Caractéristiques des non-professionnels recrutés comme thérapeutes sur le tas*

Loren R. Mosher Ann Reifman et Alma Menn

Devant l’accroissement de la demande, il est nécessaire d’accorder une attention accrue au problème complexe de la formation d’un personnel assez nombreux pour répondre aux besoins. Le lecteur est probablement au courant des tendances récentes qui favorisent l’emploi de ce qu’on appelle les paraprofessionnelsautrement dit de personnes ayant reçu une formation spécifique dans certains domaines clefs nécessaires pour les professions soignantespar opposition à la méthode traditionnelle, qui est axée sur une formation beaucoup plus générale, couvrant en puissance non seulement tous les domaines d’activité possibles mais encore un grand nombre de savoirs qui ne sont guère susceptibles de déboucher sur une application directe. L’article suivant de Mosher, Reifman et Menn décrit l’expérience des auteurs dans la formation de jeunes non professionnels, relativement inexpérimentésformation qui visait à leur permettre d’aider des schizophrènes à vivre jusqu’au bout l’expérience psychotique. Les deux établissements de soins, Soteria House (ouvert en 1971) et Emanon House (qui fonctionne depuis 1974), reprennent certaines des idées mises en œuvre au célèbre Kingsley Hall de Londres, tout en essayant d’éviter les complications auxquelles Laing et ses collègues se trouvèrent confrontés en ce domaine où ils firent œuvre de pionniers.

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La solution d’un problème est souvent étroitement liée à la manière dont ce problème est défini. D’après la légende, Alexandre le Grand trancha le nœud gordien d’un coup d’épée, définissant ainsi le problème comme étant non celui de dénouer la corde mais de séparer le char et son attelage. Cette légende fournit un parallèle au problème actuel de la schizophrénie. La manière dont le nœud de la schizophrénie doit être défait est relative à la façon dont le problème est défini : le choix du type de traitement à donner et celui des individus les mieux qualifiés pour le mettre en œuvre sont en grande partie déterminés par les théories et les définitions que l’on choisit pour expliquer cette « maladie ».

Depuis l’époque de Kraepelin, la schizophrénie est considérée comme une maladie et elle est, en tant que telle, du ressort de la médecine. La plupart des individus diagnostiqués schizophrènes continuent, jusqu’à ce jour, d’être traités dans les hôpitaux, de prendre des médicaments et de se faire soigner par des médecins et des infirmières – bien qu’aucune lésion organique spécifique n’ait été isolée chez eux et que les médicaments, même s’ils peuvent être utiles, n’aient aucune valeur curative.

La schizophrénie reste pour nous l’un des problèmes de santé mentale les plus difficiles à résoudre. Sa gravité se reflète dans l’importance des perturbations du fonctionnement psychosocial attestées chez la majorité des schizophrènes sortis de l’hôpital, dans leurs taux élevés de réadmission (près de 50 % dans les deux années qui suivent la sortie) et dans l’importance relative du nombre des malades actuellement hospitalisés (plus de deux cent mille) (1). Ces chiffres révèlent les imperfections du traitement actuel des schizophrènes et constituent une puissante justification des recherches visant à trouver de nouveaux concepts pour la cure.

Partant de l’idée qu’une approche nouvelle était nécessaire en ce domaine, nous avons essayé de redéfinir le problème en considérant l’épisode psychotique comme une crise du développement, recelant un potentiel de croissance positive, plutôt que comme la première manifestation d’une maladie qui doit fatalement conduire à une détérioration lente et inévitable.

Nous ne suivrons donc pas, dans le cadre du programme combiné de recherche et de soins que nous décrivons ici, les principes directeurs du modèle médical traditionnel. Les établissements de soins préexistants étant souvent peu propices au changement, nous avons réalisé ce projet dans le cadre d’une maison d’habitation de la communauté locale. Nous nous sommes inspirés sous bien des rapports du Kingsley Hall de Londres, créé par la Philadelphia Association, un groupe de thérapeutes au nombre desquels figuraient Ronald Laing et David Cooper. Nous avons donc quitté le cadre de l’hôpital pour replacer le problème de la schizophrénie dans le contexte de la communauté, de même que nous avons ôté la charge de le résoudre aux médecins pour la confier à des paraprofessionnels ayant reçu une formation spécifique.

Pour décrire cette approche de façon plus complète, nous centrerons surtout cet exposé sur les caractéristiques du personnel soignant et sur les types de relation thérapeutique qu’ils établissent avec les individus psychotiques.

Ce projet fut inauguré en mai 1971. Il s’agit d’une étude comparative portant sur deux groupes de schizophrènes (célibataires, âgés de quinze à trente ans), dont l’internement a été proposé à la suite de leur première crise. Ces patients seront placés sous surveillance pendant les deux ans qui suivront leur sortie. Les patients du groupe expérimental et du groupe de contrôle nous ont été adressés par l’intermédiaire d’un important service de placement (six cents nouveaux patients par mois) qui fait partie d’un établissement de soins local (mental health center). Les patients répondant à nos critères de recherche ont donc été orientés, dans la mesure des places disponibles, vers le groupe expérimental ou vers le groupe de contrôle.

Les patients du groupe de contrôle sont admis au mental health center local et reçoivent le traitement ordinaire (médicaments compris). Les patients du groupe expérimental sont soignés (d’ordinaire sans médicaments) dans une confortable maison de seize pièces située dans la baie de San Francisco. Son nom, Soteria House, vient du mot grec qui signifie délivrance. On peut y loger six patients et quatre soignants à la fois.

On prend alors toute une batterie de mesures pour étudier les patients des deux groupes sous plusieurs aspects : données psychiatriques du diagnostic, nature des premières attaques, présence de troubles paranoïaques et symptomatologie, appréciations du personnel soignant sur le comportement du malade et son évolution, perception par la famille des caractéristiques de sa personnalité et de son comportement, opinion personnelle du malade sur ses possibilités propres dans des domaines tels que ceux des relations sociales et de travail, attitude du malade par rapport à la maladie. Les patients seront suivis à six mois d’intervalle, pendant les deux années suivant leur sortie, compte tenu des appréciations portées par les familles et par les psychiatres, ainsi que de leurs appréciations personnelles. Les changements réfléchis dans les résultats obtenus avec le temps seront mesurés par une analyse de variance et de covariance. Un exposé plus complet au sujet de ce projet de recherche a fait ultérieurement l’objet d’une publication (2).

Théorie de la schizophrénie

Le point central et crucial de notre mode de traitement réside dans notre conception de la schizophrénie et des individus que nous avons choisis pour thérapeutes. À Soteria House, la réaction schizophrène est considérée comme une altération de la conscience chez un individu faisant l’épreuve d’une crise majeure, vitale. Cette altération de la conscience entraîne une fragmentation de la personnalité et la perte du sentiment de l’identité personnelle (sense of self). Les différentes expériences se confondent, les mondes intérieur et extérieur deviennent difficiles à distinguer et certaines sensations sont éprouvées qui ressemblent aux états mystiques.

La plupart des cliniciens s’accorderaient à penser que la psychose évolue suivant un processus de fragmentation-désintégration. Cependant, à Soteria House, on place l’accent sur les chances exceptionnelles de réintégration et de croissance qui sont offertes par l’expérience psychotique elle-même. Notre personnel soignant guide le patient jusqu’au décours de l’état second qu’il expérimente, plutôt que de réprimer celui-ci, afin de l’aider à sortir de cette crise cruciale avec une personnalité plus solide et mieux intégrée et la capacité de mener une vie que lui-même pourra considérer comme réussie.

Une telle conception de la schizophrénie implique un certain nombre d’attitudes thérapeutiques. Les membres du personnel soignant de Soteria House considèrent toutes les manifestations de l’expérience psychotique comme réelles. L’irrationnel, la terreur et les expériences mystiques sont considérés comme les pôles extrêmes de l’expérience humaine et ne sont pas dévalorisés. Les expériences personnelles du psychotique ont trop souvent été dénigrées par sa famille et ses camarades, fait qui paraît déterminant dans le développement de la folie. Nous pensons non seulement que le processus de fragmentation et de régression possède une valeur positive mais encore qu’il peut être nécessaire pour la croissance psychologique. Nous répétons à notre personnel soignant que son rôle thérapeutique est analogue à celui d’un guide dans les voyages entrepris sous l’effet du LSD.

Nous pensons que des personnes relativement inexpérimentées, sans problèmes psychologiques, peuvent travailler dans ce cadre théorique de référence plus facilement que des personnes ayant reçu une formation poussée, dans la mesure même où les premières n’ont appris aucune théorie de la schizophrénie, qu’elle soit psychodynamique ou organiciste ou qu’elle combine ces deux orientations. Elles sont mieux préparées à rester fidèles à elles-mêmes, à se fier à leurs propres réactions viscérales, à adopter une disposition d’esprit phénoménologique et à se comporter comme des « personnes » dans leurs rapports avec l’individu psychotique.

Les professionnels de la santé mentale, qui ont reçu une formation poussée, tendent à perdre cette disponibilité et à réagir d’une manière plus intellectuelle, plus théorique et plus artificielle qui peut aboutir à invalider l’expérience du patient. Ils ont également tendance à se servir de leurs connaissances théoriques à des fins défensives lorsqu’ils se trouvent confrontés, dans un cadre non structuré, au comportement de grands psychotiques, par lesquels ils peuvent se sentir menacés. Ce modèle de comportement-réponse n’est pas à la portée de nos thérapeutes non professionnels, moins sophistiqués.

La sélection du personnel

Le directeur de ce projet avait d’abord travaillé sur un groupe témoin dans un hôpital public local pour confronter à la pratique certaines conceptions de la psychose, considérée comme une expérience potentiellement positive et formatrice pour le développement. Un certain nombre d’experts psychiatriques et de volontaires participant à ce projet manifestèrent le désir de travailler dans un cadre communautaire. Notre projet bénéficia par ailleurs d’une certaine publicité, « de bouche à oreille ». Quand donc nous annonçâmes notre intention de recruter du personnel pour effectuer un travail intensif sur des psychotiques aigus, sans chimiothérapie, vingt candidats se présentèrent pour quatre postes à temps complet.

La sélection finale fut un processus complexe. On demanda aux candidats de travailler en tandem sur le groupe expérimental, en compagnie d’un praticien expérimenté. On discuta ensuite de la manière dont ils s’en étaient sortis, en essayant d’estimer leur capacité à s’accorder à l’« espace » vécu du psychotique ainsi qu’à lui manifester constamment leur présence d’une façon qui le rassure, sans empiéter sur lui ni l’accabler sous leurs propres exigences ou lui « imposer leur truc ».

On sélectionna six candidats parmi les quinze qui restèrent – deux pour des postes à temps complet et quatre pour des postes à mi-temps. La sélection fut établie de façon équilibrée, en fonction de l’aptitude des candidats à travailler avec des psychotiques aigus, mais aussi en fonction de l’expérience, du sexe, de l’âge et des compétences. C’est ainsi qu’un homme et une femme furent choisis à cause de leur stabilité affective et relationnelle, mais aussi parce qu’ils étaient d’excellents artisans. Deux, parmi les six candidats choisis, avaient déjà travaillé comme experts psychiatriques ; un autre avait collaboré à un programme de réadaptation psychiatrique ; un autre, enfin, avait suivi un cours d’un an en psychiatrie communautaire.

Notre projet, mettant en question un certain nombre de pratiques traditionnelles dans le domaine de la santé mentale, représente en puissance une menace pour l’ordre établi. Nous avons donc jugé plus sage de ne pas recruter notre personnel parmi des personnes manifestant avec trop d’éclat des opinions politiques contestataires, qui pourraient entrer en conflit ouvert avec l’ordre établi. Les membres de notre personnel soignant ne sont pas conservateurs. Disons plutôt qu’ils sont, par la force des choses, apolitiques. Le travail qu’ils font est prédominant dans leur vie. Il est possible qu’ils aient certaines opinions tranchées sur divers aspects de l’ordre existant, mais ils ne peuvent pas consacrer de grandes quantités de temps et d’énergie à mener une action en fonction de ces opinions.

Nous pensons que le personnel ne peut être qu’apolitique pour deux raisons. Tout d’abord, le travail à Soteria House est si épuisant qu’il faudrait être exceptionnel pour pouvoir à la fois travailler avec les psychotiques et militer activement contre l’ordre établi. Deuxièmement, étant donné que nous sommes implantés dans une communauté locale, il nous est impossible de nous séparer de l’ordre existant, nous devons composer avec lui quotidiennement. Si notre personnel entrait dans un rôle contestataire, la communauté locale aurait vite fait de nous rendre la tâche impossible. Nous avons pensé que nous aurions déjà des problèmes assez difficiles avec nos voisins sans provoquer des conflits superflus. Cette décision semble sage si l’on considère que nos rapports avec la communauté ont été, depuis lors, relativement simples.

Formation sur le tas

Les six premiers mois d’existence de Soteria House servirent de stage de formation pour les soignants. Mais ce fut une formation sans cérémonie, sans cours ex cathedra ni conseils de lecture. Les plus novices parmi les membres du personnel soignant travaillèrent avec ceux qui avaient l’expérience des soins à donner aux psychotiques. Pendant et après chaque séance de thérapie, les soignants discutèrent de leurs sentiments et de leurs réactions entre eux, avec le directeur du projet ou avec un psychiatre consultant. (À Soteria une séance thérapeutique peut avoir n’importe quelle durée, entre dix minutes et trois semaines, notre expérience nous ayant appris que la psychose ne se laissait pas aisément découper en tranches de cinquante minutes.) Ils sondèrent ensemble tous les sentiments éprouvés – doutes, incertitudes, espoirs et craintes, intuitions relatives aux techniques : à celles qui sont utiles ou à celles qui sont compromettantes ou trop machinales.

Nous utilisons donc pour la formation un modèle d’apprentissage assez traditionnel. Au cours des séances et des discussions, nous centrons principalement l’attention sur la nécessité d’« être avec » la personne psychotique, et non de « lui faire » ceci ou cela. Nous plaçons l’accent sur les aptitudes à tolérer, à soutenir et à s’impliquer très nettement avec le patient, sans pour autant se laisser dominer par la peur. Bien que nos thérapeutes non professionnels ne disposent pas des mêmes mécanismes de rationalisation que les personnes ayant reçu une formation plus poussée, ils restent éventuellement susceptibles de chercher à manipuler les patients, à les maintenir à distance ou à les cataloguer, voire à se montrer trop exigeants dans les situations difficiles. Les sentiments qui semblent conduire les soignants à passer du « être avec » au « lui faire » sont étudiés en détail.

Nous donnerons un court exemple d’une expérience, parmi les premières, qui montre la manière dont la formation est conduite ainsi que le rôle de notre psychiatre consultant. Depuis son admission, Paul, un nouveau patient, dont le dossier est chargé (crises violentes), n’avait jusqu’alors fait que traîner gentiment derrière Stan, l’un des membres du personnel soignant, l’aidant occasionnellement à s’occuper du ménage ou à faire les commissions. Le troisième jour, Paul devint excessivement paisible pendant le déjeuner, puis il se mit à pleurer doucement et se retira dans son lit. Au bout d’une demi-heure Stan voulut faire quelque chose, sans pour autant trop savoir quoi. Il téléphona donc au psychiatre consultant et lui décrivit ce qui se passait. Le psychiatre lui demanda ce qu’il voulait faire. Stan dit qu’il voulait aller dans la chambre de Paul. Le psychiatre l’y encouragea et lui promit de venir bientôt l’aider.

Une heure plus tard, quand le psychiatre arriva, Stan était en pleine séance avec Paul. Le psychiatre prévint Stan de son arrivée, mais il demeura dans une autre pièce. Il était clair que Stan n’avait plus besoin d’aide. Il resta avec Paul pendant tout l’après-midi et jusque tard dans la soirée. Le lendemain Stan parla en détail avec le psychiatre de ce qui s’était passé. Puis il le rapporta devant toute l’équipe soignante. Cette séance avait permis une sorte de percée – c’était la première fois que Paul avait pu exprimer devant quelqu’un certaines de ses pensées persécutrices.

En ne répondant pas immédiatement à son appel, le psychiatre avait montré qu’il pensait que Stan était capable tant de comprendre Paul que d’assumer toutes manifestations extrêmes d’hostilité que celui-ci pouvait exprimer. Stan en sortit avec plus de confiance en soi et avec l’impression de pouvoir compter sur le psychiatre dans les moments d’incertitude.

Caractéristiques personnelles de l’équipe soignante

Nous avons rassemblé des données concernant les dix membres du personnel soignant employés entre mai 1971 et juin 1972. (Deux parmi les six premiers démissionnèrent au bout de six mois parce qu’ils trouvaient le travail trop épuisant et le salaire trop bas. Ils furent remplacés par des travailleurs à temps complet. Le dixième membre du personnel étudié était le directeur du projet.) Le personnel comportait cinq hommes et cinq femmes âgés de vingt et un à quarante ans, la moyenne d’âge se situant à 27,6 ans. Sept membres étaient célibataires, deux mariés, un divorcé. Tous ont été jugés supérieurs d’après le test de vocabulaire du Wechsler Adult Intelligence Scale. Ils avaient fait entre onze et dix-huit ans d’études, la moyenne étant de 14,6 ans, et provenaient en majeure partie des classes sociales moyennes et moyennes-inférieures d’après les échelles de Hollingshead (établies selon la profession du père). Leur expérience précédente dans le domaine de la santé mentale allait de zéro à huit ans, la moyenne étant de trois ans et demi.

Une enquête en profondeur fut en outre effectuée sur leurs antécédents (rédaction de mémoires autobiographiques, questionnaire socio-historique et conversations personnelles). Nous pouvons, à partir des informations recueillies, présenter une description de notre personnel sous différents aspects.

Les gens qui choisissent de travailler à Soteria sont de ceux qui ne veulent ni choisir un emploi de routine ni tout laisser tomber pour jouer les hippies. Ils sont jeunes et brillants ; la plupart d’entre eux ont fait des études supérieures mais peu ont reçu une formation théorique en psychologie. Ils peuvent être caractérisés comme ayant vécu l’équivalent d’une très longue vie en l’espace de relativement peu d’années et comme des individus solides mais tolérants, travailleurs, énergiques et bien intégrés.

Leur solidité et leur bonne intégration nous ont surpris, car nous nous attendions à ce que davantage d’entre eux aient vécu des crises d’ordre psychotique. Aucune des crises qu’ils ont vécues n’a donné lieu à la constitution d’un dossier psychiatrique ni à des soins. Nous nous attendions également à ce que nombre d’entre eux aient fait l’expérience intensive des hallucinogènes, mais le cas ne s’est pas présenté. Tout comme la plupart des jeunes Californiens, ils ont essayé diverses drogues, mais aucun d’eux n’en a fait un style de vie. Ils ne font à l’ordinaire qu’une consommation minimale de produits toxiques, quels qu’ils soient.

En cherchant les raisons de ces deux données, en fait inattendues, nous avons découvert un modèle très intéressant : toutes leurs familles d’origine, à l’exception d’une seule, étaient des familles à problèmes, certaines comprenant un père alcoolique ou une mère psychotique. À la lecture des mémoires autobiographiques rédigés par les membres de notre personnel soignant, des psychiatres prédiraient fort probablement de graves problèmes psychologiques à la plupart d’entre eux. Les membres de notre personnel semblent cependant être des exemples d’enfants invulnérables élevés dans des circonstances difficiles.

En essayant de discerner les raisons de leur invulnérabilité, nous avons découvert qu’ils n’avaient pas été autant impliqués dans les problèmes psychopathologiques de leurs parents qu’un autre membre de leur fratrie, généralement plus âgé. (De façon significative, aucun des membres de notre personnel n’est fils ou fille aîné(e), ni fils ou fille unique.) Bien que sur ce point nos données soient incomplètes, il semble que les frères et sœurs de plusieurs d’entre les membres de notre personnel soient atteints de graves troubles psychologiques.

Il est intéressant de remarquer que le rôle le plus souvent joué par les membres de notre personnel dans leurs familles à problèmes était celui d’une sorte de tuteur ou de substitut des parents à la maison, rôle tenu avec une certaine neutralité. Ceci pourrait avoir un rapport avec le fait qu’ils aient choisi de travailler à Soteria – Henry a signalé l’existence d’un même modèle de vie familiale pour les soignants (3), Burton pour les psychothérapeutes (4). Stone a remarqué l’existence d’un phénomène semblable dans le cas de thérapeutes qui obtenaient des succès inattendus avec des patients schizophrènes (5).

Données psychotechniques

Bien que nous nous soyons jusqu’à présent contentés de placer l’accent sur des descriptions relativement simples de notre personnel et de ses relations avec les patients, nous avons également rassemblé des données plus complexes en les soumettant aux échelles de mesure suivantes : L’Échelle A/B du thérapeute (6), le Questionnaire psychologique de Californie (CPI) (7), l’Indicateur typologique de Myers-Briggs (8), le Questionnaire de tolérance à l’expérience de As (9), le FIRO-B (10), le Test de préférence de figure de Welsh-Barron (11), et la partie verbale de l’Échelle d’intelligence adulte de Wechsler. Les membres de notre personnel passent des tests au moment de l’embauche, puis tous les trois mois, puis au moment de leur départ. Ces échelles de mesures ont été choisies dans le but d’établir une corrélation entre les caractéristiques de notre personnel et celles des praticiens soignant les schizophrènes, d’étudier les changements survenus dans notre personnel avec le temps et d’aider les autres à sélectionner les candidats à des emplois semblables, dans d’autres cadres de soins.

L’utilité et la généralisation de ces données sont limitées par la taille restreinte de notre échantillonnage et l’absence de données semblables sur un groupe qui serve de comparaison. (Nous rassemblons actuellement des données similaires sur notre propre groupe de contrôle et sur un groupe expérimental d’un hôpital universitaire.) Dans le cadre de cet exposé, nous nous limiterons pour l’essentiel aux profils descriptifs (dont nous omettrons le CPI, notre analyse de données étant incomplète) et à certains résultats négatifs.

L’échelle A/B du thérapeute

Depuis les travaux de Whitehorn et de Betz établissant son utilité pour différencier les bons thérapeutes de la schizophrénie des mauvais, cette échelle a fait l’objet d’études nombreuses et contradictoires (12). Nous l’avons incluse dans notre projet de recherche parce qu’elle est d’emploi très répandu pour caractériser les thérapeutes. D’après le questionnaire en vingt-trois points de Whitehorn et Betz, notre personnel obtient une moyenne de 11,1 (écart standard, 1,52) avec une distribution de 9 à 13. Les données n’étant pas réparties de façon bimodale, nous n’avons pas distribué nos thérapeutes selon les catégories A et B. Nous ne pouvons, en outre, établir une corrélation entre ces chiffres et les résultats obtenus, ni comparer notre personnel à d’autres groupes.

Nous avons eu tant de difficultés à nous servir de cette échelle que nous formulons de sérieuses réserves sur son utilité, dans les circonstances présentes à tout le moins. Tout d’abord, le questionnaire n’est probablement pas approprié aux femmes, étant donné qu’il est fondé sur le test des vocations masculines de Strong. Deuxièmement, ce test est utilisé dans divers travaux sous quatre ou cinq versions différentes, ce qui rend difficile la comparaison des résultats. Troisièmement, les catégories A/B sont déterminées différemment par les différents chercheurs, ce qui rend également les comparaisons difficiles.

Le questionnaire de tolérance à l’expérience de As

Ce protocole de mesure a été mis au point pour établir une corrélation entre les expériences subjectives et la plus ou moins grande facilité à être hypnotisé. Il vise à évaluer la mesure dans laquelle un sujet peut témoigner d’avoir éprouvé des états seconds et tous états de conscience théoriquement apparentés à la perméabilité à l’hypnose. Nous avons utilisé ce test dans le but d’établir dans quelle mesure notre personnel avait éprouvé des états de conscience apparentés à ceux qu’ils rencontreraient chez nos patients. (Qu’on pense par exemple aux deux sous-échelles : « état second – perte du sens de l’orientation dans la réalité » et « tolérance aux incompatibilités logiques ».)

Notre personnel a obtenu des résultats très élevés dans l’ensemble pour ce protocole de mesures (moyenne : 37,9 ; écart standard : 0,63). Cinq pour cent seulement des étudiants de l’enseignement supérieur étudiés par As ont obtenu des résultats moyens plus élevés. Il est intéressant qu’en dépit des résultats élevés obtenus pour huit des sous-échelles, notre personnel ait réalisé des scores nettement plus faibles (relativement aux résultats obtenus pour les autres sous-échelles) en ce qui concerne la sous-échelle : « inclination à perdre le contrôle de soi ». Ce résultat concorde avec la description que nous en avions donnée (« tolérants mais solides »). En d’autres termes, ils ont gardé un certain contrôle jusque dans leurs expériences les plus extrêmes ou dans des états de dissociation. Ces données font également penser aux personnes créatives, dont de nombreuses descriptions soulignent l’aptitude à expérimenter des états de conscience inhabituels – au niveau par exemple du processus primaire – sans pour autant perdre le contrôle de ces états.

Le test de préférence de figure de Welsh-Barron (questionnaire RA)

Ce test en quatre-vingt-six points était à l’origine conçu pour mesurer l’aptitude artistique ou la créativité. Un score élevé dénote une préférence pour les figures complexes, fait dont on a établi la corrélation avec l’aptitude artistique. Le score moyen réalisé par notre personnel (36) est proche du score moyen des artistes (40). Ces mesures, si on les considère conjointement avec l’histoire des membres de notre personnel et avec les données fournies par As, indiquent qu’ils partagent un certain nombre de caractéristiques communes aux personnes créatrices.

L’indicateur typologique de Myers-Briggs

Cette échelle de mesure était d’abord conçue pour déterminer certaines caractéristiques personnelles telles qu’elles se réfléchissent dans une série de quatre oppositions préférentielles fondamentales : extraversion ou introversion, sensation ou intuition, pensée ou sentiment et jugement ou perception.

Les membres de notre personnel se répartissent de façon égale en ce qui concerne l’extraversion et l’introversion. Quant aux trois autres variables, elles font très nettement apparaître pour les dix personnes concernées un modèle de comportement montrant qu’elles se fient, dans leurs rapports avec le monde extérieur, à leur intuition (perception indirecte par le biais de l’inconscient), à leur sentiment (elles opposent les choses auxquelles elles accordent une valeur et celles auxquelles elles n’en accordent pas, plutôt qu’impersonnellement le vrai et le faux), et enfin à un processus tant intuitif que perceptif. Ce modèle traduit la préférence qu’elles accordent à l’intuition et l’efficacité avec laquelle elles se servent de celle-ci pour percevoir ce qui est possible, former des jugements et s’adapter à l’environnement. Ces qualités semblent particulièrement appropriées aux tâches qui leur incombent.

FIRO-B

L’échelle des comportements du Fundamental interpersonal Relations Orientation Test de Schutz, permet de mesurer trois dimensions fondamentales des relations interpersonnelles : appartenance, autorité et affection. Chacune de ces dimensions est évaluée sur une échelle graduée de 0 à 9 en fonction du comportement exprimé ou manifeste et du comportement voulu.

Notre personnel obtint un score faible pour l’appartenance exprimée et voulue, un score faible pour l’autorité exprimée et moyen pour l’autorité voulue, et enfin un score moyen pour l’affection exprimée et voulue. En ce qui concerne tant l’autorité que l’affection, notre personnel voulait davantage qu’il n’exprimait, ce qui traduit une nature quelque peu rebelle. Les résultats obtenus sont par ailleurs si moyens (de 2,7 à 5,1) que toute interprétation serait hasardeuse. L’absence de tous résultats extrêmes est frappante. La grandeur moyenne des écarts (de 1,8 à 2,9) montre clairement l’hétérogénéité des résultats obtenus pour ces variables. Cette hétérogénéité peut résulter de notre procédé de sélection ; elle peut être nécessaire dans le cas où un nombre de personnes relativement restreint doit entretenir des relations avec une grande diversité d’individus psychotiques.

Afin d’étudier les changements survenus avec le temps parmi les membres de notre personnel, nous leur avons fait passer notre batterie de tests tous les trois mois. Nous nous attendions à constater des changements significatifs, étant donné tant l’intensité de leurs expériences que leur inexpérience relative des individus psychotiques ; or, d’après ces mesures, nous n’avons pu observer aucun changement de cet ordre au bout d’un an.

Quand nous interrogeâmes sept membres du personnel afin de savoir s’ils avaient l’impression d’avoir changé à la suite de leur expérience à Soteria, tous, à l’exception d’un seul, répondirent qu’ils avaient éprouvé des changements importants. Ils firent état d’une conscience accrue de leur identité personnelle (qui ils étaient et ce qu’ils étaient) y compris de leurs limites, d’une plus grande tolérance et d’une meilleure acceptation tant d’eux-mêmes que des autres et d’une plus grande confiance en eux-mêmes. Il semble que les tests ne rendent pas compte des aspects en cause dans les changements rapportés par notre personnel. Il est possible que l’échelle A/B du thérapeute et les échelles d’As, de Welsh-Barron et de Myers-Briggs visent les traits de caractère relativement stables et durables – ceux que nous désignions en disant des membres du personnel qu’ils sont solides ou qu’ils ont un moi fort – ou bien que les entretiens aient simplement échoué à mettre en évidence des domaines inaccessibles au changement. C’est la première hypothèse qui nous paraît actuellement la plus vraisemblable.

Notre personnel semble partager certaines caractéristiques essentielles communes à deux groupes : les artistes (les personnalités créatives) et les psychothérapeutes de schizophrènes. L’analogie avec les artistes est avant tout fondée sur les résultats élevés obtenus sur la base du test de préférence de figure et du questionnaire d’expérience d’As ainsi que sur la remarquable netteté du Myers-Briggs concernant l’intuition, le sentiment et la perception. Le rapprochement avec les thérapeutes se fonde sur les descriptions données par les membres du personnel sur leurs familles d’origine : tous ont connu des situations difficiles et semblent avoir acquis à l’occasion une certaine force de caractère et l’habitude de s’occuper des autres. L’analogie ne doit pas être poussée trop loin tant que nous n’aurons pas rassemblé davantage de données comparatives sur les personnels d’autres établissements. En outre, les données anecdotiques et rétrospectives concernant l’histoire familiale posent des problèmes bien connus. Nous pensons néanmoins que les divers points communs relevés entre notre personnel et les deux autres groupes sont assez suggestifs pour justifier une étude empirique plus approfondie.

Bibliographie

(1) Mosher, L. R. et Feinsilver, D. B., Spécial Report : Schizophrenia, Rockville, Maryland, National Institute of Mental Health, 1971.

(2) Mosher, L. R., « A research design for evaluating a psychosocial treatment of schizophrenia », Hospital and a Community Psychiatry, 1972, 23, p. 229-234.

(3) Henry, W. E., « Some observations on the lives of healers », Human Development, 1966, 9, p. 47-56.

(4) Burton, A., « The adoration of the patient and its disillusionment », American Journal of Psychoanalysis, 1969, 29, p. 194-204.

(5) Stone, M. H., « Therapists’personalities and unexpected success with schizophrenic patients », American Journal of Psychotherapy, 1971, 25, p. 543-552.

(6) Whitehorn, J. C. et Betz, B. J., « A study of psychotherapeutic relationships between physicians and schizophrenic patients », American Journal of Psychiatry, 1954, 111, p. 321-331.

(7) Gough, H. G., California Psychological Inventory, Palo Alto, Californie, Consulting Psychologists Press, 1956.

(8) Myers, B., Manual : The Myers-Briggs Type Indicator, Princeton, New Jersey, Educational Testing Service, 1962.

(9) As, A., O’Hara, J. W. et Munger, P., « The measurement of subjective expériences presumably related to hypnotic susceptibility », Scandinavian Journal of Psychology, 1962, vol. 3, n°61, p. 47-64.

(10) Schutz, W. C., FIRO Scales Manual, Palo Alto, Californie, Consulting Psychologists Press, 1967.

(11) Welsh, G. S., Welsh Figure Preference Test : Preliminary Manual, Palo Alto, Californie, Consulting Psychologists Press, 1959.

(12) Razin, A. M., « A-B variables in psychotherapy : a critical review », Psychological Bulletin, 1971, 75, p. 1-21.