12. Le sevrage (1949)

Vous me connaissez assez maintenant pour vous attendre à ce que je ne vous dise pas exactement comment et quand sevrer. Il n’y a pas qu’une seule méthode qui soit la bonne et votre médecin ou votre centre maternel peuvent vous conseiller. J’ai l’intention de parler du sevrage en général afin de vous aider à voir ce que vous faites, quelle que soit la manière que vous choisissiez exactement.

Le fait est que la plupart des mères n’ont pas de difficultés. Pourquoi ?

Ce qui importe, c’est que l’allaitement lui-même se soit bien passé. Le bébé a vraiment eu quelque chose dont il peut être sevré. Vous ne pouvez pas retirer à des gens une chose qu’ils n’ont jamais eue. Certaines d’entre vous se souviennent peut-être de toutes les choses que nous avions avant la guerre ou lorsque nous étions enfants. Nous les considérions comme naturelles. Dans l’ensemble, ce sont ceux qui en avaient le plus joui qui y ont renoncé le plus facilement. Pour ceux qui, déjà, n’avaient pas tout à fait assez, les restrictions furent très difficiles. Ceux qui sont venus plus tard et' qui n’avaient jamais connu toutes ces choses ne les regrettèrent pas.

Je me rappelle très bien qu’une fois, étant petit, j’ai eu la permission de manger autant de framboises et de crème que je pouvais en absorber. Ce fut une expérience merveilleuse. Maintenant encore, j’ai plus de plaisir à me souvenir de cette expérience unique qu’à manger des framboises. Peut-être pouvez-vous vous souvenir de quelque chose de semblable ?

Une bonne expérience de l’allaitement constitue donc le fondement du sevrage. Au cours de neuf mois au sein, un bébé a eu environ un millier de tétées qui lui ont fourni quantité de bons souvenirs ou du matériel pour de bons rêves. Mais ce n’est pas seulement le millier de tétées, c’est aussi la manière dont le bébé et la mère ont fait connaissance. L’adaptation sensible de la mère (comme je l’ai dit si souvent) aux besoins du bébé a fait germer en lui l’idée du monde comme étant celle d’un bon endroit. Le monde allait à la rencontre du bébé, si bien que le bébé pouvait sortir pour aller vers le monde. Au début, la coopération de la mère avec le bébé a naturellement conduit à la coopération du bébé avec la mère.

Si, comme moi, vous croyez que le bébé a des idées dès le début, les tétées se sont avérées souvent des moments plutôt terribles, perturbant le calme du sommeil ou celui de la contemplation éveillée. Les exigences instinctuelles peuvent être féroces et effrayantes. Pour le bébé, elles peuvent s’apparenter au début à des menaces contre l’existence. Avoir faim, c’est comme si on était possédé par des loups.

À neuf mois, le bébé s’est habitué à cette sorte de chose et il est devenu capable de se maîtriser même lorsque ces besoins instinctuels règnent. Il est même devenu capable de reconnaître ces besoins comme faisant partie d’une personne qui vit.

Si nous observons le bébé qui devient une personne, nous pouvons voir que la mère est peu à peu, au cours des moments de calme, perçue également comme une personne, comme une chose plaisante dont on apprécie la valeur dès qu’elle apparaît. Comme il est donc affreux d’avoir faim et d’éprouver le sentiment brutal d’attaquer cette même personne. Il n’est pas surprenant que les bébés perdent souvent l’appétit. Il n’est pas surprenant que certains bébés ne réussissent pas à admettre les seins de la mère, mais séparent la mère, aimée dans sa totalité et sa beauté, des choses (les seins) qui sont l’objet d’une attaque fiévreuse.

Les adultes trouvent difficile de se laisser aller à leurs émotions et ceci est à l’origine de bien des détresses et de mariages non réussis. À cet égard et à beaucoup d’autres, le fondement de la santé ultérieure réside dans l’expérience d’être, pendant l’enfance, soutenu par une bonne mère normale qui n’est pas effrayée des idées de son bébé et qui aime que son bébé s’en prenne à elle.

Peut-être voyez-vous pourquoi l’allaitement au sein constitue vraiment une expérience plus riche que celui au biberon, à la fois pour la mère et pour l’enfant ? Un biberon, certes, peut très bien faire l’affaire et le mieux, souvent, est de continuer avec le biberon qui peut s’avérer plus facile pour le bébé, précisément parce qu’il provoque moins d’excitation. Toutefois, l’expérience de l’allaitement au sein, bien menée et terminée avec succès, est une bonne base pour la vie. Elle fournit des rêves riches et rend les gens capables de prendre des risques.

Mais, comme on le dit, toutes les bonnes choses doivent avoir une fin. Cela fait partie d’une bonne chose qu’elle se termine.

Vous souvenez-vous du bébé que j’ai décrit et qui prenait possession d’une cuiller ? Il la prenait, la portait à la bouche, il était heureux de jouer avec, puis la laissait tomber. C’est ainsi que le bébé en arrive à l’idée d’une fin.

Il est évident que vers sept, huit ou neuf mois, un bébé commence à pouvoir jouer à jeter des objets. C’est un jeu très important et qui peut même être exaspérant car quelqu’un doit être là tout le temps pour ramasser les objets tombés à terre. Même dans la rue, lorsque vous sortez d’une boutique, vous vous apercevez que le bébé a jeté du landau un ours, deux gants, un oreiller, trois pommes de terre et un morceau de savon. Probablement trouvez-vous quelqu’un en train de ramasser le tout parce que le bébé s’y attend évidemment.

Eh bien, vers neuf mois, la plupart des bébés comprennent assez bien ce que signifie se débarrasser des choses. Ils peuvent même désirer se sevrer eux-mêmes.

Dans le sevrage, il faut vraiment tendre à utiliser l’aptitude grandissante du bébé à se débarrasser des choses et faire en sorte que la perte du sein ne soit pas simplement laissée au hasard.

Maintenant, il nous faut voir pourquoi un bébé devrait avoir envie d’être sevré. Pourquoi ne pas continuer toujours ? Eh bien, je pense pouvoir dire que ce serait de la sentimentalité que de ne jamais sevrer. Ce serait en quelque sorte irréel. Un désir de sevrer doit venir de la mère. Elle doit être assez brave pour supporter la colère du bébé et les idées affreuses qui l’accompagnent, se contentant de faire ce qui achève le travail d’un allaitement bien mené. Il n’y a pas de doute que le bébé qui a été nourri avec sucrés est heureux d’être sevré quand il le faut, surtout parce que cela s’accompagne d’une grande extension du champ d’expérience.

Naturellement, lorsque le moment du sevrage approchera, vous aurez déjà offert d’autres aliments. Vous aurez probablement donné des aliments solides, des biscottes, etc., afin que le bébé les mâche et vous aurez remplacé une des tétées par une bouillie ou autre chose. Vous aurez surmonté un refus possible d’un aliment nouveau et découvert qu’en attendant et en offrant à nouveau par la suite l’aliment qui avait été refusé, vous êtes peut-être récompensée par son acceptation. D’habitude, il n’est pas nécessaire de passer soudainement du sein à l’absence du sein. Si (pour cause de maladie ou de quelque autre circonstance malheureuse) un changement soudain a dû intervenir, vous vous êtes attendue à des difficultés.

Si vous savez que les réactions au sevrage sont complexes, vous éviterez naturellement de confier votre bébé aux soins d’une autre personne juste au moment où vous le sevrez. Il serait malheureux de sevrer au moment où vous déménagez ou lorsque vous allez séjourner chez votre taule. Le sevrage constitue l’une des expériences à partir desquelles le bébé peut grandir à condition que vous fournissiez pour cette expérience un cadre stable. Si vous ne pouvez pas le faire, le sevrage peut alors s’avérer une époque où des difficultés commenceront.

Autre chose : vous vous apercevrez peut-être que votre bébé supporte bien d’être sevré dans la journée, mais que le sein s’avère la seule bonne chose pour le dernier repas. Voyez-vous, votre bébé grandit, mais sa marche en avant n’est pas constante. Vous ne cesserez de le découvrir. Vous serez très heureuse si, la plupart du temps, votre enfant a la maturité de son âge. Peut-être à certains moments se montrera-t-il même en avance. Mais de temps en temps il n’est qu’un bébé et même un tout petit bébé. Et vous vous apprêtez à satisfaire ces changements.

Votre petit garçon se déguise et combat bravement des ennemis. Il donne des ordres à chacun. Soudain, il se cogne la tête contre la table en se relevant et il n’est plus qu’un bébé, la tête sur vos genoux, en train de sangloter. Vous vous y attendez et vous vous attendez à ce que votre bébé d’un an n’ait parfois que six mois. Tout cela fait partie de votre effort pour connaître exactement l’âge de votre enfant à chaque instant.

Il se peut donc que vous continuiez à donner le sein le soir après l’avoir sevré dans la journée. Tôt ou tard, cependant, il vous faudra sevrer complètement et si vous savez ce que vous avez l’intention de faire, c’est plus facile pour l’enfant que si vous ne pouvez pas vous décider.

Voyons maintenant les réactions auxquelles vous pouvez vous attendre à la suite du sevrage que vous effectuez si courageusement. Comme je l’ai dit, il se peut que le bébé se sèvre de lui-même et vous ne remarquerez donc aucune difficulté. Mais, même dans ce cas, une diminution de l’appétit est possible.

Très souvent, le sevrage s’effectue progressivement, dans un cadre stable, et il n’y a pas de difficultés particulières. Il est évident que le bébé aime cette expérience nouvelle. Mais je ne voudrais pas que vous pensiez que des réactions au sevrage soient très inhabituelles, même des réactions graves. Un bébé qui a bien poussé peut réagir en perdant de l’appétit ou en refusant la nourriture, manifestant cependant qu’il a faim en pleurant ou en se montrant irritable. Lorsque les choses en sont là, il serait mauvais de le forcer à absorber de la nourriture. Pour le moment, de son point de vue, tout est devenu mauvais et vous ne pouvez rien y faire. Vous ne pouvez qu’attendre tout en étant prête pour un retour progressif de l’alimentation.

Le bébé peut aussi commencer à se réveiller en hurlant. Vous vous contentez de l’aider au moment du réveil. Il se peut aussi que les choses se passent bien, mais que vous remarquiez pourtant un changement et une tristesse chez l’enfant, une note nouvelle dans sa manière de pleurer, évoquant peut-être une tonalité musicale. Cette tristesse n’est pas nécessairement mauvaise. Ne vous contentez pas de penser qu’il suffît de faire sauter les bébés tristes sur les genoux jusqu’à ce qu’ils sourient. Ils ont de quoi être tristes et la tristesse prend fin si vous la laissez en paix.

Le bébé est triste à certains moments, comme celui du sevrage, parce que les circonstances ont fait surgir la colère et ont gâché quelque chose qui était bon. Dans les rêves du bébé, les seins ne sont plus bons, ils ont été haïs et ils sont donc maintenant ressentis comme mauvais et même dangereux. C’est pourquoi la méchante femme des contes de fées, celle qui donne des pommes empoisonnées, est là. Pour le bébé qui vient d’être sevré, les seins de la bonne mère sont vraiment devenus mauvais et il faut donc lui laisser le temps de guérir et de se réadapter. Mais une bonne mère normale ne se dérobe pas, même dans cette situation. Souvent, au cours de la journée, elle doit être la mauvaise mère pendant quelques minutes et elle s’habitue à cela, puis le moment revient où elle est à nouveau considérée comme une bonne mère. Finalement, l’enfant grandit et apprend à la connaître exactement comme elle est réellement, ni idéale, ni sorcière.

Il y a donc un aspect plus large du sevrage : le sevrage, ce n’est pas seulement habituer un bébé à prendre d’autres aliments, à utiliser une tasse ou à se nourrir activement avec les mains. Le sevrage comprend le processus progressif de la désillusion, qui fait partie de la tâche des parents.

Les bons parents normaux ne désirent pas être adorés de leurs enfants. Ils supportent les extrêmes d’être idéalisés et haïs, en espérant qu’en fin de compte leurs enfants les verront comme les êtres humains normaux qu’ils sont certainement.