Chapitre II. Méthode de travail

Ita Domine, Deus meus, metior et quid metior, nescio.

Saint Augustin.

Comme il a déjà été mentionné, la méthode psychanalytique proprement dite ne peut être utilisée pendant la période préverbale. Nous avons donc eu recours à l’observation directe et à la psychologie expérimentale : nous avons appliqué les critères de la fidélité et de la validité en utilisant des tests et des méthodes d’observation étalonnés sur un nombre d’enfants statistiquement significatif, et nous avons éliminé une source d’erreur possible en recourant alternativement à des observateurs de sexe masculin ou de sexe féminin suivant les semaines. Tout au long de cette étude, nous avons utilisé une méthode « longitudinale »l, observant les nouveau-nés de la population choisie pendant des périodes relativement prolongées allant au maximum de deux à deux ans et demi. Au cours de notre étude, des tests de personnalité ont été appliqués mensuellement, de nombreuses expériences faites, chaque nourrisson bénéficiant en moyenne de quatre heures d’observation par semaine. Les comptes rendus de ces observations ont été incorporés à l’histoire clinique de chaque sujet. Ce procédé nous a permis de combiner les avantages de la méthode longitudinale avec ceux de la méthode « transversale ». Enfin, tout a été fait dans le but d’observer un nombre de sujets aussi élevé que possible afin de parvenir à des conclusions pertinentes et, 9

dans la mesure du possible, également significatives du point de vue statistique.

Dans la plus grande partie de ce travail, nous ne nous sommes pas cantonnés à la seule investigation clinique limitée à l’étude approfondie de quelques sujets sélectionnés. Cependant, lorsque la complexité des problèmes soulevés par quelques cas spéciaux le requérait, les sujets étaient soumis à une investigation extensive et en profondeur. Ces cas-ci seront mentionnés plus en détail par la suite. À l’emploi systématique de l’investigation clinique, j’ai donc préféré une méthode expérimentale appliquée à un grand nombre de sujets soumis à divers examens et mensurations quantifiables.

En raison de la nature de mon étude, une des règles fondamentales de ma méthode de travail veut que, dans chaque cas, la population totale, non sélectionnée, d’un milieu donné soit observée. Cette façon de faire garantit la constance d’un maximum de données dans le milieu en question et nous permet d’observer les effets d’une seule variable à la fois. Une même ambiance assure en outre des conditions parfaitement identiques à tous les sujets.

Les populations examinées différaient les unes des autres par leurs milieux culturels, leurs origines ethniques, les conditions socioéconomiques de leurs familles, et par d’autres facteurs que j’ai signalés dans des publications antérieures.

Structure et validation des tests

Parmi les facteurs déterminant les relations objectales, les plus importants sont de loin la personnalité de la mère et celle de l’enfant. Cependant, ces relations sont également soumises à diverses autres données, telles les influences culturelles, les conditions économiques et géographiques ainsi que les traditions historiques. Tout ceci m’a contraint à étudier les relations objectales dans des populations et des milieux différents afin de déterminer si certains phénomènes sont universels chez l’homme, et dans quelle mesure leur structure et leur contenu sont modifiés par les variables de l’environnement tels la culture, la classe sociale, l’emplacement géographique, etc. Dans ce but, il m’a fallu établir les normes d’un phénomène donné grâce à des observations effectuées antérieurement dans des milieux typiques « normaux », du monde occidental. J’ai choisi comme test étalon le baby-test de Bühler-Hetzer, test du développement et de la personnalité, standardisé et très largement utilisé, permettant des comparaisons inter – et intra-individuelles ; il permet en outre de situer un sujet donné par rapport aux autres en termes de quotients ou d’indices ; enfin, il fournit, en plus d’une évaluation globale, des quantifications numériques pour les différents secteurs de la personnalité. La validité et la fidélité de ce test ont été mises à l’épreuve tant en Europe qu’aux États-Unis (Herring, 1937 ; Hubbard, 1931 ; Reichenberg, 1937 ; Simonsen, 1947 ; Wolf, 1935).

Le test de Bühler-Hetzer, également désigné sous le nom de test viennois, a été conçu, étalonné et validé par Charlotte Bühler et Hildegard Hetzer (1932) ainsi que par leurs collègues, Katherine M. Wolf et Liselotte Frankl (voir Hetzer et Wolf, 1928). Elles commencèrent par l’observation continue, nuit et jour, de 69 nourrissons à sept échelons d’âge successifs pendant leur première année, dans le but d’établir un inventaire des comportements prévisibles pour la moyenne des enfants pendant cette période. Les tests élaborés à l’aide de cet inventaire ont été essayés et standardisés sur un groupe témoin de 20 sujets par niveau d’âge. Pendant les huit premiers mois, l’intervalle entre les niveaux d’âge était d’un mois, alors que pour les quatre derniers mois de la première année l’intervalle était de deux mois. Ainsi ce test a été standardisé sur un total de 220 sujets pendant leur première année.

Cette standardisation du test sur 20 sujets par niveau d’âge n’est pas arbitraire comme l’ont montré mes observations ultérieures sur les nourrissons. Certaines structures du comportement chez le nouveau-né n’apparaissent qu’à un âge donné et pas avant, et la limite entre leur absence et leur présence généralisée est le plus souvent très marquée. Ainsi, il est très rare d’obtenir le sourire réciproque avant le troisième mois ; mais il est également rare de rencontrer des nourrissons qui ne réagissent pas de cette manière au cours des troisième, quatrième et cinquième mois. Trois de nos sujets seulement sur 145 ont répondu par le sourire avant l’âge de deux mois ; entre deux et six mois, 142 sur 145. Nous avons constaté que, lorsqu’une vingtaine de nos sujets présentaient un comportement donné, il était à peu près certain qu’une majorité écrasante au même niveau d’âge le présenterait aussi. Lorsque, pour un comportement donné, le chiffre des sujets en observation dépassait 20, ceux qui ne le présentaient pas ne constituaient qu’un pourcentage rapidement décroissant du total de notre population expérimentale.

Le Département de Psychologie de l’Université de Vienne a appliqué ce test standardisé de façon systématique de 1928 à 1938 à tous les enfants confiés au Kinderübernahmestelle der Stadt Wien (Centre d’Accueil des Enfants Abandonnés de la Ville de Vienne). Le nombre d’enfants de moins d’un an recueillis par cette institution atteignait 400 à 500 par an. En d’autres termes, ce test fut appliqué à 5 000 nourrissons en moyenne pendant cette décade, ce qui donna au personnel la possibilité d’en combler les lacunes.

Il restait à voir dans quelle mesure ce test pouvait contribuer à faire avancer les recherches psychiatriques et cliniques. J’entrepris donc de l’appliquer dans les mêmes conditions, c’est-à-dire dans le cadre du Kinderübernahmestelle der Stadt Wien à plus de 100 nourrissons et j’ai pu constater qu’il m’apportait des données psychométriques précieuses à joindre à mon évaluation clinique. Son grand avantage est d’indiquer en termes numériques le stade du développement d’un nourrisson donné aussi bien dans l’ensemble que dans des secteurs particuliers de sa personnalité et de permettre des comparaisons avec les performances moyennes des enfants provenant du même milieu.

Dans le but de m’assurer de la validité de ces tests aux États-Unis, j’ai porté mon choix sur deux milieux différents de l’État de New York pour y conduire mes recherches. Mon premier groupe était constitué d’enfants dont les pères exerçaient en général une profession libérale et qui étaient élevés dans leur famille où je les ai observés. Us apparaissent dans le tableau II (colonne : « Familles »)• Au total, 18 nourrissons furent ainsi observés pendant leur première année de vie et au-delà. Ces enfants étaient élevés par leurs parents dans des conditions que j’estime optimum, et logés en général dans des appartements modestes mais confortables. Les résultats obtenus correspondent en général aux normes du test de Bühler-Hetzer, quoique le quotient de développement ait été quelque peu plus élevé que les moyennes établies à Vienne.

Mon deuxième groupe était composé de 23 enfants appartenant à une agence d’adoption qui effectuait des contrôles mensuels auprès des bébés placés dans les familles, contrôles dont je profitais pour faire mes observations. Ces enfants provenaient de milieux variés, et en général de classes socio-économiques moins privilégiées, comme on peut le prévoir pour une institution de cet ordre dans une grande ville. Ces enfants atteignaient régulièrement au cours de toute leur première année des résultats inférieurs à ceux obtenus par les nourrissons élevés dans leur famille et, dans l’ensemble, leurs performances étaient comparables à celles des bébés de l’institution viennoise où j’ai commencé mon travail et où ce test a été mis au point. J’ai malheureusement dû interrompre les recherches projetées en raison des difficultés de plus en plus grandes que nous avions à rencontrer ces enfants. J’ai conclu de cette expérience que les normes du baby-test de Bühler-Hetzer pouvaient me servir de guide pratique dans mon propre travail et m’orienter dans l’évaluation psychométrique de la personnalité des nourrissons appartenant à des milieux économiquement faibles ou moyens tant aux États-Unis qu’en Europe.

Description schématique des tests

Ces tests permettent la quantification mensuelle de six secteurs différents de la personnalité qui sont :

1. Le développement et la maîtrise de la perception ;

2. Le développement et la maîtrise du corps ;

3. Le développement et la maîtrise des relations interpersonnelles ;

4. Le développement et la maîtrise de la mémoire et de l’imitation ;

5. Le développement et la maîtrise de la manipulation des objets ;

6. Le développement intellectuel.

La quantification des résultats fournit une série de quotients de développement qui servent à établir un profil du développement à un stade donné, ou en d’autres termes une coupe transversale permettant la comparaison de la performance du sujet avec la moyenne.

Rôle et limitations des tests dans mon plan de recherche

Comme je l’ai dit plus haut, les résultats de ces tests ne peuvent en aucun cas être considérés comme des mesures étalons pour évaluer un nourrisson donné et son développement ou faire un diagnostic. C’est toujours à l’observation clinique prolongée et à l’historique de chaque enfant que je me reporte lorsqu’il s’agit d’évaluer le développement de sa personnalité. Les tests fournissent cependant des informations supplémentaires sur les points suivants ;

1. Les résultats du test mensuel nous apprennent si le développement d’un enfant donné a progressé et alors dans quelle mesure, s’il est à l’arrêt ou s’il a régressé. En d’autres termes, ces quotients nous informent de la tendance du développement, de sa cadence et de sa direction ;

2. Le test indique également toute asymétrie entre la cadence et la direction du développement d’un même enfant en divers secteurs de sa personnalité ;

3. Il permet en outre des comparaisons portant sur un grand nombre de nourrissons appartenant au même ou à différents groupes. Ces comparaisons soulignent les similitudes indiquées par les profils de développement de groupes et de sous-groupes ;

4. Il fournit un appui à nos constatations cliniques ;

5. Enfin, les profils de développement illustrent graphiquement nos descriptions.

D’autre part, ce test en lui-même ne peut en aucun cas nous apporter des informations cliniques sur la présence ou l’absence

d’émotions chez le nourrisson ni sur leur nature ; il ne nous renseigne pas sur la dynamique des pulsions ; ni non plus sur l’humeur, la disposition, l’état d’âme, d’un nourrisson ou sur son caractère : est-il ouvert ou renfermé, anxieux ou agressif, vif ou apathique. Bref, ce test ne nous fournit ni indication clinique ni indication de comportement et nous apprend très peu de chose sur les relations objectales de l’enfant. Quoiqu’il soit sans aucun doute utile, l’image qu’il nous donne est, comme l’a dit Anna Freud au cours d’une conférence, sans relief ; elle ne devient significative qu’accompagnée du tableau clinique.

Analyse à l’écran et histoire clinique

Dans le but de conserver une preuve objective et permanente de nos observations et de nos impressions visuelles, et de pouvoir reprendre, comparer et analyser en détail un même phénomène du comportement, nous avons filmé chaque nourrisson en appliquant un procédé que j’ai introduit en 1933 sous le nom d’« analyse à l’écran ». Ce procédé consiste à prendre le film à la cadence de 24 images par seconde. Ceci nous permet de répéter nos observations à volonté et de ralentir la cadence de la projection jusqu’à huit (voire cinq) images par seconde, ce qui représente une triple amplification de l’action, des mouvements et de l’expression mimique, par conséquent une triple amplification temporelle du comportement.

Tableau I. – Observation des nourrissons Procédure expérimentale

Temps d’observation par enfant

4 heures par 200 heures Les comptes rendus semaine. par année. de ces observations

constituent l’histoire clinique.

Tests

Baby-tests de Hetzer-Wolf mensuels. Quotients et profils de développement.

Différences dues au sexe

de l’observateur

Alternativement, chaque semaine, un observateur de sexe différent.

Exploration des proches

Entretiens avec les Tests de Rorschach et Szondi parents et le per – donnés à un grand nombre sonnel soignant. de mères.

Films pris à la cadence de 24 images par seconde pour analyse ultérieure Chaque enfant est filmé :

Lors de la pre – Lorsqu’il montre Pendant les expé-mière entre – un comporte – rimentations. vue. ment s’écartant de la norme.

Chaque enfant a été filmé lors de notre première entrevue, c’est-à-dire aussitôt que possible après sa naissance, et quelquefois même pendant l’accouchement, pendant l’expulsion. Tout comportement ultérieur d’un enfant s’écartant de la norme a été également filmé, de même que toutes nos expérimentations avec les nourrissons.

Le dossier de chaque enfant comporte, en plus des films, son histoire clinique, les comptes rendus de nos observations et un rapport écrit de nos entretiens avec les parents et le personnel soignant. Dans un grand nombre de cas, le protocole des tests de Rorschach et de Szondi administrés à la mère est également consigné dans le dossier de l’enfant.

Notre procédure expérimentale est illustrée par le tableau I.

Étude de milieux

1. La répartition des milieux est indiquée par le tableau II. Les enfants qui apparaissent sous les rubriques « Familles » et « Foyers adoptifs » ont déjà été mentionnés à propos de la validation du test de Bühler-Hetzer en Amérique du Nord et du Sud.

2. Une de nos tâches les plus importantes fut d’examiner et de vérifier certaines notions largement acceptées concernant la « personnalité » du nourrisson à la naissance et aussitôt après, telles les remarques de Rank (1924) sur le traumatisme de la naissance par exemple, ou les théories de Watson (1928) selon lesquelles le comportement émotif dès la première heure est fait d’amour, de peur, de rage, etc. Nous y reviendrons dans les chapitres suivants.

J’ai suivi de très près un total de 35 accouchements dans une petite maternité de l’hémisphère occidental, rattachée à une université, partiellement subventionnée par l’État et fréquentée par des femmes de condition modeste. J’ai choisi cet hôpital parce que les accouchements s’y pratiquaient sans anesthésie (sauf dans les rares cas où une intervention chirurgicale devenait nécessaire) sous le contrôle d’excellents gynécologues assistés par des nurses diplômées. Vingt-neuf des bébés ont été filmés 5 minutes après leur naissance ; dans deux autres cas, nous avons filmé pendant l’accouchement même. En principe, ces nouveau-nés, et leurs mères, quittaient l’hôpital au bout de dix jours, mais j’ai eu la possibilité de suivre vingt-neuf d’entre eux pendant trois mois approximativement à l’occasion de leurs visites périodiques à la clinique.

3. En raison des controverses soulevées par la question des influences raciales, culturelles et autres sur la personnalité, j’ai voulu tester dans quelle mesure ces influences existent et peuvent affecter la personnalité du nourrisson pendant sa première année de vie. Dans ce but, nous nous sommes efforcés d’inclure dans nos groupes des nourrissons appartenant à des races et à des cultures différentes, en particulier des nourrissons d’ascendance blanche, noire ou indienne (Peaux-Rouges). Ces derniers furent observés dans un village indien d’Amérique latine pendant les trois premiers mois de leur vie. Notre première observation fut faite à l’occasion de leur baptême dans la sacristie, et par la suite j’eus l’occasion de les revoir chez eux. Ces nourrissons, au nombre de 23, n’ayant été observés que pendant moins de trois mois, leur groupe n’est inclus dans notre étude qu’à titre de référence. Leur comportement ne diffère en rien de celui d’enfants du même âge appartenant à d’autres milieux.

Tableau II. – Ensemble des enfants observés

Durée

d’observation

Pou

ponnière

Famille

Foyer

d’adoption

Enfants

Abandonnés

Maternité

Village

indien

Crèche

Total

Plus de six mois..

185

9

 

62

 

 

Plusieurs

256

Trois mois au mi-

 

 

 

 

 

 

centaines

 

nimum………

18

3

 

 

29

 

d’enfants

50

Moins de trois mois

 

6

23

2

6

23

observés

60

Morts dans la pre-

 

 

 

 

 

 

pendant

 

mière année…

 

 

 

27

 

 

trois

27

Total……

203

18

23

91

35

23

semaines

393

Nombre d’enfants

 

 

 

 

 

 

 

 

filmés………

138

14

10

25

29

3

27

24610

4. Finalement, nous avions besoin pour notre étude d’un groupe de nourrissons élevés dans des conditions qui nous donnaient toute garantie concernant le maximum de constance dans l’environnement. J’ai dans ce but choisi deux institutions dont j’appellerai l’une « Pouponnière » et l’autre « Home pour Enfants Abandonnés ».

Description de ces deux institutions

Ces deux institutions se ressemblaient beaucoup par certains aspects. Elles étaient toutes deux situées en dehors de la ville, dans de vastes parcs, et les règles d’hygiène y étaient scrupuleusement observées. De plus, dans l’une comme dans l’autre, les nourrissons étaient installés dès leur naissance dans une salle spéciale, à l’écart des enfants plus âgés, où les visiteurs n’étaient admis que vêtus de blouses stériles et après s’être lavé les mains. Après un séjour de deux ou trois mois, les nourrissons rejoignaient la salle des enfants plus âgés où ils étaient placés dans des cabines vitrées individuelles. Les enfants de la Pouponnière étaient transférés après six mois dans des chambres à 4 ou 5 lits, tandis que ceux des Enfants Abandonnés occupaient leurs cabines individuelles jusqu’à l’âge de 15 ou 18 mois et même davantage. Chez les Enfants Abandonnés, une moitié de la salle était moins éclairée que l’autre, bien que toute la salle ait été bien ensoleillée ; à la Pouponnière tous les nourrissons occupaient des cabines ensoleillées. Et quoique les ressources financières de la Pouponnière fussent plus grandes, les Enfants Abandonnés étaient suffisamment pourvus du point de vue matériel sauf sous un aspect que je reprendrai plus tard. Dans la Pouponnière, les murs étaient de couleur neutre, claire et gaie, tandis que ceux des Enfants Abandonnés peints en gris-vert et compartimentés avaient un aspect plutôt morne. Je ne puis dire s’il ne s’agissait là que d’une impression personnelle.

Dans ces deux institutions, la nourriture était bien préparée, abondante, variée, adaptée aux besoins individuels de chaque enfant, et biberons et ustensiles étaient stérilisés. De plus, dans toutes les deux, nombre d’enfants en bas âge étaient nourris au sein ; cependant, à la Pouponnière la tendance était à l’adjonction rapide d’un biberon puis au sevrage. Les nourrissons aux Enfants Abandonnés étaient pour la plupart nourris au sein jusqu’à l’âge de trois mois. Dans les deux institutions les enfants étaient convenablement habillés et chauffés.

Pour ce qui est des soins médicaux, aux Enfants Abandonnés le médecin-chef accompagné de son équipe inspectait enfants et dossiers au moins une fois par jour. L’oto-rhino-laryngologue et d’autres spécialistes faisaient également des rondes quotidiennes. À la Pouponnière, le pédiatre attaché à l’établissement ne voyait les enfants que sur demande.

Dans l’ensemble, les Enfants Abandonnés avaient sur la Pouponnière l’avantage d’exercer une certaine sélection dans les admissions ; la Pouponnière était une institution pénale occupée par des délinquantes enceintes qui accouchaient dans une maternité toute proche. Après l’accouchement, leurs enfants étaient transférés dans la Pouponnière où l’on s’en occupait jusqu’à l’âge d’un an. Si l’on considère le fait que ces mères étaient en général des délinquantes mineures, socialement mal adaptées, souvent débiles, parfois atteintes dans leur psychisme, psychopathes ou criminelles, les enfants admis constituaient un groupe défavorisé par leur hérédité et leur histoire familiale. Par contre, ce problème ne se posait pas aux Enfants Abandonnés dont les pensionnaires représentaient un échantillonnage des enfants sans ressource d’une grande ville. Quelques-uns d’entre eux provenaient de milieux assez semblables à ceux de la Pouponnière, alors que les autres avaient pour mères des femmes normales, socialement bien adaptées mais incapables de pourvoir à leurs propres besoins et à ceux de leurs enfants.

La différence essentielle entre la Pouponnière et les Enfants Abandonnés résidait dans les soins dont les enfants bénéficiaient. La Pouponnière qui pouvait recevoir de 40 à 60 nourrissons était dirigée par une infirmière-chef aidée par des assistantes. Leur travail consistait à inculquer aux mères des notions élémentaires mais efficaces d’hygiène et de soins aux nourrissons, à les superviser et à les conseiller. Chaque mère nourrissait et soignait son propre enfant et si, pour une raison quelconque, on devait l’en éloigner, elle était remplacée par une autre mère ou alors par une des pensionnaires enceintes qui faisait ainsi son apprentissage. Chaque nourrisson bénéficiait donc à temps complet des soins de sa propre mère, ou au moins de ceux d’un substitut choisi par la très capable infirmière-chef qui essayait de ne confier l’enfant qu’à une femme qui l’aimait bien.

À la Pouponnière, les enfants avaient tous au moins un jouet et souvent plusieurs. Leur champ visuel comprenait non seulement le joli paysage extérieur mais aussi la vue de plusieurs cabines visibles à travers les cloisons vitrées. Les bébés plus âgés observaient avec avidité et tentaient de participer à la vie du dehors, visiblement fascinés par les allées et venues dans les couloirs des mères qui s’arrêtaient parfois, leurs enfants dans les bras, pour bavarder les unes avec les autres, ou qui étaient installées dans les diverses cabines pour soigner, nourrir et jouer avec leurs bébés.

Le home des Enfants Abandonnés était du genre des institutions pour enfants sans ressources, courantes il y a une cinquantaine d’années. Cette institution disposait de fonds insuffisants mais d’un vaste bâtiment agréablement situé. Ses occupants se répartissaient en deux catégories : la première était composée d’enfants dont les mères, mariées, étaient pour une raison ou pour une autre incapables de subvenir à leurs besoins et qui payaient une modeste pension pour leur entretien ; et l’autre d’enfants de mères célibataires admis seulement à condition que ces dernières acceptent de nourrir jusqu’à l’âge de trois mois, en plus de leur bébé, un autre nouveau-né et qu’elles aident à préparer et à servir les repas des nourrissons plus âgés.

Comme déjà mentionné, le home des Enfants Abandonnés était dirigé par une infirmière-chef assistée de 5 infirmières. Dès le troisième mois, les bébés étaient installés dans leur cabine personnelle et soignés par les 5 infirmières. Arithmétiquement, cela représente une infirmière pour un peu plus de 7 enfants. Mais en pratique il en allait autrement car les infirmières supervisaient la préparation des repas et leur distribution, baignaient et langeaient les bébés. Elles en arrivaient inévitablement à installer les biberons sur des supports d’autant plus que très souvent l’une d’elles s’absentait pour s’occuper de la préparation des repas, des pesées, etc. En conséquence, chaque enfant disposait dans la meilleure des hypothèses d’un dixième du temps d’une infirmière, d’un dixième de substitut maternel, d’un dixième de mère. Lorsque je commençai mon travail aux Enfants Abandonnés, il n’y avait pratiquement pas un seul jouet dans toute la maison. En raison peut-être de mon travail là-bas et de celui de mes assistants, des jouets commencèrent à apparaître bientôt et lorsque nous quittâmes cette institution, près de la moitié des pensionnaires en possédaient un.

Un autre point intéressant à propos des Enfants Abandonnés est celui du champ visuel. La maison était morne et vide sauf aux heures des repas où infirmières et mères s’affairaient dans les couloirs. Soulignons de plus une habitude des Enfants Abandonnés, partagée du reste par d’autres institutions : pour faire tenir les petits tranquilles, les infirmières entouraient leurs berceaux de draps de lit, les coupant complètement du monde extérieur, les laissant seuls dans leur cabine avec le plafond pour tout horizon. En conséquence, les enfants restaient sur le dos des mois entiers, s’enfonçant dans leurs matelas au point d’être incapables de se mettre sur le côté à 6 ou 7 mois, âge auquel les bébés normaux le font avec aisance.


9 Dans le cadre d’une étude sur la première année de vie, nous appelons « longitudinale » une période de temps suffisamment longue pour permettre de noter des changements significatifs dans le développement des sujets. Un minimum de deux mois, trois mois de préférence, est indispensable dans un tel contexte.

10 Total qui représente environ 15 000 m de pellicule de 16 mm.