lait précèdent les autres, le stade oral est vécu avant le stade anal qui est suivi du stade génital.

Quant aux influences intra-utérines, elles sont illustrées par la découverte relativement récente que la rubéole chez les femmes enceintes peut avoir des effets néfastes sur les organes visuels du fœtus (Swan, 1949).

Enfin, en ce qui concerne les influences possibles durant l’accouchement, on sait, bien sûr, les dommages physiques importants que peut subir un enfant à la naissance. D’autres dommages moins évidents nous sont devenus familiers grâce à un certain nombre de travaux, tels ceux de Windle (1950) qui a démontré l’effet nocif de l’anoxie cérébrale pendant la naissance, et ceux de Brazelton (1962) qui a étudié les effets des médications administrées à la mère sur le comportement du nouveau-né.

Le facteur de l’environnement son importance et sa complexité

C’est l’étude de la genèse des premières relations objectales, les relations entre la mère et l’enfant, qui constitue le sujet de ce chapitre. On pourrait aussi la qualifier d’étude des relations sociales si la relation liant mère et enfant n’était foncièrement différente de toutes celles auxquelles la psychologie sociale s’intéresse habituellement. On peut à ce propos se demander pourquoi les sociologues ont ignoré la possibilité qui leur était donnée d’observer à travers la relation mère-enfant l’implantation et l’évolution des relations sociales, pour ainsi dire à l’état naissant.

Une des particularités de cette relation est qu’elle nous permet d’observer la transformation progressive d’un état de non-relation, d’un lien purement biologique, en ce qui deviendra très probablement la première relation sociale de l’individu. Nous sommes les témoins du passage du physiologique au psychologique et au social. Pendant la période biologique (in utero), la vie relationnelle du fœtus est purement parasitaire. Par contre, durant la première année, le nourrisson traversera une phase de symbiose psychologique avec sa mère pour, à l’étape suivante, établir une inter-relation sociale, c’est-à-dire hiérarchique.

Ce qui caractérise aussi la relation de la mère et de son enfant de façon probablement unique c’est que la structure psychique de l’une diffère fondamentalement de celle de l’autre. La relation qui s’établit entre deux partenaires aussi évidemment inégaux ne peut qu’être asymétrique et leurs apports réciproques dissemblables. Une disparité aussi grande entre deux êtres aussi intimement associés et aussi interdépendants l’un de l’autre que la mère et l’enfant ne se retrouve nulle part ailleurs dans notre organisation sociale sauf dans la relation quelque peu comparable entre les êtres humains et certains animaux domestiques (chiens et chats par exemple). Georg Simmel (1908) est, je crois, le premier sociologue qui se soit intéressé aux possibilités d’investigations sociologiques du groupe mère-enfant qu’il a qualifié de « dyade ». Il estime qu’on peut trouver dans cette relation le germe de toutes les relations sociales ultérieures de niveau plus élevé. Indépendamment de Simmel et treize ans plus tôt, Freud (1895) avait déjà orienté ses recherches dans ce sens.

Dans mon étude des relations d’objet et de leur genèse, j’ai établi une distinction très nette entre les méthodes d’investigation clinique appliquées aux nourrissons et celles concernant les adultes. Elles diffèrent d’une part du point de vue de la structure et, d’autre part, de celui de l’environnement. S’il est tout à fait évident que la structure rudimentaire de la personnalité du nourrisson est très différente de celle, adulte, de sa mère, nous négligeons plus facilement le fait que l’environnement du nouveau-né est aussi très différent de celui de l’adulte.

Commençons par la structure de la personnalité : la personnalité de l’adulte est une organisation clairement définie, structurée et hiérarchisée ; elle se manifeste à travers des attitudes individuelles, et des initiatives spécifiques qui s’intégrent dans une série d’interactions circulaires avec l’entourage. C’est l’inverse qui se produit chez le nourrisson. Bien que des différences individuelles soient aisément démontrables, le nouveau-né n’a pas à la naissance une personnalité organisée comparable à celle de l’adulte ; on ne note chez lui aucune initiative personnelle, aucun échange, si ce n’est physiologique, avec l’entourage. Nous avons affaire ici à un organisme d’une tout autre nature, l’organisme infantile que je me propose de discuter plus longuement par la suite.

La deuxième différence entre nourrisson et adulte, la différence d’environnement, est peut-être même plus impressionnante si on l’examine objectivement. L’entourage de l’adulte est constitué par des facteurs aussi nombreux que divers, par toute une gamme d’individus, de groupes et d’objets inanimés. Tout cet entourage, dans sa multiplicité et en raison de sa constellation dynamique variable, de sa valeur, de sa durée, de son poids, de ses significations, etc., tous sujets à des variations, constitue des champs de forces mouvants qui laissent leur empreinte sur la personnalité organisée de l’adulte, et l’influencent de même qu’ils sont influencés par elle.

Pour le nouveau-né, l’entourage se compose pour ainsi dire d’une seule personne, la mère ou son substitut, qu’il ne réussit même pas à percevoir comme une entité différente de lui. Elle fait simplement partie de la totalité de ses besoins et de leur satisfaction. Cette situation change évidemment au cours de la première année de la vie. Néanmoins, durant toute cette période, le nourrisson élevé dans des conditions normales et son entourage constituent ce qu’on pourrait appeler un « circuit fermé » composé de deux seuls éléments, la mère et l’enfant. Une exploration psychiatrique de la première enfance doit donc tenir compte des composantes de ce circuit fermé ainsi que de son schème dynamique.

Tout en me réservant de revenir par la suite sur ce point, j’aimerais insister ici déjà sur le fait que l’univers du nourrisson est néanmoins enraciné dans un « tableau sensoriel » (Piaget, 1954) de totale réalité et c’est le rôle et les relations des diverses personnes qui composent sa famille ou tout autre milieu dans lequel il est élevé qui en tissent la toile. Cependant, cet univers avec tout son champ de forces est transmis au nourrisson par la personne qui subvient à ses besoins, c’est-à-dire par sa mère ou son substitut. C’est la raison pour laquelle, dans les pages qui suivront, la personnalité de la mère et celle du nourrisson, leurs interactions et leur influence réciproque seront longuement étudiées.

l’objet libidinal

À ce point, j’estime devoir dire quelques mots du concept psychanalytique de l’objet libidinal puisque ce livre est consacré à la genèse des relations objectales. Dans Les pulsions et leur destin, Freud (1915 by a défini l’objet libidinal de la façon suivante :

C’est dans l’objet de l’instinct ou grâce à lui que l’instinct peut atteindre son but. Par rapport à l’instinct, l’objet est le facteur le plus variable qui ne lui est pas primitivement lié et qui ne s’y rattache qu’en tendant à lui permettre de se satisfaire. L’objet n’est pas nécessairement extérieur, mais peut aussi bien faire partie du corps même. Au cours des vicissitudes de l’instinct l’objet est susceptible d’être changé à volonté ; c’est à ces déplacements de l’instinct qu’incombent les rôles les plus importants. Il arrive qu’un même objet serve à la fois à la satisfaction de plusieurs instincts.

D’après cette définition, l’objet libidinal peut changer au cours d’une vie et, pour être plus précis, il doit inévitablement et fréquemment changer. Ces changements sont garantis par la maturation progressive et la différenciation des pulsions instinctuelles, par leur interaction dynamique, par la structure des pulsions partielles et par d’autres facteurs dont certains, tels les mécanismes de défense du moi, ont été explorés tandis que d’autres ont à peine été effleurés. 7

Le fait que l’objet libidinal change fréquemment (et quelquefois rapidement) le distingue en principe du concept d’objet en psychologie classique. Ce dernier que nous appellerons une « chose » reste constant, identique à lui-même, et peut être décrit par un système de coordonnées temporo-spatiales.

L’objet libidinal est un concept totalement différent puisqu’il ne demeure pas constant ni identique à lui-même et ne peut donc être fixé dans le temps et l’espace. Une exception cependant devrait être faite pour les périodes pendant lesquelles il n’y a pas de remaniement important de l’investissement pulsionnel de l’objet libidinal.

L’objet libidinal est défini en termes se référant à sa genèse, c’est-à-dire à son histoire. Les coordonnées d’espace et de temps qui définissent l’objet en psychologie classique ne jouent qu’un rôle mineur dans le cas de l’objet libidinal, alors que ce dernier se caractérise et peut être décrit en termes de structure et de destin des pulsions instinctuelles et des pulsions partielles dont il est investi7.

Les relations objectales sont des relations entre un sujet et un objet ; dans le cas qui nous intéresse, c’est le nouveau-né qui constitue le sujet. Comme je l’ai déjà mentionné, le nourrisson se trouve à la naissance dans un état de non-différenciation ; jusqu’à présent ni psychisme ni fonctionnement psychique n’ont pu être prouvés chez lui. Selon notre définition, il n’y a pas dans le monde du nourrisson d’objet ou de relation d’objet. L’un et l’autre se développeront progressivement au cours de la première année et c’est vers la fin de cette période que le véritable objet libidinal s’établira. J’ai distingué trois stades dans ce développement que j’appellerai :

1. Le stade préobjectal ou sans objet ;

2. Le stade du précurseur de l’objet ;

3. Le stade de l’objet libidinal proprement dit.

Avant d’en discuter, je présenterai dans le chapitre II la méthode de rassemblement et d’utilisation des données ainsi que d’autres informations relatives à cet ordre d’idée. Le lecteur que le problème n’intéresse pas peut omettre la lecture de ce chapitre sans préjudice pour la compréhension des suivants. 8


1 J’utilise le terme de perception (et de sensation) dans le sens que je lui donne dans mon article intitulé Diacritic and Coenesthetic Organizations (1945 b). C’est aussi le sens qu’on accorde généralement à ces termes en psychologie où la perception est définie comme étant une prise de conscience ; et la sensation un élément de la conscience (voir Warren, 1935 ; English et English, 1958). Je suis de l’avis de Freud qui soutient qu’il n’y a pas de conscience à la naissance et par conséquent qu’on ne peut parler ni de prise de conscience, ni d’expérience consciente. Je ne considère pas les réponses à des stimulations per se comme des « éléments de conscience ». Il est évident que si les stimulations provoquent des réponses dès la naissance (et même avant), cela signifie qu’il se passe quelque chose chez le nourrisson qui produit les réponses aux stimulations extérieures. Mais ce processus n’est pas de nature psychologique ; par conséquent je le considère plutôt comme un « processus de réception » du moins jusqu’à ce qu’une conscience rudimentaire se développe au cours des premières semaines.

4 Ibid.

5 Le Moi et le Ça, Essais de psychanalyse, P.B.P., p. 212, tr. fr„ Jankélévitch.

6 Je désire souligner ce que je dois à Rapaport et Gill (1959) à propos de certaines formulations contenues dans ce chapitre, tout particulièrement celles qui insistent sur les différents points de vue en psychanalyse. Les formulations définitives de ces auteurs (voir aussi Gill, 1963) ont été publiées après l’achèvement de mon manuscrit et je n’ai pu par conséquent les étudier en détail.

7 Tr. fr., Rev. fr. psychanal., 1936, vol. IX, p. 33.

7 Tr. fr., Rev. fr. psychanal., 1936, vol. IX, p. 33.

8 Pour plus de détails, voir Appendice.