Symétrie et complémentarité : une définition opérationnelle et une typologie des dyades*

Carlos E. Sluzki et Janet Beavin

Introduction

La perspective de la communication a servi l’étude des comportements normal et psychopathologique en permettant de décrire et de comprendre différentes aberrations des modèles de communication des personnes perturbées. Ces différentes caractéristiques ont été étudiées soit d’une manière intuitive, soit en fonction de traits objectifs qui permettent la formalisation de modèles de communication. Parmi ces derniers, les auteurs accordent une valeur particulière aux concepts de symétrie et de complémentarité interactionnelles, lesquels sont à la base du présent article. L’objet de cet article est en effet de présenter une typologie des dyades élaborée à la suite d’une révision des concepts de symétrie et de complémentarité, de fournir un cadre de référence à cette typologie et de présenter certains des moyens mis en œuvre pour l’appliquer aux données interpersonnelles.

Les concepts de symétrie et de complémentarité ont été introduits en 1936 par Gregory Bateson dans son livre la Cérémonie du Naven (2). Il proposait dans cet ouvrage une théorie de l’interaction humaine élaborée à partir de ses observations anthropologiques sur la tribu des Iatmul de Nouvelle-Guinée. Bateson a montré que :

De nombreux systèmes de relations entre individus ou entre groupes d’individus tendent à changer progressivement. Soit, par exemple, un des modèles de comportement culturellement approprié à l’individu A et considéré comme un modèle autoritaire. On s’attend à ce que B y réponde par ce qui est considéré culturellement comme de la soumission. Il est probable que cette soumission favorisera un autre acte autoritaire qui exigera à son tour la soumission. Nous avons ainsi une relation qui change progressivement et, à moins que d’autres facteurs n’interviennent, A deviendra nécessairement de plus en plus autoritaire et B de plus en plus soumis.

À côté de ce type de changements progressifs que nous appelons schismogénèse complémentaire, il existe un autre modèle de relation entre individus ou groupes d’individus qui contient également les germes d’un changement progressif : si, par exemple, la vantardise constitue le modèle culturel de comportement d’un groupe et si l’autre groupe y répond aussi par la vantardise, une situation de compétition peut se développer dans laquelle la vantardise mène à une surenchère, et ainsi de suite. Nous pouvons appeler ce type de changement progressif schismogénèse « symétrique » (p. 189-190).

Notez que la théorie ci-dessus présente deux aspects séparés : premièrement, elle propose un concept du changement ou du développement dans une relation, processus que Bateson désigne sous le terme de « schismogénèse » ; et deuxièmement, elle introduit deux concepts pour désigner les formes fondamentales de la relation : la symétrie et la complémentarité. Par la suite, Bateson s’est référé à ces formes comme à des « genres de modèles interactionnels » et a défini ainsi le comportement symétrique :

Le comportement, soit dans la rivalité soit dans d’autres relations, défini par le fait que A se trouve poussé à faire quelque chose parce que B l’a fait, ce qui détermine à son tour B à en rajouter, à la suite de quoi A en fait autant, et ainsi de suite. C’est là le type de symétrie caractéristique des comportements de surenchère et de rivalité entre voisins, caractéristique de certains aspects de la course aux armements, etc. Quant à l’aspect complémentaire du comportement interactionnel, [il se traduit par le fait que] ce que A fait s’accorde en un sens avec ce que fait B, tout en en différant essentiellement. Cette catégorie de l’interaction complémentaire inclut par exemple les comportements de domination et de soumission, d’exhibitionnisme et de complaisance envers l’exhibitionniste, de tuteurage et de dépendance, et ainsi de suite, de tous modèles impliquant une adaptation mutuelle entre le comportement de A et celui de B (4, p. 270).

Par la suite, ces concepts furent repris par le groupe de recherche de Bateson et par celui du Mental Research Institute (cf., par exemple, 4, 6, 7, 10, 12). Jackson et Haley, parmi d’autres, s’y sont référés dans le contexte de ce qu’ils ont appelé la « théorie de l’autorité » :

Toute personne, implicitement ou explicitement, essaie constamment de définir la nature de sa relation avec les autres… Le comportement de communication [considéré] comme un effort pour définir la nature de la relation consiste à caractériser la relation ou l’un de ses aspects soit comme complémentaire soit comme symétrique… Dans une relation complémentaire, les deux partenaires sont sur un pied d’inégalité dans la mesure où l’un d’entre eux semble occuper la position supérieure, et mener l’action, quand l’autre semble seulement suivre cette action. On dit ainsi que les deux individus s’accordent ou qu’ils se complètent mutuellement… La relation complémentaire la plus évidente et la plus fondamentale serait celle existant entre la mère et son bébé. Une relation symétrique met en relation deux personnes qui se comportent comme si elles étaient sur un pied d’égalité. Chacune se montre en droit de mener l’action, de critiquer l’autre, de donner son avis, etc. L’exemple de relation symétrique le plus évident est celui des relations entre préadolescents (7, p. 126-127).

À cette occasion, Haley (6) distingue tout particulièrement deux « positions » de comportement complémentaire : la position « supérieure », caractérisant celui qui dirige ou qui détient la responsabilité, et la position « inférieure », caractérisant celui qui s’incline ou dont on prend charge. Haley définit ensuite plusieurs « procédés », ou manœuvres effectuées par les individus pour définir la relation d’une façon particulière. Par exemple, une manœuvre « supérieure » de A conduirait à définir la relation par la soumission de B à A. B peut cependant répondre par une définition symétrique établissant que tous deux sont égaux, et ainsi de suite.

Watzlawick a fait la synthèse de ces différents usages du concept de la façon suivante :

Dans le premier modèle, l’accent est placé sur les efforts déployés en vue d’instaurer et de maintenir l’égalité. C’est pourquoi on l’appelle symétrique. L’autre modèle est fondé sur l’acceptation et sur le plaisir de la différence. Ce pourquoi il est dit complémentaire (…). Dans [ce] contexte (…) le terme d’égalité renvoie au fait que les partenaires adoptent tour à tour le même type de comportement, ou en d’autres termes qu’ils exigent l’égalité par le caractère de message de leur comportement. Sous ce rapport, le problème n’est pas de savoir ce qu’ils font au juste ; ce qui compte, c’est que B se rapporte à A de la même manière que A se rapporte à B. Si A prétend donner, B prétend donner à son tour ; si A veut recevoir, B veut recevoir à son tour. Si l’un occupe une position de force, l’autre fait de même ; si l’un se dit à court, l’autre aussi (…).

Dans une relation complémentaire, d’autre part, les gens adoptent tour à tour des comportements contrastés, conformes au même type de Gestalt que l’opposition du jour et de la nuit, de l’intérieur et de l’extérieur, des montagnes et des vallées, etc. On veut dire par là que, dans une relation complémentaire, le comportement de B présuppose celui de A tout en lui fournissant en même temps son but et ses raisons, et vice versa (…). Dans les publications antérieures traitant des deux groupes de comportement mentionnés ci-dessus, ces positions sont respectivement décrites, l’une comme primaire, supérieure ou haute, et l’autre comme secondaire, inférieure ou basse (…). Nous reprenons ces termes ici, mais dans le sens suivant : les termes « primaire », « supérieure » ou « haute » se rapportent à la position du partenaire qui, placé dans une relation complémentaire, définit la nature de cette relation ; tandis que les termes « secondaire », « inférieure » ou « basse » désignent la position de l’autre partenaire – celui qui accepte cette définition et s’y conforme. Il va de soi que ceci n’a rien à voir avec la force ou la faiblesse respectives des partenaires pris en eux-mêmes. De fait, un partenaire peut aisément tirer de sa propre faiblesse le moyen de définir lui-même la relation comme une relation dans laquelle il revient à l’autre de le protéger (12, p. 7-8).

En dépit de leur appartenance fondamentale au sens commun, il devrait être évident, d’après ce qui précède, que ces termes ont fini par recouvrir les définitions et les connotations les plus diverses, selon le cadre de référence dans lequel on les utilise. Ces nuances, souvent implicites et subtiles, rendent d’autant plus incertaine l’application des concepts de symétrie et de complémentarité aux données concrètes de l’interaction. Si nous voulons parvenir à élaborer une définition opérationnelle, il est donc nécessaire que nous explicitions nos prémisses théoriques et que nous précisions à quel niveau nous entendons mener notre analyse dans le cadre de cette étude.

Postulats initiaux

Avant d’entrer dans des considérations plus détaillées, il convient d’expliciter certaines prémisses portant sur les processus interactionnels de communication dans des systèmes stables tels que la famille :

  1. L’accent se trouve ici placé sur l’interaction entre deux personnes, ceci principalement du fait que la dyade est le système interpersonnel le plus simple qui puisse être soumis à l’analyse. Les triades, les tétrades, etc., sont des systèmes beaucoup plus compliqués que nous ne saurions aborder qu’après avoir fait une analyse approfondie de l’interaction dyadique.
  2. Cette étude se limite, en outre, aux relations (dyadiques) à long terme, telles qu’au premier chef le lien conjugal, la fratrie, les relations internationales, pour l’essentiel. On postule que ces dyades à long terme se comportent – en fonction de certains paramètres, au nombre desquels on peut compter la symétrie et la complémentarité – comme des systèmes homéostatiques (8), tendant constamment vers un équilibre, tant interne à la dyade que relatif à son milieu.
  3. Cet équilibre s’atteint et se maintient par l’intermédiaire de certaines chaînes de comportements interactionnels qui s’intriquent en formant des modèles particuliers à chaque dyade. Autrement dit, la dyade n’admet pas n’importe quels comportements, mais tend à agir en fonction d’un modèle répétitif d’interactions spécifiques. Il est probable que chaque dyade présente essentiellement un type d’interaction, expression de son système homéostatique particulier. On peut en déduire que, si l’on pouvait systématiser le domaine d’interaction dans sa totalité et dans ses exclusions mutuelles, on pourrait classer chaque dyade selon son type d’interaction principal (c’est-à-dire le plus répétitif).
  4. Si on entend tout message d’une interaction comme la définition, le renforcement ou la redéfinition de la nature de la relation (1, 9), il est probable que dans tout échange de messages nous pouvons trouver des indices permettant de déterminer l’interaction prototypique de toute dyade donnée. Autrement dit, même dans une interaction brève, on doit pouvoir trouver des indicateurs assez précis pour qu’il soit possible d’en inférer des modèles durables d’interaction.

Ces prémisses permettent de faire la lumière sur une connotation fréquente de la symétrie et de la complémentarité, connotation qui se dégage chaque fois que l’on ne considère pas la relation comme un tout. Rapportées à des positions d’autorité, ces catégories pourraient conduire à l’idée erronée qu’une seule personne définit la nature de la relation, l’autre ne pouvant qu’accepter sa définition. C’est surtout le cas lorsque l’on considère la structure d’autorité de la relation complémentaire comme autocratique, comme si dans la relation démocratique (isocratique) seuls les deux partenaires définissaient ensemble la nature de la relation38.

Dans le cadre théorique de référence que nous avons défini, et compte tenu des variables que nous décrirons en détail ci-dessous, il est possible de donner une définition opérationnelle de la symétrie et de la complémentarité comme la similitude ou la dissimilitude structurales (respectives) des comportements de communication réciproques des membres d’un système dyadique. Ces termes se définissent, en outre, par le fait qu’ils sont simultanément exhaustifs et mutuellement exclusifs ; autrement dit : une interaction ne peut être que symétrique ou complémentaire. Quant à la complémentarité, elle implique l’existence des deux « positions » supérieure et inférieure.

Afin d’établir plus clairement le champ d’application opérationnel de cette définition, on trouvera ici quelques commentaires portant sur les différents niveaux et termes de l’analyse à laquelle ces concepts peuvent se prêter.

Niveaux d’analyse

La communication humaine se déroule simultanément sur plusieurs niveaux différents, suivant plusieurs canaux, qui sont tous véhicules d’information. Ces niveaux sont les suivants : I. audible-linguistique ; II. audible-paralinguistique ; III. non audible-paralinguistique (kinésique) ; et IV. contextuel (11). Lorsque, dans un dialogue, chaque personne communique à tous les niveaux, le champ des messages significatifs est si vaste et si complexe qu’on doit faire un choix pour déterminer le niveau pris pour objet d’étude, afin de ne pas se perdre sous l’avalanche des données. Les cas de symétrie et de complémentarité étudiés dans la littérature semblent analysés sans aucune distinction des niveaux : on se réfère à eux de façon interchangeable ou en les confondant. (Seuls Bateson et Jackson (4) spécifient qu’un niveau qui correspond aux niveaux II et III ci-dessus suffit pour l’observation, lorsque le langage verbal d’une culture est inconnu de l’observateur.) Nous proposons de limiter l’analyse au niveau audible-linguistique. Voici pourquoi. Nous croyons que si ces quatre niveaux diffèrent à bien des égards et peuvent même être simultanément non congruents39, des relations structurales (une isomorphie, peut-être) sont susceptibles d’exister entre eux, autrement dit que la structure du système composé par les éléments de chaque niveau est vraisemblablement fonction des autres niveaux ; nous pensons, par conséquent, que l’étude des modèles relevant d’un niveau est une limitation des données qui se justifie ; enfin, la description et la systématisation des trois autres niveaux ne peuvent qu’être incomplètes, comparées à celles du premier.

Une nouvelle distinction doit être opérée entre les types de messages émis au niveau audible-linguistique. Comme tout message digital, ils fournissent une information référentielle aussi bien qu’une information sur la façon dont les données sont interprétées à la source, autrement dit, non seulement sur ce qui est dit mais encore sur la façon dont c’est dit. Nous choisissons pour notre étude ces deux types d’information, en plaçant tout particulièrement l’accent sur le second, soit sur ce qu’on appelle les caractéristiques structurales (structural characteristics).

Unités d’analyse

L’observation s’est donné les unités suivantes, pour dégager les données permettant l’évaluation de la symétrie et de la complémentarité :

  1. Le message isolé40 ou la « manœuvre », définissant la nature de la relation comme symétrique ou complémentaire (6). Cette unité est particulièrement intéressante lorsqu’on étudie la redéfinition de la relation par le partenaire.

    Il semble pourtant clair que si l’on peut obtenir certaine information à partir d’un message isolé, on ne peut juger de la symétrie ou de la complémentarité sans faire référence aux messages précédents ou suivants (10). Cette unité d’analyse ne constitue donc un élément qu’en apparence, car elle est inséparable, en acte, d’une perspective faisant appel à deux messages :

Il n’existe, à strictement parler, rien qui soit seulement un « comportement » complémentaire. Jeter une brique peut être soit complémentaire soit symétrique. Tout dépend de la façon dont ce comportement se rapporte aux comportements précédents et suivants du partenaire41.

  1. Une seconde objection à ce que l’on qualifie le message isolé de symétrique ou de complémentaire est que de telles évaluations s’appuient en fin de compte sur une motivation ou une intention imputées au locuteur, pour expliquer la façon dont il « essaie de définir » la nature de la relation. Cette information, n’étant pas directement accessible à l’observateur, reste dépendante de ses impressions ou de ses inférences et ne satisfait pas aux critères que nous avons imposés pour le choix des termes de l’analyse.
  2. La transaction, soit la relation entre deux messages contigus, le « lien » entre un message et celui qui le précède aussi bien qu’entre ce même message et le suivant, etc. Dans une suite de répliques entre deux individus A et B, les termes de la transaction seraient Al/Bl, B1/A2, A2/B2, etc. On peut déterminer la symétrie et la complémentarité en s’appuyant sur l’étude de la relation structurale entre les deux messages.

    La symétrie et la complémentarité devant être entendues ici, dans une perspective strictement interactionnelle, comme des positions relatives, la transaction semble être l’unité la plus petite dont puisse se servir l’analyse42.

  3. Les trois messages. On a également avancé l’hypothèse qu’il est nécessaire, pour évaluer la symétrie et la complémentarité, d’étudier la relation existant entre trois messages consécutifs (d’une interaction dyadique). En effet :

Tout élément dans la série est simultanément stimulus, réponse et renforcement. Soit un élément de comportement donné imputable à A, il constitue un stimulus dans la mesure où il est suivi d’un élément imputable à B, et où celui-ci est à son tour suivi d’un autre élément imputable à A. Mais, pour autant qu’un élément de A est pris en sandwich entre deux éléments de B, il constitue une réponse. De même, il est un renforcement dans la mesure où il suit un élément de B. Les échanges continus que nous considérons ici constituent donc une chaîne formée de maillons triadiques qui se chevauchent, et dont chacun est comparable à une série stimulus-réponse-renforcement43.

  1. De fait, on peut décomposer cette unité de trois messages et la réduire à deux transactions consécutives : la perte d’information sera minime ou nulle, pourvu que la recherche porte ensuite sur les modèles des transactions consécutives.
  2. L’interaction dans son ensemble. Enfin la configuration d’ensemble de la relation dyadique, considérée comme un processus d’interaction continu, peut être étudiée comme un tout. Quand Bateson introduisit les termes de symétrie et de complémentarité (2), ces catégories subordonnées décrivaient les deux directions possibles du processus appelé « schismogénèse ». On suppose que ce processus entre en œuvre dès qu’une relation nouvelle est établie, mais qu’il ne joue que très rarement, et par rapport à des changements fondamentaux, dans une relation stable. Nous n’aurons probablement pas l’occasion de l’observer au cours de nos recherches, parce que nous travaillons surtout sur des dyades stables, et que nos observations ont lieu dans une période de temps relativement restreinte. On peut toutefois considérer la structuration d’ensemble du processus d’interaction continu comme l’unité la plus générale et la plus globale pour l’analyse de la symétrie et de la complémentarité.

Ces différentes unités d’analyse doivent s’entendre non comme exclusives mais comme interdépendantes, et doivent être étudiées conjointement. En fait, considérées en tant que formant une série cumulative, les transactions tendent à prendre la forme de modèles durables valant pour la relation dans son ensemble. Plus encore, nous supposons que toute dyade durable peut être décrite comme une combinaison structurée d’interactions symétriques et/ou complémentaires, et nous croyons qu’une typologie finie de l’interaction dyadique peut être établie sur la base de toutes les combinaisons possibles comprenant ces modèles.

Procédures de transcription et d’évaluation

Une fois qu’on a établi le niveau et les unités de l’analyse, l’étape suivante consiste à appliquer la définition à ce champ spécifique au moyen d’une transcription et d’une évaluation (scoring) fondées sur des variables objectivables, et à étudier les modèles qui se dégagent des alternatives logiquement possibles.

L’analyse transactionnelle. Pour les raisons évoquées ci-dessus, la transaction paraît constituer l’unité interactionnelle de base la plus souhaitable, car elle est, comme on a vu, le plus petit élément permettant la transcription des comportements dans leurs rapports mutuels, sans égard aux intentions présumées des participants ou à celles qui leur sont imputables. Le niveau choisi pour l’analyse étant celui de la structuration du contenu (le « comment » plutôt que le « quoi ») des répliques conjointes de toute transaction, les transactions seront transcrites en fonction des éléments semblables ou dissemblables (mais assortis) qu’elles présentent à ce niveau. Plus précisément, le contenu peut revêtir la structure d’une question, d’un énoncé référentiel, d’une injonction ou d’un ordre, d’une négation, d’un accord ou d’un consentement, etc. Ces formes sont les formes générales de l’échange pour toute information spécifique. On voit qu’elles correspondent, plus ou moins, aux formes fondamentales de la grammaire (interrogatif, déclaratif, impératif), à condition d’ajouter certaines catégories métacommunicationnelles (accord et négation). On peut donc négliger ce qui est dit pour schématiser le comment, soit la manière dont un dialogue se déroule selon ces formes. Ainsi :

Al : Qu’en penses-tu ?

B1 : Je pense x…

A2 : Oui, je suis d’accord.

B2 : Je pense en outre x’…

A3 : Maintenant, parlons d’x et d’y.

B3 : Non, parlons de z.

A4 : Oui, je pense que z…

B4 : z est aussi…

(question)

(énoncé référentiel)

(accord)

(énoncé référentiel)

(injonction)

(négation + injonction)

(consentement + référentiel)

(énoncé référentiel)

La transaction est symétrique si le second message est comme le premier ; elle est complémentaire s’il est différent ; le type de message culturellement considéré comme « prévalent » définissant la position supérieure, et le message acceptant ou appelant cette prévalence, la position inférieure. D’après ce schéma, on peut donner des transactions symétrique et complémentaire les exemples généraux suivants :

donner/recevoir des instructions = complémentaire

(donner = position supérieure, recevoir = position inférieure)

interroger/répondre = complémentaire

(interroger = position inférieure, répondre = position supérieure)

affirmer/accorder = complémentaire

(affirmer = position supérieure, accorder = position inférieure)

énoncé référentiel/énoncé référentiel = symétrique

accorder/accorder = symétrique

donner des instructions/répondre par d’autres instructions = symétrique

Notez que ce n’est pas la forme de l’énoncé individuel qui détermine la symétrie ou la complémentarité, mais les deux énoncés pris ensemble. Par exemple, des injonctions qui sont acceptées forment une transaction complémentaire, mais des injonctions auxquelles sont opposées d’autres injonctions forment une transaction symétrique. L’exemple ci-dessus peut se transcrire comme suit :

Al : question

B2 : réponse

complémentaire

B1 : assertion

A2 : accord

complémentaire

A2 : accord

B2 : extension

complémentaire

B2 : assertion

A3 : contre-assertion

symétrique

A3 : injonction

B3 : contre-injonction

symétrique

B3 : injonction

A4 : consentement

complémentaire

A4 : assertion

B4 : assertion

symétrique

La détermination des scores de réplique (speech scores). Une fois qu’on a transcrit la transaction, on peut déterminer après coup des scores de réplique individuels selon que le partenaire était engagé dans une transaction symétrique ou complémentaire (et, dans le cas d’une transaction complémentaire, selon la position44 dans laquelle il se trouvait), ainsi :

Image3

(Autrement dit, dans la transaction complémentaire Al/Bl, B occupait la position supérieure, et dans la transaction complémentaire B1/A2, B occupait la position supérieure ; son score pour la réplique B1 sera donc .)

Comme c’est la seconde réplique qui, comparée à la première, « définit » la transaction, on peut considérer ces scores de réplique comme la définition par chaque membre de sa position interactionnelle, suivie par la redéfinition de cette même réplique par la contribution suivante du partenaire. Dans la réplique B1 de l’exemple ci-dessus, B définissait sa position comme complémentaire supérieure par rapport à la réplique précédente Al ; A quant à lui redéfinit (renforce) la position de B dans B1 comme complémentaire supérieure par rapport à la réplique suivante A2. Il convient encore une fois de noter que les termes « définir » et « redéfinir » ne se réfèrent pas aux motivations ou aux desseins des individus en cause, mais plutôt aux valences mécaniquement assignées à chaque réplique, sur la seule base des comportements relatifs.

Une typologie des dyades

Quand on observe les scores individuels de réplique dans leur série (selon l’ordre consécutif des répliques de la dyade), on s’aperçoit que leur distribution n’est pas due au hasard, mais qu’elle est limitée par certaines possibilités logiques. Quand la transaction est complémentaire, par exemple, tout score de réplique de A se terminant par ne peut être suivi que par un initial dans l’indice de la réplique suivante de B. Il y a là un fait qui réduit les scores de réplique possibles pour B à trois (↙↙, ↙s, ↙↗), chacun de ces scores déterminant à son tour trois possibilités pour la réplique suivante de A. D’autre part, si les scores de réplique d’un individu sont stéréotypés (stereotypic) (ne présentent qu’un type principal), étant donné que ces scores sont fondés sur des positions relatives telles qu’on vient de les décrire, les scores correspondants du partenaire seront stéréotypés eux aussi, puisque les deux séries de scores s’interdéterminent. (La figure 1 résume les possibilités à partir de tout indice de réplique donné, et montre les couples de répliques stéréotypées.)

Cette interdétermination rend possible l’établissement d’une typologie cohérente des dyades présentant un modèle d’interaction stéréotypé, typologie fondée sur la rigidité des positions relatives mutuelles. De tels modèles sont repérables également dans la structuration (patterning) des scores de réplique, de la façon suivante :

I. ss :

A définit sa position comme symétrique et se voit redéfini comme tel par B, et vice versa. La prépondérance de ce type de score indique qu’on peut caractériser la dyade comme symétrie stable.

II. ↗↗ et ↙↙ :

A définit sa position comme et se voit redéfini comme tel par B, lequel définit ainsi sa propre position comme et se voit redéfini comme tel par A. La prépondérance de ce type de score indique qu’on peut caractériser la dyade comme complémentarité stable.

III. ↗↙ :

A définit sa position comme et se voit redéfini comme par B, lequel se définit ainsi lui-même comme , etc. La prépondérance de ce type de score indique que la dyade peut être caractérisée comme concurrence symétrique pour la position supérieure.

IV. ↙↗ :

A définit sa position comme et se voit redéfini comme par B, lequel se définit ainsi lui-même comme , etc. La prépondérance de ce type de score indique qu’on peut caractériser la dyade comme concurrence symétrique pour la position inférieure.

V. ↗s et s↙ :

A définit sa position comme et se voit redéfini comme symétrique par B, lequel définit ainsi sa propre position comme symétrique et se voit redéfini à son tour comme par A, etc. La prépondérance de ce type de score indique qu’on peut caractériser la dyade comme concurrence asymétrique pour la position supérieure et la symétrie.

VI. ↙s et s↗ :

A définit sa position comme et se voit redéfini comme symétrique par B, lequel définit ainsi sa propre position comme symétrique et se voit redéfini à son tour comme par A, etc. La prépondérance de ce type de score souligne qu’on peut caractériser la dyade comme concurrence asymétrique pour la position inférieure et la symétrie.

Le terme « stable », tel que nous l’avons utilisé pour décrire deux des six types déduits, indique que les positions relatives des partenaires répondent au paradigme de la symétrie et de la complémentarité tel qu’il a été décrit, par exemple, par Bateson. « Concurrence » signifie que les positions interactionnelles d’ensemble des partenaires s’écartent de ce paradigme ; cet écart n’implique pas l’instabilité ou la dissolution imminente de la dyade.

Les six catégories que nous venons de décrire s’appliquent à des dyades dont la configuration présente un haut degré de stéréotypie ; il est également possible que certaines dyades ne présentent aucune configuration dominante mais s’avèrent au contraire fluctuantes, et oscillent de l’une à l’autre. Ce type de dyade sera caractérisé comme « fluide »45.

Nous avons donc une typologie finale caractérisant sept types de configuration :

I. Symétrie stable

II. Complémentarité stable

III. Concurrence symétrique pour la position supérieure

IV. Concurrence symétrique pour la position inférieure

V. Concurrence asymétrique pour la position supérieure et la symétrie

VI. Concurrence asymétrique pour la position inférieure et la symétrie

VII. Fluidité

Méthodes d’analyse

À partir de ce protocole de base, plusieurs manipulations des données obtenues paraissent d’elles-mêmes mériter une étude approfondie, sur la base d’un échantillonnage assez vaste.

  1. La sommation des scores de réplique déterminant le type de la dyade pourrait être entreprise au moins de deux manières : soit arithmétiquement, par une sommation simple qui permettrait de déterminer la distribution et, éventuellement, la prépondérance de telles catégories de scores ; soit stochastiquement, par un protocole de calcul permettant d’établir l’occurrence relative des suites de scores logiquement possibles, autrement dit la probabilité selon laquelle, étant donné un score spécifique, le suivant sera cet autre score spécifique. Ainsi pour tout score qui se termine en ↗, le score suivant doit être soit ↙↙, ↙↗ ou ↙s, chacun de ces scores pouvant admettre un certain pourcentage d’occurrences après x ; ce pourcentage peut être rigoureusement interprété, comme la probabilité d’occurrence du score en question après tout x. Si cet x est spécifié et si l’on calcule de nouveau les probabilités, de nouveaux perfectionnements pourront être apportés à la détermination de la structuration.
  2. On peut faire une autre analyse de la structuration diachronique des positions relatives des membres suivant leurs scores de réplique. Une fois qu’on a attribué à chaque réplique consécutive un nombre correspondant à son ordre dans le dialogue total, on peut établir un graphique représentant simultanément les positions relatives des deux partenaires à tout moment donné de l’interaction, comme le montre la figure 2. Cette technique n’est donnée que comme prototype d’une analyse, car seul un échantillonnage assez vaste fournirait des données permettant d’établir les modèles stables qu’on pourrait s’attendre à voir explicités par un tel graphique. Ainsi : 1) stéréotypie/fluidité : les plateaux dans le tracé correspondraient à la stéréotypie du modèle, les ondulations à sa fluidité ; 2) « concordance » des modèles des partenaires : quand des appariements appropriés (suivant la typologie) partagent un plan horizontal commun ; l’identité relative des tracés des partenaires indiquerait leur concordance pour une classe d’interaction symétrique/complémentaire donnée ; 3) changements de temps ou de sujet : un tableau de ce type fournirait également une excellente illustration de tous les changements progressifs venant de l’établissement d’un modèle d’interaction ou de l’intervention d’un changement dans la situation interactionnelle ; 4) relations entre la structure interactionnelle et le contenu : quand un changement (adoption d’un modèle donné ou déviation par rapport à lui) apparaît dans les positions relatives sur le graphique de l’interaction, on peut faire l’étude des répliques immédiatement précédentes, et observer la corrélation entre ces deux niveaux d’analyse dans de nombreuses occurrences différentes. En général, des analyses de ce type, de même que la méthode stochastique, sembleraient donner accès à une information du type stimulus-réponse-renforcement décrite selon l’unité d’analyse des trois messages consécutifs, information qui pouvait être perdue si l’on choisissait l’unité inférieure, la transaction.
  3. D’autres variables transactionnelles, telles que le débit de la parole (mécanismes de la succession des proférations) et certaines relations formelles entre les contenus des répliques consécutives, ont été élaborées au cours de la recherche. Bien que leur description détaillée n’entre pas dans le cadre du présent article, ces variables transactionnelles et d’autres encore pourraient être combinées avec la variable symétrique/complémentaire de base, afin d’apporter de nouveaux perfectionnements à la typologie générale.

Suggestions pour la recherche

Étant donné le cadre théorique de référence et l’instrument spécifique présentés dans cette étude, les directions suivantes se présentent d’elles-mêmes aux chercheurs :

  1. Analyse et application massives – pour tester l’instrument et le schème typologique mis au point pour la famille –, prenant pour objets a) des situations interactionnelles dirigées, différentes ; b) des types de couples différents (par l’âge, la psychopathologie46, la culture) ; c) d’autres types de dyades (relations internationales, fratrie, relations industrielles, etc.).
  2. Mesure du changement : a) avant, pendant et après la thérapie ; b) d’un changement spontané et durable, comme par exemple dans un couple envisagé depuis le début de la relation conjugale.
  3. Inclusion d’une tierce personne à la présente analyse des dyades, avec étude concomitante des coalitions.

Récapitulatif

Après avoir passé en revue les concepts de symétrie et de complémentarité interactionnelles, on a proposé une délimitation de l’unité et du niveau de communication auxquels ces concepts peuvent être référés en vue de formaliser leur application à des données spécifiques. On a présenté une typologie des modèles familiaux caractéristiques fondée sur ces dimensions, et certaines directions ont été proposées pour la recherche.

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Le graphique donne les trois scores de réplique possibles pour B après un indice de réplique de A donné. Les réponses stéréotypiques sont représentées par les cases hachurées.

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Mari (ligne pointillée) et femme (ligne continue) discutent au sujet du dicton : « Pierre qui roule n’amasse pas mousse ».

Bibliographie

(1) Bateson, G., « Information and codification : a philosophical approach », in Ruesch, J. et Bateson, G., Communication : The Social Matrix of Psychiatry, New York, W. W. Norton, 1951, p. 168-211.

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(10) Jackson, D. D., Riskin, J. et Satir, V., « A method of analysis of a family interview », Arch. Gen. Psychiat., 5, 1961, p. 321-339.

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