1. Le père (1944)

Au cours de ma carrière, de nombreuses mères m’ont posé la question suivante : « Et le père ? » Pour chacune, je suppose qu’il est clair que, dans des temps normaux, il dépend de la mère que le père en vienne ou non à connaître son bébé. Il y a toutes sortes de raisons pour lesquelles il est difficile qu’un père participe à l’éducation de ses enfants. Il se peut, tout d’abord, qu’il soit rarement à la maison lorsque le bébé est éveillé. Mais, très souvent, même lorsqu’il est à la maison, la mère trouve un peu difficile de savoir quand faire appel à son mari et quand souhaiter l’éloigner. Il est sans aucun doute souvent beaucoup plus simple de coucher le bébé avant que le père ne rentre à la maison, tout comme c’est une bonne idée d’avoir fait la lessive et préparé le repas. Toutefois, compte tenu de leur expérience, beaucoup d’entre vous seront d’accord que le fait de partager jour après jour l’expérience des petits détails concernant les soins de leur bébé facilite beaucoup les relations entre personnes mariées. Ces petits détails paraissent absurdes aux étrangers, mais sont d’une importance immense à la fois pour les parents et pour le bébé et leur richesse s’accroît lorsque le bébé se transforme en petit enfant puis en enfant. Ils peuvent même permettre au lien entre le père et la mère de devenir plus profond.

Je sais que certains pères sont très timides au début à l’égard de leurs bébés et il n’y a aucun doute que certains ne s’y intéresseront jamais. La mère peut, en tout cas, amener son mari à l’aider pour de petites choses, elle peut faire en sorte que le bébé soit soigné lorsque le père est présent, elle peut même l’amener à y participer s’il le désire. Comme je l’ai dit, cela dépend beaucoup de ce qu’elle fait à ce sujet.

On ne peut pas affirmer qu’il soit bon que le père apparaisse tôt en scène dans tous les cas. Les gens diffèrent tellement les uns des autres. Certains maris éprouvent le sentiment qu’ils seraient de meilleures mères que leur femme et ils peuvent se montrer très ennuyeux. Cela est particulièrement vrai lorsqu’ils sont capables « d’entrer dans la danse » pendant une demi-heure, de se montrer des « mères » très patientes, se retirant ensuite sans tenir compte du fait que les mères doivent être de bonnes mères vingt-quatre heures sur vingt-quatre, jours de semaine ou dimanche. Il se peut aussi qu’il y ait des pères qui feraient réellement de meilleures mères que leur femme. Pourtant, ils ne peuvent être mères. Il faut donc se sortir de la difficulté autrement qu’en effaçant simplement la mère du tableau. Habituellement, cependant, les mères savent qu’elles font bien leur travail et elles peuvent alors faire entrer leur mari en scène si elles le désirent.

Si nous prenons les choses au commencement, nous voyons que le bébé connaît tout d’abord sa mère. Tôt ou tard, certaines de ses qualités sont reconnues par le bébé et quelques-unes sont toujours associées à elle : la douceur, la tendresse. Mais la mère possède aussi toutes sortes de qualités sérieuses. Par exemple, elle peut être dure, sévère et stricte. En fait, la ponctualité des repas est très appréciée par le bébé à partir du moment où il peut accepter le fait de ne pas être nourri exactement lorsqu’il le désire. Je dirais que certaines qualités de la mère, qui ne font pas essentiellement partie d’elle, se groupent peu à peu dans l’esprit de l’enfant et qu’elles s’incorporent dans les sentiments que le bébé finira par désirer manifester à l’égard de son père. Un père fort, qui peut être respecté et aimé, est bien meilleur que des qualités n’émanant que de la mère, des règles et des règlements, des permissions et des interdictions, des choses mortes et intransigeantes.

Donc, lorsque le père arrive dans la vie de l’enfant en tant que père, des sentiments que le bébé a déjà éprouvés à l’égard de certaines qualités de la mère se reportent sur lui et, pour la mère, c’est un grand soulagement lorsque le père peut prendre la succession de cette manière.

Voyons si je peux différencier les diverses manières dont un père a de la valeur. Le premier point que je désire mentionner, c’est que le père est nécessaire à la maison pour aider la mère à se sentir bien dans son corps et heureuse en esprit. Un enfant est vraiment très sensible aux relations entre ses parents et si tout va bien il est le premier à apprécier ce fait. Et il tend à manifester cette appréciation eu trouvant la vie plus facile, en étant plus heureux et plus facile à manier. Je suppose que c’est ce que les termes de « sécurité sociale » voudraient dire pour un bébé ou un enfant.

L’union du père et de la mère fournit un fait, un fait solide autour duquel l’enfant peut construire un fantasme, un rocher auquel il peut s’accrocher et contre lequel il peut donner des coups. Elle fournit, en outre, une partie des fondements naturels pour une solution personnelle au problème des relations triangulaires.

Le second point, comme je l’ai dit, c’est que le père est nécessaire pour donner à la mère un soutien moral, pour la soutenir dans son autorité, pour être l’incarnation de la loi et de l’ordre que la mère introduit dans la vie de l’enfant. Pour faire cela, il n’a pas besoin d’être là tout le temps, mais il doit se montrer assez souvent pour que l’enfant éprouve le sentiment qu’il est réel et vivant. Une grande partie de ce qui concerne la vie de l’enfant doit être effectuée par la mère et les enfants aiment à penser qu’elle est capable de s’occuper du foyer lorsque le père en est absent en fait. Oui, vraiment, toutes les femmes doivent être capables de parler et d’agir avec autorité. Toutefois, si elles doivent tout faire, si, en même temps que l’amour, elles doivent fournir tout ce qui est fort et strict dans la vie de leurs enfants, elles portent vraiment un grand fardeau. De plus, il est beaucoup plus facile que les enfants aient deux parents. L’un peut continuer à être ressenti comme aimant pendant que l’autre est détesté ; cela, en soi, a une influence équilibrante. Quelquefois, vous voyez un enfant battre sa mère ou lui donner des coups de pied et vous avez le sentiment que si le mari la soutenait, l’enfant voudrait probablement donner des coups à son père, mais que, très probablement, il n’essaierait pas. De temps en temps, l’enfant va haïr quelqu’un et si le père n’est pas là pour lui dire où s’arrêter, il détestera sa mère, ce qui engendrera chez lui de la confusion parce que, fondamentalement, c’est sa mère qu’il aime le plus.

Le troisième point, c’est que le père est nécessaire pour l’enfant à cause de ses qualités positives et des éléments qui le différencient des autres hommes, à cause également de la vigueur de sa personnalité. Au cours de la première période de la vie, lorsque les impressions sont si vivaces, il est alors temps qu’un petit garçon ou une petite fille connaisse son père, si c’est possible. Bien entendu, je ne demande pas aux pères de s’imposer, eux et leur personnalité, à leurs enfants. À l’âge de quelques mois, un bébé recherchera son père des yeux, ira vers lui lorsqu’il entrera dans la chambre et sera attentif à son pas alors qu’un autre se détournera de lui ou ne lui permettra que très progressivement de devenir une personne importante dans sa vie. Un enfant désirera savoir ce qu’il est réellement, alors qu’un autre l’utilisera comme une personne à laquelle rêver, arrivant à peine à le connaître de la même façon que les autres. Néanmoins, si le père est présent et désire connaître son enfant, l’enfant a de la chance et, dans le meilleur des cas, le père enrichit grandement le monde de l’enfant. Lorsque le père et la mère acceptent tous deux la responsabilité de l’existence de l’enfant, le terrain est préparé pour un bon foyer.

Il est difficile de commencer une description de la manière dont un père enrichit la vie de ses enfants, si vastes sont les possibilités. Les enfants se forment un idéal, du moins partiellement, à partir de ce qu’ils voient, ou pensent qu’ils voient, en observant le père. Un monde nouveau s’ouvre à eux lorsqu’il leur fait peu à peu découvrir la nature du travail vers lequel il va le matin et duquel il revient le soir.

Jouer au Papa et à la Maman est l’un des jeux favoris des enfants. Comme vous le savez, papa va à son travail le matin pendant que maman fait le ménage et s’occupe des enfants. Le travail de la maison est une chose que les enfants connaissent facilement parce qu’il s’effectue toujours autour d’eux. Le travail que fait leur père, pour ne pas parler de ses violons d’Ingres lorsqu’il ne travaille pas, élargit la vue que l’enfant a du monde. Comme sont heureux les enfants de l’artisan expert qui, lorsqu’il est à la maison, permet aux enfants d’observer l’habileté de ses mains et de participer à la fabrication d’objets beaux et utiles. Et si le père se joint quelquefois à leurs jeux, il ne peut qu’apporter des éléments nouveaux et valables qui sont éventuellement introduits dans le jeu. En outre, la connaissance que le père possède du monde lui permet de voir à quel moment certains jouets, certains appareils, aident les enfants dans leurs jeux sans entraver l’évolution naturelle de leur imagination. Malheureusement, certains pères gâchent tout lorsqu’ils achètent pour leur petit garçon une machine à vapeur et jouent eux-mêmes avec, ou bien lorsqu’ils s’y intéressent tellement qu’ils ne laissent pas l’enfant s’en servir et môme la casser. Le jeu du père est alors poussé trop loin.

Être en vie et rester en vie pendant les premières années de ses enfants est l’une des choses que le père fait pour eux. On oublie trop facilement l’importance de ce simple fait. Bien qu’il soit naturel que des enfants idéalisent leur père, il est aussi très valable qu’ils aient l’expérience de vivre avec lui et d’apprendre à le connaître en tant qu’être humain, même ail point de le trouver en défaut. Je connais un petit garçon et une petite fille qui pensaient avoir été heureux pendant la guerre alors que leur père était à l’armée. Ils vivaient avec leur mère dans une maison avec un joli jardin et possédaient tout ce qui était nécessaire et même plus. Quelquefois, ils traversaient des phases d’activité antisociale organisée, dévastant presque la maison. Aujourd’hui, lorsqu’ils se penchent sur leur passé, ils sont capables de voir que ces explosions périodiques étaient des tentatives, à l’époque inconscientes, pour faire apparaître le père en personne. La mère fut néanmoins capable de les élever, soutenue par les lettres de son mari ; mais vous pouvez imaginer combien il lui tardait qu’il soit au foyer avec elle afin de pouvoir occasionnellement lui laisser le soin d’envoyer les enfants se coucher.

Pour prendre un cas extrême : j’ai connu une petite fille dont le père était mort avant sa naissance. Dans ce cas, la tragédie vint de ce qu’elle n’avait qu’un père idéalisé sur qui fonder ses vues sur l’homme. Elle n’avait pas connu l’expérience d’être gentiment laissé tombée par un père réel. Dans sa vie, elle avait facilement tendance à idéaliser les hommes, ce qui, au début, avait pour conséquence de faire apparaître le meilleur d’eux, mais tôt ou tard, inévitablement, tous les hommes dont elle faisait la connaissance laissaient voir leurs imperfections. Chaque fois que cela se produisait, elle était désespérée et ne cessait de se plaindre. Comme vous pouvez l’imaginer, sa vie fut gâchée. Elle aurait été bien plus heureuse si son père avait été vivant pendant son enfance, si elle avait eu le sentiment qu’il était idéal, tout en découvrant par ailleurs ses limites, si elle avait survécu à la haine qu’elle aurait éprouvée pour lui lorsqu’il l’aurait déçue.

Tout le monde sait qu’il existe parfois un lien particulièrement vital entre un père et sa fille. En fait, toutes les petites filles rêvent d’être à la place de leur mère ou, en tout cas, elles rêvent d’une manière romantique. Lorsque cela se produit, les mères doivent être très compréhensives. Certaines mères trouvent beaucoup plus facile de supporter l’amitié entre un père et son fils qu’entre un père et sa fille. Il est alors très dommage que dans le lien étroit entre la mère et la fille s’immiscent, à la place d’une évolution naturelle, des sentiments de jalousie et de rivalité car, tôt ou tard, la petite fille se rendra compte de la frustration qui appartient à cette sorte d’attachement romantique, elle finira par grandir et chercher ailleurs la réalisation de ses rêves. Si le père et la mère sont heureux ensemble, ces attachements solides entre un père et des enfants ne seront pas considérés comme rivalisant avec l’élément plus important, l’attachement entre les parents. À cet égard, les frères sont très précieux car ils fournissent une étape entre les pères et les oncles jusqu’aux hommes en général.

Tout le monde sait aussi qu’un garçon et son père peuvent, par moments, se trouver dans un état de rivalité par rapport à la mère. Si la mère et le père sont heureux ensemble, l’angoisse n’apparaît pas nécessairement et la relation entre des parents qui sont certains de l’amour de l’autre n’est pas nécessairement perturbée. Les sentiments du petit garçon sont d’une nature extrêmement forte et il faut les prendre au sérieux.

On entend parler d’enfants qui, pas une seule fois au cours de leur enfance, n’ont eu leur père à eux pendant une journée entière ou même une demi-journée. Cela me semble terrible. Je dirais que c’est la responsabilité de la mère que d’envoyer le père et la fille, ou le père et le fils, se promener de temps en temps ensemble pour faire une expédition. Ce geste sera toujours très apprécié par ceux qu’il concerne et certaines de ces expériences seront considérées comme un trésor durant une vie entière. Il n’est pas toujours facile pour une mère d’envoyer sa petite fille se promener avec son père alors qu’elle aimerait tant sortir seule avec son mari. Bien entendu, elle devrait par ailleurs sortir seule avec lui, sinon elle finirait par éprouver du ressentiment et elle serait également susceptible de perdre le contact avec son mari. Quelquefois, cependant, si elle peut envoyer le père en promenade avec les enfants ou avec l’un d’entre eux, elle ajoutera beaucoup à sa valeur en tant que mère et femme.

Donc, si votre mari est à la maison, vous vous apercevrez facilement que cela vaut la peine de l’aider à connaître vos enfants et d’aider vos enfants à le connaître. Il ne dépend pas de vous que leurs rapports soient riches, cela dépend du père et des enfants, mais cela dépend beaucoup de vous de rendre ces rapports possibles, de ne pas les gêner ou les gâcher.