8. La mère qui nourrit (1949)

Dans une causerie précédente, j’ai dit que le bébé apprécie, peut-être dès le tout début, la joie de la mère. Le plaisir que la mère prend dans ce qu’elle fait pour son bébé indique très vite à celui-ci qu’il existe un être humain derrière ce qui est fait pour lui. Mais ce qui, en fin de compte, fait que le bébé perçoit la personne dans la mère, c’est peut-être l’aptitude particulière de celle-ci à se mettre à la place de son bébé et à connaître ainsi ce qu’il ressent. Aucun enseignement livresque ne peut remplacer ce sentiment qu’une mère éprouve à l’égard des besoins de son nourrisson, sentiment qui, par moments, lui permet de s’adapter presque exactement à ces besoins.

J’illustrerai cela par l’observation de la manière dont les tétées sont données et en comparant deux bébés. L’un est nourri chez lui par la mère et l’autre dans un établissement, un bel endroit, mais un endroit où les infirmières ont beaucoup à faire et où on n’a pas le temps d’accorder une attention individuelle.

Je prendrai, pour commencer, le bébé placé dans un établissement. Les infirmières qui travaillent dans un hôpital et qui me lisent (celles qui, en fait, nourrissent individuellement les bébés qui leur sont confiés) doivent me pardonner d’utiliser le pire et non le meilleur de ce qu’elles peuvent faire.

Voici donc le bébé dans un établissement à l’heure de la tétée. Il ne sait pas encore à quoi il doit s’attendre. Ce bébé que nous étudions ne sait pas grand-chose des biberons et des personnes, mais il est prêt à croire que quelque chose de satisfaisant peut arriver. Il est calé un petit peu dans le berceau et un biberon de lait est placé sur l’oreiller de manière qu’il arrive près de sa bouche. L’infirmière met la tétine dans la bouche du bébé, attend quelques instants, puis va s’occuper d’un autre bébé qui pleure. Au début, les choses peuvent se passer assez bien car le bébé est stimulé par la faim. Il suce la tétine, le lait vient et il est bon. Mais voilà que cette chose se met à coller dans sa bouche, devenant en quelques instants une sorte de menace énorme pour son existence. Le bébé pleure et se débat, le biberon tombe, ce qui amène un soulagement, mais seulement pendant un petit moment car il a encore faim. Le biberon ne revenant pas, il recommence à pleurer. Au bout d’un moment, l’infirmière revient et remet le biberon dans sa bouche ; seulement le biberon qui, de notre point de vue, paraît identique à ce qu’il était, semble devenu une chose mauvaise pour le bébé. Il est devenu dangereux. Et cela continue sans cesse.

Passons maintenant à l’autre extrême, au bébé dont la mère est disponible. Lorsque j’observe avec quelle délicatesse agit une mère qui n’est pas angoissée, j’en suis toujours étonné. Elle est là qui installe le bébé confortablement et qui prépare le cadre dans lequel la tétée peut avoir lieu, si tout va bien. Le cadre fait partie d’une relation humaine. Si la mère nourrit au sein, nous voyons qu’elle laisse à son bébé, même à un tout petit, la liberté de ses mains de façon qu’il puisse sentir la texture de sa peau et sa chaleur lorsqu’elle offrira le sein. De plus, la distance du sein au bébé peut être réglée. Le bébé n’a, en effet, qu’un petit morceau du monde dans lequel placer les objets, le morceau qui peut être atteint par la bouche, les mains et les yeux. La mère laisse le visage du bébé toucher le sein. Au début, les bébés ne savent pas que les seins font partie de la mère. Au début, si leur visage touche le sein, ils ne savent pas si le sentiment de confort commence dans le sein ou dans le visage. En fait, les bébés jouent avec leurs joues et les égratignent comme si c’étaient des seins et il est très raisonnable qu’une mère permette tout le contact qu’un bébé désire. Il n’y a aucun doute que les sensations d’un bébé à cet égard sont très vives et si elles le sont, nous pouvons être sûrs qu’elles sont importantes.

Le bébé a besoin avant tout de toutes ces expériences plutôt paisibles que je décris et il a besoin d’être pris avec amour, c’est-à-dire d’une façon vivante, sans embarras, sans angoisse et sans tension. Voilà le cadre. Tôt ou tard, il y aura un certain contact entre le mamelon de la mère et la bouche du bébé. Peu importe ce qui se passe exactement. La mère est présente dans le cadre, elle en fait partie et elle aime particulièrement l’intimité de cette relation. Elle n’a pas de notions préconçues quant à la manière dont le bébé devrait se comporter.

Ce contact du mamelon avec la bouche du bébé donne des idées au bébé I « Peut-être y a-t-il là, en dehors de la bouche, quelque chose qui vaut la peine d’être trouvé. » La salive commence à couler. Tant de salive peut couler, en fait, que le bébé peut prendre plaisir à l’avaler et ne pas ressentir pendant un moment le besoin de lait. Peu à peu, la mère lui permet de construire en imagination la chose même qu’elle lui offre et il commence à mettre le mamelon dans sa bouche, à aller jusqu’à sa racine et à le mordre, et peut-être à le sucer.

Puis vient une pause. Les gencives se détachent du mamelon et le bébé se détourne de la scène qui se joue. L’idée du sein s’évanouit.

Comprenez-vous l’importance de ce dernier moment ? Le bébé avait une idée et le sein est venu avec le mamelon, un contact a été établi. Puis, le bébé en a terminé avec l’idée, il s’est détourné et le mamelon a disparu. C’est la manière la plus importante selon laquelle l’expérience du bébé que nous décrivons maintenant diffère de celle du bébé que nous avons situé dans un établissement où les gens sont occupés. Comment la mère réagit-elle au détournement du bébé ? Celui-ci n’a pas un objet qui est remis dans sa bouche afin que les mouvements de succion recommencent. La mère comprend ce qu’il ressent parce qu’elle est vivante et qu’elle a une imagination. Elle attend. D’ici quelques minutes, quelquefois moins, le bébé se tourne à nouveau vers l’endroit où elle a toujours désiré placer le mamelon. Un nouveau contact est ainsi établi, juste au bon moment. Ces conditions sont répétées de temps en temps et le bébé boit non à partir d’un objet qui contient du lait, mais d’une possession personnelle prêtée pour la circonstance à une personne qui sait quoi en faire.

Le fait que la mère soit capable de s’adapter si délicatement montre qu’elle est un être humain et le bébé ne met pas longtemps à s’en apercevoir.

Je désire insister particulièrement sur la manière dont la mère, dans notre seconde illustration, laisse le bébé se détourner. C’est surtout là, lorsqu’elle retire le mamelon au moment où le bébé cesse de le désirer ou d’y croire, qu’elle s’établit en tant que mère. Au début, il s’agit d’une opération si délicate que la mère ne réussit pas toujours et quelquefois un bébé manifestera le besoin d’établir son droit à une existence personnelle en refusant la nourriture, en détournant la tête ou en dormant. Cette situation est très décevante pour une mère qui désire tellement continuer à être généreuse. Quelquefois, elle ne peut supporter la tension de ses seins (à moins que quelqu’un ne lui ait montré comment tirer le lait afin de pouvoir attendre que le bébé revienne vers elle). Pourtant, si les mères savaient que ce détournement du bébé loin du sein ou du biberon a une valeur, elles seraient capables de manier ces phases difficiles. Elles comprendraient le détournement ou le sommeil comme une indication de soins particuliers. Cela signifie que tout doit être fait pour fournir un bon cadre au moment de la tétée. La mère doit être à l’aise. Le bébé doit être à l’aise. Puis, il faut du temps. Et les bras du bébé doivent être libres. Le bébé doit avoir de la peau libre avec laquelle sentir la peau de la mère. Il se peut même qu’un bébé ait besoin d’être mis tout nu contre le corps nu de sa mère. Si des difficultés surgissent, la seule chose qui soit tout à fait inutile, c’est d’essayer de forcer la tétée. En cas de difficultés, l’espoir d’établir une bonne expérience de la tétée ne viendra que si l’on donne au bébé le cadre qui lui permet de trouver le sein. Des échos de tout cela peuvent apparaître plus tard dans les expériences du nourrisson.

Pendant que je suis sur ce sujet, je voudrais parler de la situation de la mère dont le bébé vient de naître. Elle a traversé une expérience grave et angoissante et elle continue à avoir besoin d’être aidée par des mains expertes. Elle est encore soignée par ceux qui l’ont assistée au moment de la naissance. Des raisons existent donc qui la rendent, juste en ce moment, particulièrement susceptible de se sentir dépendante et d’être sensible aux avis de toute femme importante qui se trouve là, que ce soit la surveillante de l’hôpital, la sage-femme, sa propre mère ou sa belle-mère. Elle est donc dans une situation difficile. Elle s’est préparée à ce moment pendant neuf mois et, pour des raisons que j’ai essayé d’expliquer, elle est celle qui sait le mieux que faire pour que son bébé prenne le sein. Pourtant, si les autres qui en savent tant sont têtues, on ne peut pas s’attendre à ce qu’elle leur fasse opposition, certainement pas avant d’avoir eu deux ou trois bébés et beaucoup d’expérience. L’idéal, naturellement, est la relation heureuse qui existe souvent entre les infirmières de maternité, la sage-femme et la mère.

Si cette relation heureuse existe, la mère a toutes les chances de manier le premier contact avec le bébé à sa façon. Le bébé est à côté d’elle, endormi la plupart du temps et elle peut jeter un œil sur le berceau à côté du lit pour voir si elle a un joli bébé. Elle s’habitue à ses pleurs. Si ceux-ci la dérangent, le bébé est temporairement éloigné pendant qu’elle dort, mais on le lui ramène. Puis, lorsqu’elle sent que le bébé désire être nourri ou qu’il désire peut-être un contact général avec son corps, on l’aide à le prendre dans ses bras et à le tenir. C’est pendant cette sorte d’expérience que commence un contact particulier entre le visage, la bouche, les mains du bébé et ses seins.

On entend parler de jeunes mères qui sont surprises. On ne leur explique rien. Le bébé est tenu à l’écart dans une autre pièce, avec d’autres bébés peut-être, sauf au moment des tétées. Il y a toujours un bébé qui pleure, si bien que la mère n’apprend jamais à connaître les pleurs de son propre bébé. Au moment des tétées, les bébés sont amenés et tendus à leur mère, étroitement enveloppés dans une serviette. La mère est censée prendre ce drôle d’objet et le nourrir au sein (c’est à dessein que je parle d’un objet), mais elle ne sent pas la vie emplir ses seins, pas plus que le bébé n’a la chance d’explorer et d’avoir des idées. On entend même parler des personnes qui veulent soi-disant aider et qui, exaspérées lorsque le bébé ne commence pas à téter, lui mettent pour ainsi dire le nez dedans. Certains bébés connaissent cette expérience horrible.

Même les mères doivent apprendre par l’expérience comment être maternelles et je pense que c’est beaucoup mieux si elles voient les choses ainsi. L’expérience les fait mûrir. Si elles voient les choses par l’autre bout et pensent qu’elles doivent travailler dur dans des livres pour savoir comment être une mère parfaite dès le début, elles seront sur le mauvais chemin. À long terme, ce dont nous avons besoin, c’est de mères, et de pères, qui ont découvert comment croire en eux-mêmes. Ces mères et leur mari fondent les meilleurs foyers dans lesquels les bébés puissent grandir et se développer.