Préface

Tous les groupes et toutes les organisations dont les membres sont liés par une même adhésion à des idées et des idéaux, ont leurs symboles et leurs rituels distinctifs. Pour les chrétiens, le symbole le plus sacré est la croix et le rituel le plus vénéré est la messe ; pour les médecins, c’est leur diplôme et le diagnostic de la maladie.

Les personnes, en tant qu’individus et membres de groupements, considèrent que leurs symboles et leurs rituels constituent leurs biens les plus précieux qu’ils doivent sauvegarder à tout prix contre l’usurpation d’autrui, surtout celle des non-membres. En fait, ce sont pour eux des choses sacrées dont la pureté doit être protégée vaillamment de la pollution, qu’elle provienne de l’extérieur ou de l’intérieur.

Les psychiatres constituent un groupe. Dans la mesure où ils sont médecins, leur « corps de métier » est un sous-groupe de la profession médicale dans son ensemble. Les deux groupes partagent ainsi, comme symbole et rituel majeur, leur diplôme de médecin et leurs diagnostics. Ils partagent aussi beaucoup d’autres symboles et rituels propres à la médecine, tels que la blouse blanche du praticien, l’ordonnance médicale et l’usage des hôpitaux, des cliniques, des infirmières et des médicaments. Mais, si ces symboles sont communs aux médecins ordinaires et aux psychiatres, quels sont alors les symboles et les rituels qui les distinguent les uns des autres ?

Le symbole qui caractérise le mieux les psychiatres en tant que membres d’une catégorie distincte de praticiens, c’est le concept de schizophrénie ; et leur rituel spécifique est, quant à lui, de diagnostiquer cette maladie chez des personnes qui n’ont pas choisi d’être leurs patients.

Lorsqu’un prêtre bénit l’eau, celle-ci se transforme en eau bénite, sainte, et qui, par conséquent, devient le véhicule de vertus extrêmement bénéfiques. De la même façon, lorsqu’un psychiatre maudit une personne, elle devient schizophrène et, par voie de conséquence, celle-ci devient le véhicule de pouvoirs extrêmement maléfiques. Tout comme le concept qui permet d’étiqueter quelqu’un de « divin » ou de « démoniaque », le concept de « schizophrénie » est merveilleusement vague pour ce qui est du contenu et aussi terrifiant que redoutable quant à ses implications.

Dans ce livre, je vais essayer de montrer comment la schizophrénie a pris la place du Christ sur la croix, est adorée par les psychiatres, et qu’en son nom ils s’engagent dans une croisade destinée à arracher la Raison aux griffes de la Déraison, le Bon Sens à celles de la Folie. Je veux démontrer comment le respect de cet idéal est devenu la caractéristique de l’orthodoxie psychiatrique et le manque de respect, l’indice certain de l’hérésie psychiatrique ; mais aussi comment notre compréhension de la psychiatrie et de la schizophrénie ne peut que croître si nous considérons que ce « diagnostic » a beaucoup plus valeur de symbole religieux qu’il n’est l’indication d’une maladie que la médecine pouvait répertorier.