Les règles familiales : le quid pro quo conjugal*

Don D. Jackson

À l’époque où Jackson rédigeait cet article, il se proposait déjà d’écrire un autre exposé sur les règles déterminant le comportement humain. Cet article, publié peu après L’étude de la famille, supra, et écrit en collaboration avec Janet Beavin, approfondit de façon beaucoup plus systématique la question de l’émergence des règles et des formes pathologiques typiques résultant de leurs conflits. Le cadre choisi pour cette étude est celui de la dyade conjugale qui, du fait de son caractère durable, de son ubiquité ainsi que de sa complexité relativement restreinte, se prête particulièrement bien à la recherche des aspects suprapersonnels des relations humaines et de leurs conflits. Il y a dans cet article trois points essentiels : 1) Les aspects sexuels d’une relation conjugale ne sont nullement les plus importantsmême en leur absence, ce type de relation humaine exclusive et durable ne serait pas essentiellement différent de ce qu’il est ; 2) Un grand nombre des règles qui surgissent dans ce contexte humain sont le produit de l’interaction des partenaires et non de leurs actions ou décisions individuelles et ne peuvent donc être mises au compte de la folie ou de la malignité de l’un d’eux ; 3) D’autres règles sont le fruit d’une sorte de marché conclu entre les partenaires. Le titre de l’article est : « Les règles familiales : le quid pro quo conjugal18. » La théorie du mariage présentée pour la première fois dans cet article a fait l’objet d’un exposé plus détaillé dans The Mirages of Marriage19, publié peu après la mort prématurée de Don D. Jackson en 1968.

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Du fait que les ménages ne se composent bien évidemment et invariablement que d’un homme et d’une femme, le mariage est d’ordinaire envisagé dans nos sociétés en termes de différences sexuelles, lesquelles sont bien entendu considérées comme innées, ou du moins comme des caractéristiques immuables des individus en cause. Toutes sortes de comportements, dans les rapports les plus lointains avec ces différences sexuelles primaires, sont éventuellement rapportés au cadre de référence des différences masculin / féminin, lequel finit ainsi par devenir un modèle explicatif du mariage. Ces conceptions imprègnent notre mythologie populaire des stéréotypes sexuels, influencent les manuels sur le mariage et autres littératures de bon conseil et guident sans conteste notre étude scientifique de la relation conjugale, quelque inconsistante et vague que s’en avère la substance. La profusion et la diversité des formes exemplaires de « virilité » et de « féminité » répertoriées par les anthropologues dans les couples du monde entier devraient à elles seules laisser penser qu’il y a maldonne lorsqu’on attribue aux différences sexuelles prises absolument et spécifiquement une valeur heuristique quelconque pour la théorie du mariage. La fonction de telles différences dans l’organisation d’une relation donnée est rarement prise en considération ; il se peut que n’importe quelle croyance partagée en une différence fasse aussi bien l’affaire. Notre hypothèse est qu’il est peut-être aussi raisonnable de rapporter les différences individuelles qui sont si évidentes dans la relation conjugale à la nature de cette relation, et de considérer qu’elles en sont le produit, que de les rapporter à la nature des individus composant cette relation.

L’hétérosexualité n’est pas le seul et unique caractère distinctif du mariage ; il en est un autre, lequel est souvent et curieusement passé sous silence, qui constitue peut-être l’aspect le plus important du mariage : le mariage est le seul type de relation de collaboration à long terme qui soit bien connu. Plusieurs aspects non sexuels sont donc à prendre en considération dans toute analyse du mariage et des problèmes afférents.

  1. Il s’agit d’une relation volontaire, même lorsqu’elle est contractée dans une culture qui considère le mariage comme étant pratiquement obligatoire.
  2. Il s’agit d’une relation permanente ; en d’autres termes, d’un contrat supposé valoir toute la vie (« Jusqu’à ce que la mort nous sépare »).
  3. Dans le monde occidental, le mariage est une relation exclusive, les conjoints étant supposés se suffire l’un à l’autre, avec une exclusion marquée des tiers et des relations extérieures.
  4. Il s’agit d’une relation finalisée (goal-oriented) comportant bien des tâches à long terme, vitales pour les deux conjoints, et comprenant des phases déterminées dans le temps, posant chacune des problèmes particuliers.

Nous ne prétendons pas, en évoquant ces préalables, qu’ils soient nécessairement tous vérifiés, ni que les parties en cause les aient en tête au moment de contracter mariage. Il s’agit de convictions communément partagées portant sur la nature du mariage en tant qu’il constitue une relation institutionnalisée, une transaction juridique dont l’actif et le passif dépendent pour une bonne part de la viabilité de ces normes.

Si peu rompu soit-on à penser les différences en termes de relations (plutôt qu’en termes d’individus), on voit qu’il n’existe vraisemblablement aucune autre relation dyadique présentant les mêmes caractères, compte non tenu du sexe des partenaires. C’est ainsi que la permanence, au moins supposée (pour ne pas dire réelle), exclut la plupart des autres relations volontaires qui ne s’embarrassent pas de l’étrange paradoxe d’« avoir à vouloir rester ensemble ». On pense immédiatement au « mariage » homosexuel – exemple possible d’une relation dont les différences sexuelles primaires sont absentes, mais qui confirme cependant, plus ou moins, les problèmes relationnels évoqués ci-dessus. On peut se demander si le fait d’aller à contre-courant de la société – de former un couple en dépit du monde entier – n’est pas sans influence sur la durée de ce type de relation. Cependant, l’évolution des différences en termes de rôles sexuels a une part même dans les « mariages » homosexuels. L’homosexuel peut choisir comme partenaire pour une relation relativement durable son contraire, en termes de « virilité » et de « féminité » (il formule souvent sa relation dans le langage des rôles sexuels, quand bien même celui des relations parentales ou fraternelles semblerait plus approprié). Quoiqu’il soit toujours possible de soutenir l’antériorité de l’identification en termes de rôle sexuel par rapport à la relation (en disant, par exemple, qu’un des partenaires est « vraiment » efféminé), cette antériorité ne peut être prouvée. Ainsi, de même que pour le mariage hétérosexuel, la différenciation sexuelle des individus peut être considérée soit comme un fait premier, soit comme un moyen de résoudre les problèmes posés par les règles de la relation conjugale, c’est-à-dire comme un effet et non une cause.

On distinguera sans peine d’autres exemples pour lesquels les mêmes problèmes relationnels semblent être posés. Dans la cohabitation20, par exemple, trois des aspects cités – le caractère volontaire de la relation, sa permanence relative et l’existence de tâches mutuelles – entrent fréquemment en jeu. Mais rien n’empêche les cohabitants de s’engager chacun pour son compte dans des relations privilégiées avec des tiers. Et de fait il serait singulier que chacun ne préserve pas son indépendance et ses propres coalitions extérieures pour répondre à ses besoins financiers, sexuels, intellectuels, voire aux obligations de la camaraderie. La cohabitation, n’astreignant pas la dyade à un principe d’autarcie, même virtuelle, évite bien des problèmes afférents à la vie conjugale. Quant aux relations d’affaires, elles se définissent en fonction d’un but central, explicite et spécifié, par opposition à la relation conjugale, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle ne se restreint jamais à un seul but. Nous sommes en fait réduits à supposer au mariage des buts tels que « élever les enfants » ou « vivre ensemble », même si ces buts peuvent être atteints sans la bénédiction du maire ou de l’Église. Les relations d’affaires sont elles-mêmes nécessairement tributaires d’un grand nombre de facteurs intrinsèques susceptibles de les affaiblir, les moindres n’étant pas, en l’occurrence, la limitation temporelle de la journée de travail ainsi, encore une fois, que le rôle vital des tiers, les clients, le personnel et même la Bourse. Il doit exister des relations durables, de nature non homosexuelle, entre des femmes célibataires, par exemple apparentées. On pense ici aux vieilles filles, tantes ou institutrices de notre mythologie américaine, et l’on se prend à se demander comment ce type de relations fonctionne. Malheureusement pour notre curiosité scientifique, ces relations sont rarement portées à la connaissance des praticiens. Il semble donc que nous ne disposions d’aucun contre-exemple pour prouver que la relation conjugale est telle qu’elle est, soit du fait qu’elle met en rapport un homme et une femme, soit parce qu’elle constitue une espèce unique de relation pour toute dyade, quels que soient les individus qui la composent. Il est donc possible de définir la relation conjugale comme une relation totalement non sexuelle, en ne tenant presque aucun compte des différences sexuelles, ou du moins en minimisant le caractère causal attribué d’ordinaire à ces différences.

La théorie des rôles sexuels dans le mariage est si communément admise que la position que nous venons de prendre semble presque pure impudence. Il paraît cependant important de reconsidérer certaines de nos croyances en matière de mariage, si l’on considère le fait qu’en l’état actuel de nos connaissances, la théorie de l’individu semble exhaustive en comparaison de la pauvreté de nos connaissances systématiques concernant les relations en soi. Dans notre cadre conceptuel de référence traditionnel, l’individu s’arrête aux frontières de sa peau, et ce qui peut passer entre deux individus ainsi clos sur eux-mêmes – ce qui n’est clairement ni « je » ni « tu » – reste un mystère pour lequel nous n’avons ni langage ni modèle d’intelligibilité. Nos pensées, nos recherches, et jusqu’à ce que Benjamin Whorf appelait « notre vision du monde », sont bornées ou facilitées par le langage dont nous nous servons. Il nous faut donc avant toute chose un langage qui nous permette, voire nous contraigne, de penser en termes d’interaction. La nécessité d’un langage adapté à l’étude de l’interaction peut conduire à abandonner des termes appartenant à l’étude de l’individu, en faveur de termes centrés sur la relation. Le concept de « règles familiales » (1) constitue l’un de ces outils. L’observation de l’interaction familiale fait apparaître certaines redondances, modèles typiques et répétitifs d’interaction, qui caractérisent la famille en tant qu’elle constitue une entité supra-individuelle. L’une des plus simples parmi ces règles fait l’objet du présent article : nous proposons avec le concept du quid pro quo conjugal une alternative à la théorie des différences individuelles dans le mariage.

Dire que dans la relation conjugale les différences individuelles rapportées aux sexes peuvent n’être pas dues à des différences sexuelles individuelles, et moins encore à des nécessités d’ordre biologique, cela ne revient pas à dire que ces différences n’existent pas. Au contraire, ces différences mêmes peuvent constituer la base sur laquelle s’élabore une relation. Il est inutile d’attribuer les vicissitudes du mariage aux différences sexuelles, ni même aux différences de personnalité, mais l’on peut raisonnablement s’attendre à ce qu’elles soient vérifiées, par hypothèse, dans toute relation pour autant que celle-ci soit volontaire, permanente et exclusive, et qu’elle s’assigne des tâches. Il s’en faut probablement de beaucoup que les différences réelles entre les conjoints soient aussi importantes que leur difficulté à collaborer. En outre, tout couple dans ces conditions doit élaborer des règles fondées sur des différences ou des ressemblances. Les différences sexuelles sont aisément à notre disposition, mais si nous ne disposions d’aucune différence réelle pour définir la relation, nous en inventerions probablement. À cet égard, le langage actuel est, en matière de mariage, grevé par bien des mythes concernant la virilité et la féminité. Car il semble que les différences soient inévitables dans une relation, surtout dans une relation continue et finalisée comme la relation conjugale. Qu’on imagine deux personnes parfaitement identiques : non pas des jumeaux comme il s’en trouve dans la vie, lesquels se distinguent très tôt à leurs propres yeux comme à ceux des autres, mais de véritables sosies, tels des doubles au carbone, qui seraient en fait une seule et même personne en deux corps. Si ces sosies devaient vivre ensemble, il est évident qu’ils devraient élaborer des différences qui n’existaient pas auparavant. La première fois qu’ils s’approcheraient d’une porte assez étroite pour leur imposer de passer l’un derrière l’autre, le sort en serait jeté. Qui doit passer le premier ? Sur quelle base décider ? Une fois cette décision prise et l’acte accompli, tout pourra-t-il encore être comme avant ? S’ils se battent, il faut qu’il y ait un vainqueur. Si l’un prend la tête et que l’autre s’incline, on ne peut dire qu’ils sont identiques, puisque le premier se révèle agressif ou « fonceur » – « celui qui prend l’initiative » –, tandis que le second s’avère passif, patient ou « flemmard ». En bref, un problème relationnel qui n’a rien à voir avec des différences individuelles – car ici, par hypothèse, nous n’en supposions aucune – s’est trouvé résolu grâce à l’élaboration de différences que l’on peut considérer comme l’expression sténographique de la définition de la relation mise en œuvre. Par la suite, ces différences pourront être reconduites dans d’autres circonstances semblables, si des actes identiques et simultanés ne sont ni possibles ni désirables. Une vieille histoire européenne met en scène un détective qui s’installe dans une pension de famille où se multiplient mystérieusement les cas de suicide. S’étant posté à la fenêtre il aperçoit de l’autre côté de la cour une vieille femme à son rouet. Au fur et à mesure qu’il suit, fasciné, les faits et gestes compliqués de la fileuse, il se met à l’imiter. C’est alors qu’il constate avec une horreur croissante que c’est elle qui se règle sur ses gestes, et non lui. Quand enfin l’écheveau des causes et des effets s’est inextricablement resserré, le détective se jette par la fenêtre et s’écrase aux pieds de la fileuse.

Si l’on considère les charges qui incombent aux partenaires de la relation conjugale – l’argent à gagner, le ménage à faire, la vie sociale, la vie sexuelle, le « parentage21 » –, toutes tâches qui, dans ce cadre, doivent être entreprises et plus ou moins bien menées à terme, on est frappé par l’impossibilité de toute similitude et par l’effectivité des différences. Dans la relation conjugale, au moins, deux individus sont confrontés à la gageure d’une collaboration portant sur les tâches les plus diverses et sur une période indéterminée, le plus souvent fort longue. Dans la plupart des secteurs en cause – sexualité, finances, emploi –, aucune division du travail ne s’opère de façon simple ou impersonnelle. Les stéréotypes culturels sont d’un certain recours, mais s’avèrent eux-mêmes assez fluctuants dans les classes moyennes américaines.

Dans l’état actuel de nos recherches portant sur les parents observés au Mental Research Institute (faisant partie de familles de race blanche, appartenant aux classes moyennes), il semble que le moyen choisi par les couples pour faire face à ce problème relationnel crucial soit d’établir un quid pro quo conjugal. Quand deux personnes s’assemblent, elles échangent immédiatement des indications portant sur la manière dont elles définissent la nature de la relation. Cet ensemble de tactiques comportementales se modifie en fonction de la façon dont le partenaire répond. La définition qui fait l’objet de l’accord (et, pour qu’un mariage soit viable, il faut qu’un certain type d’accord soit conclu), cette définition qui porte sur l’être de chacun par rapport à l’autre, peut être décrite comme un quid pro quo. L’expression quid pro quo (littéralement : « quelque chose pour quelque chose ») désigne dans son aspect juridique un marché ou un contrat par lequel chacune des parties s’attend de droit à recevoir quelque chose en échange de ce qu’elle apporte ; elle définit donc les droits et les devoirs des parties contractantes. La relation conjugale peut être, elle aussi, comparée à un marché définissant les différents droits et devoirs des conjoints, étant entendu que chacun d’eux fera x si et parce que l’autre fait y. Le quid pro quo est donc une métaphore décrivant une relation fondée sur des différences, une expression désignant les redondances observables dans l’interaction conjugale. L’un des quid pro quo les plus courants dans des familles de race blanche, appartenant aux classes moyennes, vivant dans un milieu suburbain, consiste dans l’accord suivant : le mari est entreprenant, il aborde tous problèmes avec une tournure d’esprit logique et intellectuelle – c’est l’esprit pratique, le réaliste du couple — ; sa femme est plus sensible, plus affectueuse ou « sentimentale », elle comprend mieux les gens que les choses. Ce type de quid pro quo est d’ordre tout à fait utilitaire, compte tenu du type d’existence que le couple est susceptible de mener, dans la mesure où c’est une transaction qui implique une évidente division du travail, où est définie la contribution attendue de chacun. Poussé à l’extrême, il pourrait favoriser une certaine rigidité et donner lieu à des malentendus, bien qu’il semble avoir moins souvent un effet pathogène que d’autres accords relationnels. Le fait que cet accord n’a pas grand-chose à voir avec ce que l’on se représente ordinairement comme « rôles sexuels » prédéterminés se trouve confirmé dans l’article récent de Robert Leik (2). Cet auteur a mesuré ce mode de différenciation dans de véritables familles aussi bien que dans des « fausses familles » constituées par des groupes de personnes ne se connaissant pas (la répartition des âges et des sexes étant la même dans les deux catégories étudiées). De son étude, il ressort que :

Le rôle masculin traditionnel (comportement actif, entreprenant, non émotif) comme le rôle féminin traditionnel (comportement émotif, non opérationnel) apparaissent quand l’interaction s’effectue entre étrangers. Ces traits tendent à disparaître quand les sujets sont en interaction avec leurs propres familles22.

Conclusion de Robert Leik :

En général, la pertinence respective de l’esprit d’entreprise et de l’émotivité diffère entièrement quand on passe de l’interaction familiale à l’interaction entre étrangers. Cette découverte majeure pose des problèmes nouveaux pour l’intégration théorique de la recherche familiale à la recherche fondée sur des groupes expérimentaux constitués ad hoc. Cette intégration n’est possible que si l’on reconnaît le fait que le contexte de l’interaction entre étrangers donne à des actes particuliers un sens différent de celui de ces mêmes actes dans le groupe familial23.

Ainsi, bien que ce quid pro quo soit un accord courant, s’accordant à la culture ambiante, il ne détermine pas intrinsèquement les rôles sexuels dans le mariage. Bien au contraire, c’est, semble-t-il, la relation familiale, dans sa continuité, qui ajuste le contrat conjugal aux mesures propres de la situation particulière.

Un autre type de quid pro quo consiste en une relation « temporalisée » (time-bound), c’est-à-dire dans une relation où l’accord conjugal se place au niveau d’une série d’actes. Si A dit à B : « Faisons x », le conjoint B accepte parce qu’ils ont établi une relation temporalisée dans laquelle ce sera ensuite au tour de B de prendre l’initiative. Le mari peut proposer à sa femme d’aller au cinéma. Si elle accepte, elle a le droit de proposer à son tour qu’ils aillent boire un verre après le film. De même, la femme peut se voir accorder certains droits par son mari s’il sait que son tour viendra aussi dans un proche avenir. Il s’agit là d’une temporalisation finie, laquelle, si elle n’admet pas toujours une ponctuation de l’ordre de quelques minutes (comme dans le cas des rapports sexuels) ni de quelques jours, ne s’évaluera probablement pas non plus en mois ni en années. Souplesse dans la temporalisation n’est sans doute qu’un synonyme de « confiance » dans la relation, et ce type de quid pro quo est peut-être le plus viable de tous24.

La fonction du temps dans les relations – surtout dans le mariage – demande à être étudiée. Les relations qui ne sont pas étroitement temporalisées manifestent une grande souplesse, tandis que les crises épisodiques de la vie familiale peuvent être rapportées au temps : plus le temps passe et plus une promesse implicite qui n’a jamais été tenue s’avère rester vaine à jamais. Ainsi l’idée que le mari passera davantage de temps en famille dès qu’il aura remis sur pied son affaire, devient moins crédible à mesure que le temps passe et que les enfants grandissent. À un moment donné « la promesse est rompue » du seul fait du temps qui s’est écoulé25.

Il existe donc un type particulier de relations que l’on peut observer tant dans des situations conjugales que dans des situations politiques d’exploitation, celui où le quid pro quo n’est pas en fait temporalisé, alors qu’il est officiellement tenu pour tel. Si A dit à B : « Faisons x », B accepte dans la mesure où A lui indique qu’il finira un jour par avoir sa récompense. L’échéance alléguée s’éternise, et bien qu’elle n’échoie jamais, A continue de faire comme si la chose était imminente et B continue de faire comme s’il acceptait cet état de choses. Ces relations sont fréquemment pathologiques et, dans le mariage, provoquent souvent une dépression, voire un suicide. On voit le cercle vicieux : plus B se laisse persuader, plus il investit dans le futur, et moins il est libre d’essayer un autre jeu, tant il a déjà investi.

Si nos exemples ont été pour l’essentiel clairs, il n’y aura pas lieu de souligner que le quid pro quo n’est pas explicite, ni conscient, ni qu’il n’est pas le résultat tangible d’une transaction véritable. Il faut plutôt considérer cette formulation comme le modèle que l’observateur impose aux redondances significatives de l’interaction conjugale, qu’il faut toujours entendre métaphoriquement, précédé de la restriction tacite : « tout se passe comme si… ». Les caractères spécifiques de la transaction conjugale ne sont pour nous d’aucun intérêt. C’est au niveau de l’échange des définitions de la relation (et donc des définitions de soi au sein de la relation) que nous pouvons avec profit mener nos analyses en termes de quid pro quo. Si nous devions nous en tenir au contenu seulement de l’interaction conjugale, nous nous exposerions à ne pas voir le fait, pourtant probable, que le prétendu masochiste n’aime ni n’a besoin de souffrir – mais tire parti de la relation en prenant tactiquement la position basse.

Considérons, par exemple, le dialogue suivant26 :

M : J’aimerais bien que tu t’arranges un peu. Prends donc cinquante dollars, et va chez le coiffeur, l’esthéticienne, fais-toi faire tout ça !

F : Je suis désolée, mon chéri, mais je ne crois pas que nous devrions dépenser cet argent pour moi.

M :… ! Mais je veux le dépenser pour toi !

F : Je sais, chéri, mais il y a toutes ces factures et tout…

Si dans cet exemple la femme paraît occuper la position « basse », elle est pourtant, en fait, dans une position dominante. À ne pas s’en tenir aux cinquante dollars qui font l’objet de leur litige, on verra mieux la relation que les deux partenaires de ce couple ont élaborée : le mari a le droit de se plaindre de sa femme et d’agir de son chef, mais sa femme indique qu’elle n’a pas l’intention de respecter ses ordres, qu’en fait ils sont stupides ; et puisqu’elle ne fixe aucune condition de temps, nous ne savons pas si elle ira chez le coiffeur ou non. Ceci est une des clefs du quid pro quo. Au lieu d’agir, ce couple reproduit une transaction répétitive, définissant et redéfinissant sans cesse la nature de leur relation. Ainsi, dans une autre occasion :

M : Hé bien, je n’ai plus de chemises blanches ?

F : Je suis désolée, chéri, je ne les ai pas encore repassées.

M : Envoie-les à la laverie ! Je me fiche du prix !

F : Nous avons déjà tant dépensé en alcool et chez l’épicier que j’ai préféré rogner un peu sur le reste.

M : Écoute, nom de… ! il me faut des chemises !

F : Oui chéri, on verra..

Remarquez bien que, de même que la femme ne spécifie pas quand et qu’elle ne précise pas si elle accepte ou si elle refuse, de même, le mari n’insiste pas pour obtenir une information claire et définitive. Il serait fallacieux d’attribuer une motivation à ce couple. Dire qu’il aime parler haut et qu’elle aime le frustrer n’aurait aucun sens, mais serait pourtant irréfutable. Ce qui est important, c’est leur système interactionnel : une fois qu’ils ont instauré un tel modèle d’interaction, ils sont frappés de cécité et deviennent les victimes du renforcement27. Plus encore, leurs rôles se définissent, non par l’« agressivité masculine » ou par la « passivité féminine », mais par le seul fait que les femmes sont supposées prendre soin de leur beauté et se charger du blanchissage et que leurs maris sont travaillés par la question de savoir si elles se conforment ou non à ce qu’ils attendent d’elles.

Tout ceci est évident ; cependant nous aussi, dans le domaine de la recherche, nous sommes victimes de l’omniprésence des rôles sexuels. La plupart des psychiatres mettraient probablement en doute qu’une famille dans laquelle le mari resterait au foyer, tandis que sa femme subviendrait aux besoins du ménage, puisse selon toute apparence élever des enfants sains. Nous avons pourtant eu connaissance de deux cas pour lesquels le fait semble avéré. Afin de comprendre pourquoi ces couples fonctionnent bien, nous ferions beaucoup mieux d’analyser leur relation présente et de chercher à identifier leur quid pro quo particulier plutôt que d’aller chercher la réponse dans leurs antécédents individuels et de calculer les probabilités qu’ils avaient, compte tenu de ce qu’ils étaient, de se rencontrer et de s’épouser.

Les cliniciens s’accordent de plus en plus à penser qu’aucune relation conjugale ne se déséquilibre ou ne s’appauvrit du fait d’un seul des conjoints. L’observation de l’interaction met en évidence le « marché » conclu entre l’alcoolique et sa femme, entre le mari brutal et sa victime. Le raisonnement par le quid pro quo reste donc tautologique et, dans son propre domaine de légitimité, tout aussi irréfutable que les notions d’instincts humains et de rôles sexuels. Quiconque tient le mariage pour un marché relationnel décidant des termes de la transaction dans chaque cas particulier se trouve donc en mesure d’étayer son hypothèse. Encore une fois, il est important de rappeler que le concept de règles familiales en général et celui du quid pro quo en particulier ne sont que des métaphores descriptives imposées par l’observateur aux redondances qu’il observe dans l’interaction. Ceci est non seulement vrai dans tous les domaines importants des sciences sociales où le chercheur doit être à la fois juge et jury, mais encore hautement souhaitable dans la mesure où nous devons éviter les pièges de la réification et reconnaître la nature fictive de toutes nos constructions mentales. Cette première étape est nécessaire si nous devons inventer un langage pour mettre en lumière et dégager des processus, et non des propriétés. Notre but est de rendre cette justice, au moins verbale, aux phénomènes auxquels nous reconnaissons de l’intérêt. Dès l’abord, en matière de recherche interpersonnelle, nous sommes sans cesse limités par l’unique terminologie que nous possédions, laquelle est, bien mal appropriée en cela, l’héritage de théories centrées sur l’individu. Les notions de « règles familiales » et de « quid pro quo conjugal » sont pour nous des leviers qui permettent de passer des caractères individuels à la nature de l’interaction ; elles sont, du moins, mieux appropriées à la description des phénomènes que nous voulons observer en interaction.

Il est possible que la formulation de « règles » telles que le quid pro quo présente d’énormes ressources en matière de prédiction. Pour peu que nous obtenions un degré de précision raisonnable dans notre formulation métaphorique de la relation d’un couple, nous sommes en mesure de calculer les chances de succès ou d’échec, voire le destin même des enfants dans le cadre du système familial. Ainsi :

L’accord « papa-gâteau/femme-enfant » ne peut guère constituer un quid pro quo viable. Si « femme-enfant » peut éventuellement soutenir, pour sa part, cette transaction pendant un certain temps, les dons matériels que « papa-gâteau » doit sans cesse prodiguer sont, après tout, en nombre fini. Il y a seulement n pays à visiter, n bijoux à porter. Quelle que soit la richesse de l’un, la satiété de l’autre finira probablement par mettre en danger le quid pro quo lui-même et par mettre un terme à la relation conjugale, à moins qu’elle ne se transpose sur un autre niveau.

D’autres accords peuvent survivre aux premiers temps de la relation conjugale, qui se révéleront incompatibles avec l’éducation des enfants. Ainsi :

Un couple avait un quid pro quo d’indépendance totale. Chacun de son côté poursuivait sa carrière, et avec succès. Les deux conjoints faisaient peu de cas des dispositions ordinaires en matière de finances et de ménage, fondant toutes leurs décisions sur la maximalisation de leur indépendance mutuelle. Aussi étrange que la chose puisse paraître, étant donné cette atmosphère d’indépendance totale, la femme se trouva enceinte. Sa carrière et son mode de vie s’en trouvèrent considérablement limités. Le mariage fut brisé, le quid pro quo établi à l’origine s’avérant incompatible avec la grossesse et la maternité. Il fallut établir une nouvelle relation.

Certaines relations parentales peuvent survivre aux assauts d’un petit étranger, mais non sans dommages pour son équilibre affectif :

La maxime de cette famille semblait être : « Il faut être sans défauts pour critiquer autrui. Mari et femme s’abstenaient scrupuleusement de s’adresser les moindres critiques, des plus anodines à celles que nous jugerions les plus assassines. Cependant, cet interdit sur l’information fournit aux enfants un contexte d’apprentissage étriqué, peu susceptible d’encourager une curiosité saine et spontanée. Cette relation dure encore, mais le fils – « plus-éveillé-que-les-enfants-de-son-âge » – s’est retrouvé en thérapie à la suite d’échecs scolaires caractérisés.

Bien entendu, ces exemples ont été choisis de façon rétrospective. Cependant le succès de nos post-dictions en matière de psychopathologie de l’enfant (nous avons choisi au hasard ces exemples d’interaction conjugale analysée en termes de quid pro quo) nous porte à espérer que, moyennant certains perfectionnements, la prédiction et la prophylaxie des systèmes pathologiques seront possibles.

Récapitulatif

Nous avons proposé une théorie du mariage fondée sur la relation plutôt que sur les individus. Plus précisément, la formulation du quid pro quo rapporte les ressemblances et les différences entre conjoints au « marché » (métaphoriquement) sur lequel la relation conjugale est fondée. Les avantages de ce schème sont de nous offrir un langage facilitant l’observation des phénomènes qui sont véritablement interactionnels, et de permettre d’espérer une plus grande possibilité de prédiction, une fois saisies les « règles » de la relation.

Bibliographie

(1) Jackson, D. D., « L’étude de la famille », repris p. 1, supra, de ce volume.

(2) Leik, R. K., « Instrumentality and emotionality in family interaction », Sociometry, 26, 1963, p. 131-145.