De l’appareil à influencer aux corps-machines

Par Simone Korff-Sausse

Il est des auteurs d’un seul livre, voire d’un seul texte. Soit que cette œuvre résume à elle seule toute la pensée de l’auteur, soit que celui-ci, pour une raison ou une autre, n’a pas eu la possibilité ou le temps de développer son idée. Œuvre unique, souvent innovante et qui s’impose à la postérité comme une référence.

C’est le cas du fameux texte de Viktor Tausk sur l’appareil à influencer. Œuvre de fin de vie, car peu après avoir écrit et publié ce texte en 1919, Viktor Tausk, qui n’est connu que par cet article, s’est suicidé, en rapport avec une situation très conflictuelle avec Freud. Il était pourtant, lors de ces premiers temps des pionniers de la psychanalyse, considéré comme l’un des plus brillants, faisant d’emblée partie du cercle des intimes de Freud, qui le soutient, lui envoie des patients et l’aide financièrement. Que s’est-il passé pour que cela se termine si mal ?

Comme beaucoup de figures de l’histoire de la psychanalyse, proches, puis éloignées – ou plutôt rejetées – par Freud, Tausk a été étudié essentiellement dans son rapport à Freud, au détriment d’une lecture plus attentive de son texte original. Est-ce pour minimiser son œuvre par rapport à celle du maître ? On se souvient qu’il s’est produit le même phénomène avec Ferenczi1. Aussi bien pour ce dernier que pour Tausk, on évoque souvent leurs demandes affectives filiales à l’égard du père-Freud, leur besoin ambivalent d’être son fils, que Freud lui-même favorise. Mais on s’interroge moins sur le besoin de Freud de se trouver des fils-disciples, puis de les rejeter…

Autant Viktor Tausk était très connu de son vivant, autant il a été oublié pendant une longue période. Autant il mérite d’être réhabilité. Et surtout : autant le texte qui fait l’objet de ce livre mérite une relecture afin de lui donner toute son importance et d’en souligner la modernité étonnante. De Tausk, il reste peu de textes. Paul Roazen, l’un des premiers à le réhabiliter dans un ouvrage qui, en 1969, a fait grand bruit2, rapporte que Tausk avait laissé des instructions pour détruire tous ses papiers et qu’il a fallu une journée entière pour les brûler. Étant donné les circonstances très conflictuelles entourant son suicide, qui impliqua beaucoup Freud, il a été « mis au placard » pendant de longues années après sa disparition, comme le rapporte encore Roazen. Redécouvert tardivement, ce texte du début du XXe siècle prend pour le lecteur du début du XXIe siècle une modernité étonnante. Il privilégie des aspects encore peu ou pas du tout développés à son époque, devançant nombre de développements de la psychanalyse moderne.

Un des plus brillants parmi les premiers psychanalystes

Originaire des provinces de l’empire austro-hongrois, Viktor Tausk est né en 1879 en Slovaquie, puis fut emmené par ses parents en Croatie. Aîné de neuf enfants d’une famille de langue allemande, juive non pratiquante, il avait une relation tendre avec sa mère qui s’est toujours intéressée à ses écrits psychanalytiques. Mais ses rapports étaient beaucoup plus tendus avec son père, journaliste et éditeur connu et brillant, mais mari infidèle et père de famille tyrannique.

En 1897, Tausk arrive à Vienne où il rencontre Martha Frisch, intellectuelle et marxiste, personnalité non conformiste, se souciant peu de sa féminité, qu’il épouse et dont il a deux fils. Le couple se sépare assez rapidement, Tausk restant néanmoins toujours présent dans l’éducation de ses enfants.

Personnalité intellectuellement précoce et brillante, Viktor Tausk est d’abord journaliste et avocat, avant de s’intéresser à la psychanalyse. Vers vingt-sept ans, alors qu’il se trouve à Berlin, il traverse une grave crise psychologique et s’enfonce dans la dépression. En 1907, il se décrit dans une lettre à Martha comme « un homme qui se noie […] mis hors d’action physiquement, mentalement, et financièrement […]. La vie ne m’a pas formé, elle m’a écrasé. Je suis une horrible masse impuissante, fatigué à mort et j’en ai assez de cette vie. »

Sortant de sa crise, en quête d’un renouvellement, il écrit une lettre à Freud, dont il avait lu un texte. Sensible à cet appel, celui-ci l’invite à poursuivre ses études à Vienne. Tausk entame alors des études de médecine (1908) et devient psychiatre. De ce fait, il est l’un des rares parmi les premiers psychanalystes à être compétent dans le domaine de la psychiatrie, l’un des premiers à étudier des cas cliniques de psychose, ce dont témoigne le texte sur l’appareil à influencer.

En 1912-1913, Viktor Tausk se trouve au centre d’une situation compliquée avec Freud et Lou Andreas-Salomé. Cette dernière arrive à Vienne en 1912. Elle a cinquante et un ans, alors que Tausk en a trente-trois et Freud, cinquante-six. S’instaure entre eux une véritable relation à trois, Viktor devenant l’amant de Lou et Freud étant leur maître à tous deux. Elle qui collectionnait les relations amoureuses avec de grands créateurs, en particulier Nietzsche et Rilke, aurait pris, dit-on, Tausk comme amant à défaut d’avoir eu Freud lui-même. Néanmoins, Tausk a eu avec Lou des échanges intéressants et l’on trouve dans les écrits de Lou des commentaires très pertinents sur sa personnalité. « Dès le début, écrit-elle, je sentais chez Tausk cette lutte de la créature humaine et c’est ce qui me touchait le plus profondément. Animal, mon frère, toi. » Notons qu’une situation triangulaire analogue se produisit en 1920, année où Lou se lia avec Anna Freud d’une amitié passionnée à l’instigation de Freud qui était – là encore – au centre de leurs relations affectives, chacune lui étant intensément attachée.

Après la guerre qu’il a passée loin de Vienne, sur le front serbe, Tausk revient en 1918 dans une capitale alors en plein chaos économique reprendre ses activités de psychanalyste. Dans le cercle freudien, l’idée se précisait que, pour être psychanalyste, chacun devait avoir eu une analyse personnelle. Mais avec qui ? Bien entendu, Tausk s’adresse à Freud et lui demande de le prendre en analyse. Celui-ci refuse et l’envoie à Hélène Deutsch, reproduisant une relation triangulaire qui, cette fois, sera funeste.

Médecin comme Tausk, de cinq ans plus jeune que lui, Hélène Deutsch est une disciple brillante de Freud, mais elle est peu expérimentée : Tausk sera son premier patient.

De plus, ils se connaissent bien, ayant eu de multiples occasions de se rencontrer et de discuter dans des réunions avec des amis communs. Lors de la soirée de la Société psychanalytique de Vienne, le 18 janvier 1918, où Tausk présentait son texte sur la machine à influencer, c’est Hélène Deutsch qui était chargée d’en être le rapporteur.

Surtout, la jeune femme était en cure avec Freud. Situation inextricable : d’un côté, Tausk remplissait ses séances de plaintes et de reproches adressés à Freud ; de l’autre, Hélène Deutsch les rapportait à Freud pendant ses propres séances avec lui… C’est comme si Tausk était en analyse avec Freud à travers Hélène Deutsch… On aurait dit que Tausk se servait de celle-ci pour communiquer avec le maître. De plus, Tausk faisait des commentaires sur l’analyse d’Hélène Deutsch avec Freud. Pour elle, c’est comme si c’était Tausk qui la rendait intéressante aux yeux de Freud.

Cette analyse d’un genre particulier dura trois mois, de janvier à mars 1919. Freud y mit fin en imposant à Hélène Deutsch de choisir : soit elle arrêtait l’analyse de Tausk, soit c’est lui qui interrompait son analyse à elle. Avec cet ultimatum lourd de conséquences, Freud plaçait Hélène Deutsch devant un choix impossible.

Et Tausk, comment a-t-il vécu cet épisode blessant et humiliant ? Il n’en a rien dit, mais les événements se précipitent.

Peu après, le 30 mars 1919, Viktor Tausk demande à Freud de prendre son fils en analyse. Freud refuse. À ce nouvel échec, Tausk répond d’une étrange façon : « Je vous remercie pour le grand service que vous m’avez rendu. » Le remercier pour un refus ? Le psychanalyste reconnaît là ce qu’on appelle la « formation réactionnelle », un mécanisme de défense qui consiste à dire le contraire de ce que l’on pense afin de camoufler ses sentiments véritables. Cela ressemble aussi à une réaction de soumission masochique, qui présage le geste fatal de Tausk. En effet, trois mois seulement séparent la fin de l’analyse et le suicide.

Pendant cette période, Tausk rencontre une femme, Hilde, et se prépare – avec une précipitation assez maniaque – à l’épouser. Son dernier jour, il le passe avec son fils Marius, âgé de dix-sept ans ; il lui dit : « Ne t’inquiète pas pour moi. » La nuit précédant son suicide, il rédige un testament très détaillé ; il écrit aussi deux lettres, l’une pour Hilde, l’autre pour Freud.

Étrangement, la lettre ultime de Tausk à Freud ne donne aucune raison pour expliquer son geste. Ni regret, ni reproche. En réponse à cela, en résonance peut-être à ce silence ou ce déni, Freud rédige une notice nécrologique sur Tausk dans la même veine, c’est-à-dire qu’il n’évoque que des raisons extérieures et évite soigneusement tout engagement personnel. Les deux textes ont un ton bizarre, faussement détaché, comme s’ils laissaient de côté l’essentiel.

Mais dans une lettre privée adressée à Lou Andreas-Salomé, en contradiction avec la nécrologie, Freud écrit tout autre chose : « J’avoue qu’il ne me manque pas vraiment ; il y a longtemps que je le considère comme inutile et comme une menace pour l’avenir. » De même, à Sandor Ferenczi, il donne l’explication suivante : « Ainsi, pendant toute sa vie il lutta jusqu’au bout contre le fantôme de son père. » Quant à Lou, elle écrit à Freud qu’elle n’a pas répondu aux dernières lettres de Tausk après l’arrêt de l’analyse…

C’est ainsi, à la suite de cette éviction et de cet appel resté sans réponse, que Tausk est mort à quarante ans, dans sa période la plus productive, peu après avoir écrit ce texte sur l’appareil à influencer qui est sa contribution principale à la psychanalyse, mais qui a dû attendre longtemps avant d’être connu (il n’a été traduit en anglais qu’en 1933 et en français en 1958) et plus encore avant d’être reconnu à sa juste valeur.

La machine délirante de Mlle Natalia A.

Écrit en 1918, dernier texte publié du vivant de l’auteur en 1919, « De la genèse de l’“appareil à influencer” au cours de la schizophrénie » témoigne de cette époque où les premiers psychanalystes se livraient à des explorations enthousiastes du champ ouvert par Freud. Tausk y présente une situation psychopathologique particulière, celle de l’invention, chez certains schizophrènes, d’une machine, forgée par le délire, qui est mystérieusement reliée au patient qu’elle persécute de toutes les manières possibles. Ce phénomène a été observé par des psychiatres qui se contentent de le décrire, alors que Tausk en cherche la signification en lui appliquant la méthode psychanalytique.

Pour Tausk, la constitution de cette machine passe par plusieurs stades dont il décrit la succession avec beaucoup de minutie : d’abord une phase d’altération au cours de laquelle le patient éprouve des sensations anormales mais qui lui restent propres ; puis une phase d’aliénation avec désignation d’un responsable sur lequel sera projeté l’origine des actions ; et enfin la phase du sentiment de persécution, où l’appareil se transforme en une machine à influencer. Dans un premier temps, il s’agit de simples transformations. Ce n’est que dans un deuxième temps que la machine devient maléfique, manipulée par des ennemis extérieurs qui cherchent à persécuter le malade.

C’est à partir d’une seule patiente, Mlle Natalia A., âgée de trente et un ans, que Tausk construit tout son texte. Démarche assez téméraire que de développer une importante théorisation à partir d’un cas unique, qui plus est très spécifique et plutôt rare. De surcroît, Tausk n’a vu sa patiente que trois fois, puisqu’après le troisième entretien, elle refuse de le revoir, le prenant lui aussi dans son délire de persécution. Néanmoins, cette démarche est au plus proche de celle de Freud qui disait que le pathologique nous enseigne sur le normal, ce que Tausk reprend en disant que l’étude des conditions aberrantes de la vie psychique instruit sur les conditions habituelles. Face à la normalité qui constitue un « mur arrêtant notre regard », la « forme clinique atypique peut faire fonction d’une fenêtre qui permettrait d’apercevoir les rouages ». Et en effet, c’est une formidable fenêtre qu’ouvre Tausk et les rouages qu’il nous donne à voir sont nombreux : la psychose, la projection, le rapport corps/ psyché, la régression, les stades archaïques.

Entre Freud et Tausk : une inquiétante étrangeté

Les idées développées ici par Viktor Tausk sont étroitement corrélées aux rapports qu’il entretenait avec Freud. Malgré la qualité de leurs échanges et la place importante qu’il lui accordait, Freud se méfiait de Tausk, de son intelligence brillante et de sa capacité à saisir très vite les idées des autres ; il craignait qu’il ne le devance, n’anticipe sur ses idées. De son côté, Tausk, intuitif et exalté, nouait avec les autres des relations difficiles. Les problématiques développées par lui font étrangement écho à la relation entre les deux hommes.

En effet, de quoi est-il question dans ce texte ? D’un appareil qui transmet ou dérobe les pensées et sentiments ; or, c’est exactement ce que Freud craignait avec Tausk. Il est également question des premiers stades de la constitution du moi, où les frontières entre le soi et l’autre vacillent ; or, c’est ce qui se produit lorsqu’il y a une telle rapidité de transmission des idées qu’on ne sait plus ce qui appartient à l’un et à l’autre. D’une influence psychique étrangère qui ressemble à la télépathie ; or, on sait que Freud s’intéressait beaucoup à la télépathie, quoiqu’il se montrât réticent à publier sur ce sujet, de peur de discréditer la psychanalyse. D’un état psychique où le malade est envahi par un sentiment d’étrangeté ; or, c’est cela encore que Freud ressent, confiant à Lou Andreas-Salomé que Tausk lui fait un effet Unheimlich, d’inquiétante étrangeté.

D’ailleurs, au moment où Tausk écrit son texte sur la machine à influencer, où il fait une large part à la notion d’étrangeté, Freud rédige son célèbre essai sur l’inquiétante étrangeté qui sera lui aussi publié en 19193. Notons cependant que les deux auteurs n’utilisent pas le même mot en allemand : Fremd chez Tausk4, c’est-à-dire « étrange » ; Unheimlich chez Freud. Dans la traduction française, les deux mots sont traduits par « étrange », ce qui peut prêter à confusion, mais qui rend compte aussi d’une parenté évidente entre les deux textes.

Toute l’histoire des relations entre Freud et Tausk est marquée par la rencontre explosive de deux personnalités, toutes deux créatrices d’idées novatrices, captant les pensées nouvelles à peine émergées ou formulées chez l’autre, chacun étant pour l’autre un double narcissique, idéalisé et persécutant.

La théorie de la projection et ses prolongements

À partir de l’étude détaillée que fait Tausk de l’appareil à influencer, il développe une théorie de la projection qui va bien au-delà de ce que Freud avait avancé à l’époque. Les prolongements de Tausk contribuent aux développements ultérieurs de la notion de projection qui va devenir un pilier de la théorie psychanalytique.

Classiquement, la projection est définie comme l’opération par laquelle le sujet expulse de soi et localise dans l’autre, que ce soit une personne ou une chose, des qualités, des sentiments, des désirs, voire des « objets » qu’il méconnaît ou refuse de lui. S’emparant de cette notion freudienne, Tausk l’applique à ses patients schizophrènes et développe alors une hypothèse géniale : l’appareil à influencer est une projection du corps du schizophrène. « Il représente, au sens physique du terme, une véritable projection, le corps de la malade projeté dans le monde extérieur. » Avec Mlle Natalia A., l’appareil prend l’apparence de la malade qui éprouve toutes les manipulations de la machine aux endroits correspondants de son propre corps. Puis Tausk précise son hypothèse en disant que le corps projeté dans le monde extérieur, c’est le corps sexuel, car la machine correspond à une régression de la libido vers une position prégénitale où le corps tout entier est un organe génital.

En effet, Tausk fait une large place à la régression – piste que reprendra (entre autres) Donald W. Winnicott – et témoigne d’une grande sensibilité aux stades précoces de la vie psychique, remontant jusqu’à la période néonatale, voire prénatale. L’expérience de la machine correspond aux premiers éprouvés du petit humain. « Elle constitue peut-être une réminiscence de la sensation du nouveau-né qui, en abandonnant le bien-être du corps maternel, arrive dans le milieu aérien inhabituel du monde extérieur, ou encore au contact de ses premiers langes. C’est peut-être de ce premier lit dans le monde extérieur qu’il se souvient lorsque malade, il se sent électrisé par des fils invisibles connectés au lit. » C’est bien plus tard que les psychanalystes reprendront ces intuitions de Tausk dans le cadre de recherches sur la périnatalité et la vie prénatale.

S’intéressant aux temps premiers que la « machine à influencer » viendrait exprimer, Tausk aborde la question de la relation d’objet, qui deviendra une pierre angulaire de la théorie psychanalytique. En ces temps primitifs, qu’en est-il de l’objet ? Sur ce point, Tausk semble partagé. D’une part, il veut rester fidèle à la conception de Freud, qui a postulé un stade anobjectal de narcissisme primaire. « Pour le moment, écrit-il, nous constatons qu’il existe une période durant laquelle il n’y a pour l’homme pas d’objet du monde extérieur, c’est-à-dire ni monde extérieur, ni objet, et par conséquent il n’existe ni moi, ni conscience du sujet. » Mais d’autre part, comme Tausk pense qu’il existe dès cette période des désirs et des pulsions qui excitent les organes des sens, il s’oriente vers une autre conception des premières relations du bébé avec l’environnement, en se demandant où situer le premier investissement de l’objet. Pour répondre à cette question, Tausk distingue entre la trouvaille de l’objet (Objekt-findung) et le choix de l’objet (Objekt-wahl), et il observe qu’on ne peut fixer le début de la formation du moi avant le début de la trouvaille de l’objet. Il y a donc un premier processus : l’identification, suivi d’un second : la projection. Pour Tausk, l’identification au persécuteur donne lieu à une tentative de projeter le sentiment d’influence dans le monde extérieur, sur un persécuteur placé à distance. Ces idées prémonitoires seront développées ultérieurement par Mélanie Klein, qui postulera l’existence, dès le début de la vie, d’un objet avec lequel le nouveau-né entre en relation, et donc d’un moi.

Lorsque, pour définir la projection, Tausk dit qu’il y a « transfert de la libido dans un monde extérieur découvert, ou mieux : créé, par le sujet », on ne peut s’empêcher de penser au paradoxe de Winnicott sur l’objet « créé/trouvé », même si la machine du schizophrène selon Tausk est l’expression de sa logique psychotique, à qui il manque la conscience de réalité permettant de différencier les processus internes et les stimulations extérieures, tandis que chez Winnicott il s’agit des premiers stades de l’instauration de la relation d’objet, des premiers liens du bébé avec le monde extérieur. Mais pour Tausk, l’analyse de la machine a une valeur beaucoup plus générale, car, comme il le dit au début de son texte, « il est admissible de tirer des formes aberrantes ou des variantes, des conclusions sur la structure de la forme commune ». L’avenir prouvera qu’il avait raison, car, même si elle n’est pas toujours reconnue, l’influence de ce texte s’étend au-delà du domaine de la psychanalyse et de la psychopathologie.

Avec son analyse très poussée de la projection, Viktor Tausk ouvre une voie qui sera prolongée par Mélanie Klein avec la notion d’identification projective, l’un des concepts majeurs de la psychanalyse. Le rapprochement est tellement évident qu’on se demande si Mélanie Klein avait eu connaissance des idées de Tausk. Nous avons le témoignage du psychanalyste James Gammill5, qui a suivi des supervisions avec elle et qui rapporte qu’elle avait été très impressionnée par Tausk au congrès de Budapest en 1918.

Une théorie de la psychose

Avec ce texte, qui se situe aux confins de la psychiatrie et de la psychanalyse, Tausk définit la genèse, la constitution progressive et la signification psychanalytique de la psychose. Il était l’un des premiers à appliquer l’investigation et le traitement psychanalytiques avec les psychotiques, alors qu’on sait que pour Freud les psychotiques ne pouvaient pas bénéficier de la méthode psychanalytique. Tandis que Freud a élaboré son modèle de la vie psychique à partir des patients névrotiques, Tausk pose les prémices d’un modèle de la vie psychique à partir de la clinique de la psychose, qui a connu par la suite un très large développement.

L’un des symptômes de la schizophrénie est la perte des limites du moi. L’enfant comme le psychotique croient que les autres connaissent leurs pensées, ce qui est illustré de manière exemplaire dans le cas de la « machine ». À partir de cette observation, Tausk pose une question beaucoup plus générale : « Qu’est-ce qui détermine la formation des frontières du moi qui confère à l’enfant la conscience d’une unité psychique impossible à échanger, d’une personnalité psychique définie ? » Avec cette phrase, Tausk est l’un des premiers à s’intéresser aux processus psychiques primaires de la constitution du moi. En interrogeant l’établissement des frontières psychiques, il anticipe les développements de Didier Anzieu concernant la peau psychique et les enveloppes6.

Très en avance sur son temps, Tausk décrit la psyché comme une organisation complexe, animée par des dynamiques multiples, avec des « formes mixtes des maladies mentales », ou des « groupes pulsionnels » qui évoluent selon des rythmes différents, ou encore des « réactions secondaires qui doivent être considérées comme des efforts d’autoguérison ». « Des formations symptomatiques provisoires ou permanentes peuvent apparaître, qui appartiennent à des tableaux cliniques variés : c’est ainsi que se constituent les formes mixtes des maladies mentales. » Ce propos est d’une étonnante modernité. De même, lorsqu’il parle de « parties saines » et de « fonctions malades », cela évoque un fameux texte de Wilfred R. Bion sur les parties psychotiques et non-psychotiques de la personnalité7.

La dimension corporelle de l’appareil

Tausk est un des premiers à aborder les stades précoces de la construction psychique, en y introduisant la dimension corporelle. Le premier objet se situe au niveau du corps propre, car, à ce stade primitif, celui-ci est considéré comme monde extérieur. « Le nourrisson découvre son propre corps de façon morcelée, cherchant à saisir ses mains et ses pieds comme s’il s’agissait d’objets étrangers à lui. » Tausk décrit la constitution du moi comme un processus d’identification au corps, avec rassemblement des sensations corporelles au départ morcelées et étrangères. Non seulement la « machine » produit des pensées, des rêves, des sentiments, mais les « malfaiteurs » qui manipulent l’appareil provoquent des actions motrices dans le corps du malade, des sécrétions nasales, des odeurs répugnantes, des érections, des pollutions. Une large place est accordée par Tausk à ce que nous appellerions aujourd’hui la sensorialité primitive. Dans la régression schizophrénique, « les images sont vues dans un seul plan, projetées sur les murs ou sur les vitres ; elles ne sont pas tridimensionnelles, comme les hallucinations visuelles typiques ». Par la suite, le psychanalyste Donald Meltzer a défini l’identification adhésive et la bidimensionalité comme caractéristiques de l’autisme8.

Il anticipe aussi ce qui sera développé plus tard avec les notions de présymbolique et de symbolisation primaire, en disant qu’il y a une « sexualité plus ancienne que la symbolique et que tous les moyens d’expression utilisés dans le commerce interhumain, qui ne dispose donc pour se communiquer d’aucune expression qui correspondrait à son stade ».

De l’appareil à influencer aux corps-machines

À partir de la description que fait Tausk de la machine à influencer telle qu’elle apparaît chez le psychotique, avec rigueur et minutie, au plus près de la clinique psychiatrique, quels rapprochements pouvons-nous faire avec les apparitions – multiples et diverses – de la machine dans les configurations modernes ?

En réalité, la notion d’homme-machine remonte à plus loin, au célèbre texte du philosophe La Mettrie, en 1748, qui introduit avec témérité l’idée matérialiste que la mécanique du corps n’est pas séparée de l’esprit et que l’humain n’est pas radicalement différent de l’animal9. La Mettrie propose une philosophie du corps humain, affirmant que l’homme est une machine, ce qui lui a valu d’être condamné, rejeté et traité de fou par ses contemporains10. Pour l’anecdote, notons que La Mettrie se nommait lui-même « Monsieur Machine » et que son idée lui est venue à la suite d’une expérience personnelle. Médecin militaire, il tomba gravement malade durant le siège de Fribourg en 1742. Proche de la mort, il observa sur lui-même l’effet des perturbations somatiques et, éprouvant sa guérison comme une seconde naissance, il en conclut à l’importance de la corporéité sur la vie psychique, anticipant les découvertes récentes des neurosciences et les réflexions psychanalytiques contemporaines sur l’articulation psyché/soma, ainsi que la notion de « machine désirante » de Gilles Deleuze et Félix Guattari11. Rien ne permet de penser que Tausk avait eu connaissance du texte de La Mettrie. Il faut plutôt envisager qu’il a eu la même intuition, mais à partir d’une expérience différente, issue à la fois de la clinique de la psychose et de sa relation avec Freud.

La description du corps délirant observé par Tausk chez certains patients schizophrènes ressemble étrangement aux conceptions modernes du corps, un corps médiatisé, branché par des fils ou des appareils sans fil grâce aux nouvelles technologies de transmission et de communication, relié aux autres, présents, absents, très lointains, virtuels… Le corps-machine évoque le corps des nouvelles technologies médicales, celui des cyborgs et des hybrides, celui de l’intelligence artificielle, ou encore celui des robots, dont on nous dit qu’ils peupleront avant longtemps notre vie quotidienne. Affirmer, comme le fait Tausk, que les machines délirantes sont des projections inconscientes de la structure corporelle de l’homme, c’est donner un éclairage fort intéressant sur les innombrables dispositifs machinaux du monde moderne : les machines que nous manipulons ou qui nous manipulent représentent notre corps, nos organes et, de manière privilégiée, nos organes génitaux.

La machine de Viktor Tausk évoque les dispositifs et performances d’artistes modernes. Quand Tausk dit que, dans l’appareil à influencer, les « viscères sont représentés sous la forme de batterie électrique », comment ne pas penser aux machines du sculpteur Jean Tinguely12 ? Avec ces machines folles, produites par l’artiste ou le schizophrène, « le moi trouve un monde fou à maîtriser et se comporte donc comme un moi fou ». Selon le modèle de Tausk, l’agitation de la machine correspond à une énergie pulsionnelle si forte que le sujet a bien du mal à la contenir et va la projeter à l’extérieur dans d’étranges machines. On sait que Tinguely brûlait la vie par les deux bouts, qu’il menait une existence agitée et fit plusieurs crises cardiaques, dont il finit par mourir.

Le jeu avec les organes du corps dans certaines œuvres de l’art moderne, comme le Body Art, semble prolonger les descriptions de l’appareil à influencer. Chez Tausk, la schizophrénie correspond au stade où l’homme, ne ressentant pas ses organes comme les siens propres, les abandonne à la puissance d’une volonté étrangère. Il y a des textes d’Artaud invoquant un « corps sans organes » qui figurent cette étrange expérience corporelle au cours de laquelle le corps propre devient un étranger persécutant. Cette formule poétique est devenue un concept philosophique avec Deleuze et Guattari, corps sans limites, non hiérarchisé, aux devenirs multiples et à la sexualité hors normes.

Avec ce texte, Viktor Tausk nous livre une œuvre prémonitoire et pionnière. Les étranges constructions délirantes des schizophrènes qu’il décrit anticipent les technologies qui font désormais partie de notre quotidien. Les machines actuelles seraient-elles nées de l’imagination délirante de certains schizophrènes, les réalisations scientifiques ne faisant que rendre possible concrètement ce qui de tout temps avait été imaginé par les hommes ? L’aliénation moderne du corps fait-elle écho à l’aliénation psychotique ? L’altérité de la maladie mentale trouve-t-elle des résonances dans le rapport à l’autre de l’homme moderne ? Le texte de Tausk, ancien, isolé, sans suite immédiate, longtemps oublié, présente d’étonnantes ouvertures sur notre modernité…

Simone Korff-Sausse (2010)


1 Sandor Ferenczi, Le Traumatisme, Paris, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 2006.

2 Paul Roazen, Brother Animal. The Story of Freud and Tausk, New York, Knopf, 1969 ; trad. fr. Animal, mon frère, toi. L’histoire de Freud et de Tausk, Paris, Payot, 1971.

3 Sigmund Freud, « Das Unheimliche » (1919), trad. fr. L’Inquiétante Étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1988.

4 Le mot Entfremdung est traduit par « aliénation », le mot Fremdheitsgefühl par « sentiment d’étrangeté ».

En ce qui concerne Freud, le mot Unheimlich a donné en français « inquiétante étrangeté », traduction peu satisfaisante et d’ailleurs beaucoup critiquée.

5 Communication personnelle, octobre 2009.

6 Voir Didier Anzieu, Le Moi-peau, Paris, Dunod, 1995.

7 Voir Wilfred R. Bion, « Différenciation des personnalités psychotiques et non psychotiques » (1957), in Réflexion faite, Paris, PUF, 1983.

8 Voir Donald Meltzer et al., Explorations dans le monde de l’autisme, Paris, Payot, 2002.

9 Julien Offroy de La Mettrie, L’Homme-machine, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1981.

10 « La Mettrie dont vous me parlez n’était pas du tout médecin, écrit Voltaire. C’était un fou, et sa profession était d’être un fou. » « Il est mort comme il devait mourir, victime de son intempérance et sa folie », écrit Diderot. Cités par Paul-Laurent Assoun dans sa préface à L’Homme-machine, op. cit.

11 Voir Gilles Deleuze, Félix Guattari, L’Anti-Œdipe, Paris, Minuit, 1972.

12 Pour une étude plus approfondie des sculptures-machines de Tinguely, voir Simone Korff-Sausse, « Les machines de Tinguely. Danser avec la mort », Champ psychosomatique, n° 44, décembre 2006, p. 21-31.