Interaction familiale avec les personnes âgées*

Elaine M. Sorensen

Les difficultés inhérentes à la vieillesse sont un autre aspect de l’interaction familiale où sont particulièrement fréquents un sentiment d’impuissance et des solutions inadéquates, tous deux source de problèmes. Les efforts traditionnels se sont, ici aussi, principalement concentrés sur l’individu vieillissant et sur ce qui le caractérise, ainsi que sur ses infirmités partielles, plutôt que sur l’examen de la façon dont tout cela influence le comportement de tout le système humain, dont il fait partie, tout en étant à son tour influencé par celui-ci. En 1973, le MRI a obtenu une subvention pour entreprendre un projet de services et de recherches spécifiquement conçu pour aider les familles dont certains membres sont malades et âgés. Le service s’appelle « Centre d’interaction familiale » et l’article qui suit, écrit par Elaine Sorensen, directrice du projet, en décrit la philosophie et le fonctionnement.

***

Nous possédons une abondance de statistiques qui vérifient ce que la plupart d’entre nous ont observé dans leur propre famille : l’âge moyen de la population est en train de changer de façon significative. Entre le début du siècle et 1930, le nombre de personnes âgées de plus de soixante-cinq ans a doublé. Ce chiffre a de nouveau doublé entre 1930 et 1950, et aujourd’hui (1973) quelque vingt millions d’individus (ou un Américain sur dix) sont âgés de plus de soixante-cinq ans (1). On prévoit, en outre, que le nombre de personnes âgées de plus de soixante-cinq ans passera à vingt-trois millions en 1980, vingt-huit millions en 1990, et pourra atteindre quarante-huit millions en 2020 (2).

Si la population âgée de plus de soixante-cinq ans augmente très rapidement, le groupe des plus de soixante-quinze ans augmente plus rapidement encore. Dès avant 1990, le groupe âgé de soixante-cinq à soixante-quatorze ans sera sept fois et demi plus grand qu’en 1900. Quant au groupe des plus de soixante-quinze ans, il sera onze fois et demi plus grand (3) ! À cause du déclin du taux de mortalité féminine, il y aura aussi, en 1990, cent soixante-dix femmes âgées pour chaque centaine d’hommes âgés (2).

Fondations théoriques

Alors que les individus vivent plus longtemps et meurent plus lentement, des rôles sociaux nouveaux apparaissent pour les personnes âgées, et des changements nécessaires se produisent dans les relations familiales et interpersonnelles.

Plusieurs théories ont été avancées pour expliquer ce changement de style de vie. La théorie de l’activité décrit la personne âgée, qui est profondément comblée comme celle qui est physiquement, socialement, et mentalement active et qui a de fréquents rapports avec la famille et la société dans son ensemble (4). Puisque, d’après cette orientation, les critères d’activité pour les vieillards sont les mêmes que pour les personnes d’âge moyen, cette théorie postule que si les personnes âgées abandonnent certains des rôles qui étaient jadis utiles, ces rôles doivent être remplacés par d’autres (5).

La théorie de la continuité maintient qu’alors qu’il devient adulte, l’individu se crée des habitudes, des obligations, des préférences, et toute une série d’inclinations qui deviennent une partie de sa personnalité. L’expérience de l’individu crée donc en lui certaines prédispositions qu’il gardera si cela est possible. La théorie de la continuité ne suppose donc pas que les rôles perdus doivent être remplacés (5).

D’après la théorie du désengagement, il se produit une « diminution du nombre des membres appartenant à la structure sociale qui entoure l’individu, une réduction de l’interaction avec ces membres, et une restructuration des objectifs du système » (6). C’est probablement la théorie la plus controversée de la gérontologie sociale. Elle a été, entre autres, critiquée pour son hypothèse selon laquelle le désengagement est à la fois naturel et bénéfique (5). Cependant, d’après Cumming, la notion de désengagement est née des résultats d’une étude d’une population particulière et n’a jamais inclus ou porté de jugements moraux ou de valeur.

Puisque la famille est le principal système social universel, la théorie familiale occupe un poste important dans toute analyse de la théorie sociale. Chaque groupe humain possède ses prescriptions et ses interdits traditionnels pour s’assurer que la famille remplit ses rôles biologiques et culturels (7).

Au cours des dernières années, l’intérêt est passé de la famille nucléaire à la famille élargie, ou au « réseau de parents », et à ses fonctions d’assistance et de services mutuels (8). Speck et Attneave (9) incluent dans leur réseau non seulement la famille nucléaire et ses parents, mais aussi les amis, les voisins, et de nombreux autres « individus importants ». Ils postulent que ce type de réseau « possède les ressources lui permettant d’inventer des solutions créatrices aux situations humaines difficiles de ses membres ». La possibilité et l’efficacité de ces réseaux de parents sont dues à l’existence de systèmes modernes de communications et de transports, ainsi qu’aux plus grandes périodes de loisir dont nous disposons. Tout cela facilite en effet les interactions des individus.

Le centre d’interaction familial

Le Centre d’interaction familial (CIF) du MRI est un service et un lieu de formation conçu pour répondre aux besoins particuliers des familles comportant des membres du troisième âge, qui cherchent ensemble des informations ou de l’aide, pour apprendre à faire face plus efficacement aux tensions de leurs vies quotidiennes. Le programme est une réponse aux besoins non satisfaits des personnes âgées, tels que les définissent les professionnels, les citoyens et les organismes.

Afin de tirer le maximum de leurs années de vieillesse et allonger la période pendant laquelle elles peuvent mener une existence indépendante (physiquement et psychologiquement), les personnes âgées et leurs familles (nucléaires ou élargies) trouvent une aide dans le programme mis au point par le CIF pour résoudre une grande panoplie de problèmes courants dans la culture d’aujourd’hui. Le personnel cherche avant tout à aller au-delà de barrières qui ont pu isoler les uns des autres les membres d’une famille, rétablissant ainsi le dialogue et les systèmes de soutien à l’intérieur de la famille.

Nous ne comprenons toujours pas complètement pourquoi certains individus sont ravagés par la vieillesse et pourquoi d’autres semblent s’adapter et même prospérer (5). Il semble, en général, que les individus qui gardent de la vie une perspective jeune, vigoureuse et orientée vers la résolution de problèmes, ont tendance à mieux s’adapter à la vieillesse (7). Cependant, pour résoudre leurs problèmes, les personnes âgées peuvent être d’une certaine façon désavantagées si elles sont simultanément aux prises avec de nombreuses informations. Certaines d’entre elles éprouvent des difficultés lorsqu’il s’agit de fixer des buts, de se souvenir d’informations, ou de séparer ce qui est pertinent de ce qui ne l’est pas (5). D’autres plus jeunes membres de la famille, qui trouvent que la situation est frustrante et qu’elle engendre beaucoup de tension nerveuse, peuvent éprouver de semblables difficultés. Cependant, lorsqu’un individu trouve quelqu’un qui l’écoute et qui l’accepte, il devient plus sûr de lui. Au fur et à mesure qu’il devient plus sûr de lui, il se met à mieux accepter les autres, ce qui crée des circonstances favorables au changement (7).

Afin d’apprendre à mieux résoudre les problèmes, on fait appel à un individu ou une équipe qui ne font pas partie du système familial pour faciliter le dialogue et la prise de décision qui s’ensuit à l’intérieur du groupe familial. Les buts généraux du psychologue-conseiller sont les suivants : 1) définir la situation à laquelle on a affaire ; 2) examiner les solutions et possibilités dont on dispose ; 3) choisir et mettre en pratique la solution désirée ; 4) accepter les aspects de la situation que l’on ne peut pas changer. Une équipe permet non seulement d’assortir client et conseiller, mais aussi d’avoir recours à un deuxième conseiller ou à un consultant lorsque cela est indiqué, pour faciliter le processus.

Les groupes de discussion dirigés par des animateurs ayant reçu une formation spéciale offrent les mêmes possibilités de développement. Les groupes de plusieurs générations permettent aussi de détruire les mythes des jeunes au sujet des personnes âgées, et vice versa (10). Kastenbaum (11) suggère que le professionnel, comme le profane, évite d’avoir des contacts intimes avec les vieillards, parce que ceux-ci déclenchent en lui les inquiétudes qu’il éprouve à l’égard de la mort, et auxquelles il préfère ne pas faire face. Kastenbaum et Aisenberg (12) soulèvent aussi la question suivante : « Dans une société qui n’encourage pas le travail du deuil, est-il possible qu’un excès de deuil explique une grande partie du comportement des personnes âgées que l’on nomme le « mal vieillir » ? La mort est aussi la variable silencieuse de nombreuses études et discussions gérontologiques. Elle constitue pourtant un élément crucial du continuum vie-mort. On a postulé (13) que ce n’est que lorsque les générations plus âgées savent affronter la mort que les jeunes générations savent affronter la vie.

Récapitulatif

En raison de cette orientation, l’objet principal du programme du CIF est de permettre à la personne âgée, et à d’autres membres importants de la famille, d’opérer comme un système fonctionnel, capable de résoudre ses problèmes de la façon suivante :

  • améliorer le sentiment que la famille a de son efficacité et de son aptitude à obtenir et à utiliser des ressources capables d’entraîner la résolution fructueuse de ses problèmes ;
  • multiplier les occasions qu’ont les membres âgés de la famille de faire leurs propres choix et de s’orienter eux-mêmes ;
  • encourager le respect de soi-même et des autres chez les membres des réseaux familial, familial élargi et social ;
  • familiariser un plus grand nombre d’individus avec la stimulation et la satisfaction offertes par des programmes créatifs qui s’adressent aux individus âgés de cinquante-cinq ans ou plus ;
  • mettre en valeur les talents des individus dont les services s’adressent aux personnes âgées ;
  • promouvoir la continuité de services fournis par la communauté ;
  • développer ou permettre le développement de services visant à répondre aux besoins, jusqu’à présent ignorés, des personnes âgées, dans le cadre de programmes et d’organismes qui existent déjà ;
  • offrir des possibilités de formation professionnelle au personnel d’organismes qui ont affaire à des familles et à d’autres systèmes sociaux dont certains membres sont affectés par le vieillissement ;
  • contribuer au développement de la science et à la création de programmes modèles.

Bibliographie

Anderson, N. N., « Services to older persons », Evaluation I, 1973, p. 4-6.

Riley, M. W., Foner, A. et al., Aging and Society, Volume One : An Inventory of Research Findings, New York, Connecticut Printers, 1968.

Brotman, H., « Who are the aged. A démographie view », Occasional Papers in Gerontology, vol. I, Ann Arbor, University of Michigan-Wayne State University Press, nov. 1968.

Havighurst, R. J., Neugarten, B. et Tobin, S., « Disengagement and patterns of aging », in Neugarten, B. (éd.), Middle Age and Aging, Chicago, University of Chicago Press, 1968.

Atchley, R. C., The social Forces in later Life. An Introduction to social Gerontology, Belmont, Ca., Wadsworth Publishing Co., 1972. Cumming, E. et Henry, W. E., Growing Old. The Process of Disengagement, New York, Basic Books, 1961.

Freedman, A. M., Kaplan, H. et Sadock, B. J., Modem Synopsis of comprehensive Textbook of Psychiatry, Baltimore, Williams and Wilkins, 1972.

Sussman, Marvin et Burchinal, L., « Kin family network : unheralded structure in current conceptualizations of family functioning », in Neugarten, B. (éd.), Middle Age and Aging, A Reader in social Psychology, Chicago, University of Chicago Press, 1968.

Speck, Ross et Attneave, C., Family Networks, New York, Panthéon Books, 1973.

White House Conférence on Aging, U.S. Government Printing Office, Washington, D.C., 1971. Compte rendu sur les sections suivantes : a) « Planning » ; b) « Retirement roles and activities » ; c) « Roles for old and young » ; d) « The aging and aged Blacks » ; e) « The Asian American elderly » ; f) « The elderly Indan » ; g) « The spanish speaking elderly » ; h) « Training ».

Kastenbaum, R., « Epilogue : loving, dying and other gerontologie addenda », in Eisdorfer, C. et Lawton, M. P. (éd.), The Psychology of Adult Development and Aging, Washington, D. C., American Psychological Association, 1973.

Kastenbaum, R. et Aisenberg, R., The Psychology of Death, New York, Springer Publishing Co., 1972.

Kubler-Ross, E., On Death and Dying, New York, MacMillan Co., 1969.