Introduction

Dans sa préface aux deux volumes du recueil des articles écrits par les membres du Mental Research Institute1, le Dr Jackson, fondateur et premier directeur de notre institut, déclarait : « Les articles inclus dans ces volumes s’étalent sur une période de temps considérable et portent sur quantité de mises au point essentielles ainsi que sur des niveaux de généralité différents, mais ils possèdent cependant une unité, malgré leur diversité manifeste. »

Cette appréciation vaut aussi bien pour le présent volume qui fournit un échantillon représentatif de neuf livres (et de leurs quatorze éditions étrangères) et de plus de cent trente articles publiés par les membres et les correspondants du MRI de 1965 à 1974. Ils semblent à première vue manquer de cohésion thématique. Cependant, bien qu’aucun dénominateur commun ne s’impose avec évidence, il existe une base commune d’un ordre plus général et plus profond – laquelle se rapporte davantage à l’essence qu’aux détails de notre entreprise. Pour plus de clarté, à l’intention surtout des lecteurs peu familiarisés avec les travaux du MRI, quelques remarques préliminaires s’imposent :

Le MRI fut fondé en novembre 1958, à une époque où la thérapie familiale en était encore à ses débuts. Notre institut était un des rares établissements où ce nouveau type de traitement – qu’on appelait « psychothérapie menée conjointement avec les familles » – était mis à l’étude, enseigné et pratiqué. Comme son nom l’indique, cette méthode se fonde sur l’organisation de réunions communes auxquelles les membres d’une famille sont invités à participer ensemble, au même endroit et au même moment, plutôt que, par exemple, sur le traitement individuel des membres de la famille, suivis dans des séances séparées par le même thérapeute voire par des thérapeutes différents ayant ou non loisir d’échanger entre eux des informations sur leurs efforts individuels.

Il est bien évident que cette manière d’envisager les problèmes humains a conduit de façon significative à l’abandon des méthodes de traitement monadiques et intrapsychiques largement en usage à l’époque. Sans entrer dans des détails superflus, on peut dire que la thérapie familiale, telle qu’elle s’est développée durant les vingt dernières années, n’est pas seulement, à notre sens, une nouvelle méthode de traitement, une méthode supplémentaire ou auxiliaire, mais avant tout une nouvelle manière de conceptualiser les problèmes humains. Souligner cette dualité de nature (cadre conceptuel de référence et méthode pratique) n’est ni nouveau ni banal. Ce n’est pas nouveau puisque, dès 1922, Freud2 postulait déjà la même distinction pour la psychanalyse (il définissait en fait trois aspects : une théorie, une méthode d’investigation psychologique et une technique thérapeutique). Mais le fait que ce ne soit pas banal demande une explication. Comme les autres élaborations conceptuelles de caractère scientifique, les théories psychiatriques font partie intégrante du Zeitgeist ou de l’épistémologie de leur époque. Envisagée de ce point de vue, la psychanalyse possède indéniablement toutes les caractéristiques d’une théorie fondée sur la première loi de la thermodynamique, et place presque exclusivement l’accent sur les phénomènes de conservation et de transformation de l’énergie. De fait, on a souvent émis l’idée que la psychodynamique est fondée sur le modèle essentiellement hydraulique d’un fluide doté d’une certaine viscosité (la libido). Le concept de causalité qui se trouve à la base de ce modèle est d’une nécessité toute linéaire, unidirectionnelle : il pose que l’événement A affecte (détermine) l’événement B dont l’occurrence est à son tour cause de l’événement C et ainsi de suite, du passé vers l’avenir en passant par le présent. Dans ce cadre de référence, toute recherche et toute explication s’orientent nécessairement en fonction du passé, puisque le passé y est la cause du présent et, par voie de conséquence, la compréhension du passé la condition préalable à tout changement dans le présent.

Cependant, depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, approximativement, une épistémologie très différente remporte de plus en plus de suffrages. Elle se fonde, plutôt que sur le concept d’énergie et sur celui de la causalité unidirectionnelle qui lui est lié, sur le concept d’information, c’est-à-dire d’ordre, de modèle, de négentropie et, en ce sens, sur la seconde loi de la thermodynamique. Ses principes sont d’ordre cybernétique, sa causalité de nature circulaire, rétroactive, et l’information en constituant l’élément central, elle a pour objet les processus de communication à l’intérieur des systèmes au sens le plus large du terme – donc aussi bien des systèmes humains, par exemple des familles, des grandes organisations, voire des relations internationales.

Cette manière de conceptualiser les événements est essentiellement nouvelle. « Les vérités de la cybernétique sont indépendantes de toute dérivation à partir d’autres branches de la science. La cybernétique a ses propres fondements », déclare Ashby3.

Il est clair, on en conviendra, que les conclusions qu’on peut tirer sur la base de ces fondements seront non seulement différentes de celles qui découlent d’autres théories, plus orthodoxes, mais encore, très vraisemblablement, entièrement incompatibles avec elles. Ceci ressort avec la plus grande clarté dès qu’il est question du changement, objet central de la psychothérapie. Pour différentes que puissent être les théories classiques de la psychothérapie, le fait qu’elles soient fondées sur la première loi de la thermodynamique fournit bel et bien un dénominateur commun, et pour toutes, le changement dépend d’une investigation suffisamment approfondie et de la compréhension des causes dans le passé. Dans le cadre de la cybernétique, en revanche, une « transformation ne se définit ni par rapport à ce qui est “vraiment” ni par rapport à aucune cause physique du changement (…). La transformation porte sur ce qui arrive et non sur son pourquoi », pour citer à nouveau Ashby (op. cit., p. 11).

Pour ceux de nos lecteurs qui s’intéresseraient plus aux considérations pratiques qu’à l’épistémologie, cette différence cruciale trouvera peut-être à s’illustrer grâce à l’exemple suivant :

Pour qu’une relation soit viable il y faut un minimum de cette sorte de compréhension mutuelle que l’on entend par l’expression usuelle « savoir où l’on en est avec » son partenaire. Ce minimum peut varier considérablement d’un individu à l’autre. Pour toutes sortes de raisons dépendantes de leur passé individuel, certains n’ont besoin que de très peu pour s’entendre avec les autres, tandis que d’autres sont beaucoup plus exigeants. À supposer qu’un mari appartienne à la première catégorie et sa femme à la seconde, il est très probable qu’un conflit typique surgira au sein de ce couple. La femme ne recevant pas de son mari assez d’informations pour savoir « où elle en est » avec lui, quels sont ses sentiments, ce qu’il pense d’elle et de leur vie commune, etc., essaiera vraisemblablement d’obtenir cette information en lui posant des questions appropriées, en surveillant son comportement, en cherchant des indices supplémentaires, et ainsi de suite. Lui, selon toute probabilité, trouvera son manège excessivement indiscret et fâcheux. Notons que jusque-là il n’y a rien de « pathologique », à aucun égard, dans leur relation. Ils agissent simplement en fonction d’idées différentes sur ce que devrait être leur degré d’intimité et de compréhension mutuelle, et leurs idées ne sont fausses en soi ni les unes ni les autres – elles sont simplement différentes. Mais la situation est instable et, à moins qu’ils ne trouvent moyen de réduire la divergence de leurs points de vue, leur interaction est vouée à l’escalade. Plus elle cherche l’information manquante, moins il risque de la lui donner, et plus il se retire et la tient à distance, plus elle fait d’efforts pour établir le contact. Tous deux sont pris dans une interaction du type « plus de la même chose4 », laquelle, de façon caractéristique, consiste à chercher une solution en redoublant certains efforts alors même que ce sont justement ces efforts qui rendent impossible cette solution. La suite de cette histoire, fictive, mais non moins quotidienne, est facile à imaginer. Une fois qu’elle est réduite à consulter un praticien, il se peut que son comportement satisfasse à tous les critères cliniques de la jalousie « pathologique ».

En présence de ce cas, le psychothérapeute devra choisir entre deux méthodes très différentes, selon son orientation épistémologique. S’il est d’avis que les troubles émotifs – et par conséquent le comportement « pathologique » de cette femme – sont déterminés par des causes situées dans le passé de l’individu, il essaiera en toute logique de découvrir ces causes passées (le pourquoi), et d’amener la patiente à en prendre conscience ; il s’abstiendra d’autre part d’exercer aucune influence « ici et maintenant » avant que le problème latent (dont le comportement de cette femme n’est que la manifestation superficielle) n’ait été analysé et ainsi résolu. Il se peut ou non qu’il reçoive le mari, mais, dans ce cas, l’information fournie par ce dernier ne lui paraîtra que d’une importance très limitée, mis à part le fait qu’elle le confortera dans son impression d’avoir affaire à un processus psychotique profondément ancré. Conformément à cette théorie sur la nature des troubles psychopathologiques, il traitera donc ce cas de façon tout à fait logique et cohérente en le considérant isolément comme un phénomène monadique, intrapsychique, et ce en fonction de l’épistémologie plus haut mentionnée, centrée sur une conception linéaire et unidirectionnelle de la causalité.

Inversement, s’il tient compte de l’interaction conjugale que nous avons décrite, il essaiera de découvrir ce qui se passe ici et maintenant, et non pourquoi les attitudes respectives de chacun des époux ont suivi dans le passé telle ou telle évolution individuelle. Il identifiera leur modèle d’interaction ainsi que leurs tentatives de solution (les comportements d’escalade sur le mode du « plus de la même chose ») ; puis il mettra au point l’intervention thérapeutique la plus efficace et la mieux appropriée compte tenu du fonctionnement actuel de ce système humain.

Il n’est guère difficile de voir que ces deux procédures sont différentes au point d’être incompatibles, et que ce qui serait la ligne de conduite idéale pour l’une est frappée de tabou par l’autre. Ce qui est moins apparent, c’est que ces incompatibilités sont le résultat direct de la nature discordante et discontinue des deux types d’épistémologie sous-jacents à ces procédures, et non pas – comme on le suppose souvent bien naïvement – d’un point de vue plus ou moins correct sur la nature de l’esprit humain. Pour reprendre la célèbre remarque d’Einstein, c’est la théorie qui détermine ce que nous pouvons observer.

Nous voici donc en mesure de revenir à notre point de départ, pour soutenir que la thérapie familiale est avant tout une nouvelle manière de conceptualiser les problèmes humains, et secondairement seulement une méthode thérapeutique différente fondée sur cette conceptualisation. Ceci étant, la question de savoir si, dans un cas donné, une thérapie individuelle ou familiale est plus indiquée, cette question fréquemment posée n’a pas de sens.

Tel est donc, par-delà leur apparente hétérogénéité, le dénominateur commun des articles rassemblés dans ce volume – cette perspective (et la procédure qui en découle) qui est à la base de la plus grande partie du travail accompli au MRI. Mais il ne s’agit pas ici d’une théorie générale de la thérapie familiale, étant entendu que, même à l’intérieur de ce domaine en pleine expansion, il existe bien des écoles de pensée et bien des méthodes de traitement différentes.

C’est ainsi que certains thérapeutes spécialisés dans les problèmes familiaux font de grands efforts pour réconcilier et combiner les deux types d’épistémologie mentionnés ci-dessus (lesquels, selon nous, sont discontinus), pour réunir en une sorte d’amalgame l’intrapsychique et l’interpersonnel et pour essayer de tirer le meilleur parti de chacun des deux ordres. De même, d’autres chercheurs s’efforcent de trouver le moyen d’appliquer des méthodes de traitement individuel dans le traitement de systèmes pathologiques.

Paul Watzlawick