14. Les instincts et les difficultés normales (1950)

Quand il est question de maladie, les causeries et les livres sont plutôt trompeurs. Ce dont une mère a besoin lorsque son enfant est malade, c’est d’un médecin qui puisse voir le bébé et l’examiner, et aussi parler avec elle. Il en va autrement lorsqu’il s’agit des troubles habituels que présentent des enfants en bonne santé. Je pense que si on dit aux mères qu’elles ne doivent pas s’attendre à ce que leurs enfants en bonne santé grandissent sans leur donner du souci, cela peut les aider.

Il n’y a pas de doute que des enfants normaux, bien portants, présentent toutes sortes de symptômes.

Quelle est la cause de ces troubles dans la première enfance et plus tard ? Si nous tenons pour acquis que vous vous êtes occupée de l’enfant d’une manière experte, que vous lui avez donné des soins adaptés – ce qui signifie alors que vous avez établi les fondements de la santé de ce nouveau membre de la société – quel est alors l’élément qui fait que l’enfant a pourtant des problèmes ? La réponse, je crois, a surtout trait à la question des instincts et c’est de cela que je désire maintenant vous entretenir.

Peut-être votre enfant est-il, juste en ce moment, calmement étendu, en train de dormir, de câliner un objet ou de jouer en traversant l’une de ces périodes de calme que vous appréciez. Mais, vous savez trop bien que, dans la santé, il y a des états d’excitation qui reviennent. Vous pouvez soit considérer que l’enfant a faim, que le corps a des besoins ou des instincts, soit voir les choses d’une autre manière et dire que l’enfant commence à avoir des idées qui l’excitent. Ces expériences excitantes jouent un rôle très important dans son développement, elles font avancer sa croissance tout en la compliquant.

Durant les phases d’excitation, l’enfant a des besoins pressants. Souvent, vous êtes capable de les satisfaire, mais lorsque par moments leur importance est extrême, il ne sera pas possible de satisfaire entièrement certains d’entre eux.

Certains de ces besoins sont universellement reconnus et il est facile de vous les faire remarquer. D’autres, par contre, sont difficiles à décrire sans causer de la surprise et même de l’inquiétude. Il est facile de parler de la faim en général parce qu’il s’agit d’une chose tout à fait respectable. La difficulté est de parler des autres sortes d’excitations.

Le fait est que toute partie du corps peut être, à un moment ou à un autre, l’objet d’une excitation. Par exemple, la peau. Vous avez vu des enfants se griffer le visage ou se gratter la peau à d’autres endroits : la peau elle-même devient un centre d’excitation et des rougeurs se manifestent. Certaines parties de la peau sont plus sensibles que d’autres, surtout par moments. Vous pouvez passer en revue tout le corps de l’enfant et penser aux différentes manières selon lesquelles les excitations se localisent. Nous ne pouvons certainement pas ignorer les parties sexuelles. Je peux vous assurer que toutes ces choses sont très importantes pour le bébé. Elles éclairent la vie qui s’éveille en lui. Des idées excitantes accompagnent les excitations corporelles et vous ne serez pas surprise si je dis que ces idées ne concernent pas seulement le plaisir. Si le bébé se développe bien, elles ont également trait à l’amour. Peu à peu, il devient une personne capable d’aimer des personnes et de se sentir aimé en tant que personne. Il existe un lien très puissant entre le bébé, sa mère, son père et les autres personnes qui l’entourent. Les excitations ont un lien avec cet amour et, sous la forme d’une excitation corporelle quelconque, l’amour est périodiquement ressenti d’une façon aiguë.

Les idées qui accompagnent les pulsions d’amour primitives sont surtout destructrices et étroitement associées à celles de la colère. Le résultat, cependant, est ressenti comme bon pour le bébé si l’activité aboutit à des satisfactions instinctuelles.

Pendant ces périodes, vous vous apercevez facilement que de nombreuses frustrations sont inévitables. Dans la santé, cela conduit à la colère et même à la rage. Si, de temps en temps, votre bébé vous offre l’image de la rage, vous ne penserez pas qu’il est malade, vous apprendrez à distinguer cet état de la tristesse, de la peur et de la douleur. Dans la rage, le cœur du bébé bat plus vite qu’il ne battra jamais. En fait, si vous voulez l’écouter, vous pourrez compter jusqu’à 220 battements par minute. La colère signifie que l’enfant en est venu à croire en quelque chose et en quelqu’un avec lesquels on peut être en colère.

Chaque fois que des émotions sont pleinement ressenties, un risque apparaît et souvent ces expériences d’excitation et de rage ne peuvent être que très pénibles. C’est pourquoi vous vous apercevrez que votre enfant parfaitement normal essaie de trouver des moyens d’éviter les sentiments les plus intenses. L’une des manières d’éviter ces sentiments est de refouler l’instinct. Le bébé devient, par exemple, incapable de se laisser aller à toute l’excitation de la tétée. Un autre enfant peut accepter certains aliments et en refuser d’autres. Ou bien des personnes étrangères pourront le nourrir, mais pas la mère. Si l’on connaît suffisamment d’enfants, on peut observer tous les cas possibles. Il n’y a pas nécessairement maladie. Cela veut simplement dire que les petits enfants découvrent toutes sortes de techniques pour venir à bout de sentiments qui sont insupportables. Il leur faut éviter une certaine quantité de sentiments naturels, soit parce qu’ils sont trop intenses, soit parce que l’expérience complète fait naître des conflits douloureux.

Chez les enfants normaux, des difficultés d’alimentation sont habituelles et il arrive souvent que des mères aient à supporter des mois de déception et même des années au cours desquels un enfant gaspillera toute leur capacité de donner une bonne nourriture. Il se pourra qu’un enfant accepte une alimentation routinière et rejette tout ce qui est préparé avec un soin particulier. Certaines mères ne peuvent rien faire d’autre que laisser leur enfant refuser complètement la nourriture pendant un certain temps, quelquefois assez long, car si, dans ces circonstances, elles essaient de forcer l’enfant à manger, elles ne font qu’accroître sa résistance. Mais si elles attendent et n’en font pas une « affaire », l’enfant recommencera à manger à un moment ou à un autre. On imagine aisément qu’une mère sans expérience puisse se sentir inquiète pendant ces moments et qu’elle ait besoin d’un médecin ou d’une infirmière pour la rassurer et lui dire qu’elle ne néglige pas son enfant ou ne lui fait pas de mal.

Donc, comme je l’ai dit, on peut parler de la faim, mais il est plus difficile de parler des autres excitations. Les mères, toutefois, veulent qu’on leur parle de tout, elles ne peuvent pas souffrir d’être aveugles en ce qui concerne les soins qu’elles donnent à leurs bébés. Le fait est que les bébés ont périodiquement différentes sortes d’envies (non seulement des envies de nourriture) et que ces envies sont naturelles et d’une grande importance pour eux. Leurs fonctions d’excrétion sont particulièrement excitantes et les parties sexuelles de leur corps encore davantage, à certains moments au cours de leur croissance.

Soit dit en passant, vous aurez remarqué que les bébés ne commencent pas par penser la même chose que vous quant à ce qui est bien et ce qui est mal. Les matières dont on se débarrasse avec excitation et plaisir peuvent être trouvées bonnes et même bonnes à manger, bonnes pour barbouiller le berceau et les murs. C’est peut-être ennuyeux, mais c’est naturel et vous n’y ferez pas trop attention. Vous vous contenterez d’attendre que se fassent naturellement jour des sentiments plus civilisés.

Tôt ou tard, le dégoût intervient. Très soudainement môme, un bébé qui mangeait du savon et buvait l’eau du bain deviendra prude et se détournera de toute nourriture qui ressemble aux excréments, lesquels, quelques jours auparavant, étaient touchés avec les mains et portés à la bouche.

Quelquefois, nous observons chez des enfants plus âgés un retour à l’état de bébé et nous savons alors que quelque difficulté a bloqué le chemin du progrès. L’enfant a besoin de retourner vers le domaine de son enfance afin de rétablir les droits des bébés et les lois du développement naturel.

Les mères voient tout ceci se passer et, en tant que mères, elles jouent vraiment un rôle. Mais elles préfèrent plutôt observer un processus de développement solide et naturel que d’imposer leurs propres idées du bien et du mal.

Lorsqu’on essaie d’imposer un schéma du bien et du mal à un bébé, la difficulté vient de ce que les instincts du bébé apparaissent et gâchent tout. Les moments d’expérience aiguë brisent les efforts du bébé en vue d’obtenir l’amour par l’obéissance. Le résultat est alors qu’il est perturbé par l’opération des instincts au heu de se sentir plus fort.

L’enfant normal n’a pas trop gravement refoulé les puissants sentiments instinctuels et il est donc sujet à des troubles que l’observateur ignorant prend pour des symptômes. J’ai parlé de la rage : les colères et les moments d’opposition absolue sont habituels à l’âge de deux et trois ans. Les petits enfants ont fréquemment des cauchemars et les cris perçants qu’ils poussent au milieu de la nuit font que les voisins se demandent ce qui se passe.

Et combien d’enfants ne bégaient-ils pas à l’âge de deux, trois ou quatre ans, sans pour cela continuer à bégayer le reste de leur vie ? Ils ont simplement besoin que vous fassiez plus attention à eux lorsqu’ils ont quelque chose de très important à dire. Ils éprouvent le sentiment que nous devrions savoir ce qu’ils veulent dire sans toutes ces palabres ; ils ont aussi le sentiment d’avoir des droits sur des personnes qui ne sont que peu à peu perçues comme ayant elles-mêmes leurs propres droits.

Durant ces premiers temps, ce n’est pas parce que les enfants ont peur des chiens, des médecins et du noir qu’ils sont malades. Ou parce qu’ils imaginent des bruits, des ombres et des formes vagues au crépuscule. On ne peut pas dire qu’ils soient malades s’ils font facilement de la diarrhée, de la fièvre ou s’ils verdissent lorsqu’ils sont excités à propos de quelque chose. Ils ne sont pas malades parce qu’ils refusent pendant une semaine ou deux d’avoir affaire à un père adoré ou qu’ils refusent de dire « merci » à une tante. Ils ne sont pas malades parce qu’ils désirent mettre la nouvelle petite sœur à la poubelle ou qu’ils se montrent plutôt méchants envers le chat dans un grand effort pour éviter de haïr le nouveau bébé.

Vous savez tout sur la façon dont certains enfants propres se salissent ou se mouillent et combien, en fait, dans la période comprise entre deux et cinq ans, tout peut arriver. Mettez tout cela sur le compte des instincts et des sentiments terrifiants qui en relèvent et (compte tenu des idées qui accompagnent tous les événements corporels) des conflits douloureux qui résultent de tout cela dans l’imagination de l’enfant. Qu’on me permette d’ajouter qu’à cet âge critique les instincts ne sont plus tout simplement infantiles qualitativement. Pour les décrire, il n’est pas suffisant de s’en tenir aux termes de la nursery comme ceux de « gourmandise » ou « se salir ». Lorsqu’un enfant de trois ans en bonne santé dit : « Je t’aime », il y a dans ces termes une signification comparable à l’amour éprouvé entre hommes et femmes qui aiment et qui sont amoureux. En fait, cela peut être sexuel au sens ordinaire, impliquant les parties sexuelles du corps et comprenant des idées semblables à celles des adolescents ou des adultes amoureux. Des forces immenses sont à l’œuvre et pourtant, vous n’avez qu’à maintenir le foyer et vous attendre à tout. Le temps amènera un soulagement. Les choses se calmeront lorsque l’enfant aura cinq ou six ans et elles resteront ainsi jusqu’à la puberté. Vous aurez alors devant vous quelques années plus faciles au cours desquelles vous pourrez transmettre une partie de vos responsabilités et de vos tâches à l’école et aux maîtres.