Pour une théorie des systèmes pathologiques*

Jay Haley

Dans la contribution suivante, Haley présente les grandes lignes d’une théorie des systèmes pathologiques. Se fondant sur l’étude des relations triadiques, son unité minimale d’observation, il ajoute un ordre de complexité supplémentaire aux pathologies potentielles des dyades étudiées par Jackson dans son article sur le quid pro quo. Dans ces relations triangulaires, un membre de la triade appartient d’ordinaire à une génération différente de celle des deux autres, et le triangle consiste en une coalition de deux membres appartenant à deux générations différentes (dans le cas des relations familiales) ou à deux niveaux hiérarchiques différents (dans le cas d’un système organisationnel) ; la coalition est alors dirigée contre celui qui est au même niveau (hiérarchique ou générationnel) que le second des coalisés. Cependant, en elle-même et par elle-même cette constellation n’est pas pathologique, bien qu’elle puisse éventuellement donner lieu à des manifestations de jalousie, à des désaccords et à des conflits. Elle ne satisfait aux critères classiques d’un rapport pathologique qu’à partir du moment où l’existence de la coalition est déniée, soit parce qu’elle est taboue, soit parce qu’elle contrevient au principe de l’égalité des droits et des égards pour toutes les personnes concernées, ou à toute autre convention semblable. Deux points dans cet article présentent pour nous un intérêt particulier. Le premier tient à ce qu’il apporte une perspective nouvelle, interactionnelle, sur ce qui est considéré comme le point focal de la pathologie intrapsychique, à savoir sur le complexe d’Œdipe. Le second se rapporte au fait que même dans une famille moyenne, composée de deux parents, de deux enfants et de deux ensembles de grands-parents, il existe en puissance cinquante-deux triangles du type que nous avons ci-dessus défini, et que tout membre d’une famille constituée de trois générations s’inscrit lui-même dans vingt et un triangles, dont chacun peut être source de complications pathologiquesil y a là un phénomène d’une complexité proprement ahurissante, d’autant plus aiguë qu’elle échappe largement à la conscience de tous les individus concernés.

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Il semble que la psychiatrie connaisse actuellement un changement d’orientation fondamental. Il s’agit probablement d’un changement discontinu, ce qui revient à dire qu’il se peut que les connaissances et le type de formation nécessaires dans le cadre de l’orientation précédente ne soient d’aucun recours pour ce qui concerne les développements à venir. Il est difficile de décrire un changement de cet ordre pendant qu’il est en cours ; cependant, les idées nouvelles qui se sont fait jour sont d’ores et déjà devenues assez claires pour qu’on puisse les distinguer du point de vue précédent.

La méthode

On supposait autrefois qu’il était possible de constituer une science humaine en étudiant un homme isolé de ses semblables, en l’examinant dans ses rapports avec des étrangers, dans le cadre de situations de groupe artificielles, ou en analysant l’idéologie de la société où il se trouvait. C’est d’abord l’homme en tant qu’individu qui a fait l’objet des recherches. Le but de celles-ci était de décrire et de classer l’individu d’après ses caractéristiques physiques, son caractère, sa personnalité, de porter tel ou tel diagnostic clinique, etc. Cette perspective, de par sa nature même, a sévèrement limité les explications possibles de la conduite des gens. En isolant l’individu, en plaçant un cadre autour de sa personne, le chercheur essayait d’expliquer tout ce qu’il devait en connaître sans inclure les autres dans le tableau. Pour expliquer le « pourquoi » des actes de quelqu’un, il lui fallait nécessairement postuler quelque chose dans la personne – instincts, pulsions ou émotions. Si quelqu’un se comportait de façon singulière, on devait conclure à l’existence d’un vice ou défaut interne, ou bien d’un conflit intérieur, par exemple entre des besoins ou des pulsions contraires. Si quelqu’un changeait au cours d’une psychothérapie, c’est que quelque chose en lui devait avoir changé – sa compréhension s’était élargie, ou sa perception transformée. Et lorsqu’on comparait des gens appartenant à des cultures différentes, on distinguait les individus en fonction de leurs façons de penser ou de leurs valeurs et croyances. L’influence de l’idéologie psychiatrique sur les chercheurs dans le domaine des sciences sociales portait d’ordinaire ceux-ci à considérer davantage l’individu et à s’écarter de toute orientation sociale. En psychiatrie, en vertu d’un postulat absolument fondamental, toute la question était centrée sur le diagnostic et sur le traitement du patient pris individuellement.

Durant la dernière décennie, la psychiatrie a brisé ce cadre qui isolait l’individu. On répond dorénavant aux questions portant sur le « pourquoi » des actes humains en fonction du contexte interactionnel que l’homme élabore et dans lequel il évolue. Ce changement vient de ce que l’accent a été placé depuis ces dernières années sur les relations interpersonnelles, et des progrès récents de la théorie des systèmes. L’intérêt se déplace de l’individu et de sa nature aux modèles de comportements habituels et systématiques développés par les hommes dans leurs rapports avec leurs semblables. Ce changement se manifeste directement dans le domaine de la recherche et de la thérapie familiales.

Depuis ces dernières années, pour la première fois dans l’histoire, des couples mariés et des familles entières sont soumis à une observation systématique. On observe les membres des familles dans leurs rapports réels. Le problème qui se pose au chercheur est d’élaborer un concept du comportement-réponse répétitif dans ce réseau social continu, de manière que les énoncés portant sur les régularités observées dans la communication ne soient pas infirmés avec le temps. Le problème n’est plus de caractériser et de classer les individus. Il est de décrire et de classer les modèles habituels de comportements-réponses échangés par des proches. Peut-on classer les processus typiques dans un groupe, décrire les changements, s’il s’en produit et distinguer une organisation d’une autre ? Dans cette perspective, la « cause » ou raison pour laquelle quelqu’un accomplit tel ou tel acte est déplacée de l’intrapsychique au contexte dans lequel il vit. Demander si une famille comportant un malade mental présente un type d’organisation différent d’une autre famille, c’est demander s’il existe un système de comportement interactionnel qui provoque ou contraigne un ou plusieurs membres de ce système à se comporter d’une manière qui puisse être reconnue comme pathologique. C’est la même question que celle de savoir s’il est possible de discerner et de prévoir des types de relations tendancielles conduisant à la violence, au divorce et à la dissolution de la famille. Ces questions possèdent une pertinence qui dépasse le domaine de la recherche familiale. Pour autant qu’un groupe humain quelconque possède une histoire et un avenir communs (comme, par exemple, des groupes de recherche ou des organisations commerciales), le type d’échanges généré dans ce système peut être déterminant pour savoir s’il en résultera des rapports amiables et une collaboration productive ou bien une collection d’individus perturbante et pénible pour tous les participants. Sur le plan social, à un niveau plus global, la famille des nations peut, elle aussi, développer des modèles d’échange conduisant, de façon prévisible, à la rupture et à la guerre : pour toutes recherches en ce domaine, il convient de replacer l’accent sur l’échange interactionnel dans la relation et de renoncer à décrire l’homme comme s’il était autonome ; c’est dire qu’un travail de défrichement s’impose.

Si nous prenons au sérieux l’accusation souvent portée contre les sciences psychologiques et sociales, qui, contrairement aux sciences physiques, en seraient encore à l’âge des ténèbres, il se passe actuellement quelque chose d’analogue à ce qui s’est produit dans le domaine des sciences de la nature au XVIIe siècle. De la Grèce antique, ce siècle avait hérité son intérêt pour les orbites planétaires ainsi qu’une théorie selon laquelle les planètes se déplaçaient suivant une orbite circulaire autour de la Terre, considérée comme le centre de l’univers. Cependant certains commencèrent de mettre en doute les explications de ces mouvements orbitaux données par les Anciens, alors même qu’ils ne disposaient que de rares observations sur les mouvements réels des planètes et qu’ils n’étaient pas même convaincus de la nécessité de tels mouvements. Ils n’avaient aucun concept des lois physiques pouvant servir de cadre de référence aux observations dont ils disposaient, et ils étaient entravés par diverses théories traditionnelles, dont certaines expliquaient le mouvement des planètes par l’impulsion des anges. Les nouvelles perspectives rencontraient également l’opposition d’un vaste establishment d’érudits qui tiraient leur pouvoir de la croyance en les théories traditionnelles. On finit pourtant par déterminer l’orbite des planètes au bout d’un laps de temps relativement court, ce qui permit la formulation des lois de Newton, dont la portée alla bien au-delà de cette question particulière, au point d’influencer la nature même de la recherche scientifique.

Il semble qu’aujourd’hui nous nous trouvions en matière de relations sociales, dans une situation remarquablement similaire. Certains chercheurs ont commencé de mettre en doute les théories classiques en sciences humaines – l’idée, notamment, que l’homme serait mené par ses instincts — ; cependant, nous ne disposons guère d’observations portant sur les gens « en orbite », c’est-à-dire dans leurs interactions privilégiées. Nombreux même restent ceux qui doutent que de telles observations soient nécessaires. Nous n’avons également aucun concept de lois sociorelationnelles, pour autant qu’il existe, dans ce domaine aussi, des occurrences régulières, si bien que nous manquons d’un cadre de référence pour intégrer les rares observations dont nous disposons. En outre notre establishment d’érudits a investi dans les théories traditionnelles de l’individu considéré comme une entité autonome.

Aux premiers temps de l’essor scientifique de cette époque-là plusieurs étapes furent nécessaires avant que le problème ne fût résolu. Il fallut tout d’abord déplacer avec audace le centre d’attention. C’est ce que fit Copernic lorsqu’il émit l’hypothèse que les planètes tournaient autour du Soleil et non de la Terre. Pour franchir cette étape nécessaire, il fallut que les hommes révisassent leurs hypothèses fondamentales à propos de l’homme et de l’univers. L’évolution actuelle en psychiatrie, qui consiste à ne plus centrer l’attention sur l’individu mais sur le réseau social où il évolue, peut être comparée à l’évolution que l’on accomplit en plaçant le Soleil, et non plus la Terre, au centre de l’univers. Il s’agit d’une étape audacieuse, et bien des gens rejettent de façon quasi religieuse l’idée que l’homme n’est pas un point focal mais que, loin d’avoir l’initiative, il réagit, au contraire, dans le réseau de relations où il est pris. Ceux qui protestent disent que l’on sous-estime l’importance de l’individu et que l’on n’en fait plus qu’un simple élément du système, de même, exactement, que certains disaient autrefois que l’homme serait diminué si sa planète n’était pas le centre de l’univers28.

Dans une deuxième étape, les tenants de l’esprit scientifique commencèrent à mettre en doute les affirmations et les observations des Anciens et à rassembler des observations précises des mouvements planétaires. Enfin lorsque Kepler eut rassemblé ces « faits », après s’en être lui-même pénétré, il fut obligé d’abandonner l’idée classique des orbes circulaires et de conclure que les planètes se déplaçaient selon un modèle ellipsoïde. Cette découverte portant sur la forme des orbites rendit possible la formulation d’un nouvel ensemble d’explications causales. Aujourd’hui, nous avons commencé de mettre en doute les affirmations et les observations de nos « Anciens », mais nous avons à peine commencé de rassembler nos observations. En dépit du grand nombre des livres qui sont consacrés au mariage et à la famille, qui décrivent ce que celle-ci doit être, les chercheurs ne commencent que depuis ces dernières années d’observer des familles dans leur totalité, en étudiant le comportement de leurs membres entre eux. Nous disposons de quantité d’opinions, lesquelles peuvent étayer toutes sortes d’explications causales, mais il nous faudra observer et examiner pendant des années des familles en action, avant de posséder assez d’observations pour être en mesure de réfuter une théorie.

Dans une dernière étape, les chercheurs d’autrefois tirèrent de leurs observations nouvelles de nouvelles généralisations assez vastes pour leur permettre d’avancer que ce qui se passe dans le ciel se passe également sur la Terre. C’est ainsi qu’ils purent établir des lois naturelles ayant une vaste application à de nombreux domaines de recherche. Quant à nous, nous commençons, de la même façon, à supposer que l’idée d’une coalition entre les membres d’une famille permet de dégager des modèles de coalition valables pour tout groupe social continu et que les modèles de la relation conjugale pourraient être pertinents pour les relations internationales. Autrement dit, nous commençons de chercher à dégager des lois, c’est-à-dire des régularités, vérifiables dans tout système relationnel possédant un passé et un avenir. C’est par cette éventualité que la recherche familiale ouvre des perspectives aussi prometteuses.

Il nous est permis d’espérer qu’il ne nous faudra pas aussi longtemps pour développer une science des relations humaines qu’il fallut jadis aux tenants des sciences physiques, car nous avons l’exemple de leur vaste entreprise pour nous guider. Cependant, on aurait tort de croire pouvoir sauter les étapes préliminaires et nécessaires et de s’attendre à voir surgir une théorie des relations humaines d’emblée parfaite et parachevée. Avec le temps, nous devrions réunir les trois facteurs nécessaires dans toute recherche scientifique : 1) nous devrons disposer d’une collection de faits – c’est-à-dire d’événements observables qui se produisent ou ne se produisent pas ; 2) nous devrons être en mesure de formuler ces faits dans des séries régulières structurées en fonction d’un modèle ; 3) nous devrons promouvoir des théories permettant de rendre compte de ces régularités, sans hésiter à rejeter les idées traditionnelles si elles nous entravent dans notre tentative.

En ce qui concerne la collection des faits, nous ne savons cependant pas encore assez clairement quels sont les « faits » pertinents pour la recherche familiale, ni quelle est la meilleure méthode pour les rassembler. Lorsqu’il s’agit d’étudier des familles, nous ne disposons, à nous en tenir aux seuls événements observables, que du comportement-réponse des membres de la famille dans leur interaction : leurs mouvements corporels et leurs intonations vocales, leurs paroles et leurs actes. Si nous étendons le concept des « faits », pour nous, de manière à y inclure des événements non observables, nous y englobons les émotions, les attitudes, les espérances, ainsi que les processus mentaux des membres de la famille. Cependant les avis restent partagés quant à savoir quel type de données est le plus approprié. De surcroît, nous nous heurtons à un problème, dans la mesure où nos « faits » sont déterminés par la manière dont nous les recueillons. Les avis sont partagés quant à la méthode à suivre dans la recherche familiale. Il existe trois méthodes générales pour recueillir les données : 1) le recours au témoignage personnel des membres de la famille par le moyen soit de questionnaires soit d’entretiens ; 2) la réunion des membres de la famille pour qu’ils soient étudiés dans leur interaction effective – les données consistent alors dans les observations faites par des observateurs humains qui s’efforcent de parvenir à un accord pour définir entre eux les événements observés ; 3) la mise en situation des familles dans des réseaux de communication où leur comportement est enregistré par des instruments. Il est bien évident que ces trois écoles différentes aboutiront à recueillir des « faits » différents concernant les familles.

Une difficulté supplémentaire, dans la recherche familiale, vient de ce qu’il est nécessaire de formuler une sorte de théorie qui puisse servir de guide pour choisir le type d’observations à faire et la méthodologie à utiliser. Nous avons besoin de conceptualiser des modèles formels des relations humaines afin de pouvoir ensuite recueillir des données pour vérifier si certains modèles apparaissent ou non dans les faits. Actuellement, nous sommes obligés de fonder notre conceptualisation sur un nombre très minime d’observations de familles dans leur interaction effective. Mais nous sommes bien obligés de spéculer sur la base de ce que nous avons, et de décider quelle méthode pourrait étayer ou réfuter nos spéculations. On trouvera ici une spéculation de cet ordre, portant sur un modèle caractéristique qui semble s’imposer à l’évidence dans les systèmes pathologiques.

Bien que les hommes n’aient pas toujours mis l’accent sur l’étude systématique des relations, ils s’observent dans leur interaction depuis tant d’années que nous pouvons à bon droit supposer que si un quelconque aspect des relations courantes est vraiment important il a dû être pointé dans la littérature passée. Il existe un modèle formel qui a été si souvent remarqué qu’on lui a donné un nom : le « triangle éternel » ; l’homme l’a placé au centre de son intérêt tant du point de vue psychiatrique, religieux et politique que de celui des fictions qu’il a créées pour exprimer ses expériences essentielles. Ce modèle rationnel semble en fait être le seul qui soit passé dans le langage populaire. Son importance est peut-être fondée sur le fait que le contexte d’apprentissage essentiel de l’être humain est triangulaire : dans la cellule familiale biologique ordinaire, deux personnes s’unissent pour en créer et élever une troisième.

Dans la recherche familiale, depuis ces dix dernières années, l’intérêt s’est déplacé des descriptions individuelles aux descriptions des dyades (mère-enfant), puis des triades (parents-enfant perturbé). L’accent n’a pas été placé sur de plus grands ensembles familiaux, par exemple sur des quatuors, en dépit du fait que la tendance est à l’étude du réseau familial en son entier. D’ordinaire, on n’étudie la famille élargie qu’en la fractionnant en plus petites unités. C’est ainsi, par exemple, qu’on ne considère l’influence de la génération constituée par les grands-parents que par le biais de l’influence exercée par sa propre mère ou son propre père sur l’un ou l’autre des parents. Le fait que l’intérêt des chercheurs se limite au maximum à la triade semble dû, en partie, à la complexité des unités supérieures et, en partie, à ce que le triangle paraît constituer une unité « naturelle ».

Le triangle pervers

Si nous prenons le triangle pour unité dans notre étude d’une famille ou d’un système continu quelconque, la question se pose de savoir quelle sorte d’accord triangulaire engendre ce qu’on peut appeler un système pathologique. Dans ce cas, l’expression « pathologique » désigne un système qui conduit à sa propre dissolution ou à des rapports de violence entre ses éléments, ou encore qui se réfère à des éléments dont le comportement paraît singulier ou inapproprié. Au niveau de la famille, un système pathologique engendre un conflit continuel, mène au divorce, ou produit chez un ou plusieurs membres de la famille un état de détresse ou d’angoisse symptomatiques qui attire l’attention de la communauté. Si l’on examine la littérature passée et les activités humaines, on découvre un triangle de ce type – qu’on pourrait appeler un triangle pervers – dont l’existence est depuis longtemps acceptée, sans, pour autant, que sa nature ait été explicitée. Ses caractéristiques sont les suivantes :

  1. Les personnes qui se répondent dans le triangle ne sont pas de la même génération : l’une d’elles appartient à une génération différente de celle des deux autres. On entend par « génération » un rang différent dans la hiérarchie du pouvoir – comme, par exemple, l’écart entre les parents et les enfants, dans l’ordre des générations humaines, ou entre l’employeur et l’employé, dans celui de la hiérarchie administrative.
  2. Dans le processus de leur interaction commune, une personne appartenant à une génération forme une coalition avec une des deux autres personnes appartenant à une autre génération, contre le second membre de celle-ci. On entend par « coalition » un processus d’action commune qui est dirigé contre la tierce personne (par opposition à l’alliance, laquelle réunit deux personnes en fonction d’un intérêt commun indépendant du tiers).
  3. La coalition entre les deux personnes est déniée. Autrement dit, un certain comportement indique l’existence d’une coalition qui, lorsqu’on la met en question, est déniée en tant que coalition. Pour le dire d’une façon plus formelle, le comportement qui, à un certain niveau, indique l’existence d’une coalition, est reformulé par un comportement métacommunicationnel niant cette existence.

Le triangle pervers est essentiellement un triangle dans lequel la séparation des générations est rompue de façon voilée. Lorsque cette violation prend la forme d’un modèle répétitif, le système devient pathologique. En élaborant ce concept, nous ne prétendons pas innover, mais plutôt donner une formulation plus précise à quelque chose qui se trouve être de plus en plus communément admis dans la littérature traitant de la famille et de la pathologie.

À titre d’exemple, on sait que dans l’administration une confusion de générations passe pour causer des problèmes à l’intérieur d’une organisation. On dit que si un chef de service fait du « favoritisme » avec ses employés le bon ordre de l’organisation est menacé. En termes de triangulation, il forme une coalition entre deux générations différentes : il s’allie avec une personne contre son pair. Il n’y a pas nécessairement problème s’il forme simplement une alliance avec un employé, cependant, dès l’instant où il prend le parti de cet employé contre un autre tout en déniant simultanément qu’il le fait, le système devient pathologique29.

Cette illustration est une reformulation d’un point qui revient dans le plupart des manuels administratifs : les échelons de la hiérarchie administrative doivent rester séparés pour le bon fonctionnement d’une organisation. Un autre principe est de règle en bonne procédure administrative : la communication ne doit pas sauter d’échelons. Autrement dit, un employé ne peut être autorisé à « passer par-dessus » son supérieur immédiat pour entrer en contact avec un supérieur plus haut placé. Encore une fois, cette idée peut être reformulée dans les termes d’un court-circuit de générations : une coalition entre quelqu’un d’un échelon supérieur et quelqu’un d’un échelon inférieur contre quelqu’un d’un échelon intermédiaire dans la hiérarchie du pouvoir. Il est admis qu’un court-circuit de ce genre ne devrait pas avoir lieu et que, s’il se produit secrètement et de façon répétitive, l’organisation sera gravement perturbée.

Si le triangle pervers engendre des systèmes pathologiques, on peut prévoir non seulement qu’il soit à éviter dans les organisations, mais encore qu’on lui attribue une fonction importante dans le domaine de la psychopathologie : tel est en effet le cas. En psychiatrie, le triangle pervers constitue, sous une formulation légèrement différente, la thèse centrale de la théorie psychodynamique. Dans la théorie psychanalytique, et dans la plupart des théories psychiatriques en général, le conflit œdipien passe pour jouer un rôle central dans les causes des états de détresse mentale. L’origine de cette idée nous intéresse particulièrement ici. Il fut un temps où Freud avança l’hypothèse que l’hystérie résultait d’une séduction commise à l’endroit de la patiente par un parent plus âgé. En ce sens, il avançait l’hypothèse d’un court-circuit de générations qui n’aurait pas dû avoir lieu et qui, pour autant qu’il s’agissait d’un acte accompli en secret, pouvait être considéré comme un acte de coalition voilée entre générations. Cependant, il découvrit ensuite que dans certains cas l’attentat sexuel en cause n’avait pas pu se produire réellement, et il rejeta l’idée d’une cause familiale de cette maladie au profit d’une cause intrapsychique – le vœu fantasmé de l’acte sexuel. Ainsi naissait l’idée du conflit œdipien, caractérisé par le désir du fils d’avoir des relations sexuelles avec sa mère et par la peur consécutive que son père ne prenne fort mal cette coalition et ne le castre. Le conflit œdipien devint un modèle universel pour l’explication de la névrose.

Ce conflit, dans son essence, peut, comme on le voit dans le drame d’où Freud a tiré son nom, être conçu comme une coalition couverte ou déniée, transversale aux générations. Dans Œdipe l’intrigue consiste dans le dévoilement de ce court-circuit des générations. Grâce à Freud, nous pouvons découvrir ce modèle dans la plupart des drames et des œuvres de fiction. Si l’on analyse le contenu des films populaires, on s’aperçoit que le thème du jeune homme qui s’allie avec une femme contre un homme plus puissant ou plus âgé est si commun qu’il est devenu un procédé. Ce qui résulte de ce triangle semble varier selon les décennies et reflète peut-être les changements intervenus dans la structure culturelle de l’autorité. Pour choisir une variante parmi tant d’autres : dans Lolita, l’homme plus âgé s’allie secrètement avec la jeune fille contre sa mère. On pourrait postuler que l’essence du conflit dramatique réside dans la coalition secrète des générations, peut-être parce que le public lui-même en reconnaît le danger. On pourrait soutenir que ce modèle, représenté symboliquement, est un reflet du tabou de l’inceste. Mais l’on pourrait tout aussi bien dire que c’est le tabou de l’inceste qui dérive de la reconnaissance du fait que les coalitions entre générations perturbent très gravement tous les participants du réseau familial.

La psychiatrie traditionnelle, tout en mettant l’accent sur l’individu, attribuait une importance fondamentale au triangle ; quand nous nous tournons vers les méthodes nouvelles, qui rapportent la pathologie à la famille, nous retrouvons la même prévalence du triangle dans tous les ouvrages de référence. Bien des études consacrées aux familles, si liées soient-elles, dans leurs descriptions, à un cadre de référence individuel, rapportent pourtant implicitement la pathologie à un triangle pervers. C’est ainsi, par exemple, qu’on a longtemps avancé l’hypothèse qu’un enfant perturbé est le produit de parents en conflit : l’enfant se trouve, entre eux deux, pris dans une coalition avec l’un ou l’autre. Quand on dit que la mère est surprotectrice et que le père est passif, on sous-entend que la mère se range du côté de l’enfant contre son père, lequel reste en retrait. L’image en miroir de ce cas se présente lorsque le père et l’enfant forment une coalition souterraine contre une mère difficile. En général, l’impuissance des parents d’un enfant perturbé à maintenir un front commun pour faire régner la discipline est le reflet de leur impuissance à maintenir une séparation entre les générations. Un semblable court-circuit des générations apparaît dans le cas de l’enfant perturbé qui n’a de liens qu’avec ses parents et évite de fréquenter ses « pairs ».

On trouve également de plus en plus souvent dans les études descriptives consacrées à la famille au sens large, un modèle semblable qui s’applique à la génération suivante, dans les familles perturbées. On reconnaît fréquemment l’existence d’une coalition entre un parent et un grand-parent, que l’on décrit d’ordinaire comme une relation de dépendance excessive. On dit par exemple que la mère du mari s’immisce constamment dans les affaires du ménage et que, tandis que sa femme le pousse à s’affirmer davantage et à prendre ses distances par rapport à sa mère, le mari prétend que celle-ci ne crée aucun problème (déniant ainsi la coalition contre son épouse). On parle aussi communément de familles perturbées dans lesquelles la femme a des liens excessifs avec sa mère et forme avec elle une coalition contre son mari. Au niveau du langage populaire, ce type de situation paraît être un problème suffisant pour avoir donné lieu à la création de tout un répertoire de plaisanteries sur les « belles-mères ».

L’existence d’une coalition entre un enfant perturbé et un parent va si souvent de pair avec la coalition d’un de ses parents et d’un grand-parent qu’on pourrait avancer l’hypothèse que ces deux coalitions sont inséparables. Autrement dit, on pourrait faire l’hypothèse qu’un court-circuit des générations au niveau de l’enfant doit coïncider avec un court-circuit au niveau de la génération précédente. (Elle coïncide aussi, fréquemment, avec une coalition entre l’enfant et un grand-parent contre un des parents.) Si ce triangle au niveau d’une génération s’accompagne toujours d’un triangle semblable au niveau de la génération précédente, on peut s’attendre à ce qu’il existe une régularité dans les réseaux de relations familiales, lorsqu’une partie quelconque de la famille est structurée selon les mêmes modèles formels qu’une autre.

Quiconque a observé ou soigné des familles anormales admet que la manière dont les parents s’opposent entre eux en formant des coalitions avec leurs enfants, semble remplir une fonction « causale » dans la genèse des troubles de l’enfant. Cette idée se retrouve, avec certaines nuances, dans les études portant sur les patients admis dans les hôpitaux psychiatriques. Il y a quelques années, Stanton et Schwartz faisaient remarquer dans leur ouvrage sur l’hôpital psychiatrique (4) qu’un conflit entre un administrateur et un thérapeute pouvait « causer » l’éruption de troubles chez un patient. Le même effet peut se produire lorsqu’un membre de l’équipe soignante prend le parti d’un patient contre un autre membre de l’équipe soignante, dans un triangle pervers.

Si nous prenons le triangle pour unité d’étude et si nous fractionnons le réseau familial selon les lignes de triangulation, l’analyse fait apparaître une complexité ahurissante. Une famille de taille moyenne, comprenant deux parents, deux enfants et quatre grands-parents, est un groupe de huit personnes qui se compose de cinquante-six triangles. Chaque membre de la famille s’inscrit simultanément dans vingt et un triangles (sans compter les tantes, les oncles, les voisins et les employeurs). Chacun de ces vingt et un triangles peut supporter une coalition entre générations. Sachant que l’occurrence d’une coalition secrète de cette sorte possède un caractère pathologique, on voit que toute famille est extrêmement pathogène en puissance.

L’analyse du réseau familial en termes de triangulations montre également que tout membre de la famille forme le point nodal (nexus) d’un grand nombre de ces triangles. Chacun est également le seul à occuper le point nodal en question. Le fait qu’il n’y ait pas deux personnes qui se trouvent dans la même situation contextuelle, même au sein d’une seule et même famille, conduit à mettre sérieusement en doute la possibilité de toute comparaison portant sur des individus. Dire qu’un névrosé est différent d’un psychotique, c’est sous-entendre que le contexte dans lequel ils vivent est comparable. S’il ne l’est pas, ils ne peuvent être comparés. Toutes les tentatives qui ont été faites pour élaborer une typologie des individus présupposaient, pour l’essentiel, que ces individus se trouvaient placés dans des situations identiques, et postulaient, par conséquent, que c’est en eux que résidaient les différences. On partait de ce présupposé sans chercher, en aucune manière, à déterminer si des individus différents ont à affronter le même type de situation. Cependant, les observations qui ont été rassemblées sur les familles indiquent que des individus différents vivent dans des univers tout à fait différents.

Si nous supposons que le comportement d’un individu tend à s’adapter à ses relations intimes, il s’ensuit qu’il ne doit pas se comporter dans un groupe triangulaire d’une manière qui serait susceptible de compromettre un autre groupe triangulaire auquel il est lié. Par exemple, son comportement dans le triangle parental aura des répercussions sur le triangle qu’il forme avec ses grands-parents. De fait, la manière dont une personne est liée à deux autres, quelles qu’elles soient, dans le réseau, influence nécessairement la réponse qu’elle peut recevoir de tout autre groupe de deux personnes. Dans une famille où tous les groupes triangulaires se définissent par des relations amicales, la situation ne présente aucune complexité apparente. Mais supposons qu’un enfant se trouve placé au point nodal de deux triangles, ou groupes, qui sont en conflit. Pour se comporter d’une manière adaptée, l’enfant doit manœuvrer en sorte que son comportement dans un groupe ne compromette pas l’équilibre de l’autre groupe. Si l’on imagine que les vingt et un triangles dans lesquels l’enfant s’inscrit sont tous en conflit les uns par rapport aux autres, et si l’enfant se trouve au point nodal de tous ces groupes en conflit, on comprend que pour s’adapter et survivre dans un tel réseau il soit obligé de faire preuve d’un comportement étrange et conflictuel. On peut expliquer les symptômes de la schizophrénie comme des tentatives pour s’adapter à ce type de réseau conflictuel. Il semble, en fait, que cette manière de considérer le système familial rende possible, en définitive, une description sociale de tout comportement symptomatique – une traduction de la psychopathologie dans le langage du comportement social.

La schizophrénie comme conflit de groupes

Il y a quelques années, un groupe de recherches auquel j’ai collaboré, proposait un modèle explicatif de la schizophrénie. On s’était aperçu que la schizophrénie pouvait être décrite comme un dérèglement des niveaux de communication : le patient commentait ce qu’il disait ou faisait en indiquant qu’il disait ou faisait autre chose, puis il commentait ce métamessage à son tour par un méta-méta-message qui le contredisait (2). Autrement dit, on décrivait le comportement schizophrénique comme une confusion ou un dérèglement des types logiques, au sens de Russell. À cette époque, Gregory Bateson avait avancé l’hypothèse que le malade devait avoir été élevé dans un contexte d’apprentissage caractérisé par des niveaux de communication conflictuels. Ce contexte fut appelé une situation de double contrainte (double-bind) (1). On supposait ainsi que le schizophrène avait été élevé dans une situation contradictoire – l’un des parents, ou les deux à la fois, l’ayant confronté à des niveaux conflictuels de messages, tout en lui interdisant aussi bien de faire aucun commentaire sur le conflit que de sortir de ce cadre de référence.

À cette époque, je m’efforçais tout particulièrement d’établir une corrélation plus précise entre le comportement du schizophrène et sa situation dans sa famille, afin de savoir si la schizophrénie était une forme de comportement-réponse adapté. Pour recueillir toutes les données utiles, il fallait accepter les témoignages des membres des familles sur ce qui s’était passé au cours d’épisodes psychotiques précédents. Inversement, on peut observer l’occurrence des symptômes psychotiques chez le patient au cours de la thérapie familiale, et examiner la situation dans laquelle les symptômes sont apparus. Nous rapportons ici l’exemple d’un incident de ce genre pour illustrer le contexte familial du schizophrène.

Une schizophrène s’étant suffisamment rétablie pour que son hôpital l’autorise à rendre visite à sa famille, ses parents répondirent à cette situation en se séparant. Sa mère quitta son père (mais elle l’appela pour lui dire où elle allait), et demanda à sa fille de partir avec elle (bien qu’elle ait dit à l’époque qu’elle ne supportait pas la compagnie de sa fille). Du fait de cette exigence maternelle, la fille se trouva placée dans la situation de devoir faire un choix entre ses parents, et de rester avec son père ou de partir avec sa mère. La solution qu’elle trouva fut assez complexe. Elle partit avec sa mère ; cependant, quand elles arrivèrent à destination, chez sa grand-mère, elle appela son père. Aussitôt sa mère protesta, disant qu’elle prenait le parti de son père contre elle ; sur quoi, la fille répondit qu’elle n’avait appelé son père que parce qu’au moment de lui faire ses adieux elle l’avait regardé d’un drôle d’air. Ce « drôle d’air » était en fait un de ses symptômes caractéristiques, et la question se posait de savoir si son comportement était irrationnel ou adapté, étant donné la situation. Mais son comportement atteignit un point extrême lorsque son père arriva pour demander à la mère de rentrer au foyer. La mère demanda à sa fille d’aller faire des courses mais celle-ci refusa. C’est la grand-mère qui partit à sa place. Quand sa mère et son père se retirèrent dans une autre pièce pour discuter de son refus, la fille se mit à hurler. C’est alors qu’on la renvoya à l’hôpital.

Le comportement de la fille pourrait, à un moment donné, s’expliquer comme un comportement tendant vers l’adaptation à une situation caractérisée par un conflit de règles familiales. La règle était que la fille ne devait former de coalition ouverte ni avec son père ni avec sa mère. Cependant la séparation la forçait à enfreindre cette règle. Elle ne pouvait se contenter de ne rien faire ; c’eût été rester avec son père. Sa solution fut d’avoir un symptôme – le « drôle d’air » – qui résolvait le problème d’avoir à éviter de prendre parti pour un des deux parents.

Dans le contexte de la famille élargie, on peut voir les « règles » familiales sous un jour quelque peu nouveau. On considère alors un comportement répétitif entre deux personnes non seulement comme la conséquence d’une règle arbitraire, mais comme résultant de réponses émanant d’autres parties de la famille. Autrement dit, une règle interdisant, par exemple, toute coalition ouverte avec la mère ou avec le père, peut être considérée comme une réponse aux conséquences qui s’ensuivraient pour les autres membres de la famille si la coalition se formait.

Si nous examinons le contexte plus large dans lequel cette fille vivait, à ne nous en tenir qu’aux personnages les plus importants dans sa vie – ses parents et ses deux grand-mères –, nous voyons qu’elle s’inscrivait dans un groupe de dix triangles transgénérationnels. Il aurait pu se produire qu’aucun de ces triangles ne supportât de coalitions transgénérationnelles. Les grand-mères auraient pu rester en dehors des problèmes des parents, les parents auraient pu maintenir une séparation entre eux-mêmes et leur fille, et la fille aurait pu ne pas essayer de former une coalition avec ses parents ou ses grands-parents et ne s’associer qu’avec ses pairs. Mais dans la situation que nous avons évoquée, c’est tout le contraire qui était apparent. À en juger d’après les impressions recueillies au cours des entretiens familiaux, tous les membres de la famille étaient impliqués dans un modèle uniformément composé de triangles pervers. Les deux grand-mères rivalisaient entre elles pour s’occuper de la fille ; la mère du père prenait son parti contre sa belle-fille (allant jusqu’à offrir à celle-ci un pot-de-vin, en argent liquide, pour qu’elle quitte son fils, sous prétexte qu’elle – la mère – saurait mieux s’occuper de lui) ; la fille, elle, prenait sans cesse le parti de sa grand-mère maternelle contre sa mère et lui consacrait toutes ses visites dès qu’elle sortait de l’hôpital. Les coalitions transgénérationnelles les plus manifestes et les plus persistantes se produisaient dans le triangle formé par la fille et ses parents. Le père accusait la mère et la fille d’être liguées contre lui, ce qu’elles déniaient. La mère accusait la fille de former une coalition contre elle avec son père et les accusait tous deux, pour étayer ses dires, de se livrer mutuellement à des jeux sexuels. De manière générale, les parents se comportaient comme s’il n’existait aucune différence de génération entre eux et leur fille.

Pour extraordinaire que paraisse déjà cette avalanche de rivalités et de conflits déchaînés entre les différents triangles de la famille, cet état de choses trouva encore à s’aggraver du fait des sœurs de la mère, qui ne cessaient d’intervenir, elles aussi, dans les affaires de la famille. Quand, à la suite de leur séparation effective, la fille fut obligée de choisir entre ses parents, sa réponse ne pouvait qu’avoir des répercussions sur l’ensemble du réseau des triangles familiaux. Qu’elle partît avec sa mère ou non, elle était, de par la situation, mise en demeure d’adopter un comportement-réponse qui non seulement serait désavoué mais encore provoquerait ouvertement une rupture dans la famille élargie. Partir avec sa mère, par exemple, c’était prendre le parti de la famille de la mère contre celle du père, d’une grand-mère contre l’autre, et d’une grand-mère contre son père. En ce nœud de factions familiales rivales, quelle aurait pu être la réponse « normale » et « appropriée » à la situation ? Il aurait fallu que la fille pût à la fois non seulement satisfaire l’une et l’autre faction, mais encore disqualifier les deux manières de les satisfaire en indiquant qu’elle n’était en aucun cas responsable de ce qui s’est passé. Une telle communication conflictuelle appellerait le diagnostic de comportement schizophrène.

Les triangles persistants

À supposer pour le moment qu’un système familial pathologique consiste en un réseau de triangles pervers, la question se pose de savoir comment une famille en est arrivée là, pourquoi ses membres persistent à adopter un comportement qui est source de perturbation, et comment il faut procéder pour produire un changement dans un système de ce type. Il semble peu probable qu’on en puisse chercher la « cause » dans le comportement du seul individu, quel qu’il soit, ni même dans celui d’un ensemble de parents. Il s’agit indubitablement d’un modèle qui se transmet sur de nombreuses générations. Cependant ce modèle, s’il doit perdurer, doit sans cesse être renforcé. Il faut au minimum la coopération de deux personnes, appartenant chacune à une génération différente, pour le perpétuer.

On pourrait partir de l’idée que dans cette situation deux personnes au moins sont mécontentes du statu quo. Si une femme est contente de ses relations avec son mari, elle ne cherchera probablement pas à se liguer avec un enfant ou un parent contre lui. En un sens, ce type de coalition représente une tentative de changement. Cependant, cette tentative de changement elle-même ne va pas sans entraîner une certaine permanence, dans la mesure où favoriser la confusion des générations pour introduire un changement revient à reconduire la situation familiale qui est à l’origine de l’insatisfaction. Il reste que poser la question de la « cause » en termes d’insatisfaction, c’est à nouveau placer l’accent sur l’individu. Ce parti pris détourne, en général, de considérer les choses dans un contexte plus vaste. Lorsqu’on adopte une perspective plus large, de nouveaux modèles d’intelligibilité permettent de voir la « cause » sous un jour plus complexe. C’est ainsi, par exemple, que la femme peut se liguer avec son enfant contre son mari, non seulement à cause d’une insatisfaction d’ordre intérieur, mais encore pour répondre par un comportement adapté à la relation qu’elle entretient avec ses propres parents. Afin de maintenir une certaine stabilité dans ses rapports avec eux, elle peut se trouver contrainte de se liguer avec son enfant contre son mari, tandis qu’une relation amicale avec celui-ci peut avoir, le cas échéant, des répercussions sur ses propres rapports avec ses parents ainsi que sur les rapports de ces derniers entre eux. En ce sens, poser une « cause », c’est énoncer une affirmation sur des régularités qui appartiennent à un réseau plus vaste30.

L’argument selon lequel la famille au sens large posséderait moins d’influence à l’heure actuelle parce que peu de générations différentes vivent sous le même toit n’est pas nécessairement un argument valable. Pour autant que des jeunes gens se marient et s’installent dans leur petite boîte en banlieue, ils ne restent pas sans contacts avec leurs familles au sens large. Quiconque s’est occupé de familles ou de couples perturbés sait que la communication et ses répercussions se transmettent dans l’ensemble de la famille au sens large, quelle que soit la distance géographique qui peut séparer les membres les uns des autres.

Lorsqu’on examine ce genre de questions et qu’on cherche à vérifier ses hypothèses sans se contenter de données impressionnistes, on soulève les problèmes fondamentaux de la recherche familiale. Supposons que nous souhaitions soumettre à l’examen l’hypothèse selon laquelle les familles où règne la violence, celles qui se brisent à l’occasion d’un divorce, ou celles qui génèrent des malades mentaux, se caractérisent toutes par la présence de coalitions voilées entre générations différentes. Autrefois, nous aurions peut-être pensé qu’il suffisait de poser les questions adéquates aux membres des familles pour déterminer si le triangle pervers était ou non plus fréquent dans les familles « anormales » que dans les « normales ». À l’heure actuelle, ou s’accorde à penser que le témoignage des membres de la famille peut servir tout au plus à titre indicatif, pour préciser le domaine de recherche, mais qu’il ne peut être utilisé pour valider une hypothèse (surtout quand on a affaire à des niveaux de comportement impliquant des dénégations). Il semble nécessaire de convoquer ensemble les membres de la famille et d’en étudier le réseau en action. On devra donc définir de façon précise la « coalition » et la « génération », et créer un contexte permettant la formation de coalitions, tout en ménageant la possibilité aux membres d’une famille de dénier leur existence. Puis il faudra placer les membres de la famille dans ce contexte afin de déterminer si ces coalitions se produisent ou non dans une variété de groupements triangulaires familiaux, et répéter cette expérience sur un échantillonnage de familles assez étendu pour qu’on puisse se prononcer sur les différences observées à un niveau de pertinence choisi. Le recours à des observateurs humains pour observer les familles et déterminer l’existence de coalitions présente toujours le risque de partialité. Si l’on ne fait pas appel à des observateurs, il faut créer une situation dans laquelle ce sont des instruments qui enregistreront les résultats – mais l’usage d’instruments pour enregistrer des niveaux multiples de communication ne va pas sans difficultés. Cependant, pour autant que nous devions faire preuve de rigueur en cette sorte d’études, nous devons créer l’occasion de coalitions couvertes telles qu’on les a définies dans ce contexte (3). La mise au point d’un protocole d’expérimentation et l’analyse d’un échantillonnage adéquat constituent, il faut le dire, une tâche cruciale et difficile.

Ceci étant, malgré la complexité des données dans le domaine des relations continues, nous sommes avantagés par le fait que ces relations offrent d’énormes redondances. Si nous pouvons décrire et analyser un modèle systématique dans un segment d’une famille, nous devrions en trouver des répercussions dans toutes les autres parties du système. Il semble bien que nous ayons affaire à des réseaux aussi étroitement organisés selon des modèles répétitifs que les orbites des planètes.

La thérapie familiale

L’étroitesse et la rigidité du réseau familial ont un caractère d’évidence particulier aux yeux des thérapeutes qui s’efforcent de provoquer un changement dans une famille entière. Les études portant sur la famille, de même que celles qui portent sur l’individu, montrent que la souplesse est synonyme de normalité et la rigidité de pathologie. Il paraît s’ensuivre naturellement que plus grave est le trouble, plus rigide est le modèle familial ; il semble plus facile de provoquer un changement lorsqu’on a affaire à des pathologies mineures qu’à celles des familles de schizophrènes. Si nous avions des théories plus élaborées sur la technique de la thérapie familiale, nous aurions peut-être plus de succès dans le traitement des familles gravement perturbées. Reste que toute théorie ne peut être édifiée qu’avec le temps.

Les différentes méthodes de thérapie familiale semblent posséder un facteur commun : toutes placent l’accent sur le problème des coalitions tant à l’intérieur des familles qu’entre le thérapeute et les membres de la famille. On admet en général que le thérapeute serait mal avisé de s’allier avec un membre d’une famille contre un autre. Les membres des familles perturbées n’en font pas moins preuve d’une habileté exaspérante à provoquer le thérapeute, soit afin qu’il s’allie avec eux, soit, à force de le contrarier, afin qu’il s’allie avec d’autres contre eux. Du point de vue qui nous occupe ici, le thérapeute génère un système perturbé, loin de résoudre le conflit existant, dès lors qu’il forme ainsi des coalitions tout en déniant qu’il le fait. Pour autant que les parents le consultent en qualité d’expert, il est d’une génération différente, il appartient à un ordre différent dans la hiérarchie de l’autorité. Qu’il vienne à s’allier avec un enfant contre ses parents, comme bien des novices sont tentés de le faire par inclination personnelle ou par sympathie, il institue alors un système pathologique et reproduit les modèles habituels de la famille31. Le danger que représente une coalition secrète se fait particulièrement sentir dans le cas des thérapeutes qui prennent le parti de l’enfant mais s’en dédisent, parce qu’ils savent qu’ils devraient prendre en considération la famille en son entier. On peut analyser la thérapie familiale comme un processus où le thérapeute a sans cesse à se désimpliquer de toutes les coalitions qui peuvent se former avec les membres de la famille, selon les variantes les plus subtiles. Tout l’art de la thérapie familiale semble consister à trouver le moyen de s’allier avec tous les membres de la famille à la fois, ou à prendre clairement et explicitement parti pour des factions différentes, à des moments différents, ou encore à laisser la situation dans l’ambiguïté (en ce qui concerne les coalitions), de manière que les membres de la famille restent dans l’incertitude quant aux préférences du thérapeute. Les thérapeutes familiaux semblent reconnaître, soit consciemment soit intuitivement, qu’il ne faut pas que les générations soient court-circuitées et que, si elles le sont, le fait ne doit en tout cas pas être dénié.

L’étroitesse des liens organisationnels dans la famille perturbée fait également apparaître un horizon de possibilités nouvelles pour la thérapie familiale. Si toutes les parties d’un réseau familial sont susceptibles de réagir à un changement survenu dans n’importe quelle autre partie – ceci du fait de l’étroitesse des liens organisationnels –, une certaine liberté apparaît quant au choix de l’ensemble des relations familiales à considérer dans le traitement de la famille. Dans une famille, certaines factions peuvent être plus accessibles au changement que d’autres. Dans la schizophrénie, par exemple, les parents et l’enfant schizophrène pourraient former le triangle le plus résistant au changement, si bien que le traitement d’une autre section de la famille pourrait apporter de meilleurs résultats. Cette éventualité, à elle seule, montre la rapidité de l’évolution actuelle en psychiatrie. Voici quelques années, toute tentative d’entreprendre la psychothérapie d’un schizophrène était considérée comme une perte de temps. Plus récemment, on pensait qu’il était inutile de traiter le schizophrène seul, à cause de la complexité de ses rapports avec ses parents (ainsi qu’avec le personnel soignant), lesquels devaient aussi faire l’objet du traitement. Actuellement, on conçoit que le schizophrène puisse être traité sans qu’il entreprenne jamais lui-même aucune psychothérapie, dans la mesure où l’on admet qu’il puisse être amené à changer, pour autant qu’un changement se produise dans une autre partie de la famille élargie. Bien qu’elle soit extrême en apparence, cette idée a, depuis peu, un précédent. On a d’abord traité les enfants perturbés comme s’ils constituaient le problème en eux-mêmes. Puis les parents ont fait l’objet d’un traitement individuel en plus. Enfin, les parents et l’enfant ont été traités comme formant un groupe. Depuis ces derniers temps, on admet si communément que l’enfant perturbé est le « produit » des problèmes conjugaux des parents qu’on l’exclut du traitement pour ne s’occuper que de ses parents. Ce déplacement de l’intérêt qui conduit à rapporter la « cause » du comportement de l’individu au contexte dans lequel il vit reflète les changements considérables que la psychiatrie a subis dans son orientation fondamentale depuis moins de dix ans. C’est seulement depuis cette époque que l’on suppose que les symptômes du patient sont le produit d’un type de famille unique et qu’ils ont, dans ce cadre courant, une fonction. Si les familles comportant des membres anormaux possèdent un type d’organisation spécial, comme la recherche familiale s’efforce actuellement de le démontrer, le bien-fondé de cette hypothèse est corroboré par l’idée que les symptômes constituent un comportement-réponse relatif à un contexte particulier (par opposition à la conception traditionnelle selon laquelle la psychopathologie n’est que le produit d’un déséquilibre interne de l’individu). Les conséquences de ce changement de perspective doivent inévitablement avoir des retentissements sur la pensée psychiatrique. En matière de diagnostic, la tendance actuelle pousse à inclure plus d’une personne dans la catégorie proposée. En matière de traitement, l’idée s’affirme qu’une personne ne peut changer à moins que le contexte relationnel dans lequel elle vit ne change également, ce qui, par voie de conséquence, conduit à centrer de plus en plus souvent le traitement sur les couples et sur les familles entières. Il est possible que la théorie individuelle puisse être élargie de manière à inclure la relation ; cependant la confusion où l’on plonge en général lorsqu’on essaie de jeter un pont entre ces deux perspectives conduit à mettre en doute cette éventualité et laisse à penser que les développements à venir en psychiatrie représenteront un changement discontinu par rapport au passé.

Bibliographie

(1) Bateson, G. et al, « Toward a theory of schizophrenia », Behav. Sci., 1956, 1, p. 251-264.

(2) Haley, J., « An interactional description of schizophrenia », Psychiatry, 1959, 22, p. 321-332.

(3) Haley, J., « Family experiments : a new type of expérimentation », Fam. Proc., 1962, 1, p. 265-293.

(4) Stanton, A. H. et Schwartz, M. S., The mental Hospital, Basic Books, New York, 1954.