Épilogue. La schizophrénie, dogme sacré

Selon l’image idéalisée qu’elle tend à donner d’elle-même, la science est une institution qui expérimente, accumule et dispense les vérités. Mais tous ceux qui sont tant soit peu familiers avec l’histoire de la science, savent que dans les faits le vrai comportement des véritables savants est fort éloigné de ces prétentions265.

Mais pourquoi s’en étonner ! Ce qui paraît vraiment étonnant, en ce qui me concerne du moins, ce n’est pas que la science ait failli à son image et à ses espérances, qu’elle ne prise pas plus la vérité qu’elle n’abhorre le mensonge, mais qu’elle se soit approchée de si près du but sans le toucher.

Voilà qui est surprenant quand l’on songe qu’après tout la science est une activité propre à l’homme, que les êtres humains sont, fondamentalement, religieux et grégaires et qu’en tant qu’entreprise collective, la science partage certaines caractéristiques institutionnelles qui semblent indispensables au maintien de la cohésion sociale et de l’esprit de corps* nécessaires. Et pourtant ces aspects humains de la science – qui peut-être l’humanisent de façon subtile et valable – la rendent moins scientifique. En réalité, elle perd en qualités purement scientifiques ce qu’elle gagne en caractéristiques religieuses, sans parler des implications politiques, économiques et autres. Il en résulte que les modèles dominants ou les paradigmes de la science fonctionnent, partiellement du moins, comme des symboles quasi religieux : ils aident à unir les savants qui s’escriment sous leur protection et leur tutelle à dispenser leurs miracles ; ils contribuent à marquer au fer rouge de l’hérésie tous ceux qui les rejettent ou qui tentent de les remplacer. Le sort d’Ignaz Semmelweis, qui voulut, prématurément et peut-être un peu légèrement, détruire la théorie des vapeurs en médecine pour la remplacer par celle des agents infectieux, est un excellent exemple de ce problème. Les réactions féroces et hostiles, les persécutions que lui firent subir tous les savants de l’Establishment ne sont qu’un exemple parmi tant d’autres et renforcent ma conviction que les grands paradigmes d’une science jouent entre autres le rôle de dogmes et de symboles sacrés.

Puisque la science est une entreprise humaine, qu’elle est aux mains de personnes qui vivent au sein de sociétés bien réelles, il me semble inévitable que la science – et d’ailleurs toutes les sciences – soit vouée à succomber à la domination des institutions sociales et des valeurs dominantes. Disons que toute science est vouée à être, dans une certaine mesure, la servante de l’État-Nation moderne et de son idéologie. Et pourtant, dans la mesure où l’État veut utiliser la science et dans la mesure où ces lois qu’on dit naturelles restent indépendantes de la volonté humaine, l’État n’a pas avantage à longue échéance à s’opposer aux buts primordiaux de la science, qui sont de rechercher la vérité. Quand l’État refuse de se servir de ceux qui peuvent lui être utiles, quand en réalité il les persécute, comme Hitler l’a fait pour les mathématiciens, les physiciens et les chimistes juifs, ou quand l’État propage les mensonges d’un complot scientifique, comme Staline l’a fait dans le cas de Lyssenko, cet État est alors malade et bien souvent sa maladie l’entraîne dans les démarches les plus folles et les plus suicidaires.

Rien de tout cela n’est valable dans le cas des sciences sociales, dont les prétendues lois ne sont nullement indépendantes de la volonté humaine et du pouvoir de l’État. Au contraire, dans ces disciplines nous avons partiellement affaire à l’exposé des conséquences de certaines distributions du pouvoir dans la famille, à l’hôpital, dans la société, etc., et partiellement aux conseils déguisés en descriptions de la façon dont ces relations humaines devraient être réaménagées et maîtrisées. À ce stade, l’État a parfaitement avantage à s’interposer et à se mêler des intentions de recherche de la vérité de la science. Dans les sciences sociales, l’État peut utiliser une fausse science ou une science de pure fabrication et a pour ainsi dire le pouvoir de faire en sorte que « cela marche » : à l’Est, l’État a recours au marxisme dont l’« authenticité » n’est nullement entachée par l’infériorité de l’agriculture ou de l’industrie communistes par rapport aux agriculteurs et industries capitalistes ; en Occident, l’État utilise la psychiatrie institutionnelle, dont la « valeur » n’est nullement diminuée par son incapacité à diagnostiquer, soigner et guérir la maladie mentale.

Qui plus est, même dans les sciences naturelles, comme Kuhn l’a remarqué, on n’abandonne pas un paradigme parce qu’une observation nouvelle vient le vider de sa substantifique moelle ! « Dès qu’elle est parvenue au stade de paradigme, la théorie scientifique » ne peut être déclarée nulle que lorsqu’une autre théorie est prête à la remplacer. » Kuhn écrit encore : «… La décision de rejeter un paradigme est invariablement simultanée à la décision d’en adopter un autre »266.

Ces faits concernant la nature de la science viennent corroborer l’opinion (et en fait réduisent à néant toute autre opinion) que la science est, elle aussi, partiellement une « affaire de religion ». « Le roi est mort, vive le roi ! », disaient les gens quand ils étaient dominés par des monarques. « Dieu est mort, vive Marx, Freud, Hitler, Staline et Mao ! », disent les gens qui se croient affranchis de la religion. Les savants, disons-le, sont très enclins à pratiquer ce que j’ai décrit plus haut : ce n’est que lorsqu’ils disposent d’un nouveau paradigme qu’ils osent mettre l’ancien au rancart. Et cette démarche trahit un caractère « religieux », comme Kuhn le disait si bien : « Le transfert d’allégeance d’un paradigme à un autre est une expérience de conversion [sic] qui ne s’invente pas »267. Et si c’est bien le cas en physique et en chimie, c’est encore pire en psychologie et dans les sciences sociales, ces dernières étant en majeure partie de fausses sciences ou de pseudo-religions. Cela ne signifie pas que le caractère des paradigmes, en psychiatrie comme en physique, ne prenne pas en compte ou ne soit pas influencé par les faits. Le paradigme de la parésie de la schizophrénie fut alimenté par ce qu’on savait de la neurosyphilis. Et lorsque ce paradigme sera remplacé par un autre, je suis bien certain qu’il sera alimenté par les réalités de l’esclavage psychiatrique268.

En résumé, je voudrais conclure qu’il ne saurait exister de véritable science sociale ; deuxièmement, que la fonction symbolico-religieuse des paradigmes est beaucoup plus importante dans les sciences sociales que dans les sciences naturelles. C’est pourquoi la schizophrénie restera le grand problème de la psychiatrie, aussi longtemps que la société sera favorable aux types d’interventions qui sont aujourd’hui dites « thérapeutiques », et qu’on impose aux personnes qu’on a diagnostiquées comme schizophrènes ; elle cessera d’être un problème quand la société n’accordera plus son soutien aux interventions et aux institutions qui en font la promotion et qui en tirent profit.


265 T. S. Kuhn, The Structure of Scientific Revolutions (Chicago : University of Chicago Press, 1962).

* En français dans le texte (N.d.T.).

266 Ibid., p. 77.

267 Ibid., p. 150.

268 T. S. Szasz, Psychiatrie Slavery (New York : Free Press, 1977).