Chapitre I. La psychiatrie ou l’esprit malade de la peste

Qu’est-ce que la schizophrénie ? Que signifie le terme schizophénie ? On pourrait dire qu’au sens le plus élémentaire, la schizophrénie est un mot, une idée et une « maladie », inventés par Eugène Bleuler, tout comme psychanalyse est un mot, une idée et un « traitement », inventés par Sigmund Freud ; pareillement, Coca-Cola est un nom, une idée et une boisson gazeuse, inventés par celui qui le lança sur le marché* 2. Ce que je veux souligner ici, avant toute autre chose, c’est que lorsqu’on prétend que certaines personnes ont une maladie appelée schizophrénie (et que d’autres, on peut le supposer, ne l’ont pas) on s’appuie non sur une découverte médicale mais seulement sur l’affirmation des médecins ; qu’elle est donc, en d’autres termes, le résultat non pas d’une étude empirique ou scientifique, mais d’une décision politique3. Si nous voulons apprécier correctement la nature et l’importance de cette distinction, il nous faudra revoir, brièvement mais soigneusement, notre conception de ce qu’est la maladie, et particulièrement la façon dont elle se présentait dans le contexte des connaissances médicales à l’époque où Bleuler annonça sa découverte.

Essayons de nous remettre dans l’état d’esprit qui était celui des médecins et des psychiatres dans les années 1900. Quand ils parlaient de maladie, que voulaient-ils dire ? Ils se référaient exactement à ce qu’est, par exemple, la syphilis. « Nous allons vous parler de ce qu’est la syphilis telle que nous la connaissons, dans toutes ses manifestations et ses conséquences, ainsi que tous ses détails cliniques », disait Sir William Osler (1849-1919)4. Voilà qui n’est plus du tout vrai de nos jours. Car, en fait, combien de cas de syphilis les étudiants en médecine à notre époque ont-ils l’occasion de constater ? Aux États-Unis, on a remplacé cette maxime d’Osler par une autre qui prétend que « la maladie mentale est notre problème médical numéro un », ce qui tendrait à faire de la schizophrénie – la maladie la plus commune et la plus incapacitante de toutes nos prétendues maladies mentales – l’héritière directe de la syphilis d’Osler. On voit tout de suite quel gouffre nous sépare de lui. Car il est certain qu’un médecin peut très bien tout savoir ce qu’il y a à savoir de la schizophrénie, et en même temps ne rien connaître à la médecine.

Osler a formulé une leçon que nous oublions à nos risques et périls. Cette leçon, c’est, de la part des médecins contemporains, l’adhésion – tacite mais non moins totale – à l’impératif de faire de leur mieux pour établir la distinction entre plainte et lésion, entre l’état de patient et l’existence d’une maladie ; ils sont censés ne considérer comme maladie que les processus qui se manifestent dans le corps (humain ou animal) et qu’ils sont capables d’identifier, de mesurer et de démontrer de façon physicochimique et objective. C’est pour l’une de ces raisons que la syphilis, au début du siècle, était le paradigme médical de la maladie. Seconde raison déterminante : la syphilis était alors courante. Troisième raison : l’infection syphilitique pouvait affecter un nombre incroyable d’organes et de tissus, en causant des lésions bénignes qu’on pouvait très bien déterminer mais qui toutes n’en faisaient pas moins partie d’une maladie générale appelée syphilis. Grâce aux travaux de nombreux chercheurs du début du siècle, les médecins finirent par comprendre que des phénomènes biologiques aussi dissemblables que le chancre génital de la syphilis primaire, la dermatose de la syphilis secondaire et la paralysie générale de fous affectés de syphilis tertiaire, étaient en fait tous les manifestations d’un même processus infectieux, appelé syphilis.

Ce qui a fait l’importance de ces découvertes médicales fabuleuses, en dehors des avantages thérapeutiques et prophylactiques essentiels qui en découlaient, c’est qu’elles ouvraient la voie qui allait permettre d’établir les critères épistémologiques et empiriques d’après lesquels on pourrait savoir si une personne avait ou non la syphilis. En d’autres termes, avec l’évolution des critères cliniques, immunologiques, biochimiques, histologiques et anatomiques parfaitement définis, il devenait possible d’établir avec une très grande exactitude, non seulement si les personnes qu’on ne soupçonnait pas d’avoir la syphilis l’avaient, mais aussi si celles qu’on suspectait n’étaient pas des syphilitiques.

Ces progrès furent d’une importance extrême pour les médecins, y compris les psychiatres qui pratiquaient à cette époque. Au début du siècle, la psychiatrie européenne était déjà bien établie en tant que spécialité médicale. Sa respectabilité, que ce soit sur le plan scientifique ou politique, dépendait complètement de l’optique médicale – peut-être devrions-nous dire : des prémisses médicales – selon laquelle les patients d’un psychiatre, comme ceux d’un médecin ordinaire ou d’un chirurgien, souffraient de maladies. La différence à ce niveau entre les patients non-psychiatriques et les malades psychiatriques était que, si les maladies des premiers leur causaient des douleurs et leur donnaient de la température, les maladies des seconds provoquaient chez eux des hallucinations et des délires. De sorte que, pour Theodor Meynert (1833-1892), qui fut le professeur de Freud à la Faculté de Médecine de l’Université de Vienne, il était clair que la maladie signifiait qu’il y avait anormalité anatomique ; c’est pourquoi il s’évertua à dépister ces anormalités et à prétendre qu’elles étaient la cause des prétendues maladies mentales. Sa « théorie de la vasomotricité », écrit Zilboorg, « alliée à une description systématique de ce que chaque partie du système nerveux central fait ou n’arrive pas à faire dans le cas de maladie mentale, permit à Meynert de proposer une classification des maladies mentales sur une base purement anatomique »5. Meynert chercha à limiter la psychiatrie à la neurologie et, fait révélateur non sans logique, il s’insurgea non seulement contre les explications psychologiques des maladies prétendues mentales, mais refusa le terme même de psychiatrie.

La découverte de l’origine syphilitique de la parésie constitua une confirmation éclatante de cette hypothèse organico-psychiatrique, à savoir que les personnes dont le cerveau est anormal risquent d’avoir des comportements qu’on estime généralement anormaux. Avec la parésie comme paradigme, la psychiatrie devient le diagnostic, l’étude et le traitement des « maladies mentales », c’est-à-dire des processus biologiques anormaux qui se développent dans la tête du patient, et qui se manifestent par les « symptômes » sociaux et psychologiques de sa maladie. Alors que Freud et ses disciples adoptaient cette théorie avec autant d’enthousiasme que leurs opposants organicistes, la psychiatrie – organiciste ou non6 – se vit inéluctablement liée à la médecine avec ses concepts fondamentaux de maladie et de traitement. Il est indispensable de chercher à savoir exactement comment cela se produisit.

Il nous arrive de connaître certaines expériences par la lecture, de les connaître intellectuellement, mais nous ne pouvons pas, si nous n’en faisons pas l’expérience personnelle, les apprécier dans toute leur dimension humaine. La plupart des personnes qui sont en bonne santé ont donc beaucoup de mal à savoir ce que c’est que d’être très gravement malade et, pour celles qui sont riches, d’imaginer ce qu’est la misère totale.

De la même façon, les gens ont des difficultés à saisir aujourd’hui quel put être l’impact exercé par la neurosyphilis sur la psychiatrie pendant les quarante premières années cruciales de son existence, c’est-à-dire entre 1900 et 1940. La majorité des psychiatres qui pratiquent aujourd’hui dans les principales sociétés industrielles ne rencontrent jamais de patient atteint de neurosyphilis. Nombre de généralistes n’ont jamais vu un seul cas de toute leur carrière. Pour les étudiants en médecine, cette maladie est presque autant un mythe que la lèpre l’était il y a plusieurs générations, dans la mesure où elle est aussi obscure que disparue.

C’est dans le cadre contemporain qu’il nous faut rechercher la fréquence de la neurosyphilis et reconsidérer son rôle pendant la période infantile de la psychiatrie moderne. Jusqu’à la découverte de la pénicilline, dans les années 40, une grande proportion de malades admis dans les institutions psychiatriques du monde entier souffraient de parésie générale. Voici quelques chiffres révélateurs. À l’hôpital psychiatrique Dalldorf à Berlin, 22 à 32 % des patients internés entre 1892 et 1902 souffraient de parésie. Au Central State Hospital d’Indianapolis, dans l’État d’Indiana, entre 1927 et 1931, 20 à 25 % des patients nouvellement admis en étaient affectés7. C’était pratiquement la même chose dans le reste du monde.

Peut-on alors s’étonner que la parésie ait tenu une telle place dans les théories et les annales de la psychiatrie ? Et que la psychiatrie s’exprime encore comme si cette maladie était toujours vivace ? Pour changer de métaphore, c’est comme si la parésie avait été un événement traumatisant ou, pourrait-on dire, une longue suite d’événements, au cours de la vie infantile de la psychiatrie. Et maintenant, quand la psychiatrie dort, elle en rêve encore ; quand elle est à l’état de veille, elle voit le monde comme si le spectre de la parésie se dissimulait derrière chaque visage bizarre, chaque pensée troublée. On voit comment l’image du spirochète crochu qui rendait les gens fous dans l’esprit de nombreux psychiatres a été remplacée par l’image de la molécule tordue qui les rend fous.

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Considérée dans le cadre historique que je viens d’esquisser, l’histoire de l’origine des concepts modernes relatifs à la démence précoce et à la schizophrénie apparaît (pour moi en tout cas) sous un jour légèrement différent de celui qu’on nous propose habituellement.

Disons brièvement que la version officielle généralement acceptée est due au fait qu’au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, les chercheurs médicaux commencèrent à identifier le caractère morphologique précis et les causes matérielles de beaucoup de maladies, ce qui conduisit rapidement à trouver des méthodes efficaces de prévention, de traitement et de guérison pour certaines de ces maladies. Par exemple, les médecins apprirent à identifier nombre de maladies infectieuses et leurs causes, comme la fièvre puerpérale, la tuberculose, la syphilis, la gonorrhée, la scarlatine et autres ; ils apprirent aussi à prévenir et à traiter certaines d’entre elles.

Selon cette version de l’histoire de la psychiatrie, alors que certains chercheurs découvraient et identifiaient la diphtérie, d’autres, comme Kraepelin, découvraient et identifiaient la démence précoce ; alors que certains découvraient et identifiaient la syphilis, d’autres, Bleuler en particulier, découvraient et identifiaient la schizophrénie.

À mon avis, ce n’est pas du tout ainsi que les choses se passèrent. Il est vrai qu’au début du siècle les chercheurs ont découvert et ont identifié une foule de maladies, en particulier les grandes maladies infectieuses de l’époque. Mais il n’est pas vrai que les chercheurs en psychiatrie ont découvert et identifié certaines autres maladies, en particulier la démence précoce, la schizophrénie et autres prétendues psychoses fonctionnelles (ou névroses). Les psychiatres n’ont fait aucune découverte selon laquelle les personnes qui souffraient prétendument de ces maladies auraient satisfait aux critères de Virchow, et il n’en existait pas d’autres à l’époque.

On ne saurait suffisamment souligner à ce sujet qu’avant qu’apparaisse l’œuvre capitale de Rudolph Virchow (1821-1902), Die Cellular-Pathologie (1858), le concept de maladie était abstrait et théorique, plutôt qu’empirique et concret, et qu’il devint une fois de plus abstrait et théorique dès qu’on introduisit dans la nosologie les concepts psychodynamiques et les termes psychopathologique, psychanalytique, psychosomatique.

Avant Virchow, le modèle de la maladie était « l’humorisme » ; depuis, on parle de « pathologie cellulaire ». Pour être précis, disons que jusqu’aux abords de 1800, on attribuait les maladies à un déséquilibre de quatre humeurs liquides du corps, c’est-à-dire le sang, le phlegme, la bile jaune et la bile noire. C’est une conception qui remonte aux Grecs. En 1761, Giovani Morgagni, anatomiste italien, démontra que les maladies étaient dues non à un déséquilibre des humeurs, mais à des lésions organiques. Vers 1800, Xavier Bichat démontra que le corps humain se composait de vingt et une différentes sortes de tissus et suggéra qu’il suffisait que certains des tissus d’un organe soient touchés pour qu’apparaisse la maladie. Ce n’est pourtant qu’en 1858, quand Virchow prononça ses vingt célèbres conférences, qui furent publiées sous le titre de Die Cellular-pathologie in ihrer Begründung auf physiologische und pathologische Gewerbelehre (La pathologie cellulaire fondée sur l’histologie physiologique et pathologique), que le modèle de la maladie comme pathologie cellulaire se vit fermement établi8. Selon cette théorie, « la maladie du corps est une maladie des cellules ». On peut guérir le corps en guérissant les cellules. La vraie question que se pose le médecin moderne quand il est appelé à soigner un cas, c’est : « Quelles sont les cellules qui marchent mal et que peut-on y faire ? »9. Cela reste le concept de base et le modèle de la maladie dans les pays occidentaux et dans les exposés scientifiques du monde entier.

Il faut donc noter que Kraepelin et Bleuler ne découvrirent ni lésion histopathologique ni processus pathophysiologique chez leurs patients. Au lieu de cela, ils firent comme s’ils avaient découvert de telles lésions et de tels processus et ils étiquetèrent leurs patients en conséquence ; ils s’attachèrent, comme devaient le faire leurs disciples, à établir l’identification précise de la nature et des causes « organiques » de ces maladies. En d’autres termes, Kraepelin et Bleuler ne découvrirent pas les maladies qui firent leur renommée ; ils les inventèrent*.

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À cause du rôle capital et de l’importance de la schizophrénie dans la psychiatrie moderne, on serait tenté de croire que la schizophrénie a toujours constitué un problème important tant dans cette spécialité que dans le monde. Disons-le tout net : cela est faux.

En réalité, le concept de démence précoce, tel que nous le connaissons aujourd’hui, fut inventé en 1898 par Emil Kraepelin (1855-1926). Celui-ci a été considéré depuis lors comme un grand savant, comme s’il avait découvert une nouvelle maladie ou trouvé un nouveau traitement ; il n’a fait ni l’un ni l’autre : Arieti, qui se montre très respectueux de son œuvre, définit ainsi sa contribution : « La perspicacité de Kraepelin, c’est d’avoir groupé ces troubles en un seul syndrome »10. Ces trois « troubles », ce sont la « catatonie » ou stupeur, décrite pour la première fois par Karl Ludwig Kalhbaum (1828-1899) ; « l’hébéphrénie » ou comportement tendu ou stupide, partiellement décrite par Ewald Hecker (1843-1909) ; et la « Vesania typica », ou les hallucinations et le délire, décrite également par Kahlbaum. Ce que je tiens à souligner ici, c’est que chacun de ces termes s’applique à des comportements et non à des maladies ; ils concernent des conduites blâmables, non des modifications histopathologiques ; d’où l’on peut, à la rigueur, les appeler des « troubles » – mais ce ne sont pas, au sens strict du terme, des troubles médicaux. Si aucune des trois n’est une maladie, les grouper ne permettra pas pour autant d’en faire une maladie ! Et pourtant, les perturbations que causaient les personnes qu’affectaient un tel « comportement psychotique », l’incapacité sociale réelle ou apparente des « patients », et le prestige professionnel de médecins tels que Kraepelin, suffisaient à établir la démence précoce comme une maladie dont l’histopathologie, l’étiologie et le traitement n’avaient besoin que des progrès de la science.

Sans attendre ces progrès, la maladie connut une promotion étymologique. On changea son nom latin en grec, c’est-à-dire de « dementia praecox » en « schizophrenia ». Et son incidence, c’est-à-dire sa signification épidémiologique, grandit d’un seul coup, de par la vertu d’un porte-plume. Tout cela, grâce à Eugène Bleuler (1857-1939) qui, selon Arieti,

accepta le concept nosologique fondamental de Kraepelin mais lui donna de vastes dimensions, parce qu’il considérait qu’étaient liés à la démence précoce nombre d’autres troubles tels que les psychoses à personnalité psychopathe, les hallucinations alcooliques, etc. De plus, il pensait que la majorité des malades ne sont jamais hospitalisés parce que leurs symptômes ne sont pas assez sérieux, c’est-à-dire que ce sont des cas latents11.

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L’imagerie et le vocabulaire de la syphilologie sont nettement présents ici : les « cas sévères », qui nécessitent l’internement ; les « cas latents », qui affectent sournoisement le malheureux patient qui est loin de se savoir malade. (Selon Freud, l’homosexualité et pratiquement toutes les autres formes de « psychopathologie » peuvent également être soit déclarées, soit latentes.) Dans la mesure où Bleuler, non plus, n’a pas découvert de maladie nouvelle et n’a pas trouvé de traitement nouveau, je dirais que sa célébrité repose sur l’invention d’une nouvelle maladie, justifiant par là même que le psychiatre soit considéré comme un médecin, le schizophrène comme un patient et la prison où l’on enferme ce dernier comme un hôpital.

Et pourtant, la question reste posée : mais enfin, qu’est-ce que la schizophrénie ? Eugen Bleuler a donné à cette question une réponse qui semble avoir satisfait la majorité des psychiatres, passés et présents.

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Avant 1900, les psychiatres pensaient que la parésie était due à une hérédité défectueuse, à l’alcoolisme, à la tabagie et à la masturbation. Ces convictions n’ont plus désormais qu’une valeur historique – qu’on pourrait rapprocher de la croyance à la possession par le démon et à l’exorcisme. On rend hommage aux médecins qui ont découvert de façon irréfutable que la parésie était due à la syphilis dont elle était une manifestation. J’ai nommé Alzheimer, Schaidinn, Wassermann, Noguchi et Moore.

De même, aujourd’hui, les psychiatres croient que la schizophrénie est due à une maladie organique du cerveau et qu’elle en est une conséquence. Ce qu’en dit Batchelor est révélateur : « Kraepelin et Bleuler croyaient que la schizophrénie était le produit de troubles chimiques, anatomiques et pathologiques du cerveau »12. Et pourquoi devrions-nous nous soucier de ce que croyaient Kraepelin et Bleuler ? Bleuler croyait aussi qu’il fallait s’abstenir d’alcool, selon l’interprétation symbolique plutôt que littérale de l’Eucharistie. Ces croyances de Bleuler n’ont pas plus d’importance au niveau de l’histopathologie de la schizophrénie que les convictions religieuses de Flemming n’en eurent sur les propriétés thérapeutiques de la pénicilline. Pourquoi, dans ce cas, les psychiatres continuent-ils à tenir compte des croyances de Kraepelin et de Bleuler en matière de schizophrénie ? Pourquoi, au contraire, ne soulignent-ils pas l’impuissance totale de Kraepelin et de Bleuler à étayer leurs croyances avec la moindre preuve ?

Il faut préciser que Kraepelin et Bleuler étaient en réalité des psychiatres cliniciens et non pas des chercheurs en médecine. De sorte qu’ils n’étaient guère en position de trouver et de produire des preuves capables de vérifier les théories qu’ils formulaient au sujet de l’étiologie et de la pathologie de la schizophrénie. Ce qu’ils ont fait au contraire, c’est de reformuler subtilement les critères de la maladie, de l’histopathologie, de la psychopathologie, c’est-à-dire partant de la structure corporelle anormale, arriver au comportement individuel anormal. Dans la mesure où il était incontestable que la majorité des gens internés dans les asiles psychiatriques « se comportaient mal », ils en profitèrent pour jeter les bases d’une sorte de cartographie de la psychopathologie, en reformulant des maladies mentales « existantes » et en en « découvrant les autres ».

L’examen de la façon dont Bleuler s’y prit exactement pour accomplir ce tour de passe-passe scientifique est fort révélateur ! Les citations qui suivent sont extraites de l’ouvrage de Bleuler, Dementia Praecox oder Gruppe der Schizophrenien, publié en 1911 :

Sous le terme de « dementia praecox » ou « schizophrenia », nous désignons un groupe de psychoses dont le cours est parfois chronique, parfois marqué par des attaques intermittentes et qui peuvent se terminer ou rétrograder à n’importe quel stade, sans toutefois permettre une restitution totale des facultés. Cette maladie se caractérise par une altération très particulière de la pensée…13.

D’un point de vue strictement médical ou physicochimique, le terme « altération de la pensée » est tout à fait hors de propos. Le fait que la parésie est une maladie du cerveau n’aurait jamais pu être démontré par la simple étude de la pensée du sujet. Mais alors, pourquoi étudier le schizophrène ? À mon avis, ce n’est pas pour prouver qu’il est malade, car cela a déjà été établi par les présomptions des autorités psychiatriques dont le pouvoir est tel qu’aucun patient, aucun individu non médecin, ne saurait le contester et qu’aucun collègue ne se risquerait à le remettre en question. On « anatomise » et l’on « pathologise » la pensée du schizophrène afin de créer une science de la psychopathologie, puis de la psychanalyse et de la psychodynamique, qui servent toutes à légitimer le fou comme patient psychiatrique et le médecin aliéniste comme médecin guérisseur (psychiatrique).

Tout au long de son livre, Bleuler souligne que le malade schizophrène souffre d’un « trouble de la pensée » qui se manifeste par un « trouble du langage ». Son livre est plein d’exemples, de remarques, d’appels, de lettres et autres productions de prétendus patients schizophrènes14. Il propose un vaste choix de commentaires au sujet du langage, dont celui qui suit est caractéristique :

Les blocages, la pauvreté des idées, l’incohérence, la cohérence, les hallucinations et les anomalies émotionnelles sont exprimées par le langage des patients. Pourtant, l’élément anormal ne réside pas dans le langage lui-même, mais plutôt dans son contenu15.

Ici et en d’autres endroits, Bleuler prend bien soin de ne pas donner l’impression qu’en décrivant un malade schizophrène, il se borne à décrire une personne qui parle de façon bizarre ou de manière différente de la sienne, et avec laquelle, lui, Bleuler, est en désaccord. Il s’arrange invariablement pour faire comprendre que ce n’est pas le cas ; qu’au contraire, le « patient » est malade et que son comportement linguistique n’est qu’un « symptôme » de sa « maladie ». Voici quelques lignes de Bleuler qui résument clairement sa position :

Selon sa formulation, l’expression linguistique peut révéler toutes les anomalies imaginables, ou bien s’avérer parfaitement correcte. Nous trouvons très souvent des modes d’expression parfaitement convaincants chez des individus intelligents. Il m’est pourtant arrivé de ne pouvoir convaincre tous les auditeurs venus assister à des démonstrations cliniques, de la pathologie de certaines logiques schizophréniques extrêmes16.

Les opinions et la position de Bleuler se présentent de telle façon qu’elles empêchent (et il semble que ce soit délibéré) toute remise en question du fait de la « maladie » du schizophrène supposé, et qu’il est donc, bona fide, un « patient ». Nous ne pouvons alors que nous interroger sur la façon dont il est malade, sur la maladie dont il souffre et la sorte de « pathologie » que révèle sa « pensée ». En consentant à le suivre sur ce terrain, on abandonne évidemment le jeu avant même d’avoir commencé à jouer.

En réalité, chez le prétendu schizophrène, ce qui s’avère souvent « défectueux », c’est sa façon de parler par métaphores, qui est inacceptable pour ceux qui l’écoutent, et pour son psychiatre. Il arrive que Bleuler soit plusieurs fois à deux doigts de reconnaître cet état de choses. Il écrit par exemple :

Un patient raconte qu’on « le viole », bien que son internement dans un hôpital psychiatrique constitue à sa façon une violation de son individu. Dans une large mesure, des tournures de phrases inappropriées sont employées, en particulier le mot « meurtre », qui revient constamment pour décrire toutes les formes de torture, et dans des combinaisons des plus variées [c’est moi qui souligne]17.

À mon avis, nous avons ici un excellent exemple de la façon dont le langage révèle ce qui est fondamentalement humain, et, en même temps, nous pouvons constater comment l’on peut prétexter du langage pour priver des individus de leur qualité d’êtres humains. Quand des personnes emprisonnées dans des hôpitaux psychiatriques parlent de « viol » et de « meurtre », elles emploient des images verbales inadéquates qui signifient qu’elles souffrent de troubles de la pensée ; quand les psychiatres appellent leurs prisons des « hôpitaux », leurs prisonniers des « patients » et le désir de liberté de leurs « patients » une « maladie », les psychiatres n’utilisent pas des métaphores, ils formulent des faits.

Le plus remarquable, c’est que Bleuler comprenait parfaitement bien (et probablement mieux que quiconque aujourd’hui) qu’une bonne partie de ce qui paraît étrange ou critiquable dans le langage schizophrénique, c’est la façon dont les sujets emploient les métaphores. Néanmoins, il croyait qu’il avait le droit (et à partir de là seulement, comme on va le voir grâce aux lignes qui suivent) de considérer ces personnes comme souffrant d’une maladie, au sens littéral plutôt que métaphorique.

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Quand une patiente raconte qu’elle est la Suisse, ou lorsqu’une malade veut emporter un bouquet de fleurs dans son lit dans le but de ne plus se réveiller, il arrive qu’on ne comprenne pas du tout au début. Mais on a la clé du problème dès que l’on sait que ces malades substituent des ressemblances aux réalités et pensent de manière symbolique beaucoup plus souvent que ne le font les gens en bonne santé. Je veux dire qu’ils emploient des symboles sans se préoccuper de savoir s’ils sont appropriés dans une situation donnée18.

La manière dont Bleuler explique ces « symptômes » est une source de problèmes pour le psychiatre, le logicien et le libertaire. Car cette perspective psychiatrique désormais classique nous oblige à nous poser les questions suivantes : s’il est vrai que les discours schizophrènes, parce qu’ils sont incompréhensibles, deviennent des « symptômes », dira-t-on qu’ils restent des « symptômes » le jour où ils deviennent compréhensibles ? Si ces discours sont compréhensibles, pourquoi enfermer ceux qui les tiennent dans des maisons de fous ? Et d’ailleurs, pourquoi enfermer des gens, même si ce qu’ils racontent est incompréhensible ? Voilà des questions que Bleuler ne se pose jamais. Qui plus est, ce sont des questions qu’on ne se pose pas en psychiatrie, même de nos jours, car elles risqueraient de révéler que les empires de la psychiatrie sont aussi dépourvus de maladies visibles que l’empereur bien connu était dépourvu d’habits.

Il est intéressant d’examiner, sur ce plan, le cas de la femme dont Bleuler raconte qu’elle disait « posséder » la Suisse ; et qui, dans le même sens, disait : « Je suis la Suisse ». Elle aurait aussi pu bien dire « Je suis la liberté », dans la mesure où la Suisse dont elle parlait ne signifiait qu’une chose pour elle : la liberté19. Qu’est-ce qui fait de cette femme une « schizophrène » plutôt qu’un « poète » ?

La différence entre l’emploi de phrases comme celles-ci chez les gens sains d’esprit et chez les schizophrènes réside dans le fait que, chez les premiers, ce n’est qu’une simple métaphore, alors que chez les seconds, il n’existe plus de frontière entre la représentation directe et la représentation indirecte. Il s’ensuit qu’ils prennent ces métaphores au sens strict20.

L’origine de l’erreur égocentrique et ethnocentrique de Bleuler est ici dramatiquement évidente. Est-ce qu’un psychiatre catholique écrivant dans un pays catholique se serait exprimé de façon aussi cavalière au sujet d’une métaphore prise au pied de la lettre et aurait dit qu’elle constituait le symptôme typique de la schizophrénie et la forme de folie la plus terrible que connaisse la science médicale ? Si l’on se place d’un point de vue protestant, qu’est-ce que la doctrine catholique de la transsubstantiation sinon l’application littérale d’une métaphore21 ? Mutatis mutandis, je pense que la conception psychiatrique de la maladie mentale est également l’interprétation littérale d’une métaphore. À mon avis, la grande différence entre ces métaphores catholiques et les métaphores psychiatriques, réside non pas dans des étrangetés linguistiques ou logiques des symboles mais dans leur légitimité sociale, les premières étant des métaphores légitimes et les secondes des métaphores illégitimes.

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On voit comment, lentement mais sûrement, Bleuler, et bien sûr Freud, Jung et autres pionniers de la psychanalyse et de la psychopathologie, arrivèrent à accomplir la grande révolution épistémologique de notre siècle : en partant de l’histopathologie pour en arriver à la psychopathologie. On n’a pas encore compris à quel point ces trois hommes travaillèrent étroitement ensemble durant les années cruciales qui précédèrent la Première Guerre mondiale, et à quel point les débuts de la psychanalyse et de la psychopathologie ont été étroitement liés. Le premier journal psychanalytique publié en 1909 s’intitulait Jahrbuch für Psychoanalytische und Psychopatholische Forschungen (Annuaire des recherches psychanalytiques et psychopathologiques). Ses éditeurs se nommaient Eugen Bleuler et Sigmund Freud et le directeur de publication, Cari Jung. Bleuler était alors professeur de psychiatrie et Jung Privatdozent à la Faculté de médecine de l’Université de Zurich22.

On put se rendre compte, quelque huit années plus tard, de l’extrême propension qu’avait Freud à donner un caractère pathologique à la psychologie, c’est-à-dire à la vie même, quand il publia son œuvre bien connue : Psychopathologie de la vie quotidienne (1901)23. C’est dans cet ouvrage qu’il exposa le mieux « son adhésion à l’application universelle du déterminisme aux phénomènes mentaux »24. Dans les mains de Freud, des concepts tels que « idée », « choix », et « décision » deviennent tous des phénomènes et sont tous « déterminés ». « Je crois », dit-il, « au hasard extérieur (réel), mais je ne crois pas au hasard intérieur (psychique) »25. C’est de cette façon que Bleuler, Freud et leurs disciples ont transformé notre image et notre conception de la maladie ainsi que le vocabulaire destiné à la décrire et à la définir ; c’est ainsi qu’ils ont remplacé lésion par langage, maladie par désaccord, pathophysiologie par psychohistoire et, en règle générale, histopathologie par psychopathologie.

Bien que la psychiatrie moderne ait débuté par l’étude de la parésie et la recherche de son traitement, elle se transforma rapidement en étude de la psychopathologie et de la manière de la contrôler. La psychiatrie devenait ainsi ce qu’on appelait « la médecine des fous », les psychiatres jouant désormais le rôle des « médecins des fous », c’est-à-dire qu’ils exerçaient un contrôle sur les déviants mais non sur la maladie. Grâce à cette transformation pseudo-scientifique de l’aliéniste en psychiatre, la psychiatrie est devenue (et est désormais universellement acceptée comme telle) l’étude « scientifique » du comportement déviant et sa gestion « médicale ». La schizophrénie en est le symbole sacré ; elle est devenue l’immense sac à malices de tous les comportements déviants que les psychiatres, forcés par la société ou convaincus par leur propre zèle, sont désormais prêts à diagnostiquer, pronostiquer et « soigner ». Le rôle cérémoniel de la schizophrénie dans la psychiatrie s’illustre par la publication récente des conclusions de l’International Pilot Study of Schizophrenia26, réalisée sous les auspices de l’Organisation Mondiale de la Santé (O.M.S.).

Les auteurs de cette étude donnent les quatre caractéristiques suivantes (inclusion criteria) qui, une fois décelées, ou attribuées à une personne par un psychiatre, définissent ladite personne comme schizophrène : « 1) Délires, 2) Comportement nettement inapproprié ou inhabituel, 3) Hallucinations, 4) Troubles psychomoteurs évidents ; hyper – et hypoactivité… Les critères 1 et 4 définissent automatiquement le patient, quelle que soit la gravité des symptômes »27.

Un bref examen critique de cette liste réduit ses prétentions scientifiques et médicales à zéro, aussi sûrement qu’en allumant la lumière on fait disparaître le fantôme qui terrifie l’enfant dans le noir.

Les délires. On sait ce que c’est : vous croyez, par exemple, que vous faites partie de la minorité élue ; ou que Jésus est le fils de Dieu qui mourut mais fut ressuscité et vit toujours ; ou encore que Freud était un homme de science et que la psychanalyse est la science de l’inconscient ; ou que l’or vaudra toujours aux États-Unis 33 dollars l’once.

Comportement inapproprié ou inhabituel. Cela aussi, nous savons ce que c’est : c’est l’attaque de Pearl Harbor, l’invasion du Viêt-nam, le port des cheveux longs ou des cheveux courts, ou encore le fait de se raser la tête, se suicider par le feu, se faire hara-kiri ou se jeter du haut de la tour Eiffel.

Les hallucinations. Là encore, pas de problème. En ont ceux qui sont en communication avec les dieux ou les morts (et ne pas réussir à se prétendre « appelé par Dieu » ou être spiritualiste) ; ou voir son enfance ou des événements qui se sont produits très longtemps auparavant et les raconter à quelqu’un qui jure que celui qui parle les voit « en réalité ».

L’hyper – et hypo-activité. Je commence à me sentir concerné… ce peut-être la journée de 18 ou 20 heures d’un médecin américain surmené ; on peut en dire autant d’un couple de travailleurs américains en bonne condition physique mais retraités, qui ont l’habitude de s’asseoir sur leur balcon et de regarder la télévision. Ou encore… le fait de traverser la moitié du monde pour assister à un congrès de psychiatrie et de s’endormir pendant qu’on lit les communications.

J’espère qu’on me pardonnera ce manque de sérieux. Si je me montre quelque peu léger ici, c’est bien pour montrer de quelle façon dramatique certaines personnes qui préfèrent être des policiers plutôt que des médecins ont « débauché » la psychiatrie.

***

N’oublions pas que la médecine a été « enceinte » de la psychiatrie pendant longtemps, pendant près de 250 ans, depuis la moitié du XVIIe siècle ; elle a été « fécondée » par l’instauration des asiles de fous jusqu’à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, quand Kraepelin et Bleuler accouchèrent de la spécialité médicale vivante qu’est la psychiatrie. Cette naissance fut célébrée comme il se doit par un baptême. Le nom du bébé se composait de deux noms, comme il convient aux enfants nobles : médecine par sa mère et psychiatrie par son père… d’où la spécialité « médecine psychiatrique ». Il fallait en outre identifier le bébé par d’autres noms ; ce sont les accoucheurs qui s’en chargèrent, Kraepelin et Bleuler, auxquels nous devons les noms de « dementia praecox » et de « schizophrénie ». Cette transformation autoritaire de toutes sortes de personnes médicalement en bonne santé en individus malades, c’est-à-dire malades mentalement, constitue l’événement crucial que fut l’apparition de la psychiatrie moderne. Voici brièvement comment les choses se passèrent.

Quand Kraepelin, Bleuler et leurs contemporains devinrent psychiatres, la psychiatrie était déjà une forme établie de la pratique médicale et médico-légale. Qui plus est, le lieu réel de cette pratique était l’asile de fous ou l’hôpital psychiatrique, tout comme le lieu de la pratique médicale était la salle d’opération. Ce qui distinguait un psychiatre important, connu de ses collègues plus obscurs et de ses collègues des autres disciplines, c’était qu’il avait la direction ou la sous-direction d’un asile de fous ou d’un hôpital psychiatrique, ce qui impliquait qu’il jouissait d’une certaine autorité, tant légale que médicale, lui permettant de garder des hommes et des femmes innocents, et souvent par milliers, sous clé.

De plus, les définitions médicales et sociales de la folie étant (et continuant d’être) ce qu’elles étaient, la majorité des patients qu’on amenait devant des hommes tels que Kraepelin et Bleuler étaient déjà considérés comme des malades mentaux, souvent depuis longtemps, et bien avant de rencontrer ces psychiatres. Il en résulte que ces hommes régnaient sur des hôpitaux remplis de personnes considérées, aussi bien par leur parenté que par les médecins ou par la loi, comme des patients bona fide. La pression qui s’exerçait sur ces hommes venait donc de toutes parts : qualifiez le patient de malade et découvrez de quelle façon et pour quelles raisons il est malade !

Mais ces psychiatres d’hôpital n’auraient-ils pas pu adopter une position plus indépendante, et plus honnête sur le plan scientifique ? N’auraient-ils pu se dire, en leur qualité d’hommes de science, que leur premier devoir consistait à définir ce qui était une maladie et ce qui ne l’était pas ? À découvrir parmi les personnes soupçonnées et prétendant être malades, celles qui l’étaient et celles qui ne l’étaient pas ? Et donc à agir en conséquence ?

Si ces médecins avaient agi de cette manière, ils auraient pu aussi se demander si leur premier devoir à l’égard des personnes enfermées dans leurs hôpitaux n’était pas de les examiner d’un point de vue médical ; et de déclarer, sur la foi de cet examen, s’ils les trouvaient malades ou non ? En fait, vu ce qu’étaient les critères de Virchow en matière de maladie et l’état social de la psychiatrie qui prévalait alors, je ne crois pas que Kraepelin, Bleuler et les autres psychiatres de l’époque auraient pu assumer un tel rôle et s’en tirer aussi facilement. La raison en est simple. Ils auraient été obligés d’admettre que la plupart des « patients » de leurs hôpitaux n’étaient pas malades ; du moins, ils n’auraient pas pu trouver de preuves tangibles de dysfonctionnement dans la structure anatomique ou les fonctions physiologiques de leur corps. Mais un tel aveu aurait supprimé toute justification au fait de garder les patients enfermés, ce qui, après tout (et tout le monde le savait même si l’on refusait de le reconnaître) constituait la véritable raison d’appeler ces personnes des « patients » et donc de les hospitaliser*.

Il est clair que les psychiatres institutionnels n’auraient pas pu, à l’époque, déclarer que leurs « patients » se portaient bien médicalement parlant, et en même temps survivre professionnellement en tant que médecins généralistes et psychiatres. D’ailleurs, la chose continue d’être exclue. Les parents du « patient », les médecins et la société en général voulaient mettre à l’écart celles des personnes qui les dérangeaient et ils s’en débarrassaient en les enfermant dans des maisons de fous. C’était un fait accompli, et dans des proportions considérables, à l’époque où Kraepelin et Bleuler firent leur apparition sur la scène psychiatrique. S’ils avaient dit que leurs prétendus patients, du moins une bonne partie d’entre eux, n’étaient pas malades, ils auraient supprimé toute justification de les enfermer. Les médecins, les psychiatres, les juristes et la société tout entière ne l’auraient jamais supporté. On se serait débarrassé de tels psychiatres pour les remplacer par des hommes qui auraient fait ce qu’on attendait d’eux. On les aurait richement récompensés pour avoir satisfait le besoin qu’éprouve la société de trouver des boucs émissaires et d’exercer un contrôle sur les individus – ce qu’elle fit d’ailleurs dans le cas de Kraepelin, de Bleuler et de leurs adeptes sans cervelle.

Voilà donc pourquoi je considère Kraepelin, Bleuler et Freud comme les conquistadors et les colonisateurs de l’âme humaine. La société (leur société) voulait qu’ils étendent les frontières de la médecine et englobent la morale et la loi ; elle voulait qu’ils étendent les frontières de la maladie corporelle pour y annexer et y inclure le comportement, ce qu’ils ont fait ; elle voulait qu’ils affublent les conflits du masque de la psychopathologie et fassent passer l’internement pour une thérapie psychiatrique, ce qu’ils ont fait aussi*.

***

J’ai expliqué qu’en isolant la schizophrénie, Bleuler ne s’est pas borné à « identifier » une quelconque maladie, comme le diabète ou la diphtérie, mais qu’il a justifié la pratique établie qui consistait à enfermer les fous grâce à l’hospitalisation forcée, ce dont il était parfaitement conscient. Dans sa monographie sur la schizophrénie, il fait cette remarque : « une fois qu’on a reconnu la maladie, la question se pose : faut-il ou non interner le malade ? »28. Qui doit répondre à cette question ? Bleuler ne pense certainement pas au malade ! D’où il ressort que, du point de vue du « patient » qui n’a aucunement envie d’être enfermé dans un hôpital, la prétendue « reconnaissance de la maladie » est évidemment un acte plus nuisible que positif. Bleuler reconnaît partiellement les faits :

L’institution en tant que telle ne saurait guérir la maladie. Elle peut néanmoins être valable d’un point de vue éducatif et elle peut aussi diminuer des états d’agitation aiguë dus à des influences psychiques. En même temps, il existe un autre danger, à savoir que le patient devienne “étranger” à la vie ordinaire, ou encore que la famille s’habitue à l’idée de voir leur proche enfermé dans une institution psychiatrique. C’est pour cette raison qu’il est souvent extrêmement difficile de faire sortir et de garder à l’extérieur un patient dont l’état s’est beaucoup amélioré après qu’il eut été enfermé pendant un certain nombre d’années29.

En d’autres termes, l’internement involontaire du « schizophrène » a pour but de soulager ses parents et ses proches du poids qu’il représente pour eux. Comme Bleuler comprenait parfaitement cet aspect de la question, il se trouvait empêtré dans les dédales d’un dilemme qu’il n’arrivait pas à résoudre de façon satisfaisante. Comme les juristes américains qui, avant la Guerre civile, étaient moralement opposés à l’esclavage et qui se sentaient liés par la Constitution et obligés de la respecter, Bleuler était lui aussi déchiré entre les exigences de la justice et les diktats de la nécessité30. La justice exigeait que les personnes diagnostiquées schizophrènes soient soignées comme n’importe quel autre malade, c’est-à-dire comme des citoyens libres et responsables. La nécessité exigeait que les « schizophrènes » soient, comme des criminels convaincus, privés de liberté. Il en a résulté que Bleuler, tout en prêchant la liberté des patients, pratiquait l’esclavage psychiatrique et le justifiait en échafaudant une « théorie » pseudo-médicale au sujet d’une « maladie » qui transforme des citoyens libres en esclaves psychiatriques (c’est-à-dire des patients schizophrènes)31.

Bleuler savait parfaitement que le diagnostic de la schizophrénie servait en réalité à justifier l’hospitalisation forcée, tout comme, dans un autre contexte, le « diagnostic » de négritude servait à justifier l’esclavage. Il n’empêche qu’il prétendait « que cela ne devrait pas être » : « Le patient ne devrait pas être interné parce qu’il souffre de schizophrénie, mais seulement quand il existe des indications précises en faveur de l’hospitalisation »32. Mais, dans la mesure ou le « patient » diagnostiqué comme schizophrène est privé de son droit à l’auto-détermination, il est inutile de parler de modération de la part des psychiatres. Car, si l’internement pour cause de schizophrénie est une option légale, existe-t-il un moyen pour empêcher les proches, les institutions sociales et les psychiatres d’enfermer toutes les personnes diagnostiquées comme schizophrènes ? Il n’y en a pas, et Bleuler le savait bien. Ce qui ne l’empêche pas de se lancer dans la définition des critères qui sont les siens quant aux indications « correctes » permettant d’interner les schizophrènes :

Nous avons évidemment une indication lorsque le patient devient dérangeant ou qu’il est trop dangereux, et la contrainte s’avère nécessaire lorsqu’il constitue une menace pour le bien-être des membres sains de sa famille et qu’il devient impossible d’exercer une quelconque influence sur lui. Dans le dernier cas, l’institution fera de son mieux pour apprendre au patient à se conduire de façon plus acceptable, afin qu’elle puisse ensuite le relâcher33.

On envoie l’enfant rebelle au coin pour, ensuite, lui permettre de rejoindre ses camarades de classe. Je ne puis penser à pire méthode que celle qui consiste à hospitaliser quelqu’un contre son gré ; c’est une fausse intervention médicale et comme procédure de punition et d’« éducation » du patient/enfant qui se conduit mal, on aurait du mal à trouver ou à imaginer mieux ! Suprême ironie : dans une note à cet exposé, Bleuler s’en prend aux « mauvaises institutions, celles qui sont surpeuplées », dans lesquelles les schizophrènes se voient transformés « en esclaves domestiques par le personnel de l’hôpital qui les traite comme s’ils étaient simplement des individus en bonne santé mais entêtés »34.

Jusqu’à la Guerre civile, beaucoup d’Américains avaient beaucoup de mal à concevoir les véritables problèmes moraux inhérents à la servitude involontaire, à savoir : qu’est-ce qui justifie l’esclavage, si justification il y a ? De la même façon, Bleuler et la plupart de ses contemporains étaient incapables (et la majorité des gens sont tout aussi incapables aujourd’hui) de regarder en face les vrais problèmes moraux que pose la psychiatrie institutionnelle, c’est-à-dire : qu’est-ce qui justifie l’internement psychiatrique forcé et les autres interventions psychiatriques non désirées par le patient, si justification il y a ? C’est pour cela que même un homme comme Jefferson qui exaltait la liberté, pratiquait l’esclavage ; et c’est pourquoi des hommes comme Bleuler exaltaient la tolérance en matière de psychiatrie mais pratiquaient la tyrannie psychiatrique.

Aussi étonnant que cela puisse être, les hypothèses et les affirmations que j’ai exposées plus haut se voient étayées par ce que Bleuler écrit lui-même dans son texte sur la schizophrénie. La plus grande partie de cette concordance de vues se trouve d’ailleurs contenue dans le tout dernier paragraphe de son très long ouvrage. Voici donc comment s’exprime Bleuler au sujet de deux de mes revendications les plus importantes, en reconnaissant que le psychiatre institutionnel n’est pas le représentant du patient mais celui de la société et que la majorité de ses interventions sont plus des tortures que des traitements.

Le symptôme schizophrénique le plus grave est l’instinct suicidaire. J’en profiterai pour dire clairement que notre système social actuel exige du psychiatre sur ce point une cruauté extrême et complètement superflue. On oblige des gens à continuer à vivre une existence qui leur est devenue pour des raisons tout à fait valables insupportable ; ce qui, en soi, est déjà épouvantable. Et pourtant qu’y a-t-il de pire que de rendre la vie de ces patients encore plus intolérable en recourant à tous les moyens possibles pour les soumettre à une surveillance humiliante et constante35.

Voilà chez Bleuler un aveu fort honnête mais fort compromettant. Car, on le voit, il reconnaît ici non seulement que le psychiatre agit comme s’il était l’agent de la société, vis-à-vis du patient involontaire, mais il admet aussi que ce que la société exige du psychiatre, c’est la « cruauté » ! À mon avis, je trouve cette attitude très proche de celle qui consiste à reconnaître par exemple, dans une société qui pratique des modes d’exécution brutale, que l’État demande au bourreau de torturer ses victimes ; ou dans une société totalitaire, quand l’État demande à ses juges de présider des procès au cours desquels les innocents sont systématiquement condamnés à des peines très dures. Si ces deux exemples sont épouvantables, il ne faut pas pour autant oublier que, dans chaque cas, le tortionnaire est plus ou moins libre. L’État, même dans un régime totalitaire, n’oblige personne à devenir tortionnaire, pas plus qu’il ne saurait corrompre les juges ou les psychiatres institutionnels. Les individus acceptent ou assument ces rôles volontairement, parce qu’ils le veulent bien, en échange de biens matériels, de faveurs, de prestige et de pouvoir que la société leur octroie en échange de leur sale besogne. Bleuler reconnaît tout cela :

La plupart de nos pires méthodes de contrainte seraient inutiles si nous n’étions pas obligés, par le devoir qui est le nôtre, de préserver la vie de nos patients, une vie qui est pour eux, comme pour le reste de la société, parfaitement négative. Si tout cela pouvait au moins servir à quelque chose !… Je suis convaincu que, dans le cas de la schizophrénie, c’est précisément la surveillance qui fait naître, réveille et perpétue l’instinct suicidaire. Si on laissait les patients agir à leur guise, ils ne se suicideraient que très exceptionnellement. Et même si nous assistions à quelques suicides supplémentaires, est-ce que cela justifierait le fait que nous torturons des centaines de patients et que nous aggravons leur état ? À l’époque actuelle, nous sommes, nous psychiatres, chargés de l’écrasante responsabilité d’avoir à obéir aux cruels desseins de la société ; mais il nous appartient de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour faire changer ces desseins dans un proche avenir36.

Je ne doute aucunement de la sincérité de Bleuler. Mais c’est une sincérité dont la force morale est émoussée par le fait qu’elle ne sert qu’elle-même. Bleuler devait savoir que personne, et particulièrement en Suisse, n’est obligé d’être cruel envers les autres. Il devait savoir aussi toute la fausseté de sa démarche lorsqu’il rendait la société responsable de la cruauté avec laquelle on traite les fous – et là encore dans une société suisse exceptionnellement civilisée et respectueuse d’autrui. Les implications sont évidentes : quand Bleuler parle des traitements barbares des psychiatres, il veut faire croire que les psychiatres en général, et lui en particulier, ne doivent pas en être tenus pour responsables. Alors qu’au contraire ils essayent tous de perfectionner le système !

Hélas… Une bonne partie du XXe siècle s’est écoulée depuis les écrits de Bleuler. Ce fut une période d’innovations technologiques et de transformations sociales fabuleuses. La seule chose qui soit restée pratiquement inchangée c’est la psychiatrie coercitive. Les malades mentaux, en particulier quand on les juge « dangereux pour eux-mêmes et pour autrui », sont toujours enfermés, comme ils l’étaient en 1911 ; on présente leur internement comme un « traitement », comme autrefois on continue à les brutaliser et à les torturer (bien que les méthodes aient varié) à peu près autant qu’au début du siècle.

Il n’aurait d’ailleurs pu en être autrement, dans la mesure où aucun individu ni aucun groupe jouissant d’une réputation suffisante n’a condamné la psychiatrie coercitive, ou n’a assumé les responsabilités qui étaient les siennes. Bleuler et ses collègues pratiquaient la psychiatrie coercitive et, ce faisant, légitimaient ces mêmes pratiques dénoncées par Bleuler. Les paroles s’envolent, les actes restent. Les psychiatres n’auraient pu remédier aux blessures morales dont parlait Bleuler dans la mesure où ils avaient eux-mêmes les mains salies par ces pratiques. La situation n’a pas changé. Il ne suffit pas de dire dans un murmure que la coercition psychiatrique est mauvaise ; il faut la dénoncer systématiquement et y renoncer totalement. Telle est dans sa simplicité l’inévitable leçon que l’histoire de la psychiatrie institutionnelle nous apprend.

***

On trouvera une autre confirmation de ce que je viens d’exposer dans une source très inattendue. En 1919, alors que Bleuler avait soixante-deux ans et que sa réputation de psychiatre restait inégalée dans le monde, il écrivit un petit livre qui est en fait une attaque en règle contre la psychiatrie asilaire. Ce livre, intitulé Autistic Undisciplined Thinking in Medecine and How to Overcome it, est très peu connu37. On n’en parle jamais dans les milieux psychiatriques. Non sans raison… comme je vais essayer de le démontrer.

Dans une préface à Autistic Thinking, le titre faisant évidemment allusion à l’autisme, ce grand symptôme « bleulerien » de la schizophrénie, Manfred Bleuler, fils de l’auteur et lui-même célèbre psychiatre institutionnel, remarque que lorsque son père écrivit son livre, il « n’était connu que pour ses publications sur des problèmes psychopathologiques… [Néanmoins] il avait eu l’audace d’écrire une critique brutale et même impitoyable de la pratique et de la science médicale dans un langage simple, terre à terre et parfois presque paysan »38. La majeure partie des critiques de Bleuler dans ce livre est en fait dirigée non contre la médecine mais contre la psychiatrie, ou contre les deux à la fois, dans la mesure où Bleuler ne faisait pas toujours une distinction très nette entre pratique médicale et pratique psychiatrique. Il est capital de souligner à nouveau que Bleuler écrivit dans un style « terre à terre… presque paysan ». Comment expliquer l’abandon du jargon médical pompeux de la part précisément de celui qui découvrit certains de nos termes psychiatriques fondamentaux comme « autisme » et « schizophrénie » ? Je pense que cela signifie que Bleuler avait compris que l’emploi d’une terminologie pseudoscientifique en psychiatrie était en soi immoral et contraire à la science. Mais laissons donc Bleuler (cette fois, c’est le pécheur qui se confesse et non le conquistador) s’exprimer à cœur ouvert. Voulant démystifier la notion selon laquelle les personnes qui font une « cure » sont forcément malades, il relate l’épisode suivant :

J’ai quelque peu oublié les détails, mais je crois pouvoir restituer l’essentiel du sujet. La dame me dit : « Ma fille a passé l’hiver dernier sur la Riviera et y a fait une cure. Puis elle est allée à Baden-Baden, au sanatorium du Dr X. » (ainsi que dans d’autres endroits à la mode, Dieu sait où), « et en ce moment, elle est aux eaux à Saint-Moritz et fait une cure d’air frais dans l’Engadine. » « De quoi souffre votre fille ? » lui demandai-je.

« Mais, elle doit récupérer, bien entendu. »

« Récupérer de quoi ? » insistai-je.

« Mais, il faut qu’elle récupère, c’est tout. »

Voilà une situation qui n’est nullement différente de toutes les prescriptions médicales conseillant aux gens de faire des cures de repos… Le problème de la guérison n’est pas une question de distractions et l’inaction dans un sanatorium peut faire plus de mal que de bien39.

Quelques lignes plus loin, Bleuler nous donne un exemple de ce qu’est vraiment la « schizophrénie ». On verra que nous sommes bien loin du tableau qu’il donnait, des années auparavant, de ce qu’il appelait une « maladie mentale » :

La jeune fille qui vient de sortir [d’un sanatorium] reste naturellement quelque peu délicate et « nerveuse », de sorte que son médecin lui interdit de chercher un emploi ou de se plonger dans l’étude de ce qui pourrait donner un sens à sa vie. Que va-t-elle faire alors ? Elle ne saurait en toute bonne foi se marier. Elle est donc condamnée à vivre sa maladie toute sa vie en guise de carrière professionnelle, c’est-à-dire qu’elle n’a d’autre choix que de végéter et s’étioler dans l’oisiveté… Comme il est relativement facile pour une femme de vivre sans avoir à gagner son pain, ce genre de conseil est extrêmement dangereux. La question se pose alorselle est d’ailleurs d’une importance primordialede savoir si les femmes sont vraiment plus enclines aux maladies mentales, ou bien si la facilité qu’elles ont souvent de mener une existence parasitaire ne constitue pas la raison véritable de leur plus grande tendance à la névrose et à la morbidité40 (les italiques sont dans l’original)41.

Dans cet ouvrage, Bleuler va jusqu’à reconnaître que le concept de maladie mentale, surtout lorsqu’il est employé en psychiatrie institutionnelle, n’a rien d’un concept médical :

Il est certain qu’on a amplement et fort souvent étudié certains aspects du concept de maladie… et la législation moderne nous oblige à une formulation qui n’est souvent fondée que sur des définitions fragmentaires. Mais les définitions de ce type appartiennent à la médecine légale et n’ont rien de médical42.

Ces remarques, avec lesquelles je suis parfaitement d’accord, ne cadrent plus du tout avec les convictions qu’expose Bleuler dans son traité sur la schizophrénie et dans son manuel de psychiatrie, qui visaient tous deux à identifier et à définir la « maladie mentale » comme des concepts et des entités médicales et pas du tout comme des définitions de médecine légale.

Vers le milieu du livre, on voit Bleuler comparer les médecins à des schizophrènes – parce que les uns et les autres croient à des choses impossibles à prouver, mais aussi parce qu’ils aiment tous dissimuler leur ignorance sous des formules amphigouriques :

Nous prescrivons toutes sortes de traitements dont l’efficacité n’a jamais été démontrée, comme les traitements électriques ; ou des traitements dont nous ne savons pas grand-chose, comme l’hydrothérapie… On a toujours la tentation forcenée de « faire quelque chose » pour combattre une maladie, au lieu de faire une pause pour y réfléchir calmement… Nous pouvons constater cette spéciosité chez les petits enfants, les sauvages, les médecins et dans les contes mythologiques ; on la remarque aussi dans une certaine mesure dans le discours des philosophes et, sous sa forme morbide, chez les schizophrènes en particulier… Et c’est sur cette tentation primaire que se fonde le pouvoir de la pratique médicale43.

De plus en plus pris par le sujet, Bleuler alternativement (et même à l’intérieur d’une même phrase) ridiculise le jargon médical et sombre dans ses excès.

Quand le médecin veut donner au malade un peu d’encouragement, il lui raconte que son état nerveux est dû au surmenage ; quand il a envie de se faire valoir et de redorer son ego aux dépens du patient, il lui raconte que son état est le résultat de la masturbation ; ces deux déclarations sont autistiques… La pensée non structurée est oligophrène et conduit à l’erreur ; la pensée autistique est paranoïaque et mène à l’hallucination44.

En dépit de ses tentatives pour élaguer les excès du jargon médical et être plus sincère que « scientifique », Bleuler succombe à sa vieille habitude, profondément ancrée à ce stade de sa vie, de « pathologiser » le comportement, ce qui l’amène à qualifier d’« autistique » et d’ « ologiphrène » des comportements qui ne sont que platement stupides, intéressés, méchants ou visant à exploiter autrui. Il est possible que ce soit le spectre de la syphilis se profilant à l’horizon qui l’amène à continuer de penser que les comportements déviants impliquent la maladie, comme on le verra dans la phrase qui suit et qui est profondément révélatrice :

Est-il justifié d’injecter du Salvarsan dans les veines de tous les patients dont le test de Wasserman est positif ? Nombre de cas de schizophrénie « latente » sont diagnostiqués avec certitude comme étant patents. Il n’arrive jamais au médecin de considérer les conséquences d’un tel diagnostic : l’internement du malade dans une institution psychiatrique, la privation de ses droits civiques, l’abandon de sa profession, etc45.

Il est clair que ce petit livre ne se borne pas à être une attaque contre la psychiatrie ; c’est aussi la confession de ses péchés. Car, après tout, c’est bien Bleuler qui, grâce à son livre sur la schizophrénie et à son manuel de psychiatrie, en même temps que par son travail de psychiatre institutionnel, a formulé, authentifié et prôné les principes et les pratiques de la psychiatrie coercitive, qu’il critique ici de façon aussi cinglante.

Quand Bleuler adopte la position de critique de la psychiatrie, il ne se prive pas de reconnaître que, dans la société, on prend souvent pour une « maladie » ce qui ne l’est pas. « Mais est-il vraiment nécessaire », demande-t-il en théoricien, « de toujours parler de neurasthénie, cette maladie qui justement découle de la tension nerveuse et du surmenage dû au travail, quand la véritable cause de la maladie est, au contraire, due à l’appréhension et à la timidité devant les véritables responsabilités de la vie – et si l’on se place d’un point de vue figuratif, une bonne gifle serait probablement le meilleur remède pour ces patients paresseux et geignards qui se tracassent au sujet de leur santé »46.

Mais ce ne sont pas ces idées et ces livres-là qui firent d’Eugen Bleuler le directeur du Burghölzli et le professeur de psychiatrie de l’Université de Zurich. Manfred Bleuler, qui finit par occuper les mêmes positions que son père, renie l’hérésie de son père, à croire que les rôles sont renversés et que c’est lui le père qui reprend vertement son fils pour son « irresponsabilité » :

Ces idées menacèrent sa carrière. Et pourtant les avertissements amicaux de ses proches ne lui manquèrent pas… Certains critiques… le dénoncèrent pour avoir menacé la dignité et les critères moraux de la profession médicale. Maintes personnes conseillèrent à l’auteur de résister à ses visions futuristes, pour revenir à ses théories antérieures et rester ainsi loyal envers le domaine technique qui était le sien47.

À aucun moment, Manfred Bleuler ne dit qu’il pense ou que les autres ont pu penser que ce qu’avait écrit son père dans son petit livre était faux. Au lieu de cela, il parle des « visions futuristes » d’Eugen Bleuler, de sa déloyauté envers sa profession et surtout de son « irresponsabilité ». « À l’issue du premier cours auquel j’assistai en tant qu’étudiant en médecine », raconte Manfred Bleuler, « un professeur célèbre, qui fronçait les sourcils en signe de désapprobation, parla de l’irresponsabilité avec laquelle l’auteur avait compromis toutes les méthodes et les pratiques éprouvées de la thérapie médicale »48.

Ces mots, écrits en 1969, reflètent fidèlement la politique officielle de la psychiatrie organisée. Le Bleuler de 1911, le vainqueur de la schizophrénie au nom de la psychiatrie, est vénéré comme le serait un saint véritable. Le Bleuler de 1919, celui qui se fit le protecteur du « patient » contre la psychiatrie envahissante, est considéré d’un œil narquois par son fils et ignoré du reste de la profession.

***

La psychiatrie moderne, et qui dirait le contraire, est une idéologie et une institution puissantes. Sur quels symboles sacrés et quelles cérémonies rituelles repose-t-elle ? Depuis vingt ans, j’ai essayé de montrer dans mes écrits qu’elle repose sur l’imagerie et le vocabulaire de la maladie mentale, de l’hospitalisation et du traitement. Mais alors, qu’arrivera-t-il à la psychiatrie si la médecine et la loi, le public et les hommes politiques reconnaissaient le caractère métaphorique et mythologique de la maladie mentale ? Pareille démythification de la psychiatrie lézarderait la psychiatrie et finirait par la détruire en tant que spécialité médicale à peu près aussi sûrement qu’une démythification de l’Eucharistie porterait un coup fatal au Catholicisme romain en tant que religion. Il resterait toujours, soyons-en sûrs, la conduite ou le mauvais comportement du prétendu schizophrène et du psychiatre, mais ces comportements constitueraient un problème d’éthique et de politique, de sémantique et de sociologie, mais ne relèverait pas du domaine de la médecine et de la psychiatrie. De la même manière, une fois l’Eucharistie démythifiée, il resterait les problèmes moraux des individus et les règles morales des prêtres, mais tout cela constituerait de la même manière des problèmes d’éthique ou de politique, mais ne relèverait plus de l’Église et du pape*.

Il est évident – pour les non-catholiques en tout cas – que la doctrine de la transsubstantiation est l’exemple d’une métaphore prise au pied de la lettre pour des raisons pratiques parfaitement valables. Tous les non-catholiques, et même beaucoup de catholiques, reconnaissent que le vin et l’hostie ne sont que cela et nullement le sang et le corps d’un homme depuis longtemps mort et qu’on dit être divin. Dans certaines circonstances, il arrive pourtant que tous, catholiques plus souvent que non-catholiques, se comportent comme si le symbole était, en réalité, ce qu’il est censé symboliser. La question se pose : pourquoi les gens agissent-ils de cette façon ? Les catholiques le font surtout parce que c’est ce qui établit leur identité en tant que catholiques, une identité qu’ils désirent conserver. Les non-catholiques le font surtout parce qu’à l’église c’est, disons, la chose à faire si l’on veut se montrer poli.

De la même façon, il est également évident – pour les médecins non psychiatres – que la croyance dans la maladie mentale est un autre cas où la métaphore est prise au pied de la lettre pour des raisons aussi valables que pratiques. La plupart des non-psychiatres, comme des psychiatres et des personnes ordinaires, admettent que les cadavres peuvent avoir du diabète et être atteints de syphilis, mais ils ne sauraient souffrir de dépression ou de schizophrénie ; en d’autres termes, que les conflits d’opinion et les comportements déviants ne sont que ce qu’ils sont, et non les symptômes de lésions ou de processus non démontrés autant qu’indémontrables, situés dans les régions obscures du cerveau. Pourtant, dans certaines situations, tout le monde, les psychiatres plus souvent que les non-psychiatres, se conduisent comme si le symbole était la chose qu’il est censé symboliser ; c’est-à-dire comme si la schizophrénie était vraiment comparable à la syphilis et la dépression au diabète. La question se pose de savoir pourquoi les gens se conduisent de cette façon. Les psychiatres le font surtout parce qu’ils affirment ainsi leur identité de psychiatres, une identité qu’ils désirent conserver. Les non-psychiatres, à savoir les médecins, les patients et les profanes aussi, le font souvent parce qu’en règle générale, c’est une preuve de savoir-vivre et de savoir-faire dans notre société, si l’on ne veut pas passer pour stupide ou malade.

Ce que je veux dire, c’est que des hommes comme Kraepelin, Bleuler et Freud n’étaient pas ce qu’ils ont prétendu être ou semblé être, c’est-à-dire des médecins ou des chercheurs scientifiques ; ils étaient en réalité des leaders politico-religieux et des conquérants. Au lieu de découvrir de nouvelles maladies, ils ont étendu, par le biais de la psychiatrie, l’imagerie, le vocabulaire, et par conséquent les limites du territoire de la médecine, à ce qui n’était pas – et n’est pas – de la maladie au sens où l’entendait Virchow. Une fois de plus, on se demandera : pourquoi le faisaient-ils ? Pourquoi n’ont-ils pas dit, au contraire, qu’il n’était pas possible de démontrer que les personnes qu’on croyait atteintes de schizophrénie (et d’autres névroses et psychoses fonctionnelles) n’étaient pas, à ce stade des connaissances de la médecine en tout cas, véritablement malades et que, jusqu’à ce que la chose soit possible, il ne fallait pas les considérer comme des malades ? Pourquoi, en d’autres termes, supposaient-ils que les personnes confiées à leurs soins étaient malades jusqu’au moment où l’on prouvait qu’elles ne l’étaient pas ?

En réalité, cette dernière « preuve » n’existait pas : elles étaient malades et il suffisait d’attendre un peu pour démontrer l’histopathologie de leur maladie.

La réponse à ces questions est d’une importance capitale si l’on veut comprendre vraiment l’histoire de la psychiatrie en général et celle de la schizophrénie en particulier. Qui plus est, en répondant à ces questions, nous arrivons au carrefour des deux grands courants de pensée, et de leurs erreurs à tous deux, qui me semblent être la source de la confusion et du crime que constitue la majeure partie de la psychiatrie moderne : ces deux courants, ce sont l’épistémologie et l’éthique (ou, plus précisément, la médecine et la loi) ; les deux erreurs consistent à confondre maladie et conflit d’opinion (le corps avec le comportement, les objets avec les agents) et à confondre les patients avec les prisonniers (le traitement avec le contrôle, la thérapie avec la torture).

De sorte que le problème qui se posait à Kraepelin et à Bleuler était, en fait, moral et politique, économique et existentiel. Je le comparerai au problème qui s’est posé, et continue de se poser, aux chefs d’État et aux hommes politiques dans des pays qui sont en proie à une pénurie aiguë et inquiétante de carburant. Que doivent-ils faire ? Aller prendre de force ce carburant en donnant des justifications patriotiques, morales, politiques et économiques (telles que l’intérêt national ou l’asphyxie économique) ? Ou bien vont-ils reconnaître que la souveraineté nationale et le libre échange sont des principes applicables autant aux intérêts des autres qu’aux leurs, et essayer d’assumer leur situation sans avoir recours à la force ?

Mais, va-t-on me dire, où est le parallèle, la ressemblance entre l’actuel problème de l’énergie et le dilemme de la psychiatrie européenne survenu au sujet de la folie au début du siècle ? La force, la violence, la conquête, qu’ont-elles à faire avec la psychiatrie ? Quoi qu’on en pense, beaucoup de choses ! Car, sur quel « matériel clinique » (ce « pétrole » de notre époque) Bleuler, Kraepelin et leurs collègues travaillaient-ils dans leurs institutions psychiatriques ? Si quelqu’un répondait : « sur des malades mentaux, des psychotiques, des schizophrènes », il énoncerait le même type d’énormité que celui qui prétendrait qu’Abou-Dhabi a attaqué militairement les États-Unis ou le Japon en 1974 ! En réalité, ce prétendu « matériel clinique » (terme en soi fort révélateur des visées colonialistes et guerrières de la médecine contemporaine…) sur lequel s’exerçaient ces psychiatres, ce n’était pas des patients mais des prisonniers. Certains étaient des prisonniers au sens strict et légal du terme ; les autres étaient prisonniers dans la mesure où ils avaient été appréhendés et enfermés de force, bien qu’ils n’aient pas été condamnés à la prison pour quelque crime que ce soit.

Je fais allusion ici à des faits élémentaires et à leurs conséquences ultérieures dramatiques, bien qu’elles aient été systématiquement niées et occultées. Le fait est qu’en règle générale, ces prétendus fous, c’est-à-dire ces personnes que nous étiquetons désormais comme schizophrènes et psychotiques, sont moins dérangés que dérangeants. Le fait est qu’ils ne souffrent pas tant (bien que ce soit parfois le cas) qu’ils ne font souffrir les autres, et en particulier les membres de leur famille. Il en résulte qu’en général, les prétendus schizophrènes ou psychotiques ne se considèrent pas ni ne se définissent comme malades et qu’ils ne cherchent pas à être aidés. Au lieu de cela, d’autres personnes, souvent les membres de leur propre famille, parfois leur employeur, la police ou d’autres représentants de l’autorité, les déclarent et les définissent comme tels et leur imposent une « aide ».

À ce sujet, il est intéressant de mentionner la façon dont les Japonais traitaient traditionnellement les fous, selon ce qu’ils appellent « l’emprisonnement privé » des malades mentaux49. Selon ce système, les prétendus malades psychotiques restaient enfermés chez eux. C’était un peu comme une assignation à résidence, telle qu’on la pratique encore dans certains pays lorsque des personnes haut placées sont accusées d’un délit, en général de nature politique. Cette pratique japonaise, qui se poursuivit jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, est souvent dépeinte par les observateurs occidentaux en des termes ridiculement chauvins : ils estiment que la coercition brutale des fous dans les asiles européens était beaucoup plus normale et plus humaine que les soins – ou l’absence de soins – prodigués au malade par sa propre famille50. Ce n’est pas du tout mon avis.

Quoi qu’il en soit, ce que je veux dire, c’est qu’au Japon, suivant la « loi de l’emprisonnement privé », les personnes supposées psychotiques étaient enfermées et « soignées » contre leur volonté. En Europe, aux États-Unis et en Amérique latine, les personnes malades étaient également soignées contre leur gré ; c’est-à-dire quand elles ne demandaient aucune aide à personne mais qu’elles étaient définies par autrui comme malades ; on les « hospitalisait » donc et on les « soignait » contre leur volonté. Il faut rappeler qu’il n’y a pas si longtemps, à l’époque où j’étais étudiant en médecine, dans les années 40, le règlement des hôpitaux psychiatriques de l’État de l’Ohio excluait l’admission des patients « volontaires ». Il n’y avait qu’une façon d’entrer dans ces hôpitaux : c’était par suite d’un internement judiciaire ou médical ; cela révèle très exactement qu’elle était la nature de ces hôpitaux et les conditions d’une telle hospitalisation. Personne ne peut se faire admettre en prison en se présentant simplement à la porte et en se déclarant criminel ; de la même façon, personne ne pouvait se faire admettre dans un hôpital psychiatrique (pour certains États en tout cas) en se présentant à la réception et en prétendant être un malade mental. Dans chaque cas, il fallait qu’il y ait une justification juridique ou para-juridique, pour déterminer l’admission à l’internement. Si j’insiste sur ce point, c’est pour qu’on comprenne bien que Bleuler et Kraepelin n’étaient pas des médecins, à l’origine… c’étaient des gardiens de prison.

***

Ces différences entre progrès de la médecine et de la psychiatrie, que j’ai essayé de préciser, sont tellement importantes que je voudrais les formuler d’une autre manière.

Les pionniers de la médecine découvrent de nouveaux traitements et formulent des théories nouvelles d’après les effets des traitements qu’ils donnent aux malades pour les guérir d’affections corporelles préexistantes dénommées « maladies ». Banting a découvert l’insuline, Minot l’extrait de foie et Fleming la pénicilline. Comme ces diverses substances se sont révélées bénéfiques pour les malades affectés respectivement de diabète, d’anémie pernicieuse et de certaines maladies infectieuses, elles furent définies – par les médecins, les patients et les gens en général – comme constituant des traitements.

Les pionniers de la psychiatrie inventent de nouvelles maladies et formulent de nouvelles théories au sujet de l’étiologie de ces maladies pour justifier qu’on dénomme « traitements » certaines interventions sociales préexistantes. Kraepelin inventa la démence précoce et Bleuler la schizophrénie pour pouvoir débaptiser l’emprisonnement psychiatrique et l’appeler « hospitalisation psychiatrique », s’autorisant du même coup à considérer cette dernière comme une forme de traitement médical. Et comme ils disposaient dorénavant de maladies nouvelles, ils les attribuèrent à des défauts du cerveau jusque-là non détectés. Freud inventa les névroses afin de s’arroger le droit d’appeler « psychanalyse » des conversations et des confessions et de la considérer comme une forme de traitement médical ; et comme il disposait désormais d’une nouvelle catégorie de maladie, il l’attribua aux « vicissitudes du complexe d’Œdipe ». Menninger inventa l’idée selon laquelle tout le monde est mentalement malade, pour justifier d’appeler « attitude thérapeutique » ce que n’importe qui fait à tout le monde, avec de bonnes intentions au demeurant ; et comme la vie tout entière était devenue une maladie nouvelle, il l’attribua aux troubles de « l’équilibre vital »51.

La véritable médecine aide les vrais médecins à traiter ou à guérir des malades authentiques ; la fausse médecine (la psychiatrie) aide de faux médecins (les psychiatres) à influencer ou à exercer un contrôle sur de faux malades (les malades mentaux).

Kraepelin et Bleuler ont donc une part réelle de responsabilité dans la mise sous les verrous, par le biais de la loi, des prétendus psychotiques. La responsabilité de Freud, pour être moins directe, n’en est pas moins significative : il considérait les « psychotiques » comme des individus dérangés et fous, « inaccessibles » à la psychanalyse ou à la psychothérapie et dépourvus de la « compréhension » de leur « maladie », ce qui en faisait les victimes toutes désignées de l’internement psychiatrique. Dans sa célèbre étude sur la schizophrénie, le cas Schreber, Freud consacre des pages et des pages au caractère de Schreber et aux « causes » de sa maladie, mais ne dit pas un mot du problème que posa son internement et ne fait aucune allusion au droit à la liberté de Schreber52. Schreber, qui était « psychotique », contesta la légitimité de son internement et Schreber-le-fou finit par obtenir sa liberté. Freud, le « psychanalyste », ne remit jamais en question la légitimité de cet internement et Freud-le-psychopathologue ne se souciait pas plus de la liberté de Schreber que de celle des spécimens qu’il conservait dans des bocaux d’alcool.

Le silence officiel de Freud au sujet de l’internement, que ce soit celui de Schreber ou d’autres malades mentaux, me semble très révélateur de ses convictions profondes dans ce domaine. Et pourtant, il s’est exprimé sur tous les autres sujets en matière de psychiatrie, sans parler des innombrables autres questions non psychiatriques. Le fait que tout au long de sa longue vie, Freud, dans ses écrits scientifiques, ait négligé complètement la question de la psychiatrie coercitive, est la preuve éloquente qu’il trouvait parfaitement naturel et juste que les psychiatres enferment les « psychotiques »*. Il est cependant évident qu’en qualité de conquistador psychiatrique (dans la mesure où il étendit les frontières de la médecine à la morale et à la vie tout entière), Freud fut encore plus ambitieux et eut plus de succès que Kraeplin et Bleuler. On pourrait dire que ces deux grands psychiatres institutionnels avaient limité leur ambition à « médicaliser » ceux qui étaient enfermés (ou qu’on estimait propres à être enfermés) dans les asiles de fous. Freud, d’un autre côté, ne fixa aucune limite à sa soif de conquête ; il considérait le monde entier comme son cabinet de consultation et tous les êtres humains comme des patients en puissance, qu’il avait le droit de psychanalyser, de « psychopathologiser » et, il va de soi, de diagnostiquer.

On voit donc que l’histoire de la psychiatrie moderne est une sorte de « reprise » de la vieille légende d’Ulysse aveuglant les Cyclopes53, avec évidemment des modifications appropriées dans la distribution des rôles et des modes d’action, selon les circonstances contemporaines. Le lecteur se souvient sans doute des Cyclopes. C’était une tribu de géants effrayants qui n’avaient qu’un seul œil au milieu du front. Ulysse et ses compagnons tombèrent en leur pouvoir et furent faits prisonniers par l’un d’eux, Polyphème.

Comment Ulysse arriva-t-il à vaincre le Cyclope ? Il lui raconta qu’il se nommait « Personne » et entreprit de lui crever l’œil. Le Cyclope, souffrant le martyr, se mit à hurler et quand on lui demanda ce qu’il avait, il répondit : « Personne m’a crevé l’œil. » Les autres cyclopes en conclurent qu’il était devenu fou, et Ulysse et ses compagnons purent alors s’enfuir.

La crédibilité de cette légende repose sur plusieurs subtilités logiques et dramatiques inapparentes, sur lesquelles je veux attirer l’attention. D’abord, il y a le nom que s’est donné Ulysse : Personne. Deuxièmement, la structure sémantique précise des plaintes du cyclope ; il dit « Personne m’a crevé l’œil » au lieu de dire, par exemple : « Un homme qui se nomme Personne m’a crevé l’œil. » Troisièmement, l’opinion des autres Cyclopes n’est fondée que sur un rapport. S’ils étaient allés sur place pour voir ce qui se passait vraiment, ils se seraient fait une autre opinion.

Quand les gardiens d’asiles de fous disent que leurs prisonniers sont des « patients » et que leur comportement (déviant) est une « maladie », qu’ils s’intitulent « docteurs » et leurs punitions « traitements », ils recourent à la même ruse pour nous tromper (et se tromper eux-mêmes peut-être) qu’Ulysse avec les Cyclopes.

En donnant des noms de maladies à certains comportements et en attribuant le rôle de patient aux personnes qui ont ces comportements, Kraepelin, Bleuler et Freud se sont livrés à la même entreprise de tromperie envers le public et envers eux-mêmes. Ils donnèrent des noms à certaines choses de telle façon que lorsque eux, ou d’autres individus, faisaient des déclarations où figuraient ces noms, les gens pensaient entendre parler de maladies et de malades. En réalité, il ne s’agissait ni des unes ni des autres ; leur acceptation de cette ruse mensongère dépend des trois facteurs que j’ai exposés plus haut. Je crois qu’il est souhaitable d’y revenir, en précisant de quelle façon ils s’appliquent aux divers mythes concernant la folie.

Le premier point, c’est le choix particulier du nom du héros légendaire, l’Ulysse de l’Odyssée, et à notre époque, les diverses appellations de la folie. En donnant des noms grecs et latins aux maladies, et à ceux qui en souffrent le nom de patient, on remplit la première condition.

La seconde condition consistait à faire une description adéquate des événements légendaires, c’est-à-dire, d’un côté, comment Ulysse creva l’œil du Cyclope et, de nos jours, la description de la folie et des méfaits commis par les fous. Les prétendues descriptions cliniques des maladies mentales et les prétendus historiques des malades mentaux remplissent cette seconde condition.

Mais tout cela resterait insuffisant s’il n’existait pas la troisième condition ; je veux dire par là qu’il fallait que ceux qui écoutaient ces histoires veuillent bien (et même aient envie de) se faire une opinion en se fondant uniquement sur les récits entendus. Si les non-psychiatres, comme les Cyclopes de la légende, s’étaient donné la peine d’aller vérifier eux-mêmes les faits, ils auraient pensé différemment. Quand je parle de faits, je veux simplement dire que les Cyclopes auraient constaté que quelqu’un avait crevé l’œil de Polyphème et que ce quelqu’un avait utilisé le nom de « Personne » pour dissimuler son crime. Dans le même ordre d’idées, des hommes et des femmes ordinaires pourraient se rendre compte que le psychiatre traite des gens en bonne santé comme s’ils étaient malades, qu’il les emprisonne comme s’ils étaient des délinquants condamnés par la justice, et qu’il emploie le terme « schizophrénie » pour maquiller ses actes.

Bien sûr, nous ne savons pas (et n’avons pas besoin de poser des questions puisqu’il s’agit, après tout, d’une légende) pourquoi les Cyclopes ne sont pas venus se rendre compte par eux-mêmes de ce qui arrivait. D’un autre côté, nous ne savons que trop bien (et nous n’avons donc pas besoin de remettre en question l’histoire de la schizophrénie, d’autant plus que ce n’est pas une légende) pourquoi le public ne se livre pas à un contrôle personnel ; comme on dit, il n’y a de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Nombre de personnes n’ont pas voulu, autrefois, et refusent encore aujourd’hui, de voir la psychiatrie sous son véritable jour, c’est-à-dire que les psychiatres diagnostiquent des maladies sans qu’il existe de lésion et « soignent » les patients sans en avoir le droit.

On voit donc d’où est partie la psychiatrie moderne : de l’invention d’une maladie appelée « schizophrénie » ; c’est une maladie dont les lésions sont invisibles et qui « affecte » les gens de telle façon qu’en général ils ne veulent surtout pas être considérés et traités comme des patients. Tout cela n’est pas tellement étonnant quand on sait que Kraepelin et Bleuler firent leurs classes à l’ombre du spirochète ! Qui plus est, ils eurent la chance de vivre assez longtemps pour en contempler les conquêtes, ne serait-ce qu’au niveau du diagnostic. Cela explique qu’ils virent dans la parésie l’exemple même de la psychose, comme dans la syphilis latente ; cette dernière est une maladie sans lésions morphologiques, qu’on ne peut reconnaître qu’en faisant des examens du sang en laboratoire, qui ne se trahit par aucun symptôme et qui ne justifie aucunement qu’on se dépêche d’enfermer la « personne malade » dans le rôle du patient. Il est donc probable que c’est la syphilis latente autant que la parésie qui encouragèrent Kraepelin et Breuler à croire que l’exemple de la syphilis détenait la solution de l’énigme des « troubles mentaux ». On en trouve la preuve dans ces remarques de Kraepelin, formulées en 1917, au faîte de sa carrière :

La nature de la plupart des troubles mentaux reste dans l’ombre. Mais il n’est pas permis de douter que des travaux futurs viendront éclaircir la question et révéleront des faits nouveaux dans une science qui n’est pour le moment que dans sa petite enfance. Dans ce domaine, les maladies causées par la syphilis nous fournissent un vaste champ d’investigations. Il est logique de supposer qu’on réussira à découvrir les causes de bien d’autres types de folie, et donc de les prévenir, peut-être même de les guérir, bien que nous n’ayons pour le moment aucune indication54.

Presque soixante ans se sont écoulés depuis cette déclaration. Ces « faits nouveaux » pour notre « Science », s’il est vrai qu’ils abondent pour ce qui est de la neurochimie et de la psychopharmacologie, ils demeurent, dans le cas de la schizophrénie, résolument et totalement… absents ! Nous ne savons ni ce que c’est, ni ce qui l’engendre. Nous avons quand même fait quelques progrès au niveau de l’étiologie : on ne croit plus et l’on ne prétend plus que la schizophrénie est causée par la masturbation. Nous avons également fait des progrès au niveau de sa compréhension : le WHO Report, que j’ai déjà mentionné, reconnaît que la schizophrénie est un mot. Il n’est pas exclu qu’il faille encore quelques centaines d’années de recherche psychiatrique et épidémiologique intensive pour découvrir que ce n’est qu’un mot.

Les auteurs de cette étude posent la question suivante : « Pourquoi faut-il qu’il existe à tout prix un concept de la schizophrénie ? » Ils répondent par la phrase suivante : « D’abord, parce que le terme existe. Le mot schizophrénie a été tellement employé qu’il est nécessaire d’en avoir une définition pratique afin d’assigner aux discussions publiques des limites raisonnables »55.

Depuis quelque vingt années, j’ai consacré beaucoup d’efforts et écrit bien des lignes dans le but de démasquer la stupidité scientifique, la sottise philosophique et la monstruosité morale de cette position psychiatrique officielle et je ne vais pas me répéter ici. Peut-être à l’heure actuelle sommes-nous prêts (ou le serons-nous bientôt) à reconsidérer les « faits anciens » qui ont entravé, de façon si tenace, ce qu’il est convenu d’appeler les progrès de la psychiatrie. Parmi ces faits, je mentionnerai d’abord les différences entre « souffrir » et « être malade », le comportement personnel déviant et la dysfonction pathophysiologique, et la guérison des maladies et le contrôle de la déviance ; deuxièmement, les retombées juridiques, politiques et morales des pratiques psychiatriques, qui posent de graves questions quant aux droits de l’individu (civiques ou juridiques) des prétendus malades mentaux.

Si je les qualifie de « faits anciens », c’est d’une part pour les distinguer des « faits nouveaux » engendrés par la science empirique, et de l’autre pour souligner que leur intérêt pour le problème de la schizophrénie indique (à mon avis en tout cas) que la solution de ce problème ne réside pas tant dans la recherche médicale (bien que, si celle-ci était conduite avec honnêteté et compétence, elle donnerait probablement des résultats très valables), que dans la réaffirmation juridique, morale et philosophique de ce que les prétendus schizophrènes font ou ne feront pas et de ce que les psychiatres (autant que les juristes et les juges) font « pour » eux et « à » eux.


* En réalité, cette boisson, qui, à l’origine, contenait un mélange de cocaïne et d’extrait de noix de cola, fut inventée en 1886 par John S. Pemberton. Son nom lui fut donné par l’ami et le comptable de Pemberton, Frank M. Robinson (cf note 2). Le « Coca-Cola » est certainement aujourd’hui le produit le plus imité et la marque donnant lieu aux litiges les plus nombreux. Et comme les termes « schizophrénie » ou « psychanalyse » n’auraient jamais pu faire l’objet d’une « marque déposée » (et ne le furent jamais), les psychiatres et les psychanalystes ont donc pu s’assurer de la jouissance et du contrôle complet du marché pour ce qui est de ces « produits ».

2 A. B. Barach, Famous American Trademarks (Washington, D.C. : Public Affairs Press, 1971), pp. 43-44.

3 Voir T. S. Szasz, Le Mythe de la maladie mentale, Payot, 3e éd., 1973.

4 Cité dans M. B. Strauss, ed., Familiar Medical Quotations (Boston : Little, Brown, 1968), p. 651.

5 G. Zilboorg, A History of Medical Psychology (New York : Norton, 1941), p. 44.

6 Voir par exemple, S. Freud, « An Outline of Psycho-Analysis » (1938), in The Standard Edition of the Complete Psychological Works of Sigmund Freud (London : Hogarth, 1964), vol. 23, pp. 139-207. Voir aussi note, pp. 9-10.

7 W. L. Breutsch, « Neurosyphilitic Conditions : General Paralysis, General Paresis, Dementia Paralytica, Chronic Brain Syndrome Associated with Syphilitic Meningoencephalitis », in American Handbook of Psychiatry, ed. S. Arieti, vol. 2, pp. 1003-1020 (New York : Basic Books, 1959), p. 1005.

8 Voir Encyclopaedia Britannica, 15th ed., s.v. « Rudolf Virchow », et E. H. Ackerknecht, Rudolf Virchow : Doctor, Statesman, Anthropologist (Madison : University of Wisconsin Press, 1953).

9 Voir, Funk and Wagnall’s New Standard Encyclopedia, 6th ed., s.v. « Rudolf Virchow ».

* Il est important de noter ici que les psychiatres ont considéré la parésie comme le paradigme non seulement des psychoses mais aussi des névroses. En 1925, Freud réitéra sa conviction « qu’aucune des véritables névroses spontanées ne ressemblait plus au groupe de maladies que constituent celles que provoquent l’administration ou la privation de certaines substances toxiques, c’est-à-dire les phénomènes d’intoxication et d’abstinence… » (S. Freud, « An Autobiographical Study » (1925), in Standard Edition, vol. 20, pp. 1-74 ; p. 25). Cette idée, disait-il, « plaisait » à sa « conscience médicale » parce qu’en la formulant : « j’espérais avoir comblé une lacune de la science médicale qui, dans la mesure où elle s’intéresse à une fonction d’une telle importance biologique, avait omis de tenir compte des blessures autres que celles causées par une infection ou par d’importantes lésions anatomiques » (Ibid).

Comme le montrent ces deux phrases, et d’ailleurs la totalité de son œuvre, Freud ne cessa jamais de caresser l’idée d’étendre le paradigme de la parésie des « blessures… causées par une infection ou par d’importantes lésions anatomiques » aux « blessures » causées par des produits chimiques toxiques encore non identifiés. Bref, les névroses ainsi que les psychoses étaient, pour lui, des maladies « organiques ».

10 S. Arieti, « Schizophrenia : The Manifest Symptomatology, The Psychodynamic and Formai Mechanisms », in American Handbook of Psychiatry, ed. Arieti, vol. 1, pp. 455-484 ; p. 456.

11 Ibid.

12 I.R.C. Batchelor, Henderson and Gillespie’s Textbook of Psychiatry, 10th ed. (London : Oxford University Press, 1969), p. 247.

13 E. Bleuler, Dementia Praecox or the Group of Schizophrenias (1911), trad. Joseph Zinkin (New York : International Universities Press, 1950), p. 9. (Dementia Praecox oder Gruppe der Schizophrenien.)

14 Ibid., surtout, pp. 147-160.

15 Ibid., p. 147.

16 Ibid., p. 148.

17 Ibid., p. 151.

18 Ibid., p. 428.

19 Ibid., p. 429.

20 Ibid.

21 À ce sujet voir T. S. Szasz, Hérésies. Payot, 1978.

22 Voir S. Freud & C. G. Jung, Correspondance. Gallimard, 1975.

23 S. Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne, Payot. Standard Edition, vol. 6.

24 J. Strachey, introduction, à la traduc. de la Standard Edition, ibid., pp. XIII-XIV.

25 Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne, Payot.

26 Organisation Mondiale de la Santé, Report of the International Pilot Study of Schizophrenia, Vol. I : Results of the Initial Evaluation Phase (Genève : Organisation Mondiale de la Santé, 1973).

27 Ibid., p. 10.

* Dans ses « confessions » psychiatriques, dont je reparlerai d’ailleurs, Bleuler fait allusion aux pressions auxquelles lui-même et ses collègues étaient soumis afin qu’ils diagnostiquent les fous comme étant des gens authentiquement malades : « Il est presque aussi difficile de dire « Je ne peux rien » ou « Je ne sais rien », difficile en tout cas pour un grand nombre de médecins, que de dire « Je ne trouve rien qui aille mal » quand on examine un patient. Quand un médecin estime qu’il est professionnellement obligé de trouver quelque chose, pourtant sans raisons suffisantes ou sans preuves, afin de faire plaisir au malade ou à lui-même, il se pose un problème épineux » (E. Bleuler, Autistic Undisciplined Thinking in Medicine and How to Overcome II (1919), trad. et éd. par Ernest Harms, avec une préface de Manfred Bleuler (Darien, Conn. : Hafner Publishing Co., 1970), pp. 113-114.). Pas tout à fait : un problème épineux qui est plus esquivé que posé, de sorte qu’apparaissent de nouveaux problèmes épineux, je veux dire : des « maladies » nouvelles, des interventions « médicales » nouvelles et de nouvelles complications causées par ces interventions. »

Quelques pages plus loin, Bleuler revient sur ce point et fait remarquer : « Nous nous laissons influencer dans la mauvaise direction par les membres de la famille et les proches dans notre pratique institutionnelle autant que dans notre pratique clinique » (Ibid., p. 182.).

* Comme je l’ai noté en passant, Kraepelin, Bleuler et Freud n’étaient pas les premiers conquérants et colonisateurs. Le processus que je décris commença pendant le Siècle des Lumières et ses pionniers furent les aliénistes de la fin du XVIIIe siècle (À ce sujet, voir : F. A. Hayek, The Counter-Revolution of Science : Studies on the Abuse of Reason (1955) (New York : Free Press, 1964) ; et surtout, T. S. Szasz, Fabriquer la folie, Payot, 2e éd., 1976.). Pourtant, ces premiers inventeurs de la « folie médicale » ont, avec Kraepelin, Bleuler et Freud, qui firent de notre siècle celui de la « maladie mentale », le même lien que celui qui unit les inventeurs du moteur à combustion à Henri Ford et les autres génies de l’industrie ou du commerce, qui ont fait de notre siècle celui de l’automobile.

28 Bleuler, Dementia Praecox, p. 474.

29 Ibid., pp. 474-475.

30 Voir, par exemple, R. M. Cover, Justice Accused : Antislavery and the Judicial Process (New Haven : Yale University Press, 1975).

31 Voir T. S. Szasz, « Involuntary Mental Hospitalization : A Crime Against Humanity » (1968), in Ideology and Insanity : Essays on the Psychiatrie Dehumanization of Man (Garden City, N. Y. : Doubleday Anchor, 1970), pp. 113-139, trad. fran. Idéologie et folie, P.U.F. ; idem, Psychiatrie Slavery (New York : Free Press, 1977).

32 Bleuler, Dementia Praecox, p. 475.

33 Ibid.

34 Ibid.

35 Ibid., p. 488.

36 Ibid., pp. 488-489.

37 Bleuler, Autistic Undisciplined Thinking.

38 M. Bleuler, Préface (1969) à E. Bleuler, Autistic Undisciplined Thinking, pp. XIII-XIX ; p. XV.

39 E. Bleuler, Autistic Undisciplined Thinking, p. 43.

40 J’aborderai au chapitre IV, infra, les liens entre mariage et psychiatrie, entre invalidité personnelle et invalidité psychiatrique.

41 Ibid., p. 43-44.

42 Ibid., p. 72.

43 Ibid., p. 109.

44 Ibid., p. 110.

45 Ibid., p. 115.

46 Ibid., p. 116.

47 M. Bleuler, Préface à Autistic Undisciplined Thinking, p. XVI.

48 Ibid.

* Le sens strict de la métaphore de l’Eucharistie, imposé par la doctrine de la Transsubstantiation, n’est pas accepté par tous les théologiens catholiques modernes. Selon une source autorisée, « l’Eucharistie est l’actualisation de la réalité de la vertu rédemptrice de “Jésus”, par les mots de grâce prononcés au-dessus du vin et du pain… C’était seulement la spiritualité de la communauté grecque qui établissait un lien matériel entre la présence du Christ et les éléments du repas… La véritable présence de Jésus dans les éléments consacrés conçus comme tels est, par conséquent, seulement une interprétation grecque qui n’est plus acceptable aujourd’hui » (Voir « Eucharist », in Sacramentum Mundi : An Encyclopedia of Theology (New York : Herder and Herder, 1968), vol. 2, p. 257.).

Cependant, cette interprétation libérale de la doctrine de la Transsubstantiation exagère le rejet par les Catholiques romains de l’interprétation littérale de l’Eucharistie. Le 3 septembre 1965, trois ans seulement avant que soient écrites les lignes ci-dessus, le Pape Paul VI, dans son encyclique Mysterium Fidei, conseillait « que l’on retienne la réalité dogmatique de la foi catholique quant à la présence du Christ dans l’Eucharistie ». Il insistait tout spécialement sur le dogme de la Transsubstantiation auquel il désirait qu’on garde sa terminologie particulière établie au Concile de Trente (« Transubstantiation », Encyclopaedia Britannica, 1973, vol. 22, p. 175.).

Quoi qu’il en soit, je propose cette comparaison entre les métaphores théologiques et les métaphores psychiatriques dans le but de démasquer et de critiquer les croyances et les pratiques fondées sur l’acceptation du sens strict de la métaphore de la maladie mentale, et non pour démasquer ou critiquer les croyances et les pratiques fondées sur l’acceptation du sens strict de la métaphore de l’Eucharistie. Le succès de cette dernière entreprise est consacré dans le Premier Amendement de la Constitution des États-Unis ; l’échec de la première est consacré dans la subversion par la psychiatrie de la Rule of Law et la privation, par la psychiatrie, des libertés garanties par la Constitution.

49 Voir E. Watanabe, « The Past, Present, and Future of Mental Hospitals in Japan », Journal of the National Association of Private Psychiatrie Hospitals (1973) : 6-8.

50  Voir I. Veith, « The Far East : Reflections on the Psychological Foundations », in World History of Psychiatry, ed. J. Howells, pp. 662-701 (New York : Brunner/Mazel, 1975), pp. 690-691.

51 K. Menninger, The Vital Balance : The Life Process in Mental Health and Illness (New York : Viking, 1963).

52 Freud, « Psycho-Analytic Notes on an Autobiographical Account of a Case of Paranoia (Dementia Paranoides) » (1911), in Standard Edition, vol. 12, pp. 1-82.

* Le fait que Freud se soit probablement montré favorable à l’internement des malades mentaux récalcitrants semble être démontré non seulement par toute absence de déclaration publique ou écrite laissant penser qu’il était hostile à cette pratique, mais parce qu’on possède en outre la lettre suivante, adressée à Jung (6 mai 1908) : « Cher ami, ci-joint le certificat pour Otto Gross. Quand vous l’aurez, ne le lâchez pas avant octobre, où je pourrai le prendre en charge » (Freud à Jung, 6 mai 1908, dans : Freud/Jung, Correspondance.). Otto Gross, le « patient » dont il est question ici, était un médecin qui était « soigné » par Jung à l’hôpital du Burghölzli parce qu’il était drogué à la cocaïne et à l’opium. Pendant quelque temps, Freud comme Jung avait considéré Gross comme une recrue prometteuse pour le mouvement psychanalytique. Mais Gross se montra peu coopératif par la suite, et comme patient et comme psychiatre. Le 30 juin 1908, Freud écrit à Jung : «… Il n’y a malheureusement rien à dire de lui [de Gross] ; il est tombé, et causera seulement beaucoup de tort à notre cause » (Freud à Jung, 30 juin 1908, ibid.). Ironie du sort, en octobre de la même année, Gross publiait une lettre dans Die Zukunft, célèbre périodique berlinois, dans laquelle il protestait contre l’internement à l’hôpital psychiatrique d’une jeune femme, à l’instigation du père de cette dernière (Jung à Freud, 21 octobre, 1908.).

53 Voir R. Graves, The Greek Myths (Middlesex : Penguin, 1955), vol. 2, pp. 354-356.

54 E. Kraepelin, One Hundred Years of Psychiatry (1917), trad. Wade Baskin (New York : Philosophical Library, 1962), pp. 151-152. (Handbuch der Psychiatrie.)

55 Organisation Mondiale de la Santé, Report, p. 17.